‹ Essai Historique Sur Le Culte Des MartyrsChapitre 5 sur 7 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

La période que nous abordons n’est pas la moins intéressante dans ce rapide aperçu sur l’histoire du culte des saints. Admis par la presque unanimité de l'Eglise d'Orient, dominant tour à tour le peuple et l'empire, le bas et le haut clergé, il lui reste un dernier progrès à faire pour s’imposer comme dogme indiscutable dans l'Eglise catholique : Ce dernier progrès c’est la papauté qui le lui fera faire.

Dès le cinquième siècle Léon I” suitl’exemple donné et rend un culte public à saint Pierre ; il célèbre des veilles sur son tombeau: Cette adhésion d’un pape couvrant de son autorité le eulte des martyrs, donne une nouvelle foree à ces coutumes de l'Eglise. — A cette époque un nouvel élément vient encore augmenter la piété des fidèles, c’est le nombre infini de miracles qui s’accomplissent sur les tombeaux ou sur les reliques des martyrs". -— À mesure que le culte des saints se fortifiait, que le peuple chrétien leur attribuait une plus grande puissance, les servait avec plus de ferveur, il était naturel que les miracles devinssent plus nombreux et que les saints aussi se multipliassent. Le peuple, emporté par sa dévotion, cherche tous les jours de nouveaux personnages pour leur adresser ses prières; bientôt dans son zèle condamnable il porte sur les restes des premiers confesseurs de la foi une main sacrilége: on les arrache à leurs antiques sépultures — et c’est avec un douloureux étonnement qu'on découvre cette ordonnance dans le code Théodosien : Verno marly-

{ A Eutrope seulement on attribue un nombre prodigieux de miracles.

rem distrahat, nemo mercetur. — On en était donc venu, non-seulement à arracher à leur tombe les corps des martyrs, mais encore à en faire un trafic honteux — et si l'on songe qu’à cette époque il existait sous la Rome antique une vaste cité souterraine toute peuplée de sépultures chrétiennes, on comprendra combien il doit être à présent difficile de préciser la nature de ces tombeaux qui peuplent encore aujourd'hui les catacombes. Notre intention par ces paroles est simplement d'indiquer quelles conséquences devait avoir pour l'Eglise catholique le fanatisme des premiers siècles. Nous n’avors nullement à discuter l’autenthicité de telles ou tellesreliques proposées aujourd'hui à l’adoration de l'Eglise, mais nous tenons à constater les divisions qui scindent sur ce point l'Eglise catholique ellemême. Le fait seul que certaines des inscriptions gravées sur les tombeaux des catacombes romaines portent l’épigraphe D. M. «Diïs manibus,» suffirait pour autoriser des doutes sur leur chrétienté. — Et cette interprétation de D. M. par Diis manibus est admise par les auteurs catholiques eux-mêmes !. — Mais il y a un fait plus grave reconnu encore par le révérend père D. 3, Mabillon : all «est vrai, dit-il, que l’on trouve dans les cimetières des «chrétiens quantité d’inscriptionsidolâtres, que les Fidèles «arrachaient, commé je viens de le dire, de leurs sépul- «tures profanes pour enfermer les tombeaux de leurs «frères, mais ils gravaient quelquefois de l’autre côté de «la pierre l’épitaphe d'un chrétien ; de sorte qu’on lit sur «la même pierre des inscriptions de payens d’un côté, et «de chrétiens de l’autre ?.» Decette assertion nous croyons

1 Mabillon, Lettre d'Eusèbe à Théophile, p. 51, traduction de L. R. 314 pv 65:

pouvoir conclure avecautorité que les catacombes n'étaient pas une sépulture exclusivement réservée aux chrétiens. On nous objectera peut-être qu’il est impossible d'admettre que les chrétiens voulussent reposer à côté des païens, et que ceux-ci aient aussi consenti à permettre à ces hommes qu'ils haïssaient si profondément, de venir ensevelirleurs frères dansleurspropres souterrains. — Mais qu'on noublie pas une chose : c’est que devant la mort les Romains oubliaient tous leurs ressentiments, c'est que généralement ils permettaient aux chrétiens de venir chercher jusqu’au milieu du cirque les corps de leurs frères martyrs pour leur donner une sépulture honorable, — qui peut done nous affirmer qu'à un certain moment, les catacombes étant dans leur possession, ils aient vu le moindre inconvénient à y ensevelir leurs morts à côté de tombeaux chrétiens ? — Céux-ci, éloignés des souterrains pendant une période plus ou moins longue, ont trouvé à leur retour leur sanctuaire de mort envahi par les sépultures païennes : C’est alors que, ne pouvant transporter les corps de tous leursfrères ou rejeter au-dehors les tombeaux païens, ils ont forcément subi le voisinage de ces derniers et en sont peu à peu venus à se servir de leurs pierres tumulaires pour y graver du côté opposé, leurs propres inscriptions. Nous ne pouvions dans’notre étude laisser de côté cette question des catacombes de Rome qui, du reste, n’ont commencé à jouer dans le dogme du culte des saints un rôle important qu’à partir du dix-huitième siècle, et qui dans les premiers siècles ne paraissaient avoir inspiré aux chrétiens eux-mêmes qu’une espèce de terreur superstitieuse. «Lorsque j'étais jeune garçon et que je poursuivais mes études à Rome, dit saint Jérome, j'avais

coutume le dimanche d’aller avecdes compagnons de mon àge errer parmi les tombeaux des apôtres et des martyrs; nous descendions dans les galeries souterraines qui, bordées de chaque côté par les corps qu’on y a déposés, sont tellement ténébreuses qu'elles répondent exactement à ces paroles du prophète : «les vivants sont descendus aux enfers». Çà et là la lumière venant d’en haut temperait l’horreur de cette obscurité, mais c'était la faible jueur d’un étroit soupirail, et bientôt nous avions à chercher de nouveau notre chemin dans les ténèbres pareilles à celle dont le poète dit : e

«Horror ubique animos, simul ipsa silentia terrent!.»

«Avec le baptême de Constantin l’ère nouvelle dans «laquelle entre le christianisme, laisse subsister l'usage «d’enterrer les morts dans les cryptes sanctifiées par les «tombeaux des sacrificateurset des martyrs, et à ces grottes «funérairess’attache un sentiment de pieuse vénération qui «s’accroit avec les années» *; et finira par donner un caractère de sainteté à toutes les reliques qu’elle renferme. C’est dans ces catacombes qu’a lieu le culte public rendu à saint Pierre par Léon [‘', et c’est encore aux reliques tirées de ce sanctuaire que Fortunat et Grégoire le Grand, adressent leurs prières les plus ferventes. A l’époque où nous sommes arrivés, le culte des saints à peu près universeliement reconnu ne nous offre pourtant aucune trace de canonisation : Le cardinal Bona s'appuyant sur l'autorité très-contestable de Denys l’Aréopagite, affirme que les honneurs rendus aux martyrs étaient déjà une

{ L'’horreur aussi bieu que le silence y jettent l’épouvante de toutes parts (Virgile, Enéide). | ? Revue britannique, 4859 juin, p. 537.

canonisation: Cette opinion est complètément fausse : Pour porter un fidèle au nombre des saints, il suffisait de la demande du diocèse et de l’assentiment de son évêque : C’est le germe de la canonisation, si l’on veut, mais non Ja canonisation elle-même.

Restait au culte des martyrs à se faire reconnaitre et proclamer par les Conciles eux-mêmes: et ici la lutte fut longue et difficile. Le concile de Châlons est le premier qui consente à reconnaitre l’intercession des saints, mais son adhésion ne donne encore à ce culte aucune force de loi : Il va lutter du septième au quinzième siècle contre les conciles —- et pendant cette longue période, toujours puissant au sein de l'Eglise, il prend par degrés la forme définitive sous laquelle nous le connaissons : Rien d'aussi solennel que les cérémonies de ce culte déjà au onzième siècle. Les offrandes faites en l'honneur des saints ont perdu leur modestie primitive et nous sommes persuadés qu'on ne lira pas sans intérêt la description donnée par Ange Rocca” de ces oblations :

Le premier cardinal, dit-il, offre deux cierges assez grands ; le premier des orateurs ou bien un cardinal à la place de l’orateur, un cierge et deux tourterelles vivantes enfermées dans une corbeille dorée.

Le second cardinal offre deux pains très-grands, l'un doré, l’autre argenté ; un orateur ou quelqu’un à la place de l’orateur offre un autre cierge et deux colombes blanches vivantes enfermées dans une corbeille argentée.

1 Commentarium de sanctorum canonizatione, t. 1, p. 145.

Le troisième cardinal offre deux petits vases remplis de vin, l’un doré, l’autre argenté ; un orateur offre un troisième cierge et une corbeille de couleurs variées, remplie de toute espèce de petits oiseaux.

Cette description suffit pour nous donner une idée des cérémonies du culte catholique à cette époque. — A la fois grandiose et naïf, ami du merveilleux, il veut frapper les yeux en mème temps que l'imagination.

C’est à cette époque que prennent naissance les nombreux recueils de litanies, attribuées par les uns à Léon VIII, par les autres à Mamerton, düûs peut-être à plusieurs auteurs à la fois.

C’est encore à cette époque féconde que le culte de la vierge arrive à son apogée, et que la papauté, jalouse de tous les priviléges, finit par s’attribuer le droit de canonisation, consacrant ainsi par une cérémonie définitive ce culte des martyrs avec toutes ses conséquences. Mais ce n’est pas sans de vives et longues oppositions que les papes s’arrogent ce droit de canoniser les martyrs, ce n’est pas même sans beaucoup d’hésitations de leur part.

En 1160, Alexandre [IE, dans la bulle qui met Edouard d'Angleterre au nombre des saints nedissimule pas qu’une décision si difficile et sisublime, ne peut, d’après l'usage, être rendue que par les conciles solennels *.

Déjà près de cent ans avant lui, Urbain II (1082) prié par l'abbé Bénédictus Kemperlegiensis de canoniser un nommé Gorlesius, refuse de le faire, disant qu'il n'en a pas le pouvoir, «non enim sanctorum quernque debere canonibus admiscere, nisi el lestes adsinl qui ejus miracula visa

suis oculis allestentur el plenariæ synodi firmentur consensu. »

! Cherubini bullarium romanum, 4. Y, p. 61.

Néanmoins, le premier exemple de canonisation par un pape, date de 865: Nicolas I‘ dès cette époque, a mis l’évêque Ansgarius au nombre des saints *.

Entre Urbain I et Alexandre III, en 1145 le pape Eugène Il, l'ami de saint Bernard, tout en canonisant l’empereur Henri V, remarque hautement que « de telles «demandes n’ont coutume d’être admises que dans les « conciles généraux (Launoius)*. »

Ainsi c’est en violantla règle que les papes Alexandre Il et Eugène II la reconnaissent franchement. Mais en 1150 le célèbre Innocent III dans la bulle de eanonisation de l’impératrice Cunégonde affirme d’une manière catégorique que seuls les papes ont le droit de reconnaître les saints, parce qu'ils sont les successeurs de saint Pierre et les vicaires de Jésus-Christ:

L'opposition des conciles disparait insensiblement , et c’est ainsi que de cetie vénération touchante de l'Eglise primitive pour ses martyrs, est né le culte qui a pris dans l'Eglise catholique une place si prépondérante.

1 Herzog, Real Encyclopedie Kanonisation.

2 Launoi Epist., V, p. 27.

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