CHAPITRE VJ
Première destruction de Saint-Martin par les Sarrasins. — Les comtes d’Autun. — Ils s’emparent de ses terres. — Concile de Boneil. — Charte de Charles le Chauve relative à l’abbaye.
Entrés en Espagne en 711, les Arabes en étaient déjà les maîtres en 714. Ils occupaient l'issue méridionale de tous les défilés des Pyrénées qui s’ouvraient sur la Gascogne et la Septimanie. Du haut de ces montagnes ils avaient jeté un regard de convoitise sur les riches plaines de l’A.dour et de la Garonne, et dès l’an 712 et 713, tenté leurs premières incursions. En 719 ils s’étaient empalés de Narbonne et établissaient dans cette ville le siège de leur domination. Les provinces du Midi tremblaient en voyant s’avancer si rapidement les conquérants infidèles ^ les cités, les villages, les monastères,
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étaient abandonnés, les églises délaissées; des bandes de fugitifs, emmenant avec elles leurs objets les plus précieux ou après les avoir enfouis , cherchaient un refuge dans le Nord, et se cachaient dans les montagnes. Elles trouvèrent un appui momentané dans la valeur d’Eudon, duc d’Aquitaine , qui , repoussant à différentes reprises les Musulmans et les tenant en échec sur la frontière , mérita avant Charles Martel , le surnom conquis par ce dernier à la bataille de Poitiers.
Ces premières invasions , quelle que fût leur importance, s’effacèrent devant celle qui, en 731, amena Abd-el-Rhaman au cœur de la Gaule. Les Arabes , qui avaient marqué leur conquête d’Espagne par l’humanité et la tolérance, exercèrent toutes les horreurs de la guerre dans les provinces frankes , qu’ils voulaient seulement piller sans y fonder d’établissements fixes , et où leurs premières défaites leur donnaient tant de représailles à exercer. Pendant que le gros de l’armée , attiré par la renommée des richesses de la basilique de Tours , allait avec son chef faire le siège de cette ville , brûlant les églises et passant tout au fil de l’épée sur son passage , des bandes isolées traversèrent la Loire et se répandirent en Burgondie. Les traditions locales ont conservé le souvenir d’un combat qui leur fut livré près d’Autun , et rapportent à cet événement la mort de saint Emilien , évêque de Nantes, descendu jusqu’en Bourgogne pour les poursuivre. 1
1 Le Martyrologe de Gellone marquait la fête de saint Emilien au 22 août, date de la prise d’Autun par les Sarrasins. Au hameau de Saint Jean-de-Luz ( Saint-Emiland) , à trois lieues d’Aulun , où l’on
Autun , livré à leur discrétion par suite de cette défaite, subit la plus rude secousse qu’il eût jamais essuyée. La ville fut saccagée , les églises détruites , les titres brûlés ; le trésor du fisc 1 et celui de la Cathédrale furent enlevés; toutes les richesses amassées par les familles gallo-romaines dans une ville qui depuis quatre siècles était une de leurs principales résidences , fournirent à l’ennemi un riche butin. Par une singulière coïncidence, ce désastre arriva le 22 août, le jour même où l’église d’Àutun célébrait la mémoire de Saint-Symphorien son premier martyr , celui qu’elle appelait son principal protecteur.
Les réflexions inspirées par ces événements n’échappèrent point aux contemporains. Ils virent dans ces destructions le châtiment des mœurs corrompues de la Provence et de la Burgondie. L’adultère, la sodomie, les violences exercées dans les monastères de femmes, consternaient le monde chrétien. Saint Boni face écrivait à Ethelbald , roi des Merciens : « Les vices qui souillent les
place cet engagement, il existait une multitude de tombeaux galloromains en forme d'auges, dont quelques-uns se voient encore aujourd’hui. On ne sait à quelle cause attribuer leur agglomération en ce lieu. La légende populaire dit qu’ils furent envoyés du ciel pour ensevelir les compagnons de saint Emilien. Elle poétisa ainsi l’à propos avec lequel ces tombeaux se trouvèrent sur place. Les tombeaux romains des Champs-Elysées d’Arles étaient montrés de même comme ayant servi de sépulture aux soldats de Charles Martel, morts en combattant les Sarrasins.
1 Anno MCCC XXV Sarraceni Augustodunum ciyitatem destruxerunt, quartà feriâ XI kal. septembris, thesaurumque illius capienles, cum prædà magna Spaniam redeunt. [Chronique de Moissac. — Thésaurus annecdolorum , t. V, col. 888.]
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peuples de la Provence et de la Bourgogne ont attiré sur eux la vengeance céleste, Dieu permettant qu’ils ne comprissent plus la loi du Seigneur, et que les Sarrasins vinssent les punir de leurs crimes. » 1 2
Les abbayes situées hors des murs n’éprouvèrent pas un sort moins rigoureux : « les Musulmans en voulaient particulièrement aux monastères , et les laissaient rarement debout après les avoir pillés L » Saint-Martin , renversé dans la tempête, vit s’anéantir les grands travaux de Brunehilde. Il ne demeura debout que les gros murs de l’église, conservés du temple de Saron , qui ont pris à tâche de défier les hommes et le temps. Que devinrent les religieux pendant cette tourmente? Furent-ils massacrés comme à Lérins ou à Luxeuil? Emigrèrent-ils dans les retraites des Vosges , sur les bords du Rhin , à la suite de leurs frères du Midi? Trouvèrent-ils un abri, après la tempête, dans les monastères voisins? Nous l'ignorons-, aucun d’eux ne revint construire sa cellule sur les ruines du monastère , et renouer le lien de son existence passée. Un seul nom échappé à ce naufrage peut faire supposer qu’une partie des moines se retira dans la direction des Vosges. Saint Frodulf, ce disciple aimé de Médéric , prit cette route et s’arrêta dans la solitude de Barjon , sur les confins du territoire de Langres et de Dijon. Il y vécut de cette vie solitaire dont son maître lui avait révélé les charmes austères.
1 Propter adulteriaet stupra sacrarum virginuin atqae sodomitica flagitia quibus iratus Deus onmipotens, talium criminum ultrices pœnas per ignorantiam legis Dei et per Sarracenos venire et sævire permisit. [ Annales Benedictini , t. II , p. 88. ]
2 Eauriel. — Histoire de la Gaule méridionale, t. JH , p. 124. ]
La destruction de Saint-Martin offrit à Charles Martel une précieuse occasion de continuer son plan de spoliation des biens d’église, et d’enrichir avec les terres de l’abbaye quelques-uns des leudes qui l’avaient fait triompher à Poitiers. C’était le seul moyen de s’assurer d’une fidélité ayant pour unique mesure l’intérêt: les évêchés, les monastères, payèrent les vainqueurs des Sarrasins ; l’Eglise, doublement victime, acquittait ainsi les frais de la guerre après en avoir subi les premiers désastres. À la suite de son expédition contre les Arabes du Midi, en 733, Charles échelonna ses leudes dans les places du cours du Rhône et de la Saône , et leur créa dans ces provinces des bénéfices. L’église d’Autun fut peu ménagée dans ces distributions ; elle semble à peu près désorganisée ; les évêques s’effacent subitement , leur nom même est incertain ; l’on ne pourrait affirmer que, d’après des exemples trop fréquents , le siège épiscopal n’ait été donné à quelque homme de guerre. Sainte-Colombe de Sens, Saint-Symphorien d’Autun , furent attribués aux comtes de cette ville, et Saint-Martin resta désert plutôt par suite de ces envahissements que par suite de sa destruction.
Pendant plus d’un siècle , l’histoire des comtes d’Autun se substitue à celle de l’abbaye , et se mêle aux événements qui amenèrent sa restauration-, un même lien rattache la destinée de ses moines à celle des plus turbulents vassaux de la Bourgogne et du Midi.
La restauration d’Autun eut lieu rapidement, grâce aux motifs politiques qui la rendaient nécessaire1. Cette
1 En 754, les exercices religieux étaient rétablis à l’abbaye de Saint Jean-le-Grand, d’après l’évangéliaire conservé de cette époque.
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ville formait à l’intérieur le commencement d’une ligne de places fortes qui , s’appuyant l’une sur l’autre , descendaient par Lyon, Vienne et Valence jusqu’à Avignon, et dont le gouvernement était confié aux leudes les plus braves et les plus fidèles pour tenir tête aux révoltes de l’Aquitaine et aux invasions sarrasines. L’intérêt de cette station décida Charles Martel à la remettre entre les mains de son propre frère Childebrand, le même qui avait commandé l’avant-garde de l’expédition de 733 contre les Arabes. Autun , dont les terres restées sous le régime de l’administration romaine avaient appartenu jusque-là au fisc et à l’évêque, fut, suivant l’usage germanique , érigé en fief, et donné à Childebrand après le passage d’Abdérame.
Durant le règne de Charlemagne, et tant que se maintint l’unité fondée par son génie , les comtes d’Autun passèrent inaperçus. Soumis au niveau commun , ils se résignèrent à être les agents de la volonté impériale , à suivre comme vassaux , avec leurs troupes, les expéditions. Mais lorsque la main puissante qui avait modelé et soutenu quelque temps une seconde image du monde romain se fut retirée , l’image se brisa à terre , et chaque débris recouvra sa valeur individuelle. Sous les faibles successeurs de ce prince, l’importance des localités devint plus sensible. L’esprit féodal, qui avait persisté sous les formes d’une administration à demi-romaine, tendant à recouvrer son indépendance , détachait successivement les liens qui l’unissaient au pouvoir central. Dans cette marche des grands vassaux vers leur affranchissement, les comtes d’Autun ne restèrent pas en arrière , ils préparèrent de bonne heure le jour où l’un d’eux finit par
monter sur le trône. Centre naturel des grands mouvements militaires , point de transition entre le nord et le midi de la France, la Bourgogne, par sa position même, rendait les comtes d’Autun inquiétants à la royauté. La réunion entre leurs mains du commandement des Mar ■ ches de Gothie , comprenant les portions de l’empire situées aux deux versants des Pyrénées , la Provence et la Catalogne , augmentait encore leur autorité. Ils se trouvaient ainsi , sur la frontière, à la tête des forces nombreuses qui protégeaient le midi et le sud - ouest contre les invasions des Normands et des Arabes, sans cesse en contact avec ces derniers, exerçant une influence puissante sur les Aquitains, prêts à se liguer avec les uns et les autres , au profit de leur ambition ou de leur indépendance. Tant que les rois purent assurer la prédominance à leur autorité, ils surveillèrent les comtes avec une défiance qui, plus d'une fois, valut à ces derniers la spoliation, l’exil ou la mort. Mais le moment allait bientôt venir où, cessant d’être le plus fort, le roi devait voir à ses côtés chaque vassal se constituer une souveraineté personnelle et héréditaire.
L’origine des comtes d'Autun n'avait rien à envier à la généalogie des rois. Us appartenaient à la famille des Ghildebrand et des Nibelung, qui occupa cette ville sous Charles Martel, Charlemagne et Louis le Débonnaire. Leur nom, célèbre dans les anciennes traditions épiques des Burgondes, avait reçu une consécration non moins illustre sur les champs de bataille; leurs coups d’épée étaient restés populaires en tombant sur les Sarrasins. Le premier d’entr’eux, Childebrand, frère de Charles Martel, et Nibelung, un de ses fils, soucieux des souvenirs
héroïques de leur famille, faisaient écrire les gestes des Franks 1 dans l'abbaye de Fleury-sur-Loire. Théodorik. son second fils, comme lui comte d’Autun, combattit Witikind et périt dans la guerre contre les Saxons. Wilhelm, surnommé le Pieux, fils de ce dernier, célèbre dans les poèmes provençaux -, passa les Pyrénées avec ces guerriers géants que le roman a empruntés à l’histoire, et se distingua un des premiers au siège de Barcelonne, en 801. Puis, prenant soudain la guerre en dégoût, il se jeta dans un cloître et se fit moine.
Tl laissa pour fils Bernard, gendre de Charlemagne et filleul de Louis le Débonnaire. Etroitement attaché à la fortune de ce faible prince, Bernard obtint successivement
J Usque nunc inluster vir, Childebrandus cornes, avunculus regis Pippini, hanc historiam vel gesla Francorum diligentissimè scribi procuravit. Abhinc ab inlustre viro Nibelungo, filio ipsius Childebrandi, ilemque comité succédât auctoritas,
[ Fredegarii Scholastici Cbroniei continuât, apud D. Ruinart, p. 686. ]
1 Seignor et dames per deu ore escoutès Boue chanson iamès telle n’orres,
C’est de Guillaume le marchis au cort nés.
Le meillor borne qui de femme fust nés.
Comme il pris! Nismes par le charroy monté. Après conquist Orenge la cité Et fit Guibor baptiser et lever,
Plus l’épousa à moiller et aper,
Et desos Rome ocitCorsolt ès près.
Moult essauça saincte chreslienlé
Tant fist en terre qu’es cieu est coronnés.
[ Histoire des comtes de Toulouse. ]
Saint Wilhelm était fils de Théodorik comte d’Autun.
de lui le duché de Septimanie , le comté d’Autun et la dignité de camérier ou maire du palais Energique dans ses résolutions, ambitieux et tenace dans ses espérances, joignant la ruse à l’audace, il se fit à la cour une position presque souveraine, jusqu’à être accusé par ses ennemis de vouloir usurper l’empire, de concert avec l'impératrice Judith, avec laquelle il entretenait, disaiton , des liaisons criminelles. Dans la guerre des fils de Louis le Débonnaire avec leur père, et de ces derniers entr eux, on le voit figurer à la tête des partis. Soutenu par Warin deChalon, son beau-frère, il souleva la Bourgogne contre les fils dénaturés de l’empereur, et força Lothaire à rendre la liberté à son père. Lothaire ne le leur pardonna point. Il surprit Warin à Chalon , brûla la ville, les églises et exerça d’horribles cruautés. Faisant toutefois céder la vengeance à la politique , il n’osa immoler Warin et tenta de le gagner à son parti. Il alla chercher au fond d’un cloître une plus faible victime, et par cette dernière lâcheté mit le sceau aux horreurs de son passage. Une sœur du comte d’Autun , nommée Gerberge , avait embrassé la vie religieuse dans un monastère de Chalon. 11 l'enveloppa dans la haine vouée à son frère , et l’enfermant dans un tonneau , la fit jeter à la Saône comme magicienne '1 2 * *. Ce n’était là toutefois qu’un prélude à la catastrophe qui amena la mort de Bernard.
1 On peut juger du rang de Bernard par ce passage de Nithard :
« Camerarium (Bernard) ilium inslituit, ac secundum à se in imperio præfecit. »
2 Perry, Histoire de Chalon, D’après le continuateur d’Aimoin,
Chronique de saint Berlin. A7i(a S. Wilaelmi, ducis, etc., sæc. IV
Benedict.
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Charles le Chauve avait essayé vainement de se le rattacher, après la mort de son père, dans la lutte où il défendait sa part de l’empire contre son frère Lothaire. Placé par ses antécédents et ses sympathies à la tête de l’aristocratie aquitaine hostile aux Franks, Bernard avait en plusieurs circonstances difficiles promis ses services, et était resté infidèle à sa promesse. « Son projet était de tromper Charles le plus longtemps qu’il pourrait , et de se décider à la dernière extrémité pour le parti avec lequel il y aurait le plus à gagner en pouvoir et en honneurs. » 1
Laissant Warin combattre seul avec Charles et Pépin à Fontenay, où ils disputaient à Lothaire leur frère l'héritage paternel ( 841 ), il attendit à trois lieues du champ de bataille , à la tête des troupes des leudes et des évêques de la Septimanie, l’issue du combat. Au moment de la victoire qui se décida en faveur de Charles, il envoya son jeune fils Wilhelm lui jurer fidélité, à condition qu’il l’investirait du comté d’Autun2. Charles réservant sa vengeance pour un autre temps, ou n’osant l’accomplir, feignit de tout accorder.
Bernard , laissant son fils à Autun , se retira à Barcelonne. Il évita de prendre part à la querelle où Charles le Chauve voulait déposséder Pépin de l’Aquitaine, quoique d’une part il eût promis à celui-ci d’user de toute son influence pour engager Pépin à se soumettre, et que,
1 Fauriel, t. IV, p. 207.
2 D’après la note inscrite par sa mère Dodana , en tête d’un règlement de vie qu’elle lui adressait «à la cour , Wilhelm était né en 826. Il n’avait alors que 15 ans.
de l'autre,, il favorisât le parti de ce dernier \ Attiré par Charles a un plaid tenu à l’abbaye de Saint-Saturnin de Toulouse, il s’y rendit sous la foi du serment. L’entrevue fut sinistre-, une scène digne du siècle de Frédégonde ensanglanta l'asile des moines. Au moment où le comte, qui n’était point sur ses gardes et ne soupçonnait rien de mal , s’agenouillait pour lui jurer soumission et fidélité, le roi le saisit de la main gauche comme pour le relever, et, le frappant de la droite d’un coup de poignard, l’étendit mort sur les dalles de l’église. Marchant dans le sang de la victime , il la poussa du pied en s’écriant . « Maudit sois tu , toi qui as souillé le lit de mon père et de ton seigneur ! »
En effet, le parricide dans cet assassinat se joignit peut-être à la trahison. On croyait Charles le Chauve fils de Bernard -, la nature dévoilant l’infidélité de sa mère , avait modelé les traits du jeune roi sur ceux du comte. Le cadavre resta deux jours sans sépulture à la porte du monastère-, le troisième jour, Samuel , évêque de Toulouse, l’ensevelit. 2
A la nouvelle de ce meurtre horrible, Wilhelm, âgé
* Dans la charte de partage de l’empire entre les fils de Louis le Débonnaire , la Bourgogne se trouva réunie aux provinces du midi , et cette annexion explique le rôle des comtes d’Aulun qui , dans les guerres de Charles le Chauve contre Pépin d’Aquitaine, prirent parti pour ce dernier. « Volumus ut Pippinus habeat Aquitaniam et Wasconiam et Marcham Tolosanam totam, et insuper comitatus quatuor, id est in Septimaniâ Carcassensem , et in Burgundiâ Auguslodunensem et Avalensem et Nivernensein. »
[Baluze, Capitulaires, t. I, p. 573 et suiv. ]
2 Odonis Ariberli Chronic. — Annales de Fulde.
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seulement de dix-huit ans , s’abandonna à un ressentiment exalté; aucun moyen ne lui semblait assez prompt pour venger la mort de son père. Avant que le roi eût pu l’arrêter, il souleva toutes les provinces du Midi , en deçà et au delà des Pyrénées , se ligua avec Pépin d’Aquitaine, et ne craignit pas d’aller chercher des ennemis au cœur de l’Espagne. A son instigation , Abd-el- Pihaman II, émir de Cordoue, se mit à désoler la Gothie 1 jusqu’à ce que Charles le Chauve fut parvenu à se le concilier. Réduit à ses propres forces, le fds de Bernard soutint la lutte avec vigueur. En 848 il s’empara d’Ampurias et de Barcelonne, mais bientôt après il fut surpris lui-même en cette ville et décapité comme rebelle, à l’âge de vingt-quatre ans.
Ces dissensions, prolongées depuis la mort de Charlemagne, avaient porté de graves atteintes aux monastères ; un grand nombre étaient déserts, détruits ou dénués de toutes ressources. Celui de Saint-Martin d’Autun n’était point rebâti. Le clergé réclamait vivement contre l’usurpation des biens ecclésiastiques. Le pape Benoît III avait, par de sévères réprimandes, rappelé l’épiscopat à ses devoirs dans ces pénibles circonstances. La tenue du concile de Boneil 2 en Brie (856) fut le résultat de la réclamation pontificale. Les évêques s’élevèrent avec vigueur contre les abus dont les églises étaient victimes et contre le mépris avec lequel étaient reçues leurs protestations. « Les monastères de votre royaume, disaient-ils au roi, sont
i S. Eulogii cordubiensis Epist. Bibliot. vet. Pat. t. XV, p. 298. ï Capitulaires de Baluze, t. II, p. 78. — Notes du P. Sirmond, ibid., p. 774.
détruits ou dans un état de désordre que rien n’excuse. Nous vous exhortons à les rétablir et à les réformer le plus tôt et le mieux qu’il vous sera possible. » 1
Les évêques de Bourgogne assistaient à cette assemblée, entr’autres celui d’Autun , Jonas, qui, au milieu des travaux d’une vie active, s’appliquait à réparer les pertes de son diocèse. Parmi les chartes nombreuses rendues en faveur des églises et des monastères , l’abbaye de Saint- Martin, restée sans abbé et dont les seigneurs occupaient encore les terres, Retrouva un titre d’existence. Il consistait dans une charte où Charles le Chauve ratifie un échange de serfs d’un fief de l’abbaye entre Robert, un de ses leudes , qui n’est autre, selon toute apparence, que Robert le Fort , depuis comte d’Autun , et un seigneur nommé Almann 2. Ce fut là tout ce que l’évêque put
1 Horlamur ut stalum uoonasterioruin in regno vestro consistentium , aliter quàra debeal et deceat perversum ac confusum, quantô citiùs et meliùs ac possibiliùs atque rationabiliùs potueritis restiluere et corrigere studealis. — Ibid.
2 Charte n° 1. — Cette charte est arrivée jusqu’à nous avec le sceau en cire de Charles le Chauve, le mieux conservé peut-être que l’on connaisse : elle est aux archives de l’évéché. Cette pièce intéressante offre une preuve des tendances de l’Eglise vers l’émancipation des serfs. — On sait que le sort des serfs de l’Eglise était loin d’être aussi dur que celui des malheureux attachés à la glèbe féodale. Pour ne pas laisser retomber ses sujets sous le sceptre de- fer des gens du siècle, l’Eglise avait décrété que tout serf lui ayant appartenu ne pouvait rentrer sous la puissance temporelle sans être déclaré libre. Rotbert donna à Alrnann un serf du nom de Frodo, avec ses deux filles Wandale et Adalsinde , mais il fut obligé de les affranchir. Almann en rendit six, et, en entrant sous leur nouveau maître, dans le domaine de l’abbaye , ils ne purent être possédés que selon le droit ecclésiastique.
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obtenir; le roi lui-même n’osa pas davantage. L’Aquitaine, soulevée contre son fils qu’elle avait un moment accepté pour roi , se donnait à Pépin le Jeune. Dans la Gaule franke, jusqu’alors restée soumise, les leudes, d’accord avec les Aquitains, étaient en insurrection et appelaient Louis de Germanie pour déposer son frère. Les Bretons, les Normands, à la faveur du désordre, multipliaient leurs incursions ; la position de Charles le Chauve était plus embarrassée que jamais.
Ce n’était pas le moment d’exiger des leudes la restitution des biens d’église. Il s’humiliait au contraire devant leurs arrogantes prétentions. Il en avait reçu récemment, avec une bonne volonté apparente ' , des remontrances par lesquelles ils se plaignaient d’avoir été injustement dépouillés de leurs bénéfices. Fidèle à sa politique violente, quand elle l’était sans danger, habile toujours , lâche quelquefois , Charles répondit à ces plaintes en promettant des concessions sans limites qui furent à plusieurs reprises repoussées par les mécontents avec dédain, avec insulte.
Parmi eux, Hunfrid , comte d’Autun, allié avec les Arabes1 2, souleva contre lui la Septimanie, au moment même où l’attaquaient ses propres enfants , fidèles à l’exemple des fils de Louis le Débonnaire. Sauvé par l’irrésolution de Louis de Germanie et par le plaid de Toul
1 Capitulaires de Baluze, t. II, p. 79.
2 Hunfrid habitait en Bourgogne le château d’Argilly. Il donna des lettres de sauf-conduit, pour Abdulivar de Sarragosse et Mahomalh, émir de Cordoue, au célèbre Usuard , de Saint-Germain-des Prés, allant chercher des reliques en Espagne. 858, sæc. IV Bened. P. II, p. 46. Aimoin rapporte ce fait d’après Usuard lui-même.
qui lui donna, en 859, une paix inespérée, Charles se disposait à réprimer la rébellion de Hunfrid, lorsque celui-ci, cédant à une détermination imprévue, y mit fin lui-même et passa en Italie. L’expérience du roi saisit habilement cet à propos inattendu-, il divisa en deux provinces la Septimanie , l’une en deçà, l’autre au delà des Pyrénées , affaiblissant ainsi le pouvoir d'un vassal éloigné et presque toujours ligué avec ses ennemis.
Le rétablissement de Saint-Martin paraît avoir été la suite de ces divisions intestines. Elles favorisèrent la restitution des biens ecclésiastiques que Jouas poursuivait avec persévérance. Le départ de Hunfrid , en laissant un grand nombre de terres vacantes , permit d’achever ce que plusieurs concessions obtenues de lui avaient déjà commencé'. Libre désormais dans ses projets, Charles le Chauve aida de ses deniers à relever l'abbaye , et lui rendit ses anciennes possessions avec un scrupule où les moines ne virent que la piété , mais qui ne fut pas sans mélange de motifs intéressés ( de 865 à 870).
En mémoire des bienfaits de Charles le Chauve , son buste fut placé sur le pignon de l’église -, on l’y voyait encore au XVIe siècle. Son nom était inscrit au nécrologe le 6 d’octobre, jour de sa mort, parmi les noms de plusieurs bienfaiteurs couronnés. Chaque année l’abbaye priait encore au dernier siècle sur des cendres royales éteintes depuis huit ou neuf cents ans; elle prononçait dans ses cérémonies funèbres les noms de Charles le Gros, de Rodulf, de Louis d’Outre-mer et d’autres princes ou rois.
1 (iagnare. — Histoire de l’Eglise d’Autun, p. 6t>.