CHAPITRE VIII
Fondation d’Anzy par Lethbald. — Un de ses descendants en Palestine
Le récit de ces merveilleux événements, recueilli avec avidité, devait naturellement attirer à l’abbaye les faveurs des fidèles. Ils lui valaient de fréquentes donations de terre ou d’argent, à une époque où elles étaient considérées comme un moyen de pénitence et de salut. Les usurpations de biens d’église avaient été d’ailleurs si nombreuses, que presque toutes les familles puissantes en avaient quelqu’une à se reprocher. Ces reproches leur devenaient plus sensibles à mesure que l’abbaye recouvrait son premier éclat. L’exemple des vertus et de la charité qui y brillaient déterminaient souvent les cons-
ciences inquiètes à restituer des biens dont l’origine était violente ou incertaine. D’autres fois la crainte d’être recherchés dans ces possessions ou d’attirer sur eux la réprobation publique, décidait à cette mesure des détenteurs inaccessibles à des scrupules plus respectables. On en peut citer plus d’un exemple.
Le comte Heccard 1 se trouvait dans une position semblable. Il descendait de cette famille des Childebrand et des Nibelung qui avait donné des comtes à Autun , à Nevers, à Auxerre , à Orléans. Il était fils de Childebrand,
1 Heccard semble avoir été un des représentants de cette fraction lettrée des leudes karlovingiens qui avaient puisé au palais impérial l’amour des sciences, la préoccupation des arts et des habitudes de luxe contrastant avec les scènes de barbarie et de violence qui précèdent et suivent le règne de Charlemagne. Le palais d’Heccard était un musée où étaient réunis, dans un riche pêle-mêle, des manuscrits précieux, de riches armes, des objets d’art. C’étaient les Chro niques de Grégoire de Tours, les Gestes des Lombards, desévangéliaires, des missels, des écrits des Pères, toute sorte de livres d’église, des vies de saints, à côté d’un traité d’astrologie, d’art militaire, de médecine; des boucliers , des lances, des épées indiennes et autres ; de l’or en lingots, des hanaps de corne, de verre, de marbre, d’argent; des camées, des cachets sculptés, des pierres antiques, des saphirs, des améthystes, des reliques enchâssées dans l’or et l’argent, des tables sarrasines ; une chapelle complète où brillaient les ornements les plus variés, des vases sacrés des plus précieux métaux, enrichis de ciselures et de pierres précieuses, des calices, des encensoirs, des croix d’or, etc.; des chevaux avec des selles et des lapis, une meule de chiens segusii, des faucons. C’est par erreur que Pérard, p. 22 et suiv. , a daté ce testament de 8/jO. Il a confondu la première année du règne de Charles le Chauve, comme roi, avec la première de son règne comme empereur, ce qui reporte la date de ce monument a 87(>.
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comte de cette ville, arrière petit-fils du premier comte d’Autun du même nom , et frère de Théodorik , à qui Louis le Bègue donna Autun , en 879, après la révolte de Bernard de Gothie. Quoiqu’il ne paraisse pas que Heccard ait possédé de comté en titre comme les membres de sa famille, il n’en possédait pas moins des terres considérables dans ceux d’Autun, de Mâcon et de Chalon. à Sens et ailleurs. Dans ce dernier pays , l’abbaye de Sainte-Colombe lui avait été donnée par Charles le Chauve; dans celui d’Autun, il avait hérité, de son aïeul Childebrand, delà terre dePerrecy, arrachée par Charles Martei , frère de ce dernier, à l’église de Bourges.
Lorsque le retour de la paix permit au clergé de rechercher les usurpations, Wulfald, archevêque de Bourges, se présenta, pour contester cette propriété, à Mont, près Bourbon, où les missi dominici , Liudo , évêque d’Autun, et le comte Adhalard, tenaient un medium, assistés des plus nobles personnages du pagus. Il présenta des chartes des rois Hildebert et Hilpérik, constatant que ces terres étaient biens d’église, et un titre de Pépin le Bref, prouvant que le comte Nibelung, aïeul d’Heccard, ne les avait reçues qu’à titre de bénéfice. Heccard, de son côté , produisit ses diplômes , et , suivant l’usage des Franks, fit prêter serment à dix témoins, la main étendue sur des reliques, que, sous Pépin, Charlemagne et Louis le Débonnaire , Perrecy était une terre du fisc , et que les rois avaient pu librement en disposer. Soit inquiétude de conscience, soit piété ou tout autre motif, Heccard consentit, par son testament, à faire abandon de Perrecy en faveur de l’abbaye de Fleury-sur-Loire, placée sous le patronage de sa famille, à la réserve, toutefois,
de la terre de Baugy qui en dépendait, et dont il affecta le revenu à l’entretien du luminaire de l’abbaye de Saint-Andoche d’Autun.
Cette terre de Baugy était justement occupée par l'un des dix témoins qui avaient figuré dans ce procès. Ce témoin était un chevalier nommé Lethbald, un des fidèles du comte , un de ses vassaux les plus riches et les plus puissants. Sa famille , alliée à celle des Tonantii Ferreoli, à laquelle appartenait l’abbé Arnulf, était fixée depuis longtemps dans les environs de Perrecy, possédait des propriétés patrimoniales entre la Grône et l’Arconce , dans la baronnie de Brandon , à côté de celles qu’elle tenait en fief des comtes d’Autun et de leurs descendants. Lui-même occupait sous ces derniers un poste important qui paraît être celui de vicarius de Semuren-Brionnais *. Peut-être par remords d’avoir prêté un serment douteux et d’avoir pris sa part dans les dépouilles adjugées à son suzerain , peut-être afin d’imiter son exemple par un acte de piété purement volontaire , Lethbald , d’accord avec son épouse Altasie 1 2 , voyant dans l’abbaye de Saint-Martin une pépinière florissante
1 Voir dans Pérard les chartes extraites du cartul. de Perrecy.
2 On trouve mentionné dans les chartes du comte Heccard, sur Perrecy [Pérard, p. 23, 25 et 27] un fils d’Altasie : « Quidquid Ragembaldus, filius Altasianæ, habet de nostro beneficio.... Item quidquid Godbertus habet et Ragembaldus atque Leotbaldus. » En 896 , un moine Ragembaldus fut témoin , au diocèse d’Autun , d’un acte entre Winitaire et Théodoric, frère d’Heccard. En 994, Lethbald de Brancion , fut évêque de Mâcon , et plus tard un autre du même nom, évêque de la même ville. En 639, un Léodbod avait fondé Fleury.
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(ligne de porter ailleurs ses rejetons , voulut l’aider à fonder sa première colonie. Les deux époux se rendirent un jour à l’abbaye , et lui firent don d’une terre patrimoniale située à Anzy 1 (Anzy-le-Duc), attenante à celle de Baugy. Ils y avaient construit à grands frais une de ces villas où quelques-uns des successeurs des nobles galloromains avaient conservé , avec le culte des arts , tout le luxe de la civilisation antique. Ils cédèrent à l’austérité des habitudes monastiques et aux sévères observances de la règle de saint Benoît cette résidence privilégiée, élevée aux aisances de la vie et aux exigences de la richesse 2.
L’établissement du nouveau prieuré fut confié à saint Hugon. L’habitation de Lethbald, transformée en demeure monastique , fut augmentée des constructions nécessaires à la vie religieuse. Comme dans l’abbayemère , un hospice s’ouvrit aux voyageurs , aux pauvres , et ces derniers eurent leur part réservée dans les revenus de la communauté. Ce lieu , presque entièrement couvert de ces forêts destinées au plaisir de la chasse dans les familles féodales , ne tarda pas de se peupler. Les terres furent défrichées par les mains des moines 5 les colons , instruits par leurs conseils et leurs exemples , soutenus par leurs aumônes , étendirent de proche en proche la culture sur ce sol naturellement fertile -, et quand son fondateur mourut vers 925, Anzy était devenu un bourg considérable où les rois de France aimèrent à venir fixer
1 Cette donation est fixée à l’année 876 , par un passage de la vie de saint Hugon, vers les dernières années de l’abbé Arnulf. Acl. SS. sæc. IV, p. 98.
2 üomutn honorilicè constructam. [Vita S. Hugonis. ]
leur séjour; lieu de retraite placé près des bords du plus beau fleuve de la France, dans un giacieux vallon, dont la tranquillité calmait l’esprit et le cœur , en leur inspirant de douces pensées.
L’abbaye de Saint-Martin célébrait les anniversaires d’Altasie et de Lethbald aux ides de septembre et aux calendes de janvier. Elle se croyait en possession de la sépulture de ce dernier, d’après une inscription tumulaire placée dans la sacristie % et ainsi conçue :
MAVSOLEO COMPTVS TEGITVR DE MORE SVB ISTO S. LETHBALDVS QVONDAM NOBILIS ATQVE PROBVS SCANDIT AD ASTRA DIE QVA CRVX VENERANDA EXALTATA FVIT.
Personne n’eût osé contester à Saint-Martin cette propriété, avant que de récentes recherches dans l’église d’Anzy eussent fait naître des doutes fort graves.
Au-dessous du transept nord, en dehors de cette église, on découvrit il y a quelques années un tombeau en ciment à auge double , indiquant , selon toute apparence , celui de deux époux ; dans l’une se trouvait , parmi des ossements, un anneau de cuivre de la forme la plus simple. Près de là , dans la maçonnerie d’une antique porte murée du transept nord, on lit encore aujourd’hui le fragment de l’inscription suivante, évidemment antérieure au XIP siècle , d’après la forme des lettres :