CHAPITRE V
Premlen abbét de Saînt-Martîn, — Saint Médério on Merry.
Saint Frodnlf.
[ DE 600 à 730 ]
Le premier abbé de Saint-Martin fut Luponou Loup, institué du temps de la reine Brunehilde ^ ce fut à lui que saint Grégoire adressa le privilège de Tabbaye. Son nom seul nous est connu. Le nécrologe, qui n^avait pour but que de rappeler les anniversaires , assignait la date de sa mort au 15 octobre, sans désigner Tannée.
A partir de Brunehilde , on est dans les ténèbres jusqu'à 870 , époque de la restauration du monastère, après sa destruction par les Sarrasins. Cette partie de son histoire est restée ensevelie sous les ruines. Des trois cents moines établis par la fondatrice il a surnagé à peine un ou deux noms douteux : Abbon mentionné avec incer-
titude dans la vie de sainte Radegonde par Baudonivie, et Méroald dans celle de saint Léger ' . Winobert , que Mabillon suppose avoir appartenu à Saint-Martin, vers 658, était abbédeSaint-Symphorien, selon le témoignage d'un religieux de cette dernière abbaye, auteur de la vie de saint Léger, qui s'intitule religieux de l'abbé Winobert. Gaudramn, qui signa le testament de Widrade , abbé de Flavigny, vers 744, indécis entre les deux monastères autunois, doit être aussi restitué à Saint-Symphorien , puisqu'à cette époque "Saint-Martin n'était point rebAti.
A saint Médéric seulement se retrouve la certitude de l'histoire. Avec lui se clôt la série d'abbés ouverte par t-upon , et dont on ne peut saisir que les deux points extrêmes. Il semble qu'il ait fallu pour percer celte obscurité l'apparition d'un saint; encore le lustre inattendu qu'il jeta sur l'abbaye éclaira-t-il seulement les jours qui précédèrent son anéantissement.
Médéric vécut vers la fin du VII' siècle et le commencement du Vlli*. 11 appartenait à une illustre famille de l'Autunois, qui .rêvait pour lui un avenir différent de celui du clottre, lorsque son âme, au milieu des jeux de l'enfance, s'ouvrit aux premières aspirations du ciel. Avant que les bruits du monde eussent frappé son oreille et agité son cœur , il se sentait attiré par une voix mys-
leur amour , leur fit reconnaître dans sa persévérance le signe invincible de sa vocation. Ne pouvant s^épargner ce sacrifice, ils voulurent au moins y prendre part , et vinrent eux-mêmes offrir leur fils à Tabbaye de Saint- Martin. Il n'avait encore que treize ans.
C'était une touchante cérémonie que celle où une famille présentait ainsi à Dieu un de ses rejetons. L-oblat couronné de fleurs, double symbole de l'innocence et du sacrifice, était conduit à l'église entouré de ses proches et de leurs amis. Les religieux , assemblés au chœur , priaient pour celui que leur adoption allait initier aux labeurs et aux joies d'une nouvelle famille. Le célébrant commençait l'office divin et appelait sur sa tête la grâce du Christ. Après l'évangile , l'oblat s'approchait de l'autel , portant une hostie et un calice avec un peu de vin que le prêtre recevait comme une arrhe au Seigneur *. Son père ou ses parents enveloppaient sa main et son offrande dans la garniture de la nappe d'autel que Ton étendait sur lui en signe d'adoption par l'Eglise *. Le père s'avançait alors au milieu du sanctuaire et consacrait la séparation en prononçant k haute voix la formule suivante : ce Je vous offre mon fils, dont j'ai enveloppé moi-même l'oblation et la main dans la nappe de l'autel. le l'oflfre au nom des saints dont les reliques sont ici, je
< Histoire de saint Lè^er, par D. Pitra.
> On retronve la même forme dans l'adoption cîTîle du XI au XII* siècle, fl L*i^ant fait entrer sous ce Tétement de lin que nous appelons chemise, il le seâ(k, et confirma le tout par un baiser. » Ou bien encore l'adoptant faisait passer Tadopté sous les plis de sa robe Hottanle : « Per stolss floentis sinus. » — Michelet, Origines da droit, pa|^ II.
accourait , au bruit de sa sainteté , recueillir ses paroles, implorer ses avis, s'édifier de ses exemples. L'auteur de sa vie n'a cru pouvoir mieux expliquer ce concours qu'en rappelant la reine de Saba venue d'une contrée lointaine pour écouter la sagesse de Salomon ; qu'en ratant les récits de l'Evangile où la populatiou des villes quitte ses foyers pour suivre le Sauveur et entendre ses enseignements.
L'abbé de Saint-Hartin étant décédé, l'évéque d'Autun recommanda aux moines de choisir un pasteur eapabk de tativer le troupeau du Christ de ta dent du'loMp '. C'était désigner Hédéric. Après s'être préparé à cette élection par trois jours de jeune , selon les prescriptions de leur règle, les moines s'assemblèrent k l'église. Ils y chantèrent la messe du Saint-Esprit, l'hymne du Vetti^ Creator, et procédant par ce mode d'élection spontanée qu'on nommait intpiration, désignèrent d'une voix unanime Hédéric pour leur abbé. La foule accourue au monastère accueillit avec enthousiasme ce choix désiré par elle. L'évéque, en l'entendant proclamer, du haut de l'ambon s'adressa au nouvel abbé ' :
' VIU s. Mederki.
) Qnoiqne le priTilég« du monutère pUçÉt l'éleoUoD de l'abbé k
sen'ë lé consentement des oblats à l'âge mùr, portèrent ce décret : a Nuilus tondeatur nisi légitima setate et spontanée voluntate * . n
L^abbaye de Saint-Martin était alors habitée par cinquante-quatre moines vivant sous une forte discipline. Médéric les étonna de ses austérités (|ui renouvelèrent les prodiges de la Thébaîde. Du pain d'orge trempé dans Teau composait toute sa nourriture ; encore n'en prenaitr-il que deux fois par semaine. Les yeux toujours fixés sur la croix du Christ^ il nevoulaitpas qu'un seul moment de sa vie fût exempt de souffrances ; il port^iit , à Tinsu du couvent , un rude cilice sous l'habit monastique. 11 vécut ainsi plusieurs années , plus occupé de contemplations que de lectures, se cachant au fond de sa cellule , évitant jusqu'au contact de ses frères; mais le secret des vertus qu'il espérait dérober aux hommes transpira hors du cloître , et la célébrité vint l'y chercher. Non-seulement la foule du voisinage, mais celle des provinces éloignées
1 CommeDtaire sur la règle de saint Benoit, par Dom Joseph Mège, religieux de la congrégation de Saint-Maur. — Du Cangc, au mot Oblati. — D. Martenne , de aniiquis Monachorum Rilibus.
L'oblalion se rattachait sans doute aux idées de Tantiquité sur la puissance absolue de la paternité. La Bible, du reste, en fournissait plusieurs exemples. Dans les chartes d'oblation , le sourenir d*Isaar et le nom de Samuel étaient souvent invoqués. Cet usage fut praUqué dès les premiers siècles de TEglise, et Ton rit plus d'une fois offrir des enfants au berceau. A Tépoque méroringienne , cette oblation était pour Tenfant un acte d'affranchissement ; elle l'arrachait an serrage et ne le rendait dépendant que de Dieu et de ses devoirs. Perfectionnement IndiTiduel', adoucissement des institutions sociales : tel était le double but d'un usage qui dut cesser lorsque ce but put être réalisé par d'autres moyens.
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ligne inflexible lui semblait une faute et r^mme un oubli du ciel. Le seul contact des homme», de ceux même que leurs vœux attachaient à la vie religieuse , lui était an sujet de trouble. Il avait soif de Dieu ; tout ce qui , sur son passage, s'interposait entre son àme> et Tamour infini oppressait ses élans et refoulait son incessante aspiration. Afin d'arriver pins vile à l'union tant désirée , il avait secoué pour ainsi dire les nécessités du corps , et s'était affranchi de ces chaînes de la matière que la foi seule sait briser. Pauvre et dénué de tout , il voulait chanter Dieu dans les merveilles du désert : La nature Im tenait lieude livres. Aussi mérile-t-il une place glorieuse parmi ces^oiM sublimes, à qui plusieurs ne pardonnent point parce que, dans leur mépris de tout ce qui n'est pas la science de l'amour , ils ont passé sans défricher un coin de cette terre , sans remplir des produits de leurs veilles quelques feuilles de parchemin.
Fatigué de cette gloire qui l'arrachait à lui-même . ne trouvant plus dans le cloître la paix et l'obscurité qu'il y avait cherchées , Médéric résolut de rompre pour jamais avec les hommes: Un jour , à l'insu des moines , il quitta comme les premiers ermites, non pas le monde, mais son monastère , qui pour lui était encore le monde. Il s'enfonça dans les solitudes du Morvan , contemplant (Ipstrls
désert trahit sun secret et garda son souvenir * *, car ce fut une des particularités de sa vie, que plus il rechercha
I oubli , plus la gloire des saints s^obstina sur ses traces.
Son repos fut bientôt troublé. Sa disparition avait plongé le monastère dans la tristesse. Les moines, se dispersant de tous côtés , cherchaient avec inquiétude leur |)ère absent. Ils découvrirent enfin son asile, et lui représentèrent qu'il serait plus agréable à Dieu en conservant aux autres le modèle de sa vie, qu'en travaillant ainsi dans l'isolement à sa propre perfection. Le saint ne se laissa point convaincre et continua ses contemplations.
II fallut que Tévéque d'Autun vtnt lui-même , sur la demande des moines , Tarracher à sa solitude en le menaçant de l'excommunication.
Il était évident , toutefois, que ce retour avait été pour lui un pénible sacrifice-, ceux qui rapprochaient pouvaient juger que sa blessure n'était point fermée. Parmi ses religieux était un jeune moine nommé Frodulf (vulgairement saint Frou ). H Tavait tenu sur les fonts du baptême, et s'étant consacré, depuis, à l'éducation de sa jeune àme , l'avait élevé aux plus hauts degrés de la perfection. Frodulf, épris pour la solitude du même amour que son mattre, voyait avec peine l'espèce de violence
1 Ce lieu fut appelé la Celle de saint Merry (Cella S. Mederici). C*eft rorigine du Tillage de la Celle. La ceUule de Médéric, suiTant la tradition locale, eustait sur remplacement de réalise actuelle ; on montre encore près de là une fontaine qui a conserré le nom dn saint, et nn rocher sur lequel il allait prier. Cette paroisse dépendait de Tabbaye de Saint-Martin, à qui elle derait sa naissance. — Ce patronage est une des preures à opposer à ceux qui ont foola attribuer saint Merry à Tabbaye de Saint-Symphorien.
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(]ui lui avait été faite. Afin de l'miineiier lioits du iiiuna&tère sans exciter les soupçons , il lui proposa un pèlerinage au tombeau de saint Denis ou de saint Germain , son compatriote, abbé de Saint-Symphorten d'Autun avant d'être évéque de Paris,
Médéric et Froduif s'acheminèrent, à pied, vers le but de leur pieux voyage. Arrivés au monastère de Champeaux en Brie , près Helun , Médéric déjà malade Tut obligé de s'arrêter et d'y séjourner longtemps. Il sanctifiait ce repos obligé , par le jeàne et la prière , passant jour et nuit de longues heures à l'église. L'inaction tourmentait son zèle; il allait parfois jusqu'à Helun exercer sa charité, Vn jour, dans cette ville, sortant de prier, il entendit des prisonniers dans leur cachot. La voix de la miséricorde parla plus haut à son cceur que celle . même de la justice. Emu de pitié à la seule vue de la souffrance, sans s'inquiéter si elle était méritée ou non, il se lève pour aller trouver celui de qui dépendait le sort des captifs. Ne l'ayant pas rencontré, il se remit eo prières et demanda à Dieu leur délivrance ; bientôt les portes de la prison s'ouvrirent d'elles-mêmes et livrèrent passage aux condamnés.
Voyant que sa guérison n'arrivait point, et jaloux d'accomplir son pèlerinage, saint Merry, bravant la maladie,
lieux. S'arrachant aux adieux de ces hommes bons et simples, il cheminait lentement vers Paris. Cette humble marche n'en était pas moins une marche de triomphe. \ moitié chemin , il guérit de la fièvre un homme nônmié * Ursus ; une femme, appelée Bénédicte, recouvra la santé par son intercession. A la villa deBooeil', il apprend que deux voleurs étaient df^ns les fers. Se rappelant*alors que l.e Christ , mort pour tous , avait , aU moment du suprême sacrifice , promis le ciel au repentir d'un cri* minel, il demande et obtient leur liberté. Aux approches de Charenton, il déliyre également un malfaiteur qui, la nuit, avait rompu le pont. Dans ce trajet, la fatigue Tôbligea une seconde fois de s'arrêter en un lieu alors inhabité. Ce fut .assez pour sanctifier ce petit cx)in de t^rre et y laisser son souvenir'; on y bâtit une chapelle, des maisons s^ groupèrent, et telle fut Torigine du village de Saint-Merry au diocèse de Paris.
'C'était alors Fusage d'élever un oratoire dans les lieux consacrés par le souvenir des saints. La dévotion les visitait et venait s'y fixer. Ix^s alentours se peuplaient; leurs cendres faisaient germer les villages et les villes , les cinq huitièmes de celles de la France doivent leur origine à des saints-, à des chapelles, à des monastères , comme plus tard les établissements des chevaliers leu-
* BonoUlam. C^est à Boneil qu'en K33 se réunirent Bernard d'Autan et Waria de Chalon, pour défendre la cause de Louis le Débonnaire contre ses fils révoltés. Il s'y tint un concile sous Charles le ChauTe, eq 855, au moment où ce prince cherchait à rallier k^s lendes franks et aquitains.
2 L'abbé Lebœuf , Histoire du diocèse de Paris. — On honorait encore saint Merry à Lynais prM Paris, où l'on fonda une colléf^iale.
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toniques furnièrenl le noyau de In plupart des villes de la Prusse , de la I jthuanie et d'autres contrées de l'AIlemagne. '
Saint Hédéric arriv» enfin à Paris. Aussi seul dans la grande cité que dans les montagnes du Horvan , il s'inquiéta peu de chercher un asile et demanda l'hospili^ité au Dieu qui l'avait nourri dans le désert. Près du fanbourg du nord, attenante k l'élise Saint-Pierre, était une cellule ouverte jour et nuit aux prières des passante; il y reposa son corps brisé par la fatigue et la maladie*. Là, vivant en reclus, il servit Dieu pendant deux ans et neuf mois, après avoir accompli avec joie le but de son pieux pèlerinage, après s'être agenouillé, & Saint-Gemtaindès-Prés , au tombeau de l'illustre abbé de Saint-Symphorien d'Aulun. ,
L'Age et la maladie annonçaient à Médéric sa fin prochaine. Il entendait la voix de Dieu qui l'appelait aux récompenses étemelles, et lui-même révéla le jour de sa mort aux disciples groupés autour de sa retraite. Ses derniers momenta furent consacrés à la préparation de ce grand passage de la terre au ciel ; le 1 8 des calendes db septembre , laissant son corps épuisé sur les dalles de son oratoire , il quitta pour jamais le monde qu'il avait toujours fui.
C'était vers le conimenceinent du VJII« siècle. Ei> 884, un prêtre nommé Théodebert desservait la chapelle de Saint-Pierre, où saint Merry avait été enseveli. Elle était devenue célèbre par les miracles que ses reliques y accomplissaient , et par le culte public établi en son honneur sous Charles le Chauve. Insuffisante désormais pour les besoins du service religieux et tombant en ruines, elle venait d'être reconstruite et transformée en basilique par Odon le Fauconnier, signalé deux ans plus tard dans la défense de Paris contre les Normands. Théodebert voulant donner aux restes vénérés du moine autunois une sépulture digne de lui , sollicita Gozlin \ évêque de Paris, d'en faire la translation. Gozlin , retenu parles affaires de l'Etat, ne put s'y rendre lui-même et se. fit représenter par ses archidiacres. Ils présidèrent à cette cérémonie en présence du clergé séculier, des moines de Paris et d'une grande multitude de peuple. Au chant du Te Deum et des psaumes , on releva les os du saint de la crypte où ils avaient été ensevelis ^ on les déposa audessus de l'autel , dans une châsse d'argent enrichie de pierres précieuses et soutenue par deux anges. Adalard, ancien comte d'Autun, fit, en cette circonstance, de riches donations à la nouvelle église qui fut placée sous la double invocation de saint Pierre et de saint Merry.
font mention. Les Bénédictins auront converti en monastère la cellule de saint Merry, autour de laquelle plusieurs disciples Tenaient recueillir ses a?is. — Voir sur ce sujet une discussion dans saint Victor [Tableau historique de Paris], t. II , 2* partie, p. 667.
* Le même dont 11 est quesUon dans le récit d'Abbon sur le siège de Paris par les Normands.
96 AHBAVE DE SAINT-MAHTI>.
Celle 4ie Champeaux, illustrée mitrefois par sa présence, reçut une partie di; ses reliques; l'abbaye de Saînt- Hartin fonda une messe solennelle en son honneur.
Resté seul Ji la mort de son maître , Froduif rentra à Saint-Martin. Après la destruction du monastère par les SairasinSj il se retira dans la solitude de Barjon. au diocèse de Dijoft'. L'église du village d'Avot, quiagardéson nom , reçut d'abord sa sépulture '. Delà ses restes furent transportés k l'église de saint Merry, dont il avait été l'ami fidèle sur cette terre, et qu'il rejoignit dans, sa tombe et dans sa gloire..
I ViUS. Mederici.'M!);. IliBenediGi.,p. 8.
1 II 6l>it reprtMnlé lar ton tombeau eo hibil bénUicUD et ti