CHAPITRE VI
Première deitruotion de Saînt-MartSn par les Sarrasins. — Les
oomtes d'Autua. — Ils s'emparent de ses terres. — Concile
de Boaeîl. — Charte de Charles le Chauve relative
à l'abbaye.
tlNTKÉs en Espagne en 7 1 1 , les Arabes en étaient déjà les maîtres en 714. Ils occupaient l'issue méridionale de tous les défilés des Pyrénées qui s'ouvraient sur la Gascogne et la Septimanie. Du haut de ces montagnes ils avaient jeté un regard de convoitise sur les riches plaines del'Adour^t de la Garonne, et dès Tan 712 et 713, tenté leurs premières incursions. En 719 ils s'étaient emparés de Narbonne et établissaient dans cette ville le siège de leur domination. Les provinces du Midi tremblaient en voyant s'avancer si rapidement les conquérants infidèles; les cités, les villages, les monastères,
ig ABBAYE
elaieiil abandonnés, les ^lîses délaissées; des bandes de fugitifs, emmenant avec elles leurs objets les plus précietu ou après les avoir enfouis , cherchaient un refuge dtQS le Nord , et se cachaient dans les montagnes. Elle; trouvant un appui momentané dans la valeur d'Eudon, duc d'Aquitaine , qui , repoussant à différentes reprises feâ Vusulmans et les tenant en échec sur la frontière . mérita avant Charles Martel , le surnom conquis par ce dernier à la bataille de Poitiers.
Ces premières invasions, quelle que fdl leur imporunce, s'effacèrent devant celle qui, en 731, amena Abd-el-Rhaman au cœur de la Gaule. Les Arabes , qui avaient marqué leur conquête d'Espagne par Thumanité el la tolérance, exercèrent toutes les horreurs de la guern^ dans les provinces frankes, qu'ils voulaient seulement piller sans y fonder d'établissements fixes , et où leurs premières défaites leur donnaient tant de représailles » exercer. Pendant que le gros de l'armée, attiré par la renommée des richesses de la basilique de Tours , allait a\'ec son chef faire le siège de cette ville, brûlant 'les éfilises et passant tout au fil de l'épée sur son passage , des bandes isolées traversèrent la Loire et se répandirent M Burgondie. Les traditions locales ont conservé le souvenir d'un combat qui leur fut livré près d'Autun , et
Autun , livré à leur discrétion par suite de cette défaite, subit la plus rude secousse qu^il eût jamais essuyée. La ville fut saccagée, les églises détruites, les titres brûlés ^ le trésor du fisc ' et celui de la Cathédrale furent enlevés; toutes les richesses amassées par les familles gallo-romaines dans une ville qui depuis quatre siècles était une de leurs principales résidences , fournirent k Tennemi un riche butin. Par une singulière coïncidence, ce désastre arriva le 22 août , le jour même où Téglise d'Autun célébrait la mémoire de Saint-Symphorien son premier martyr, celui qu'elle appelait son principal protecteur.
Les réflexions inspirées par ces événements n'échappèrent point aux contemporains. Ils virent dans ces destructions le châtiment des mœurs corrompues de la Provence et de la Burgondie. L'adultère, la sodomie, les violences exercées dans les monastères de femmes, consternaient le monde chrétien. Saint Boniface écrivait à Ethelbald , roi des Merciens : « Les vices qui souillent les
place cet engagement, U eiistait une mullitade de tombeaux galloromains en forme d'anges , dont quelques-uns se yoient encore anjoard*hoi. On ne sait à quelle cause attribuer leur aggloméraUon en ceUea. La, légende populaire dit qu'ils ftirent envoyés du ciel pour enaeTelir les compagnons de saint Emilien. Elle poétisa ainsi Ta propos avec lequel ces tombeaux se trouTèrent sur place. Les tombeaux romains des Champs-Elysées d'Arles étaient montrés de même comme ayant serri de sépulture aux soldats de Charles Martel, morts en combattant les Sarrasins.
* Anno MCCC XXV Sarraceni Auguslodunum ciyitateni destruxcrunt, quartà feriA XI kal. septembris, thesaurumque illius capienles, cum pr«dA magnà Spaniani redeunt. [Chronique de Moissac. — Thésaurus annecdotornm , t. V, col. 888. ]
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peuples dt> la l'roveiMV et île la Bourgn^tiu' ont alliré sur eux la vengeance céleste, l>ieu )>nnnetlanl qu'ils ik; comprissent plus la loi du Seigneur, et que 4es Sarrasins vinssent les punir de leurs crimes, h '
Les abbayes situées hors des murs nVprouvèrenI pa;* un sort moins rigoureux : « les Musulmans en voulaient particulièrement aux monastères , et les laissaient rarement debout après 4es avoir pillés'. » Saint-Martin, renversé dans la t«mpéle, vit s'anéantir les grands travaux de Brunehilde. il ne demeura debout que les gros murs de l'église, conservés du temple de Saron , qui ont pris à tftche de défier les hommes et le temps. Que devinrent les religieux pendant celte tourmente? Furent-ils massacrés comme A (.érins ou k Luxeuil ? Emigrèrent-ils dans les retraites des Vosges , sur les bords du Rhin . à la suite de leurs frères du Midii' Trouvèrent-ils un abri, Hprès la tempête , dans les monastères voisins ? Nous l'ignorons^ aucun d'eux ne revint construire sa cellule sur les ruines du monastère . et renouer le lien de «>n existence passée. Un seul nom échappé ii ce naufrage peut faire supposer qu'une partie des moines se retira dans la direction des Vo^es. Saint Froduif , ce disciple aimé de Hédéric , prit cette route et s'arrêta dans la solitude de Barjon , sur les confins du territoire de Langres
DE SiUNT-MARTIN. 91
La destruction de SaintrMartin offrit à Charles MarU*! une précieuse occasion de continuer son pian de spoliation des biens d'église, et d'enrichir avec les terres de l'abbaye quelques-uns des leudes qui l'avaient fait triompher à i^oitîers. C'était le seul moyen de s'assurer d'une fidélité ayant pour iinique mesure l'intérêt: les évéchés, les monastères, payèrent lés vainqueurs des Sarrasins ; TEglise, doublement victime, acquittait ainsi les frais de la guerre après en avoir subi les premiers désastres. A la suite de son expédition contré les Arabes du Midi, en 733, Charles échelonna ses leudes dans les places du cours du RIMjie et de la Saône ^ et leur, créa dans ces provinces des bénéfices. L'église d'Autun fut.peu ménagée dans ces distributions ; elle semble à peu près désorganisée ; les évéques s'efiEicent subitement, leur nom même est incertain: l'on ne pourrait affirmer que, d'après des exemples trop fréquents , le siège épiscopal n'ait été donné à quelque homme de guerre. Sainte-Colombe de Sens, Saint-Symphorien d'Autun , furent attribués aux comtes de cet!*» ville , et Saint-Martin resta désert plutôt par suite de ces envahissements que par suite de sa destruction.
Pendant plus d'un siècle , l'histoire des comtes d'Autun se substitue à celle de Tabbaye , et se mêle aux événements qui amenèrent sa restauration ; un même lien rattache la destinée de ses moines à celle des plus turbulents vassaux de la Bourgogne et du Midi.
La restauration d'Autun eut lieu rapidement, grâce aux motifs politiques qui la rendaient nécessaire*. Cette
< En 75A, leb exercices religieux étaient rétablis a l'abbaye de* Sainl-Jean-le-Grand , d'après révaiifféliaire conservé de cette époque.
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héi'oiqui^s (le Ic.ar famille, faisaJenl écrire les gestet des Franks ' dans l'abbaje de Fleury-sur-Loire. Théodorik, son second fils, comme lui comte d'Autun, combattit Witikind et périt dans la guerre contre les Saxons. Wilhclm, surnommé le Pieux, fils de ce dernier, célèbre dans les poèmes provençaux *, passa les Pyrénées avec ces guerriers géants que le roman a empruntés k l'histoire, et se distingua un des premiers au siège de Barcelonne, en SOI. Puis, prenant soudain la guerre en dégoût, il se jeta dans un cloître et se fit moine.
Il laissa pour fits Bernard,gendredeGharlemagne et filleul de lx>uis le [)ébonnaii-e. Rtroitementattachéà la fortune de ce faibli! prince, Bernard obtint succes»vemcnt
' Uique DUDC Jnlusler vir, Cbildebrandui comu, aTuncuIui regi« Pippini, banc historiam vel gesla FrancoTum diligcDliislniè KTibi procuraTtl. Abbioc ab inluslre liro Nibelungo, Rlio ipaloB Cbildebraadf, ilemqac comité luccedat auclorilas.
[Fred^arllScbolasUci CbroDlci coaliouaL ipud D. Rninart, p. 088. ] ) Seignor et dames per deu ore evoutès Bone chanaon iamts telle n'orres.
C'est de Guillaume le marchia au cori néa. Le meiltor home qui de Temme fiist né».
DE SAINT-MARTIM. 95
(le lui le duché de Septimanie, le comté d'Autun et la dignité de caniérier ou maire du palais '. Energique ilans ses résolutions, ambitieux et tenace dans ses espérances, joignant la ruse à Taudace, il se fit à la cour une position presque souveraine , jusqu'à être accusé par ses ennemis de vouloir usurper Tempire, de concert avec l'impératrice Judith, avec laquelle il eiitretenait, disaiton, des liaisons criminelles. Dans la guerre des fils de Unis le Débonnaire avec leur père, et de ces derniers entreux^on le voit figurer à la tête des partis. Soutenu par Warin deChalon, son beau-frère, il souleva la Bourgogne contre les fils dénaturés de Tempereur, et força Lothaire à rendre la liberté à son père. Lothaire ne le leur pardonna point. 11 surprit Warin à Chalon , brûla la ville, les <^ises et exerça d'horribles cruautés. Faisant toutefois céder la vengeance à la politique, il n'osa immoler Warin et tenta de le gagner à son parti. Il aHa chercher au fond d'un cloître une plus faible victime, et par celU; dernière lâcheté mit le sceau aux horreurs de son passage, l'ne sœur du comte d'Autun , nommée Gerberge , avait embrassé la vie religieuse dans un monastère de Chalon. Il IVnveloppa dans la haine vouée à son frère, et renfermant dans un tonneau , la fit jeter à la Saône comme magicienne '. Ce n'était là toutefois qu'un prélude à la catastrophe qui amena la mort de Bernard.
I On peut juger du rang de Bernard par ce passage de Nithard : • Canierarium ( Bernard) illum inslituit, ac secunduni à se in imporio praefecit. >•
> Perry, Histoire de Chalon, Diaprés le continuateur d'Aimoiii, Chronique de saint Bertin. Vila S. Wilaelmi, ducis, etc., sapc. IV Benedict.
Chartes le Chauve avait essayé vainement de se le rattacher, après la mort de son père , dans la lutte où it défendait sa part de l'empire contre son frère Lothaire. Placé par ses antécédents et ses sympathies h la tête de l'aristocratie aquitaine hostile aux Franks, Bernard avait en plusieurs circonstances difficiles promis ses service», et était resté infidèle à sa promesse, h Son projet était de tromper Charles le plus longtemps qu'il pourrait, et de se décider à la dernière extrémité pour le parti avec lequel il y aurait le plus k gagner en pouvoir el en honneurs. Il '
Laissant Warin combattre seul avec Charles et Pépin à Fontenay, où ils disputaient à Lothaire leur Trère Théritage paternel (841), il attendit à trois lieues du champ de bataille , k la tête des troupes des leudes et des évéques de la Septimanie, l'issue du combat. Au moment de lavicloirequi se décida en faveur de Charles, il envoya son jeune fils Wilhelm lui jurer fidélité, à condition qu'il l'investirait du comté d'Autun *. Charles réservant sa vengeance pour un autre temps, ou n'osant l'accomplir, feignit de tout accorder.
Bernard , laissant son fils à Autun , se retira à Barcelonne. Il évita de prendre part k la querelle où Charles (e Chauve voulait déposséder Pépin de l'Aquitaine, quoi-
de l'autre, il favorisât le parti de ce dernier *. Attiré par Charles a un plaid tenu à Tabbaye de Saint-Saturnin de Toulouse, il s'y rendit sous la foi du serment. L'entrevue fut sinistre -, une scène digne du siècle de Frédégonde ensanglanta Tasile des moines. Au moment où le comte, qu» n'était point sur ses gardes et ne soupçonnait rien de mal , s'agenouillait pour lui jurer soumission et fidélité, le roi le saisit de la main gauche comme pour le relever, et, le frapt>ant de la droite d'un coup de poignard, rétendit mort sur les dalles de Téglise. Marchant dans le sang de la victime , il la poussa du pied en s^écriant : « Maudit sois tu , toi qui as souillé le lit de mon père et de ton seigneur ! »
En effet , le parricide dans cet assassinat se joignit peut-être à la trahison. On croyait Charles le Chauve fils de Bernard \ la nature dévoilant l'infidélité de sa mère ^ avait modelé les traits du jeune roi sur ceux du comte. Le cadavre resta deux jours sans sépulture à la porte du monastère*, le troisième jour, Samuel , évéque de Toulouse , l'ensevelit. *
A la nouvelle de ce meurtre horrible , Wilhelm , Agé
* Dans la charte de partage de Tempire entre les Gis de Louis le Débonnaire, la Bourgogne se trouva réunie aux provinces du midi , et cette annexion explique le rôle des comtes d*Autun qui , dans les guerres de Charles le Chauve contre Pépin d'Aquitaine, prirent parti pour ce dernier. « Volumus ut Pippinus habeat Aquitaniam et Wasconiam et Marcham Tolosanam totam , et insuper comitatus quatuor, id est in Septimanià Carcassensem , et in Bnrgundià Augttsiodunensem et ATalensem et Nivernensem. »
[Baluxe, Capitulaires, 1 1, p. 578 et suIt. ]
2 Odonis AriberU Chronic. -— Annales de Fulde.
98 ABBAVP.
seulement de dix-huit ans, s'abandonn» à un ressentiment exalté^ aucun moyen ne lui semblait assez prompt pour venger la moH de son père. Avant que le roi eût pu l'arrêter, il souleva toutes les provinces du Midi, en deçà et au delà des Pyrénées , se ligua avec Pépin d'Aquitaine, et ne craignit pas d'aller chercher des ennemis au cœur de l'Espagne. A son instigation , .\bd-«l- Rhaman II, émir deCordoue, se mit à désoler la Gothie' jusqu'à ce que Charles le Chauve filt parvenu à se le concilier. Réduit à ses propres forces, le fils de Bernard soutint la lutte avec vigueur. En 848 il s'empara d'Ampurias et de Barcelonne, mais bientôt après il Tut surpris lui-mémeen cette ville et décapité comme rebelle, à l'âge de vingt-quatre ans.
Ces dissensions, prolongées depuis la mort de Charlemagne, avaient porté de graves atteintes aux monastères ; un grand nombre étaient déserts, détruits ou dénués de toutes ressources. Celui de Saînt-Hartin d'Autun n'était point rebâti. Le clergé réchimait vivement contre l'usui^ pation des biens ecclésiastiques. Le pape Benoît lil avait, par de sévères réprimandes, rappelé l'épiscopat à ses devoirs dans ces pénibles circonstances. La tenue du concile de Boneil * en Brie (856) fut le résultat de la ré-
détruits ou dans un état de désordre que rien n excuse. Nous vous exhortons à les rétablir et à les réformer le plus tôt et le mieux quUl vous sera possible. » '
Les évéques de Bourgogne assistaient à cette assemblée, entr-autres celui d^Autun, Jonas, qui, au milieu des travaux d^une vie active, s^appliquait à réparer les pertes de son diocèse. Parmi les chartes nombreuses rendues en faveur des églises et des monastères , Tabbaye de Saint- Martin, restée sans abbé et dont les seigneurs occupaient encore les terres , retrouva un titre d'existence. Il consistait dans une charte où Charles le Chauve ratifie un échange de serfs d'un fief de Tabbaye entre Robert , un de ses leudes, qui n'est autre, selon toute apparence, que Robert le Fort , depuis comte d'Autun , et un seigneur nommé Almann *. Ce fut là tout ce que l'évéque put
* UorUrovr ul statam mooaiiteriocuin in regno yestro consisteotinm, aliter qoàni debeal et deceat per?ersufii ac confasum, quantô ciliùa et mellùs ac poMibiliùs atqae rationabiliùs potaeritis resUtuere et corr jgere stodeaUs. — Jbid,
> Charte n* 1. — Cette charte est arrivée jusqu'à nous arec le sceau en cire de Charles le Chaure, te mieux conserré peut-être que Ton connaisse : elle est aux archives de révéché. Celte pièce inléreasante offre une preuve des tendances de TEglise vers Téniancipalioo des serA. — On sait que le sort des serfs de TEglIse était loin d*étre aussi dur que celui des malheureux attachés à la glèbe féodale. Pour ne pas laisser retomber ses sujets sous le sceptre de fer des gens du siècle, TEglise arait décrété que tout serf lui ayant appartenu ne pouvait rentrer sous la puissance temporelle sans être déclaré libre. Rotberl donna à Almann un serf du nom de Frodo, avec sea deux filles Wandale et Adalsinde , mais il fiit obligé de les affranchir. Almaon en rendit six, et, en entrant sous leur nouveau maître, dans te domaine de Tabbaye , ils ne purent être possédés que selon le droit eceiéHoêtitiue,
IIW ABBAYK
obtenir: le roi lui-m^ine n'osa pas davantage. I/.\(|uîtaîii«, soulevée contre son fils qu'elle avait un moment accepté pour roi , se donnait k Pépin le Jeune. Dans la Gaule franlie, jusqu'alors restée soumise , les leudes, d'accord avec les Aquitains, étaient en insurrection et appelaient Louis de Germanie pour déposer son frère. I^es Bretons, les Normands, à la faveur du désordre, multipliaient leurs incursions-, la position de Charles le Chauve était plus embarrassée que jamais.
Ce n'était pas le moment d'exiger des leudes la restitution des biens d'église. Il s^humiliait au contraire devant leurs arrogantes prétentions. Il en avait reçu récemment, avec une bonne volonté apparente ', des remontrances par lesquelles ils se plaignaient d'avoir été injustement dépouillés de leurs bénéfices. Fidèle k sa politique violente, quand elle l'était sans danger, habile toujours, lâche quelquefois, Charles répondit à ces plaintes en promettant des concessions sans limites qui furent à plusieurs reprises repoussées par les mécontents avec dédain , avec insulte.
Parmi eux , Hunfrid , comte d'Autun , allié avec les Arabes*, souleva contre lui la Septimanie, au moment même où l'attaquaient ses propres enfants, fidèles à l'exemple des fils de Louis le Débonnaire. Sauvé parl'ir-
ioUilion (le Liiuis <]e GiTiiutnit' et p!ir le plitid de Totij
qui lui donna , en 859 , une paix inespérée , Cliarles se disposait à réprimer la rébellion de Hunfrid, lorsque celui-ci, cédant à une détermination imprévue, y mit fin lui-même et passa en Italie. L'expérience du roi saisit habilement cet à propos inattendu^ il divisa en deux provinces la Septimanie, Tune en deçà, Tautre au delà des Pyrénées , affaiblissant ainsi le pouvoir d'un vassal éloigné et presque toujours ligué avec ses ennemis.
Le rétablissement de Saint-Martin parait avoir été la suite de ces divisions intestines. Elles favorisèrent la restitution des biens ecclésiastiques que Jonas poursuivait avec persévérance. Le départ de Hunfrid , en laissant un grand nombre de terres vacantes, permit d'achever ce que plusieurs concessions obtenues de lui avaient déjà commencé'. Libre désormais dans ses projets, Charles le Chauve aida de ses deniers à relever Tabbaye, et lui rendit ses anciennes possessions avec un scrupule où les moines ne virent que la piété , mais qui ne fut pas sans mélange de motifs intéressés ( de 865 à 870 ).
En mémoire des bienfaits de Charles le Chauve , son buste fut placé sur le pignon de l'église ^ on l'y voyait encore au XVP siècle. Son nom était inscrit au nécrologe le 6 d'octobre, jour de sa mort, parmi les noms de plusieurs bienfaiteurs cpuronnés. Chaque année l'abbaye priait encore au dernier siècle sur des cendres royales éteintes depuis huit ou neuf cents ans ; elle prononçait dans ses cérémonies funèbres les noms de Charles le CfTOS, de Rodulf, de l^uis d 'Outre-mer et d'autres princes ou rois.
1 Gagnare. — HUloire de rKglise d'Autun , p. 60.
CHAPITBE Vil
B>diloD. — HoÏBM de Poition. — Eoolei. — Abfcé i Beiaou at Hngioii. — Craoïfix de •■iiit Odon.
A CETTE époque vivait à la cour de Charles le Chauve un seigneur appelé Badilon. Il avait le titre de comte et appartenait à une illustre famille d'Aquitaine, dont le nom se trouve mêlé à plusieurs restaurations monastiques '. Lui-même, quoique vivant dans le monde, se
distiiiguait par sa piété et se plaisait à rechercher la société et la conversation des moines. Il se rapprochait d^eux encore davantage par la simplicité de sa vie, par la sévérité de ses mœurs, que n'avaient pu altérer une haute position et de grandes richesses. Il en consacra une partie à rétablir. Fabbaye de Saint-Martin. Il releva les édifices consumés par le feu , entoura Téglise d^un nouveau cloître, Taugmenta de bâtiments de desserte et la pourvut de tous les objets nécessaires au culte et à Tentretien des moines. La restitution des anciennes dotations faites par Brunehilde et son petit-fils la replacèrent bientôt au rang des plus riches établissements de la Bourgogne et de la Gaule. Le 7 de décembre de Tannée 870, l'église de Saint -Martin reçut sa troisième consécration depuis que Tévéque de Tours y avait élevé un modeste autel. Ce jour était célébré tous les ans d^une manière particulière, en souvenir de sa restauration.
Après avoir reconstruit le monastère, Badilon s'occupa de trouver des hommes convenables pour le peupler. 11 alla chercher quelques religieux à Saint-Bénigne de Dijon et en attira dix*huit du monastère élevé par l'Eglise de Poitiers à saint Savin '. D'anciens rapports unissaient
' Les rapports de l'Eglise d'Aatun sTec le monastère de Saint-SaTin deTarbesfiarent saas doute établis par ces moines. Le martyrologe de Sainl-Savin de Tarbes était rempli de noms de saints de TEglise d*Auton , accompagnés de nombreux détails sur leur vie. [ Martyrologiom gallicaBum, t. Il, p. 718-719.] La copie du martyrologe de Saint- SaTin, donné dans le martyrologe gallican, était du XUl* siècle; mais Toriginal remontait ii une haute antiquité. Presque tous les
cette église à celle d'Autun. C'était à Poitiers que Saint- Martin , patron de l'abbaye , avait vraisemblablement reçu le baptême et avait été ordonné prêtre par son ami saint Hilaire, évéque de cette ville. C'était de Poitiers que Fortunat , ami de Syagrius et de Brunehîlde , leur adressait ces épttres où se révèle entr'eux une douce familiarité. Un échange continuel d'hommes distingués par leur science avait lieu entre les deux pays; c'était de Poitiers qu'était venu saint Léger, le plus illustre évéque et le second martyr d'Autun.
Les moines de Saint-Savin étaient pour l'abbaye de Saint-Martin une précieuse recrue. Une partie d'entr'eux n'appartenait pas originairement à celle de Poitiers, Ils sortaient de l'abbayede Glanfeuil, fondée par saint Haur, et dépositaire dans toute sa pureté de la règle de saint Benoit , altérée déjà par la décadence ou par les constitutions mixtes dans plusieurs autres mouastères. Ces religieux, dispersés en S60 par les invasions des. Normands , propagèrent , au milieu des hasards de leur vie nomade, la r^le apportée autrefois par l'illustre disciple de saint Benott , et devinrent, sur différents points de la Gaule, les apdtres de la rénovation monastique. Ceux d'entr'eux qui s'arrêtèrent àSaint-Savin,
nom* de *ilat> »al romaioi, Dn Irèi petit nombre lodlqtieDt um origine frinke; 1!» (ppartiennenl tons lux sept premien sièclw. Cette pHUcuIarilé derrail peuMlre fiire reporter à l'éi>oque de Brunehilde l'éUbliMraieiit de* npporU de l'EgliM d'Autun vnc S«lal-8«Tln de T»Tbe». C*lte dernier* Tille fiiMlt p»riî« de !• dot fc '. et rut rfiiii^t B llriiiiehililo. après la i rlii'f» Criiiili.''.
allièrent la pureté de leur observance aux traditions d^étude et de science conservées dans les écoles célèbres fondées par saint Hilaire et relevées par Fortunat. Ils apportèrent avec eux à Saint-Martin un foyer de vertus et d'instruction qui ne s'éteignit jamais complètement.
L'enseignement donné dans le monastère d'Autun ressemblait à celui des autres maisons du même ordre. Le but primitif de cet enseignement avait été de former des religieux instruits ou des pasteurs pour les chrétiens ; il se bornait d'abord au développement des principes de science et de conduite nécessaires aux professions religieuses et sacerdotales ; mais bientôt les monastères étant devenus les principaux foyers de la vie intellectuelle, ils étendirent leur bienfait à tous; il fut permis aux jeunes gens qui n'y demeuraient point, et ne voulaient point se consacrer à l'état ecclésiastique, de recevoir la même instruction que les clercs.
De là , deux sortes d'écoles : les premières , nommées claustrales, pour les oblats ; les secondes, nommées externes, pour les élèves ou nutriti qui étaient en pension au monastère ou qui venaient prendre leurs leçons du dehors. Elles étaient dirigées par un moine appelé écoldtre, scholasticus , magister scholœ. Les études se divisaient en deux sections , majeure et mineure , suivant l'âge et le degré d'intelligence des élèves. Dans les écoles mineures on enseignait aux enfants les principes religieux , l'écriture, l'arithmétique , le chant , les psaumes et la grammaire; dans les écoles majeures, l'écriture sainte, les mathématiques , la poésie et la peinture , Tarchitecture et la musique. L'enseignement de ces différentes branches était subordonné à rexplication de la Bible, à celle de la
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théologie ; on éludîail les Pères de l'Eglise et surtout ceux de l'Eglise Utiae , saint Augustin , saint Ambroise , saint JérAme, saint Hilaire , les saints canons de l'Eglise, les décisions des conciles. On y joignait l'étude de la littérature grecque et latine, celle des sciences profanes, surtout pour les jeunes gens qui devaient rentrer dans le monde '. L'Eglise eut k se plaindre plus d'une fois de la prépondérance qu'elles avaient acquises et du culte trop exclusif que Virgile et Ovide rencontraient à cAté de ses docteurs. Malgré ces avis, l'étude de l'antiquité domina toujours, tantdt préconisée, tanlAt bt&mée comme excessive : Pierre le Vénérable avait sans cesse sous son cbevet les chants du poète de Hantoue.
Les langues orientales, le grec, l'arabe, Thébreu, la médecine môme quelquefois, étaient admises dans le cercle étendu de cette instruction. Au XV* siècle, on apprenait encore l'hébreu à Saint -Martin, et, jusqu'à sa destruction, la salle servant de réfectoire avait conservé le nom d'école.
Les arts se partageaient les loisirs des moines. A etHé de ceux qui copiaient les manuscrits et les ornaient de lettres d'or et de miniatures , d'autres taillaient le bois ou la pierre, le crucifix miraculeux de l'élise de Saint-
DK SAINT-MARTIN. 107
représentant une copie réduite de l'église de ve saint, dans le chœur de laquelle il était placé. *
Avant rétablissement des universités , ces écoles et celles situées dans les cloîtres des cathédrales ou dans les palais des évéques étaient les seules où religieux et laïques vinssent puiser Tinstruction. Celles des monastères offrant un ensemble d'études plus étendu, parce qu'elles étaient moins exclusivement réservées aux clercs , et se rapportaient moins immédiatentent aux besoins de FEglise, étaient les plus fréquentées. La seule abbaye de Fleury- sur -Loire comptait cinq mille écoliers , et les pauvres , outre la science gratuite , y recevaient le pain de Fauinône. Les élèves distingués étaient envoyés , aux frais du monastère, dans les églises les plus renommées, auprès des hommes les plus célèbres par leur science, afin de rapporter de nouvelles lumières. Jusqu'au XVI* siècle, nous voyons figurer dans les comptes de l'abbaye de Saint-Martin les dépenses faites par des moines étudiant en différentes universités. Dès le V^, les écoles ecclésiastiques dépendant des monastères , des prieurés ou des paroisses desservies par des clercs réguliers , étaient si répandues , que presque tous les villages en étaient pourvus *, le concile de Vaison , en 529 , recom-
* Ikid, Ce mausolée , un des monuments les plus curieux de la Cathédrale d'Aotun, fut construit par l'ordre de Tévéque EUeone II , en 1170. Une inicripUon désignait le nom <|e Tartiste. Il fut détruit par les Chanoines , en 1765 , pour élargir le chœur et y admettre les décorations de marbres antiques et les pilastres dorés que Ton ▼oit encore aujourd'hui. Quelques statues qui en faisaient partie ont été conservées au musée JoTel.
mandait avec insistance àe construire des maisons pour en établir dans les lieux qui n'en possédaient pas encore. Dans la colonie amenée de Poitiers par Badilon, quatre hommes se faisaient remarquer, qui devinient comme les pères spirituels de l'abbaye. Deux d'entr'eux, doués d'un esprit éminemment organisateur , apportaient à sa restauration morale un zèle ardentqui ne larda pas de s'y trouver à l'étroit; c'était Hugon , dont la sagacité et les conseils dirigeaient déjà presque entièrement le monastère de Saint-Savin; c'était Bernon',dont l'activité s'étendait à la direction d'une foule de monastères , réformait Baume, élevait Gigny, et attachait son souvenir impérissable à la fondation de Cluny ; c'était Odon , Ame ascétique, dont la piété et les miracles sont restés popu'laires dans nos pays, joignant à la finesse d'esprit qui fait connaître les hommes, la douceur de caractère qui sait les gouverner ; enfin , c'était Jean , distingué par la vertu chrétienne la plus précieuse et la plus rare, l'humilité. Sous de pareils modèles , l'abbaye fut soumise à une discipline exemplaire. Les préceptes de saint Benott devinrent la règle inflexible de l'organisation intérieure et extérieure ; le silence fut strictement observé ; des jeûnes austères rappelèrent les moines aux prescriptions primitives de la pénitence ; d'abondantes aumdnes ma-
ner un abbé. Leur vote unanime tomba sur Arnulf % homme d'une vertu éprouvée, dit la légende, et sur qui saint Hugon fit reporter les suffrages qui lui étaient d^abord destinés '. Ce choix ne fut fait du reste qu^avec Tagrément de Badilon qui ne laissait pas d'exercer une sorte de patronage spirituel et temporel sur le monastère. Témoin du contraste de la vie du cloître avec celle du palais, ce seigneur, fatigué des distractions et des sollicitudes, compagnes inséparables d'une haute position féodale , se sentait entraîné chaque jour davantage vers cet asile des moines où régnait une paix qu'il avait plus d'une fois enviée. Aux heures de loisir laissées par les devoirs et les affaires, il aimait à se retirer parmi les religieux de Saint-Martin, continuer avec saint Hugon ces pieux entretiens commencés sous le cloître de Saint- Savin. Dans ces épanchements mutuels, il recueillit un de ces rayons de lumière qu'ont toujours à communiquer ceux qui puisent leur science au ciel , et prit bientôt en dégoût les vaines agitations de la vie. Quittant pour toujours le palais karlovingien, léguant à d'autres son épée féodale, rasant sa chevelure , il échangea le service du
^ Il iMiraii «Toir appartenu à la Tamille gallo-romaine des Tonantii Ferreoti, divisée en deux branches : celle de Clermont el celle de Meti, une des plus puissantes pendant plusieurs siècles.
> Cette élecUon eut lieu le 24 ayril , jour et fête de saint Robert. Pour en perpétuer la mémoire , Tabbé Jean PeUt-Jean , au chapitre de 1448 , ordonna que dorénayanl les chapitres généraux se tiendraient à même époque. « Auquel Jour de Maint Robert fut restituée d sa éigniti prélatique nostre église qui auparavant en avait été longuement privée par les ennemis éelafog, comme appert par nos anciennes chartes et privilèges.
liO ABBAYR
prince contre celui de Dieu . Les moines accueillirent leur bienfaiteur avec une joie nuirquée; la même communaux de vie allait désormais resserrer entr'eux et lui les liem établis déjà par la reconnaissance. Saint Huf^n, dont les avis avaient eu tant de part à oette résolution , s'attacha avec un surcroît d'affection k diri^r dans les voies du ciel celui qui , plus d'une fois au milieu des soins du monde , avait eu recours à ses consdls , à ses consolations. Il flt de Badilon , selon le langage de la iéggnàe , iM parfait joldat du CkrUt ' . Fidèle à d'illustres exemples fournis par les premiers siècles de la monarchie, cet homme, habitué jusqu'alors au commandement, pratiquait la patience^ l'humilité, l'obéissance, comme le dernier des relijj^eux. Un neveu du même nom que lui partageant sa résolution, quitta les honneurs du siècle pour s'ensevelir aux cloîtres de l'abbaye. *
Un cérémonial particulier se pratiquait dans ces consécrations des chevaliers à Dieu ; il est mentionné dans la vie de saint Wilhelm le Pieux, fits de Thëodorik, comte d'Autun, et père du fameux Bernard. Wilhelm, las du monde et de la guerre , résolut de se faire moine. Ayant obtenu congé de Charlemagne, il se rendit àBrioude, et, se présentant A la porte de l'église Saint-Julien, offrit
DE SAINT-MARTIN. ] 1 i
eo pleurant, et déposa devant le tombeau du saint son casque orné et son riche bouclier qu'on y voyait encore iQ siècle dernier. L^oifrande de toutes ses armes terminée, il fléchit trois ou quatre fois le genou devant le martyr, se prosterna sur le pavé , et s'adressant à saint inlien, il lui dit : u Je sais, grand saint, je sais avec quel courage vous avez porté les armes dans le siècle, toujours viioqueur, et toujours secouru de Dieu. C'est pourquoi je dépose les miennes devant votre autel; je les abandonne à Dieu et vous les confie. Je vous recommande mon âme en la nouvelle carrière où je m^engage pour giper le ciel. Préservez-moi du mal, gardez-moi du péché, et délivrez-moi de Tennemi malin. » *
L exemple donné par les deux Badilon frappa les esprits; le bruit de leur renoncement se répandit au loin, l'ne foule de gens de toute condition, quittant le monde, rinl s abriter à l'ombre de Saint-Martin -, Fabbaye, reprenant le lustre qu'elle avait aux premiers temps de sa fondation, força au respect les princes et les grands. Selon les termes du privilège de saint Grégoire , si un de leurs hommes se permettait le moindre délit contre le monastère^ il était déclaré coupable envers le prince et sacrilège. Sous l'influence de ces favorables dispositions, Charles le Chauve lui restitua la chapelle de Saint-Martin d*Avallon*, qui devint par la suite un important prieuré. Dans le comté de Troyes , dans celui de Tonnerre et en d'autres lieux, en deçà et au delà de la Saône. et de la
< Hiis rite peracUs, etc. [ Vita S. Wilhelmi. ] s Charte n* 3.
1 ] 2 aBbayf.
Loire , il lui rendit un grand nombre de terres usurpées
par les seigneurs après le passage des Sarrasins.
Ce travail de restaurations successives occupa toute la vie d'ArnuIf ; aucun trait particulier ne se raltacbe d'ailleurs à son souvenir. En S77, il signe un échange avec )fls chanoines de Tours', et meurt la même année ^ son nom est inscrit au nécrologe à la date du 27 mars.
La situation spirituelle de l'abbaye répondait à stHi importance territoriale -, la richesse n'en avait point exclu la sainteté. Son admirable discipline attirait de touscdtÀ les regards et la faisait ressembler n k une moisson dans un sol fertile, qui produit au centuple sous la culture du divin laboureur'. » Comme au temps de saint Merry, elle présentait dans q\ielques-uns de ses religieux des modèles frappants de la vie mystique et contemplative. Toutefois, ces vertus n'étaient point appréciées sans contrôle; la foule toujours nombreuse de ceux qui n'avaient pas la force de les imiter était moins disposée k l'admiration qu'au blâme et à la raillerie. Parmi ces moines distingués par une foi plus vive , Hgurait en première ligne saint Odon , venu de Poitiers. Ses prières ferventes , ses méditations voisines de l'extase , prolongées durant de longues heures dans sa cellule ou dans relise du monastère, provoquaient l'envie et le mépris
DR SAIMT-MARTIN. 113
a Vers cette époque il arriva qu'Odon , ami de cœur de saint Ilugon, avait Thabitude, après la réunion du aiâtin , de rester à Téglise , ainsi que le permet saint Benoit, pour faire une oraison particulière. Comme il remplissait ce devoir avec ferveur, et priait le Créateur de toutes choses , tant pour ses fautes que pour celles des antres, avec des torrents de larmes et des soupirs de componction, on vit un miracle extraordinaire. Un jour, selon sa coutume , il s'était approché du crucifix placé au milieu de Féglise. Tandis que, les mains étendues , il le\'ait les yeux au ciel dans Texaltation de sa fer\'eur, plusieurs moines, qui l'avaient suivi pour faire leur méditation, le virent s'élever de terre à peu près à la hauteur de trois aunes et y rester immobile l'espace d'une heure. Au même moment l'image du Christ s'inclina profondément vers l'homme de Dieu. L'abbé et les autres frères présents à cette scène , singulièrement effrayés et frappés d'admiration, ne pouvaient proférer une parole. Avant cet événement, plusieurs moines injuriaient Odon et le tournaient en dérision, disant qu'il ne restait seul à Téglise, après les exercices de la communauté, que dans un but de vaine gloire et d'orgueil. Depuis ce jour les interprétations malignes et les propos jaloux cessèrent ; tout le monastère s'inclina devant le saint. Dieu se servit de lui pour opérer plusieurs guérisons, et, jusqu'à la fin de sa vie , ses vertus obtinrent un si grand noml)re de miracles, qu'ils rempliraient un livre. »
Ce crucifix attira pendant bien des siècles un grand concours à Saint-Martin * . Jusqu'à la destruction de l'ah-
* Au XVII*" siècle, plusieurs papes acrordèrenl ronâéculivenHMil
] 1 4 ABBAÏf:
baye on vint faire devant lui des prières pour obtenir lu guérisondes maladies. Un assez grand nombre de procèsverbaux (lu milieu du XVII* siècle attestent son efficacité.
Mutilé par les protestants pendant tes guerres de rellgioo, restauré, en 1640 à la suite d'un de ces miracles 'qui l'avaient rendu célèbre', ce crucifix disparut dans la démolition de l'abbaye. Une grande peinture le représente encore -aujourd'hui au-dessus de l'autel d'une chapelle de la Cathéirale. Une autre semblable existe à l'église Notre-Dame de Iteaune, et ime ancienne gravure, accompagnée de la légende de saint Odon. la rendu populaire dans nos pays.
Cptt« image du Christ, en pierre très dure, était attachée il une ci-oix de bois posée contre le collatéral de l'évangile. Du temps de saint Odon , elle étart élevée au milieu de l'église sur une'traversc, à l'extrémité de la nef, faisant face aux lidèles. Cette disposition, conforme à un usage tout-à-fait ancien, et l'élude iconi^raphique de ce monument reportent la date de sa construction avant le X* siècle. Ce fut au VIII' seulement que l'image du Christ en croix apparut dans tes églises d'Ilalie. Les artistes latins le représentèrent sans barbe, coiffé d'un bandeau royal ou d'une Ihiare', sous les apparences d'un homme jeune et be-au.
vivant, et la grossièreté de Texécution semblait se ressentir de Topinion accréditée par saint Justin , TertuUien , saint Basile et autres, que le Christ, par humilité, avait été laid et était venu au monde sous les formes ignobles d'un esclave*. Au-dessus de sa tête, une couronne de pierreries soutenue par une main sortant d'un nuage, faisait allusion à ce passage du psalmiste u Posuisti in capite ejus coronam de lapide precioso*; m elle remplaçait les attributs de la royauté qui accompagnent les plus anciennes images du Dieu crucifié. l.a main sortant d'une nuée était un symbole bysantin d'une haute antiquité *, avant le milieu du ÏX* s^le, les artistes représentaient Dieu le père par cet emblème ou par un rayon descendant du ciel.
* Tertallien.