CHAPITRE PREMIER
Les Bénédictins de l'Abbaye de Mont majour-lez- Arles se livrent au dessèchement des marais situés vers le confluent de la Durance et du Rhône, -r Le roi Conrad leur fait bâtir, en reconnaissance de leurs services, le monastère de ^aint-Michel-de-Frigolet. — Ils abandonnent ce monastère à d'autres religieux, et ils retournent à Montmajour.
Sous Bozon, le premier des rois d'Arles et des comtes de Provence, c'est-à-dire vers le milieu du X« siècle, toute la rive gauche du Rhône, au-dessus de Tarascon, n'ofï'rait à Toeil qu'un vaste marécage, coupé d'étangs et de lagunes ; aussi non-seulément la plaine était-elle, en cet endroit, complètement déserte et inculte entre les collines et le fleuve, mais encore la partie
haute des territoires de Tarascon et de Barbeatane se voyait-elle chaque année, à l'époque des grandes chaleurs, désolée ■ par les émanations délétères des eaux du voisinage croupissantes et corrompues.
Les Bénédictins de Montmajour-lez- Arles (1) résolurent de mettre fin à un pareil état de choses. Ils s'adressèrent au Souverain de la contrée et lui demandèrent la permission de dessécher à leurs risques et périls un terrain entièrement perdu jusque-là pour Tagriculture. Gonrad-le- Pacifique, roi d'Arles (2), ayant accueilli favora-
(1) L'abbaye de Montmajour, Tune des plus illustres de la France, fut fondée, au VI° siècle, par le roi Childebert dans une île verdoyante qui s'élevait au milieu des marais de la campagne d'Arles, et elle devint l'objet de la munificence de Gharlemagne et de ses successeurs. La règle de saint Benoît y était en vigueur, et ses religieux se livraient à l'éducation de la jeunesse. Ses restes imposants et grandioses disent assez quelle était autrefois son importance.
(2) Des Liguriens la Provence {Provincia) passa aux Romains à qui elle doit son nom. L'an 483, elle parvint à se soustraire à la domination latine, et elle fut occupée à la fois par les Wisigolhs, les Ostrogoths et les Bourguignons. Puis elle échut aux souverains de la France sous les Mérovingiens et les Garlovingiens ; plusieurs de ces derniers prirent même le titre de Rois de Provence. Vinrent ensuite les Rois d'Arles qui furent, les uns Rois de Bourgogne, les autres Empereurs d'Allemagne, et, sous eux, les Comtes de Provence, tant ceux de la maison de Bozon ou de celle de Barcelonne que ceux de la maison d'Anjou.
blement leur démarclie, ils se mirent résolument â rioeuvre, prêts à affronter toutes les difficultés, à surmonter tous les obstacles. Mais ils avaient compté sans la malaria : les exhalaisons méphitiques des terres paludéennes engendrèrent bientôt des maladies parmi eux, et la fièvre en très-peu de temps vint décimer leurs rangs d'une manière terrible. Ils se virent donc dans la nécessité ou d'abandonner le poste ou de mourir à la peine. Pleins de cet esprit d'abnégation et de patience qui était l'un des caractères distinctifs de leur ordre, ils adoptèrent le dernier parti. Or, comme Dieu ne laisse jamais ime bonne action sans récompense même ici-bas, ils ne tardèrent pas à recevoir le prix de leur dévouement.
Conrad, touché de la générosité de leur conduite, leur céda les Petites Montagnes^ au centre desquelles il fit bâtir pour eux un monastère avec une église, afin qu'ils pussent, au moins, passer les nuits dans une atmosphère pure et vivifiante et respirer un air sain les jours de fête et de dimanche (t).
(1) M. DE Villeneuve Bar g em ont, dans sa Statistique du département des Boucfies-du- Rhône, (t. II, p. 1170 et 1171) attribue à Guillaume I", comte de Provence la fondation du monastère de Saint-Michel-de-Frigolet.Dans nos deux premières éditions de ce travail nous avions adopté son opinion. Mais ayant découvert, aux archives départementales des Bouches-du-Rliône, une charte du roi Conrad-le-Pacifique do l'année 90*2 conOrmant entre
Les bons religieux acceptèrent avec reconnaissance la donation princière. A cette époque, il n'était bruit par le monde catholique que d'une apparition de saint Michel qui venait d'avoir lieu sur le Mont de la Tombe (1), en face des côtes de la Normandie. La renommée de ce prodige avait réveillé le souvenir d'autres apparitions non moins remarquables du même Archange, notamment celle du Monte-Gargano dans la Fouille et celle du Môle d'Adrien en pleine Rome (2), et, les fidèles accourant en foule sur les hauteurs pour honorer la céleste intelligence qui s'y était tant de fois rendue visible aux yeux des hom-
autres propriétés aux religieux de Montmajour la chapelle de Frigolet, Frigoleii capellam, nous n'avons pas hésité à faire honneur de cette fondation à ce prince, d'autant mieux que Guillaume I" ne devint comte de Provence qu'en l'an 968. La date exacte de la fondation du monastère de Saint-Michel-de- Frigolet n'est point parvenue jusqu'à nous : une inscription lapidaire, trouvée ces dernières années dans le préau du cloître, n& conserve malheureusement que ces quatre mots : Anno Domini Ecoles» fondai.
(1) Le Mont de la Tombe {Mons Tumbœ), rocher qui s'élève dans l'Océan, à deux pas des côtes de la Normandie, porte le nom de Mont'Saint'Mïchel,àicaMse de la magnifique abbaye qui s'élève sur ses flancs abruptes, en mémoire d'une apparition célèbre du prince des Milices célestes qui eut lieu en cet endroit, sous l'évêque saint Adelbert ou Aubert.
(2) Brevi\r. Roman, Die VIff Mail, in festo Apparit. S. Michaelis Archang. — Baronius. Annales Eccles. ad annum 596.
mes, on élevait de tous les côtés au sommet des montagnes, en Thonnéur du Prince des armées angéliques, des églises et des chapelles, parmi lesquelles nous citerons celles de Tabbaye de Séguret sur le Pic d'Aiguilhe près le Puy-en- Velay(l).
Pour seconder la dévotion populaire aussi bien que pour gagner un protecteur dans le ciel, nos Bénédictins donnèrent le nom de saint Michel â leur nouveau monastère et à son église. Et en même temps , afin de transmettre jusqu'à la postérité la pîiis reculée Texpression de leur gratitude envers Dieu qui, en leur ménageant cette fondation, leur avait rendu la santé et la vie, ils bâtirent sur un rocher détaché, à un jet de pierre de leurs murailles, sous le titre de Notre, Dame-du-Bon-Remède^une petite chapelle en Thonneur de Celle dont la virginité féconde assura le salut éternel du genre humain et dont Vintercession nous donne 'part au céleste remède.
Cependant l'œuvre du dessèchement des marécages prit un terme. Grâce à Topiniâtreté du travail monacal, elle eut un siècle à peine de durée,et les Bénédictins, leur mission accomplie,
(1) Le Pic d'Aiguilhe, immense colonne que la nature a élevée au milieu de la plaine du Puy-en-Velay, à une hauteur de 265 pieds, est couronné par une église et un couvent, dits de Séguret et bâtis en l'honneur de l'Archange Saint Michel vers l'an 9G2, auxquels on arrive par un escaUer de 220 marches taillées dans le roc.
durent reprendre la route de Montmajour où les rappelaient les exigences et les obligations de leur profession monastique. Mais avant de s'éloigner d'une terre qu'ils avaient acquise au prix de leurs sueurs, ils voulurent en assurer à perpétuité la possession à l'Eglise, en se faisant remplacer par des prêtres qui pussent, en tout temps et à toure heure, remplir le ministère sublime de la réconciliation et de la paix auprès des pèlerins, dont l'afïluence ne cessait, à aucune époque de l'année, dans ces lieux consacrés au Prince de tous les Anges et â leur toute puissante Souveraine.
Il ne faut point, en effet, sele dissimuler, quoique leur réputation ne se soit pas étendue au loin, l'église de St-Michel et la chapelle de N.- D.'du-Bon-Remède furent, dès leur fondation, un but de pèlerinage. Qui sait même si, avant cette époque, les fidèles de la contrée n'eurent pas en vénération le désert où elles s'élèvent ? C'est une opinion assez accréditée dans le pays que sainte Marthe de Béthanie s'y est arrêtée plus d'une fois, dans ses fréquents voyages d'Avignon à Tarascon, et l'on y montrait naguères une anfractuosité de rocher sous laquelle cette glorieuse Hôtesse du divin Maître s'abritait, dit-on, lorsqu'elle était surprise en chemin par la nuit ou par l'orage
Quoi qu'il en soit de cette tradition que rien n'est venu contredire, parce qu'elle a toutes les apparences de la probabilité, quoi qu'il en soit aussi
du concours qu'elle ait pu et dû naturellement produire en ces lieux solitaires depuis le jour où la paix fut donnée à TÉglise par Constantin jusqu'à celui où le roi Conrad bâtit pour les Bénédictins le monastère de Saint-Michel, c'est-à-dire durant la période de la plus grande splendeur de la ville d'Arles et de sa puissance, il est certain qu'à la fin du X« siècle, on accourait de tous les environs sur les collines de Frigolet pour demander à l'auteur de tout bien la cessation des fièvres qui désolaient le pays à plusieurs lieues à la ronde.
Ce concours ne fit que s'accroître à la fin du X* siècle, par suite de la panique que rapproche de l'an 1000 répandit au sein des populations. C'était, nul ne l'ignore, une opinion des plus accréditées à cette époque que Taurore du XI^ siècle allait être le signal de la fin des temps ; aussi chacun s'empressait-il, dans la crainte du terrible Jugement, de se faire des amis et des défenseurs auprès de Dieu. 11 y a donc tout lieu de croire que l'on venait en foule au pied de l'autel de saint Michel pour chercher à mettre dans ses intérêts ce glorieux Archange qui doit, ainsi que l'assure saint Jean en son Apocabjpse^ livrer sur le seuil de l'éternité un dernier combat à Satan et à ses anges.
Mais quels furent les successeurs immédiats des Bénédictins sur les Petites Montagnes ? C'est ce que nous ignorons. Nous avons eu beau fouiller dans les archives et les bibliothèques de la
contrée : il nous a été impossible de trouver sur ce point des renseignements précis. Les pieux solitaires sont appelés dans les anciens documents, tantôt prêtres de Frigolet^ tantôt prêtres de réglise de Frigolet, tantôt religieux du désert de Frigolet. Ce que nous croyons, c'est qu'en se retirant du monastère de Saint-Michel, les moines de Montmajour cédèrent tous leurs droits à l'évêque d'Avignon dans le diocèse duquel les Petites Montagnes ont été comprises durant dix-huit siècles, et il y a plus d'une raison à l'appui de cette opinion.
Le vieil historien de V Eglise^ des Ëvesques et Archevesques d'Avignon, le chanoine François de Nougier (1), nous apprend qu'en l'année 1054, Rostaing l", évêque d'Avignon, domia « à Roland, ahhé de Mon tmajour-lez- Arles, les églises de Saint- Victor et de Saint-Jean,sises inCastro Bueci au diocèse d'Avignon, » et que, plus tard, le même Prélat, « selon sa dévotion ordinaire envers le Monastère de Montmajour, lui donna et à l'abbé Roland l'église de Saint-Didier d'Avignon avec ses appartenances et dépendances. »
Or, peut-on croire que ce soient là de simples donations, bien que, suivant le même historien, elles aient été faites, la première, sous la cerise de deux deniers payables aux Evêques d'Avignon, et
(1) Fr. de Nodguier, Hist. chronol. de l'Église, des Évesques et Archevesques d'Avignon. Avignon, Bramereau, 1660, p. 40.
la seconde, sous la reconnaissance de cinq sols tous les ans à chaque chanoine de l'église Cathédrale de cette ville. Il est effectivement fort difïicile d'admettre qu'un évêque se soit dessaisi, à titre â peu près gratuit, du bien de son Église, alors que tout tendait à Taugmentation des revenus de celle-ci. Il y a plutôt lieu de penser que Tévêque Rostaing ne fit là qu'un pur acte d'échange.
Et ce qui nous le fait croire, c'est la bulle dans laquelle, le 24 avril 1155, le pape Adrien IV, confirmant â Geoffroi, évêque d'Avignon, les possessions de son Église, mentionne formellement Prioratum Sancti Michaelis de Frigoleto (l). Puis nous voyons en 1205, Rostaing IV, évêque d'Avignon, donner son consentement â l'élection du Prieur de Saint-Michel-de-Frigolet (2), et plus tard, le 28 janvier 1250, Raymond, abbédeMontmajour, accorder à Bernard, évêque d'Avignon, au prieur de Saint-Michel-de-Frigolet et â ses religieux, en considération du voisinage des deux couvents et des liens spirituels qui les unissent, la franchise de tous droits (3).
De plus, le 31 août 1309, la communauté de Saint-Michel-de-Frigolet demande à Bertrand de Aymini, évêque d'Avignon, confirmation ofîl-
(1) Grand Cartulaire de l'Église d'Avignon, tome III, fol, 14. — MS des Archives du département de Vaucluse.
(2) Diversorum AveUr 20-24. — MS des Archives du département de Vaucluse.
(3) Histoire de l'Abbaye de Montmajour, par Dom Ghantelou, p. 216 . — MSde la Bibliothèque Nationale à Paris
cielle de l'élection qu'elle a faite de son prieur dans la personne de Bertrand de la Pierre ou de Peyre (de Petra), en remplacement de Guillaume de Boulbon, décédé depuis peu (l) ; ce qui évidemment n'aurait pas eu lieu, si l'évêque d'Avignon n'avait eu sur le monastère qu un simple droit d'Ordinaire.
Après cela, il nous semble avéré, qu'au retour des Bénédictins à leur abbaye de Montmajour, le monastère de Frigolet avec ses dépendances échut en partage à l'évêque d'Avignon, qui eut depuis lors la haute main sur son administration tant spirituelle que temporelle. Nous sommes également porté à croire que les prêtres qui furent, à ce moment, préposés à la garde du sanctuaire de Saint-Michel et de celui de N.-D.-du- Bon-Remède, n'étaient, dans le principe, que des religieux de quelque institut particulier ou des prêtres séculiers vivant en communauté dans la solitude (in eremo) : la qualification que, dans la plupart des actes de cette époque, ils prennent de prêtres de Frigolet, de frères de Frigolet, d'habitants de Frigolet^ celle même de religieux du désert de Frigolet ne nous paraît pas signifier autre chose.
Une vieille inscription , rajeunie au XVII* siècle , que l'on voyait naguère sur l'imposte extérieure de la porte principale du cou-
(1) Grand Cariulaire de l'Égl. d'Avignon, tome III, fol. 14.
vent (l) , portait cette phrase significative du Psalmiste : Ecce elongavi fugiens, et mansi in solitudme, quia vidi contradiclionem et iniquitatem m civitate (Ps. LIV. 8 et 10.) Il y eut, d'ailleurs, en ce temps-là un grand mouvement pour la vie érémitique dans les rangs du clergé de nos contrées ; témoin la retraite de ces quatre chanoines de rÉglise cathédrale d'Avignon qui, en Tan 1038, abandonnant leurs stalles et leurs prébendes, allèrent s'ensevelir dans la solitude d'un vieux monastère délaissé au milieu des marécages de la banlieue de cette ville, et y fondèrent, sous le titre de Saint-Ruf, l'une des branches les plus célèbres de l'Ordre des Chanoines Réguliers de Saint- Augustin (2).
(1) Cette inscription a été refaite depuis peu en caractères gothiques, an- dessus de la nouvelle porte occidentale du monastère.
(2) Fr. de Nouguier. Hist. chronolog, de V Église d*Avignon, p. 39.