CHAPITRE XX
Nicolas Jean ni n de Castille. — Réforme de la congrégation de Saint -Maur. — Henri de Castille. — Translation des reliques de saint Symphorien. — René Bonneau.
A partir du cardinal, deuxRolin, deuxSalazar, deux Huraut, deux Brulard, deux Jeannin, succèdent l’un à l’autre sur le siège abbatial de Saint-Martin. On est abbé par droit de naissance comme on est gentilhomme. Les abbayes ne sont plus que des bénéfices dont les ministres disposent au profit de leurs créatures : celles-ci les exploitent au profit de leurs familles. Les principaux prieurés sont occupés par des Salazar, des Huraut, des Jeannin, frères, neveux, ou cousins des abbés de ce nom. Nulle garantie, nulle convenance, nulle stabilité dans ces choix. Le protégé ne reste en place qu’autant que le
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protecteur reste lui-même en faveur. Ainsi, les intrigues des cours eurent leur contrecoup dans les monastères, et la vie religieuse , image de la fixité et de la pureté de la vie future, participa à toutes les vicissitudes et les intrigues de la vie du monde.
Le nouvel abbé, Nicolas de Castille, neveu du président Jeannin, était un enfant âgé de treize ans, et poursuivait encore ses études à l’université. La faveur de son oncle l’avait déjà fait pourvoir des abbayes de Saint- Bénigne de Dijon et de Notre-Dame de la Bussière \ il était aumônier et conseiller du roi. Le véritable abbé fut messire Pierre de Castille son père, baron de Chagny et deMontjeu, qui s’empressa d’envoyer au monastère le don de bienvenue du nouveau commendataire, consistant, selon l’usage, en un ornement d’église et un marc d’or. 11 désigna pour vicaire de son fils, en attendant qu’il eût reçu les Ordres, Simon des Crots, chanoine de la Cathédrale d’Autun, prévôt de Beligny. C’était une atteinte aux droits du grand-prieur, à qui les bulles papales conféraient l’administration spirituelle du monastère : aussi le prieur et les moines ne manquèrent-ils pas de protester contre cette nomination. La mésintelligence si prompte à éclater fut entretenue par des causes non moins sérieuses. Les Jeannin ne se montrèrent pas empressés à servir l’abbaye de leur patronage et de leur opulence. Pendant plus de quinze années elle dut plaider ou transiger avec eux. Cette préoccupation des intérêts temporels était la suite inévitable de l’état de ruine où elle se trouvait depuis cinquante ans-, situation durement subie dans les temps de trouble et de guerre civile, mais intolérable à mesure que l’ordre et la prospérité renaissaient sous
un régime plus stable. Ses treize religieux logeaient parmi les décombres. L’église, d’une pauvreté extrême , manquait des objets les plus nécessaires au culte. Elle était privée de calices, de linge d’autel, d’ornements sacerdotaux 5 le tabernacle était brisé. Afin de réparer ces désastres et de reconstruire, au moins en partie, les bâtiments, on eut recours à des émancipations de serfs, à des ventes de futaies dont le produit fut insuffisant. Nonseulement M. de Castille n’y suppléa point, mais les religieux eurent quelque soupçon qu’il avait détourné à son profit les sommes destinées aux réparations. A défaut de l’abbé, le grand-prieur du Bouchet de Flogny fit exécuter d’importantes restaurations qui rendirent au monastère une partie de son ancienne splendeur.
Ce n’était là que la moitié du remède. La manse des religieux leur fournissait en abondance le blé et le vin, mais les revenus en argent étaient tellement réduits, qu’ils ne pouvaient suffire à la nourriture, au vêtement, aux aumônes, à tous les frais d’entretien d’une maison considérable ; ils ne dépassaient pas 900 livres. Les moines, après s’être inutilement adressés à Pierre de Castille, puis à leur abbé, portèrent leurs doléances au parlement de Dijon, et demandèrent une augmentation de manse et de pensions', conformément aux anciens statuts de l’abbaye et aux arrêts rendus en faveur des monastères de Flavigny et de Saint-Seine. Nicolas de Castille répondit qu il ne s’opposait point à ce que ces anciens statuts fussent remis en vigueur, mais à condition qu’on les suivrait en tout 5 qu’on reprendrait les anciennes observances et tous les points de discipline depuis longtemps abandonnés. 11 ajoutait d'ailleurs-que la manse des religieux.
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consistant pour chacun en trente-six boisseaux de blé et neuf feuillettes de vin par an, devait amplement suffire à leurs besoins, déduction faite de la part des serviteurs et des pauvres. Après de longues procédures, une transaction fut conclue le 8 juillet 1633. L’abbé consentit à ajouter 300 livres au revenu du couvent et demeura seul chargé de la rente viagère de son prédécesseur Brulard, dont 200 livres seulement réversibles sur le revenu conventuel.
Restait une difficulté depuis longtemps pendante, et qui avait déjà suivi de grandes involutions de procès. Elle était relative au clos de vigne de la Mousse, sur le finage de Beaune, dont Nicolas de Castille s’était emparé comme dépendance de la manse abbatiale. Les moines en revendiquaient le tiers, en vertu d’une donation faite autrefois à l’abbaye par l’abbé Michel, renouvelée en dernier lieu par l’abbé Brulard. On transigea en 1640. Nicolas de Castille resta en possession du clos, sous la promesse de fournir à perpétuité la prébende de froment du mois d’octobre qui, par une antique exception, était de tout temps restée à la charge du monastère.
Ces contrariétés d’intérêts semblaient annoncer la dissolution prochaine de l’abbaye. Vainement le grandprieur du Bouchet de Flogny essaya-t-il de ramener vers les choses du ciel ces esprits trop enclins à celles de la terre. Ses efforts et ses exemples ne pouvaient atteindre ce but. Cette décadence n’était pas un fait isolé, c’était un mal universel qui menaçait d’une extinction définitive l’Ordre bénédictin tout entier. La richesse, le bien-être matériel, les hérésies, les guerres civiles, les commendes, le favoritisme, l’absence de fortes études, le désœuvré-
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ment, avaient, après de longs sièeles, abaissé les intelligences, amolli les cœurs. Les institutions religieuses et la société civile dépérissaient sous le poids de la même lassitude-, après les luttes du moyen âge elles appelaient toutes deux la même réforme. Elle se fit longtemps attendre, mais elle vînt. Un pauvre moine, Jean Renaud, religieux de Saint-Vannes, en fut l'instrument obscur. La congrégation de Saint-Maur fondée par lui en 1597, érigée en 1621 par le pape Grégoire XV, se donna pour mission de restaurer dans sa pureté primitive l’observance de la règle de saint Benoît. Elle rendit aux âmes leur énergie, à la vie contemplative sa dignité, à la pensée chrétienne son autorité dans le monde. Elle accomplit dans le cloître cette œuvre de régénération et d’unité appelée par les vœux de tous les membres de l'Ordre qui avaient conservé l’honneur de leur profession, appelée par les vœux de l’épiscopat aux états généraux de 1614, où l’organe du clergé, Richelieu, alors évêque de Luçon, demandait l’introduction dans les monastères de France, de la réforme commencée dès 1600 par le bienheureux Didier de Lacour dans l’abbaye de Saint- Vannes de Verdun. Citer Mabillon, Bouquet, Luc d’Achery, Marlène, Montfaucon, c’est résumer en quelques noms tous les services et toutes les splendeurs de cette illustre école de savoir et de sainteté, c’est rappeler à la fois ses gloires et celles de la France.
Dès 1618, avant même qu’elle eût reçu la consécration du pape Grégoire XV, plusieurs monastères étaient entrés dans la nouvelle société. Elle étendit rapidement ses conquêtes. Confirmée par Urbain VIII, soutenue par Richelieu devenu premier ministre, elle releva les musa
railles d’un grand nombre d'abbayes, rebâtit les églises et les lieux réguliers, la plupart abandonnés 1 -, en peu d’années elle avait pénétré dans plus de cent vingt établissements bénédictins. Ce fut en 1652 qu’eut lieu l’agrégation de Saint-Martin. Nicolas de Castille, qui résidait alors à Paris, se prêta de bonne grâce à cette grande mesure, soit qu’il comprît la nécessité d’un retour complet à la règle, soit qu’il n’y vît autre chose qu’une occasion de représailles contre ses religieux à qui il pouvait garder rancune. Le traité fut conclu le 29 janvier, en sa demeure rue de la Verrerie, à V Image de Notre-Dame, dom Brachet, de l'abbaye de Saint- Germain-des-Prés, stipulant au nom de la congrégation de Saint-Maur. Il portait en substance que l’abbaye de Saint-Martin serait incorporée désormais à cet Ordre, et soumise à ses chapitres généraux. L’admission des religieux, la désignation aux emplois réguliers, furent confiées aux nouveaux pères et aux chapitres. Mais ces sages dispositions étaient en partie neutralisées par la clause qui conservait au roi la nomination de l’abbé, à l’abbé la collation de tous les bénéfices dépendants de l’abbaye, deux prérogatives également funestes au rétablissement des mœurs monastiques , et par lesquelles tous les abus qui avaient affligé l’Eglise devaient bientôt reparaître. Les rapports d’intérêt entre la maison et l’abbé restèrent fixés comme par le passé.
Les religieux de Saint-Martin ne se montrèrent pas
i Dom Tassin. — Histoire littéraire de la Congrégation de Saint- Maur, introduction.
ouvertement hostiles à la congrégation de Saint-Maur; mais en admettant les réformateurs, ils n’admirent point la réforme. Ils reconnurent bien que les anciennes observances étaient relâchées*, mais ils en accusèrent le malheur des temps et des guerres civiles. Vaincus et non humiliés par cet aveu, ils ne délaissèrent point l’héritage de saint Benoît; mais ils traitèrent avec les héritiers légitimes sous la condition qu’ils ne seraient point mêlés avec eux, qu’ils vivraient séparés et indépendants; après quoi ils n’eurent plus de sollicitude que pour la conservation de leurs manses et de leurs prébendes. Ils se réfugièrent dans de vaines satisfactions d’étiquette. Ils se ménagèrent en tous lieux, tant au dedans qu’au dehors du monastère, toutes les actions d'honneur et de prééminence. Chacun fit naïvement sa part et stipula pour son égoïsme. Philibert Laguenne, religieux ancien, ne consent à quitter le logement abbatial où il demeurait, qu’autant qu’il lui en sera fourni un autre « commode et convenable à sa condition , et dont il soit satisfait et content. » Un jeune profès de l’abbaye, Nicolas Brunat, qui revenait de l’université de Valence, assisté de François Brunat, « curé de Saint-Jehan-le-Grand d’Ostun , » ratifie le traité, à condition d’être logé « commodément comme les anciens moines 1 . »
Les deux corps vécurent ainsi, chacun suivant ses usages, dans la même maison. Les anciens religieux s’étaient réservé la faculté de s’établir ailleurs sans être privés de leurs pensions. Il ne paraît pas cependant que le contraste
1 Cet acle est du 6 novembre 1652.
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de cette observance rigoureuse d’une règle à laquelle ils n’avaient plus le courage d’obéir, leur ait été un reproche trop sévère. Aucun d’eux n’émigra. Où auraient -ils trouvé une vie plus douce, une obéissance plus facile P En 1671, ils étaient encore au nombre de six, parmi lesquels le grand-prieur du Bouchet de Flogny. A mesure qu’ils s’éteignirent, ils furent remplacés par des membres de la nouvelle congrégation.
Nicolas de Castille mourut deux ans après la réforme, ne laissant à l’abbaye d’autre témoignage de sa munificence qu’une belle lampe d’argent destinée à l’église. Encore cette libéralité passa-t-elle aux yeux des moines peu reconnaissants pour une restitution, un dédommagement des sommes retenues ou détournées à son profit. 11 eut pour successeur Henri de Castille son frère. Celui-ci fit construire, au chœur de l’église, des stalles magnifiques qui coûtèrent plus de 5,000 livres.
La réorganisation de l’abbaye fut marquée par un redoublement de sollicitude envers les pauvres. Elle distribua régulièrement de plus amples aumônes, et subvint pour une plus forte part au terrible impôt de -la peste qui faisait encore à Autun de fréquentes apparitions et y exerçait de grands ravages. Elle fournit des aliments à un huitième de la population indigente de la ville. On doit rendre cette justice aux moines, que jamais ils ne négligèrent absolument les œuvres de charité. On avait toujours, même dans les temps les plus mauvais, distribué dans l’intérieur de la maison Yécuelle à Dieu, connue jusqu’au XVe siècle sous le nom d'aumône Brunehaut, ainsi que les laiclies qui consistaient en un don annuel de quarante-huit boisseaux de seigle. Après
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la fondation de l'Hospice général, le couvent lui constitua une rente de cinq cents boisseaux de blé. Ces aumônes et d autres distributions partielles non régulières formaient comme le budget des pauvres ; elles répandaient autour de l’abbaye sa bienfaisante influence ; elles lui assuraient la vénération.
Des fondations particulières concouraient à cet ensemble de bonnes œuvres. On se rappelle celle de l’abbé Huraut. En 1699, Guillaume de Saint-Ussant , prieur de Notre-Dame du Feste, légua tous ses biens à l’Hôtel- Dieu de Paris ; mais faisant en même temps la part des misères des pauvres selon l’esprit, il institua au chef-lieu de son prieuré un maître d’école pour enseigner aux enfants delà paroisse, à lire et écrire, le cotégisme , et principalement la religion catholique, apostolique et romaine, à moins que la charité du prieur du Feste ne le portât à remplir lui-même ces fonctions.
Vers cette époque , 1 abbaye recueillit en grande pompe le chef de saint Symphorien. Les calvinistes, en saccageant le prieuré de ce nom , avaient violé les trois tombeaux ou reposaient les dépouillés de la famille du martyr, jeté de côté et livré aux flammes , celles déposées par le cardinal Rolin, en 1467, dans une châsse d’argent du poids de 50 marcs. Le chef du saint , recueilli aussitôt après leur départ par les habitants de Saint-Pantaléon. avait été transféré dans le sanctuaire à demi renversé de leur église. 11 y était, depuis près de cent ans, grossièrement enchâssé dans une tête de bois, exposé aux jeux et aux insultes des enfants qui venaient s’ébattre au milieu de ces ruines abandonnées. Sous la nef ouverte à tous les vents, les ronces, les buissons, les arbres crois-
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saient en pleine liberté. Affligé du spectacle de cette double profanation et craignant que cette relique ne vînt à disparaître, Lazare Desplaces, curé de Saint-Pàntaléon, l'offrit à l’abbaye de Saint-Martin à la condition qu’elle lui rebâtirait son église. La translation eut lieu le 24 août 1664. Au sortir de vêpres, les religieux se rendirent processionnellement au son de toutes les cloches, suivis d’une foule qui rappelait les translations du moyen âge. Le chef du saint , d’abord exposé sur le grand autel, fut placé sur un brancard richement orné , et enlevé pai deux moines en dalmatiques. Les gens de la paroisse qui s’étaient mis sous les armes ouvraient la marche et faisaient à des intervalles réguliers des décharges de mousqueterie. Puis venait une légion d entants de ehœui habillés en anges, tenant chacun un cierge. Des religieux chantaient des hymnes en l’honneur de Dieu et de saint Symphorien. Les officiers de l’abbaye fermaient le cortège au milieu d’une affluence considérable. On se rendit ainsi à Saint-Martin où l’on chanta le TeDewn. Cette hospitalité ne fut pas de longue durée. Après tant de vicissitudes, ce vénérable débris fut encore enveloppé dans la chute de l’abbaye. On n’en a retrouvé aucune trace. Les églises d’Autun possèdent aujourd’hui quelques ossements qu'avait conservé le prieuré. Le seul souvenir qui subsiste dans les lieux consacrés autrefois par eux est le modeste monument élevé, en 1827, à l’angle du cimetière de Saint -Pantaléon 1 , en face de la porte ro¬
i Une œuvre d’inspiration et de génie a fait revivre sous nos yeux
maine, près du lieu où, selon la tradition, saint Symphorien avait reçu le martyre.
A Henri de Castille succéda René Bonneau, conseiller, aumônier ordinaire du roi, courtisan spirituel, hâbleur et lettré, qui devait embellir, corrompre et ruiner de nouveau l’abbaye. Le 16 avril 1671, il en prit possession suivant le cérémonial usité. Il entra par la grande porte au son de toutes les cloches. Après avoir baisé le maîtreautel et chanté le Veni , creator , on l’installa sur le siège abbatial. Un nuage obscurcit l’éclat de cette solennité. Les bulles du nouvel abbé paraissant lui conférer juridiction plénière, les moines protestèrent au procèsverbal même de la cérémonie, pour le cas où il voudrait empiéter sur la direction spirituelle, à laquelle les cornmendataires ne pouvaient, comme nous l’avons vu, prendre une part directe.
Cette même année on reçut à Saint-Martin une partie des reliques de saint Vivien apportées récemment d’Italie. C’était un don de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, en souvenir de l’antique parenté qui unissait les deux maisons '. Un ancien moine de Saint-Martin, dom Victor Tixier, d’Autun, après avoir introduit la réforme à Saint- Ouen de Rouen , était alors prieur de l’abbaye parisienne.
La réforme de Saint-Maur n’atteignant pas les abbés de Saint-Martin, les discussions d’intérêt qui signalaient
le glorieux souvenir de noire histoire religieuse. — La toile de 1. Ingres lui assure une seconde immortalité.
1 Saint Germain , l’un des patrons de Paris et fondateur de Saint- Germain-des-Prés, était d’Aulun. — V. plus haut, p. 82.
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l’avénement de chaque nouveau commendataire recommencèrent sous René Bonneau avec la même vivacité. 11 négligea d’abord d’acquitter selon l'usage le don de bienvenue, et ne s’inquiéta nullement des réclamations qui lui furent faites à ce sujet. Les moines consentirent à échanger le produit de leurs manses contre une pension que l’abbé s’engageait à leur payer (1671) *. C’était livrer à celui-ci l’administration exclusive et sans contrôle des biens du monastère, et lui permettre de réaliser des bénéfices considérables sur leur gestion. Par ses prodigalités, l’abbatiale devint un séjour plein de magnificence ouvert à la meilleure société de la ville. 11 y introduisit une élégance et une somptuosité mondaines qui eussent fait honneur à son bon goût , si ce luxe n’eût péniblement contrasté avec la pauvreté des moines. — Des terres., des terrasses, des jardins dessinés dans les proportions majestueuses du grand siècle, couvrirent le vaste clos péniblement défriché jadis par la main des religieux. Une des tours de l’église fut incorporée au logis abbatial , et la sacristie transformée en salle de billard. Rempli des souvenirs de Versailles , l’abbé avait projeté la construction d’une galerie pour communiquer de ses appartements aux tribunes réservées dans 1 église , devenue sa chapelle. Peu s’en fallut que cette pensée ne fût mise à exécution ; elle échoua cependant devant l’opiniâtre résistance des moines. .
1 Elle fut fixée à environ 1,826 livres, savoir : 675 pour remplacer les produits en blés, seigles, etc., et 1,151 pour les produits des vignobles.
Ces pauvres moines payaient les frais de ce bon plaisir. Ils manquaient du strict nécessaire. Bonneau ne leur remboursait point les censives qu’il avait aliénées et dont il avait depuis longtemps reçu et dissipé le prix. — Après seize ans de fonctions, on lui reprochait de n’avoir point fait dire à Saint-Martin une messe qu'il eût payée. En toutes choses il n agissait que selon son caprice , ne consultant personne , même dans 1 administration des biens restés en commun. — Comme il avait l’intention de pourvoir un de ses parents du prieuré de Saint-Pierre-le-Moûtier, il fit proposer un jour au prieur de lui résigner volontairement ce bénéfice. Celui-ci répondit qu'on le connaissait mal , et qu'il était de qualité plus que suffisante pour supporter une telle dignité. On ne sait ce qu’il advint de cette épigramme lancée au plus vif de la vanité roturière de l’abbé Bonneau. Il était assez habile pour dissimuler son Obstination et son ressentiment sous les dehors de la courtoisie, son avidité sous ceux du désintéressement. Il savait prendre le masque et le déposer à propos -, mais si rusé diplomate qu’il lut, ses actes trahissaient tôt ou tard le secret de ses pensées. Un de ses moines a tracé de lui ce portrait : « Il est a » remarquer que M. l’abbé Bonneau est ainsi fait, outre » qu’il est extrêmement réservé , que plus on est facile » à lui accorder quelque chose, plus il se rend importun » à vous faire de nouvelles demandes et sans bourse dé- » lier, sous prétexte de faire des accommodements pour )) son usage et profit particulier seulement , et de ses » successeurs en cette abbaye , et souvent aux dépens et » dommages considérables de la communauté régulière, » dont font foy toutes les concessions gratuites ci-dessus-,
» lesquelles demandes il n’abandonne pas aisément, en » sorte que ce qu’il ne peut obtenir du temps d’un prieur, » il taschede l’avoir du règne d’un autre, avec Vhameçon » de quelque diseure, etc., et après cela, nescio vos , etc. » Ce fut au moyen de ces hameçons que l’abbé Bonneau ruina le monastère. Après avoir dissipé une partie de sa manse abbatiale, il se prétendit lésé par une diminution de plus de mille livres de revenu, et fit casser en vertu de lettres patentes de Louis XIV, enregistrées au parlement de Dijon, les traités par lesquels ses prédécesseurs s’étaient engagés à fournir au monastère , dont les revenus ne dépassaient pas 790 livres, un supplément de 300 livres de rente. Il est pénible d’entrer dans les misérables détails d’une vie sans dignité , de voir dans quel esprit d’intérêt et d’intrigues les monastères étaient alors dirigés. Autrefois les abbés écrivaient pour les affaires de l’Eglise, pour maintenir la paix entre le seigneur et le vassal, se faire les champions du droit méconnu , de la charité mise en oubli , pour ramener les abbayes à la pureté des antiques observances. — Aujourd’hui, quelle décadence profonde ! leur correspondance se traîne dans les préoccupations les plus infimes, dans les brigues les plus subalternes ; Bonneau écrivait à un de ses confidents :
u J’ai conféré le prieuré de Saint-Pierre-le-Moustier à » dom Léonard d’Arfeuille. On m’a promis qu’on le » ferait prieur de Saint-Martin dans quinze mois, j’en » suis ravi ; c’est un bon et honnête homme, avec lequel » je vivrai doucement. Les revenus du prieuré se porte- » ront à l’abbaye de Saint-Martin et s’y consommeront :
» on s’est engagé à cela , et cela est naturel et de droit ,
» parce que c’est un prieuré de la dépendance de l’ab- » baye. Le père général m’a promis de plus , de pouri) suivre l’union de ce prieuré à l’abbaye de Saint -Martin » lorsque le temps sera favorable à Rome 5 j’ai sujet de » croire que jusqu’à ce que cette union se fasse , que » la manse de l’abbé se sentira de ce nouveau revenu )> aussi bien que celle des religieux , ou que Ton me » donnera à l’avenir quittance de la meilleure partie de » ce que je dois d’argent annuellement, sans en donner.
» Je n’ay néanmoins rien stipulé sur cela 5 j’opine cela » sur quelques discours que l’on fait depuis ma provision » donnée, et ainsi ne vous pressez point de payer, et » voyez ce que l’on vous dira, sans faire semblant que je » vous ay rien mandé de tout cecy.
» Ne montrez cette lettre à personne du monde. J’ay » écrit au père prieur que j’avois eu l’intention de luy » donner (Saint-Pierre-le-Moùtier)-, que le révérend père » général ne l’avoitpas souhaité par de bonnes raisons, et » que j’ai choisi le père d’Arfeuille. La vérité est que je )> n’ay jamais eu l’intention de luy donner, et afin qu’il » ne fût pas mécontent de irioy, nous avons concerté le » père général et moy de luy mander ce que dessus. Le » père général est un fort honnête homme, j’auray, je » crois , satisfaction de cette affaire cy, etc. »
Tel était l’abbé Bonneau. Sa conduite envers ses moines fut toujours marquée de ce caractère de ruse et de duplicité. Il ne lâche pas de concession qui ne lui soit amplement payée. Donne-t-il par aventure, et par un mouvement singulier de piété, 800 livres au monastère, il se fait, en compensation, diminuer 1 00 livres par an sur la rente qu’il est obligé de desservir aux moines. Promet-il une belle
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lampe d’argent de 500 livres à l’église de l’abbaye, il se réserve pour réaliser ce don, un terme de deux ans, afin sans doute de se ménager l’oubli décent d’une promesse échappée dans un moment de belle humeur, à la suite d’un traité en bonne forme réduisant de 275 livres cette même rente déjà si insuffisante et si écourtée.
Le dénûment de l’église n’était pas un des moindres griefs des religieux contre leur abbé. En 1695, il firent venir de Lyon, à frais communs, un sculpteur habile nommé Gabriel Masson, et lui confièrent la restauration de certaines parties du chœur. Ils mirent à sa disposition des marbres précieux, débris de l’opulence romaine. Avec ces matériaux, l’artiste lyonnais refit le grand autel, et sculpta le retable composé d’un bas-relief de marbre représentant Jésus-Christ reconnu dans la fraction du pain par les disciples d’Emmaüs. Le chœur fut dallé en losanges de marbre, et orné de chaque côté de deux colonnes surmontées d’anges. Lorsqu’il fallut payer ces embellissements, les moines, à qui ils avaient coûté pour leur part plus de 1 ,000 livres, furent obligés d’en ajouter cent autres afin de dédommager le pauvre sculpteur de la retenue forcée que Bonneau voulait lui faire subir sur le prix convenu.
Sous un pareil régime , les bons effets de la réforme deSaint-Maur durent inévitablement avorter. Aussi l’abbaye, au lieu de concourir à l’érection des grands monuments élevés à la science historique par les Montfaucon, les Rivet, les Clémencet, à Saint-Germain-des-Prés, ne fit que languir au milieu d’obscures vicissitudes. Un jour, cependant, elle parut se réveiller de son indifférence pour accueillir dans ses murs l’illustre auteur des
Annales de saint Benoît. La visite de Mabillon fut pour elle un événement. Il y passa quatre jours en mai 1682. Le chartrier, la bibliothèque, étaient vides : les Calvinistes avaient tout enlevé. La réforme avait battu monnaie avec l’or et l’argent couvrant les riches reliures des manuscrits. Cependant le séjour de Mabillon à Autun ne fut pas tout-à-fait perdu pour la science. Il exhuma des archives de l’église de Saint-Lazare, qui avait conservé ses richesses primitives, un sceau du roi Eudes, qu’il publia au titre Y De re diplomaticâ. Il admira aussi un Evangéliaire manuscrit que Fausta , abbesse de Saint- Jean-le-Grand , avait fait faire au commencement du règne de Pépin. A Saint-Martin, il s’attacha surtout aux inscriptions tumulaires , dont quelques-unes ont été relatées dans son voyage'. Dom Michel Germain l’accompagnait. Tous deux se dirigèrent vers Cluny, qu’ils se proposaient de visiter.
Un moine inconnu recueillit à la prière de Mabillon quelques brèves indications sur les origines du monastère, et rassembla les titres qui avaient échappé à la destruction1 2. Malheureusement les cartulaires auxquels
1 Mabillon. — Itinerarium Burgundicum.
2 La comparaison des écritures permet de conjecturer que l’auteur de ce travail est frère N. Brunat. Il fut un des deux moines qui visitèrent Cluny en 1669 et rapportèrent des reliques de saint Bernon.
A défaut de Saint-Martin, Autun ne fut point étranger aux travaux des Bénédictins. Dom Thiroux travailla aux trois premiers volumes de la Gallia Christiana, et passe pour avoir composé le quatrième sous la direction de MM. de Sainte-Marthe.
renvoie cette espèce de catalogue n’existent plus. Cet humble travail , le seul qui permette aujourd’hui de suivre avec quelque précision la série des faits et des caractères dont se compose cette Histoire, accuse d’ailleurs un remarquable esprit d’ordre et fait vivement regretter que l’auteur ne nous ait pas laissé des recherches plus complètes.