SPA
1P.71ets. À ajouter M. Gocuez (et bien entendu, pour ne citer que ces noms-là), Æuch., p. 101 et s., quiest, cependant, moins catégorique que la plupart des auteurs cités : « Il est infiniment probable — nous ne disons pas certain... — ».
9 Chap. II, $ r.
10 Fonder un rite qui rappellerait sa mort sacrificielle.…, qui lui sera peut-être épargnée !
On nous excusera d’en appeler pour la troisième fois à l’attitude de Jésus à Gethsémané ; la répétition n’est qu’apparente, puisque l'argument porte chaque fois sur un point particulier, A la page 122,
rite» l'humilité de Jésus : Jésus était trop humble pour instituer un rite «en mémoire de lui». Nous avouons que cet argument ne nous paraît pas très solide, puisqu’il est incontestable que durant sa carrière, le Christ a eu le sentiment de sa supériorité tout en restant humble f.
Voici plutôt ce que nous dirions.
Comment Jésus qui jamais, pendant son ministère, n'avait donné d’ordres au sujet de la constitution d’une société qui se réclamerait de lui, aurait, à la dernière heure, créé un rite ? ?
Créer un rite! Une telle détermination ne peut être spontanée ; elle est le produit de la réflexion. Jésus ne l'aurait prise qu'après s’être demandé : Est-il, oui ou non, utile de créer un rite ? — et si oui, quel rite créer ? Ces questions étaient trop graves pour qu’il ne s’y arrêtât pas. Ne devait-il pas peser le pour et le contre, considérer attentivement les avantages et les désavantages ? Et dans ce cas ne se fût-il pas expliqué clairement aux siens ? N’aurait-il pas donné des instructions précises ? Nul ne niera que ces explications et ces instructions font totalement défaut, et, de plus, qu’il est difficile de se représenter Jésus préparant à l’avance l’entretien du dernier souper, pour faire de cet entretien la cérémonie initiale d’un nouveau rite ! Nous reconnaissons là l’esprit du prêtre, non l'esprit du prophète.
Les paroles : «Je ne boirai plus du fruit de la vigne,
il s’agit de montrer que Jésus ne s’est pas donné pour le fondateur d’une nouvelle alliance ; à la page 137, qu’il n’a pas attribué à sa mort la valeur d’un sacrifice d'alliance ou d’expiation.
1 Cf. CLEMEN, p. 31.
2 C£. SpirrA, p. 288.
M. GoGuez, Æuch., p. 102, dit exactement la même chose: « Jamais il ne paraît s’être préoccupé de ce que serait la vie de ses disciples après sa mort. La pensée d’une cène que les disciples devraient répéter constituerait à ce point de vue une exception. »
jusqu’à ce que vienne le Royaume de Dieu», et : «Ceci est mon corps», sont, on le sent, l’œuvre du moment même, le jaillissement spontané d’une âme, ce qui exclut de la part du Christ la volonté fermement arrêtée à l'avance d’instituer un rite.
Signalons encore le caractère d’indétermination de «ceci» (roùro), dans la phrase : « Faites cect en mémoire de moi» (roûro motte els Tv éAy dvéuynoiv). « Faites ceci», mais quoi, que faut-il faire ? Rompre le pain et le distribuer sans plus, ou le rompre et le distribuer en répétant les paroles : «Ceci est mon corps pour vous»? Prendre la coupe et la faire circuler sans plus, ou accomplir ces deux actes en prononçant les paroles : «Ceci est la coupe de la nouvelle alliance en mon sang »? Lurxer ! et SCHLEIERMACHER ? ont déjà fait cette observation.
Ce caractère d’indétermination nous semble confirmer notre thèse. Ce n’est pas ainsi qu’on fonde un rite!
I y a plus : il est tout naturel que Jésus donne à ses disciples des ordres précis concernant leur vie morale et religieuse : « Aimez vos ennemis ; ne vous inquiétez pas ; ne jugez pas... », car la mise en pratique de ces commandements est l’œuvre même de la personnalité : l’homme doit se vaincre lui-même pour aimer ses enne-
1 De capt. babyl. Eccl. E. A. opp. lat. var. arg. V, 28: « ce n’est pas qu’ils pèchent contre le Christ ceux qui ne font usage que d’une seule espèce, puisque le Christ n’a donné d’ordre au sujet d’aucune, mais qu’il a laissé chacun libre, en disant : toutes les fois que vous ferez cela, c’est en mémoire de moi que vous le ferez » (non quod peccent in Christum, qui una specie autuntur, cum Christus non præceperit ulla uti, sed arbitrio cujuslibet reliquit, dicens : quotiescumque hoc feceritis, in mei memoriam factetis). Cité par Gœrz, p. 121.
% « Quelques-uns de nos récits ne contiennent aucun ordre semblable (Matthieu XXVI, 26-28; Marc XIV, 22-24), et dans les autres, il n’est exprimé que d’une façon indéterminée (nur unbestimmt ausgedrückt, Luc XXII, 19-20, 1 Cor. XI, 24-25). » Der christliche Glaube. II. 6e édit. Berlin, Reimer, 1884, p. 372 ($ 139).
mis, et ce n’est pas sans lutte intérieure qu’il apprend à ne pas s'inquiéter. La valeur morale de ses actes réside dans cette lutte, dans l’exercice de sa personnalité. Les ordres du Christ sont autant d’appels à l'exercice libre des facultés individuelles.
Mais qui ne voit qu’un ordre tel que le « Faites ceci en mémoire de moi » peut être accompli machinalement, par habitude, par routine ? La porte est dès lors ouverte à la piété formaliste qui confère à l’accomplissement du rite une valeur propre, indépendamment des sentiments de celui qui Paccomplit. C’est ce qui n’a pas manqué de se produire. Le révélateur par excellence et le réalisateur de la Religion de l'Esprit aurait-il pu prescrire un service rituel déterminé, rattacher le souvenir de sa mort à un acte extérieur et cérémoniel, lui qui toute sa vie n’avait fait appel qu’à la conscience de l'individu ?
Il est inconcevable que clairvoyant comme il l'était, il ait laissé aux siens l’ordre de répéter ce qu’il venait de faire ; il connaissait trop la créature humaine, il était trop fin psychologue pour ne pas savoir — l’histoire d'Israël ne lui donnait-elle pas, du reste, cet enseignement ? — que ce rite qui, dans sa pensée, n’eût été évidemment qu’un symbole, aurait bientôt dévié de sa signification première, et qu’en peu de temps, l’homme ne cherchant plus sous la forme l'esprit, serait devenu l’esclave de la forme. Il attachait si peu d'importance aux cérémonies extérieures ! Tous ses efforts ne tendaient-ils pas à éntérioriser la religion, à la ramener de la périphérie au centre vital de la conscience humaine ?
Le terrain sur lequel se tenait Jésus n’était pas celui du prêtre, du scribe, du légiste. Le Christ frappait au sanctuaire le plus intime de l’homme.
Son enseignement n’était pas théorique ; il allait droit à l’âme, prenait possession de cette âme, dont il devenait dès lors le principe de vie.
Si plus tard les siens agissent en « hommes nouveaux », ce n’est pas parce qu’il leur a donné un code de morale supérieur, mais parce que lui-même par sa vie, son exemple, son esprit créateur, s’était communiqué et se communiquait à eux. La signification de la cène est d’une valeur religieuse et morale incomparable : « Je suis toujours avec vous ; en moi restez unis. »
Comme toujours, Jésus s’adresse au cœur, à l’âme, à la conscience. Il prend place au centre même de la personnalité. Ce dont il se préoccupe avant tout, c’est de créer dans l’âme des siens une conviction que rien n’ébranlera, la conviction qu’il vivra à jamais, qu’en lui ils pourront communier, fraterniser. Le « Faites ceci en mémoire de moi » serait incapable de créer cette conviction et ce sentiment de fraternité. Ce qui les crée, c’est le Christ lui-même agissant dans les âmes. Ce sont ces âmes, ces cœurs qu'il importe de gagner. Alors d'eux-mêmes les disciples se réuniront en des repas communs, parce qu'ils se sentiront frères, communieront avec le Christ, parce qu’au fond d’eux-mêmes, comme un écho prolongé indéfiniment, ils percevront le doux et réconfortant : « Je suis là ! »
Quand on se place au point de vue qui fut celui de Jésus pendant toute la durée de son ministère, il faut reconnaître qu'il devait fort peu se préoccuper de la répétition de l’acte comme tel. Cette répétition n’opérerait aucun changement dans l'individu. Agir sur celui-ci, voilà le but du Maître, créer un état d’âme, une conviction, un sentiment, et de telle sorte que l'individu n'oublie Jamais cette heure bénie, et que le souvenir même de cette heure agisse sans cesse à nouveau comme une puissance créatrice.
C’est du dedans et non du dehors qu’il importe de juger la cène pour la comprendre et comprendre l’intention du Christ. On loublie trop souvent, et c’est pour
cela que l’on s’achoppe à l'alternative : ou institution et répétition de l’acte ; ou pas d'institution et pas de répétition.
CLEMEN se trompe lorsqu'il dit! : «Jésus connaissait la faiblesse de ses disciples, savait combien facilement ils pourraient l'oublier, s’il n’avait pas réalisé leurs espérances charnelles, et c’est pourquoi il devait choisir un événement aussi ordinaire, pour réveiller toujours à nouveau en eux son souvenir. » Si les disciples sont capables d’oublier leur Maître, parce qu’il n’a pas réalisé leurs espérances charnelles, c’est que leur âme n’a pas été touchée, c’est qu’ils n'ont pas compris l’œuvre de Jésus, et alors comment le simple fait d’obéir à l’ordre : « Faites ceci en mémoire de moi », pourrait-il les transformer ? Le souvenir sera un souvenir de tête, rien de plus. Nous tombons dans le ritualisme le plus plat, et l’on est en droit de se demander comment l’Église a pu se fonder. Elle reposerait dans ce cas sur la pratique d’un acte rituel, dont le but est de rappeler le souvenir d’un être dont on n’a compris ni la pensée, ni l’œuvre, ni la vie. C’est une base bien fragile, si fragile qu’elle ne peut en être une, car les disciples auraient, en effet, bientôt cessé de répéter une cérémonie qui n’était le produit d’aucune force vitale.
Tout autre est la situation, si, comme nous l’avons dit, le but de Jésus est d’unir les disciples entre eux et de se les attacher, de créer la conviction qu’il sera toujours là, et le sentiment de fraternité.
JüLIcHER estime que ce n’est pas pour obéir à un ordre du Maître, mais parce qu’ils en éprouvaient le besoin, que les apôtres et les premiers disciples ont créé ces repas fraternels qui étaient comme la répétition du dernier repas
avec le Christ. Et il a parfaitement raison. Seulement, il n’a pas suffisamment montré d’où provenait ce besoin, et c’est pourquoi son explication est incomplète; il lui enlève même tout fondement en disant : «Jésus n’a pas inculqué à ses disciples une importante leçon d’éthique chrétienne ? ». Pour lui, le Christ a simplement voulu faire comprendre aux siens que sa mort approchait, et qu’elle devait être pour eux une source de bénédiction *.
Mais ces prédictions ne suffisent pas à expliquer la répétition de la cène. JüLicHer tombe ainsi dans le même défaut que nous signalions tout à l’heure.
L’action du Christ sur les âmes des apôtres : voilà la clef du problème, l’explication du besoin qu’éprouvent les disciples de se réunir et de célébrer des repas fraternels".
Le savant théologien allemand a, en outre, le tort d’être trop catégorique, trop absolu dans ses conclusions. C’est ainsi qu'il écrit : «Jésus par ce repas n’a rien voulu faire pour une église à venir; il n’a rien institué, rien fondé. »
La même faute se retrouve dans tous les essais d’explication que l’on a tentés jusqu’à maintenant. La question est mal posée. Les uns disent: le Christ a institué un rite ; les autres: le Christ n’a rien institué.
3 P. 245 : ein wichtiges Stück christlicher Ethik eingeprägt.
3 Idem.
# Il y a donc pour nous un rapport étroit entre ces repas et ceux (y compris le dernier) du Christ avec les siens.
M. GocueL pense différemment : « La fraction du pain n’a probablement eu à l’origine aucun rapport avec le souvenir du Christ » (Æuch., p. 133). Certes, « le repas commun était la conséquence et en même temps l'expression concrète de la vie collective » (p. 131, cf. p. 133), mais cette vie collective et ces repas communs sont la continuation de la vie menée avec le Christ et des repas pris avec lui. Le Christ est au centre de cette vie collective. Son souvenir n’est donc pas étranger aux repas des premiers chrétiens. Ceci également contre Jon. HorrmanN, p. 94 ets.
En réalité, il ne s’agit pas pour Jésus d’instituer ou de ne pas instituer un rite: il s’agit de créer un état d’âme, créer la cellule, la monade primaire morale et religieuse, capable de vivre, de se développer en s’adaptant aux situations extérieures. C’est à cela qu’avaient tendu tous les efforts du Christ. Ce qu’a préparé une vie commune de plusieurs années, les paroles impressives et les actes du dernier souper l’achèvent. Et voilà pourquoi cet état d’âme est inséparable de ce repas et groupe les disciples autour d’une même table, où, dansle sentiment de la présence du Maître, ils renouvellent les bienfaisantes expériences de l’heure des adieux.
Peu à peu, sous l'influence du milieu ambiant, païen ou juif, et de la pensée théologique, ce repas de fraternité et de communion avec le Christ, perdit son caractère originel et ne fut plus qu’un acte rituel, ecclésiastique. Cette transformation se fait déjà sentir, nous l’avons vu, dans certains livres du Nouveau Testament.