PÉRIODE BARBARE
Tous les peuples occupant autrefois le territoire de l'Europe centrale, étant encore peu habitués à l'agriculture, vivaient presque uniquement du produit de leurs troupeaux et de la chasse.
Les témoignages des historiens en font foi à plusieurs reprises. « Les Barbares sont toujours en armes, dit César (1), et partagent leur existence comme les Gaulois, entre la guerre et la poursuite des animaux sauvages ».
« Quand ils ne font pas la guerre, dit Tacite (2), ils passent leur journée à la chasse ou dans l’oisiveté, livrés à l'intempérance et au sommeil ».
Les Burgondes, les Wisigoths et les Francs étaient des peuples éminemment chasseurs; cette passion leur
(1) De Bello Gallico, VI.
(2) De Moribus Germanorum, N 15.
Vis fat souvent reprochée par de pieux personnages. Leur démence va à ce point, dit Jonas d'Orléans (1), qu'aux jours de fêtes et dimanches, ils abandonnent l'office divin pour la chasse et que, pour un tel passetemps, ils négligent le salut de leurs âmes et des âmes dont ils ont charge, trouvant moins de plaisir aux hymnes des anges qu'aux aboiements des chiens ».
Les forêts qui recouvraient le pays étaient, d’ailleurs, renommées par leur abondance de gibier. Celle des Ardennes, surtout, passait pour un repaire de toutes sortes d'animaux féroces et jusque dans le moyen âge, elle fut, pour les poètes du cycle carlovingien, un labyrinthe sinistre rempli, d'embüches et de périls, qu'osaient affronter seules l'épée d'Ogier et les chasses presques guerrières de Charlemagne et de Louis-le- Débonnaire (2).
De tous les peuples qui se livraient avec plaisir à l'exercice de la chasse, aucun ne s’y passionna autant que les Francs (3). Leurs rois possédaient, pour cet exercice un engouement légendaire; chaque page de notre histoire en fait foi.
C'est, dit-on, grâce à un gué qu’il trouva en poursuivant une bich?, que Clovis gagna sur Alaric la bataille de Vouillé.
Grégoire de Tours ‘4) nous rapporte cette autre oendee : &« Dagobert, poursuivant un cerf, vit la bête se réfugier dans la chapelle où se trouvait le tombeau
(1) Znstitution laïque.
(2) Cf Van Hasselt, Histoire des Belges, 1, 23.
(3) «& Vix ulla in terris natio quæ in arte Francis possit æquari » (Eginhard).
4) Histoire ecclésiastique des Francs, livre V, chapitre XIV.
SE des martyrs Denis et Rustique, et ses chiens s'arrêter comme frappés d'une force invisible; reconnaissant la puissance des saints, il leur fit construire à cet endroit même une basilique ».
L'histoire nous apprend encore que c'est au retour de la chasse que Frédégonde tua son mari; que Carloman, petit-fils de Charles-le-Chauve, mourut des suites d’une blessure reçue à la chasse et, enfin. que Childéric fut tué à la chasse par un de ses fidèles (1).
Si les rois francs se passionnaient ainsi pour la chasse, leurs sujets n'étaient pas moins ardents qu'eux pour cet exercice. Tous les historiens nous parlent, er: effet, de la chasse d'automne qui était, disent-ils, une véritable solennité chez les Francs (2). Leurs goûts guerriers, bien connus, trouvaient dans la chasse une image de la guerre et, comme on l’a dit, s'ils chassaient en guerriers, ils guerroyaient en chasseurs ; l'équipage des Francs était, en effet, le même pour le combat que pour la vénerie (3).
(1) Buffier, Histoire de France, liv. II, p. 36.
(2) Augustin Thierry, Récits des Temps Mérovingiens, Ferrécit;-p. 96.
(3) Le passage suivant nous en donne la preuve : «... Ceux qui obéirent à l'appel du margrave Sigulf vinrent au rendezvous, les uns à pied, les autres à cheval, avec leur armement habituel, c'est-à-dire en équipage de chasse, l’épieu à la main et la trompe ou le cornet en bandoulière... Les gens de Sigulf se mirent à poursuivre les Neustriens avec acharnement... Afin de s’exciter mutuellement à lacourse, ou pour accroître la terreur des fugitifs, ils sonnaient, en courant, de leurs trompes et de leurs cornets de chasse. Durant tout le jour, penché sur sur les rênes de son cheval qu'il pressait de l’éperon, Chlodowig entendit derrière lui le son du cor et les cris des chasseurs, qui le suivaient à la piste, comme un cerf lancé dans les bois. L'obscurité seule mit fin à cette chasse fantastique ».(Aug. Mhierry, op. cif., 2e récit, p. 110}
Les coutumes de cette époque devaient donc nécessairement se ressentir du goût désordonné que l'on avait pour la chasse. Ainsi, une fois, pour un cor de chasse qu'il avait perdu, le roi Gontran fit mettre plusieurs hommes libres à la torture. Une autre fois, ce même roi, chassant dans la forêt de Vassac, aperçoit les traces d’un buffle que l’on avait tué; il fait appeler le garde de la forêt et le questionne sur l'auteur de ce délit; le garde accuse Chundon, chambellan. du roi. Le roi les fait aussitôt arrêter tous deux et conduire en prison. Chundon, ayant nié l'accusation et donné, à cause de son grand âge, son neveu pour champion, ce dernier en vient aux mains avec le garde et ils se tuent réciproquement. Chundon, pour se soustraire à la punition due à ceux qui, s'étant voulu purger par le duel, y avaient été vaincus, se réfugie dans l’église de Saint-Marcel; mais, ayant été arrêté avant qu'il eût touché la porte de cette église, il fut lapidé (1).
Nous ne jugeons pas inutile d’insister sur cette anecdote, car elle est de la plus haute importance. Tout d'abord, elle nous relate le premier duel judiciaire connu. De plus, au point de vue qui nous intéresse, c'est le seul passage, où, sous les rois de la première race, est mentionnée expressément l'existence des forêts; forêts qui, ainsi que nous le verrons dans la suite, se développeront davantage encore sous les rois de la seconde race, pour enfin s'étendre et devenir le droit commun sous la féodalité.
(1) Grégoire de Tours, op. cit., liv.«X, chap. 10; David Hoüard, Anciennes lois des Français conservées dans les coutumes anglaïses, 1. II, p. 147: Aug. Thierry, =ophoit., rerrécit,
QT ta pros: