LA VALEUR DU RÉCIT DE LUC
2. Remarquons, en outre, que Luc se met en opposition avec la tradition de Marc (et celle de Paul). Pour le faire, il fallait qu’il eût de solides raisons.
3. SCHWEITZER a fort bien montré !, nous semble-til, que l’on a cherché, poursuivi « l’égalisation » (Gleichbildung) des formules pour les deux actes. C’est un développement liturgique qui se comprend parfaitement. Ici, nous avons affaire à deux formules totalement différentes.
4. Luc, avons-nous vu, place la coupe avant le pain. Cet ordre semble confirmé par un verset de la re épitre aux Corinthiens ? : «la coupe de bénédiction. ; le pain que nous rompons » (rù motpioy Tñc Edo yiag. 5 roy &prov 0v x}ouev). Îl l’est, en tout cas, par la Didache 3, où nous lisons ces mots : « Voici comment vous rendrez grâces : d’abord pour la coupe :... » (oütuc ebyapiornoure mowrov rep rod rornpiou). Or, d’après les meilleurs juges, ce document remonterait à une haute antiquité. Jean Révizze a pu dire à son sujet : « Sous la forme où nous la possédons [la Didaché|, elle doit remonter aux abords de l’an 100 #; elle a, surtout dans ses parties les plus anciennes, un parfum du terroir chrétien primitif, comme il ne s’en trouve guère que dans les meilleurs éléments des évangiles synoptiques. Aucune influence de lesprit grec, aucune déformation sous l’action d’un système théologique, rabbinique ou alexandrin. S'il y a chance de trouver une attestation de la pratique eucharistique dans les communautés galiléennes du If siècle, c’est
1 P.5o ets.
2 X, 16. Jon. Weiss, Schr. I, p. 509.
8 Chap. IX. Voir : Paur Sagatier, La Didachè ou l'Enseignement des douze apôtres. (Thèse). Paris, 1885. P. 19, 54-56, 99-115.
4 M. GocueL (Euch., p. 230) se range à cet avis en rappelant que cette date approximative est celle de la compilation des diverses sour-
ces.
ici !...... [Les prières eucharistiques] sont certainement parmi les morceaux les plus anciens de la Didaché?. »
Et Pauz Saparier : « Nous n’hésitons pas à faire remonter la Didachè au milieu du premier siècle, avant les grandes courses missionnaires de Paul 5... Nous voyons dans la Didachè le premier anneau de la chaîne historique, qui pourra servir à reconstituer l’histoire de la Sainte-Cène.… » ‘
5. Pour la plupart des auteurs — sinon pour tous — qui admettent la leçon courante du texte de Luc, ce texte serait, dans sa seconde partie (versets 19-20), précisément celle qui manque dans le manuscrit de Cambridge, emprunté à Paul (1 Corinthiens XI, 24 à 25*) et à Marc (XIV, 24, seulement les mots : « répandu pour plusieurs », +ù éxyuwômevoy drèp ro AY).
A. ScHweITzer lui-même, qui a commencé par dire : « La leçon du codex D est un produit de la réflexion » *, dit quelques pages plus loin, en parlant de la leçon courante : « La relation de Luc est un pur produit littéraire (ein rein litterarisches Produkt) » 5. Nous le pensons aussi. Et c’est justement là l’une des principales raisons qui nous ont fait adopter la leçon du manuscrit de Cambridge.
Il n’est pas difficile de voir que nous nous trouvons en présence de deux traditions (et les adversaires de notre thèse le reconnaissent), que l’on a cherché à
OMC Sn 10 2 Id., p. 51.
4 Id. p. 110, cf. p. 113. Voir SpirrA, 0. c., p. 245, 261, 262. Von ver Gorz : Das Gebet in der ältesten Christenheit, Leipzig. Hinrich, 1901, p. 208. ANDERSEN, 0. c., p. 62.
Pour une bibliographie plus complète, relative à la Didaché, nous renvoyons au livre de PAUL SABATIER, P. 11-138.
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üsser l’une dans l’autre, sans y réussir complètement. Et ceci est un point important à noter.
Mais, puisque de l’avis de tous ou presque tous !, ces versets 19?-20 proviendraient d’un emprunt fait à Paul et à Marc, la conclusion ne s’impose-t-elle pas, à supposer même que nous ayons tort de considérer le texte du manuscrit de Cambridge comme le texte original de Luc, qu’il y a dans cet évangile une tradition qui ne concorde pas avec celle de Marc, pas plus qu'avec celle de Paul, que nous avons dans cet évangile deux traditions presque juxtaposées et qui ne présentent entre elles que peu de ressemblances ?
Or, la suite de notre étude montrera encore surabondamment que la tradition représentée par les versets 14 à 19°, est celle où se fait le moins sentir l'influence d'idées théologiques étrangères à la pensée du Christ, celle qui par conséquent se trouve être la plus conforme à la réalité ?.
Nous disons : « où se fait le moins sentir », et non : «où ne se fait pas sentir ». D'abord cela est plus sage, puisqu’en une telle matière l’on ne peut prétendre à une certitude absolue, mathématique. Et si cela peut contribuer à nous rendre modestes, en nous rappelant les limites imposées à notre savoir, ce ne sera pas un mal.
De plus, cette influence est manifeste aux versets 15
1 R. ScHÆFER, p. 191 et s., se tient sur la réserve.
LICHTENSTEIN, p. 14, ne pense pas que le passage vienne de 1 Corinthiens.
2Au moment d'envoyer ces pages à l'impression, nous sommes heureux de pouvoir citer encore l'opinion de G. FurriQuer dans : Sources des Évangiles. Genève, Kündig. Paris, Fischbacher. 1911. Pour ce critique (p. 140-141), le récit primitif se reconstitue par la suppression des termes de Paul : « rompu pour vous » (interprétation dogmatique) et « faites ceci en mémoire de moi » (ordonnance ecclésiastique de la répétition). Nous donnons plus loin les raisons pour lesquelles la parole « cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang » nous paraît être aussi une « interprétation dogmatique ».
et 16 : « J’ai ardemment désiré manger cette Pâque avec vous, avant de souffrir ; car je vous dis que je n’en mangerai plus, jusqu’à ce qu’elle s’accomplisse dans le Royaume de Dieu »!.
Henri: Monnier ? estime que « Luc XXII, 14-18 se suffit à lui-même et constitue un récit complet de la Sainte- Cène ». Nous ne le pensons pas. Les versets 17 et 18 ne sont pas du tout sur le même plan que les versets 13 et 16. Ceux-ci servent d'introduction. Il n’est fait aucune mention du pain ; il s’agit non du pain, mais de la Päâque : « manger la Pâque » (r0 ricya œoayetv), et «manger la Pâque » c’est manger l’agneau pascal. Il n’est question ni de la bénédiction ni de la fraction du pain. Cela paraît étrange, quand on songe que dès le début, au contraire, c’est la fraction du pain qui semble avoir été le centre, l’élément important du repas ; certains textes nous parlent de la fraction du pain, sans mentionner la coupe, mais si nous ne faisons erreur, la bénédiction de la coupe n’est jamais mentionnée seule.
L'hypothèse d’AnpEeRsEN * est plus ingénieuse. Celuici suppose que le verset 15 actuel dit de la Pâque ce
1 Signalons l'hypothèse de Burkirr et Brooke relative à ces versets (Saint-Lulce XXII, 15-16, what is the general meaning ? The Journal of theol. stud. 1908. July. p. 569-572). D’après ces théologiens, ils confirmeraient la tradition johannique. Ils signifieraient que Jésus a vivement désiré manger la Pâque, mais qu’il n’a pas pu réaliser ce désir, que par conséquent c’est le 14 Nisan, premier soir que le repas a eu lieu. Harnack (T'heol. Litztg. 1909, col. 49) est disposé à admettre cette ingénieuse hypothèse. Elle mérite assurément d’être examinée de près. Il se pourrait que primitivement les paroles en question aient eu le sens que leur attribuent Burxirr et Brooke. Il faut alors supposer qu’elles ont été légèrement modifiées, que tout au moins un &v est tombé après éxefüunca, qui donnait le sens de : J'aurais désiré (mais ce désir ne se réalisera pas). Pour le rédacteur, elles semblent bel et bien avoir eu le sens qu’on leur a attribué jusqu'à maintenant.