‹ Essai historique sur l'abbaye de Saint-Martin d'Autun de l'ordre de Saint-Benoît;Chapitre 36 sur 56 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Plaid d’Autun en 949. — Humbert, Odidoard, Simon , Gison , Walther, André, Hildegrin. — L’an 1000 — Reconstruction des prieurés. — Translation des reliques de saint Hugon.

En 949, Louis d’Outre-mer vint tenir un plaid à Autun durant l’automne. Ces réunions générales avaient lieu deux fois l’an en Bourgogne *, la première à Chalon après les fêtes de Pâques, la seconde à Autun dans le mois de

1 Chartes du Gall. Christ. — Fredégaire, anno 641. — Grég. de Tours, liv. Vil, ch. XXX.

Assemblées du printemps. Assemblées d’automne.

640 — Chalon. 586 — Autun.

672— Autun.

920 — Chalon.

924— id.

1076 — Autun.

Le roi Robert y avait tenu avec la même année.

640— id.

949 — id.

1025— id.

son lils Henri le Champ de Mai

ABBAYE

septembre. Elles s’assemblaient d’abord en plein air, au milieu des champs, sous un arbre, vers quelque borne, le long des chemins ; mais Charlemagne et Louis le Débonnaire ayant recommandé de construire de vastes hangars pour abriter les assistants contre le soleil et la pluie, le plaid d’Autun, tenu jusque-là dans la plaine voisine du temple de Janus, fut transporté dans le Champde-Mars (Marchaux, in Marcio ), sous des halles, situées de toute antiquité dans cette partie de la ville.

Toute la province féodale et religieuse s’y rencontra ; les moines eux-mêmes , usant du privilège que leur accordait un capitulaire de Charlemagne , étaient sortis de leur monastère , et un grand nombre étaient venus de Cluny. Hildebold, évêque de Chalon; Gozlin, évêque de Tulle, qui, avec Anségise, évêque de Troyes, avait combattu et tué plus de treize cents Normands près du mont de Chelles 1 ; Artaud , archevêque de Reims , un des partisans les plus puissants de Louis d’Outre-mer, sacré par lui en 936 -, Hugues le Noir, marquis de Bresse, frère du roi Rodulf -, Gislebert de Vergy son beau-frère , comte d’Auxois , à qui le même prince , en montant sur le trône , avait cédé le duché de Bourgogne -, Hincmar, abbé de Saint-Remi -, Ragenold , comte de Rouci , parent de la reine Gerberge -, Bernard , comte de Beauvais , se faisaient remarquer au milieu de plusieurs autres évêques et seigneurs. L’assemblée s’occupa des affaires civiles et militaires de la province et des nécessités de l’Eglise. L’état dans lequel se trouvait l’abbaye de Saint-Martin

1 Frodoard , anno 925.

ne pouvait échapper à son attention. Le progrès de la vie monastique n’avait pas marché de pair avec celui de sa prospérité matérielle. Depuis sa dernière restauration, elle était complètement déchue du rang de premier monastère de la Bourgogne. Elle ne possédait plus qu’un petit nombre de religieux , et peut-être la communauté tout entière se bornait-elle à ces huit moines qui signent avec Aymon l’échange de la terre de Baugy1. Soit que l’esprit de discipline se fût perdu, soit que leurs talents fussent peu en rapport avec la direction temporelle de l’abbaye , on ne pouvait compter sur eux pour assurer l’avenir de l’une et de l’autre. Tels paraissent avoir été les motifs qui avaient déterminé la nomination anticipée de Hugues contre les habitudes reçues. Toutefois cette mesure n’avait pas amené le résultat qu’on en attendait, et la tranquillité extérieure dont jouit désormais Saint-Martin ne permet d’en attribuer la faute qu’à ses habitants . En ce moment même, par suite d’une négligence tout-à-fait répréhensible, ils étaient sans abbé. L’évêque de Chalon Hildebold se porta le premier leur accusateur 5 il trouva un écho dans les moines de Cluny, qui, forts de leur sévère observance , étaient mus aussi par le désir de réformer l’abbaye d’où étaient sortis leurs fondateurs. Ils affectèrent de vanter son glorieux passé afin de rendre plus sensible sa situation dégénérée ; ils demandèrent qu’on portât remède aux abus causés par l’incurie ou l’insubordination des moines , et que l’assemblée pourvût de suite à la nomination d’un abbé.

1 Pérard, p, 38.

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Les moines de Saint-Martin , connaissant trop bien le vice de leur position et les projets de. leurs adversaires, ne tentèrent point une justification impossible. L’immunité pontificale était pour eux une sauvegarde derrière laquelle il leur était toujours loisible de se retrancher. Ils comparurent hardiment au mallum, tenant à la main le privilège de saint Grégoire ; et le présentant à l’assemblée , ils demandèrent à faire immédiatement leur élection. L’exercice de ce droit ne pouvait leur être refusé sans scandale ; ils se retirèrent donc dans leur église , et élurent à l’unanimité l’un d’entr’eux, nommé Humbert1. Quelques jours après , le nouvel abbé se rendit, à la tête de ses religieux , auprès du prince qui lui confirma la possession de l’abbaye, du prieuré d’Anzy et de toutes leurs autres dépendances. 2

Le souvenir d’Humbert ne fait qu’apparaître le jour de son élection pour s’effacer aussitôt. Une obscurité plus complète encore dérobe les traces de ses successeurs, Odidoard , Simon et Gison , durant le demi-siècle où la Bourgogne fut gouvernée par les ducs Hugues le Noir, Hug ues le Blanc, Othon et Henri son frère, de 950 à l'an 1000. Saint-Martin se trouve enveloppé dans la destinée commune qui pèse sur le monde , frappé de découragement et de terreur dans l’expectative de sa fin prochaine. D’épaisses ténèbres couvrent la France entière

1 Son nom fait partie des huit qui figurent dans la charte de Baugy citée plus haut. [Pérard , p. 37 et 38. ]

2 Gall. Christ., charte 33 de l’église d’Autun. — Le nom de Louis d’Outre-mer ligure au nécrologe de Saint-Martin à raison de cette confirmation oii peut-être d’autres bienfaits qui nous sont inconnus.

vers la fin du IXe siècle et le commencement du Xe. « Presque personne ne sait écrire -, les notaires sont rares ; on ne fait guères que des actes verbaux; l’ignorance est universelle1. » La corruption ne l’était pas moins. De monstrueux abus souillent l’Eglise depuis le trône pontifical jusqu’au dernier clerc. « La piété des évêques n’est plus qu’un vain nom ; l’austérité régulière des abbés s’amollit; le zèle de la discipline monastique se refroidit ; entraîné par tant d’exemples, tout le reste du peuple devient prévaricateur à la loi du Seigneur ; le genre humain a conjuré tout entier de se précipiter de gaîté de cœur vers sa ruine et de s’ensevelir une seconde fois dans les ténèbres du cahos. » 2

Un grand nombre de biens d’église est sous la main des hommes de guerre; des abbés laïques s’établissent dans les monastères avec leurs femmes, leurs soldats et leurs chiens; des femmes possèdent des abbayes; des enfants sont élevés sur le siège épiscopal.

Les temps prévus par saint Hugon , à ses dernières heures, étaient arrivés; la charité s'était refroidie dans le cœur des hommes, et l’iniquité dépassant toute mesure, les âmes chrétiennes étaient entrées dans un temps plein de dangers et d'épreuves 3. Il est probable que dans l’attente générale de la dissolution du monde, les moines de Saint-Martin , partageant l’ignorance ou le découragement de leurs contemporains, jugèrent inutile de

1 Ampère, Histoire littéraire de la France avant le XIIe siècle, t. III, p. 263.

2 Raoul Glaber, liv. II , chap. VI.

3 Vila S. Hugonis. — Raoul Glaber, liv. II, eh. VI.

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conserver des souvenirs à une postérité qui allait bientôt comparaître avec eux au jugement dernier.

En tâtonnant dans cette obscurité, on trouve, avant 975, comme successeur de Gison, Walther, le même peut-être qui, cette année, devint évêque d’Autun. Quoique la promotion d’un moine de Saint-Martin à l’épiscopat fut contraire aux prescriptions de saint Grégoire et aux intentions des fondateurs, il n’est pas impossible que les unes et les autres aient subi plus d’une atteinte à cette époque de décadence. C’était une opinion reçue parmi les religieux de l’abbaye et appuyée par eux sur le témoignage de certaines chartes de la Cathédrale d’Autun ( Saint-Nazaire ) , aujourd’hui détruites, que plusieurs évêques de cette ville avaient professé la vie religieuse à Saint-Martin. 1

L’affection conservée par Walther, pendant toute sa carrière épiscopale, pour l’ordre de saint Benoît, les donations dont il l’enrichit, semblent prouver qu’il lui était attaché par des liens particuliers. A son avènement, il fait à l’abbaye de Flavigny, unie depuis cent ans à l’évêché d’Autun , l’abandon volontaire du titre d’abbé et des revenus ; il lui rend son droit d’élection , lui cède dix-neuf autels qui ont formé depuis les prieurés , paroisses et chapelles de sa dépendance -, il lui annexe l’église de Saint-Jean l’Evangéliste d’Autun, pour servir d’hospice à ses religieux , et aide de tout son pouvoir le moine Heldric à leur imposer une réforme; il fait remise à

4 Notes manuscrites extraites du Cartulaire de Saint-Martin , recueillies pour D. Mabillon.

l’abbaye de Cluny de tous ses droits épiscopaux sur les églises de son diocèse, qui dépendaient d’elle ; il lui confère le gouvernement du prieuré de Mesvres, d’où la discipline avait entièrement disparu , à la condition que l’abbaye de Cluny serait unie à l’église d’Autun dans les prières pour les morts, et avec la réserve que ce prieuré demeurerait sous sa juridiction et sous celle de ses successeurs, aidés du conseil des chanoines, lesquels ne pourraient y établir * un prieur sans l’agrément de l’abbé de Cluny. Un élève, formé par sa science et ses exemples, Halinard , dont la mère était d’Autun, succéda à saint Guillaume dans la direction de Saint-Bénigne de Dijon, et fut promu plus tard à l’archevêché de Lyon. Toute la conduite de Walther décèle le moine autant que l’évêque. Ses efforts constants vers le développement de l’influence des monastères, même étrangers à son diocèse, semblent d’accord avec les conjectures qui placent dans l’un d’eux le début de sa carrière ecclésiastique.

A la mort d’André , successeur inconnu de Walther, l'abbaye passa à Hildegrin, qui était abbé en l’an mille.

Aux sombres terreurs, aux désordres extravagants qui avaient précédé cette date fatale, succédèrent l’espérance et l’enthousiasme-, il semblait que le monde échappé de la destruction ressuscitât de nouveau. L’humanité, surprise de vivre encore , essayait sa vie pour s’assurer de sa réalité, et, « secouant les haillons de son antiquité, revêtait la robe blanche de la jeunesse1 2. » Cette robe blan-

1 Gagnare, p. 91.

2 Raoul Glaber, liv. III, cliap. IV.

che , c’était celle des églises qui se dressent dans toutes les merveilles de leur architecture -, un souffle créateur s’empare de la pierre brute et muette; elle s’anime, se soulève , et porte joyeusement au ciel un hymne de reconnaissance. Il n’est pas une cathédrale , un monastère , une chapelle de village , qui , en se renouvelant , n’apporte sa note dans le concert universel; les saints eux-mêmes , endormis pendant cinquante ans d’un sommeil profond, soulèvent la pierre de leurs tombes, «viennent par l’ordre de Dieu réclamer les honneurs d’une résurrection, et apparaissent aux fidèles dont ils remplissent l’âme de consolation *. Ce fut le moment de la découverte d’une foule de reliques. « Des guérisons miraculeuses , des révélations de différentes sortes et d’autres indices certains, firent retrouver des reliques saintes cachées depuis longtemps à tous les yeux. » 1 2

Saint-Martin eut sa part dans ces joies divines ; il mêla sa voix au cantique d’action de grâces du monde chrétien; il apporta sa pierre à l’œuvre de la reconstruction universelle. La plupart de ses prieurés furent alors rebâtis ; il éleva ou restaura les églises de Bragny, d’Anzy, de Saint-Pierre-le-Moùtier , de Saint-Martin d’Avallon , de Saint-Saulge , de Thil-sur-Arroux.

Deux systèmes d’architecture se partageaient alors et se disputèrent jusqu’au XIIe siècle l’expression de la pensée catholique dans le pays Eduen. Le style latin, sévère et simple dans ses formes, appuie sur le lourd pilier carré

1 Raoul Glaber, liv. III, chap. VI.

2 Ibid.

ou sur la colonne monocylindrique l’arc à plein cintre, sans autres ornements qu’une moulure à la naissance de l’arcade. Il emploie indifféremment le plafond et la voûte , excepté dans l’apside , où cette dernière se retrouve constamment. Ses baies , régulièrement percées , évasées à l’intérieur, s’allongent et se rétrécissent comme des meurtrières. Leurs voussoirs extérieurs sont souvent surmontés d’un second cintre en pierres d’égale dimension, comme dans les monuments romains dont il imite quelquefois le petit ou moyen appareil, composé de cubes de grés ou de pierre calcaire, mélangé de lits de briques ou de pierres de taille , et formé dans les édifices moins riches de moellons choisis, posés par lits.

Le style bysantin, plus orné, cantonne de pilastres ou de colonnes engagées le pilier primitif ; le surmonte de chapiteaux sculptés-, courbe sur sa tête l’arc à plein cintre , en fer à cheval , en anse de panier, l’arc moresque, l’ogive naissante; il couvre de sculptures les plates-bandes des portes , les arcs et surtout l’arc triomphal; il revêt de fresques les apsides et leurs voûtes, encadre les fenêtres sous une archivolte décorée, soutenue par deux colonnes ; élève la pensée avec ses tours et ses clochers percés de baies géminées, séparées par des fûts ; rehausse la nudité de l’apside par une colonnade chargée d’arcs tantôt égaux , tantôt inégaux ; et emploie plus fréquemment le moyen ou grand appareil , surtout aux piliers et aux arcades destinées à recevoir des sculptures.

Ces deux styles se combinèrent dans l’architecture de la Bourgogne et du diocèse d’Autun. On les retrouve dans

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les églises de Bourbon-Lancy 1 , Curgy, Baugy et ailleurs. Ils ont été exclusivement adoptés dans celles dépendant de l’abbaye de Saint-Martin. Les monuments du haut et du bas empire conservés à Autun, et dont quelques-uns portent l’empreinte du génie grec , les nombreuses inscriptions en cette langue attestant des communications incessantes avec l’Orient, le caractère mixte de sa liturgie græco-latine, les relations avec l’Espagne établies sous Brunehilde, continuées sous les comtes, avaient préparé de bonne heure cette fusion 5 aussi l’ornementation bysantine et l’arc moresque ont-ils laissé de frappants modèles dans les enluminures du Missale gothico-gallicanum de Saint-Symphorien d’Autun et dans les trois Evangéliaires de la Cathédrale , dont le plus ancien remonte à 754.

La première des constructions de l’abbaye fut l’église du prieuré de Bragny. Comme les plus anciennes portions de la basilique de Saint-Martin , elle conserva le plan rectangulaire. Deux rangs de quatre piliers, cantonnés de pilastres et de colonnes , divisent l’édifice en cinq travées et portent des arcs doubleaux légèrement surhaussés. Les chapiteaux, généralement ornés de feuillages, ont la forme de troncs de cônes renversés; rien dans leurs sculptures ne les recommande à l’observation de l’artiste.

1 Les deux systèmes, avec leur date relative, se trouvent distinctement tranchés dans l’église de Saint-Nazaire de Bourbon-Lancy, donnée en 1030 aux moines de Cluny, par Ansellus de Bourbon. La nef, depuis la porte jusqu’au milieu de la dernière arcade, appartient entièrement au style latin; le transept et l’apside, au style by san tin.

EGLISE DE BRAGNY

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