INTRODUCTION
Si l'on étudie la vie économique et sociale des peuples, on voit qu'aux origines du monde les sociétés humaines n'étaient que bien peu supérieures aux sociétés animales. Elles n'étaient guère, on peut le dire, que des réunions d'animaux humains fondées sur la communauté de sang ou même sur la simple présomption de ce lien. Aussi, primitivement, la famille fut-elle peu complexe ; puis, petit à petit, plusieurs familles se réunirent et formèrent des clans, des tribus ; l'ensemble de plusieurs clans constitua une peuplade.Mais chaque groupement, quelle que füt son importance, avait toujours pour base le lien du sang. 1
Ces hommes primitifs étaient nomades ; ils n'avaient que des abris passagers et naturels,tels que les rochers, les arbres ou des huttes de feuillage, et ils en changeaient fréquemment sous l'impulsion de la crainte ou
(1) Cf. P. Huvelin, Cours d'Economie et de législation rurales.
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des nécessités du moment. Ces peuples avaient, en effet à se défendre contre les attaques des bêtes féroces et même de leurs semblables ; ils avaient aussi à se nourrir. Ce fut donc dans un but primitif de défense. qu'ils tuaient les animaux sauvages dont le voisinage les inquiétait . puis, la faim les poussa à se nourrir de leur chair, comme la souffrance du froid leur suscita l'idée de se couvrir de leurs dépouilles. De la peau des animaux tués ils se faisaient aussi des tentes ; ils fabriquaient des massues avec les os de ces bêtes et des cordes d'arcavecleurs tendons ;lescornes leur servaient à confectionner de primitifs ustensiles ; ils tissaient leur crinière pour en faire des cordages et utilisaient même leur cervelle pour tanner le cuir et leurs sabots pour enfaire de la colle. Répondant ainsi aux besoins les plus impérieux de la nature, la chasse est donc aussi ancienne que l'humanité (1).
(1) La chasse apparut donc de suite comme méritoire eglorieuse; les premiers chasseurs sont des bienfaiteurs et des héros bien au-dessus du vulgaire, et les légendes de leurs exploits ont traversé les âges. La chasse fut même divinisée dans la théologie païenne ; Diane et Apollon étaient les patrons des chasseurs, parce qu'ils passaient pour avoir inventé l’art de dresser les chiens ; les plus nobles exploits d'Hercule furent ceux qu'il accomplit comme chasseur, lorsqu'il vainquit le sanglier d'Ervmanthe, l’hydre de Lerne et le lion de Némée. Appien d'Anazarbe fait honneur aux Centaures de l'invention de la chasse et reconnaît Persée comme le premier chasseur. « Porté, dit-il, sur les ailes rapides dont ses pieds étaient armés, il saisissait de ses mains les lièvres, les chèvres sauvages, les daims légers, les oryx ; il arrêtait les cerfs mêmes par le bois orgueilleux qui couronne leur tête. » Castor montra l'art de poursuivre à cheval les animaux sauvages ; armé d’un javelot, il les poursuivait sur son coursier rapide et les forçait dans la forêt. Le Lacédémonien Pollux, fils de Jupiter, fut le premier
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Cependant, dans cette lutte continue, l'homme primitif, obéissant à la loi naturelle du moindre effort, cherchait à s'épargner la difficulté et la fatigue; il en vint donc à s'attaquer aux animaux inoffensifs, dont les dépouilles lui étaient dela même utilité. Mais ce n'était pas-uniquement, avons-nous. dit, contre les bêtes sauvages que les hommes eurent primitivement à lutter, mais aussi contre leurs semblables. Par. conséquent, lorsqu'ils ne chassaient pas, ils guerroyaient; et comme, pendant ce temps, 1ls n'avaient pas le loisir de capturer des animaux pour subvenir à leuralimentation,la guerre devint pour eux, par nécessité, une chasse, et, l'ennemi tué, ils le mangeaient. On peut trouver là, semble-t-il, une des origines des peuples anthropophages (1).
qui terrassa les bêtes sauvages avec le secours des chiens. Hippolyte enseigna aux humains l'art de tendre des toiles et des rets. L’illustre fille de Schœænée, cette Atalante qui frappa d’un trait mortel le sanglier de Calydon, inventa les flèches ailées qui donnent le trépas aux animaux des forêts. Longtemps avant tous les autres, Orion imagina les embûches nocturnes et cette chasse furtive où l’on surprend le gibier au milieu des ténèbres. Les inventeurs des principaux engins de chasse étaient donc tous rangés au nombre des dieux et avaient leurs autels en Grèce comme à Rome.
Les Gaulois aussi avaient leurs divinitéset leurs rites relatifs àla chasse. C'est ainsi que la forêt des Ardennes paraît avoir été consacrée à la déesse de la chasse, Arduinna où Arduenna, à laquelle était célébré un culte singulier (V. Van Hasselt, Histoire des Belges, t. I, p. 65). A côté d'Arduinna il y avait aussi Cernunnos, dont on a fait le dieu de la chasseet qui était représenté sous la forme d’un jeune homme avec une tête de cerf.
elles étaient les principales divinités vénérées par les peuples primitifs.
(1) Actuellement encore les peuples anthropophages sont ceux qui n’ont comme uniques occupations que la chasse et la guerre.
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Voyons,maintenant,quelles répercussions ce mode de vie pouvait avoir sur les relations économiques et juri-diques dés hommes qui le pratiquaient.
Le trait caractéristique de cette époque parait être l'absolue dépendance de l'homme de Ja nature : il en était l'esclave. Des alternatives forcées d'abondance et de disette s'ensuivaient donc pour lui; ce qui, semblet-il, aurait dû l’amener à des idées de prévoyance, à la constitution d'un capital. Mais il n'en était rien, ces peuplades restaient inertes et apathiques; elles se gorgeaient pendant l'abondance et mouraient dé faim dans la disette. Elles ne connaissaient pas le capital, sinon sous la forme d'armes et encore très primitives, Un autre trait qui devait aussi caractériser les peuples chasseurs était l'absence totale de division du travail; tous les hommes remplissaient les mêmes fonctions, tous étaient sur le même pied, aucune solidarité sociale n'apparaissait entre eux. À l'intérieur d’un clan, le niveau intellectuel était identique entre tous les membres et, mème dans leurs formes physiques, tous se ressemblaient tellement, dit Humboldt, que le tatouage seul les distinguait des uns des autres ; à peine y avaitil des physionomies de tribus.
Ces deux traits que nous venons d'esquisser devaient exercer une grande influence sur les rapports des hommes entre eux; leur religion, leur morale et leur droit étaient nécessairement empreints de fatalisme, à cause de leur étroits dépendance de Ia nature. Le droit spécialement en portait la marque; c'est ainsi que l'on ne voyait aucune restriction à l'exercice de la chasse, le droit la protégeait plutôt. Peu à peu, en effet, on voyait germer l’idée d'un droit de propriété
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CRSORGNTE VEN pour les armes et pour le gibier tué; le chasseur devenait propriétaire de ce dernier, parce qu'il s'en était le premier emparé.
Dés le début des sociétés apparut donc déjà une théorie juridique, celle de l'occupation. La propriété d'une chose qui n'appartenait à personne s'acquérait par l'occupation (1). Il y avait occupation d’un objet, lorsque celui qui s'en emparait avait l'intention de l'acquérir ; ce principe était, on le voit, depuis bien longtemps reconnu avant que d'être inscrit dans une loi positive, la loi romaine. A l’origine donc, tout était en commun, C'était ce que l’on a appelé la communauté négative ; chacun pouvait jouir, user de toutes choses, mais elles n'appartenaient à personne exclusivement. Seule, l'occupation les faisait sortir de cette indivision générale et entrer dans un domaine particulier de propriété. Or les animaux sauvages faisaient partie de cette vaste communauté et, nécessairement, pour faire face aux besoins dont nous avons parlé plus haut, ils durent être les choses qui, les premières, furent occupées par les hommes.
Cette faculté de s'emparer du gibier n'était, nous l'avons vu, sujette à aucune restriction, Soit quant au mode d'exercice, soit relativement aux personnes, aux lieux et au temps. Il en fut ainsi pendant fort longtemps, mais, peu à peu, les peuples chasseurs se transformèrent en peuples pasteurs.
Voyant, en effet, leur nombre augmenter sans cesse,
(1) Pour les diverses théories sur le fondement du droit du premier occupant, V. Piat, De l'occupation en droit romain, p.3ets.