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Mais ces avertissements en vain répétés n'ont produit sur le peuple chrétien aucun effet; et le culte des saints va faire tous les jours de nouveaux et plus rapides progrès. Jusqu'à cette époque, nous l'avons vu, les pères ont combattu de toutes leurs forces l’adoration des martyrs ; C’est le peuple qui malgré tous les efforts de ses conducteurs spirituels a favorisé les progrès d’un eulte qui flattait ses croyances et ses souvenirs les plus chers : Quand la multitude emportée par un sentiment s’y abandonne tout entière que peuvent les avertissements de quelques hommes isolés ? les idées marchent rapides et surtout les idées religieuses ; Aussi quelques années suffisent pour que ce culte des martyrs opposé dans son principe à l'esprit du Christianisme, combattu par les pères, raillé parles ennemis de l'Eglise, après avoir été l’apanage du peuple, franchisse toute l'échelle de la
société et vienne soumettre à son autorité la cour d'Orient . elle-même. Augustin peut nous affirmer qu'on ne rendait à son époque encore aucun culte aux martyrs, qu’on ne leur offrait aucun sacrifice, qu’on ne leur adressait aucune prière dans les lieux publics : il est néanmoins un fait qui nous frappe sous le règne du plus grand des empereurs d'Orient : c’est la tendance générale partagée par l’empereur lui-même à une vénération outrée des reliques des martyrs. Une splendide église consacrée aux apôtres nous aiteste encore aujourd’hui avec quelle magnificence il savait manifester son zèle, et quoiqu’on en veuille dire, c’est bien une espèce de culte que rend à la mémoire des apôtres le premier empereur qui porta sur le trône la religion du Christ. N'est-ce pas une influence mystérieuse qu'il attribue à ces tombeaux des apôtres qui sont venus orner son église, quand sur son lit de mort il ordomne qu’on dépose sa dépouille mortelle à côté de cestombeaux comme Si leur contact devait augmentersa sainteté? Si ce n’est pas là un culte réel, c’est plus que dela vénération, on en conviendra: Constantin, d’ailleurs, avait déjà une foi véritable dans le pouvoir des reliques; nous pouvons l’affirmer si, laissant de côté la légende, nous recueillons dans l’histoire de sa vie ce fait si curieux, qu’il ne marchait au combat qu'avec un talisman tout puissant, un clou dela vraie croix planté dans son casque. Que cet acte frappant soit dû aux prières de l’impératrice mère qui venait de découvrir miraculeusement l'instrument de supplice de Jésus-Christ, toujours est-il que Constantin s’y est prêté au risque d’encourir les blâmes sévères des directeurs de l'Eglise. N’estil pas naturel d’en conclure que le culte des reliques, dont la marche esttoujours parallèle à celle du culte des martyrs,
a fait à cette époque les progrès les plus considérables ? Si toutse tient et s’enchaine dans l’histoire, si le fait d’aujourd’hui a sa raison d’être dans le fait d'hier, comment expliquer linvasion soudaine d’un culte nouveau dans tout l'empire d'Orient, si l’on refuse d’en reconnaitre les progrès lents peut-être, mais continus, attestés par des faits certains. Constantin accueille avec enthousiasine un fragment de la vraie croix découverte par Hélène à Jérusalem; il prend un des prétendus clous de supplice du Christ et l’attache à son casque comme uneamulette protectrice; non content d’élever une splendide église en l’honneur des apôtres il veut partager la paix et la sainteté de leur tombeau: n’y a-t-il pas là autant de preuves pour affirmer que, si une pareille vénération n’est pas encore le vrai culte, elle y touche de bien près et portera demain ses conséquences logiques ? Constantin meurt, et Constance est à peine sur le trône que le culte des martyrs fait un pas de plus. Ce prince qui a hérité sinon des remarquables vertus, du moins des faiblesses de son père, veut-il se concilier les faveurs du peuple de Constantinople, ou bien obéit-il à un sentiment personnel quand il fait transporter solennellement de Rome dans sa capitale les reliques de saint-Luc et de saint-André ? nous l’ignorons, mais rien ne contredisant notre seconde supposition, nous sommes portés à croire que la vénération de Constantin pour les reliques saintes a fait place chez son fils à un culte réel, auquel s’associe le peuple tout entier, puisque Julien l’Apostat va leur reprocher de «toutremplir de tombeaux».
Après avoir envahi tour à tour tous Îles rangs de la s0ciété laïque malgré les sévères et continuels reproches des pères de l'Eglise, le culte des martyrs va faire un nouveau pas à partir de Constantin: les autorités ecclésiastiques à leur tour vont consacrer le culte des martyrs et, après l'avoir si longtemps combattu comme une déplorable superstition, en prescrire désormais l'exercice aux fidèles. È
Basile de Césarée parle le premier, dans les écrits qu’il nous a laissés, de l’adoration qué méritent les saints.
Grégoire de Nazianze termine une de ses homélies par une prière adressée à «saint Cyprien».
Qu'est devenue la déclaration formelle de saint Augustin: «Ecce unum Deum colo» ? Désormais l'adoration des saints ne trouvera plus que des obstacles insignifiants et prendra une extension incroyable. Les hymnes laissés par les poètes du quatrième où du cinquième siècle nous montrent de quelle adoration passionnée les chrétiens entourent dès lors leurs martyrs ‘. Et même en faisant la part de l’exagération inévitable à Ja poésie, en écartant les expressions les plus accentuées, il n’en reste pas moins qu'un culte positif, qu'une adoration réelle était vouée aux martyrs parle peuple: les pères eux-mêmes, fatigués de la lutte, cédent aux idées nouvelles qui font des martyrs comme des demi-dieux qui, glorifiés par leur mort, doivent avoir auprès de Dieu tout pouvoir. Le rigide
{ Hymnes de Prudence.
Augustin lui-même tout en blämant sévèrement les abus auxquels elle donne lieu, finit par tolérer l’invocation des saints. Mais si le haut clergé ne cède que pas à pas devant le culte des martyrs, il n’en est pas de même du bas clergé qui, partageant lesprit populaire a accepté avec enthousiasmele culte nouveau : l’'adoration passionnée du peuple n’a d’égal que le fanatisme des moines, dont l'esprit facilement porté au mysticisme devait donner aux cérémonies de ce culte le plus grand éclat.
lei doit s'arrêter la première partie de notre travail — celle à laquelle nous avions borné nos recherches en prenant pour titre de notre thèse «du culte des martyrs dans: l'Église primitive.» — Mais il nous a semblé que nous ne pouvions ainsi scinder une étude sérieuse, et qu'après avoir montré les origines du culte des martyrs, ainsi que son triomphe définitif dans l'Eglise au cinquième siècle, nous devions montrer rapidement les obstacles que ce culte aura encore à surmonter avant de faire définitivement partie du rit ecclésiastique.