ATQVE SANCTÆ DE1 GENITRICIS ET VIRGINIS MARIÆ
L’iconographie de l’église tend également à prouver que la ne! principale était dédiée à la Trinité, la nef du midi à la Croix, la nel du nord à la vierge Marie. Sur le portail de la très ancienne église du Bois-Sainte-Marie , on voit également la Croix sui le collatéi al du midi, el la vierge Marie tenant Jésus enfant sur celui du nord.
pulture indiquée en différents lieux à la fois1. Peut-être aussi cette inscription se rapporte-t-elle à l'un des descendants du fondateur d’Anzy, dont le nom se mêle plus d’une fois dans la suite à l’histoire des églises et des monastères ? Serait-ce celui dont parle Raoul Glaber au commencement du XIe siècle , et qui mourut en Terre sainte ? S’il en eût été ainsi , son épitaphe eût rappelé sans aucun doute les circonstances frappantes de sa mort et confirmé le récit du chroniqueur de Cluny.
Raoul Glaber nous montre , bien avant les croisades , les âmes éprises du tombeau du Christ. Les pèlerinages qui, depuis le IVe siècle, avaient été continuels, se multiplièrent, à partir du Xe, avec une nouvelle ardeur. Elle passa du peuple aux classes aristocratiques; les rois et les chevaliers, en levant bannière et prenant la croix, ne faisaient que suivre les pauvres qui couvraient depuis longtemps par troupes la route de Jérusalem.
1 C’est ainsi que le cardinal qui était enseveli près de l’autel du Petit-Crucifix, adossé au pilier oriental de la coupole delà Cathédrale d’Autun, avait encore deux épitaphes fictives, l’une dans l’église collégiale de Beaune, l’autre dans l’église de Saint-Martin d’Autun. Celle de Beaune était ainsi conçue :
Cl-GIST MONS JEHAN ROLLIN JADIS CARDINAL EVESQVE D’OSTVN QVI TRÉPASSA LE DERNIER JOVR DE JVIN M CCCC LXXX III.
Voici celle de Saint-Martin ; « Cy-gist mons Jehan Rolin, qvi fvt cardinal evesqve d’Ostvn, et abbé de cesle église de Saint-Martin- Lez-Ostvn , qui trépassa l’an M CCCC LXXX III. Priez Diev povr lvy. Amen.
ABBAYE
Deux causes particulières semblent avoir influé sur ces migrations. D’une part, l’occupation des lieux saints par les Arabes excitait les élans de la foi et rendait les âmes avides d’aller expier leurs profanations 5 de l’autre, la croyance qui fixait vers l’an mille la destruction du monde, frappait de terreur les esprits et les disposait à finir par la pénitence une vie destinée à s’éteindre bientôt dans le cataclysme universel. Beaucoup désiraient y mourir et périssaient effectivement martyrs des dangers et des fatigues du voyage , en s’écriant : « Seigneur, vous avez donné votre vie pour moi, je donne la mienne pour vous '.» Le spectacle de ces départs , qui n’étaient pas toujours suivis de retour, causaient à ceux qui restaient une tristesse profonde -, ils ne voyaient pas sans alarmes ce mouvement enthousiaste qui entraînait des populations loin de leurs parents , de leurs amis , de leur patrie. Quand on les interrogeait sur cet empressement inouï, ils répondaient sagement « que c’était le signe avant-coureur de l’infame Ante-Christ que les hommes attendent vers la fin des siècles sur la foi des divines Ecritures , et que toutes les nations s’ouvraient un passage vers l’Orient sa patrie, pour marcher bientôt à sa rencontre. » 1 2
« Dans le même temps, une foule innombrable venait des extrémités du monde visiter le saint sépulcre du Sauveur à Jérusalem. Jamais on n’aurait cru qu’il pût attirer une affluence si prodigieuse. D’abord la basse classe du peuple, puis la classe moyenne , puis les rois les
1 Voyez, sur les pèlerinages antérieurs aux croisades, le beau récit de Canlu [ Histoire universelle, t. X, p. 8-18 ].
2 Raoul Glaber, livre VI, page 319. — Collection de M. Guizot.
plus puissants, les comtes, les marquis, les prélats; enfin ce qui ne s’était jamais vu , beaucoup de femmes nobles ou pauvres entreprirent ce pèlerinage 5 il yen eut même plusieurs qui témoignèrent le plus ardent désir d’y mourir plutôt que de rentrer dans leur pays.
» Un Bourguignon nommé Lethbald , du territoire d’Autun, fit ce voyage avec plusieurs autres. Quand il vit les saints lieux et qu’il fut au haut du mont des Oliviers , d'où le Seigneur s’éleva aux deux à la vue d’un grand nombre de témoins irrécusables, en promettant qu’il viendrait de là juger les vivants et les morts, il se prosterna la face contre terre, les bras étendus en forme de croix , versa un torrent de larmes , et sentit son âme pleine d’une extase ineffable qui l’élevait à Dieu. Il se releva quelques temps après, étendit les mains vers le ciel , faisant des efforts pour se soulever et se soutenir dans les airs , et exprima en ces mots les désirs de son cœur ; « Seigneur Jésus, disait- » il , vous qui avez daigné descendre du trône de votre » majesté sur la terre , pour sauver les hommes ; vous » qui , de ces lieux présents à mes regards , avez quitté » le monde sous une forme humaine pour retourner » dans les cieux d’où vous étiez venu, je vous en supplie, « au nom de votre bonté toute puissante, si mon âme « doit se séparer cette année de mon corps , faites-moi » la grâce de ne pas m’éloigner d’ici, pour que je puisse » mourir à la vue des lieux témoins de votre ascension , » car , de même que mon corps a voulu vous suivre en » venant visiter votre tombeau, mon âme serait peut- » être assez heureuse à son tour pour vous suivre sans » obstacle dans le paradis. »
ABBAYE
» Après cette prière , il revint avec ses compagnons chez leur hôte. On allait dîner. Les autres se mirent à table ; pour lui il alla gaiement se mettre au lit afin de prendre quelque repos , car il paraissait accablé par le sommeil. Il ne tarda pas à dormir en effet. On ignore ce qui lui apparut alors , mais il s’écria aussitôt : « Gloire à vous , Seigneur • gloire à vous ! » Ses compagnons l’entendirent et voulurent le faire lever pour manger avec eux ; mais il s’y refusa , se tourna de l’autre côté , et commença à se plaindre de quelque indisposition. Il resta ainsi couché jusqu’au soir. Il fit appeler alors ses compagnons de voyage , reçut en leur présence le saint viatique de l’eucharistie vivifiante , salua doucement les assistants, et rendit l’âme. Certes, celui-là n’avait pas fait le voyage de Jérusalem par vanité , comme tant d’autres qui ne l’entreprirent que pour s’en faire honneur à leur retour : aussi Dieu le père ne lui refusa-t-il pas la grâce qu’il lui demandait au nom de Jésus son fils. Nous avons recueilli ces détails de la bouche même des compagnons de Lethbald , qui nous les ont racontés quand nous étions au monastère de Bèze. »
Ce touchant épisode, propagé comme tant d’autres par les récits des pèlerins dans les châteaux, dans les monastères, dans les églises, était populaire au moyen-âge. Il inspirait dans leurs ardeurs mystiques les imitateurs des François d’Assise et des Jean de la Croix. Saint Bernardin de Sienne l’avait commenté dans un de ses sermons , avec cette onction persuasive qui remua si profondément l’Italie pendant quatorze ans. C’est à lui que l’avait emprunté saint François de Sales, dont l’âme tendre et pleine de mansuétude sympathisait avec
toutes les souffrances et les extases de l'amour divin. Il revêtit, sous sa plume, ce charme plein de grâce que savent seuls communiquer ceux qui le portent en euxmêmes.
« Un fort illustre et vertueux chevalier alla un jour outre mer en Palestine , pour visiter les saincts lieux esquels Nostre-Seigneur avoit fait les œuvres de nostre rédemption ; et , pour commencer dignement ce sainct exercice , avant toutes choses il se confessa et communia dévotement; puis alla en premier lieu en la ville de Nazareth , où l'ange annonça à la Vierge très saincte la très sacrée incarnation, et où se fit la très adorable conception du Verbe eternel ; et là ce digne pèlerin se mit à contempler l’abysme de la bonté celeste qui avoit daigné prendre chair humaine pour retirer l’homme de perdition. De là il passa àBethleem, au lieu de la nativité, où on ne sçauroit dire combien de larmes il respandit, contemplant celles desquelles le Fils de Dieu, petit enfant de la Vierge, avoit arrousé ce sainct estable, baisant et rebaisant cent fois cette terre sacrée , et leschant la poussière sur laquelle la première enfance du divin poupon avoit esté receue.
» De Bethleem il alla en Bethabara, et passa jusqu’au petit lieu de Bethanie , où , se ressouvenant que Nostre- Seigneur s’estoit devestu pour estre baptisé , il se despouilla aussi luy-mesme ; et entrant dans le Jourdain , se lavant et beuvant des eaux d’iceluy, il luy estoit advis d’y voir son Sauvenr recevant le baptesme par la main de son précurseur, et le Sainct-Esprit descendant visiblement sur iceluv sous la forme de colombe, avec les deux encore ouverts, d’où, ce luy sembloit, descendoit la
ABBAYE
voix du Père eternel , disant : « Cestuy-cy est mon Fils bien-aimé , auquel je me complais. 1 »
» De Bethanie il va dans le desert, et y voit, des yeux de son esprit, le Sauveur jeusnant, combattant et vainquant l’ennemy*, puis les anges qui le servent de viandes admirables. De là il va sur la montagne de Thabor, où il voit le Sauveur transfiguré-, puis en la montagne deSion, où il voit, ce luy semble encore , Nostre-Seigneur agenouillé dans le cénacle, lavant les pieds aux disciples, et leur distribuant par après son divin corps en la sacrée eucharistie. 11 passe le torrent de Cedron, et va au jardin de Gethsemani , où son cœur se fond ès larmes d’une très aimable douleur lorsqu’il s’y représente son cher Sauveur suer le sang en cette extresme agonie qu’il y souffroit; puis tost après lié , garotté et mené en Hierusalem , où il s’achemine aussi, suivant partout les traces de son bien-aimé- et le voit en imagination traisné çà et là chez Anne, chez Caïphe, chez Pilate, chez Herodes, fouetté, baffoué, craché, couronné d’espines, présenté au peuple, condamné à mort, chargé de sa croix, laquelle il porte, et la portant fait la pitoyable rencontre de sa Mere toute detrempée de douleur, et des dames de Hierusalem , pleurantes sur luy. Si monte enfin ce devost pelerin sur le mont Calvaire, où il voit en esprit la croix estendue sur terre , et Nostre-Seigneur que l’on renverse et que l’on cloue pieds et mains sur icelle très cruellement. Il contemple de suite comme on leve la croix et le crucifié en l’air, et le sang qui ruisselle de tous les endroits de son divin corps. Il regarde la pauvre sacrée
1 Matth. XVJI, 5.
Vierge toute transpercée du glaive 1 de douleur- puis il tourne les yeux sur le Sauveur crucifié, duquel il escoute les sept paroles avec un amour nompareil ; et enfin le voit mourant, puis mort, puis recevant le coup de lance, et monstrant par l’ouverture de la playeson cœur divin ; puis osté de la croix et porté au sepulchre où il va le suivant, jettant une mer de larmes sur les lieux détrempez du sang de son Rédempteur -, si qu’il entre dans le sepulchre et ensevelit son cœur auprès du corps de son maistre-, puis, ressuscitant avec luy, il va en Emmaüs , et voit tout ce qui se passe entre le Seigneur et les deux disciples ; et enfin revenant sur le mont Olivet où se fit le mystère de l’Ascension, et là, voyant les dernières marques et vestiges des pieds du divin Sauveur, prosterné sur icelles, et les baisant mille et mille fois avec des souspirs d’un amour infiny, il commença à retirer à soy toutes les forces de ses affections , comme un archer retire la corde de son arc quand il veut descocher sa flesche ; puis se relevant , les yeux et les mains tendus au ciel : O Jésus ! dit-il, mon doux Jésus, je ne sçayplus où vous chercher et suivre en terre : hé ! Jésus , Jésus , mon amour, accordez donc à ce cœur qu’il vous suive et s’en aille après vous là-haut 5 et avec ces ardentes paroles il lança quant et quant son ame au ciel , comme une sacrée sagette , que comme divin archer il tira au blanc de son tres-heureux objet.
» Mais ses compagnons et serviteurs qui virent ainsi subitement tombé comme mort ce pauvre amant, eston-
1 T. uc. II , 35.
nez de cet accident, coururent de force au médecin, qui venant, trouva qu’en effect il estoit trespassé, et pour faire jugement asseuré des causes d’une mort tant inopinée , s’enquiert de quelle complexion , de quelles mœurs et de quelle humeur estoit le deffunct -, et il apprit qu’il estoit d’un naturel tout doux, aimable, devost à merveilles, et grandement ardent en l’amour de Dieu. Sur quoy, sans doute, dit le médecin, son cœur s’est donc esclaté d’excès et de ferveur d’amour. Et afin de mieux affermir son jugement, il le voulut ouvrir, et trouva ce brave cœur ouvert, avec ce sacré mot gravé audedans d’iceluy : Jésus, mon amour ! L’amour doncques fit en ce cœur l’office de la mort, séparant l’ame du corps sans concurrence d’aucune autre cause. Et c’est S. Bernardin de Sienne, autheur fort docte et fort sainct, qui fait ce récit, au premier de ses sermons de l’Ascension. » 1
1 Saint François de Sales. — Traité de l’amour (le Dieu, livre VII, chap. XII.