‹ Essai Historique sur la Signification Primitive de la Sainte-CèneChapitre 13 sur 40 · LA VALEUR DU RÉCIT DE LUC · texte numérisé non relu

LA VALEUR DU RÉCIT DE LUC

que le récit primitif disait du pain. Cependant cette hypothèse se heurte à la même objection que la précédente : il ne serait fait aucune allusion ni à la bénédiction ni à la fraction du pain.

Non, Luc XXII, 14-18 ne se suffit pas à lui-même et ne constitue pas un récit complet de la cène.

Nous croyons plutôt que les versets 15 et 16 sont des doublets des versets suivants, 17 et 18. Le parallélisme est frappant entre les versets 16 et 18. Le verset 16 ne serait autre chose que le verset 18, mais modifié par un auteur convaincu que le dernier repas du Christ était un repas pascal. Luc se sera trouvé en présence de deux documents, l’un dominé par lidée que la cène avait été célébrée le 14 Nisan second soir (premier soir du 15), et contenant entre autres les versets 15 et 16 (introduction d’un récit de la cène), — lautre qui ne faisait aucune allusion au repas pascal et où se lisaient les versets 17 à (usque ad) 19}.

Comme lui-même partageait le point de vue de l’auteur des versets 15 et 16, il aura pris ces versets comme introduction.

Mais cela ne peut infirmer la thèse que les versets 17, 18 et 19° représentent la tradition la plus digne de confiance.

Hexr: Monnier écrit encore ! : «Dans les milieux judéo-chrétiens, elle [la cène] a été souvent considérée comme le prolongement de la Pâque juive. De là l’interprétation de la cène dans la liturgie de la Didache. Le récit de Luc a la même origine. » Par conséquent — c’est toujours le même auteur qui parle — il n’y aurait rien à prendre dans Luc, «étant donné son caractère judéo-chrétien » ?.

ho ESSAI HISTORIQUE SUR LA SAINTE-CÈNE

Remarquons d’abord que dans la Didachée il n’y a aucune allusion, si lointaine soit-elle, à la Pâque. Rien ne donne à penser que dans les milieux où cet écrit a vu le jour, la cène était considérée « comme le prolongement de la Pâque juive ».

Ce peut être le cas, ce l’est vraisemblablement, pour les versets 15 et 16 de Luc. Mais les versets 17 à r9?, comme nous l’avons vu, se distinguent nettement de ceux-là. Ils ne semblent avoir été influencés par aucune idée théologique judéo-chrétienne ou paulinienneï. Ils représentent la tradition la plus indépendante que nous ayons.

Du reste, si lon prétend qu’il n’y a rien à prendre dans Luc «étant donné son caractère judéo-chrétien », il est tout aussi légitime de dire : «il n’y a rien à prendre dans Paul ni dans Marc », étant donné leur caractère pagano-chrétien (paulinien). »

Nous tomberions ainsi logiquement dans le scepticisme de Ercanorx. Nous croyons qu’il est possible d’y échapper, parce que nous possédons vraisemblablement une source originale, indépendante, les versets 17 à

19° de Luc.

1 Loisy pense (£. S. II, p. 539) que la formule « ceci est mon corps » (qui pour lui, on se le rappelle, appartient au texte primitif de Luc, représenté par le manuscrit de Cambridge, D), provient de la tradition paulinienne, parce qu’ « elle n’est pas sur le même plan que ce qui est dit du vin à boire dans le royaume des cieux ».

S’il en était ainsi, pourquoi l’auteur ne l’aurait-il pas fait suivre de la formule relative au sang ? Si toutes deux appartiennent à une même tradition (la tradition paulinienne), elles ne se conçoivent pas l’une sans l’autre ; l’on ne voit pas la raison pour laquelle elles n’auraient pas été reproduites toutes deux. Si la première seule a été conservée, c’est que son origine est autre. Enfin, nous aurons encore l’occasion de montrer qu’il y a un rapport étroit entre la déclaration eschatologique et la parole : «ceci est mon corps ».

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