CHAPITRE VII
Badilon. — Moines de Poitiers. — Ecoles. — Abbé Arnulf. Bernon et Hugon. — Crucifix de saint Odon.
A cette époque vivait à la cour de Charles le Chauve un seigneur appelé Badilon. Il avait le titre de comte et appartenait à une illustre famille d’Aquitaine, dont le nom se trouve mêlé à plusieurs restaurations monastiques *. Lui-même, quoique vivant dans- le monde, se
1 Vers 560, un Badilon est le premier abbé de Sessieu en Bugey, fondé par Aurélien, archidiacre d’Autun, depuis archevêque de Lyon. Les moines de Jumièges, retirés à l’île de Noirmoutier et chassés par les Normands, en 836, voyagent en Aquitaine sous la protection d’un seigneur nommé Badilon. Deux Badilon se firent moines à Saint Martin.
distinguait par sa .piété et se plaisait a rechercher la société et la conversation des moines. Il se rapprochait d’eux encore davantage par la simplicité de sa vie, parla sévérité de ses mœurs , que n’avaient pu altérer une haute position et de grandes richesses. 11 en consacra une partie à rétablir l’abbaye de Saint-Martin. Il releva les édifices consumés par le feu , entoura l’église d’un nouveau cloître, l’augmenta de bâtiments de desserte et la pourvut de tous les objets nécessaires au culte et à l’entretien des moines. La restitution des anciennes dotations faites par Brunehilde et son petit-fils la replacèrent bientôt au rang des plus riches établissements de la Bourgogne et de la Gaule. Le 7 de décembre de l’année 870, l’église de Saint-Martin reçut sa troisième consécration depuis que l’évêque de Tours y avait élevé un modeste autel. Ce jour était célébré tous les ans d’une manière particulière , en souvenir de sa restauration.
Après avoir reconstruit le monastère, Badilon s’occupa de trouver des hommes convenables pour le peupler. Il alla chercher quelques religieux à Saint-Bénigne de Dijon et en attira dix-huit du monastère élevé par l'Eglise de Poitiers à saint Savin D’anciens rapports unissaient •
1 Les rapports de l’Eglise d’Autua avec le monastère de Saint-Savin de Tarbes furent sans doute établis par ces moines. Le martyrologe de Saint-Savin de Tarbes était rempli de noms de saints de l’Eglise d’Autun, accompagnés de nombreux détails sur leur vie. [Martyrologium gallicanum , t. Il, p. 718-719.] La copie du martyrologe de Saint- Savin , donné dans le martyrologe gallican , était du XIIIe siècle ; mais l’original remontait à une haute antiquité. Presque tous les
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cette église à celle d’Autun. C’était à Poitiers que Saint- Martin , patron de l’abbaye , avait vraisemblablement reçu le baptême et avait été ordonné prêtre par son ami saint Hilaire, évêque de cette ville. C’était de Poitiers que Fortunat, ami de Syagrius et de Brunehilde, leur adressait ces épîtres où se révèle entr’eux une douce familiarité. Un échange continuel d’hommes distingués parleur science avait lieu entre les deux pays ; c’était de Poitiers qu’était venu saint Léger, le plus illustre évêque et le second martyr d’Autun.
Les moines de Saint-Savin étaient pour l’abbaye de Saint-Martin une précieuse recrue. Une partie d’entr’eux n’appartenait pas originairement à celle de Poitiers. Ils sortaient de l’abbaye de Glanfeuil, fondée par saint Maur, et dépositaire dans toute sa pureté de la règle de saint Benoît , altérée déjà par la décadence ou par les constitutions mixtes dans plusieurs autres monastères. Ces religieux, dispersés en 860 par les invasions des Normands , propagèrent , au milieu des hasards de leur vie nomade , la règle apportée autrefois par l’illustre disciple de saint Benoît , et devinrent , sur ditférents points de la Gaule , les apôtres de la rénovation monastique. Ceux d’entr’eux qui s’arrêtèrent à Saint-Savin ,
noms de saints sont romains, un très petit nombre indiquent une origine franke; ils appartiennent tous aux sept premiers siècles. Cette particularité devrait peut-être faire reporter à l’époque de Brunehilde l’établissement des rapports de l’Eglise d’Autun avec Saint-Savin de Tarbes. Cette dernière ville faisait partie de la dot de Galeswinlhe, et fut remise à Brunehilde, après la mort de sa sœur, par le jugement de Gontramn et des chefs franks.
[Grégoire de Tours, liv. IX. ]
allièrent la pureté de leur observance aux traditions d’étude et de science conservées dans les écoles célèbres fondées par saint Hilaire et relevées par Fortunat. Ils apportèrent avec eux à Saint-Martin un foyer de vertus et d’instruction qui ne s’éteignit jamais complètement.
L’enseignement donné dans le monastère d’Autun ressemblait à celui des autres maisons du même ordre. Le but primitif de cet enseignement avait été de former des religieux instruits ou des pasteurs pour les chrétiens ; il se bornait d’abord au développement des principes de science et de conduite nécessaires aux professions religieuses et sacerdotales ; mais bientôt les monastères étant devenus les principaux foyers de la vie intellectuelle, ils étendirent leur bienfait à tous 5 il fut permis aux jeunes gens qui n’y demeuraient point, et ne voulaient point se consacrer à l’état ecclésiastique , de recevoir la même instruction que les clercs.
De là , deux sortes d’écoles : les premières , nommées claustrales , pour les oblats ; les secondes, nommées externes, pour les élèves ou nutriti qui étaient en pension au monastère ou qui venaient prendre leurs leçons du dehors. Elles étaient dirigées par un moine appelé écolâtre, scholasticus , magister scholœ. Les études se divisaient en deux sections , majeure et mineure , suivant l’âge et le degré d’intelligence des élèves. Dans les écoles mineures on enseignait aux enfants les principes religieux , l’écriture, l’arithmétique, le chant, les psaumes et la grammaire; dans les écoles majeures, l’écriture sainte, les mathématiques , la poésie et la peinture , l’architecture et la musique. L’enseignement de ces différentes branches était subordonné à l’explication de la Bible, à celle de la
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théologie 5 on étudiait les Pères de l’Eglise et surtout ceux de l’Eglise latine, saint Augustin , saint Ambroise , saint Jérôme, saint Hilaire , les saints canons de l’Eglise, les décisions des conciles. On y joignait l’étude de la littérature grecque et latine, celle des sciences profanes, surtout pour les jeunes gens qui devaient rentrer dans le monde*. L’Eglise eut à se plaindre plus d’une fois de la prépondérance qu’elles avaient acquises et du culte trop exclusif que Virgile et Ovide rencontraient à côté de ses docteurs. Malgré ces avis, l’étude de l’antiquité domina toujours, tantôt préconisée, tantôt blâmée comme excessive : Pierre le Vénérable avait sans cesse sous son chevet les chants du poète de Mantoue.
Les langues orientales , le grec, l’arabe, l’hébreu, la médecine même quelquefois , étaient admises dans le cercle étendu de cette instruction. Au XVe siècle, on apprenait encore l’hébreu à Saint - Martin , et, jusqu à sa destruction, la salle servant de réfectoire avait conservé le nom d '‘école.
Les arts se partageaient les loisirs des moines. A côté de ceux qui copiaient les manuscrits et les ornaient de lettres d’or et de miniatures , d’autres taillaient le bois ou la pierre. Le crucifix miraculeux de l’église de Saint- Martin , mentionné dans la vie de saint Hugon, était l’ouvrage d’un religieux du monastère 1 2. Un autre religieux , nommé Martin , habile sculpteur , construisit au XIIIe siècle, sous l’évêque Etienne, un mausolée de marbre destiné à recevoir les reliques de saint Lazare, et
1 Mabillon, pvæf. sæc. 111 Benedict.
2 Noies manuscrites de Saint Martin.
représentant une copie réduite de l'église de ce saint, dans le chœur de laquelle il était placé. *
Avant l'établissement des universités , ces écoles et celles situées dans les cloîtres des cathédrales ou dans les palais des évêques étaient les seules où religieux et laïques vinssent puiser l’instruction. Celles des monastères offrant un ensemble d’études plus étendu, parce qu’elles étaient moins exclusivement réservées aux clercs , et se rapportaient moins immédiatement aux besoins de l’Eglise , étaiént les plus fréquentées. La seule abbaye de Fleury -sur -Loire comptait cinq mille écoliers , et les pauvres , outre la science gratuite , y recevaient le pain de l’aumône. Les élèves distingués étaient envoyés , aux frais du monastère, dans les églises les plus renommées, auprès des hommes les plus célèbres par leur science, afin de rapporter de nouvelles lumières. Jusqu’au XVIe siècle, nous voyons figurer dans les comptes de l’abbaye de Saint-Martin les dépenses faites par des moines étudiant en différentes universités. Dès le Ve, les écoles ecclésiastiques dépendant des monastères , des prieurés ou des paroisses desservies par des clercs réguliers , étaient si répandues, que presque tous les villages en étaient pourvus -, le concile de Vaison , en 529 , recom-
1 Ibid. Ce mausolée , un des monuments les plus curieux de la Cathédrale d’Autun, fut construit par l’ordre de l’évèque Etienne II , en 1170. Une inscription désignait le nom de l’artiste. Il fut détruit par les Chanoines, en 1765, pour élargir le chœur et y admettre les décorations de marbres antiques et les pilastres dorés que l’on voit encore aujourd’hui. Quelques statues qui en faisaient partie ont été conservées au musée Jovet,
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mandait avec insistance de construire des maisons pour en établir dans les lieux qui n’en possédaient pas encore.
Dans la colonie amenée de Poitiers par Badilon, quatre hommes se faisaient remarquer, qui devinrent comme les pères spirituels de l’abbaye. Deux d’entr’eux , doués d’un esprit éminemment organisateur , apportaient à sa restauration morale un zèle ardent qui ne tarda pas de s’y trouver à l’étroit-, c’était Hugon , dont la sagacité et les conseils dirigeaient déjà presque entièrement le monastère de Saint-Savin; c’était Bernon 1 , dont l'activité s’étendait à la direction d’une foule de monastères , réformait Baume, élevait Gigny, et attachait son souvenir impérissable à la fondation de Cluny -, c’était Odon , âme ascétique, dont la piété et les miracles sont restés populaires dans nos pays , joignant à la finesse d’esprit qui fait connaître les hommes, la douceur de caractère qui sait les gouverner ; enfin , c’était Jean , distingué par la vertu chrétienne la plus précieuse et la plus rare, l’humilité. Sous de pareils modèles , l’abbaye fut soumise à une discipline exemplaire. Les préceptes de saint Benoît devinrent la règle inflexible de l’organisation intérieure et extérieure -, le silence fut strictement observé ; des jeûnes austères rappelèrent les moines aux prescriptions primitives de la pénitence •, d’abondantes aumônes manifestèrent la charité dans les œuvres , et , comme aux premiers siècles de l'Eglise , les pèlerins , les voyageurs les pauvres, retrouvèrent au monastère l’hospitalité.
Aussitôt installés , les moines furent appelés à se don-
Vita S. Hugonis sæc. V Benedict. p. (J<5 et
ner un abbé. Leur vote unanime tomba sur Arnulf1, homme d’une vertu éprouvée, dit la légende, et sur qui saint Hugon fit reporter les suffrages qui lui étaient d’abord destinés2. Ce choix ne fut fait du reste qu’avec l’agrément de Badilon qui ne laissait pas d’exercer une sorte de patronage spirituel et temporel sur le monastère.
Témoin du contraste de la vie du cloître avec, celle du palais , ce seigneur, fatigué des distractions et des sollicitudes, compagnes inséparables d’une haute position féodale, se sentait entraîné chaque jour davantage vers cet asile des moines où régnait une paix qu’il avait plus d’une fois enviée. Aux heures de loisir laissées par les devoirs et les affaires, il aimait à se retirer parmi les religieux de Saint-Martin , continuer avec saint Hugon ces pieux entretiens commencés sous le cloître de Saint- Savin. Dans ces épanchements mutuels , il recueillit un de ces rayons de lumière qu’ont toujours à communiquer ceux qui puisent leur science au ciel , et prit bientôt en dégoût les vaines agitations de la vie. Quittant pour toujours le palais karlovingien, léguant à d’autres son épée féodale , rasant sa chevelure , il échangea le service du
1 II paraît avoir appartenu à la famille gallo-romaine des Tonantii Ferreoli, divisée en deux branches: celle de Clermont et celle de Metz, une des plus puissantes pendant plusieurs siècles.
2 Cette élection eut lieu le 24 avril , jour et fête de saint Robert. Pour en perpétuer la mémoire, l’abbé Jean Petit-Jean, au chapitre de 1448, ordonna que dorénavant les chapitres généraux se tiendraient à même époque. « Auquel jour de saint Robert fut restituée à sa dignité prélatique nostre église qui auparavant en avait été longuement privée par les ennemis de la foy , comme appert par nos anciennes chartes et privilèges.
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prince contre celui de Dieu. Les moines accueillirent leur bienfaiteur avec une joie marquée; la même communauté de vie allait désormais resserrer entr’eux et lui les liens établis déjà par la reconnaissance. Saint Hugon, dont les avis avaient eu tant de part à cette résolution , s’attacha avec un surcroît d’affection à diriger dans les voies du ciel celui qui , plus d’une fois au milieu des soins du monde , avait eu recours à ses conseils , à ses consolations. Il fit de Badilon , selon le langage de la légende, un parfait soldat du Christ '. Fidèle à d illustres exemples fournis par les premiers siècles de la monarchie, cet homme, habitué jusqu’alors au commandement, pratiquait la patience , l’humilité, l’obéissance, comme le dernier des religieux. Un neveu du même nom que lui partageant sa résolution, quitta les honneurs du siècle pour s’ensevelir aux cloîtres de l’abbaye.1 2
Un cérémonial particulier se pratiquait dans ces consécrations des chevaliers à Dieu ; il est mentionné dans la vie de saint Wilhelm le Pieux, fds de Théodorik, comte d’Autun, et père du fameux Bernard. Wilhelm, las du monde et de la guerre , résolut de se faire moine. Ayant obtenu congé de Charlemagne, il se rendit àBrioude, et, se présentant à la porte de l’église Saint-Julien, offrit son carquois, son arc, sa forte lance 3 et son épée à deux tranchants-. Puis étant entré dans la nef, il s’agenouilla
1 Vita S. Hugonis.
2 Vita S. Hugonis.
3 Arcum et pharetram , lelum ingens, versatilem giadium præsenlârat, etc. [Vita S. Wilhelmi ducis. Anno circiter DCCC XII. Sæo. IV Benedict. ]
en pleurant, et déposa devant le tombeau du saint son casque orné et son riche bouclier qu'on y voyait encore au siècle dernier. L’offrande de toutes ses armes terminée, il fléchit trois ou quatre fois le genou devant le martyr, se prosterna sur le pavé, et s’adressant à saint Julien , il lui dit : «Je sais, grand saint, je sais avec quel courage vous avez porté les armes dans le siècle, toujours vainqueur, et toujours secouru de Dieu. C’est pourquoi je dépose les miennes devant votre autel ; je les abandonne à Dieu et vous les confie. Je vous recommande mon âme en la nouvelle carrière où je m’engage pour gagner le ciel. Préservez-moi du mal, gardez-moi du péché, et délivrez-moi de l’ennemi malin. » *
L’exemple donné par les deux Badilon frappa les esprits -, le bruit de leur renoncement se répandit au loin. Une foule de gens de toute condition, quittant le monde, vint s’abriter à l’ombre de Saint-Martin-, l’abbaye, reprenant le lustre qu’elle avait aux premiers temps de sa fondation, força au respect les princes et les grands. Selon les termes du privilège de saint Grégoire , si un de leurs hommes se permettait le moindre délit contre le monastère, il était déclaré coupable envers le prince et sacrilège. Sous l’influence de ces favorables dispositions , Charles le Chauve lui restitua la chapelle de Saint-Martin d’Avallon1 2, qui devint par la suite un important prieuré. Dans le comté de Troyes , dans celui de Tonnerre et en d’autres lieux , en deçà et au delà de la Saône et de la
1 Hiis rite peraclis , etc. [VilaS. Wilhelini. ]
2 Charte a° 3.
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Loire, il lui rendit un grand nombre de terres usurpées par les seigneurs après le passage des Sarrasins.
Ce travail de restaurations successives occupa toute la vie d’Arnulf -, aucun trait particulier ne se rattache d’ailleurs à son souvenir. En 877, il signe un échange avec les chanoines de Tours *, et meurt la même année; son nom est inscrit au nécrologe à la date du 27 mars.
La situation spirituelle de l’abbaye répondait à son importance territoriale ; la richesse n’en avait point exclu la sainteté. Son admirable discipline attirait de tous côtés les regards et la faisait ressembler « à une moisson dans un sol fertile, qui produit au centuple sous la culture du divin laboureur2. » Comme au temps de saint Merry, elle présentait dans quelques-uns de ses religieux des modèles frappants de la vie mystique et contemplative. Toutefois, ces vertus n’étaient point appréciées sans contrôle; la foule toujours nombreuse de ceux qui n’avaient pas la force de les imiter était moins disposée à l’admiration qu’au blâme et à la raillerie. Parmi ces moines distingués par une foi plus vive , figurait en première ligne saint Odon , venu de Poitiers. Ses prières ferventes , ses méditations voisines de l'extase , prolongées durant de longues heures dans sa cellule ou dans l’église du monastère , provoquaient l’envie et le mépris de quelques-uns de ses frères tièdes ou indifférents. 11 plut à Dieu de venger sa sainteté méconnue, par un miracle ainsi raconté dans la vie de saint Hugon :
» Gall. Christ. — Série des abbés de Saint Martin. 2 Vita S. Hugonis.
« Vers cette époque il arriva qu’Odon , ami de cœur de saint Hugon, avait l’habitude, après la réunion du matin, de rester à l’église, ainsi que le permet saint Benoît , pour faire une oraison particulière. Comme il remplissait ce devoir avec ferveur, et priait le Créateur de toutes choses , tant pour ses fautes que pour celles des autres, avec des torrents de larmes et des soupirs de componction, on vit un miracle extraordinaire. Un jour, selon sa coutume , il s’était approché du crucifix placé au milieu de l’église. Tandis que, les mains étendues, il levait les yeux au ciel dans l’exaltation de sa ferveur, plusieurs moines, qui l’avaient suivi pour faire leur méditation, le virent s’élever de terre à peu près à la hauteur de trois aunes et y rester immobile l’espace d’une heure. Au même moment l’image du Christ s’inclina profondément vers l’homme de Dieu. L’abbé et les autres frères présents à cette scène, singulièrement effrayés et frappés d’admiration , ne pouvaient proférer une parole. Avant cet événement, plusieurs moines injuriaient Odon et le tournaient en dérision , disant qu’il ne restait seul à l’église, après les exercices de la communauté, que dans un but de vaine gloire et d’orgueil. Depuis ce jour les interprétations malignes et les propos jaloux cessèrent; tout le monastère s’inclina devant le saint. Dieu se servit de lui pour opérer plusieurs guérisons, et, jusqu’à latin de sa vie, ses vertus obtinrent un si grand nombre de miracles , qu’ils rempliraient un livre. »
Ce crucifix attira pendant bien des siècles un grand concours à Saint-Martin 1 . Jusqu’à la destruction de l’ab-
1 Au XVIIe siècle, plusieurs papes accordèrent consécutivement
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baye on vint faire devant lui des prières pour obtenir la guérison des maladies. Un assez grand nombre de procèsverbaux du milieu du XVIIe siècle attestent son efficacité.
Mutilé par les protestants pendant les guerres de religion, restauré, en 1640 à la suite d’un de ces miracles qui l’avaient rendu célèbre1, ce crucifix disparut dans la démolition de l’abbaye. Une grande peinture le représente encore aujourd’hui au-dessus de l’autel d’une chapelle de la Cathédrale. Une autre semblable existe à l’église Notre-Dame de Beaune, et une ancienne gravure, accompagnée de la légende de saint Odon, l’a rendu populaire dans nos pays.
Cette image du Christ , en pierre très dure , était attachée à une croix de bois posée contre le collatéral de l’évangile. Du temps de saint Odon , elle était élevée au milieu de l’église sur une traverse , à l’extrémité de la nef, faisant face aux tidèles. Cette disposition, conforme à un usage tout-à-fait ancien, et l’étude iconographique de ce monument reportent la date de sa construction avant le Xe siècle. Ce fut au VIIIe seulement que l’image du Christ en croix apparut dans les églises d’Italie. Ues artistes latins le représentèrent sans barbe, coiffé d’un bandeau royal ou d’une thiare % sous les apparences d’un homme jeune et beau.
Ue crucifix de Saint-Martin représentait le Sauveur
des indulgences plénières pendant sept années à tous les prêtres de Saint-Martin qui diraient la messe à l’autel du Crucifix, la veille et la semaine des Morts.
1 Pièces justificatives, nus 154 et 155.
2 Eméric David. — Histoire de la peinture.
vivant, et la grossièreté de l’exécution semblait se ressentir de l’opinion accréditée par saint Justin, Tertullien , saint Basile et autres, que le Christ, par humilité, avait été laid et était venu au monde sous les formes ignobles d’un esclave1 2. Au-dessus de sa tête, une couronne de pierreries soutenue par une main sortant d’un nuage, faisait allusion à ce passage du psalmiste « Posuisti in capite ejus coronam de lapide precioso-; » elle remplaçait les attributs de la royauté qui accompagnent les plus anciennes images du Dieu crucifié. La main sortant d’une nuée était un symbole bysantin d’une haute antiquité '• avant le milieu du IXe siècle , les artistes représentaient Dieu le père par cet emblème ou par un rayon descendant du ciel.
1 Tertullien.
2 Ps. XX.