‹ Essai historique sur l'abbaye de Saint-Martin d'Autun de l'ordre de Saint-Benoît;Chapitre 46 sur 56 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Ëdme Mongin. — Gortois de Quincey. — Reconstruction de l’abbaye. — Sa destruction.

L’abbé Mongin, commendataire de Saint-Martin vers 1712, rappelle un nom célèbre autrefois dans la chaire chrétienne, mais dont le souvenir est à peu près éteint aujourd’hui. C’était un de ces hommes parvenus aux faveurs de la fortune malgré leur origine obscure, et trouvant en eux-mêmes un appui pour s’élever au-dessus du niveau commun de leur extraction. Couronné trois fois de suite par l’Académie française, il fut admis à prononcer devant elle le panégyrique de saint Louis. Il dut à ces succès réitérés d’être choisi par la famille de Coudé comme précepteur des ducs de Bourbon et de

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Charollais. A la mort de Louis XIV, il fit au Louvre son oraison funèbre. Ayant ainsi pour lui la cour et 1 académie, il ne pouvait manquer d’avoir l’Eglise; il obtint l’évêché de Bazas.

L’abbé Mongin était un de ces prédicateurs moyens à qui leur âge accorde un succès d estime, mais qui ne possèdent pas des qualités assez éminentes pour échapper à l’inflexible oubli que le temps fait peser sur la plupart des illustrations passagères de ce monde. La chaire française retentissant encore des derniers accents de Bossuet, de Bourdaloue, de Massillon, projetait un éclat dans lequel vinrent s’éclipser toutes les lueurs qui s allumèrent à la suite. Mongin possédait cependant les principaux mérites de l’orateur évangélique. « Instruction solide , puisée dans l’Ecriture et les Pères; ton noble et simple ; douce sensibilité, diction élégante et pure; style, en un mot, ayant la première qualité d’un bon style, celle de laisser au lecteur toute son attention pour la matière traitée ; » telles sont, suivant les expressions de d’Alembert, qui prononça son éloge à l’Académie, les qualités qui distinguent ses panégyriques et ses sermons. Homme disert, persuasif, facile de langage et dé manières, il cherchait avant tout dans la parole chrétienne les effets religieux, et ne trouvait pas ceux d’une haute éloquence. Aussi n’a-t-il rien laissé qui puisse prendre place parmi ces sermons de second ordre dans lesquels la prédication puise encore des exemples, quand l’art oratoire n’y puise plus de modèles.

Fidèle à l’esprit de conciliation qui le fit plus tard respecter et chérir dans son évêché de Bazas, où il entretint la paix au sein des différentes communions et des

querelles du jansénisme, l’abbé Mongin ne se montra pas moins accommodant à l’égard de son monastère. Afin de mettre un terme aux instances pendantes avec ses prédécesseurs au sujet des pensions alimentaires, des redevances dues aux offices claustraux et des réparations mises à la charge de la manse conventuelle, il souscrivit de bonne grâce un traité faisant à toutes ces obligations une part libérale.

Ce n’était pas un motif pour l’abbaye de vivre sans procès. Ils se renouvelèrent sous toutes formes sur des questions de propriété, de redevances, de justices, tantôt avec des personnes étrangères, tantôt avec les prieurés de sa dépendance. Afin de prévenir ces contestations interminables, assises souvent sur de minces intérêts ',

1 1716. — Depuis longtemps un procès était pendant entre le couvent et les seigneurs de la Boulaye, la Cour, la Chaloire, au sujet des justices de la Petite-Verrière. Pour y mettre fin, on céda à Barthélemy Darlay de la Boulaye, seigneur desdits lieux, la justice haute, moyenne et basse, à la condition par lui de payer doubles les rentes dues jusqu’à ce jour, sous la réserve toutefois des droits de patronage de la Celle, Verrière-sous-Roussillon, son annexe, et du droit de mouvance sur les seigneuries remises, au profit de l’abbé qui, en son absence, cédait tous les droits honorifiques au sieur Darlay. Celui-ci, en doublant les redevances, payait à l’abbaye 58 livres 18 sous 2 deniers, 46 boisseaux d’avoine qu’on réduisait en 23 boisseaux de blé, vu que l’avoine est petite et stérile en ce pays , 48 boisseaux de seigle sur le moulin de Péage autrement la Chaloire, 115 pots de vin à deux sous le pot, une livre de cire, corvées, etc., etc. Sur le hameau de la Vault du Tillot on redoubla de même les redevances, en sorte qu’il paraît que le seigneur Darlay de la Boulaye payait assez cher la justice haute, moyenne et basse, et ses droits honorifiques. Toujours avide de justices, Barthélemy Darlay proposa de nouveaux arrangements pour celle du mont des Chevaliers, ha-

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afin do garantir les religieux des distractions que causait leur poursuite devant les tribunaux, René Laneau, supérieur général de la congrégation de Saint-Maur, obtint du roi, en 1739, l’évocation de tous les procès de l’Ordre au grand conseil chargé d’en activer la solution.

Le successeur d’Edme Mongin , Gabriel Cortois de Quincey, vicaire général de Dijon, prit possession de Saint-Martin en 1746. Issu aussi d’une famille obscure jusqu’alors, il parvint par son mérite et son habileté à réunir plus tard à l’évêché de Belley le titre de prince du Saint-Empire. «L’abbé Cortois était un esprit juste et fin, également propre à la société et aux affaires, homme nouveau d’ailleurs, auquel il fut donné de fonder l’illustration de sa famille en montrant l’exemple unique de

meau de ta Celle. Il l’obtint aux mêmes conditions que la précédente, en doublant les redevances parmi lesquelles figuraient six poules.

4734. — Les prieurs de Saint-Pierre-le-Moûtier , Anzy , Saint- Saulge, Commagny, le Feste, Bragny, Ttail et Saint-Augustin , devaient, à leur institution, payer une chape à l’abbaye-mère de Saint-Martin. Les autres prieurs pourvus de bénéfices moins considérables étaient dispensés de ce tribut. Cet usage ancien, qui avait déjà amené autrefois plusieurs contestations, renouvela, au commencement du XVIIIe siècle, une querelle digne du moyen âge. Le prieur de Saint-Pierre-le-Moûtier refusa l’acquit de celte dette et l’entrée de son monastère à dom de la Codre, prieur de Saint-Martin. Il prétendait que sa juridiction ne s’étendait pas au-delà de l’abbaye Autunoise, et que d’ailleurs Saint-Pierre-le-Moûtier étant agrégé à Cluny depuis plus de quatre-vingts ans, était affranchi. Néanmoins, dom de Clermont, prieur de Saint-Pierre, eut beau entretenir le procès pendant quelques années, il fut condamné à payer la chape estimée 150 livres, et à soumettre le temporel de sa maison à la surveillance du prieur de Saint-Martin.

trois évêques du même nom assis à la fois sur trois sièges de l’Eglise de France 1 . » Aux qualités sociales il joignait encore les vertus épiscopales. Sa vigilance et sa piété le rendaient dans son diocèse le modèle du clergé ; sa charité faisait de lui le père des pauvres. Les revenus des trois abbayes dont il était pourvu, celles de Saint-Martin, de Conches près Evreux et d’Ambronay en Bugey, servirent à doter 1 évêché de Belley, qu’il ne voulut jamais échanger contre un siège plus considérable, de plusieurs établissements religieux qui seuls ont conservé à cette ville son importance ecclésiastique. Il fit réparer, orner de marbres et de statues le chœur de la Cathédrale -, il laissa au collège de la ville une dotation considérable; il fit construire le palais épiscopal. Abbé commendataire de Saint-Martin jusqu’en 1791, il mourut cette année même à l’âge de soixante-dix-sept ans, par suite des chagrins que lui causèrent les événements révolutionnaires et la constitution civile du clergé, à laquelle il refusa avec fermeté de prêter serment. 2

Afin de se maintenir en paix avec les religieux , il se prêta à tous les arrangements qui pouvaient leur être agréables. Il leur céda la presque totalité des revenus de l’abbaye contre une pension de 912 livres, se réservant seulement toutes les dépendances du prieuré

1 L’évèque de Belley et ses deux neveux, Cortois de Ballore, évêque de Nîmes, et Cortois de Pressigny, archevêque de Besançon. [ Histoire du président de Brosse, par M. Foisset.]

2 Voyez sur cet évêque une notice plus étendue dans l’Histoire hagiologique du diocèse de Belley, par M. Depéry, vicaire général à Belley, t. II.

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d’Avallon déjà réuni à cette époque, la terre de Granges en Chalonnais, la maison abbatiale de Saint-Martin et le droit de nommer les officiers de justice. *

Telle était à peu près la situation de l’abbé et des moines. Les dommages causés par les guerres intestines des siècles précédents avaient eu le temps de se réparer. Une existence large et somptueuse était désormais assurée au monastère \ mais l’esprit de vie n’y était point rentré, et, lorsqu’on fut en état de reconstruire dignement l’église et ses dépendances, ce fut plutôt pour satisfaire aux exigences de la richesse qu’aux nécessités spirituelles.

En 1741, commencèrent les travaux de la nouvelle église. L’exécution du plan dressé par l’architecte Franque de Paris , fut confiée à un homme dont le nom est devenu célèbre dans la personne d un de ses descendants , à M. Caristie de Sens, le même qui bâtit le collège d’Autun. Cette construction eut tous les défauts et toutes les qualités des édifices du XVIIIe siècle. Si elle manquait du caractère religieux , elle était exécutée avec une solidité et une magnificence dignes d’un plus long avenir. Elle fut assise sur les fondements de la vénérable ruine dont elle prenait la place , et seulement augmentée d’un quart en longueur 1 2. Comme elle, elle était partagée en

1 Lorsque ces officiers venaienl tenir leurs jours à Saint-Marlin, Saint-Pantaléon, Marmagne, Sommant et Tavernay, les religieux payaient 18 livres au bailly, 12 au procureur, 10 au greffier; ils étaient tenus de plus de nourrir trois chevaux à l’abbé, pendant six semaines, durant ses séjours.

2 Elle avait, hors œuvre, 61 mètres 05 c. de long sur 25 mètres 08 c. de large. Les murs étaient de 3 mètres d’épaisseur.

trois nefs terminées par des apsides semi-circulaires dont la principale , celle du milieu , était consacrée à la sainte Vierge. On laissa subsister provisoirement les deux vieilles tours de l’entrée , formant contraste avec le nouveau péristyle, en ayant soin d’élever l’une qui n’avait jamais dépassé la voûte de ce dernier, et de faire subir à l’autre de notables modifications pour la mettre en harmonie avec la façade composée de deux ordres superposés. On montait par cinq marches à ce péristyle large de 9 mètres 90 c., profond de 3 mètres 63 c. Quatre colonnes d’ordre dorique 1 décoraient l’entrée et supportaient l’entablement. A droite et à gauche, une niche latérale placée dans les tours abritait les statues colossales de saint Benoît et de saint Augustin 2 . L’ordre ionique régnait à l’étage supérieur. Les fûts de granit de ses quatre colonnes étaient des restes antiques. Une vaste fenêtre cintrée, garnie d’une balustrade de pierre, correspondait à la porte d’entrée. La façade se terminait par un fronton triangulaire dont le tympan présentait deux palmiers en sautoir, encadrant les armes de la congrégation. Sous le vestibule, quatre grosses colonnes de granit gris taché de mica noir , débris romains n’ayant leurs semblables qu’à Reims, Soissonsou Ainay, supportaient la tribune ; mais , par une particularité qui caractérise le goût de l’époque, on ne craignit

1 Le devis indique l’ordre ionique; il paraît avoir subi des modifications. Cette église , pour l'ensemble et les détails, à l’exception de ses tours, avait de grands rapports avec l’église actuelle du Collège.

2 Elles ont été recueillies par M. Jovet.

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pas de les enduire de stuc. Quatorze colonnes modernes d’un mètre de diamètre ornaient la grande nef, haute de 19 mètres 80 c. sous clef, et la séparaient des bas côtés dont la hauteur ne dépassait pas 11 mètres 88 c. Des pilastres d’ordre dorique, avec bases et chapiteaux , une architrave en plates-bandes droites sur la ligne des colonnes et des pilastres, formaient la décoration des collatéraux. Au-dessus de l’entablement de la grande nef, un piédestal supportait la voûte. Dix fenêtres dans l’intérieur, hautes de 4 mètres 62 c., vingtune dans les collatéraux, y compris celles des chapelles, une à chaque extrémité de la nef, versaient à flots la lumière dans le sanctuaire.

Cinq marches conduisaient aux trois chapelles absidaires séparées de l’église par une balustrade de pierre. Celle delà sainte Vierge, qui occupait le milieu, fut ornée avec les colonnes de marbre antique retirées de la démolition. Les huit plus belles et les moins défectueuses furent taillées de nouveau. Pour conserver à l’ornementation son unité, ces colonnes reçurent des chapiteaux neufs en pierre blanche fouillés avec délicatesse. On sculpta sur les archivoltes des arcades et sur les architraves , des têtes de chérubins et des festons. Deux restes précieux , témoins, l’un des premiers jours de l’abbaye, l’autre de sa plus grande ferveur, rappelaient son passé au milieu de ce renouvellement infidèle1 aux antiques traditions : c’étaient le tombeau deBrunehilde et le crucifix de saint Odon , recueillis chacun dans une des chapelles apsidaires, à gauche et à droite de celle de Marie. Sous cette dernière régnait un caveau de 7 mètres 26 c. de long, auquel on descendait par un passage ménagé entre cette

chapelle et celle de Saint-Martin. Au dehors, elle était couronnée par une lanterne de pierre haute de 4 mètres 29 c. et surmontée d’une croix. Cet édifice achevé en 1752, après onze ans de travail, coûta 113,869 livres.

Il était précédé d’une cour donnant entrée à droite et à gauche dans deux autres situées au-devant du cloître et de l’abbatiale dont les façades faisaient saillie sur celle de l’église. Le premier, dessiné en rectangle, attenait à celle-ci par ses deux extrémités et présentait sa face principale sur une terrasse dominant au levant les vergers et les jardins. Cette façade présentait un avant-corps central couronné d’une galerie en balustre, et se terminait par deux pavillons. Les angles de ces constructions saillantes étaient garnis de refends dont l’aspect corrigeait la monotonie d’un développement régulier de soixante mètres. A main gauche de la cour de l’abbatiale, un perron de quelques marches donnait entrée dans un vaste parterre dessiné par des tilleuls, et dont l’extrémité fermée en demi-cercle se prolongeait, par une magnifique allée, jusqu’à la route d’Arnay. Derrière la demeure de l’abbé, un massif de tilleuls masquait le cimetière situé sur le flanc gauche de l’église, et l’église elle-même. A une distance assez éloignée, en avant du corps du monastère, on construisit les écuries, les granges et autres bâtiments de desserte.

Ces travaux prolongés jusqu'au moment de la révolution semblent avoir occupé exclusivement les moines. Jamais temps plus rapproché de nous n’a laissé moins de souvenirs que ces dernières années, où la vie religieuse ressemblant à la vie civile n’offre plus de ces détails intérieurs qui en caractérisaient autrefois les habitudes.

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Une sorte de tranquillité et d'indépendance était revenue aux moines vis-à-vis de leur abbé tout aussi accommodant que son prédécesseur. Ce fut par une pente insensible , au milieu des douceurs d’une existence à demi régulière , à demi-mondaine, que le temps les amena au seuil de la révolution. Ils étaient occupés à mettre en harmonie complète les deux vieilles tours de l’église avec sa nouvelle façade , lorsqu ’une main irrésistible vint arrêter la main de l’ouvrier.

Les établissements monastiques ayant été supprimés par décret du 13 février 1790, les commissaires du district se transportèrent à Saint-Martin pour faire l’inventaire et enlever le superflu de l’argenterie. Ils acceptèrent un de ces dîners somptueux dont les religieux ne connaissaient que trop l’usage, et qui semblait être offert comme un appel à leur modération. L’exiguïté de l’inventaire dressé par eux prouve évidemment qu’ils accomplirent leur mission dans cet esprit, et laissèrent les moines se mettre en mesure contre la confiscation. Les linges, les ornements, les vases d’église indispensables, quelque argenterie de table pour l’usage journalier, telles sont les seules richesses mobilières figurant dans ce relevé1. Du reste, la maison ne possédait plus aucun meuble sculpté, aucun reliquaire, aucun objet d’art ou de prix, débris de la splendeur du moyen âge échappé aux dévastations. Le trésor pillé par les Huguenots ne renfermait ni ornements pontificaux, ni médailles, ni sceaux, ni manuscrits de première main. Deux seulement, sauvés

Supplément, chatte n° 11.

par leur chétive apparence, mais précieux pour la science liturgique, ont été conservés jusqu’à nos jours. L’un était la Somme ecclésiastique du IXe siècle1, l’autre le Processionnal du XIIe, dont il est parlé au chapitre III de cette Histoire. 2

Quelques mois après, on vint notifier aux religieux d'évacuer le monastère. A cette nouvelle qui les rejetait dans le monde pauvres comme ils en étaient sortis, ils répandirent des larmes, regrettant moins la régularité monastique que la vie aisée dont elle était pour eux le prétexte. En présence des scènes terribles qui agitaient la France, leur avenir était loin d’être sans nuages; on les rassura en leur affirmant que la modique pension octroyée par l’Etat leur serait fidèlement payée. Ces derniers hôtes de Brunehilde quittèrent la retraite où les premiers disciples de saint Benoît étaient entrés douze cents ans auparavant.

Tous abandonnèrent Autun , à l’exception de dom Forneron et du sous-prieur dom Nicolas Joly. Ce dernier , détaché d’une profession désormais privée de revenus, exposée à l’insulte et à la persécution, jeta le froc et devint un des rédacteurs de la correspondance de la Société des Amis de la Constitution, rattachant dans sa personne les souvenirs du club aux souvenirs du cloître,

1 Tombée entre les mains du savant chanoine Troufïlaut, elle fut achetée à sa mort par M. Saulnier, supérieur du grand séminaire, qui recueillit avec sollicitude les manuscrits de l’église d’Autun, dispersés parfla révolution.

2 Ils sont aujourd’hui à la bibliothèque du grand séminaire. Les débris du chai trier de Saint-Martin sont à l’évêché.

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souillant de ses profanations dans l’un ce que dans l’autre il avait honoré de ses respects. On lit dans le procès-verbal de la séance du club du décadi 30 brumaire an II : « Le » citoyen Joly, ex-moine de Saint-Martin, renonce à son » métier de moine et ne veut dorénavant faire de profession » que celle de la vérité et du bon sens 1 . » Cette abjuration solennelle donna- lieu à une indigne plaisanterie à laquelle on trouva plus que le mérite de l’à propos. Un des membres fit apporter le crucifix de saint Odon devant l’assemblée. Là, montrant des cavités qu’on venait de pratiquer à dessein dans la tête et dans les yeux, il s’écria que les moines, auteurs prétendus de cette supercherie, versaient de l’eau dans ces cavités pour faire pleurer le Christ. « Cet » échantillon des miracles dont on a jusqu’à présent bercé » les sots, a été renvoyé au district pour y être déposé » comme un monument propre à corriger les crédules et » ramener enfin le sens commun si longtemps égaré. » Le lendemain, 1er frimaire, la séance ayant été ouverte au cri habituel de Vive la république ! « trente » sans-culottes sont entrés au bruit d’un serpent républi- » cain dans la salle, revêtus de chappes, de chasubles et » autres ornements du fanatisme et de la superstition. La » société, satisfaite d’un spectacle qui annonce le triomphe » de la raison sur les préjugés sacerdotaux, a invité ces » trente républicains à remettre ces ornements à la maison

* Registres originaux de la Société des Amis de la Constitution, séance du 30 brumaire. — On trouve encore le nom d’un paléographe éclairé, Michel, qui dressa les catalogues des manuscrits de la Cathédrale et des monastères. Tout porte à croire qu’il sortait de Saint- Martin. (Supplément n° 11. )

» commune pour être employés aux besoins de la répu- » blique. 11 a été arrêté que dès ce moment les temples » du fanatisme et de la superstition seront fermés... Le » citoyen *** est chargé d’éclairer demain le public en pro- » menant la statue trouvée à Saint-Martin, au marché et » dans les voies de la commune -, il démasquera les four- » beries des prêtres qui faisaient pleurer cette statue par » le moyen de Veau qu'on lui versait dans le crâne par le » moyen d'un trou pratiqué à cet effet (sic ). »

« On a arrêté qu’il serait fait une adresse à la Con- » vention , pour lui annoncer que la société avait abjuré » toute espèce de culte -, qu’elle ne connaît de divinité » que la liberté , et de culte que la philosophie et la » raison1. » Le lendemain, la scène annoncée eut lieu avec la démence que les passions populaires apportent dans l’exécution des ordres de leurs agitateurs. Le crucifix, devant lequel tant de siècles s’étaient agenouillés, fut suspendu au balcon de l’hôtel de ville et exposé comme un ecce homo à la dérision de la populace. Après avoir renouvelé sur lui l’épreuve de la veille , un des clubistes les plus exaltés le livra à des misérables chargés de la répéter à tous les carrefours. Traîné dans les rues de la ville, plongé dans les fontaines, il fut mis en pièces et jeté dans un puits.

A la profanation des objets sacrés succéda la destruction des bibliothèques et des archives. Huit jours après , un membre de la société s’écria : « La noblesse et le clergé » n’infectent plus de leur haleine l’air sain que nous » respirons ; mais il existe encore des titres de féoda-

1 Procès-verbal de la séance du 1er frimaire an II.

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» lité et une infinité d’actes qui attestent l’existence » de cette première caste si vaine, et que le genre hu- » main, je crois, avait vomie dans une indigestion. Il » existe de ces recettes de charlatanisme connues sous le » nom de théologies, vies de saints , sermonaires, et une » infinité d’autres. Je demande que chacun de nous en » nettoye ses foyers , et que , pour la fête de la Raison , » il soit formé un monceau de ces impertinences , qui , » livré aux flammes, nous serve d’auto-da-fé à la raison.» Cette proposition étant appuyée au milieu des applaudissements , le président annonce qu’elle aura son plein et entier accomplissement. Les citoyens *** et *** offrent de contribuer à l’auto-da-fé en y jetant leurs bréviaires « qui sont tout neufs, puisqu’ils n’ont jamais servi. » Un autre demande « qu’on brûle les confessionnaux et les confesseurs , mais la société se réserve les premiers pour en faire des guérites, et envoie au diable les seconds. » 1 « Cette dernière victoire de la raison » fut célébrée par les feux de joie allumés sur la place publique avec les productions des fanatiques qui s’étaient passé la plume depuis dix-huit siècles. Les livres confisqués sur les couvents et les séminaires, ceux apportés par les patriotes dévoués servirent d’aliment à ces réjouissances de vandales. Des deux mille volumes composant la bibliothèque de Saint-Martin, une partie fut anéantie-, l’autre, la plus considérable , heureusement la meilleure , fut sauvegardée par les membres intelligents du club et divisée plus tard entre la ville et l’évêché.

1 Procès-verbal du 8 frimaire an II.

Les moines sortirent par une porte et les démolisseurs entraient par l’autre, le marteau à la main. L’abbaye vendue avec ses dépendances pour la somme de 142,900 livres, abrita momentanément une fabrique d’affûts de canons, et bientôt fut mise en carrière. On eut un instant la pensée d’y établir une école d’artillerie -, mais la démolition trop avancée et les frais d’une reconstruction devenue déjà nécessaire empêchèrent la réalisation de ce projet.

Le gouvernement impérial acheta pour le palais du roi de Rome les huit colonnes antiques de la façade et de la tribune, restées dans les ruines. Emmenées à Paris, les événements leur donnèrent une destination bien différente. En 1814, les Prussiens réclamant les colonnes de granit rose du tombeau de Charlemagne , enlevées à Aix-la-Chapelle *, on parvint à leur faire accepter en échange celles de Saint-Martin. Les huit autres colonnes antiques de l'apside furent vendues à un marbrier 5 une d’elles existe encore au parc de Saint-Jean-le-Grand. D’autres monuments et objets d’art, en petit nombre , n’éprouvèrent pas une destinée moins funeste ; presque tous ont fini par disparaître. Les tableaux ornant le pourtour de l’apside , déposés au musée de la ville formé des dépouilles des églises et des émigrés, suivirent à Paris le tableau de Fra Bartholomeo représentant le mariage mystique de sainte Catherine de Sienne , et la vierge au donataire de Jean de Bruges % placés tous deux

1 Elles sont aujourd’hui au Louvre, à l’entrée réservée du Musée des antiques.

2 Ce tableau, désigné dans le livret du Musée (n° 452) sous le

au musée du Louvre. Le tombeau de Brunehilde, en partie brisé, exposé à la pluie dans la cour du collège , puis transporté dans le vestibule du réfectoire, et cédé à l’évêché, fut sauvé par M. Jovet au moment où on allait l’utiliser à la réparation des marbres du chœur de la Cathédrale.

Nous ne suivrons pas les prieurés de Saint-Martin dans les vicissitudes qu’ils éprouvèrent. Une ruine égale les enveloppe, c’est en dire assez. Quelques églises, celles d’Anzy1, de Saint-Pierre-le-Moùtier, de Saint-Saulge, de Bragny, durent leur conservation à leur qualité d’églises paroissiales; celle du prieuré d’Avallon, dans son apside et dans la partie de la nef qui subsiste encore, présente un spécimen curieux de l’art du XIIe siècle. Leurs terres, leurs dépendances, tombées dans le domaine privé, ont subi tous les démembrements auxquels semble destinée la propriété des temps modernes.

litre de : « La Vierge couronnée par un ange avec l’enfant Jésus adoré par saint Joseph , » représente le chancelier Rolin à genoux devant la Vierge. Il l’avait donné à l’église collégiale fondée par lui à Autun. — Celui de Fra Bartholomeo ( n° 1008 ) provenait de la Cathédrale; c’était un don de l’évêque Jacques Huraut, à qui les Florentins en avaient fait présent durant son ambassade.

1 A Anzy, l’église paroissiale et l’église du prieuré existaient encore en 1825. Une discussion s’éleva dans la commune pour savoir quelle serait celle des deux églises que l’on affecterait définitivement au service paroissial. L’église du prieuré fut un instant exposée à passer en des mains étrangères. Mais plusieurs notables habitants, parmi lesquels on doit citer M. Thomas, poursuivirent avec une constance couronnée de succès la mesure qui a sauvé l’antique et vaste basilique élevée sur la tombe de saint Hugon. Une inscription peinte sur les murailles de l’église d’Anzy constate ce fait.

Une haute pensée conservatrice a seule protesté au nom de la religion et du passé. Une partie de l’héritage de Brunehilde et de Syagrius a été rachetée par le dernier successeur de ce grand évêque. Dans les édifices mutilés de Saint-Jean-le-Grand et de Saint-Andoche, l’indigence a trouvé un asile, l’éducation de la jeunesse des soins religieux et éclairés. Frappé plus complètement par la destruction, Saint-Martin n’a laissé que l’emplacenfent de ses cloîtres, de son église et quelques bâtiments de desserte. Dans son vaste clos, aujourd’hui consacré aux délassements des élèves du grand séminaire, de nouveaux ombrages ont remplacé ceux qui ont si souvent mal abrité la paix des moines.

Telles furent les destinées d’une des plus anciennes abbayes bénédictines de France. L’esprit monastique s’y était éteint longtemps avant que les murailles croulassent sous les coups des manœuvres de la démolition. Quand la révolution vint en ouvrir les portes, elle trouva quelques moines moins occupés du service de Dieu que de jouir en paix des riches revenus déposés entre leurs mains par la piété des siècles pour un autre usage. Quelques vieillards se souviennent encore aujourd’hui de ces réunions mondaines où les plaisirs de la table et du jeu, partagés durant de longues soirées avec des laïques, ne rappelaient même plus à l’esprit des moines le contraste de cette vie dissipée avec la vie austère de leurs prédécesseurs et la règle sainte de leur fondateur. Entre un passé à tout jamais éteint et un avenir dont quelques-uns pouvaient deviner d’avance l’étroite limite, n’avaient-ils pas eux-mêmes étendu un voile de plus en plus épais? De tout ce qui animait au-

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trefois ces grandes corporations , c'était à peine s'ils avaient laissé debout quelques vestiges.

Dans le relâchement universel , le goût de l’étude glorieusement ressuscité par la congrégation de Saint- Maur, n’avait pu prendre racine à Saint-Martin. Le sens même des exercices pieux et des vénérables monuments de la foi de leurs prédécesseurs s’était perdu dans l’esprit des moines. Lorsque dans le cours du dernier siècle on reconstruisit en France plusieurs grandes abbayes de l’ordre de saint Benoît, les bâtiments primitifs où les fondateurs avaient déployé la richesse de l’art catholique firent place à des constructions vastes, régulières, aérées, mais sans caractère architectural. Aux anciennes sculptures pleines de naïveté et de foi succédèrent de froides et régulières décorations-, les vitraux furent défoncés 5 les symboles hiératiques, les nombres sacrés, tout cet ensemble de prescriptions chrétiennes qui présidait à l’érection des églises et en faisait comme une doctrine vivante, tout cela était tombé dans le mépris avec lequel l’âge mûr traite les jouets de l’enfance. On avait porté une main sacrilège sur ces liturgies admirables où les âges de foi avaient déposé le trésor de leurs divines légendes et les élans d’une ardente piété. Une prétentieuse réforme, à laquelle Cluny avait coupablement prêté la main, leur avait substitué au XVIIIe siècle l’élégance profane et recherchée d’un prêtre épicurien.

On avait donc beau reconstruire les monastères comme s’ils eussent dû compter encore sur des siècles de durée ; la mort s’était déjà emparée d’eux, et le pressentiment d’une dissolution prochaine arrachait à quelques esprits plus clairvoyants des plaintes mélancoliques. Vers 1750,

époque où l’on reconstruisait Saint-Martin et Cluny, dom Datose, prieur de cette abbaye, s’écriait : « Je bâtis, mais cent ans ne se passeront pas avant que notre maison soit détruite1. » Il plut à la Providence d’avancer les jours de cette épreuve.

La chute des monastères ne trouva pas seulement des approbateurs dans l’aveugle multitude pour qui la haine est un instinct et la destruction un spectacle. Il se rencontra dans le clergé séculier des mains pour y applaudir, et, en vérité, les immenses richesses des abbayes n’étaient pas de nature à les préserver de l’envie. Nous citerons une preuve caractéristique dans un passage qui semble échappé à la plume chagrine et mordante d’un second Saint-Julien de Balleure. Sur un exemplaire des OEuvres de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, appartenant à la bibliothèque de la ville d'Autun, on lit cette note écrite de la main d’un chanoine de la Cathédrale, aussi connu par l’indépendance de son esprit que par l’étendue de son érudition : « Du temps de Pierre » le Vénérable, il y avait à Cluny quatre cents moines; » depuis lors cette abbaye tomba dans une grande obs- » curité. Avant la révolution française arrivée en 1790 et » 1791, les religieux de cette illustre abbaye ne pouvaient » alors, comme les Egyptiens, que se vanter de leurs » anciennes momies. Les grands biens dont ils jouissaient » et le beaucoup plus grand orgueil qu’ils affichaient les » ont perdus. C’est ainsi que la fille Vanité a tué la » sainte mère Religion. Bonne leçon pour les fondateurs

1 Histoire de Cluny, par M. Lorrain.

abbaye

» futurs dont toutes les pieuses institutions se trouvent » fondues à présent (sic). » Quelle oraison funèbre ! et de quelle main !

Et nous qui sommes arrivé à la fin de ce récit tracé quelquefois avec des impressions pénibles ; qui avons évoqué de l’oubli où ils dormaient depuis des siècles tant de noms inconnus, nous nous demandons si cet oubli n’eût pas été meilleur pour eux et pour nous 5 nous nous demandons surtout si nous n’avons pas été trop sévère envers ceux qui semblent avoir dévié de la ligne tracée à la perfection chrétienne. Avons-nous assez fait la part des circonstances et des malheurs des temps, dans le récit de cette décadence qui forme le fonds de l’histoire du monastère depuis le Xe siècle? Nous sommes-nous arrêté avec assez de complaisance sur les époques où la sainteté se rallumait comme la lampe du sanctuaire qui ne jette parfois qu’une faible lueur, mais ne s’éteint jamais ? Ne nous sommes-nous pas égaré trop avant sur les traces apparentes du mal, et n’avons-nous pas fermé les yeux aux traces moins visibles de la vertu ? Nous le craignons. 1

Quelque religieux que soient les motifs de cette sévérité, à Dieu ne plaise que nos paroles puissent paraître un blâme des institutions monastiques dans le passé ou dans l’avenir. Loin de nous la pensée de nous associer à cette satire amère dont nous venons de trouver l’expres -

1 Les actes capitulaires qui témoignent presque seuls de l’état intérieur des monastères, n’ont omis, par la nature même de leur destination, aucun des scandales traduits devant les chapitres. La régularité formant l’état normal et habituel d’une abbaye était, par cette raison même, passée sous silence.

sion dans la bouche d’un prêtre. Qui sommes-nous pour nous armer d’austérité, et que pourrions-nous jeter de notre côté dans la balance ? Cette décadence même n’a-telle pas sa raison dans les desseins de Dieu ? Qui sait si elle ne doit pas être pour l’avenir le mobile régénérateur de ces institutions tombées mais non vaincues , le gage d’une vie nouvelle et plus énergique. Cette vie, d’ail leurs, a-t-elle jamais été éteinte? Ne s’est-elle pas transmise sans cesse au sein de l’Eglise d’un Ordre à l’autre, comme ces flambeaux de l’existence que se transmettent les générations , suivant la belle pensée du poète * ? A chaque nécessité de l’Eglise, à chaque transformation sociale, ne se sont-ils pas trouvés prêts, reprenant le combat où leurs prédécesseurs dégénérés l’abandonnaient ? Ne les a-t-on pas vus successivement instituteurs des Barbares, colons de l’Europe, sauveurs des livres et des sciences, protéger le peuple sur d’immenses domaines, porter jusqu’en Terre-Sainte leur zèle et leur sang; puis pauvres, mendiants, évangéliser les humbles, racheter les captifs des mains des infidèles, conquérir par la prédication évangélique un monde nouveau à la civilisation et <a la science, suffire à l’étude, à l’enseignement, à la prière, à la pénitence, à l’expiation ?

Quel que soit leur avenir-, que la société les repousse avec défiance ou se les associe dans ces œuvres de dévouement dont le nombre et la nécessité s’accroissent chaque jour davantage; qu’elle les appelle au chevet du

Et quasi cursores vitæ lampada tradunt.

[Lucrèce. ]

malade, dans la cellule du prisonnier-, qu’elle remette entre leurs mains l’éducation du pauvre et leur demande de coloniser, avec les orphelins abandonnés, les landes de la France, et au-delà des mers une France nouvelle -, que dans un Ordre plus élevé mais non plus dévoué elle leur confie l’achèvement des grands monuments historiques, interrompu entre les mains de leurs devanciers, il n’en viendra pas moins un moment, et ce moment n’est pas loin, où l’on reconnaîtra que, malgré leurs fautes dans le passé, malgré les vices de quelques-uns d’entr’eux, les établissements monastiques possédèrent au degré suprême les vertus sans lesquelles il n’y a point de dévouement social, l’humilité, la pauvreté et la charité du Christ.

Armes de l’abbaye de Saint-Martin.

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