‹ Essai historique sur les expositions universelles de ParisChapitre 13 sur 52 · II. 780 par jour · texte numérisé non relu

II. 780 par jour

L’exposition universelle de Paris fit renoncer à toute exposition pour 1889.

La troisième exposition fut l’exposition française. Elle

(1) Charles LOWE. Four national exhibitions in London and their oroaniser, P. 392.

(2) The American Exhibition. lUustrated London News du 10 avril i887. p. 44ii.

(3) « harles Lowe. Four national exhibitions in London and their oràaniser. p. 392.

eut lieu en 1890. On avait songé à une exposition: espagnole. Le projet échoua., mais des démarches auprès d’industriels français qui avaient participé à l’Exposition univer selle de Paris décidèrent facilement nombre d’entre eux à transporter à Earl's Court les produits qu’ils avaient présentés au Champ de Mars. L’exposition française de 1890 fut donc un extrait de la section française de l’Exposition universelle de 1889 et, pour employer l’expression de M. Charles Lowe (d), «une belle robe faite avec un bout de ruban)'. C’était à quarante et un ans d’intervalle et dans des conditions presone identiques, le renouvellement de l’essai tenté par M. Sa! landrouze de la Mornaix à l’issue de notre exposition de 18'iO. L’exposition ouvrit le 17 mai et ferma le 1®'' novembre. Elle dura 142 jours. Elle comptait 857 exposants industriels et 407 exposants artistes présentant 1.024 œuvres d’art. Elle rcçul L. 329. 701 visiteurs, soit 9.300 par jour (2).

La quatrième fut l’exposition allemande. Elle eut lieu en 1891. Elle se trouva coïncider avec le voyage que fit Guillaume II à Londres au mois de juillet. Elle ouvrit le 9 mai el ferma le 10 octobre. Elle comptait 607 exposants industriels el 496 exposants artistes présentant 756 œuvres d’art Elle leçut 1.. 377. 908 visiteurs, soit 10.360 par jour (3).

L’.Vngleterre n’a pas le monopole de ces expositions exotiques.

Le 15 juillet 1880 s’était ouvert à Leipzig une exposition de l'industrie turque. Cette exposition avait lieu sous le patronage de l’ambassadeur de Turquie à Berlin. On y remarquait

(1) Four national exhibitions in London and their oroaniscr, p. 226.

(2) Cliarle.s LowE. Four national exhibitions in London and their organiser. p. 392.

(3) Charles Lowe. Four national exhibitions in London and their organiser. p. 392.

un tapis de prières fabriqué sur les domaines de Sadoulah bey, véritable chef-d’œuvre et symptôme d’une renaissance de l’art oriental (1).

L’Allemagne a même donné asile à une exposition étrangère plurinationale, si l’on peut ainsi parler. Le 1" avril 1898 fut inaugurée à Berlin une exposition d’échantillons de produits divers pays d’Lxtrême-Orient. Cette exposition comprenait plus de 5.000 échantillons, non seulement des produits des divers pays d’Extrême-Orient, mais encore des marchandises européennes, telles que cotonnades anglaises ou mousselines françaises (jui y ont cours. Cette exposition n’était pas publique, elle n’était accessible qu’à ceux à qui leur situation permettait d’obtenir une carte d’entrée (1).

L’idée d’exhiber des spécimens commerciaux n’est pas nouvelle. Une aile du palais de Khorbasad renfermait une collection d’armes de Chaldée et de l’Ethiopie. Babylone, Tyr et Sidon avaient aussi leurs arsenaux pacifiques. Corinthe étalait dans des magasins élevés le long de son golfe les produits du travail libre et du travail servile (2).

A Athènes, ainsi que nous l’apprend un scholiaste grec d’Aristophane (3), et que le rappelait à propos de l'Exposition de l’an IX Camus dans un mémoire lu à la séance publique de rinstitut le 15 nivôse an X (4j, on exposait au Pirée les échantillons des marchandisees apportées par mer (5).

L'abbé Barthélemy, promenant son héros sous les porti-

(1) Une exposition de l'induste^ turque. Economiste français du 7 août 1880 P. 169.

(1) Lettre d'Angleterre. Economiste français du 21 mai 1898. p. 698

(2) H. -Georges Berger. Les Expositions universelles internationales, leur passé, leur rôle actuel, leur avenir, p. 9.

(3) Scholies sur Aristophane Chevaliers, v. 979 dans Scholia græca in Arislophanem, éd. Didot, p. 68.

(4) Reproduits Verwynck et Dubois. Histoire des expositions industrielles depuis 1798 jusqu’à nos jours, p. 34.

(5) A. Gervais. Les Expositions nationales et universelles 1799-18-9. lievue ooiiliqut et littéraire du 24 août 1889. p. 238.

ques qui entourent le port du Pirée, dit ; « Plus loin sont exposés sur des tatjies difi'érentes marchandises du Bosphore et les montres des blés récemment apportés du Port, de Thrace de Syrie, d'Egypte, de Lybie et de Sicile. Allons à la place d’IIippodamus, ainsi nommée d'un architecte de Milet qui l'a construite. Ici les productions de tous les pays sont accuinidées : ce n’est point le marché d'AThènes, c’est celui de toute la (Jrèce » (1).

Dès les premiers temps Athènes était l’entrepôt du commerce grec, comme elle devait un jour, suivan’t le mot de Platon (2) être le foyer de la science hellénique. « Lorsque Thésée régnait dans l’Attique et à Athènes, dit un scholiaste de Thncydi<le (3), les Grecs y apportaient de toutes parts les produits parce que le roi avait fait de la ville l’asile commun et la métropole de la. Grèce et lui avait subordonné dans ce but les autres villes. Getle hégémonie s’accrut encore et se maintint jnsqn'à ce que les conquêtes d’Alexandre eussent imprimé an commerce hellénique un caractère mondial (l). « PendanI tout le v‘= siècle et une partie du iv^ disent MM. Cagnatet et Besnier (.5) en parlant d’Athènes, cette ville est le grand marché de la Méditerranée orientale ».

Si une nation ancienne comme l’Allemagne peut offrir l’hospitalité à plusieurs pays, un pays neuf peut aussi ouvrir des expositions de ses produits chez plusieurs nations. C’est ainsi que la Commission Législative permanente de la Répu-

(1) J. -.T, BARTHÉLEMY. Voljaye du jeune Anacharsis en Grèce, Xir. Œuvres complètes, t. I, p. 325.

(2) I>R()TAGOKAS. XXIV Opéra, èd. Didot. t. I, p. 293.

(3) SchoUes sur Thucudide, II, XXXVIII, S, dans Scholiagræca in Tliunjdideiii, éti. iJidot, p. 45.

(4) GAGNAT et BESNIER. Art. MERCATURA dans Dictionnaire des antiquités ijrecques et roinaines de Daremberg et Sagho, t. V, p. 1754,

(5) Art. AIercatura dans Dictionnaire des antiquités grecques et romaines de IJAREMBERG et SAGHG, t. V, p. 1752.

blique de Costa Rica a, le 22 avril 1887, approuvé le traité entre le gouvernement et M. Mario Aurelio Sola pour l’établissement de centres d information et d’exposition de la richesse et des produits naturels de Costa Rica en Europe et aux Etats-Unis (1).

Deux pays pourraient installer mutuellement Fun chez l’autre des expositions nationales permanentes. Ainsi M. Firmin Dufourc avait en 1877 proposé 'd'établir à Fai is comnie à Hambourg et à Londres un grand bàtirnenl affecté aux marchandises américaines. Un édifice aurait été à New-York consacré aux marchandises françaises (2j. Le projet ne semble pas avoir eu de suite.

Une loi mexicaine du 26 octobre 1882 avait approuvé l’entreprise d'une exposition de produits mexicains à Paris et de produits français à Mexico et lui avait accordé pendant dix ans une subvention annuelle de 50.000 jiiastres (3). L’entreprise était concédée à un français, M. Daniel Lévy, (}ui recevait le titre d'agent du ministère mexicain des travaux publics (4). Le Ministre adressa une circulaire aux aulorités et aux sociétés du pays pour leur signaler et leur recommander l’entreprise (5). Mais l'idée semble avoir été abandomu'e. Une crise commerciale qui éclata au Mexique au mois de m;irs 1884 à la suite de rétablissement d’un impôt vexatoire et la fermeture de la plupart des magasins de Mexico (pii en fut la conséquence, comme les difficultés financières dans lesquelles se débattait la République (G), expliquent sans doute favortement du projet.

(1) José MALUQUEz J SALVADOR. Costa Rica. Notice sur les travaux législatils en I8S7. Annuaire de législation étrangère, t. XVII, 1887, p 946.

(2) Un projet d exposition franco-ainéricaine a Raris et à New-York. Economiste français du 8 décembre 1877, p. 722,

(3) Emilio VELASCO et Emile Roux. Mexique. Notice générale sur les travaux des Cortès en iSSi. .Ynnuaire de législation étrangère, t. XII, 1882, p. Iü48.

(4) Paul Dreyfus. Nouvelles d'outre-mer. Economiste français du 13 janvier 1883, p. 50.

(5) Id. Economiste français du 26 lévrier 1883, p. 236.

(6) id. Economiste français du 10 mai 1884. p. 582.

Nous ne connaissons pas d’exposition étrangère en France : — l’exposition internationale comme « le Palais du Commerce » qu’indique le Paris Hachette pour 1905 ne sont, ce semble que des salons d’exportation — ■ mais plusieurs expositions françaises ont eu lieu à l'étranger.

En 1875, la Société agricole de la Nouvelle Galles du Sud organisa à Sydney une exposition spéciale de produits français. « Favorisée, écrit un publiciste (1), favorisée par un temps magnifique et par un choix très attrayant de marchandises, cette exposition a pleinement réussi ».

Quinze ans plus tard eut lieu une exhibition qui rappelle par les circonstances qui l’accompagnèrent la mission confiée aux frères Briçomiet.

A la suite de la conclusion, non d’une trêve, mais d’une entente, non plus avec l’Angleterre, mais avec la Russie, une exposition française, qui fut une des premières manifestations de l’accord franco-russe, eut lieu à Moscou. Elle se tint dans l’un des grands parcs de la vieille capitale des grands Princes. Ouverte le 15 mai, elle fut close le 18 octobre 1891. Elle coïncida avec la visite de la flotte française à Cronstadt 'juillet 189(|).

Huit ans plus tard, une autre exposition eut lieu en Russie. Elle avait pour siège Saint-Pétersbourg. Elle présentait un double caractère. C’était une exposition nationale russe, interne jointe à une exposition nationale française externé; elle comprenait en effet une section russe et unè section française. La section russe avait pour emplacement Solonoï Gorodnok près du jardin d’été. Elle commença en février et

(1) Les colonies australiennes et leur situation économique. Economiste français du 16 octobre 1875, p. 493.

demeura ouverte jusqu’à la fin de mars. La section française occupait le palais Stieglctz. Elle occupait 2.500 mètres carrés de superficie et comptait 145 exposants. Elle fut inaugurée le 29 mars/9 avril 1899 par le grand duc Constantin. L’empereur la visita le 2/14 mai. Elle fut close le 29 mai/9 juin (1).

Une autre exposition française à l’étranger a présenté des caractères particuliers. Elle est bornée à une seule ville de France et elle doit être périodique. C’est l’exposition « Paris à Londres » rpii a eu lieu à EarVs Court sous le patronage de l’ambassade de France à Londres. Seuls les commerçants de la capitale de la France sont admis à y participer.

La première exposition de Paris à Londres ouvrit le 7 mars 1902, la seconde eut lieu l’année suivante. Depuis l’exposition se renouvelle chaque année à pareTlle époque.

Une autre exposition locale française se tient aussi à Londres, mais elle présente un caractère permanent. C’est le déliât des produits algériens qui a été installé dans la capitale britannique en vertu d’un accord entre le gouvernement général de l’Algérie et ta Chambre' de Commerce française de Londres (2).

On a donné encore d’autres formes aux expositions nationales à l’étranger.

Jaloux de s’assurer des débouchés dans les contrées neuves de l’Amérique du Sud, un groupe de maisons de commerce des Etats-Unis a loué à Buenos-Ayres de vastes locaux où il a installé une collection de ses produits ^3). C’est une exposi-

(1) Exvosltlon franco-russe de Saint-Pétersbourg . Section française. Rapport présenté par Mme Pégard, déléguée générale, p. 40.

(2) Paul Bluysen. à l’Exposition de Liège. Le pavillon de l'Algérie, Journal des Débats du 15 août 1905.

(3) Art. Exposition D'Echantillons dans le Dictionnaire du Commerce d'Yves GuYOT et Raffalovich, t. II, p. 112.

tion nationale à l’étranger permanente. Un Français, établi depuis longtemps à Buenos-Ayres, iVI. Daniel, dans une communication à la Société de Géographii omrnerciale, que cite M. Georges Blondel (1) assure que ceux qui voudraient tenter une entreprise d’exportation à la République Argentine ne sauraient rtussir s’ils ne commençaient par organiser dans le pays une exhibition continue de tous les objets de leur négoce.

De semldables expositions sont nécessairement sédentaires. On a eu l’idée dune exposition circulante. La Société de Géographie commerciale de Berlin a pour annexe « l’Export Bank ». Le directeur de cet établissement, ML Jannash, a frété un navire où il a chargé des échantillons de façon à en faire une « exposition flottante ». Le vaisseau a touché à Lisbonne et au Maroc. Mais cette campagne n’a pas donné de brillants résultats (2).

L’idée cependant a été reprise en Amérique.

Des manufacturiers des Etats-Unis ont loué un navire, comprenant cent cabines de première classe et un vaste salon. Les cabines sont occupées par les industriels ou leurs représentants. Le salon sert de hall d’exposition et chacun des participants a droit dans cette salle à une place pour ses produits.

Le navire doit parcourir le littoral atlantique et le littoral pacifique de l'Amérique centrale et de l’Amérique méridionale et plus lard pousser jusqu’aux îles Ilawai, aux Philippines et aux côtes de la Chine et du Japon (3).

(1) la France et le commerce du monde, p. 145.

(2) A. R. Au Directeur de l’Economiste français sur les Expositions flottantes. Paris 28 avril 1886. Economiste français du li^r mai 1886, p. 548.

(2) Art Exposition D'Echantillons dans le Dictionnaire du Commerce d'Yves GüïoT et KAFF.lLOVIClf, t. II, p, 112.

Cette idée a été présentée en France il y a vingt ans. Le 19 octobre 1886, un groupe de députés de toutes nuances, MM. Francis Laur, Fernand Faure, Imbert et Thellier de F'oncheville, s’inspirant de la tentative alors récente de M. Jannash, déposa sur le bureau de la Chambre des députés une proposition de loi (1) qui mettait gratuitement à la disposition de l’industrie privée six transports à vapeur appartenant à l’Etat, de type suranné', hors d’usage dans la marine de guerre, mais tenant parfaitement la mer, pour servir à des expositions flottantes. 11 ne fut donné aucune

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suite à cette motion.

Les expositions nationales à l’étranger sont-elles utiles?

Les expositions exotiques dans un pays sont utiles au pays qui leur donne l’hospitalité. Elles font connaître aux commerçants les besoins, les habitudes d’un pays, les concurrents contre lestjuels ils auront à lutter. Tel était le but de l’exposition de Berlin. De semblables expositions serviraient puissamment en France pour le commerce d’exportation, en lui fournissant des renseignements et des indications précieuses.

Les expositions d’un pays dans un autre sont utiles au pays exposant. Sans doute, comme l’indique M. Georges Gérault(2), elles ont besoin d’être complétées par l’envoi de représentants et la fondation de succursales. Mais elles ne sont pas moins utiles par ellesrmêmes. Elles sont utiles comme avant-garde. Elles créent des goûîs, des besoins. Elles révèlent à un pays des produits qui lui sont inconnus. Elles sont les éclaireurs que précèdent les représentants et les suc-

(i) Journal officiel. Chambre des Députés, documents parlementaires. Session extraordinaire, 1886, p. 926.

(2) universelles envisagées au iwint de vue de leurs resuv-

tais économiques, p. 199.

cursales. Mais pour qu’elles soient utiles il faut qu’elles présentent un tableau aussi complet que possible du commerce national et le plus souvent les négociants hésiteront à faire pour une entreprise incertaine des frais considérables.

L’exposition que donne une nation chez une autre nation peut avoir parfois une portée plus haute ; elle constitue comme une visite solennelle d’un peuple à un autre peuple: elle vient témoigner alors d’une union entre les deux pays; elle célèbre une sorte d’affrérissement. Tel était le caractère de l’exposition française de Moscou en 1891. Une semblable exhibition ne saurait aller sans quelque éclat et une pareille visite de nation à nation ne peut se faire qu’en grande pompe. Trop simple, l’exposition risquerait de diminuer le pays qui la donne : la nation visiteuse aurait l’air de se présenter en négligé.

C’est ce qui semble avoir au début menacé de se produire pour rExpoiSition de Moscou, à en juger par les doléances qu’exprimait un des membres de la colonie française de la ville sainte des Russes' dans une lettre à M. Paul Leroy-Beaulieu (1). Mais ces craintes ne se réalisèrent pas et l’Exposition de Moscou eut un éclatant succès (2).

Quant aux diverses formes qu’on a données à ces expositions: expositions périodiques, expositions permanentes, expositions circulantes, elles répondent à des besoins divers: les expositions périodiques, à la nécessité de faire connaître des modes et des modèles qui se renouvellent chaque année; les expositions permanentes, à la nécessité pour les pionniers des terres nouvelles d’avoir un arsenal qù ils puissent venir cher-

(1) Economiste français du 14 lévrier 1891. d. 2û6

(2) Félix Lacointa. Les Expositions internationales universelles ou spéciales a.i point de vue du droit, p. 24.

cher les armes dont ils ont besoin dans leur lutte contre la nature ; les expositions circulantes à la nécessité d’aller explorer des pays neufs et encore presque inconnus.

Peut-être aucune n’estrelle destinée à un long' avenir : le retour trop régnlier des expositions peut les dépouiller de tout attrait et la multiplication des relations entre les deux pays les rendre inutiles: la vulgarisation des instruments peut rendre superflu le magusin d’exposition et quant à l’exposition flottante le consul général d’Angleterre au Havre estimait oiseuse la tentative d©M. Jannash (1) et révénement semble lui avoir donné raison. D’ailleurs de pareilles entreprises ne sont que les spéculations hardies ou avisées d’un syndicat d’exportatcurs, elles ne présentent aucun caractère national.

Les grandes expositions nationales à rétranger, malgré les avantages qu’elles peuvent présenter au point de vue des relations politiques et économiques de la nation qui les donne et de lanation qui leur offreun asile, ne sauraient suppléeràune exposition universelle: elles ont tous les défauts des expositions générales c’est-à-dire qu’elles sont forcément superficielles et incomplètes, et elles n’ont ni les avantages des expositions spéciales, car elles ne permettent pas decomparer les produits d’une même industrie chez les divers peuples, ni les avantages des expositions universelles, car elles ne permettent pas de saisir les caractères généraux de l’industrie des diverses nations. Elles ne sauraient donc tenir ta place d'une exposition encyclopédique et cosmopolite.

Parfois même peut-être présentent-elles, dans la préférence mutuelfe dont elles témoignent, une sorte d’égo'isme à

fl) A. R. Au Directeur de l'Kcoiintiiiste Irançais sur 1rs KxposUioiis flottantes. Paris 28 août 1886. Economiste français du 1" mai 1886, p. 548

deux plus répulsif pour les autres peuples qïïe les anciennes expositions nationales a rîntérieur des frontières.

On a pensé à limiter les expositions dans leur objet.

On a songé à les borner en n’admettant qu’un choix restreint de produits. C’est le système de l’exposition de sélection. Il fut présenté par M. Gheysson à propos de l’exposition de 1889. M. Gheysson proposait que le choix résultât, du groupement des producteurs de la même industrie et de la même localité (1). De semblables groupements se rencontrenl, à l’état sporadique à toutes les expositions ; généralisés, ils simplifieraient la tâche des organisateurs, mais sans produire, ce semble, une véritable sélection.

Ue système d’une exposition de sélection proprement dite fut présenté lors de la discussion au Parlement du projet de loi relatif à l’Exposition de 1900. 11 tut soutenu à la Chambre des députés par M. Ueiiys Cochin et M. Maurice Binder, au Sénat par M. Buffet. Dans ce sysième l’exhibition ne comprend que des objets de choix, des produits d’élite : elle est ainsi, dit-on, moins dispersée et plus attrayante.

A vrai dire, les expositions ne sont que des expositions de séiection; car les produits pour y figurer doivent être admis par toute une hiérarchie de comités. Que les comités se montrent à l’avenir plus sévères, on peut le souhaiter, mais, à moins qu’on ne fasse de l’admission l’objet d’un véritable concours, la nature des expositions universelles n’en sera pas sensiblement modifiée. Réduire l’exposition, comme le proposaient MM. Cochin, Binder, Buffet, à des pièces hors de pair, à des chefs-d'œuvre de métier n’irait pas sans de graves

(1) CiiFYSsoN.i Exposition universelle de 1889. Economiste Jran^MS du 25 juin 1836 p. 111.

inconvénients. Lors de nos premières expositions nationales, Chaptal avait insisté pour que les objets de fabrication commune figurassent dans les galeries ; car il estimait que l’exposition devait offrir un tableau complet du travail national et montrer que nous savions faire les articles de l’usage le plus ordinaire aussi bien que raffiner des produits exceptionnels. Fidèle à la pensée de ce Colbert du Consulat, Blanqui, à propos de l’Exposition Nationale de 1827. dont il publia une description, comme Jouy avait publié une description de l’Exposition de 1819 écrivait dans un passage qui excita les susceptibilités de la censure « qu'il fallait travailler pour le peuple parce que nous sommes plus de peuple que de grands et qu’on vend plus de clous que de rubis » (1).

Les expositions universelles doivent donner un panorama de toute l’industrie cosmopolite : elles doivent donc présenter les objets les plus humbles comme les plus rares : les objets communs sont peut-être plus intéressants que les objets précieux, car ils donnent fieu à un commerce infiniment ]ilus étendu et à un commerce que la démocratisation croissante du monde moderne développe incessamment. Enfin pour les objets de tout ordre il est bon que le public ait sous les yeux non seulement un type unique, mais une série complète de types qui montre toute la variété que peut offrir l’industrie d’une même nation, qui en révèle la dégradation aussi bien que le perfectionnement : depuis les œuvres les plus fines jusqu'aux fabrications les plus grossières. Une exposition de sélection ne serait qu’une exposition tronquée. Ce serait une exposition d’amateurs, qui pourrait flatter le

(1) Blanqui. Histoire de l’Exposition des produits de l'industrie française en I8S7, p. 20.

goût raffiné de quelques, dilettantes, mais qui n’intéresserait ni les spécialistes à qui elle n’offrirait dans son entier aucune

catégorie d'objets, ni la foule qu’elle ne frapperait ni dans l’ensemble par une masse imposante, ni dans les détails par

des produits qui lui fussent accessibles. Ces exhibitions aristocratiques contraires aux tendances de notre époque ne sauraient faire oublier les expositions universelles et ne pourraient les remplacer.

On a songé à borner les expositions en n’y rassemblant que les objets d’une catégorie ou de certaines catégories.

Ml. Paul Leroy-Beaulieu (1), après avoir combattu les Expositions universelles, ajoute ; « Les Expositions spéciales et limitées gardent leur raison d’être; elles gardent un intérêt technique, une valeur éducative. Elles sont un moyen très utile de propagande,, sinon des découvertes ou inventions, au moins des applications qui en découlent; elles servent à l’étude et en même temps à la vulgarisation des meilleurs procédés pour la satisfaction des besoins et des désirs humains ». Il proposait de subistituer en 1900' à l’Exposition universelle, soit une exposition internationale d’électricité, soit une expositioni internationale de procédés d’éclairage, de chauffage, de force motrice et admettait qu’on y annexât une exposition internationale des Beaux-Arts.

Déjà six ans plus tôt en pleine exposition de 1889, un publiciste écrivait; « L’exposition de 1889 marquera l’apogée du système inauguré en 1798; après cela, très vraisemblablement ces grandes et intéressantes machines qu’on appelle les expositions internationales dont les proportions sont devenues

(11 Les oeands inconvénients des foires universelles et la nécessite d'y rcnonecr. Économiste français du 7 décembre 1895, p. 731.

énormes se désagrégeront et il se formera des concours de spécialités (1). »

Comme les expositions nationales générales, les expositions intenudionales spéciales ont précédé les expositions universelles. Dès avant 1851, Lyon et Arulliouse, comme le rappelle M. Henri Baudrillart (2), avaient donné des expositions spéciales internationales. En 18'i9, Birmingham avait invité les nations étrangères à prendre part à l'exposition spéciale ({u’elle donnait, mais son invitation n'avait pas été accueillie (3).

La pensée de substituer des expositions spéciales aux expositions universelles n’est pas non plus une idée nouvelle. Déjà, comme le rappelle M. Octave Mirbeau !4), le prince Napoléon, dans son rapport sur l’Exposition de 1855, préconisait la « création d’expositions partielles, techniques, spéciales, plus fréquentes, mais restreintes à un choix judicieux, parmi les produits qui sollicitent le plus, dans l’instant où elles fonctionneraient, l’atlention du public et l’étude qu’en peuvent faire les visiteurs compétents ». Gomme le signale M. Georges Gérault 15), cette idée devait, trente-cinq ans plus tard, séduire un autre organisateur de grande exhibition. En effet, dans la préface qu'il a écrite î)Our le livre de INF. Alonad sur l’Exposition de 1889, M. L>ickroy, qui avait, comme ministre du commerce, coilahoré à la préparation de la grande Exposition du Centenaire de la Bévolution française, ne se

(1) A. GERVAis. Les cxixisitions nationales et universelles, 1799-1889. Revue jiolitiijue et littéraire du 24 août 1S89, p. 245.

(2) Les Expositions universelles. Journal officiel du 16 mai 1878, p. 5286.

(2) Alfred Picard. Exposition internationale de 1889. Rapport général, t. II.

(41 Pourquoi des Expositions ? Revue des Deux-Mondes du 15 décembre 1895

Des Expositions jtinverselies envisagées au point de vue de leurs résultats economiques, p. lOü.

montrait pas moins partisan des expositions spéciales en France que des expositions nationales à l’étranger.

Il est certain qu’un grand nombre d’expositions spéciales ont eu un vrai succès et ont pu avoir des résultats utiles.

En réalité, comme l’indique M. Octave Mirbeau, les comices agricoles et les concours régionaux, les expositions de la meunerie ou de la brasserie fi ançaise sont des expositions spéciales, locales, provinciales ou nationales. Les expositions spéciales internali(jnales n'ont jias manqué, et nous avons déjà eu l'occasion de signaler celles qui se sont succédé à Londres de 1883 à 1886. Il y a eu l’Exposition maritime internationale du Havre en 1868; l’Exposition internationale de pêche de Berlin en 1880; l’Exposition internationale ouvrière de Paris en 1886; l’Exposition internationale de photographie de Paris en 1892; l’Exposition internationale de sport de La Haye-Scheveninge en 1892. Il y a eu toute une « dynastie », pour employer le mot spirituel de M. Paul Hervieu, toute une » dynastie » d’expositions d’électricité: l’Ex- « position du Palais de l’Industrie à Paris, P‘’’août-15 novembre 1881; l’Exposition du Palais de Cristal de Sydenham, près Londres en 1881, exposition qui succéda presque immédiatement à l'Exposition (rti Palais de l’Industrie dont elle fut comme une réduction; l’Exposition de Munich, 16 septembre- 15 octobre 1882; l’Exposition de 'Vienne, 1®“' aoùt-30 octobre 1883; l’Exposition de Turin, partie spéciale internationale d’une exposition générale nationale, avril; l’Exposition de Tœplitz, juillehseptembre et l’Exposition de Philadelphie, septembre 1884; l’Exposition de l’Observatoire de Paris, mars

Le mouvement est loin de se ralentir. En 1902, M. Astier

dans son rapport à la Chambre des députés sur le budget du ministère du commerce, de l’industrie, des postes et des télégraphes (1) ne relevait pas moins de (luutorze expositions internationales spéciales pour la seule année 1902.

I^s expositions spéciales ont incontestablement leurs avantages, mais elles ne sauraient remplacer les expositions universelles. (( Point n'est besoin, a-t-on dit, point n’est besoin d’insister sur ce sujet pour montrer le grand profit que retirent les industriels de ces leçons de choses. Les expositions spéciales sont à cet égard une bien meilleure école que les expositions universelles parce qu’étant surtout destinées aux gens de métier, elles visenl moins dans leur installation à l’effet décoratif et cherchent surtout à faire ressortir les avantages divers de fabrication. Malheureusement ces expositions spéciales n’altirent pas toujours les industriels étrangers et en particulier ceux qui sont éloignés et dont les frais de transport seraient Irop cor.siiléraliles. Car, si l’exposant est poussé par son amour-propre, par son patriotisme à montrer ses produits, ii est aussi conduit par le besoin do faire de la pnblicité. Cr les expositions spéciales n’attirent pas la foule des curieux comme les expositions universelles (2) ».

Si elles coûtent cher aux industriels qui y participent elles sont onéreuses pour la nation qui les offre (3). Car les frais (pi'elles entraînent ne sont pas comme ceux des expositions universelles compensées au moins dans une certaine mesure par une nouvelle impulsion imprimée au commerce général du piays.

(1) Journal officiel. Chambre des Députés. Documents parlementaires. Session extraordinaire 1902, p. 876.

(2) Art. Exposition dans le Nouveau dlclionnaire d'économie volUlQue de Léon SAY et Chailley-Bert, t. I, p. 979.

.91 Ch. T.AVOLLÉE. Les expnsitinvs univi'rselles d prono* dii rapiiorl du prince Napoléon. Itcvuc des Deux-Mondes du 15 mai 1858, p. 431.

Si elles ne servent que médiocrement les industriels qui y envoient leurs produits, elles sont sans avantages pour le peuple qui les donne. Une exposition spéciale peut faire honneur à une branche d’industrie d'une contrée, elle ne saurait reliausser le prestige de la nation elle-même.

D’ailleurs il est bien difficile de cantonner une exposition dans une spécialité. Nous avons pu le constater aux expositions de Ijondres où l’admiission constante de l’art industriel avait permis d’introduire les produits fabriqués de toutes les branches de l’industrie. C’est ce qui vient de se produire pour l'Exposition de Milan. L’Exposition, d’après le projet primitif de jvdn 1901, devait être une Exposition des moyens de transpori, par lerrc et par mer. Comme rExposition de Liverpool en l<S8G qui, liornée en principe aux transporls et au commerce maritime, évolua en exhibition encyclopédique cl tourna, (ui exposition générale, elle « est devenue insensiblement, ('CT'il un publiciste (1), une exposition universelle ou peu s’on faut ». De même encore que l’Exposition de Liverpool en 1880 n’admetluit que des nationaux dans la section des machines, l Exposition de Milan réservait l’ime de ses dix sections, la section des Beaux-Arts aux Italiens et aux artistes fixés en Italie.

Tonie exposition particulière de tilre devient bientôt illimitée de fait (2). « En général, dit AI. Octave Mirbeau (3), en parlant des exjiositions spéciales, en général, elles inennent des airs peu sérieux de bazars nomades, de déballages forains qui éloignent d’elles l’homme désireux de s’instruire

(1) W. \r. A l lixiiosition de MUnn. Journal des Délinfs du 10 juin 1906.

(2) Octave Mirbeau. Pourquoi des Expositions? Itevue des Deux-Mondes du 15 décembre 1895, p. 908.

13) Pourquoi des Expositions ? Revue des Deux-Mondes du 15 décembre 1893. » 900

pour n’attirer que l'éternel badaud, celui à qui il est indifférent d’aller ici ou là, pourvu qu’il aille quelque part. Sous prétexte d’électricité par exemple ou de cyclisme, les industries les plus disparates et les plus bizarres commerces les envahiront et les noieront. Les plus étranges objets s'y empilent sur les plus douteuses inventions. Et c'est avec bien de la peine que le visiteur sérieux finit par découvrir quelque chose de ce qu’il est venu voir sur la foi des affiches et la recommandation des journaux. » Ainsi les expositions spéciales dégénèrent en expositions bfdardes-, en fausses expositions uni^e^selles qui n’ont plus les avantages ni des expositions particulières, ni des expositiions générales.

Enfin si le princijie de la division du travail impose la spécialité, n’est-il pas bon qu’il y ait des synlhèseiS passagères qui viennent corriger le particularisme du labeur?

Le prince Napoléon, dans son rapport sur l'Exposition de 1855, reconnaissait la nécessité, à côté de réunions techniques, d’assises générales du travail. « Les expositions pantielles, disait-il, ne feraient pas disparaître complètement les expositions universelles composées de tous les groupes. Seulement comme ces dernières sont le résumé des perfèctionnements de toute une époque mon sentiment est que ce concours extraordinaire devrait se faire seulement tous les demi-siècles (:i) ».

Mais, ainsi qu’on le lit remarquer (2), ces expositions semiséculaires seraient trop espacées : si, au temps de Tacite, une quinzaine d’années faisait déjà une longue période, que se-

(1) Rrippnrt sur VE.xpnsitiop, universelle de 1855 présemé à remp?reur par

r /, le prince Napoléon, p. I.IB.

‘2) Cil. r..\voLLÉE. Les expositions universelles à iirortos du rapport du prince Napoléon. Revue des Deux-Mondes du 15 mai 1858, p. 431.

rait-ce que cinquante ans pour l’industrie moderne (1).

Si en 1770 Mercier reportait à « l’an 2440 » la réalisation de son « rêve, s'il en fut jamais », si à la veille de la Révolution, l’abbé Galiani, traçant l’esquisse de l'état qu'aura V Euro lie dans cent ans^ réclamait un siècle pour le bouleversement du vieux monde (2), si à la fin du xvin® siècle Franklin voyant une mouche s’échapper d’une bouteille où elle avait été longtemps retenue, s’écriait : « Et moi aussi, je voudrais être enfermé comme elle et revenir dans cenl ans pour voir comment sera ma chère Amérique (3), aujourd’hui le genre humain qu'une comparaison classique dont M. Saisset (4) a trouvé l’origine dans saint Augustin et que Storus (5) avait déjà appliquée au peuple romain, assimilé à un individu, pourrait presque compter par les années climatériques de l’ancienne astrologie les étapes de sa transformation.

« L’activité de la vie moderne écrivait M. Babinet (6), à l'époque même où était publié le rapport du prince Napoléon, fait du siècle, — et ce que le spirituel savant dit du siècle, s’applique aussi au demi-siècle — ■ une période trop longue, qu’il est bon de subdiviser en décades qui soient à la période séculaire ce que la petite période de la semaine est à l’année. Le mot est consacré chez les Grecs, ces Français du monde antique, qui ont parlé de vieillir un grand nombre de décades d'années... Il est bon que la société universelle règle ses comptes un peu plus souvent que tous les

(1) Les adieux de 1857 à la science. Revue des Deux-Mondes du isr janvier 1858, p. 219.

(2) Alfred Netmarck. Un centenaire économique 1789-1889, p. 3.

(3) Albert de Chenclos. Les Yankees chez eux. Correspondant du 25 décembre 1889, p. 1.048.

Ü) La philosophie de saint Augustin. Revue des Deux-Mondes du 15 mal 1855, p. 875. O

(5) Abrégé de l'Histoire romaine. I. Préface.

cent ans. L’institution des prix décennaux m’a toujours*paru une pensée féconde propre à éveiller de nobles ambitions e! à payer en juste renommée des travaux utiles à tous. Il faut y revenir. Rien au reste n’empècbera que le concours soit universel et que toutes les nations y soient appelées. Il n’y aura plus de frontières pour la pensée. Paris prendra la devise de la Rome moderne : Urbi et Orbi. Il dira : « Pour la France et pour le monde entier aux hommes de génie, le genre humain reconnaissant. »

Du reste à côté de la tendance à la diversification, ne remarque-ti-on pas de nos jours une tendance à la reconstitution de vastes ensembles ? Le succès des grands magasins de nouveautés qui étendent leur négoce aux objets les plus différents, l’élargissement du commerce de l’épicerie qui finit par embrasser tous les comestibles ne sont-ils pas à cet égard des symptômes significatifs ? Spécialiser les expositions ne seraitrce pas aller à l’encontre du mouvement des idées et des faits?

On a essayé de corriger l’étroitesse inhérente aux expositions spéciales, sans revenir aux expositions universelles.

Dès 1858, M. Ch. Lavollée (1) signalait l'éventualité, à côté d’expositions « partielles » où ne figurerait que « l’une des branches du travail industriel » d’expositions « universelles » comprenant » seulement l’une des grandes divisions de l'industrie (agriculture, instruments de production, articles fabriqués) ». Neuf ans plus tard en 1867, M. J. Clavé (1) l)roposait de diviser l’exposition en quatre branches : beaux-

(1) Les Expositions universelles à propos du rairport du prince Napoléon. Revue des Deux-Mondes du 15 mai 1S58, p. '530.

(2) La Sylviculture à l'Exposiüon. Revue des Deux Mondes du l^r août 1867

arts, machines, produits manufacturés, agiiculture et produits bruts, qui seraient l’objet d’expositions périodiques. Mais M. Gb. Lavoliée repoussait les deux systèmes qu’il indiquait et par suite celui de M. J. Glavé qui n'est que la reproduction de l’iin d’eux comme trop coûteux et laissant k nécessairement un trop grand intervalle entre les concours établis pour les mêiues produits » (1).

Plus récemment M. de Lettratz, dans un rapport à la Chambre de Commerce de Nancy, a proposé de faire tous les cinq ans une exposition semi-universelle, une exposition qui ne comprendrait qu’une moitié des catégories de produits figurant dans les expositions universelles. Ce serait l’exposition universelle à deux temps ou à deux coups; on se trouverait tous les dix ans avoir eu une exposition totale en deux parties. M. Georges Gérauit (2), repousse avec raison cette combinaison qui semble devoir joindre les inconvénients des expositions spéciales aux inconvénients des expositions universelles, sans ])résenter les avantages ni des unes ni des autres.

D’ailleurs les idées de M. de Lettratz, se trouvent avoir fait l’objet d’une expérience pour ainsi dire anticipée, avoir eu comme une épreuve avant la lettre. Les Anglais eux aussi, nous l’avons vu, ont voulu substituer une série d’expositions partielles à une Exposition universelle. De 1871 à 1874 ils ont donné des exbibilions fragmentaires, mais cet émiettement n’a rencontré aucune faveur. Cette exposition à jet continu, passée à l’état chronique, a fait long feu et cette menue mon-

(1) Ch. Lavollée. Les Expositions Universelles à propos du rapport du prince Napoléon. Hevue des Deux-Mondes du J5 mai 1858, p. 131.

(2) Des Expositions universelles envisagées au point de vue de hurs résultats économiques, p. 192.

naie d’exposition unàverselle a eu si peu de cours que la tentative a dû être abrégée.

Nous avons vu que les expos' lions nationales présentaient différentes variétés : exposition périodique, exposition permanente, exposition circulante. Si nous ne connaissons ni exposition spéciale circulante — et encore les caravanes de certains i)roduits pourraient en tenir lieu — ni exposition spéciale périodique — et encore les foires de certains produits coniine la foire de pelleterie de Leipzig, en fourniraient des images approchées — il existe nombre d'institutions qui forment des expositions spéciales permanentes. Tels sont les musées d’échantillons comme ceux qui existent en Allemagne, à Francfort ; à Stuttgard, à Leipzig, agences de renseignements en même teiniis que magasins d’une association de fabricants (1). Ils se sont particulièrement développés depuis une douzaine d’années et il s'en est fondé à Derlin « oi'i l'on l>eut trouver les catalogues des grandes maisons allemandes rédigés en plusieurs langues et l’indication de t(jutes celles qui désirent des représentants » (2), Tous les musées paidiculiers ne sont au fond que des expositions spéciales permanentes. Tel est par exemple le Musée social. Mais il est à craindre que la permanence de ces expositions ne leur donne un peu de cette léthargie qui engourdit les collections perpétuelles.

Les collections spéciales peuvent recevoir une telle extension qu’elles tournent en expositions générales permanentes et nous ramènent aux expositions universelles perpétuelles, point de départ de notre étude, sur les variétés

(1) M. Law. Après l'Exposition. Réforme sociale du nr février iflOl, p. ‘249.

(2) Georges Blondel. Compte rendu de Der J[usterla,2er\erl<eli)i de.' i.e r''ifJ'ér Messen de Heubner. Réforme Sociale du IC décembre 1905, p. 912.

d’expositions, c’est ainsi qu’un décret du président de la République péruvienne du 27 février 1807 a fondé dans un parc de Lima une exposition permanente de machines nécessaires à l’industrie, exposition à laquelle sont conviées toutes les nations (1). C’est ainsi qu’on a annoncé, à la fin de lOD'i, l’ouverture à Mexico en janvier 1905 d’une exposition permanente de produits industriels et artistiques, exposition internationale dont est concessionnaire une compagnie privée et dont, chaque année le catalogue doit paraître en cinq langues : espagnol, français, anglais, italien, allemand (2).

De pareilles expositions ne sont guère que des expositions générales d’échantillons, et il est bien à craindre qu’elles ne se trouvent au bout de peu de temps encombrées d’objets démodés et mal pour\ ues de modèles nouveaux. Essentiellement pratiques elles n’intéressent que les négociants. Etargît-on, embellît-on ces musées commerciaux, ils ne tarderaient pas à être atteints de torpeur et la foule qu’ils seraient parvenus à attirer ne leur demeurerait pas longtemps fidèle.

Enün un organisateur d’exposition univérselle, le commissaire général de l’Exposition de 1867, M. le Play, a présenté un plan paiticulier, la combinaison d’expositions générales et d’expositions limitées. Il propose d’établir dans la banlieue des villes de vastes musées, les musées généraux, et dans l’enceinte des cités des musées restreints, les musées commerciaux. Les premiers doivent contenir les produits de l’activité humaine dans toutes ses branches, les plantes et les animaux de tous les pays, les produits des arts usuels de

(1) Journal officiel du 18 juillet 1897. p. 4071.

(2) Journal officiel du 31 décembre 1904. p. 7866.

tous les peuples (1) ; des expositions partielles et temporaires viennent en rafraîchir rintérôt. Les seconds doivent contenir une exposition géograpliique, accompagnée d'une sélection de produits des divers pays, et de cercles nationaux pour chaque peuple ; on y donne aussi des concours internationaux partiels et temporaires.

Chose curieuse. Le programme <les musées commerciaux correspond assez bien à celui d'une exposition que le marquis d’Avèze, sorte de baron Taylor de la Révolution, successivement administrateur de l’Opéra, alors Théâtre des x\rts et commissaire près des manufactures de Sèvres, des Goiielins et de la Savonnerie (2), non content de l'exposition qu'il avait donnée dans la Rltrairie de Louvet au Palais-Royal en Lan V, ouvrit dans les premiers jours de l'an \'l, c'est-à-dire à la fin de septembre 1797, rue de ^'arennes. n° 667, maison d’Orsay. En effet, <( c’était, dit le marquis de Pontécoulant (3), une espèce de cercle littéraire avec exiiosition d’olijets d art et de produits de l’industrie nationale ».

M. Georges Gérault (4) a critiqué avec raison la conception compliquée de Le Play. Les Musées généraux coûteraient des sommes énormes et ne pourraient être tenus au courant des incessants progrès de l’industrie. « La concentration des musées généraux de M. Le Play, dit-il, ne serait possible que si le cours du temps s’arrêtait brusquement; la marche du progrès étant ininterrompue, ils sont irréalisables ». D’ailleurs, comme il le constate, l’expérience a prononcé ; les

(1) Commission impériale. Rapport sur l' Exposition universelle de 1867 à Paris, p. 284.

(2) Marquis de Pontécoulant. La 7nusique à l’Exposition universelle de 1867, p. 1.

(3) La musique à l Exposition universelle de <867. p. il.

(4) Des Expositions universelles envisagées au point de vue de leurs résultats économiques, p. 186.

Anglais avaient construit le Palais de Cristal de Sydenham dans l’espoir d’y loger des expositions permanentes; ils ont dû y renoncer.

Quant aux musées commerciaux, ce ne sont que des raccourcis des musées généraux, accostés de salles de conversation. Ces diminutifs d’expositions générales, presque nécessairement réduits à des étalages de banalités, seraient d’une utilité bien douteuse, et des institutions spéciales semblent seules pouvoir servir de salons p'plyglottes. Enfin les expositions temporaires se trouveraient à l’étroit dans des locaux dont les expositions permaneiites réclameraient sans cesse une plus large part. La juxtaposition de toutes ces institutions les paralyserait les unes par les autres.

On ne saurait donc voir dans ces établissements conjugués les héritiers piésomptifs des expositions universelles.

Cette revue de tous les remplaçants proposés des expositions universelles ne nous a montré dans aucun le successeur h venir des foires du monde. Ni les expositions chroniques ou intermiltenles, bientôt délaissées, ni les expositions nationales, môme dépaysées, ni les expositions spéciales, fastidieuses si elles se renferment dans leurs limites, incohérentes si, comme elles ne sont que trop portées à le faire, elles les franchissent, ne sont de nature à supplanter les grandes expositions iiilernationales: ce ne sont que des réductions ou des démembrements d’expositions; et quand même elles présenteraient des avantages techniques, elles ne sauraient suppléer ces jeux herculéens plus nobles que leurs congénères antiques qui marquent, comme une solennité lustrale, les grandes étapes du progrès. D’ailleurs une Exposition universelle a pour le pays qui l’entreprend

avec succès «cette somme d’avantages » dont parlait M. de Freycinet au Sénat, dans la séance du 12 juin 1896, lors de la discussion du projet de loi relatif à l’Exposition de 1900, « cette somme d’avantages, qui ne peut se chiffrer dans un livre de commerce ou sur le grand livre de la dette publique, mais qui se traduit par un accroissement de force morale, de considération, d'influence ».

Aucune exposiiiuii limitée à un pays ou à une industrie, ne saurait produire, pour employer le mot du général Foy, une pareille, hausse de l’honneur national.

Après avoir examiné les avantages que les expositions universelles peuvent présenter pour toute nation qui les entreprend il convient de rechercher quel profit particulier elles peuvent offrir à notre patrie.

Les expositions universelles sont-elles utiles à la France ?

S’il est un pays qui soit naturellement prédestiné à devenir le point de convergence des races, des routes et des commerces, c’est la France.

Au point de vue intérieur la distribution physique du pays est des plus favorables.

Strabon était déjà frappé de cette heureuse configuration. « Toule la conl.ré'e, dit-il, (1) en parlant de la Gaule, est sillonnée de fleuves descendant les uns des Alpes, les autres des Cévennes ou des Pyrénées, les uns allant se jeter dans l’(dcéan, les au (res venant tomber dans notre mer. Les pays qu’ils traversent sont pour la plupart des plaines et des plateaux ayant des rivières navigables. Les cours d’eau se raccordent si naturellement les uns avec les autres, 'qu’il est aisé de passer les marchandises de l’une à l’autre mer par

(1) GtO(jraphlc, IV. I, éd. Dido, p. 147.

faisant sur la plus grande partie du trajet remonter et descende courls et faciles portages à travers les terres et en leur dre les neuves ».

(( De tous les géographes anciens, dit M. Cougny (1), de tous les géographes anciens dont nous avons les ouvrages, Strabon est le seul qui ait remarqué l’admirable système hydrographique de la Gaule ». Strabon en est même tellement fiuppé (pie dans un autre passage de son livre il insiste encore sur rheureuse distribution des cours d’eau de notre pays ; (( Il y a lieu avant tout, dit-il (2), de rappeler que, comme nous ravons dit précédemment, la disposition du sol concorde avec celle des neuves et de la mer extérieure aussi bien ([u’inlérieiire ; tout homme de sons doit en effet trouver (pic cette correspondance n’est pas la moindre partie des avantages d’un pays. C’est facilement, dis-je„ que les choses nécessaires à la vie vont de tous à tous et que les choses utiles sont rendues communes, principalement au temps présent où les habitants se reposent des luttes armées, travaillent la terre avec soin et perfectionnent la vie sociale. Aussi croituil-on qu'ime semtdable disposition révèle l'œuvre de la prévoyance et ipie cet arrangement des lieux est non l’effet du hasard, mais la réalisation d’un plan. »

Dix huit siècles plus tard, la même remarque était faite à la tribune parlementaire. (( Il n’y a pas dans le monde entier peut-être, disait le ministre de la marine, M. de Lanessan, à la Chambre des députés, le 29 juin 1900, dans la discussion du projet de loi relatif à l’augmentation de la Hotte, il n’y a pas dans le monde entier peut-être un© nation aussi merveil-

(l) Extraits des auteurs grecs concernant ta géographie et l'histoire de la Qaule, publiés par la Société de rHi.stnire de France, t. I, p. 6(1. n. 1,

(2) Géographie, IV, i, 14, p. 156.

leusement placée au point de vue géographique .aussi merveilleusement disposée par la nature de son sol, par la distribution de ses fleuves, qui tous peuvent être mis en rapport les uns avec les aulres et canalisés ; il n’y a pas de pays qui se prête aussi merveilleusement que celui-ci au développement de la marine marchande, du commerce et de l’industrie. Nous devrions être, il me semble, le pays de transit de l’Europe entière ; c’est dans nos ports que devraient aboutir certains navires, qui vont dans des conditions bien moins bonnes aboutir ailleurs ».

Au point de vue extérieur, la position de la France au nœud des régions septentrionales et méridionales de l’Europe n’est pas moins favorable.

« Les ports de rr)céan, écrivait en 1875 le père Eandrand (1), sont les postes les plus avancés de l'Europe vers les routes du Cap et vers l'Atlantique. Elle a, de plus, l’immense avantage d’être par Marseille une tête de ligne, comme New-York, et par le Havre un centre de bifurcaiion comme Singapore. Sa position géographique lui donne donc, pour le commerce d’entrepôt en particulier une incontêâfable supériorité sur toutes les autres nations européennes et plus spécialement sur r.Angleterre qu’elle sépare de ses colonies orientales. »

« Pour gagner le commerce d’entrepôt, disait déjà sept ans auparavant, en 1868, M. Jutes Leveillé ('2), pour gagner le commerce d’entrepôt, la France est mieux placée que l’Angleterre. La France touche à deux mers ; par ses lignes de fer elle plonge jusqu’en Italie, en Hongrie, en Russie ». «Sa-

(1) Les carrières maritimes et les mœurs casanières, p. 17.

(2) Notre marine marrhnnAe et son avenir. Revue critique de Icjislalioii et de jurisprudence, i. .\xii, p. 222.

chons, ajoutait-il, sachons tirer parti de cette merveilleuse situation toipographique. »

En effet, « c’est à travers la France, dit M. Schrader (i), c’est à travers la France, entre la Manche et la Méditerranée d’une part, entre l’Océan et la Méditerranée de l’autre., que l’épaisseur de l’Europe est réduite à son minimum ; c’esi également entre ces deux lignes que le passage est le plus facile et les vallées les mieux ouvertes. Entre ces deux dépressions sc gonfle le massif central français ; à l’est de la dépression orientale s’élèvent graduellement l’iVrdenne. les Vosges, le Jura., les Alpes ; au sud de la dépression méridionale se drossent les Pyrénées ; une troisième ligne de dépression, celle du Rhin, ouvrait avant 1871 une communication entre la France et le centre de l’Europe ».

Sur le sol de notre patrie se distinguent quatre grands sillons creusés par le soc de la nature qui conduisent respective! lient de la Méditerranée au golfe de Gascogne, à l’Atlanfi(]ue, à la Manche et à la mer du Nord. Le preinipr qui s’ouvre entre les petites Pyrénées et la montagne Noire, au col de Naurouze, suit la vallée de la Garonne et aboutit à l’estuaire de la Gironde ; le second suit la vallée du Rhône, puis de la Saône jusqu’à Chalon et là se ramifie en trois branches : le premier trait passe avec le canal du Centre entre le Morvan et le Charolais et se continue par les plaines de la Loire ; le second remonte la Saône, passe par la dépression entre les Faucilles et le plateau de Langres, aux sources de la Marne, et se continue par la vallée de la Seine ; le troisième remonte le Doubs et par la trouée de Belfort rejoint l’Ili et la vallée du

(1) France plnisiiiur. Explication de la carte n» in de l’Atlas de géographie moderne de Schradek, Prudent et Anthoine.

Rhin. Les quatre fleuves que la nature a faits français, Garonne, Loire, Seine et Rhin — le Rhône n’est que le pédoncule commun des trois derniers — ■ sont donc comme les feuilles d’un éventail placé dans la main de la Méditerranée.

Ce n’est pas seulement sa situation, c’est encore la disposition de ses frontières qui met la France en relation avec l’Europe ; en effet, les Pyrénées lui sont communes avec l’Espagne, les Alpes avec ritalie, la Manche avec l’Angleterre, et M. Vuillaume (Maxime Hélène) (I) a signalé la correspondance exacte des bassins de la Seine cl de la Tamise; enfin la chaîne des \'osges ou le cours du Rhin unit plus qu’elle ne sépare la France et l’Allemagne, et d’ailleurs là s’étendent ces domaines de Bourgogne dont la succession, comme le disait M. Hanotaux (2),(( n’est pas encore liquidée ».

(( Michelet avait déjà remarqué, dit M. Schraderôf) que la France tourne vi rs chaque pays extérieur une région qui temble retléter ce pays. La Provence ressemble déjà à l’Italie, le Roussillon à la Catalogne, la Normandie ou le Boulonnais à l’Angleterre, te Jura français se fond insensiblement avec te Jura suisse. Il en est exactement de même à vrai dire des pays voisins par rapport à nous; la Catalogne est sensibleiuent française, la Belgique ne nous est pas complètement étrangère non plus (lue la Suisse française; mais ces influences sont plus actives chez nous à cause de cette zone aplanie où depuis des siècles elles ne cessent de se mêler. » Dès avant Michelet, dont le recensement- des lu’ovinces

U) Les nouvelles roules du globe, p. 256.

(2) L'énergie française, p, 338.

(3) La France. Explication de la carte n» 9 de l'.Uia» de géographie moderne de .SCHRAUER, Prudent et .\nthoine.

françaises ne parut que comme l’ouverture du deuxième volume de son Histoire de France en 1833, Thiers dans la relalion de son voyage à lu frontière d'Espagne en 1822, constatait que la France était «allemande en Alsace, suisse en Dauphiné, italienne en Provence, espagnole dans les Pyrénées (l) », « ne pas confondre, notait plus récemment Alphonse Daudet (2), ne pas confondre la Provence avec le midi des pierres: l’Hérault, le Languedoc. Elle tient à l’Italie. Ils préparent l’Espagne ».

Ainsi en relation avec l’Euriope, la France l’est avec le monde entier par ses ports qui sont comme des fenêtres ouvertes dans toutes les directions : avec l’Amérique du Sud par Bordeaux, avec l’Amérii.ue centrale et les Antilles par Saint-Nazaire, avec l’Amérique du Nord par le Havre, avec l’Afrique, le Levant, l’Extrême-Orient, l’Océanie par Marseille.

Les circonstances ont encore augmenté les avantages dont la nature avait doté notre pays. Par les conquêtes coloniales, la France se trouve maîtresse du Nord de l’Afrique et par conséquent constitue la grande route entre le Nord, l’Est et l’Ouest de l’Europe, et la partie septentrionale de l’Afrique. Oue l'oii construise le Traussaharien qui, comparé au chemin de fer américain du Pacifique, ne présente rien d’extraordinaire (3) et ne demande que des tunnels comme ceux qui défendent la voie dans les montagnes Rocheuses contre les sables et dans le Cantal contre les neiges pour protéger la ligne contre le mouvement des dunes (4). que l’on construise

(1) ïiiiERS, Les Pyrénées et le Midi de la frnncc, éd. Uruxelles, 1844, in-lS, p. 31.

(2) Cité Léon Daudet, Alphonse Daudet. Revue de Paris du l®'' avril 1898, p. 551.

(3) H. Blerzï. Les Chemins de fer transsa.hariois. Revue des Deux-Mondes du 1" mai 1879. p. 212.

;4) H. BLERZY. Les Chemins de fer transsahariens. Revue des Deux-Mondes du 1" mai 1879, p. 213.

le Transsaharien, et grâce au resserrement de l’Atlantique entre le Cap Vert en Afrique et le Cap Saint-Roque dans l’Amérique du Sud, la grande ligne Calais, Paris, Marseille, Alger, Dakar, est destinée à devenir la grande route de l’Amérique du Sud, où la France a essaimé dans la République Argentine une si importante émigration. « Sans doute, dit Elisée Reclus (1), une voie d’Alger au lac Tchad, prolongée jusqu’à l’Oubanghi et au Congo, aurait dans l’avenir une valeur ir»contestable pour rutilisation de richesses encore inexploitées; mais le chemin de fer commencé de Philippeville, d’Alger et d’Oran à Dakar ou à quelque port plus rapproché de l’angle guinéen du continent, présenterait non seulement l’avantage de réunir Alger et le Sénégal en un tout commercial et politique, mais, ainsi que des ingénieurs l’ont déh'i fait remarquer, servirait au grand trafic intercontinental de l’Europe à l’Amérique du Sud. De Dakar à Natal ou Pernambouc sur la côte duRrésil, des na\ ires à grande vitesse, comme ceux qui cinglent entre Liverpool et New- York, traverseraient l’Atlantique en moins de trois jours, car en aucun endroit l’Océan n'est moins large, et même dans ce passage les voyageurs auraient le plaisir de voir les deux terres de San Paulo et de Fernando Noronha. Un chemin de fer côtier de Pernambouc à Ruenos-Ayres, d’où se ramifieraient d'autres voies dans l’intérieur, continuerait la grande ligne océanique, réunissant les trois continents. En suivant cette route avec la vitesse actuelle des plus fortes machines, le voyageur pourrait se rendre de Paris à Ruenos-Ayres, en onze jours, trois fois moins de temps que par la voie actuelle ».

(1) Nouvelle géographlQue universelle, t. XVllI, p. u.

Ce n’est pas tout; si l’on considère le globe en son entier, on voit que la France et son isthme occupent dans le vieux monde entre rEurope et l’Afrique précisément la position qu’occupe le Mexique dans le nouveau entre l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud.

Sans doute, au sud de la France se trouve l’Espagne comme au sud du Mexique se ticouve l’Amérique centrale. Mais l’Amérique centrale aura beau être séparée de la Colombie par le canal de Panama, l’Espagne a beau être séparée du Maroc par le détroit de Gibraltar, l’Amérique centrale est déjà toute méridionale et l’on sait que, si l’on a pu considérer la « Berbérie », ainsi qu’on désignait autrefois les Etats Barbaresques, comme unie à l’Europe plutôt que séparée d’elle par la Méditerranée (1), comme « une presqu’île de l’Europe » (2)„ on a appelé l’Espagne » une Europe africaine » (3) et signalé entre elle et le Maroc une correspondance hydrographique (4) ([ui rappelle celle des bassins de la Seine et de la Tamise (5;).

En 1855, J. -J. Ampère (ô), cherchant à quel lieu de la terre était réservé' d’être le centre commercial du monde, plaçait au Mexique l’entrepôt de l’univers et écrivait ; « La ville inconnue qui s’élèvera un jour sur le point de jonction des deux Amériques sera l’Alexandrie de l’avenir ». Trente ans plus tard Elisée Reclus (), constatait que la prédiction d’Ampère ne semblait pas à la veille de se réaliser. Or, il n’y a au monde qu’un autre pays qui possède les avantages de la si-

U) Oénéral Faiijiierde. Cit^ Arnould, art. France (Cliinatol.onic) dans 1“ Diciioiiiidirc eiicycloi)édii[ue des sciences médicales de Dechambre, t. XL. p. ''i77, n. F

(2) .Arnould, art. France (Climatologie) dans le Dictionnaire encyclopcdiiiue des sciences médicales de Dechambre, t. XL, p. 477, n. i.

(3) Reclus. La Terre à vol d'oiseau, t. I, p. 250.

(4) TuRRÈs Campos. T/Espagne en Afrique^ Itevue de droit international d d: législaticn comimrée, t. XXIV, 1892. p. 465

(5) Promenades en Amérique, t. Il, p 352.

(C) Nouvelle géographie universelle, t. XVII p. 189.

tuation du Mexique, c’est la France.

La France se trouve donc prédestinée à être le nœud des communications mondiales, d’autant plus qu’elle est plus voisine de l’antique foyer de la civilisation et que ses vallées lui fournissent les artères qui font défaut à la Nouvelle Espagne. M. Vuillaume (Maxime Hélène) (i), a, donné un tableau des circumnavigations (pie iiermettmit le percement du canal de Panama. La France se trouverait être comme la boucle de la ceinture du globe. On pourrait partir du Havre pour revenir à Marseille, de France en France.

« Si le monde était une bague, dit un vieux proverlie arabe, Ormuz en serait le diamant »: la zone tempérée boréale forme autour du globe comme un gigantesque anneau et la France en est, pour ainsi dire, le chaton.

Le plan de voyage tracé par M. Vuillaume n’est pas seulement ritinéraire d’un touriste, c’eist le mouvement général de la civilisation faisant le périple du globe.

Saint-Marc Girard in (2) dès 1851, après avoir rappelé les étapes de la civilisation, passant des côles de l’Asie Mineure sur les côtes de la mer Egée, pour gagner ensuite la Grèce, ajoutait : u Ici, sans vouloir céder à la superstition en matière d'analogies historiques, je ne puis me défendre d’un rapprochement et d’une comparaison qui me frappent toujours quand je jette les yeux sur une carte de l’Océan Pacilique et sur une carte de la mer Egée ; oui, me dis-je, tout en riant moi-même de mes conjectures, oui, cet océan Pacifique avec ses îles innombrables entre l’Amérique et l'Asie, entre la Galifornie et le Japon, c'est en grand la mer Egée du nou-

(1) Les nouvelles routes du globe, p. 16.

(2) Le monde à venir. Souvenirs de voyages et d'études, t. Il, p. 417

veau monde ; ce sont là les étapes que prendra la civilisation pour passer d’Amérique en Asie et pour aller retrouver son berceau, ce qui accomplira la révolution de l luimanité civilisée et clora peut-être une des grandes ères de notre planète ».

Quatre ans plus tard, J. -J. Ampère (2) confirmait l’observation de Saint-Marc-Girardin. « Les îles, écrivait-il, les îles et les continents du grand Océan, ont reçu les populations européennes comme les îles de la mer Egée, les côtes de l’Asie et de la Libye recevaient des colonies d’Hellènes. Le théâtre de l’action humaine s’est considérablement agrandi : la mer Méditerranée était la mer des anciens ; la mer des modernes, c’est le double Océan qui embrasse les quatre parties du monde. »

Cinquante ans à peine se sont écoulés depuis l’époque où l’auteur du Cours de littérature dramatique hasardait cette idée qu’il était tenté de prendre pour une chimère, depuis l’époque où le critique itinérant qui écrivait, comme il disait, « des études littéraires d’après nature » l’appuyait du témoignage Qu voyageur, et nous voyons leurs rêves se réaliser. Ainsi qu’ils le préilisaient, la Californie devient une autre Phénicie, d’où, nouveaux Tyriens, les Américains partent à la conquête des îles éparses dans l’immense Océan. Les Américains sont aux Hawaï, aux Philippines et menacent la Chine. « Regardez un instant en arrière, disait à l’ouverture de l’Exposition californienne le « président du jour » M. James D. Phelau, et vous verrez que la marche de la civilisation s’est constamment dirigée vers l’Ouest. » Et, saluant dans

(I) Promenades en Amérique, t. Il, p. 349.

San Francisco la « cité du Couchant », il s’écriait en empruntant deux vers d'un poète :

De l'Orient la gloire est désormais bien brève ;

Oii le soleil se couche, un empire se lève (1).

Le jour où la révolution de la civilisation autour du globe sera accomplie, la France se trouvera encore une fois le nœud des comimunications non plus entre quelques peuples de l’Europe, mais entre les mondes, entre le nouveau et l’ancien monde, entre les régions du nord et l’Afrique, la mystérieuse terre des merveilles.

Si, suivant le mot de M. Anatole Leroy-Beaulieu (2), la France se trouve «au centre de la vieille Europe et comme sur son méridien intellectuel », si la France « intermédiaire, ainsi que l’a dit M. de Lapparent (3), intermédiaire par sa situation comme par son climat entre les diverses zones de l’Europe » offre, suivant le mot de M. Joseph llitier(4), « un résumé de l’Europe » le Français est à l'image de son pays, la race répond au sol. Si, suivant une remarque de Boisjolin (5) « la France est, par l'apparence de ses habitants, une Allemagne au', nord-est, tandis qu'au sud-est elle est une Italie, au sud-ouest une Espagne, au nord-ouest, une Angleterre et une Irlande », le peuple français dans son ensemble, placé entre le Nord et le Midi et dans la composition duquel sont entrés le Celte, le Latin et le Germain, le peuple français, qui a été comme le creuset où sont venues se fondre toutes

(1) The official history of the California Midwinter international Exposition. p. 74.

(2) Le Centenaire de t789. Ttei'iie des Deux-Mondes du 15 juin IS O, p. 835.

(3) Cité .Toseph TIitier, 1.' AijrijuLture mode r/te et si/ te/idance à s’i/idustrialiser. lievue d'Econo/nie politique, t. XV, 1901, p. 673-

(41 L tif/ricullure //loder/ic et stt tendance à s’industrialiser. Revue d'Economie politique, t. XV. 1901. p. 673

(5) Cité iS. RECLUS. INTRODUCTION au Dictionnaire géographique de la frartce de JoANNE, p. XLVIII.

les races, Normands du' Jutland aussi bien que Maures d’Espagne, « est le trait d’union entre les peuples germaniques ou anglo-saxons et les peuples latins » (1). Il se trouve tout particulièrement apte à fraterniser avec tous les peuples, à s’amalgumer avec toutes les races et la souplesse, la sociabilité de son caractère, 1 agrément, la gaielé de son humeur le rendent tout particnlièrement propre aux relations avec les nations les plus opposées. « Le liant, l’esprit sympathique des Fiançais, dit Michelet 2), semblait les appeler bien plus que l’Anglais à parcourir, à civiliser la te Enfin un Russe, M. Novicow (3) constate que « les Français ont plus de sociabilité, plus de bonhomie, plus d’exubérance que les Anglais » et que « grâce à leur esprit plus vif et plus gai. la puissance assimilatrice des Français est plus forte que celle des Anglais ».

<( La France, dit M. Thiers (4), si elle n’a pas comme toutes les autres nations de l’Europe les traits fortement prononcés d’un seul caractère et la possession éminente d’une seule qualité a cependant la facilité de se les donner presque toutes et se distingue particulièrement par le mélange et l’équilibre des facultés; de là, naissent chez elle la justesse et l’étendue d’esprit dans les sciences, la pureté de goût dans les arts, enfin la mobilité et la violence dans les affections. »

« La France, disait déjà il y a près de deux siècles, Massillon, dans le premier sermon de son Petit Carême^ la France qui depuis longtemps fixa les regards de l’Europe est encore plus re^ectable qu’une autre nation: les étrangers y vien-

(1) Alfred Fouillée. PsijchrJooie du peuple friinçais, p. 177.

(2) Cité P. Baudrand. Les carrières maritimes et les mirurs casanières, p. 17.

(3) Cité .Joseph Burnichon. L'Expansion de la nationalité française. Etudes

du 5 septembre 1903, p. 618. n

(4) Les Pyrénées et le Midi de la France, p. 31.

nent en foule étudier nos mœurs et les porter ensuite dans les contrées les plus éloignées ; nous y A oyons même les enfants des souverains s'éloigner des plaisirs et de la magnificence de leur Cour venir ici comme des hommes privés substituer à la langue et aux manières de leur nation la politesse de la nôtre (1). »

« Le savoir-vivre dit Lord Dufferin (2) le savoir-vivre, la gaieté, Luniverselle politesse, l’esprit, la vivacité intellectuelle qui étincellent dans toutes les directions et surtout cette puissante et persistante force de civilisation que la France a eu à travers tous les âges le privilège de dégager et de répandre fait de tout homme qui est au sein de ce pays un amoureux de la race française, »

"Voilà ce que la nature et rhistoire^ Dieu et l'iiomme ont fait pour la France. Malheureusement, enfants gâtés de la Providence, nous n’avons pas su répondre à notre mission et nous sommes en train de perdre par notre insouciance tous les biens qui nous avaient été si largement départis. La funeste guerre de 1870 nous a arraché avec r.Vlsace-Lorraine ta grande ligne internalionale du Rhin. Si le percement de l’isthme de Suez, le percement du Mont-Cenis, à quelques années d’intervalle, paraissaient de nature à accroitre le bénéfice de notre situation, les travaux exécutés depuis lors dans le reste de rEurope, sont venus singulièrement balancer et les avantages qu’il nous procuraient et ceux mêmes que nous donnait notre position.

C’est au mois de septembre 1871 que fut achevé le tunnel

(U Massillon pem carême, Sermon pour la fêle de la iPuritlcation de la Sainte Vierge, Œuvres, éd. Besançon, 1846. iii-8. t. II. p. 202.

(-2) Cité Alfred B. Bénard Une Walhalla française et une perspective Alexan-

du Mont-Genis; un an après, au mois de septembre 1872, commençait le percement du Saint-Gothard. Sept ans et demi plus tard, le tunnel était achevé ; le 1®'' janvier 1881, la nouvelle ligne était mise en exploitation et Plaisance se trouvait reliée directement à Ostende. Par cette voie, taudis que Marseille reste à 727 kilomètres de Bâle, Gênes n’en est plus qu’à 508 et cette abréviation de parcours a détourné sur Gènes, comme le prédisait dès 1877, M. Louis Simonin (1), une grande partie de la clientèle de Marseilhi, causant ainsi, sui- N'.uit Al. .\nilré K. Savons (2), un dommage de plus de 50 millions à la vieille cité phocéenne. Tandis que le développement de Marseille se ralentissait, le mouvement de la navigation qiiadrupln.it ou décuplait dans d'autres ports. Anvers, qui ne recevait que 1.030.785 tonnes en 1870, en a reçu 4.241.540 en 1897; Hambourg, qui ne recevait en 1889 que 948.154 tonnes, en reçoit jilus de dix millions aujourd’hui (3).

Depuis 1899 Rotterdam l’emporte sur Marseille pour le mouvement de la navigation (4) ; Marseille n’occupe donc que le quatrième rang. Hambourg, Anvers et Hotterdam passent avant lui. Enfin Piume que deux lignes relient à la Hongrie et que le Sudbuhn met à la même distance de Vienne que Trieste, a dordilé et au delà son mouvement maritime en dix ans de 1887 à 1897 (5).

D’un autre coté, le percement du Simplon, commencé en août 1898 et achevé en 1905, réduit à 942 kilomètres la distance de Calais à Milan, qui était de 1.354 kilomètres par le

(1) La nuvUjallon intérieure ûe la France. Paris port de mer. Itevue d s Peux-Momies du J5 lévrier 1877, p. C45.

(i) Société d'hconomie poUUi.iue, 5 septembre 1901, Economiste français üii 21 septembre 1901, p. 401.

(3) l'aui ue KousiERS, Un grand, 'port de commerce. Hambourg et son i l: économigue. Réforme sociale du i^r septembre 1905, p. 338.

(4) L. Paul Dubois. Gênes et Marseilte, Revue des Deux-Mondes, du 15 mai 1904, p. 394.

(5) Edouard Payen. Les ports européens du bassin de lu Méditerranée: Marseille. Gênes. Trieste. Economiste français du 24 novembre 190U, p, 704.

Mont-Cenis et de 1.070 kilomètres par le Saint-Gotharcl. Il pourra favoriser Calais, mais il profitera à Gênes au détriment de Marseille. Car Gènes ne sera ainsi qu'à 471 kilomètres de Lausanne dont Marseille reste à 581 kilomètres (Ik De plus des calculs faits ■ par une commission belge en 1880 et plus récemment par le directeur de la marine italienne il résulte que pour un navire de 2.000 tonnes arrivant à plein chargement et repartant sur lest la dépense est d’un tiers plus forte à Marseille qu’à Gênes (2). Les droits de port notamment sont sensiblement plus élevés (3).

De la sorte la France se trouve insensiblement dépossédée de la prééminence que lui donnait une exposition qui en faisait « le cœur économique de l'Europe » (4). En effet peu à ])eu les dons de la nat\ire cèdent le pas aux résultats du travail et aux combinaisons du négoce. Car aujourd’hui plus encore qu’au temps où Jouy lui dédiait son compte rendu de l'Exposition nationale de 1819 au Louvre, « la merveille de l’architecture moderne devenue le sancfuaire de l’industrie moderne » (5\ le commerce (( ce monarque invisible et mystérieux, qui ne distril)ue ni grâce ni faveur, qui ne récompense ([ue l’industrie et le travail » est « le souverain le plus absolu qui soit au monde » (<ii. L'industrie en effet ne donne pas seulement la richesse et l’aisance, — « inventer une industrie, disait Lamartine (7), c’est inventer une ri-

U) Edouard Payen. Le port de Marseille, son passé, son avenir. Economiste français du 28 octobre 1899. p. 617.

(2j Henry Blanc. .\rt. Gênes dans le Dictionnaire du Commerce d’Tve.s Guyot et Raffalov'ich. t. II. p 326.

'31 L. P, lui Dfbois. Gênes et Marseille. Revue des Deux-Mondes du 15 mars 1901. p. 412. n. 1.

(4) irrêt de l'essor économique de la France. Revue du 15 octobre 190t. n. 129.

15) .lotiY. Etat de Vindustrie française ou coup d'œil sur l'Exposition de ses produits dans les salles du Louvre en 1819. p. 5.

(61 .TOPY. Etal de l'Industrie française eu Coup d'œil sur l'Exposition de ses produits dans les salles du Louvre en 1819, p. V.

(7) Discours aux jardiniers, Lectures pour tous, éi. Paris isst. p. 412, 429.

chesse, c’est inventer une occupation, c’est inventer la vie, pour des milliers d’ouvriers », elle donne la puissance, et à notre époque plus qu’à toute autee est vraie la parole de ce mécanicien anglais du wnP siècle. Boni ton (1), répondant au roi d’Angleterre : « Sire, je tais ce (pie Voire Majesté aime tant, du pouvoir. »

Grâce à leurs efforts persévérants, par d'habiles retouches à l’œuvre du Créateur, nos voiries acquièrent les prérogatives (pii nous étaient jusqu’ici réservées. Si te présent est mauvais, l’avenir est pire encore.

Dès 11^75, M. de Vogue parcourant la Thessalie était frappé des avantages de la position de Salon ique. (( Les vapeurs postaux, écrivait-il dans les notes de voyage qu’il publia quatre ans plus lard, les vapeurs postaux mettent actuellemeint trois jours pleans de Po'rl-Said à Brindisi, quatre jusqu’à Trieste, cinq ou six jusqu'à Marsoille. Ils peuvent fournir en cinquante heures la distance entre l’Egypte et Saloni(pie; en outre les marchandises débarquées dans les entrepôts de l’Adriatique et de la Méditerranée ont à fournir de longs parcours sur les voies ferrées avant d’atteindre le bassin du Danube et l’Europe orientale. Quand le chemin de fer aujourd’hui ébauché dans la vallée du Vardar se continuera par une des valtées bosniaques ou serbes de la Drina, de l’Ibar ou de la Morava, viendra rejoindre le Danube, Salonique sera le point de transbordement le plus prochei du fleuve par terre, le plus voisin du canal de Suez par mer; le magnifique port dormant dans des eaux profondes au fond d’un golfe abrité des vents par de hautes montagnes, deviendra l’entrepôt na-

0) Cité ,JouY, Etat, de l'Industrie française ou Coup d’œil sur l'Exposition de scs produits dans tes salles du Louvre en 18:9. p. XVITI.

turel de toute la péninsule des Balkans, de la Hongrie, des Principautés, de la Pologne et de la Russie occidentale; la vallée du Vardar est la route indiquée oii doivent se croiser les richesses de l’Inde et du nord de l’Europe. Le jour où, par le fait des déplacements historiques, une race industrieuse et énergique viendra y appliquer les grands instruments du travail moderne; ce jour-là Brindisi et Marseille recevront un coup redoutable (1). »

Le chemin de fer de Salonique est aujourd'hui prolongé jusqu’à Buda-Pesth, mais <( une race industrieuse et énergique » n’est pas venue encore appliquer au ])ort les grands instiaimenls du travail moderne. Si de ce côté aujourd’hui comme en 1875 les menaces sont encore lointaines, deux dangers plus prochains ont surgi pour Marseille.

D’un côté, ainsi que le signale M. Edouard Payen (2), on agite à Gênes le projet d’un chemin de fer de Gênes à Anvers, par Milan et. Bruxelles, qui n’emprunterait qu'une faillie portion du territoire français et amènerait te délaissement de Marseille.

D’autre part, on sait les projets pangermanislcs (pii* méditerait l’empereui' allemand et que dénonçait jadis M. Ghéradame, projets qui placeraient sous le sceptre des ITohenzollern tout l’héritag'e toutou des Habsbourg. En attendant l’ouvert ure de la succession d’Autriche, celui qui occupe le trône du couiiuérant de. la Silésie semble jaloux do créer iinne'diatement aux produits prussiens une voie fluviale vers les mers du Sud (le l'Euroiie. Guillaume H, reprenant et élargissant les

(1) l'E ViiGi'K L(I Thessalie. noirs de voynge. Itiviic di's nru.r-\[nnd'’s d'i I" .j.TKvier 1879. p. 8.

(2) Les ports utropériis du bassin de la Méditcrrnaér, Mnrs 'iU'. Gcurs Trieste. Economiste français du 24 novembre 1900 p. 704.

projets de la jonction du Danube à l’Elbe et à l’Oder (1), a tracé le plan d’un canal de 2.240 kilomètres de longueur qui relierait Steitin et Piume, c’est-à-dire la Baltique et l’Adriatique. Ce canali, qui serait le plus long du monde, emprunterait l’Oder jusqu’à Kossel, rejoindrait le Danube par la porte de Moravie, suivait le Danube jusqu’à WukO'xaw, puis par la Save et le Kalpet aboutirait au golfe de Quarnero. » Ainsi,, dit un publiciste (2), ainsi se trouverait réalisé le rêve des Allemands d’avoir un accès facile vers la Méditerranée », ce rêve qui fut la hantise des chefs du Saint-Empire romain, caressant au Moyen âge l’union de l’Italie et de l’Allemagne et qui est peut-être encore aujourd’hui la raison géographique comme le motif historique de la Triplice.

Quelle que soit la solution, qu’une union politique donne à r'Empire germanique des ports sur l’Adriatique, qu’un chenal soit établi entre la Mer du Nord et un golfe de la côte illyrienne à travers toute la largeur de l’Europe, une nouvelle voie viendrait encore contourner la France que la ligne du Sinqtlon ne doit qu’eflleurer d’une courbe presque osculUf trice et notre pays par le rétrécissement artificiel du vieux conlinent, par le report au centre de l'Europe et même le déplacement vers l’Orient du commerce méditerranéen (3) par le cliangement enfin des conditions économiques, se verrait ravir le bénéfice de sa position priviligiée entre la Méditerranée et rOcéan.

(1) Georges Blondel. L'essor Industriel cl commercial du peuple allemand.

p. .5ii.

(2) Bulletin de la Société normande de géographie, octobre-décembre 1901 p. U8.

(3) Loiii.s Stmonin. Les (p'iinds ports de commerce île la France: Marseille et le golfe du Lgon. itevue des Deux-Mondes du I5 juillet 1877, p. 416.

Ainsi, comme l’a dit Gabriel Bonvalot (1), « une bonne situation géographique ne suffit plus comme autrefois à assurer un monopole de commerce et de transport». Cependant qu’a fait la France «le plus gâté des peuples (2). et qui, comme le constatait un anglais, Mickols 3), eut pu acquérir une prospérité sans égale, si elle avait su proliter des dons qu’elle avait reçus, pour sauvegarder ses avantages naturels? Qu’a-t-elle fait, tandis que l'Angleterre creusait le canal tic Liverpool à Manchester et l’Allemagne le canal de Kiel, tandis que l’Autriche perçait l’Arlberg et que la Hongrie ouvrait tes Portes de fer à la navigation, tandis que la Russie, faisant succéder le Transsibérien au Transcaucasien joignait par un canal maritime la Baltique et la Mer Noire, tandis que la Grèce coupait l’isthme de Corinthe? (4). Rien ou presque rien.

Non seulement la question du canal des Deu.x-Mers, si discuté ih) et i;eut-èlre si discutable, n’a pas été délinitivemenl résolue (h), mais le « réseau des grandes voies navigables de la France est inférieur à ce que devait réaliser le plan d’ensem ble qui fut élaboré en 1820 (7) ». Non seulement Marseille n’a pas été déclaré port libre comme Hong-Kong et Singapour (8) qui ont dû leur fortune à cette condition, hospitalière, mais elle n’a pas encore été dotée, comme l’est Hambourg (0). de cette zone franche que Napoléon en 1814 se proposait de

(1) Somini-x-nous en décadence ? p. 65.

(2) Gabriel Bonvalot, Sommes-nous en décadence ? p. 67.

(3) Cité Gabriel Bonvalot. Sommes-nous en décadence ? p. 95.

(4) Marie-Auguste Morel. Le Canal des deux Mers. Monde .Moderne, juillet 1901. p. 2-4.

(5) Contre-amiral Réveillère. Monsieur Marc Maurel sur le canal d . s Dcu.i Me’s. Bulletin de lu société lauuucdocicnne île géoiiraphie. t. XIV. IS' i, p. 5'8

(6) Marie-Auguste Morel. Le Canal des deux Mers. Monde Moderne, juillet 1901. p. 15.

(7) Georgas Blondel. La France et le marché du monde, p. 100.

(8) n’EscAYRAC DE LAUTURE. Mémoires sur la Chine, histoire, p. 129.

(9) Georges Blondel. L’essor industriel et commercial du peuple allemand p. 62.

lui donner (1 et qui lui permettrait de reprendre une partie des affaires qu’llambourg" et Copenliague, Gênes et Trieste lui ont enlevées (2). Le projet de loi sur l’établissement des zones franches dans les ports maritimes présenté au Parlement le 4 avril 1903 (3) n'est pas encore voté. On attend encore le canal de iXIarseille au Pdiône (4) (proposé dès 1758) (5) et le canal latéral au Rhône dont la pensée date du début de la Restauration 0) comme le canal maritime de Paris à Rouen qu’une Société a offert de creuser sans subvention et qui ferait de Paris un port de pénétration » (7i). C’est d’hier ({Lie se sont formés les comités de la Loire navigalile, de la Garonne navigable, encore que l’idée du canal des Lfmdes remonte à Vaubani (8). Aussi ne peut-on s’empêcher de répéter les vers de tllymne à la France, d’André Chénier :

Prance, ô helle contrée, ô terre généreuse

Que les dieux coinplaisanls formaient pour être heureuse!

. , . . . ô Prance trop heureuse

Si tu vKiyais ces luens, si tu profitais mieux Des dons que tu reçus de la bonté des deux!

«Nous n’avons pas assez senti, dit M. Schrader 9), nous n’avons pas assez senti que notre premier devoir envers la

(1) C.-A. Maybon. Marseille et les ports francs. La Kenaissancc latine du 15 .luin 1903, p. 632.

(2) Cliarles Koux. liapport au Conseil supérieur ehi commerce et de l’industrie, cité G. -A. Maïbon. Marseille et les ports francs. La Itenaissancc latine du 15 .luin 1903, p. 635.

(3) C.-A. Maybon. Marseille et les ports francs. La Renaissance latine du 15 .luin 1903, p. 631.

(4) 13. 15 Juin 1903, p. 641.

(5) Bkeittiuayeh. Rapport au Conr/rès de Marseitie I89i de l'association pour l’avancement des sciences. Bulletin de la Société languedocienne de géographie. t. XIV, 1891, p. 510.

(6) Louis Simonin./,» ■navigation intérieure de la France. Paris port de mer. Revue des Peu.r-Mondes du U»' février 1877, p. 644.

(7) jirrét de l’essor économigue de la France. Revue du 15 octobre 1901, p. 131.

(8) Georges Blondel. La France et le marché du monde, p. 100.

(o) La France. Explication de l.i carte n” 9 de l’.lUas de Géographie moderne de SCIlKADEIi, PRUDENÏ et ANTHOINE.

terre patrie était de la porter à son plus haut deffré d’épanouissement, de; prospérité, de beauté, d'équilibre matériel, de force productrice. Les dons que la France avait reçus à un degré peuli-ôtre imi(iue n’ont pas été mis en valeur comme ils auraient dû rètre. Nous n’aimons pas assez le sot qui nous porte... Par le temps de lutte économicfue et de surexcitation industrielle que nous traversons, tout pays qui ne met pas en activité toutes ses ressources est destiné à être distancé, c'està-dire écrasé... La première })réüCcupation nationale devrait être de mettre pieusement en valeur toutes les ricliessés qui ont été départies à la France et de les amener à leur maximum de puissance, non seulement dans l'ordre intellectuel ou moral, mais jusque dans le sol même de la Patrie. »

Cette énergie est d’autant plus nécessaire qu’une transformation s’est opérée dans le monde à notre détriment. « Jadis, dit AI. Octave Alirbeau 01, jadis la France était le plus grand marché du monde, le pays où les autres peuples venaient s’approvisionner. Elle avait sur 1. Allemagne, sur l’Italie, sur les autres Etats une prépondérance industrielle reconnue et vivace qu'elle partageait avec l'.Angleleri'e. Elle les dominait par sa fécondité inventive, la Ireauté et la qualité de ses productions la puissance créatrice de sou outillage. Le temps de cette hégémonie économi([ue est passé. Clrupie peuple tend à s’y soustraire et à la rcrnidacer. 11 veut vi\ re de suimême, de son sol, approprier non seulement à son aim'iim'ation intérieure, mais à sa pénélratio)i hors des frontières qui le limitent, les énergies de su race longtemps sommeillantes et qui se réveillent avec d'autant plus de force qu’elles furent

(1) Pourquoi des Expositions ? Itcvuc des Deux-Mondes du 15 déce-.nire IS95 P C<J4.

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davantage comprimées. L’Allemagne ne vient plus rien chercher chez nous ; au contraire, c’est elle qui écoule ses produits chez nos marchés. L'Italie et jusqu'à la Suisse, nous battront bien lot sur le terrain de l'industrie métallurgique. La Russie, anciennement tributaire de l’Euope, se couvre d'usines, elle lalu'iqiie tout ce qui est nécessaire aux besoins de son exislence nationale, prête bientôt à dégorger sur le monde entier, avec le Irop-plein de ses greniers, le surcroît do son activité industrielle. Il n'est pas jusqu’au Japon, au tenace et mathématique Japon, qui ne s'annonce comme une rivalité, ne menace de nous débusquer de nos marchés d’Lxtrême-Orient en attendaul que par une loi fatale d’évolution il envahisse nos marcJiés occideulaux ».

Quand la France voit ainsi menacée sa situation dans le monde ce qui nous inquiète, ce n’est pas seulement le progrès de nos voisins, l’avènement industriel de peuples nouveaux, c’est encore, c’est surtout un défaut de notre caractère, l’ignorance de l’étranger.

Ce défaut a son retentissement et dans la vie nationale et dans la vie individuelle.

Au point de vue national, il nous a fait négliger nos intérêts, manquer aux règles qui devaient diriger notre politique extérieure. Talleiyrand disait que la Révolution avait « désossé » la France : elle l’a surtout peut-être désarticulée du système européen.

(( La révolution de t789, disait, il y a un demi-siècle, M. L. Mézières (1), la révolution de 1789, origine de toutes les autres nous a valu la réduction de nos frontières, la destruction de notre marine, l’anéantissement de notre cré-

;i) L'Econoiinc ou remède au paupérisme, 2® éd., p. 332.

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dit, la décadence de notre commerce, l’affaiblissement de nos anciens alliés et l’agrandissement territorial de nos anciens adversaires. »

<( Les directeurs du mouvement de 1789, dit un publiciste (1), les directeurs du mouvement de 1789 ... n’ont jamais vu f[ue la sil nation intérieure de la France, méconnaissant sa place, ses fonctions, son avenir en Europe. . .... » El

c’est ainsi (jue » le courant puissant, mais désordonné (pii a entrepris la régénération de l’ancien régime, a abouti en définitive aux traités de 1814 et 1871 et a enrichi le pays et amélioré la condition du peuple, mais a laissé en définitive la France amoindrie ».

Nous avons perdu la notion de notre développement régulier, la tradition du patronage que nous exercions sur les nations qui gravitaient dans notre orbite et M. G. Rolhan -2) constate que la qualité f;ui nous fait essentiellement défaut, c’est le « bon sens européen » c’est-à-dire cette sorte d'entente des intérêts généraux, des possilulités politiques du vieux monde, que AI. de Bismarck possédait au suprême degré.

Au point de vue individuel nous nous terrons ilans notre home national, indifférents à ce qui se passe au dehors (9). Nos négociants même répugnent à visiter leurs correspondants au delà des frontières 4) et négligent de créer des succursales (5;. Tandis 'que les Anglais, même des classes les plus modestes, n'ont qu’un rêve, un voyage sur le continent, le Français n'a (t'autre désir (pie de restt'r chez lui. k Toujours casaniers, dit le Père Didon (<>'', nous avons de la peine

(1) Compte retolu de Coiidoreet. Sa vie et “es œuvres i)ai' !e docteur Roliitiel Kcoriomiste franeais du 5 septeinlire 1893. p. 430.

12) La Politique française en IS66. p. 47.

(3) Le Dernier des S'apolénns. p. 19G.

(4) Le Dernier des Napoléons, p. 196.

(5) Arrêt de t’essor économique de ta I rance. Jterue du octobre 1901, p 4.

(6) T.es Allemands, p 6.

à sortir de chez nous. L’étranger anglais, russe, italien, américain, allemand court le monde et cherche à connaître les autres peuples. Le Français à force de ne voir (pie lui finit par ne plus se connaître lui-même ».

Voilà le mal. Ce mal, ce sont les expositions universelles qui en constituent le remède. Elles viennent nous enseigne! pour ainsi dire à domicile ce que nous n'irions pas apprendre au dehors.

(( 1! faut bien le reconnaître, disait au Sénat, le 12 juin 1896, le ministre du commerce du cabinet Méline, M. Henry Boucher, dans la discussion du projet de loi relatif à l'Exposition de 1900, il faut bien le reconnaître, les Français ont un défaut, c’est de ue pas assez aller voir à l’étranger ce qui s’y fait et de ne pas aller non plus visiter leur clientèle; eh bien! les expositions ont un très grand succès chez nous, parce qu’elles corrigent ce défaut dans ses deux applications. »

C'est ainsi que l’Exposition de 1900 est venue nous apporter des révélations douloureuses peut-être, mais nécessaires.

(( Trop longtemps, dit M. Edmond Haraucourt (1), trop longtemps la vieille infatuation française s’est reposée dans la confiance de notre supériorité. Dans lei domaine des sciences et des arts, nous demeurions incomparables, logés à des hauteurs inaccessibles. Nous concédions à l’Italie son éphémère supériorité de la Benaissance, mais depuis quelle revanche! Nos produits industriels achalandaient le monde et nos productions artistiques rembellissaient on l’inspiraient et personne n’approichait de nous.

(( C’est faux ! Pendant six mois nous avons vu l’Allemagne assise dans une force tranquille dont nulle autre n’était rivale

(1) Funérailles, Gaulois du tf décembre 1900.

et nous avons constaté la puissance de son industries la majesté encore lourde de son art; devant ces gonflements dei la musculature déplaisants peut-être, mais si pleins de promesses généreuses, notre force a senti sa faiblesse. A côté, nous avons vu les races du Nord subites et imprévues surgir de leurs brumes et s’en venir à noais avec des œuvres de souplesse et de subtilité si ingénieuses que notre esthétique en fut charmée plus encore que jalouse. L’Autriche elle-même, dont personne ne s’était soucié, apportait une note ue grâce à. la fois intime et sévère, un peu mystérieuse. En somme sur la race latine la race germano-saxonne prenait le pas et l’effort de son invention déjà distançait la nôtre.

« Il fallait savoir cela: nous n’inspirions plus l’Europe même en art. L’Europe émancipée a marché toutCi seule depuis dix ans, elle a marché sans nous et plus vite que nous. Fats, nous ne savions rien parce que nous n’allions pas chez elle. Elle est venue chez nous et nous avons appris ce qu’il fallait savoir. Vainement Bonvalot se faisait apôtre pour crier: « Allez voir et prenez garde! Réveillez-vous, les assou- « pis, et levez-vous, les assis ». On n’entendait guère ; mais la vérité est venue sur le bord du fleuve. Nous avons compris, j’espère, cette fois ! Le. conseil de l'etfort devient un ordre impérieux. »

Les expositions universelles conviennent et à notre caractère sédentaire et à runiversalité de nos aptitudes.

Elles conviennent à notre caractère sédentairo. « La vieille société française, disait ingénieusement le 12 juin 1896 au Sénat M. Henry Bouicher, ministre du commeircev la vieille société française, à la fois casanière et très accueillante, emploie une formule bien caractéristique quand elle exerce

rhofcpitalité. Elle annonce aux autres qu’elle reste chez elle. Eh bien! la France qui reste encore chez elle, l'a dit au monde ».

Elles conviennent à runiversalité de nos aptitudes. « Parmi tous ces peuples doués d’aptitudes (Diverses, disait 'Victor Fournel (1) à propos de l’exposition de 1867, la France se distingue par runiversalité de ses aptitudes; ce caractère se dég'ag'e comme sa qualité dominante et essentielle. Rien ne lui est étranger: sa faculté d’a.ssimilation et la flexibilité de son génie la rendent propre à toutes les métamerphoises. Peutêtre est-ce la seule des nations exposantes qui se maintienne à peu près à la môme hauteur dans les diverses classes de l’industrie. Non pas assurément qu’elle soit supérieure dans tous les arts, mais elle n’est inférieure dans aucun et elle emporte sans conteste la vicloire dans ceux qui tiennent à Vélégance et an goût comme dans tous les travaux d’adresse et de précision. »

« Je crois, disait M. de Freycinet au Sénat le 12 juin 1896, dans la discussion du projet de loi relatif à l’Exposition de 1900, je crois que si on laisse à la France, je ne dis pas le monopole — nous n’y prétendons pas — , mais une sorte de préférence pour installer des Expositions universelles, c’est que l’on reconnaît tacitement que le génie français est peut-être celui qui offre la plus grande variété d’aptitudes. Je ne crois pas exagérer le mérite de notre nation en disant qu’il n’y en a pas qui, dans un aussi grand nombre de branches, approche du premier rang quand elle ne l’atteint pas.

« Certainement nous ne pouvons pas avoir la prétention

U) Voya/jc à travers VExi.osUion utiivcrsellc. Correspondant du 25 juil let i.s67. U- ül6

d’être les premiers partout, mais nous pouvons avoir la prétention qu’en somme c’est nous qui approchons le plus souvent du premier rang.

« N’est-il pas certain qu’au point de vue des arts, de toutes ces industries artistiques et élégantes qui embellissent les expositions^ le génie français est sans rival? »

Indépendamment de leur facilité à tout s'assimiler, les Français ont une singulière facilité à tout répandre, à tout communiquer, à tout propager. « Conquérante par l’intelligence, dit Lamartine de la France du xviii® siècle, — ■ et l’observation à deux siècles de distance est encore juste — son armée était son génie. » Joseph de Maistre, (jui dit que nous régnons par notre langue iilus que par les armes, qui u nis applique les mots d’Isa'ie : <( Chaque parole de ce peuple est une conjuration », qui proclame que « jamais il n’exista une nation plus facile à tromper, pliis difficile à détromper, plus puissante imur tromper les autres », ajoute en s'adressant aux Français : « Chaque idée que vous lancez dans le monde est un liélier poussé par trente millions d’hommes ».

Enfin les Français, par le goût qui est inné chez eux, prêtent aux concours internationaux un charme léger d’une séduction singulière. Dans un à-propos vaudeville représenté aux Délassements comiques le 3 juin 1851, pendant la première Exposition universelle de Londres, un personnage, London en promène un autre, l’Europe, à travers le Palais de Cristal : « .\h oui, lui dit l'Europe, c’est faîne... c’est biautiful... Mais il manque de ce je ne sais quoi qu’a la France... Tu n’as pas le chic... de Paris que l’on ne peut pas imiter » (1).

(1) Charles Potieiî et Faucheur Un coin du tjatais de cris:al. taui-au, p. 7.

On a fait des objections: on a prétendu que les expositions universelles ne conviennent pas à la France après les malheurs qu'elle a, éprouvés, qu’elles gênent sa politique extérieure et entraînent des concessions désastreuses.

La tenue de jeux olympiques de l’industrie, la célébration de fêtes lustrales de l’humanité, a-bon dit, pouvaient convenir à la France glorieuse de 1855 et même à la F'rance encore entière, bien que diminuée dans son prestige et son inlluence, telle qu’elle était en 1867, mais elles ne conviennent plus à la France mutilée, amputée, telle que l’ont faite les événements de 1870 et 1871. C’est ce que M. Le Play, préconisant la politique du recueillement, de l’abstention et du deuil, a soutenu devant le Sénat le 12 juin 1890. M. de Freycinet a répondu, en invoquant le sentiment de Gambetta, « que tout en conservant au cœur la pensée indélébile, il convenait que la France se montrât renaissante à la force et à la vie; qu’il n’était pas bon que la France apparût toujours à l’état de peuple vaincu, qu’il fallait qu’elle afrirmàt la reconstitution de ses forces, le développement de son génie et la volonté de reconquérir la place <iui lui appartient ».

On a été plus loin; on a accusé les expositions universelles d’entraver notre action extérieure et de déterminer des faiblesses diplomatiques. « C’est>, dit ML de 'Vogué (1), la plus grave objection qu’on puisse faire à ces encombrantes solennités. Durant une longue période elles paralysent la liberté d’action d’un pays, elles le divertissent de ses intérêts essentiels. Nos ennemis le savent bien, nos amis aussi; au début des complications chinoises, un des grands journaux russes,

(1) La déjunte Exposition. licvue des Deux-Mondes du 15 novembre 1900,

— 9fi1

le plus fidèle à raniitié française commençait ainsi son bulletin attristé: « La France traverse une étrange période qu’on « pourrait appeler la période de l’hypnose expositionnelle. « Voilà déjà plus d’une année que tous les intérêts, toutes les « entreprises, toute la vie gouvernementale, toute l’activité « politique sont subordonnés à cette unique coiridération: « ceci ne nuira-t-il pas à l'Exposition? »

On a même dressé le bilan de tout ce que les expositions universelles nous avaient fait perdre. Ce serait la préoccupation de l’Exposition de 1867 qui aurait empêché le gouvernement d’intervenir après Sadowa. àl. Chapuis, à la séance du 13 mars 1896 de la Chambre des députés, a accusé l’exposition d’avoir été la cause, en 1867, de l’abandon du Luxembourg et en 1889 de l’évacuation des Nouvelles Hébrides « qui sont, disait-il, à la Nouvelle Calédonie ce que la Tunisie est à l’Algérie ». Enfin ce serait l’Exposition de 1900 qui aurait déterminé notre recul à Fachoda et notre inaction dans la lutte entre l’Angleterre et les Républiques sud-africaines. « Le grief principal, dit M. Louis Joubert (1), le grief principal du patriotisme contre les inventeurs de cette inutile Exposition a été de tout subordonner aux avantages personnels et au succès de parti qu’on en attendait, même l’honneur et le rôle de la France dans le monde. Durant les trois années de la préparation, toute notre politique, à l’intérieur comme au dehors, a été soumise à cette vue étroite de la réussite de rentreprlse. Nous avons dû nous incliner devant l’attitude insolente de l’Angleterre en Egypte, courber la tête sous l’humiliation de Fachoda et arracher nous-mêmes du sol si glorieusement conquis le drapeau

(1) Fin de rêve. L'Exposition universelle de 1900. Correspondant du 25 novembre 1900, p. 771.

désaivoué de Marchand. Nouis avons dû refouler nos élans vers l’héroïque petit peuple qui luttait au sud de l’Afrique pour son indépendance en tendant les mains vers la nation g'énéreuse dont le cœur avait battu successivement pour la liberté de rAmérique., de l’Irlande, dC' la Belgique, de la Pologne, de tous les faibles, de tous les opprimés. »

Répondant à AI. Chapuis, M. Alfred Picard disait à la Chambre des députés, le 14 mars 1896: » Ce prétendu sacrihoe du Luxembourg et des Nouvelles Hébrides, c’est, passezmoi l’expression, du pur roman chez la portière. »

Mais la question mérite d’être examinée complètement. Estil certain que les expositions universelles contrarieid notre action au dehors?

Est-il vrai qu’elles aient déterminé des capitulations de notre politique extérieure?

Est-it exact ([ue la non intervention dans la guerre austroprusienne, la renonciation au Luxembourg, aux Nouvelles Hébrides, à l’accès du Nil, l’abstention, dans le conflit angloboer aient été imposées à notre diplomatie par la crainte de compromettre une exposition en préparation?

On ne saurait raflniettre. L’histoirei est là pour prouver qu’une exposition ne paralyse pas l’action extérieure de la France. L’Exposition universelle de 1855 fut annoncée par un décret du 8 mars 1853. Une année ne s’était pas écoulée que l’état de guerre existait entre la France et la Russie, dénoncé « par la déclaration de Nicolas P'' du 21 février 1854. En 1900 l’Exposition universelle déjà ouverte n’empêcha pas la F’rance de prendre une part brillante parmi les grandes puissances à la campagne européenne contre la Chine. Ainsi une exposition en pleine activité pas plus qu’un projcd d’exposition à la

veille de la réalisation ne frappe, le pays d’impuissance, n’empêche une politique vigoureuse.

Les exemples que l’on a cités sont loin de justifier la thèse à l’appui de laquelle on les a invoqués.

Il est certain qu’après la bataille de Sadowa, le prince de Mettemich insista auprès de Napoléon lit pour que la France intervint. Mais si l’Exposition put être invoquée comme un prétexte pour nous dérober, ce ne fut pas la vraie raison de notre inertie. « M. de Beust et M. de Dahveigh, dit M. G. Rothan (1), suppliaient l’empereur de marcher résolument. On prétend que la crainte de compi'oinettre le succès de l’Exposition universelle de 1807 fut le principal argument que l’empereur opposa aux instances de M. de Beust ; il lui répugnait sans doute de révéler à un ministre étranger les causes secrètes qui le condamnaient à l’inaction. »

Ces causes secrètes, M‘. G. Rothan les indique: c’étaie.nt le délabrement de nos forteresses, l’infériorité de notre artillerie, lafaiblessede nosi effectifs, en un mot notii'eUmpuissance militaire.

Quant à l’affaire du Luxembourg, l’abandon du projet de traité par lequel la Hollande nous cédait le grand duché fut une heureuse évolution diplomatique. Cette évolution permit à la France d’échapper à une guerre (lui aurait mené peutêtre les officiers prussiens, comme ils s'en vantaient 2), en quinze jours à Paris, qui aurait en tout cas surpris la France moins prête encore qu'en 1870*. « Le Luxembourg,dit M. G. Rothan (3), le Luxembourg n’était pour la Prusse qu’un prétexte,

(1) La Politique française en IS66, p. 207, n. 1.

(2) G. Rothan. L’affaire du Luxembourg. Itevue des Deux-Mondes du l^r novembre 1881. p, 94.

(3) L'Affaire du Luxembourg . Revue des Deux-Mondes du 1" décembre 1881,

le terrain sur lequel elle comptait résoudre à son profit le problème allemand et affirmer par les armes sa prépondérance militaire et politique.

« La France n’eût pas échappé à l’invasion si le sang--froid, la prudence et l’énergie ne s’étaient pas trouvés réunis dans ses conseils pour déchirer une trame diplomatique savamment ourdie et déjouer une conspiration militaire qui, prête à éclater contre nous, n’attendait qu’un prétexte ».

Ainsi l’Exposition de .18(37 est innocente de fahandon du Luxembourg comme de notre inaction après Sadowa. L’Exposition de 1889 est-elle responsable de l’évacuation des Nouvelles Hébrides? La question des Nouvelles Hébrides, réglée par une première convention en 1878, fut, à la suite d’un débarquement momentané de troupes françaises, qu'amenèrent des nécessités de répression, réglée par une nouvelle convention franco-anglaise du 26 octobre 1887, qui établit un condominium sur ces îles ; mais si nous renoncions à occuper les Nouvelles Hébrides, nous acquérions le droit, par l'abrogation de la convention du 19 juin 1847, d’annexer les îles sous le vent de Tahiti (1), annexion que rendaient urgente les intrigues et les prétentions allemandes 2). M. Cliapuis disait à la Ehambre des députés, le 3 mars 1896: « A ce moment — où le capitaine Orties avait occupé les Nouvelles Hébrides en 1886 — se préparait l’exposition de Melbourne. Les Anglais sont venus vous dire: <( Si vous oc- (( cupez les Nouvelles Hébrides, vous no viendrez pas à l’E.x- » position de Melbourne, et nous n’irons pas à la vôtre en

(1) Vivien Saint-Martin. Nouveau dictionnaire de Géographie Universelle. V. Nouvelles Hébrides, t. IV, p. 235,

(9 Paul Deschanel, La Politique français'' en Océanie à propos du Canal de Pariarna, I, L'archipel de la Société, p. 515. —

« 1889. Nous avons évacué. » Or, si nous avons bien pris part à l'Exposition de Melbourne en 1888, l'Angleterre n’a pas pris part officiellement à l’Exposition de 1889, ce qui exclut toute supposition d’un marché semblable à celui qu’on allègue. Ne serait-il pas d’ailleurs bien singulier que nous eussions fait des concessions non seulement pour qu'on ^lIlt à notre exposition mais encore pour qu’on nous permît d’aller à une exposition étrangère?

Restent la retraite de Fachoda et la neutralité dans le conflit sud africain. Ce sont des questions trop récentes pour qu’on puisse déjà connaître les raisons de notre attitude, mais ce qui est certain, c’est qu’il n'est nullement nécessaire de faire intervenir l’Exposition pour expliquer notre polili(pie. D'une part, en effet, comme l'a dit M;. Paul Leroy-Reaulieu (1), et son opinion est partagée par des puldicistes (2) comme par des géographes (3), u quelque intérêt que nous puissions attacher à la possession d’une partie importante de la rive gauche du Nil supérieur, cela ne valait pas une guerre avec la Grande Bretagne », et cette guerre nous n'étions pas prêts à la faire ; car un an plus tard, M. Edouard Lockroy, dans l’exposé des motifs de la proposildon de loi relative à la défense des cotes, des points d’appui de la Hotte et aux constructions navales, qu’il déposait^ le 8 décembre 1899 à la Chambre des députés, pouvait dire encore : « Aucun de nos points d’appui n’est suffisamment armé. Nos arsenaux euxmêmes n’ont pas l’outillage et rarmement nécessaires. La Hotte n’est pas assez puissante. » D'un autre côté, si notre

(1) Ce que pourrait être une guerre entre l’Angleterre et la France Economiste français du 12 novembre 1898, p. 641.

(2) Francis Chaumes. Chronique de la Quinzaine. Uevue des Ucux-Morules du 15 novembre 1898, p. 478.

(3) Vivien Saint-Martin. Nouveau Dictionnaire de Géographie Universelle. Sunniément V. Soudan Français.

diplomatie n’est pas intervenue entre les Anglais et lés Boers, c'est que l'état des relations de la France et de l’Angleterre rendait toute immixtion de notre part impossible. « Leur intérêt moral, disait M. Paul Leroy-Beaulieu (1) en parlant des Anglais, leur intérêt moral comme leur intérêt politique est de taire la paix. Nous avouons que personne ne peut la leur proposer, la France moins que toute autre, puisque nous ne savons pas pour quelle raison, après un demi-siècle de sympathies réciproques, l’Angleterre de ce fou pervers dé Chamberlain semble avoir pris pour la France les sentiments aigres qu'elle nous témoignait au temps de Palmerston. »

L’ailleurs en regard des prétendues fautes dont on fait remonler bien graluilement la responsabilité aux expositions, ne convient-il pas de mettre les services que rendent ces concours cosinoi)ûliles? La. pensée d’une expositi(»n ne contribue-t-elle pas à faciliter le règlement pacifique des litiges internationaux (|ui peuvent surgir? Qui sait si la considération de l’Exposition de 1867 ne favorisa pas lû solution amialile de la ijuestion du Luxembourg? N’eùt-il pas été heureux ({u'en 1870, au moment de la ciise amenée par la candidature du prince Léopold de tlolienzollern Sigmaringen au trône d’Espagne, la perspective d'une exposition se fût trouvée là jiOLir rafi’a.icliir les effervescences belliqueuses et calmer les enqiorlemonts? L’annonce déjà lancée d'une exposition universelle n'a-t-elle pas, ainsi qu'on fa fait remarquer (2), singulièreinent aidé, par le gage éclatant d’intentions paciliques qu elle constituait, au dénouement diploinaîi(pie de falTaire Schnoebelé dans la crise aigue de 1887. Que Dieu nous donne

(1) La situation et les perspectives dans l’Afrique du Sud. Economiste français du 3 mars 1902, p. 262.

(2) De Lapparent, Le Siècle du 1er, p. 3

beaucoup d’expositions si les expositions peuvent coiijurei' les guerres !

Ainsi les expositions universelles sont utiles à la France. Mais où doivenbelles se tenir?

Sur ce point aucune hésitation n’est possible. Il n’y a (lu’une seule ville en France qui puisse être le siège des grandes expositions, c'est Paris. M. Georges Gérault (1) l'a reconnu et M. Alfred Picard n’a rencontré aucun contradicteur lorsqu’il a dit à la Chambre des Députés le li mars 1896, dans la discussion du projet relatif à l’Kxposition de 1900 : « Paris, c’est la grande cajiilale. Si une exposition doit avoir lieu, si toutes les nations étrangères y sont conviées, elle ne peut avoir lieu qu’à Paris ».

Paris se trouve donc désigné par la force des choses pour être le siège des grandes exposilions universelles françaises. Mais il convient de rechercher s'il ne trouve pas des avantages particuliers à ces concours internalionaux.

Les expositions universelles sont-elles utiles à Paris?

Si la France est prédisposée à être le carrefour des na lions, Paris est singulièrement propre à devenir le rendez-vons des peuples.

On a soutenu que les grandes villes étaient le résultat d’un concours fortuit de circonstances. Mira]:)eau (1) dimit: « C’est le hasard qui veille à la naissance des capitales. » 11 donnait Berlin comme preuve de cette assertion. Mais, depuis, M. Gasquet (2), reprenant les argunieuts de Kohl et d'Elisée Beclus, et M. Fournier de Flaix (3), comparant Berlin et Chi-

(1) Des Expositions unlveTselles envisagées au point de vue de leurs résultats économiques, p. 149,

(1) De la monarchie prussienne sous Frédéric le Grand, liv. II, éd, 1788, in-8". t. 1, p, 400,

(2) Cours de géographie, p, 283,

!3) Le mouvement économique aux Etats-Unis. L’Exposition de Chicago. Economiste Irançais du 29 avril 1893, p, 519.

cagO', tous deux « ports intérieurs de premier ordre », ont expliqué les raisons géographiques qui appelaient la capitale du margraviat de Brandebourg à de hautes destinées.

Ce que Mirahoau disait de Berlin, un autre écrivain devait rappliquer ù Paris. Cinquante ans après l’époque où Mirabeau écrivait La Motuvrchie prussienne sous Frédéric Je Grand, Saint-Marc Girardin (1) opposait aux villes nécessaires, telles que Cunstantiniople, Alexandrie, Venise, Corinttie, les villes (( dont la fortune est l’œuvre des hommes seulement et où la nalure n’a rien mis du sien » et dans cette dernière classe il rangeait Londres, Vienne, Saint-Pétersbourg et enfin Paris. « Voye^î en effet, disait-il, voyez en effet sur la carte la place qu'occupe Paris. Ce n'est pas nu de ces lieux qui servent nécessairement de passagie ou de rencontre au comineiroe des climats opposés; ce n’est pas une des routes naturelles du monde. Il y a plus, Paris n’est pas même au centre de la France; c’est une capitale qui pouvait être ailleurs et qui s’est trouvée là par liasard pour ainsi dire. »

Enfin quarante ans plus tard M. Paul Leroy-Beaulieu écri vait : (( La prépondérance de Paris en France a des causes plutôt sociales et politiques qu’industrielles commerciales ou iMèine topographiques » (2j.

C’est le 15 décembre 1840 que Saint-Marc Girardin publiait dans la Revue des Deux-Mondes l’article où il formulait sa théorie des cités du destin et des cités du hasard. L’année suivante en 1841, Dufrénoy et Elie de Beaumont commençaient la publication de leur Explication de la carte géologique de la France. Ils montraient que Paris est placé au milieu

(1) De la destinée des villes. Souvenirs de voyages et d'études, t. n, p. ■'lOS.

(2) Paul Leroy-Beaulieu. Les grandes villes en France et à l'étranger. Economiste français, du 19 mars 1881, p. 338.

d'une sextuple circonvallation formée par les extrémités des couches les plus solides, terrains tertiaires, craie, terrain jurassique. et opposée aux incursions de rEurope. <( On voit donc, disaient-ils, que l’emplacement de Paris avait été préparé par la nature et que son rôle politique n’est pour ainsi dire qu’une conséquence de sa position. Les principaux cours d’eau de la partie septentrionale de la France convergent vers la cou liée ([u'il occupe d'uiie manière qui nous paraîtrait bizarre si elle nous était moins utile et si nous y étions moins habitués. Eiilin la nature, prodigue pour cette môme partie de la France, l'a dotée d’un sol feiiite et d’excellents matériaux de construction. Environnée de contrées beaucoup moins favorisées telles que la Champagne, la Sologne, le Perche, elle forme au milieu d’elles comme une oasis. L'instinct qui a dicté à nos ancêtres le nom û'ile de France pour la province dont Paris était la capitale résume d’une manière assez heureuse les circonstances géologiques de sa position (1). » « Ce n’est donc, concluaient-ils, ce n’est donc ni au hasard, ni à un caprice de la fortune que Paris doit sa splendeur, et ceux qui se sont étonnés de ne pas trouver la capitale de la France à Bourges ont montré qu’ils n'avaient étudié que d’une manière superticielle la struct^ure de leur pays. Cette capitale n’a pris naissance et surtout n'a grandi là où elle se trouve que par l’effet des circonstances naturelles résultant en principe de la structure intérieure de notre sol » (2).

Vingt ans plus tard M. Duruy devait reprendre la distinction des capitales nécessaires et des capitales accidentelles,

(1) Dufrenoy et Elie de Beaumokt. Explication de la carte aéoloaiaue de la France, t. 1 d. 27.

(2) Id J

ibid

mais pour en faire une application toute différente. Il oppose en effet Vienne et Berlin, capitales, que selon lui, riiistoire est seule à eLxpliquer, née l’une de la marche orientale organisée contre les Hongrois, l’autre de la marche de Brandebourg organisée contre les Slaves du Nord, aux capitales que la géographie justifie. (< Nous savons, dit-il (1), pourquoi Londres, Paris, Constantinople et Pétersbourg se trouvent où ils sont: Paris dans son île que son fleuve protégeait; Pétersbourg dans ses marais, mais auprès du golfe de Finlande et à portée de l’Europe civilisée; Gonstantinople sur les sept collines qui descendent à un port magnifique en face de l’Asie et au bord d’une mer intérieure dont elle peut fermer les deux entrées; Londres enfin assez loin, de la mer pour n’avoir rien à craindre d’une guerre maritimie, assez près pour recevoir dans le fleuve des vaisseaux de mille tonneaux. »

Parlant des plaines fécondes qui forment comme un anneau autour (le notre capitale, il dit : « C’est cette zone de terre fertile ((ui, se coutiiiuant autour de Paris, l’enveloppe de l’oasis de verdure si bien appelée file de France et qui a été comme le noyau a.utorir duquel le fruit s’est formé et a grossi. Là est née la. Fnnice. La géographie explique Paris comme elle explique bien d’autres choses. Faites arriver jusqu’aux lieux où la Seine, la Marne et l’Oise se rencontrent les landes de la Cliampagne, les marais de la Sologne, les collines pierreuses du Perche et la grande ville n’aurait pu croître sur ce sol ingrat (2) ».

Ailleurs il rappelle les raisons stratégiques qui ont désigné Paris pour ses hautes destinées « Quand l'Empire romain déjà

U) bf Paris à Hulbiaresl. I, bc Paris à Vienne, p. 46G.

(2) nuRUY, bc Paris d bukliarcst. 1. de Paris à Vienne, p. 4(18.

chancelant, écrit-il (1), envoya des Césars dans les provinces pour les défendre, Julien se fixa aux mêmes lieux où quatre sièctes plus tôt s’était tant de fois arrêté le conquérant des Gaulois, à Lutèce, arm de s’y trouver, comme lui, à proximité de la Germanie et de la Bretagne, tes lieux frontières menacées lii convergent les principaux coins d'eau c’est-àdire les principales routes du nord de la France. »

Plus récemment Elisée Reclus q2)a expliqué les avantages de la position de Paris au nœud d’un système de rivières, Seine, Marne, Oise, « sur cette voie naturelle qui réunit la Méditerranée à l’Océan et qui, par la force des choses, devait servir

de grand chemin à l’histoire même de la civilisation » et » précisément le point où vient aboutir la route de l’Aquilaine et

de l’Eispagne, par la vallée de la Loire et le seuil du Poitou », avantage dont n’aurait joui « aucune autre cité de France, à moins d’être bâtie au conllueiit de l'Oise ou dans le voisinage immédiat ».

Dernièremeid. encore, M. Schrader (3) a constaté qin (( le centre organique de la patrie française, c'est Paris..., précisément au centre du plus grand épanouissement des plaines françaises, au « pôle attractif » de la France, suivant l’expression d’Elie de Beaumont » et où « viennent se renconlrei', se combiner, comme dans un creuset, les éléments si divers élaborés par les deux mondes presque opposés dont la France esl comme la synthèse».

Ainsi Paris, bien qu’il ne soit pas au centre géoniétrique du pays, mais, comme le fait remarquer M. llanotaux (4^, au

(1) liilnxiuciioii ijcncvdic a l'iiûtnire de la France, 4^ éd.. p. 223.

(2) Soiivelle géographie universelle, l. II. p. 130.

(3) La France. Explication de la carte n° 9 de l’Atlas de géographie moderne 'Ikt SCHRAUER. PRUDENT et ANTHOINE.

(4) L'énergie {rançaise, p. i

milieu de la moilié septentrionale do notre patrie, n’en est pas moins le centre naturel de la France. Il est aussi, comme le disait Louis Blanc à l’Assemblée nationale le tO mars 1871 dans la discussion du projet de résolution relatif à la translation de rassemblée, il est « la capitale nécessaire de la France, par son étendue, par le nombre de ses habitants, par sa splendeur incomparable, par le concours des hommes illustres de tout genre qu’il al lire et qu’il retient, par l’action des idées dont il est tour à tour le laboratoire et le foyer, par la majesté des souvenirs qui font en quelque sorte tenir dans son passé le passé du pays tout entier » et aussi parce que toute la France est « dans Paris où les départements viennent se réunir et se mêler ainsi que font les rivières dans les fleuves où elles se jettent. »

Centre de la nation centrale par excellence, Paris a été longtemps le centre politique, le centre de la vie sociale, le centre intellectuel, le centre monumental, le centre industriel, la plus vaste agglomération continentale de population du monde entier. ^

C’était le centre politique. Cette situation prépondérante de Paris s’affirmait encore au milieu du xix® siècle. « Les trois années, dit M. G. Rothan (1), les trois années qui suivirent le Congrès de Paris furent l’époque glorieuse de l’Empire. Il faut avoir représenté notre politique à l’étranger de 1856 à 1859 pour se rendre compte de son prestige. Tous les regards se portaient vers Paris ».

C’était le centre intellectuel. Non seulement aux xiP et xiiP siècles où Paris distribuait toutes les connaissances^; la

(1) La Politique française en 1866. it. 44.

musique uussi bien que la théologie, à l’Europe entière (1) non seulement au xviP et au xviiU siècles où l’esprit français exerça nue sorte de souveraineté sur le monde — « le seul point véritablement sonore du continent, dit Lamartine, était Paris » — mais encore au xix® siècle, sous la liestauration et même sous la Monarchie de juillet, rien ne pouvait égaler l’éclat intellectuel de la l^rauce et les étrangers eux-mêmes lîossiiii, Meyerbeer venaient faire sacrer à Paris leur rouommée européenne.

C’était le centre social, le rendez-vous d’un monde dont Guizot (2) disait: « Je ne sais si nos neveux reverront jamais une société semblable, des mœurs si nobles et si gracieuses, tant de mouvement dans les idées et de facilité dans la vie, un goût si vif pour le progrès de la civilisation, pour l’exercice de l’esprit, sans aucune de ces habitudes inélégantes et dures qui raccompagnent souvent et rendent pénibles ou impossibles les relations les plus désirables ».

Un poète grec de la comédie 'ancienne, Lysippe, meltait dans la fiouche d'un de ses personnages ces li'ois vers d'une crudité de ton ({ui trahit toute Ta rudesse du premiei' âge de la scène hellénique :

Ne pas voir Athènes, la ftùche le peut seule :

La voir sans la goûter marque ou l’àne ou la meule La voir, l’aimer, la fuir sent son âne bâté iS).

On ne pouvait pas plus s’arracher de Paris que d’Allièiies. « J'ai trouvé à Paiis, écrivait en 1827 Joseph de Maistre (1),

(1) Albert SnuBiES. Histoire de la Musique. Iles Britanniques, t. I. p, 16.

(2) Notice sur Madame de Rumjort, reproduite Mémoires pour servir à l'Iilstoire de mon temps, T. II, p. 420.

(3) r,YSiPi’iî. l'ièces incertaines . I. dans Fraqmentu poeturum comlcoram gfrœcorum, éd. Didot, p. 285.

(4) Cité Cuvillier Fleury, Joseph de Maistre. Historiens, poètes e,t romanciers, t. I, p. 277.

un accueil extrêmement aimable et cette espèce de séduction dont tous les voyageurs parlent et qu’on ne rencontre qu’à l^aris. Il est difficile d’en sortir. »

(Vêtait le centre monumental, le cadre somptueux de la vie opulente, car, en dépit de tout ce ([ue la révolution lui avait fail perdre en splendeur architecturale (1), c’était encore la plus belle des capitales.

C’était le centre industriel. Paris était le fournisseur du luxe des deux mondes et les besoins raffinés de l’univers entier venaient demander leur satisfaction à l’industrie de la capitale. La marque parisienne était en quelque sorte pour les produits un titre de noblesse, un indice de race, un signe de distinction et d'élégance suprême.

Enfin Paris qui, jusqu’au commencement du xix® siècle, avait disputé à Londres la palme de la population, s’il s’était vu distancé iiar sa rivale, restait encore, après la capitale de l’Angleterre, la cité de beaucoup la plus peuplée de l’ancien et du nouveau monde et cette primauté relative était comme le couronnement de toutes ses autres supériorités.

Le rayonnement éblouissant de Paris nous a longtemps empêchés d’apercevoir les taches de ce soleil, et cependant Paris a des inconvénients graves.

Le principal est l’éloignement de la mer.

A ce point de vue;, Paris est bien inférieur à Marseille, au Havre, à Rouen, à Bordeaux, à Marseille ; « la porte de l’Orient », u la façade de la France sur la Méditerranée », disait Lamartine, au Havre, que Gambetta appelait « la tête de pont entre les deux mondes», à Rouen, qui, suivant Onésime

(1) Vivien Sunt-Martin. Dictionnaire de Géographie Univer-

selle, v. P.4R1S, t, IV, p. 301.

Reclus (1), eût été une capitale plus heureusement située que Paris, enfin à Bordeaux, une ville « par laquelle, disait au xvnP siècle l’intendant de Guyenne, Tourny, le royaume se montre peut-être plus à l’étranger que par toute autre ».

« Ce qu’il y ahorde annuellement d’étrangers, ajoutaiCil, peut se foi mer par ce qu’il y voit une idée de plus ou moins de grandeur ou de respect pour le reste de la France et cette idée est, ù l.iien des égards, plus ulile qu’on ne l'imagine communément (2) ».

A ce point de vue Paris aune position moins favorable que la plupart des métropoles qui l’entourent.

Considérez en effet, les capitales européennes: presque toutes sont à proximité de la, mer. Londres est en réalité un port maritime, Bruxelles est à dix lieues d’Anvers, le Londres maritime de l’Escaut ; la mer du Nord est à une lieue de lai Haye, la capitale politique et administrative des Pays-Bas, dont la capitale économique et commerciale Amsterdam, est sur le Zuyderzée; Cliristiania est sur le Skager Back; (Copenhague sur le Sund ; Stockholm sur la Bailtique ; Berlin, que trente-trois lieues seulement séparent du port de Steltin, se trouve reliée à l’Oder par la Sprée et à l’Elbe par le canal de Frédi'i'ic Cuillaume. d qui a idMabli, dit IM. Cas(iuet, l’ancienne communication existant autrefois quand l’Oder, simple affluent de l’Elbe, empruntait cette voie pour lui apporter ses eaux » et possède ainsi deux ports, run sur la mer du Nord, Hambourg, l'autre sur la mer Baltique, Stettin; Saint-Pétersbourg est sur le golfe de Finlande, à l’embouchure de la Neva

(1) France. AUjérle et Colonies, p. 165. —

(2) Touuny, cite André Lebün. Discours à la dislribulion. îles récompenses de l'Exposition internationale de Bordeaux, 20 octobre 1895. Journal officiel du 22 octobre 1895 p. 6.095.

dont les bras en divisent les quartiers et en font « la Venise du Nord ». 11 fallait alléger les navires pour leur permettre d'accéder au centre de ta ville. Mais le canal maritime, terminé eu 1885, ([ui part de la petite rade de Gronstadt et aboulit à bile Gouloniew sur la Néva, permet aujourd’hui aux vaisseaux d’un fort tonnage de parvenir sans rompre charge jusqu'au port de Saint-Pétersbourg. Ainsi est devenu d’une rigoureuse exactitude le talileau que Xavier de Maistre dans le célèlire morceau qu’il écrivit pour servir d’ouverture aux Soirées de Sainl-Péiersboinrf de son frère, Joseph de Maistre, a tracé du mouvement du port de la capitale de la Russie; « Mille chalouiies se croisent et siltonnent l’eau en tous sens. On voit de loin des vaisseaux étrangers qui plient leurs voiles et jettent l’ancre; ils apportent sous le pôle les fruits des zones brûlantes et toutes les productions de l’univers. Les brillants oiseaux d’Amérique voguent sur la Néva avec des bosquets d’orangers; ils retrouvent en arrivantla noix du cocotier, l’ananas, le cilron et tous les fruits de la terre natale. Bientôt le Russe opulent s'empare des richesses qu'on lui présente et jette l'or sans compter à l’avide marchand. » Ahenne, si elle est à 589 kilomètres du port, le plus voisin, de Trieste, est sur le Danube, le lleuve le plus imporlant de l’Europe, un fleuve qui atteint dans la ville une largeur de quatre cents mètres, un fleuve qui forme avec ses anneaux de lacs, avec les bassins où il s’épanouit par endroits, comme une mer qui marche, un fleuve qui constitue la grande artère reliant l’occident à l'orient de l’Europe. Belgrade se trouve à la tète même du cours inférieur du Danube et profite ainsi tout ensemble lie la grandeur du fleuve et du voisinage de la mer Noire. Bukarest, s’il n’est que sur un affluent du fleuve, est plus rappro-

ché de son embouchure; Constantinople est sur le Bosphore, comme Copenhague sur le Sund; Athènes conflue à la mer Egée, comme La Haye à la mer du Nord; Cettigné esl. à sept lieues de l’Adriatique; dix lieues séparent Hume de rcmhouchure du Tibre, et, comme Londres, la ville Eternelle, un historien latin (1) le constatait déjà, jouit des avantages d’une position maritime sans avoir ù redouter les dangers d’une attaque par mer. Enfin Lisbonne, sur festuaire du Tage, est « un des plus beaux mouillages de l'Europe ».

Il n’y a qu’une exception — nous ne parlons pas de Berne, capitale d’un Etat méditerranéen — il n’y a qu’une exception à cette loi de la position maritime ou (piasi maritime des capitules. Une seule capitale, ta capitale d’un Etat plus qu'aux trois quarts enveloppée par les flots. Madrid, n’est à pi’oximité ni de la mer, ni d'un grand fleuve. Madrid, par le chemin de fer qui le premier relia la ville au littoral, la ligne d'Alicante, est à 455 kilomètres de la côte.

Mais Madrid n’est pas la métro polei historique de l’Espagne et il lui manque k ce qui ne vieid que du temps, c’est-àdire une liistoire, des traditions, des monuments consacrés par des souvenirs » (2). Ce n’est qu'en 1500 que Philipiie II, désireux de donner à l’Espagne unifiée une capitale qui ne rappelât pas les divisions antérieures (3), transféra à Madrid le siège du gouvernement précédemment établi à Tolède sur un grand fleuve, le Tage.

Pierre le Grand aussi devait en 1701 transférer d’une ancienne ville dans une nouvelle cité, — de Moscou à Saint-

(1) TivE LivE. Histoire romaine. V. liv

(2) John Lemoinne. Quelques jours en Espagne. Nouvelles études critiques ( I binijranhîgues. p. 217.

(3) Emiie Renaut. Madrid, Moniteur du 15 octobre 1S64.

Pétersbourg — le siège de son gouvernement. Rien de plus divers que les effets do comseils en apparence semblables. Pieu de pins significatif que le contraste des résultats de desseins identiques formés aux deux extrémités de fFuirope, à un siècle et demi d’intervalle, par Philippe II et par Pierre le Grand. L’un arrache sa capilale des bords d’un grafid lleuve et va la transporter au milieu d'un désert, au bord de ce Manzanarès auquel Alexandre Dumas voulait faii’C l'aumône d'un verre d'eau. L’autre trouvant une ville sainte, une espèce de La Mecque orthodoxe, mais perdue dans les terres, n’hésite pas à rabandonner. 11 n’avait aucun accès à la mer. Il conquiert l’Esihonie, la Livonie pour s’en donner un. Un puissant émissaire du lac Ladoga s’embourbait dans des marais. Il n’hésite pas à asseoir sa capitale sur ces fanges et fait sortir du fond d’un bourbier, à la lisière ue son empire, mais à la poric de l'Europe, une ville de granit et de marbre. L’un prépara la ruine, l’autre le triomphe de son peuple.

La France est, après l’Autriche et l’Espagne, le pays où la capitale est le plus éloignée de la mer. Trois cent trente kilomètres séparent Paris de l’Océan, six cents le séparent de la Méditerranée.

Encore, à la différence de la capitale de l’Autriche, Paris n’est-il pas sur un fleuve international, ni même sur un grand fleuve. La Seine, si elle n’a pas les débordements de la Garonne, les colères de la Loire, l’impétuosité du Rhône, n’a pas la longueur du fleuve de Tours et de Nantes, n'a pas, pour l’alimenter, comme le fleuve de Toulouse et de Bordeaux, les neiges des Pyrénées et ne traverse pas comme le fleuve de Brigue, de Martigny, de Genève, de Lyon, de Valence et d’Avignon, les climats les plus divers. Aux

âges préhistoriques, alors que les hippopotames se vautraient dans ses fanges et que les crocodiles guettaient leur proie dans ses eaux (1), elle avait six kilomètres de large, son lit était à 60 ou 65 mètres au-dessus du niveau de la mer et son débit normal était de 12.000 mètres cubes à la seconde comme celui du Nil aujourd’hui. Il atteignait 27.000 et peub être 60.000 mètres cubes dans les grandes crues (2). Aujourd’hui la Seine a une largeur de 150 à 300 mètres dans la traversée de Paris, 293 mètres eu aval du Pont Neuf, elle coule à 26 mètres au-dessus du niveau de la mer et roule 550 mètres cubes à la seconde. C’est un « fleuve sage et modéré » (3). « Ces allures tranquilles y facilitent la navigation qui malheureusement est contrariée en amont de Paris par la modicité du volume, *en aval, par les courbes continues, et par le travail des alluvions. La « ville immense » n’a p'as le fleuve « démesuré » qui en eût pu faire la vraie capitale du monde (4) ». Si l’on s'est efforcé de régulariser le cours de la basse Seine, on n’a presque rien fait pour le cours supérieur du fleuve. Le Guide officiel de la navKjailoii indique la Seine comme navigable depuis Méry-sur-Seine jusqu’à l’embouchure dans la mer sur un parcours de 574 kilomètres. Mais la navigabilité est purement nominale de Méry à Marcilly. On a dû construire un canal de la haute Seine qui n’a été achevé que récemment (5). Il y a six siècles, Philippe le Bel avait formé un plus vaste dessein, .laloux

(1) De Nadaillac. Les jyremiêres populations de l'Europe. Correspondant diu 10 novembre 1889, p. '437.

(2) Belgrand. Le Bassin iiarisicn aux âges préhistoriques, p. 221.

(3) Vivien Saint-îMarïin. Nouveau Dictionnaire de Géographie Vniverselle. V. Seine, t. v., p. 778.

(4) Vivi)EN Saint-IMaktin. Nouvcou Dictionnaire de Géographie Univextelle. V. Seine, t. V., p. 778.

(5) Vivien Saint-jiartin, Nouveau Dictionnaire de Géographie Vnirertelle. V, Seine, t. V., p, 778.

d’améliorer le cours supérieur du fleuve qui baignait sa capilalc, il cliargea en 1301 Guillaume de Nogaret et Simon de Marchais d'exécuter les travaux nécessaires pour rendre la Seine navigable jusqu’à Troyes, c’est-à-dire plus haut qu'elle ue l’est actuellement (1). Ces deux commissaires échouèrentils dans la mission qui leur était conhée? A-t-on négligé d entretenir le chenal qu’ils avaient tracé? On ne sait. Mais quoi qu’il en soit la haute Seine n'est pas au commencement du XX- siècle dans l'état de navigabilité où on se proposait de kl mettre au commencement duixiv** siècle.

Ainsi Paris n’a les avantages ni de la proximité de la mer, ni du voisinage d’un des grands cours d’eau tels que le Nil, le Mississipi, l’Amazone qui semblent une mer fluviale. Le résultat de ce conllnement territorial de la capitale a été le rétrécissement de l’horizon de la nation.

Elle n’a [.as compris sa double vocation, u Josepli H, dit Lerminier (2), dans la visite qu'il nous fit, s’écria en visitant un de nos yiorts : « <Juel pays ! La terre et la mer. >. C’était apprécier en deux mots l’heureuse disposition de la nature qui nous a dotés .l’un continent et du partage de l’Océan et de la Méditerranée. »

C’est en vain que Mignard a dédié à Louis XIV l’allégorie mylliologique Neptune offnml ses richesses à la France qui oî'iie au Musée du Louvre une des salles consacrées a notre

école nationale.

La France a été sourde au murmure de ces vastes mers, qui, suivant le mot de Berryer (3) « viennent rouler leurs

(0 Ernest Uexan, (Guillaume de A'offaret, légiste. Histoire littéraire de la 'T''èaF™h^vi^aes adressée, d un Berlinois. XL Paris, 17 norembr* ’?*) î^itfx.MON (de CORMENIX). Livre des Orateurs, ne éd. 1847. t. 11. p. 24i.

flots sur nos rivages et solliciter en quelque sorte le génie do notre intelligence. »

Du haut du Pnyx, la tribune aux harangues d’Athènes, on apercevait distinctement le Pirée, et « les orateurs, les yeux tournés vers ce port, n’oubliaient rien pour engager le peuple à tout sacrilier à la marine » (1). Si l'edoutée était la force que la vue donnait à la parole (pie les aristocrates, les agrariens du temps, représenta nls des intérêts ruraux, quand ils triomidièreni avec les Trente tyrans, retournèrent vers la ('amiragne la chaire des orateurs, lliullaume 11, préconisant le dévelop])ement de la llolle germaniipie, évoque le souvenir du tableau repi'ésentant la mer, snsjtendu dans sa chambre d’enfant, comme un avcriissement et un rappel continu. 11 a manqué à nos Assemlilécs la, i)erspeclive de nos mers, il a manqué à nos salles ])arlenienlaires des peintures obsédant les yeux de nos représentants du spectacle des flots qui embrassent notre pays et renouvelant sans cesse la pensée de la position, de la mission, des destinées de la France dans le monde.

Les FraiK^.ais n’ont vu ni ces mers qui de tous côtés baignent notre patrie, ni ces riches provinces ([ui leur offrent à Leiivi tout ce qui sert à la construction, ni ces ports creusés pour recevoir nos vaisseaux; ils n'ont pas entendu « la gloire, l’intérêt, la nécessité, la iiatnre » qui les appelaient à régner sur la mer (2), ils ont négligé (( les longs espoirs et les vastes pensées », ils ont contracté le dédain des entreprises lointaines, de ces entreprises qui demandent hardiesse et prévoyance,

(1) J. -J. Eartiiélemy, YOljarje du jeune Anadiarsis en Grèce. XII. Œuvres complètes, t. I, p. 338.

(2) Tiiomas. Eloge de René Duguwj-Trouin, lieutenant général des armées navales. Œuvres complètes, éd. Belin, t. I, p. 374.

audace et patience. On a même pris ce défaut acquis pour le fond de noliu nature el on a parlé d'un « instinct du génie national qui peut tout supporter excepté les longs sacrifices et la monotonie » (i).

Or les colonies sont lentes à produire : ce sont des placements à longue échéance. A la fin de la Monarchie de .juilict Berryer (2) pouvait jiarler de l'Algérie « dont le fruit ne so présente pas même en fleur sur l’arbre arrosé de notre sang ». Bacon comparait la fondation d’une colonie et la planta lion d’une forêt et les économistes modernes confirment la justesse de l’assimilalion (3).

Rüpprocliaiit notre manque de persévérance et le lent rapport des possessions d’outre-mer, on a conclu qu’elles ne sauraicnl nous convenir. >< En France, a-t-on dit, en France les colonies lointaines ont toujours été repoussées comme onéreuses poui' le trésor et embarrassantes en cas de guerre, îl fout bien le l'econnaitre : nous spéculons toujours trop sur l'aclualilé ; chaque année, pour ainsi dire, on veut Imlancer le coût et le produit de chacun de nos comptoirs et puis, lorsque la balance comme cela a presque toujours lieu pour une colonie naissante, se fait aux dépens de la métropole, on s’em]U’esse de ra.baridonner sans penser (jue souvent le jour (les compcnsalions doit venir dans un temps assez rapproché ('i). »

Ces défauls remontent haut.. Déjà Sully, dans une lettre adressée au président .leannin, envoyé de Franco dans les

(1) E. .TURIEU DE LA RAviÈRE. Souvcrirs cV uti amiral. Uevup des Deux-Mondes du .ianviei' 18158 p, 10.

(2) Cité Ttmon (de Cornienin). IJvrc des Orateurs, 1. U, p. 242.

(3) CiiATLLEY-IiERT. La L'i'once et la iJlus orande France. Revue politique et parlementaire , août 1902, p. 245.

(4) Voqnqe nu pôle svd et dans l'Océanlc sous la direction de Dumont d’UrviUc. Histoire du voyage, t. IX. p. 25-

Pays-Bas, en date de Paris, 26 février 1608, se plaig'nait du caractère des Français « qui ne portent ordinairement leur vigueur, leur esprit et leur courage qu’à la conservation de ce qui les touche de proche en proche et leur est néciessairer ment présent devant les yeux, comme les expériences du passé ne l’ont que trop fait connaître, tellement que les choses qui demeurent séparées de notre corps par des terres et des mers étrangères ne nous seront jamais qu’à grande charge et à peu d’utilité (1). »

Ces défauts ont eu les plus funestes effels dans le passé. Ils ont entraîné sous i’ancien régime l'incurie de. la marine marchande do]it ouvert voulait faire la rivale des llolles de commerce hollandaise et anglaise (1), les « li(piidatiûns », pour employer l’expression de M. Alfred Bamhaud, les « liquidations » de la marine royale, de cette marine qui avait montré un instant, à la France « la mer remplie de ses vaisseaux » (2) et qui était, tomliée de huit ceids (3) bâtiments en 1C)U2 à cinquaide-six en 1730 (F,, l’abandon, l'abaudon paj' ignorance plus encore que par dédain 15), de ces rives du Saint-Laurent et du Mississipi sur lesquelles s’épanouit plus vigoui'euse encore qiu' sur la terre natale la civilisation européenne trans]tlantée, de cette péninsule hindoue qui a près de la moitié de l’étendue et plus des trois fiuarts de la population de l’Europe, de toutes ces contrées que nous, ouvriers de la pre-

(1) Néijociations du lu-ésulcnt Jcaimiii. Eci. P.\nthéc)N littéraire, p. 281.

il) Félix Lucas, lixiiositioii iniiverselle de Vienne en IHIS. Etude tiistoi'ii/ue et stntistiiiue sur les rcies de communication de la Frniane, d'après les dncunients officiels, p. m.

(2) Thomas. Eloge de René Duguay-Trouin. lieutenant général des armées navales. I. Œuvres complètes, t. I., p. 355.

(3) Frédéric Chassêriadx. l'réeis historique de tu Marine française. Son organisation et ses lois, t. I, p. 138.

ii) Frédéric Chasséri aux. Précis historique de la marine française. Son organisation et ses lois. t.. I. i). \Mi.

(5) Pierre de Coubertin. /, .‘inn riqtie française et le centenaire iSc la Louisiane. Revue des Deux-Mondes du 15 avril igoi. p. 823.

mif're heure, dont ceux qui moissonnent aujourd’hui n’ont fait que suivre le sillon (1), avoi’,? successivement agrégées à notre empire ei détachées de nous, car, suivant un mot que rappelle Paul Rourget {-)■, un mot du (( savant et malheureux Buchon... découvrant par-dessous la Morée vénitienne loulc une Morée française :« Quel pays au monde n’avons-nous pas conquis et perdu ».

« La France, dit Schrader (3), semblait destinée à devenir rinstitulrice deis nations policées et l’initiatrice des nations sauvages. Telle était sa force d’expansion que même les efforts de compression du pouvoir faisaient en quelque sorte jaillir en Europe et hors d’Europe l’influence française; par exemple la révocation de l’Edit de Nantes répandait des Français non seulemient dans toute l’Europe, mais jusque dans l’Afrique du Sud où leurs noms de famille pcrsislent encore aujourd’hui. Mais là, comme dans toute riiistoiro de la France, le douhle courant mal compris, ou insuffi.sa minent fondu, indépendance et liardiesse d’un côté, puis réglementation de l’autre^, stérilisait les tentatives les plus héroïques. Canada, Louisiane, c’est-à-direi Amérique du Nord, Inde, c’est-à dire Asie, étaient destinées, après avoir été explorées, conquises, altirées, colonisées par les Français à être réglementées, codifiées', gênées, restreintes, abandonnées, perdues par les gouvernants. A la manie despotique de réglementation, de restriction se joignait — plaie dont nous souffrons toujours — ■ l’ignorance des choses extérieures. Si la mer avait conduit les navires à Paris comme à Londres,

(1) ConfrreDcp da M. G. O. Lnini sur sou voijui.ie en Amérique toile le 0 décembre IS'JH à la Scciété d'horliculture de France, p, GO.

(0 Outre-mer, t. II. p. 275.

(3) La France. Explication de la carte n” 9 de l'Atlas de géographie moderne SCIIE.41iEti, Pki^dent et Anthoine.

peut-être la France aurait-elle eu plus nettement conscience de son rôle prodigieux et aurait-elle accompli humainement l’œuvre d’assimilation et de conciliation que d’autres ont remplacée par l’extirpation des races arriérées. Comparons seulement la conquête du Canada ou de la Louisiane, avec celle de l'Australie ou de la Tasmanie. Le peuple le plus vraiment colonisateur peut-être qui ait existé depuis Rome (Voir l’Algérie et le Canada), finissait par se croire lui-même incapable d’expansion et tandis que ses rares enfants, abandonnés et oubliés au loin, pullulaient et devenaient peuples, les Français se repliaient sur eux-mêmes, reportant sur les luttes politi(|ues ou la théorie de la société leur activité refoulée. »

Ces défauts, l’impuissance pratique et l’apalhie notamment de la bourgeoisie (1) existent encore aujourd’hui. Us sont favorisés par la culture élégante et peu pratique que reçoivent les enfaids des classes moyennes et f[ui les rend peu aptes à l’industrie ((u'on a dcTmi (( la pensée en action ))(2).

« L’éducation frivole que nous donnons à notre jeunesse, écrivnit, dès 1868, M. .lûtes Léveillé (3;, ne la dispose véritablement qu’à l’oisiveté : en Angleterre... les ministres politiques sont en même temps des hommes d’affaires. Qu'il me suffise de eiler XA’illiam Uitt, Robert Peel, Cladstone. » Ils sont favorisés ]iar l’amour iir'aue de la jialrie qui rive le Français au sol natal, qui l’engage à se concentrer, à se replier sur lui-même au lieu de le pousser à porter à travers le monde, le nom, le drapeau et l’inlluence de la France.

(1) Gabriel Bonvalot. Sommes-nous en décadence ? p. 186.

(2) .JoiiY. Etal actuel de l'indusleie française ou coan d'iril sur r ExposllUm de ‘^es nrnduits dans les salles du Louvre en 1819. p. XIX.

(3) Noire marine mrrrhande et son avenir. Revue crilique de législation et de jurisp'nidence, t. XXXII. p. 176.

Le Français a su réaliser ce paradoxe de tourner contre l’intérêt national l’amour même de la patrie.Il embrasse si étroitement la France qu’il l’étouffe.

Aussi, à mesure que les mondes nouveaux sont entrés de plus en plus dans le mouvement général d’une civilisation qui d’européenne devenait mondiale, Paris a décliné.

Comme centre politique, Paris est amoindri. Paris a cessé d’êtte le foyer de la polilique européenne et la guerre de 1870, conclusion des fautes extérieures du second Empire, a changé l'axe de l’Europe que d’ailleurs la loi même de la civilisation dans notre vieux continent tend peuLêtre à reporter vers le Nord (1). « La force, dit AL Schradei’ (2), la force a décidé que la France et son esprit devaient jusqu’à nouvel ordre reculer au delà des Vosges. Con(tuête fatale pour tous, môme pour le vainqueur. Le jour où l’Allemagne a remplacé l'i frontière du fleuve et de la plaine par celle de la montagne et incorporé à la « Patrie Allemande » ce qui voulait rester avec la » Patrie Française » l'Europe occidentale a été rompue en deux. Le contre de gravité politique jusque-là proche de Strasbourg s’est fatalement déplacé non pas vers Berlin, mais vers AIoscou. »

Au point de vne scientifique, Paris est déchu de ce monopole qui en faisait comme l’instituteur de l’élite intellectuelle de l’Europe. « Que l’on parcoure les principales univeirsités allemandes, disait en 1873 le doyen de la faculté des lettres de Lyon, M. lleinrich 13). que l’on parcoure les principales universités allemandes et on y trouvera en nombre considé-

(1) Paul :\Iu>T.EOL’'.E. Statique des cifitisatious. p, 214.

(2) La France. Explication de la carte n» 9 de l'.'ltlas de (jéographie moderne de Si:'HRADER, Prudent et Anthoine,

(3) La France, VEtranger et les partis, p. 40.

rabîe cette jeunesse des pays slave® ou des cointrées de l’Orient qui venait jadis chercher à Paris le bienfait d’une éducation libérale. »

Au point dei vue de la vie élégante et luxueuse, le xix® siècle n’a été qu’une longue décadence de la société parisienne, c’est ce que constate Guizot (I) qui signale dès 1832 la disparition de ce grand monde européen et français qui tenait à Paris ses assises. C’est ce dont témoignent les étrangers qui ont visité Paris à diverses reprises.

Gans, rhistorien philosophe du droit de succession., visita Paris en 1825, 1830' et 1835. <( En 1830, j’ai vu plus d’hommes et plus de choses qu'en 1825, disait-il un jour à Vienne, à Saint-Marc-Girardin, qui rapporte le propos \ j’ai plus observé et je me suis plus instruit; mais je n’ai jamais tant senti la France qu'en 1825 » (2), et it ne cachait pas le dédain que lui inspirait la mesquinerie de 1835.

Sous la Pestauration » les discussions do partis ii’avaient l)as encore divisé et désuni l’élite de la société française au point de ci'euser au milieu d'elle des abîmes infranchissables » (3). La Piévolution do 1830 amena, suivant le mot de Prévost-ParadO'l (( une sorte de changement suint assez analogue à ces modifications brusques de température que produit le crmclier du soleil sous le ciel du Midi » (4).

Un Anglais qui vécut dans la haute sociélé parisienne sous la Monarchie de Juillet e|, le Second Empire et dont les souvenirs, attribués un instant à Ptichard Wallace, ont paru à Londres, il y a une quinzaine d'années, Alliert Vaiidam,

(1) Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps, t. Il, p. 240,

(2) Saint-Makc Girardin. Edouard Gens. Souvenirs de votimics et d'études t. Il, p. 331.

(4) H, lie I.ARCY, L(i Iteslnuration. Correspondant du lo avili 1878, p. 58.

(3) l>RÉVüST PAiiADOL. La Eraiice nouvelle, p 316.

constate combien après 1830 l’ancien esprit de conversation s’était altéré. « L'hotel Castellane, dit-il, on « la Maison du Mouleur » comme on l’appelait à cause du grand nombre de divinités peu xa'tues de la mythologie qui en décorait la façade était une des rares maisons d’on, pendant le règne de Louis-Phili])pe. les controverses irolitiques et dynastiques fussent complètement bannies. L'odeur, je devrais presque dire le mépliitîsme des lidies de parti régnait dans tous les anti'cs salons notamment dans ceux de la princesse de Lieven, de madame Tlners et de madame de Girardin et même ceux de madame Leliou et de Victor Hugo n’en étaient pas complètement exempts » (1). La causerie française devait sons le Second Empire se noyer dans les flots de champagne des banquets orgiaques (•-) qui avaient remplacé la simplicité des réceptions d’autrefois.

Ticknor, rhistorien américain de la littérature espagnole, visita Paris en 1817, en 1837 et en 1858.

En 1817, il dîne, le 19 avril, chez la duchesse de Broglie, la fdle de Mme de Staël. Les convives étaient, outre le duc et la duchesse de Broglie, sir Humphrey et lady Davy, le baron de llumboldt, le duc de Laval, Auguste Schlegel, Auguste de Staël. <( C’est la première fois, écrit-il dans son journal (3), c’est la première fois que j’ai senti quelque chose de l’esprit et du charme de la société française, dont on a tant parlé depuis le temps de Louis XIV, et il est curieux qu’en cette occasion ])lus de la moitié de la société fût étrangère et ([ue les deux personnes qui tenaient de dé de la conversation fussent allemandes. »

(1) .1;/ EiK/Usliiiian in l'nris. éd. Leipzig 1807, t. I, p. 103.

(2) .lu JiiiiiUsIiiiian in Paris, t, I, p. 105.

'3) rAfr. Iptters and journals of George Ticknor, ecl. Londi'e.s 1870, pet iii-so, t. I, p. 128.

Le 14 mai, il passe la soirée chez Benjamin Constant, où Humboldt lit un fragment inédit de ses voyages. « C’est précisément, écrit-il dans son journal (1), c'est précisément l’espèce de société qui s’assemblait dans les cercles du temps de Louis XIV et de Louis XV et point n'était besoin d’un grand effort di’imaginatioo pour me persuader que j’étais à une soirée de cette époque. Tout, ce soir, était purement français, l'esprit, la critique, la vivacité, même la grâce et l’affection avaient un air national et prenaient cette forme qui s’appelle amabilité en France', mais qui, partout ailleurs, serait appelée flatterie. »

En 1837, l’appréciation est moins favorable. « La société, écrit Ticknor à la fin de l’hiver 1837-1838 dans son journal, en résumant ses impressions (2), la société, dans la mesure où elle a change, s’est modifiée en devenant jilus large et plus politique de ton... La société de Paris est moins élégante qu'elle n’avait accoutumé de l'èlre. Elle admet plus de monde et son ton a baissé et on y entend partout parler de politique plus que de toute autre chose. »

En 1857, la métamorphose est complète. « Je rencontrai de très agréaliles l'etations, écrit-il à Î\I. de Circoiirt, quelques cependant il était clair ([ue tout était (3), années plus tai'd changé. C’était une autre atmosphère; les temps anciens étaient oubliés, les mœurs anciennes avaient disjiaru. Et 'lue viendra-tril à la place? Paris est extérieurement la plus magnifique capitale de l’Europe et devient chaque jour plus brillante et plus attrayante. Mais où sont les vieux salons — leur grâce, le charme et l’originalité de l’es-

(1) Life letlers and jouriials, of George Ticlinor, t. I. p- 13U

(2) Life letters and journals of George Ticknor, t. II, p. 140.

(3) Life letters and journals of George Ticknor, t. Il, p. 356.

prit, leur conversation qui imprimait son oaractère au lanfrage lui-mème et le faisait à beaucoup d’égards ce qu’il est? » Il signalait, dès sou voyage de 1837, dans une lettre à Prescott, datée de Paris, 20 féviier 1838 (1), ({ue l'on ne rencontrait aucun yViiglais dans la société, sauf au bal de la cour. La société parisienne avait perdu ce cachet de cosmopolitisme qui, sous la Restaui'ation, faisait son charme et sa puissance. Le ruisseau de la rue du Bac n’était plus le grand fleuve de l’Europe.

Aujourd’hui raibandon est complet. L’hostilité d’une partie des classes élevées visrà-vis du pouvoir, l’habitude des migrar lions hivernales à la côte d’azur, le déclin de l’esprit de conversation, ont détruit ce microcosme délicat qui avait illustré le nom de la société parisienne, et s'il subsiste encore un petit nombre de cercles restreints, les salons n’évoquent plus pour les générations nouvelles que le souvenir d’un âge disparu.

Au point de vue monumental Paris n’a plus cette prépondérance esthétique que lui assuraient autrefois le charme de ses monuments anciens, et, à l’époque des premières expositions la magnificence de la cité moderne qu’on avait superposé à la vieille ville. De nouvelles capitales se sont élevées, Berlin est devenue la première ville de l’Allemagne, non seulement par l’importance politique, mais encore par la beauté arcliitecturale. Les anciennes capitales se sont métamorphosées : Vienne, dont la forteresse de Sobieski ne forme plus que le noyau, compte désormais parmi les plus belles villes du monde.

Au point de vue industriel et commercial, il y a ou atTai-

(1) Lifeletlers and journals of George Tichnor, t. Il, p. I4i.

hlissement ou ralentissement relatif dans le développement de Paris. « Ce qui est vrai, dit M. Octave Mirbeau (1), c'est que l’étranger vient chez nous, non plus pour ses affaires, mais pour ses plaisirs. 11 demande à Paris de n’être pour lui qu’une joie des yeux, un délice du ventre, un assouvissement de volupté. Il se promène, regarde, compare, prend des notes quelquefois, mais il n’achète plus ou du moins il achète peu; quelques robes encore, quelques chapeaux et c'est tout. Les énormes machines, les outillages compliqués, tous les objets nécessaires à sa vie commerciale et de haut luxe que nous lui fournissions, il les possède chez lui aussi bien ouvrés que les nôtres. Dans certaines industries considérables, comme celle des papiers peints, des étoffes ornementales', des meubles, il cherche, il invente, alors que nous nous obstinons à copier servilement les vieilles formes, à restituer les vieux dessins. »

]\L ô'ves Guyot (2) constate que pour les nTarchandises expoirtées par comparaison avec 1859 <( les quantités ont augmenté dans de fortes proportions jusqu’en 1890; il y a rétros gradation de 1890 à 1895 de près de 20 % ».

« L’augmentation des valeurs, ajoute-t-il, est inférieure à l’augmentation des quantités; en 1895, tandis que l’augmentation des quantités est de 318 %, sur tes chiffres de 1859, l’augmentation des valeurs n’est que de 30 % ».

(( Les chiffres ci-dessus, conclut-il, indiquent une stagnation et une rétrogradation pour nombre d'articles.

« D’un autre côté, il y a une part considérable d’exporta-

(1) Pourquoi des Expositions ? Revue des Deux-Mondes du 15 décembre 1895. p. 894.

(2) Art. P.iuis. Industrie et Ccrnrnerce dans Dictionnaire gcofjraptUque de la France de Joanne, t. V, p. 3215.

tion par la malle du voyageur ignorée complètement de la douane et qu’il est impossible d’évaluer avec quelque précision.

(( Un des grands magasins de Paris estime que sur 30 millions qu’il vend à rétranger, il y en a 24 qui sont achetés directement, soit près des 5/6. Cette part a pu augmenter à mesure ipie, les moyens de transport étant plus faciles, le nombre des voyageurs s’est accru, mais elle n’est pas à coup sûr en rapport avec le développement qu’aurait dû acquérir r i n (1 U s t rie p ai' is i enn e . »

« Nous eussions, dit-il en terminant, nous eussions voulu donner une conclusion optimiste; mais les faits, sans être alarmants méritent la plus sérieuse attention de tous ceux qui ont souci de la prospérité de Paris. »

Enfin Paris a cessé d’être la métropole continentale des deux mondes au point die^ vue de la population. Déjà Elisée lleclus, dans le volume de sa Géographie unwerselle consacré à la France et publié il y a vingt-huit ans, annonçait que, tout en s’accroissant, Paris se verrait ravir la primauté dont il jouissait. « Il est facile de prévoir, disait-il (1), il est facile de prévoir que, tout en continuant d’accroître d’année en année, de génération en génération, le^ nombre, de ses habitants, Paris cessera d’occuper le même rang (le second, le premier après Londres), parmi les cité^ du monde et que d’autres le dépasseront à la fois par le commerce et la population. En effet si Paris est admirablement situé par rapport au reste de la France, tant que celle-ci ne s’étendait pas au sud de la Méditerranée par l’Algérie; si pendant toute une période de l’histoire, il s’est trouvé sur le grand chemin de la civilisation, le

(1) Nouvelle oéo'jraphie universelle, t. II, p. 753.

champ de rhumanité policée s’est bien élargi et Paris a perdu quelques-uns de ses avantages. De même cjue Rome, centre de l’Italie et de l'ancien orbis terrarum, a été rejetée vers le pourtour du cercle par l'annexion du noird au monde civilisé, de môme Paris jadis si bien placé sur la ligne maîtres.5e de la Méditerranée à l’Océan, est laissé à l'écart depuis que le monde entier est entouré d’un réseau des voies commerciales aux mailles de plus en plus rapprochées. Paris est bien éloigné du centre de l’Europe et ne se trouve même pas sur une de ses grandes diagonales. C’est un l'ait que ne peut manquer de inodiner tôt ou tard, au détriment de Paris, le rang des principales villes du monde; mais tant que les conditions de rhumanité n'auront pas complètement changé, Paris n’en restera pas moins une des ci lés mères et de toutes la plus aimée. »

Un (jiiart de siècle s’est écoulé depuis l’époque où Elisée Reclus écrivait cette page. Sa prédiction est aujourd’hui réalisée. New-York a supplanté Paris en importance de population et le rang des cités reines s’établit ainsi : Londres, -4.928.000 habitants ; New- York, 3.438.000 ; Paris, 2.53().0œ ; Canton, 2.500.000. Tels étaient les chiffres de 1899. Aujourd’hui on évalue à 3.700.000 le nombre des habitants de New- York et le recensement de 1906 donné à Paris 2.731.728 habitants. A la vérité, on a fait remarquer que New-York ne uevait cette papulation colossale qu'à l'extension excessive de son territoire et que l'on donnait à Paris les 90.000 hectares que renferme la reine de l’.Ctlantique, Paris, comme le rêvait N'ictor Pournel en 1805 dans un cauchemar satirique (1), s'étendrait de la Varenne-Saint-lMauc à Versailles et de

(1) Victor FoUR.NEL. Paris futur, Paris nouveau cl Paris futur, p. 232.

es

Montmorency ù, Palaiseau et contiendrait sur cette aire de 30 kilomètres carrés, 3.GOO.OOO habitants, c'est-à-dire un chiffre de population presque équivalent à celui de la grande ville américaine. On a fait remarquer encore que New-York, plus grand que Londres, occupait deux fois l’étendue du déparlement de la Seine (1), dont la population s'élevait en 1901 à 3.069.930 habitants. On a fait remarquer enfin (qu’il conviendrait d’ajouter au chiffre de la population de l’aris le chiffre de la population de Saint-Denis, Levallois, Doiilogne, Glichy, Nenilly, Saint-Ouen, .\ubervilliers, 'NO'ncennes, Montreuil, Ivry et Pantin qui « iie sont que des prolongements des faubourgs de Paris » (2), ce qui porterait le chiffre de la population parisienne de 2.714.008 en 1901 à 3. 142.500 habitants. Mais peu importent ces restrictions et ces réserves. En fait, Paris, — et c’est le Imt que poursuivait l'amoui-propre national des promoteurs du G rca 1er New-York, des entrepreneurs de la (( consolidation de New-York » (3), — Paris a perdu le second rang dans le monde comme imporlance numérique dépopulation et ce qui est plus grave, c’est nue cette rétrogradation semble la conséquence d’un changement dans la distribution de la civilisation sur le globe.

Cependant il n’y a pas lieu de désespérer. D'un côté, Paris a encore des dons précieux, d’un autre, en déjut de la situation continentale de leur capitale, les Français paraissent commencer à prendre intérêt aux choses d’outre-mer, un grand mouvement d’expansion coloniale semble se dessiner.

1) Fouhnier de Flaix- Mouneinciit econo/iiiijuc et so( i:il aux Etats-Unis. Eronoiiiisic français du 17 mars 1894, p. 326.

(2) Canulle Kœchlin. France volitiijue et administrative. Explication de la cane 11“ 12 de l'Atlas de iJco'jraiilnc moderne de Sciuîadeu, Prudext et Anthoixe.

(3) ForiiNiER DE Fi Aix. .Mouvement économique et social aux Etats-Unis. Eonomiste français du 17 mars 1894, p. 326.

D’un côté Paris a encore des avantages incontestables, Paris, s’il n’est pas, selon Elisée Reclus, sur une des grandes diagonales européennes, est du moins sur la diagonale du cap SainPVincent à l’île Waigatch et sur le chemin de fer européen de Cadix à Saint-Pétersbourg. Paris est situé sur la traverse entre les Pyrénées et le Rhin. Au xviC siècle, c’était se trouver sur la grande route de rEsi)agne à l’Allemagne; aujourd’hui, c’est se trouver sur la route de l’Afrique, aux pays Scandinaves et russes. Paris est situé sur l’isthme entre l’Ccéan et la Méditerranée. Autrefois, c'était se trouver entre l’Angleterre et l’Italie, aujourd’hui, ai)rès le creusement du canal de Suez, c’est en réalité se trouver entre l’océan Atlanti(iue et l'océan Indien, entre les deux Indes, les Indes orientales et les Indes occidentales, entre les deux grands laboratoires de produits naturels auxquels l’industrie va emprunter les matières premières et l’alimentation les substances nutritives. Dès lors, Paris placé sur la ligne médiane de la zone tempérée, à égale distance du pôle et de l’équateur, se trouve bien sur l’axe du monde civilisé. Il y est mieux que Londres trop exclusivement atlantique; mieux que Bruxelles, La Haye, Amsterdam trop enveloppées dans les brumes septentrionales; mieux que Christiania, Copenhague. Stockholm trop perdues dans la mer du Nord et la Baltique; mieux que Berlin confiné, en dépit de son réseau fluvial, au milieu de terres que baignent des mers trop reculées; mieux que Saint- Pétersbourg trop caché au fond d’un golfe de la Baltique; mieux que Belgrade, trop enfoncée dans ses montagnes; mieux que Bukarest, trop à l’écart du Danube, encore trop éloigné lui-même de son embouchure dans une mer d’ailleurs presque close; mieux que Constantinople trop enchâssée

dans la bague presque fermée de sa Corne d’or; mieux qu’Athènes trop rencognée au fond d’un golfe de la mer Egée; mieux que Geitignée trop retirée au fond d'une anse de l’Adriatique; mieux que Rome trop exclusivement méditerranéenne; mieux que Vienne trop fluviale, trop continentale, trop orientale; mieux (pie Madrid, trop isolée sur un plateau élevé [u'esque enfermé dans un cir(iue de hautes mojitagnes et trop éloignée de la mer; mieux que Lisbonne pei'due à une extrémité de l’Europe et déjà presque africaine. Pai'is, ipiels que luiisseut être à certains points de vue les inconvénients de sa position, Paris se trouve encore de toutes les capitales européennes celle qui est la plus voisine à la fois de l’Océan et de la Méditerranée. C’est dans ristlime fraïu^ais ({lie devra s’élaldir le transit entre le vieil (trient et la jeune Amérique, c’est par Paris que s’accomjdira le passage entre r.\mérique du nord et l’Asie occidentale.

(( Ce qui saisit le regard, écrit M. de Vogué (1), résumant les impressions qu’avait fait naîire en lui la vue du globe de MM. Villard et Gotard à l’exposition de 1889, ce qui saisit le regard et affermit le courage, c’est le solide réseau où la terre est prisonnière: rails, fils télégraplnques, sillages de navires; c’est la direction (constante de ces veines et de ces artères rapportant ou puisant la vie au cœur de ce grand corps dans la petite Europe, au cœur de l'Europe dans la France, au cœur de la France dans ce minuscule Paris qui couvre un centimètre carré. Un seul coup d’œil montre tous les efforts de la nature et tous les efforts de Ebistoire conspirant à centraliser la vie sur ce point. »

Enfui au point de vue moral, Berlin a beau s’intituler la

U) Iteinarques sur VExposUion du Centenaire, p 5Ü,

ville de rinlelligencc, Vienne la ville du monde, Bei'lin a beau se vanter de présenter «plus ([u’aucune autre ville du continent européen l'agitation d'une cité universelle » (1), et N'ienne se tlatter qu’il règne dans ses grandes voies « le mouvement (ju'il faut pour animei' sans incommoder » (2), Berlin a beau étaler scs monuments ofliciels et Vienne ses hôtels aristocratiques, Paris n’a passé à personne la primauté de la vie intellectuelle et de la vie sociale, Paris est encore la seule ca{)itale oii le ]»assé artistique s'unisse liarmonieusement aux nouveautés modernes, Paris est encore la ville continentale v)fi règne la plus active circulation, dont les remous ne le cèdent qu’au fourmillement de Londres, et si l’érudition française et le théâtre parisien s’imposent à la morgue de la dédaigneuse Albion (3), si nous fournissf)ns de drames et de comédies les scènes des ciqdtales (4) des autres pays, peut-èire tuen des étrangers de toutes naliojis l’épètent-ils encore mentalenieni, comme Frédéric le (irand avouait le faire dans une lettre à Mauperluis' du 12 mai's 175'} (5), en songeant aux riverains de la Seine, h* mot d’Alexandre; « O Athéniens, combien il en coûte pour être loué de vous! »

Paris mérite donc encore l’éloge que Montaigne il y a plus • le Irois siècles faisait de cette « g'rande cité, grande en peu- (dcs, grande en félicité de son assiette, mais surtout grande et incomparable en variété et diversité de commodités, la

fl) Vivien Saint-IMartin. Souvenu Dictionnaire de Génfjraphie Unii>ersellc. Supplément, V. liERUN

(2) ^ iviEN Saint-Maktin. Souvedu Diction nuire de Géonranhie Universelle V. Vienne, t. VII, p. 16C.

(3) Jacque,ç Bardoiix. France et Anijlctcrrc. Jugements d. Outre-Manche, journal des Débats du 11 mai 1902.

(4) Ernest Lavisse. Vue générale de Uhistoire poliilgue de l’Europe, p. 229, (51 Cité Babinet. Etudes et lectures sur les sciences d'observation t VI,

gloire de la France et l’un des plus nobles ornements du monde (1) », et on peut sans trop de présomption lui conserver les noms de « cité humaine » et de « ville de la kunicre » que Victor Hugo (2) lui donnait il y a plus de vingt-cinq ans.

D’aulre part les Français ont commencé à éprouver la séduction des terres lointaines et l’aspiration à des cieux nouveaux. Des revues, des journaux ont familiarisé les Français avec nos dépendances reculées. Des comités se sont formés et les contrées qui relèvent de nous ont céssé de nous être étrangères.

Enfin, la France par vingt ans d’efforts continus, s’est constitué un empire colonial, autre, mais aussi vaste au moins que celui qu’elle devait au génie et à l’audace des Gavclier de la Salle, des Cartier, des Dupleix, des La Bourdonnais.

Que faut-il pour que Paris se relève, pour que notre indifférence aux questions mondiales et notre incurie du lendemain se corrigent, pour que noire jeune domaine d’outremer prospère ?

Que faut-il pour que Paris se relève? Que faut-il pour que Paris retrouve son influence sociale, son activité commerciale, sa supériorité de population sur toutes les cites des deux continents?

11 faut que l’étranger apporte à la grande ville ses marchandises, ses arts, ses talents, ses richesses.

Sans doute Paris par lui-même attire rétranger.

« Je ne crois pas, a dit Mgr d’Hulst, expliquant à la Chambre des députés, le IG mars 1896, son vote sur le projet de

(I) Montaigne. Essais HT. ix. Œuvres éd. Panthéon Littéraiiie, p. 5/j6.

(21 Les Ouvriers Ijjonuais. Salle du Cliàteaii-d Eau. 25 mars JS77. Dcftuis l'ejil, t. VU, p. 28.

loi relatif à l’Exposition de 1900, je ne crois pas que la France et Paris aient en ce moment besoin d’attirer le monde. Paris et la France attii'ent l’étranger, si je puis m’exprimer ainsi, comme le paratonnerre attire l'électricité, c’est-à-dire goutte à goutte et c’est la bonne manière. »

Mais, ])0ur continuer l'ingénieuse image^ la iiointc d’un paratonnerre ne peut-elle pas s'émousser? l’attrait de Paris ne peut-il pas s’affaiblir? Et comment le raviver?

Que faut-il pour que notre indifférence aux questions mondiales et notre incurie du lendemain se corrigent? Que faut-il pour que les Français sentent l’attrait de l’au-delà des mers et arrivent à « considérer comme disait .M. Paul Deschanel dans son discours de réception à r.Vcadémie Française le 1" février 1900, à considérer les faits contemporains en quelque sorte du point de vue de ta postérité », à acquérir la prescience du futur et à avoir enfin ce pue Tulleyrand appelait « de l’avenir dans l'esprit. »

Il faut conjurer les inconvénients de la situation trop cont nentale de Paris.

Sans doute il existe un projet de Paris i)ort de mer ébauch; pai’ Vau])an fli, préconisé par des écrivains du xviiP siè de (2), étudié à la demande du comité (te Salut public par deux ingénieurs, Sganzin et Forfait, qui disaient dans leur l'apport (3) : « Tl est hors de doute que si Paris appartenait aux nations du Nord, il y a longtemps qu’elle serait fréquentée par des navires d'un port assez considérable », repris par Napoléon P'' (4), puis, à la fin de la llestauration, par une

(1) Bouquet de i.a Grye Paris port de mer, p. 1-2.

(2) Victor rouRNEL. Paris nouveau. Appendice. Paris nouveau et Puiis 'uhir. p. 325. n. 1.

(3) Cité Bouquet de la Grye. Paris port de mer. n. 17.

(4) Bouquet de la Grye.. Paris port de mer, p. 17.

société privée (1) et qui ferait de la Seine rectifiée, sui\^nt l’expression des Cahiers de Paris en 1789 (2) « un fleuve d’or ». Mais cette étiquette hyperbolique est la légende ambitieuse du simple canevas d'un canal direct entre Paris et l’Océan ou même la simple annonce de la transforuration de Paris en » un port de rivière important en relation directe (9) et continue avec la mer ». La réalisation de ce plan n'aurait pas à faire de Paris, commci le disait Miralieau (4), réjiondant en juin i790 à David, Lerds qui lui avait envoyé son mémoire sur ce sujet, « l'artèie j)i'incipaie Je la circulalion politique », puisque les chemins de fer lui ont déjà inq'u'imé ce caractère. Elle ne ferait pas de Paris l’émule de l’yr ou de Tmndres. comme le rêvait Camille Desmoulins (5). Elle ne parviendrait pas sans doute à transformer l’espiàt des halhlants et c’est cet esprit qu’il faut modifier.

Comment changer l’état d’àme des citoyens de la'grande ville?

Que faut-il pour que notre jeune domaine d’oulre-mer prospère? Que faut-il pour que l’Algérie, rindo-Clilne, Madagascar échappent au sort du Canada, de l'Inde, de Saint-Domingue?

Il faut que les Français s’attachent à notre France extérieure. Sans doute on peut, par une éducation plus saine, intéresser à nos possessions les enfants de la bourgeoisie', « cette bourgeoisie qui, comme le disait M. .Iules Leveillé en 1892 (G), par l’effet d’une longue habitude possède ces deux vertus ro-

11) Félix r>üCAS. Exposition universelle à vienfie eu IS73. Elude liistorii/ue et statistique sur tes voies de coiuinuiiieiaion de ta Eruiiee d'apris les dontments officiels, p. 96.

(2) Cité Büuqtiet de la Gkye. Paris port de mer. p, il.

(3) Louis Simonin. La Naviqalion intérieure de la !■ rance. Paris port de mer. Ilevue des Deux-Mondes du i«r février 1877, p. O-W.

(1) Ciip Médoires de Miralicau. t, VIII, p. 6.

(3) Cité Jules Clauetie. Camille Desmoulins, sa vie liltéraire. Camille Des- MOüLiNS, Œuvres, t. I, p. 27.

ffil Les rnmpaqnies de colonisation . Ilevue critique de législation et de iurisprudeuer, i. I.Vill, p 170.

busies, riiabitude du travail et le guOt de l’épargne ». » Il serait possible, ajoute le savant professeur, il serait possib'e, en les imprégnant de certaines idées, d'iidlueucer les héritiers de ces propriétaires et de ces négociants, heureusement si nombreu.x en France. Nous devrions communicpier aux jeunes gens la curiosité des voyages, faciliter les déplacements, les promener en les instruisant dans nos possessions d’outre-mer. Nous obtiendrions ainsi non seulement le concours actif et personnel dies lilsi, mais, ce qui ne serait point à mépriser, le concours fortifiant des capitaux des pères. »

Mais il n’y a que les pri\ ilégiés de la fortune qui puissent couronner leurs études par un voyage de circumnavigation. Comment inspirer à la jeunesse eu général famour de la patrie d’outre-mier?

Eh bien! pour que Paris reirouve éclat et proispérité, p'our que les Français acquièrent la curio'sité dos terres reculées unie à l'esprit de prévision et de prcqiaration, pour ipie les territoires où est planté notre drapeau revêtent le caractère saint du sol national, il faut que Paris continue à être le siège des grandes assises de runivers; car seules les exposition universelles peuvent renouveler la séduction de Paris, « recapitaliser », suivant le mot d'Henri Fouquier (I), « recapitaliser» Paris pour l'Europe, rattacher à la cité, que Louis Blanc, à l’Assemblée nalionale le 10 mars 1871 dans la discussion du projet de résolution relatif à la translation de l’assemblée, appelait «la ville sacrée », les fils du réseau de communications mondiales qui pourraient, suivant le mot de M. de

'O T.'Frposilion universelle. Revue poliUiue et lUIcraire du 4 mai 1899. p. ûb3.

Vogue (1), « tendre, à s’accrocher ailleurs », corriger les conséquences de la ]>0’Sition méditerranéenne de noire métropole, et affectionner renseinble de notre jeunesse à nos établissements transocéaniques.

En effet les expositions universelles attirent l’étranger. Les expositions de Paris attirent l’étranger plus irrésistiblement que les expositions des autres capitales.

Londres, malgré le caractère cosmopolite qu’il présente, à l'image de rAuisterdam du xviiP siècle, « ville, disait Camille iJesmoulins (2), composée d’autant de nations diffél entes qu’il y en avait dans la tour de Babef » — Elisée Reclus '3) a dil, avec quelque exagération, ainsi qu’il le recoiinait lui-môme (4), « Londres contient plus d'Ecossais qu’Edimbourg, plus d’Irlandais que Dublin, plus de catholiques que Rome, plus de juifs que la Palestine » — et([ui en faisait aux yeux d'Alphonse Esquiros (5), le lieu nalurel d’un rendez-vous cosmopolite, a bientôt cessé d'être un siège propice aux expositions universelles. Téexiiosition de 1802 était «anglaiseplutôt qu’universelle » el lenoinbre desvisiteui'sfulmoindre en 18G2 qu’en 1831 et en 1855. « Si l’on se borne à y voir, — dans les expositions universelles — dit M. J. Clavé (6), si l’on se liorne à y voir un prélexie pour les peuples de se voir, Londres n’est pas la ville qu’il faut choisir, car ville d’affaires avant tout, elle n’offre ({u’iin médiocre attrait, qu’une médiocre distraction à la foule des curieux, pour qui l’exposition n'est qidune occasion de voyage. »

(1) Hemarqucs sur V Exposition du Centenaire, p. f

(2) lilscours de la Lanterne aux Parisiens. (Envies. i, ! p p-’a

(3) Londres illustré, guide spécial pour Vexpositloii l'c HSC2. p. 67.

(4) Nouvelle géographie universelle, t. IV, p. 508.

(5) L Aiigleierre et In vie anglaise XVI. L'Exposition universelle de 1861 Revue des Deux-Mondes du .iuillet 1862, p. 50.

Les essences jorestlères des colonies anglaises c. l Exposition de Londres. Revue des Deux-Mondes du décembre 1862 p. 048. ii. 1.

ino3

Paris au contraire, est un endroit propice aux réunions internationales. » Quand on cherchera le lieu de la fête universelle des peuples, écrivuit Michelet à Turin le 25 mai 1854 — trois ans après rièxposition de 1851 à Londres — qu’on prenne Paris ! 11 l'a mérilé. A quand le banquet de toutes les nations aux Champs-Elysées? » (1). Paris d’ailleurs, est le but caressé de maintes excursions rêvées, qui n’attendent qu'une occasion pour se réaliser, et cette occasion l’exposition la fournit. On se rappelle le trait de candide impertinence qu’un Fi'ançais, le marquis de Tavannes, croit-on, laiiça uii jour à l'empereur d’Autriche, au milieu d'une fête de la cour à Vienne: « Ce n’es! pas mal, pour des étrangers » (2). Cette phrase qui jiaraît l’explosion d'une naïve outrecuidance semble cepi'endant synthétiser les sensations des voyageurs qui ont étudié sérieusement les expositions exotiques: (( l’n mot, (lil M. x\rthur .Mangin (3), un mot résume l'impression que les visiteurs réfléchis rapporlèrent de Menne;

« Quel dommage disaient-ils, quel dommage que l’Exposition de Vienne n’ait pas été faite à Paris! » « Quel que soit l’intérêt, dit un ingénieur allemand, membre du commissariat de l’Empire à l’Exposition de 1900, quel que soit l’intérêt des produits fabriqués par les spécialistes, il est certain que c’est la ville de Paris qui attire la plus grande partie des visiteurs. Otez le charme de la ville, les comptes de l’Exposition perdront leurs bilans satisfaisants, ôtez sa grandeur, l’affluence des visiteurs deviendra une calamité pour l’habitant (d). Ainsi dans une exposition parisienne il y a deux

(U :\IlCHELET. T.e bnmiuet. p. 282.

(2) Babinet, i’tuacs et lectures sur les Seieiiees d'observation, t. V, p. 194,

(3) L exitosil 1(01 vuiverselle de lH7n. La tiueslion des entrées gratuites La moralité et futilité des expositions universelles- Economiste français du

mai 1878, p. 557.

U) Willi. Gentsch. Die M'eiiausstelluufi iu iDiris im und iltrc Eniebnisse in tcchnischwirlhschaftlicties Bezichung . p. 'J'.'.

aimants au lieu d’un, l’exposition et Paris.

« C’est cette foirce d’appropriation et d’expansion, dit Victor Fournel (1) à propos de l'Exposition de 1867, c’est cette force d’appropriation et d’expansion, ce sentiment de sociabilité, cet ascendant que la France exerce sur le monde, qui faisaient de Paris le lieu le plus propice et le plus naturellement désigné pour cette grande Exposition dans le rayonnement de laquelle toutes celles qui l’ont préparée dis- |)araissent co'inme des étoiles absorbées par la lumière du soleil. A Paris, cerveau du monde et foyer commun de l’humanité entière, comme le Times l’appelait l'autre jour, revenait l’honneur d’une solennité qui n’est rien moins que i inventaire de la civilisation elle-même, tenant ses assises et ses grands jours au siège principal de sa puissance, et dans le centre colossal d’où .son action s’étend sur le reste de la terre. Où ce sentiment de solidaiâté et de fraternité universelles qui se dégage du speotacle de tant de produits di^'ers venus des plus lointaines régions du globe, pour se compléter les uns les autres, peut-il mieux s’affirmer, mieux porter tous ses fruits que dans cette ville hospitalière et cosmopolite, dont l’Europe et le monde ont toujours su le chemin? «

Après avoir plaidé la cause des expositions parisiennes, M. Méliue ajoute: » Nous terminerons par une dernière considération tirée de certains défauts de notre caractère national ou plutôt de notre mauvaise éducation commerciale que nous ne cessons pas de dénoncer ici et de combattre; nous voulons parler de cette sorte d’engourdissement dans le bien-être et d’apathie héréditaire qui retient le Français chez

(O voya/r à travers l'Exposition universelle. Correspondant du 25 juillet 18ü7, p. CIG.

/ui et l’empèche de se porter comnie l’Anglais ou l’Allefiiand sur tous les poduts du globe pour y chercher la clientèle et la fixer.

« Puis(iu il ne veut pas aller à la clientèle comme il le pourrait et le devrait, (ju’il la fasse au moins venir à lui par tous les moyens dont il dispose, et puisqu’il a la bonne fortune de posséder une capitale incomparable par ses séductions, qu’il ne craigne pas de s’en servir pour amorcer des affaires et dépister ses concurrents. Chacun se bal à sa façon sur le terrain commercial et tous les moyens sont bons pourvu qu’ils conduisent à la victoire (1) . »

« Nous pouvons bien accepter aussi, disait M. de Freycinet au Sénat le 12 juin 1896 dans la discussion du projet de loi relatif à l’Exposition de 1900, nous pouvons bien accepter aussi, et il ne faut pas voir seulement ici un éloge de mauvais aloi, mais bien rexpressioii trun sentiment plus relevé, que notre capitale offre assurément un charme incomparable qu'aucune autre capitale au monde ne présente au même degré.

(( J'avoue, quant à moi. m’être sans cesse occupé de ces conséquences dont <iuelques-uns de nos collègues paraissent frappés: à entendre certains discours, Paris se changerait en un lieu de distractions peu avouables.

« Je trouve que c’est singulièrement rabaisser l’Exposition et notre capitale. Paris offre un siiectacle admirable par lui-même, par ses monuments, ses théâtres, ses musées, ses bibliothèques, par ses artistes, ses savants, ses littérateurs. Les étrangers, croyez-le bien, sont heureux de connaître ce

(I) Jules Méli.ne, Faut-Il Jatre l'Expositioti de 1900 ? IléimVlique iiançaise

du 34 août 1895.

foyer intellectuel qui a rayonné dans leur propre patrie et dont ils ont tant entendu vanter le charme. C’est là un des motifs qui, véritablement désignent Paris comme un centre naturel des Expositions du monde entier. »

Les expositions universelles entretiennent l’attrait de Paris : elles amènent des progrès, des améliorations. « Un des résultats de l’Exposition universelle, lit-on dans le Rapport sur l'Exposition de 1807, sera d’avoir doté la population du service des bateaux nomnibus dont le succès ne afit plus doute aujourd’hui » (1). Elles donnent à la ville un admirable élan (2). La pluparltles embellissements et des rajeunissements de Paris n'ont-ils pas coïncidé en effet avec les Expositions qui se sont succédé? Ainsi à chaque nouvelle foire cosmopolite ce n’est pas seulement une exhibition inédite, r’cst une ville nouvelle qui se présente aux étrangers.

Les expositions universelles transportent en quelque sorte les pays étrangers à Paris. Le Français ne va pas versia montagne, c’est la montagne qui vient vers lui. Il voit en réduction, sans quitter sa ville, ce qu’il n’irait pas chercher sur les lieux. Il fait à domicile comme un périple du globe en miniature, un tour du monde en raccourci. « Celui qui étudie l’histoire et la géographie, écrit un publiciste américain manque d’un élément d’instruction dans ces branches tant qu’il n’a pas été mis face à face avec la population et les produits du pays auquel ses études l’ont intéressé. Ce ne sont que quelques favorisés qui peuvent jouir du luxe d’un voyage dans les contrées étrangères. Mais quand tous les

fl) Commissio7i impériale. Rapport sur l'Exposition universelle û" iSil Paris, p. 479.

(2) .Jean Jaurès. Vues politiques. Revue de Paris du ler avril if9S. p. 508.

(3) The official histcry of t.he California Midwinter mternationu! E.rp L itton, p. 6.

peuples sont représentés à une exposition internationale, bien des avantages des voyages sont mis à la portée des plus humbles. »

On a raillé ces voyages en pousse-pousse, ces tours du monde en fauteuil roulant. « La perspective, dit M. Maurice Talmeyr (1), la perspective de connaître le Japon, Bornéo, Terre-Neuve, Ilonolulu est pleine de séduction pour nous; mais celle de la traversée nous refroidit. Comment, dans un pareil état d’esprit, l’idée de voir les antipodes sans nous y rendre ne nous enchanterait-elle pas? Est-ce bien seulement le vrai Japon, le vrai Terre-Neuve et le véritable Ilonolulu qui viennent? N’est-ce pas un Japon suspect, une Terre-Neuve de contrebande, un Ilonolulu de table d'hôte? »

« Sans doute une visite à un pavillon national d’une exposition ne saurait remplacer une excursion dans le pays inènie : niais ce transport féerique dans une réduction de la contrée n'en est pas moins instructif, k La lecture des bons livres, disait Descartes (2), est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs et même une conversation étudiée, où ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées. » Une visite au pavillon d’exposition d'une nation est comme une promenade dans un raccourci du pays dont on s'est plu à ramasser en un étroit esimce les produits du sol ou de l'industrie, les merveilles naturelles, les chefs-d'œuvre artistiques, les curiosités historiques ou ethnographiques. Bossuet, précepteur du dauphin transformait pour son royal élève l’étude de la géo-

(1) L’Ecole de l'Expo sillon. Revue des Deux-Mondes du lor novembre 1899

(2) Discours de la Méthode, I. Œuvres philosophiques, éd. Panthéon Lit- TÉKAIKE, p. 35,

graphie en une sorte de voyage idéal où il lui faisait parcouj'ir les mers, les cotes, les neuves, les villes en observant les mœurs des peuples (1). Ou dirait qu'e les expositions ont perfectionné le procédé de l’évêque de Meaux pour enseigner la géographie à la foule, cette souveraine des temps modernes. Elles ne font plus voyager cette reine d'aujourd’hui sur la mappemonde, pour employer un mot de Mirabeau, mais à travers la pittoresque miniature de la réalité figurée. Elles lui donnent mille notions, mille clartés que sans ces atl rayants musées, elle n'eùt ni tenté de chercher, ni réussi à acquéi'ir. Voilà pour employer les expressions de llabelais (2) ta « suhstantilique moelle » que renferme « l’os médullaire » des expositions. L'homme assez avisé pour soulever la jjierre qui recouvre le tiésor qu'elles recèlent, y trouvera, comme l'écolier de Pènafiel, dont parle Lesage (3)

» l'àme du licencié Piorie Garcias », non sans doute une bourse pleine d’or, mais une ample provision de savoir assimilable.

C’est particulièrement pour le Français que ces pérégrinations sédentaires sont précieuses. De la sorte se corrige un peu notre myopie intellectuelle: l’horizon se recule, le rayon visuel du Parisien s’étend et il commence à découvrir que les fortifications ne sont pas les bornes du monde.

Il commence à découvrir aussi que la France n’est pas bornée à l’étroit territoire qu’elle possède en Europe. Car un hameau colonial est fattraclion obligée de toute exposition française. Ainsi l’Exposition d’Amiens qui a ouvert le

(1) BOSSUET. Ad Innoccnt‘um XI de hisUtulione Dielnhlni. Œuvres complètes, t. XII, p. 7.

(2) Guriiantua. I. Prologtie Œuvres, éil. Panthéon Littéraikv, p. ?.

(3) Histoire de GU lilas. Gil Blas au lecteur Œuvres, éd. Panthéon Litté UAIliE, p. 97.

10 avril 1906 et doit fermer en octobre, et qui présente le double caractère de la généralité et de rinternationalisme offre à ses visiteurs un village sénégalais. Il voit cette clientèle de toutes couleurs qui vit à l'ombre de notre drapeau et il prend conscience du rôle, de la mission et de l’avenir de la France dans le monde.

Ainsi les expositions universelles utiles en général sont utiles à la Fiance, sont utiles à Paris. Cependant on a contesté l’avenir réservé aux expositions universelles à Paris. On a prétendu qu’il n’y avait plus ni place ni matière à expositions.

On a objecté que Paris ne pouvait plus loger d’exposition. Les expositions en effet ont une double tendance, une tendance à s’agrandir sans cesse, une tendance à occuper un emplacement de plus en plus central. Où trouver dans Paris une aire assez étendue au cœur même de la ville? Aussi M. Paul Leroy-Beaulieu, qui admet une exposition universelle dans une ville comme Chicago, une ville neuve, une ville entourée de vastes espaces libres, la condamne-t-il dans une cité complètement peuplée comme l’antique Lutèce. « Une exposition universelle, dit-il, surtout dans une ville comme Paris, ne peut plus avoir que de fâcheux effets, sans aucun effet réellement utile (i) ».

M. Paul Leroy-Beaulieu écrivait en 1895. Les champs de foire qui existaient encore à cette époque sont à la veille de disparaître. Si les plans des ingénieurs de la Ville se réalisent, ils rendront indisponible le Champ de Mars et auront dit M. André Hallays (2), « ce résultat désirable de rendre à

(1) Paul Leroy-Beaulieu. Les Grands inconvénients des foires universellet et la nécessité d'y renoncer. Economiste français du 7 décembre 1895, p. 730.

(2) En flânant. Paris après l’Exposition. Journal des Débats du 16 novembre 1900.

tout jamais impossible — au moins dans Paris — l’organisatiou d’une exposition universelle ».

On a objecté encore que les expositions ne pouvaient être (ju'uno réjtélition de merveilles peul-ètrc, mais de merveilles déjà vues, une édition nouvelle, plus luxueuse encore sans doute, mais enfin un simple tirage plus récent d’un ouvrage déjà connu.

Examinons ces objections.

Est-il vrai d’abord qu’il n’y ait plus à Paris de place pour une ex{)Oisi(iion universelle? Nous ne le pensonis pas. Il ne selail même pas impossible de satisfaire à la double tendance qu’ont manifestée les différentes expositions qui se sont succédé et de donner à l’exhibition nouvelle une aire plus vaste et plus centrale tout ensemble.

Les nouveaux arrangements du Champ de Mars laissent encore libre une partie des terrains où se sont deiaiis trentetrois ans succédé nos grandes exhibitions et le parc qu’on coiislitiie pourra servir de noyau à la fulure foire internationale. Il sera facile alors de lui donner toute l’ampleur désilable tout en la rapprochant de l’intérieur de' Paris.

Ne peut-on pas en effet prolonger l’Exposition jusqu’aux déserts bâtis de Javel et de àbugirard et étendre ses ouvrages avancés jusqu’au Palais-Bourbon? Ne peut-on pas lui annexer, et en le respectant, le jardin des Tuileries, et en le transformant, ce Palais-Royal que seule la, baguette magique d une Exposition peut rappeler à la vie ? L’adjonction du jardin des Tuileries figurait dans plusieurs projets proposés pour l'Exposition de 1900 (1).

U) Alfrert PicAUD. Exposition universelle internationale de taoo. Itappoil aénéral administrant et technique, t. r, p. 13.

Les travaux du Métropolitain ne nous ont-ils pas montré qu’on avait reculé les frontières de l’impossible, qu’avec des tunnels et des viaducs, on pouvait tout réunir et articuler. Une idée analogue avait été, comme nous l’avons vu, présentée pour l’Exposition de 1878 (1). Téméraire alors, peuêlre est-elle réalisable maintenant. Le paradoxe d’hier est la vérité d’aujourd’hui.

Enfin ne pourrait-on pas réaliser le plan indiqué par de nombreux auteurs de projets pour l’Exposition de 1900, la Seine couverte, soit entre les ponts de Solférino ou de la Eoncorde et des Invalides, soit en amont du pont d’Iéna, sinon entre le pont au Double et le Pont-Neuf ou dans toute la traversée de Paris comme on l'avait aussi proposé (2).

D’ailleurs est-il bien nécessaire que l’Exposition soit si vaste? En 1900 on a souffert de la mégalomanie qui avait présidé à l’organisation, de l’Exposition, qui en avait déterminé l’extension, et qui, il faut bien le dire, n’avait été en aucune façon coirrigée par une heureuseï multiplication des moyens de transport et une distribution rationnelle des objets.

Est-il bien nécessaire aussi que l’Exposition soit centrale ?

« Un ingénieur, dit M. Levasseur dans son étude sur l’influence des voies de communication au dix-neuvième siècle, lue à la séance publique annuelle des cinq académies, le 25 octobre 1900, un ingénieur (M. Cheysson) a dressé depuis Louis XIV jusqu’à nos jours une série de cartes de France dont l’échelle se rapetisse proportionnellement à la durée

(1) P. Magne. L'Exposition universelle de 1878. Les travaux du Champ de Murs et du Trocadéro. Correspondant du 25 février 1878, p. 717.

f2i Alfred PICARD. Exposition universelle internationale de 1900. Rapport Qénéral administratif et technique, t. I, p. 13.

du trajet de Paris à la frontière; c’est la peau de chagrin de Balzac (1) ». On y voit que le trajet de Paris à Bayonna qui exigeait 358 heures, quinze jours, vers 1650, et 27 heures en 1854, n'en demandait plus que 11 en 1888 (2), en attendant que de nouveaux progrès viennent encore l’abaisser. Que l’on construise une série correspondante de plans de Paris pour les cinquante dernières années, se réduisant avec l’abréviation de la durée du transport du centre aux fortifications et on constatera que Passy, Auteuil on même les communes suburbaines sont plus jirès du cenlre que ne l’était le carré Marigny ou le Oham]) de Mars en 1855 ou en 1867. Dès lors, est-il indispensable avec les moyens de locomotion dont on dispose aujourd’hui avec le métropolitain multipliant ses lignes qui rendent facile le transport accéléré des foules les plus nombreuses, avec ces bateau.N qui font de la Seine, non seulement dans Paris, mais dans toule la banlieue baignée par le fleuve comme le » Grand Canal » d'une ^■’enise occidentale moins pittoresque |)eulêtre, mais assurément plus animée que la reine aujoui’ü’hiii douairière de l'AdriiUique, est-il indispensable de cantonner toujours l’Exposition dans les étroites limites du vieux Paris, alors que l’incendie qui, — - premier sinistre notable dans l’histoire des exhibitions, tout au moins des expositions européennes ■ — ^ te 3 août 1906 a dévoré en quelques instants une partie de l’Exposition de Milan et qui n’a épargné fart décoratif français que parce qu’il avait érigé un pavillon séparé, semble avertir d’isoler l’ensemble et de disperser les membres. ,

(1) E. Levasseur. De llnfluencc des voies de communication au dtx-neuvlème siècle. Journal officiel du 28 octobre 1900, p. 7124.

(2) Cl. JUGLAR. Art. Commerce d’un Nouveau dictionnaire d’Economie politique de Léon Say et chailley eert, t. i, p. 460.

Ou’on le remarque : un nouveau projet est en préparation qui doit annexer à Paris Saint-Ouen, Glichy, Levallois, Neuilly et Boulogne-sur-Seine ou tout au moins les comprendre dans une ligne continue de murs et de fossés (t). Est-ce qu’il n’y aurait pas sur tel ou tel de ces territoires — on avait pensé pour l’Exposition de 1878 (2) et pour l’Exposition de 1900 (3) à Courbevoie; on y avait renoncé à cause de l’extériorité du site, objection que l’annexion ferait tomber pour les communes réunies à Paris et que renveloppement dans l’enceinte fortifiée, préface d’une annexion prochaine, affaiblirait singulièrement — est-ce qu’il n’y aurait pas ici ou là un endroit convenable pour une nouvelle exposition? Et ce déplacement du théâtre de la grande exhibition n’aurait-il pas le douille avantage, d’un côté de hâter le développenienl de cette partie du nouveau Paris ou du Paris futur, lie l'aulre de sacrer, pour ainsi dire, parisienne cette banlieue annexée ou englobée?

Est-il vrai, d'autre {lart, que les attractions soieid^ épuisées et que rien d’inédit ne puisse être offert à la curiosité du public?

La plupart des expositions ont amené un sentiment de découragement pour l’avenir. Elles ne devaient, semblaibil, pas avoir de lendemain. « Toute grandeur s’expie, écrivait Louis Pveybaud, il y aura tantôt quarante ans, toute gramleur s’expie et l’Exposition de 1867 n’échapiiera pas â cette loi; son châtiment sera d’avoir rendu impossioles les expositions futures, à moins qu’elles ne se résignent à déchoir; vainement

(1) Les Fortifications de Paris. Eclair du 21 novembre 1902

(2) P. Magne. L'Exposition universelle de iS7fi. Les travaux du Chautv de Mars et du Troeadéro. Correspondan! du 25 février 1878. p. 717.

(3) 41fred Picard. Exposition universelle internalionulc de t'JOO Happort general, administrant et technique, t. i, p. 15.

chercheraitron par où l’on pourrait renchérir sur la scène dont nous sommes témoins. La part de l’agrément? Elle est ample déjà et l’on ne pourrait guère la pousser plus loin sans scandale; la part des construct’ons accessoires? Qu’on demande à ceux cpii ont fait les frais de celles-ci, s’ils seraient d’humeur à recommencer; le nombre des exposants? la masse des produits? Mais le nombre est déjà exagéré et on a déjà calculé qu’à trois minutes par exposant, il faudrait plus d’une année pour tout voir;la pompe des fêtes? la présence des souverains? Il ne nous aura guère manqué que l’empereur de la Chine qui est trop sédentaire et le président des Etats- Unis qui est trop viager, les autres auront été représentés ou seront venus en personne. Tout laisse donc croire que nous aurons joui tl'un exemplaire unique dont nos neveux n’auront pas l’équivalent sous cette forme du moins; les difficultés de dépense, d’espace, d’installation ne seront pas vaincues deux fois (1). » Dès avant l’ouverture de l’Exposition de 1889 M. A. Morillon, ainsi qu’il le rappela après la clôture, avait écrit : « L’Exposition universelle de 1889 sera la dernière (2). »

Et cependant après l’Exposition de 1807 est venue l'Exposition de 1878, après l’Exposition de 1889 est venue l’Exposilidu de 1900. L’Exposition de 1900 a-t-elle fermé la route à toule exposition future ? Nous ne le croyons pas. Car on ne cesse, comme dit George Sand (S); « d’appliquer à l’industrie les richesses qui dorment entre les feuilles de l’écorce terrestre et tous les jours grâce aux jrrogrès de la physique et

(1) Louis Reybaud. V Exposition du Cliamp-de-Mars. Revue des Deux Mondes du 15 août 1867, p. 962.

(2) A. Morillon. Les Résultats de l'Exposition. Coirespondant du 10 décembre 1889, p. 808.

(3) Cité Louis Simonin. Lu inétalluri/ic et les méthodes nouvelles. Revue des Deux-Mondes du 15 novembre 1864, p. 518.

de la chimie nous révèlent des particularités nouvelles et des éléments de bien-être, des sources de puissance infinie pour l’avenir des sociétés humaines. »

Qui peut dire les prodiges que réserve l’Electricité, cette force naturelle qu’on a comparée au puissant génie des contes arabes (1), qui, grâce à une « imperceptible saignée » (2) faite au A'iagara, alimente l’industrie de Bulîalo et dont l'Exposition de la ville des clin tes semblait célébrer la captation (3).

Qui peut dire les merveilles que prodiguera la thermodynamiipie qui nous promet la domestication de l’astre du jour, essayée encore récemment au moyen d’un appareil produit à tExposition de Saint-Louis et comme on l’a dttî(4). (' la conquête du solei’ ». Et je ne parle pas de l'utilisai ion des marées promise pour le xxv^ siècle (<>) et de l’asservissement des cyclones annoncé par M. Tarde (7).

D’ailleurs les sciences n'ont encoi'e exi)loré qu’une bien minime partie du champ» immense de la nature. Il est des domaines tpii n’ont pas même été abordés et qui fourniront sans doute aux générations à venir de nouveaux sujets d'étonneinenl. Des cinq sens de l’homme trois seulement le toucher, l’ouie. la vue ont des sciences qui leur correspondent, la physique générale, l'acoustique, l’optique. Lo goût n’a eu en- C':re d'autre pliysiologiste qu’un spirituel gastronome, Drittat- Savarin. La science (tes saveurs attend encore son nom. La

(1) .Michel CORDAY. Coiniiiciit ou n fait V Exposition . n. 233.

(2) Al)l)* Félix KLEIN. .l(( t'a'js lie « la vie intense -, lU. Correspondant Ou 10 avril 19Ü/i. p. 155.

(3) .1. Angot des Kotours. I.es faits économiques et le mouvement social. Itéforine Sociale du 16 juillet 19.

(4) Liuiis (le ROYAUMONT. La conquête du soleil, p. II.

(5) G. 'l'ARPE. Fraijments d'histoire future, I. .irchives d’anthropoloqie crirnineUe. t. XIX, 1904. p. 569.

(6) fra''rnpnis d’histoire future, I. .Irchives d'anthropologie crinirrielle, t. XIX. 1904, p. 571.

— lOlG —

science des odeurs est encore à créer. » Priestley, écrivait Cuvier en 1812, Priestley qui avait découvert l’air pur ou respirable avait aussi découvert les moyens d’estimer la respiraljilité d’un air quelconque : il ne s’agissait que de mesurer la portion qui s’en absorbait lorsqu’on le mêlait avec de l’air nitreux ; mais ces instruments étaient encore imparfaits, malgré les corrections qu’y avait apportées Fontana. M. Cavendish par une légère différence dans le procédé manuel leur donna une précision très supérieure et les ayant employés à comparer l'air pris en différents lieux et en différents temps, pai'vint à ce résultat bien pen attendu, que la portion d’air respirable est la même partout, et que les odeurs ([Lii affectent si sensiblement nos sens et les miasmes qui atlaquent si cruellement notre économie ne peuvent être saisis par aucun moyen chimicfue : résultat qui, sous une première apparence presipie déconrageante, offre à celui qui réfléchit une perspective immense et montre déjà dans le lointain des sciences ([ui n’existent pas encore pour nous et auxquelles il est peut-être réservé de nous donner le secret de celles d’aujourd’hui » (l).

Depuis lors, M. Chevreul a sans doute protesté à la séance de l’Académie des sciences du 30 novembre 1865, contre l'impuissance reprochée à la chimie, et vingt-cinq ans plus tôt le 18 mars 1839, il avait dans un rapport à l’Académie,tracé un programme des recherches à entreprendre sur les principes délétères dont la présence dans l’air se manifeste à l’un de nos sens, à Todorat par exemple (2). Depuis

(1) Cuvier, Eloge historique de Henri Cuvendish. Eloges hisloriques des membres de l’Académie royale des sciences 1811-1818, p. 91. (Recueil des éloges his-'oriqi'cc gnns ta séance de i'institul royal de France, t. TI.

(■2) E. VALi.iN. Art. JlAR.Ais, clans le Di ticnnaire encyclopédique des Sciences médicales de Dechambre, t. LVI, p 723.

lors on s’est livré à de minutieuses analyses de l’air : on en a étudié notamment des échantillons recueillis dans les différents quartiers de Paris (1). DeiDuis lors, la physiologie a vu circuler et végéter les maladies dans les micro-organismes qui en sont les principes, et la médecine a rayé le mot miasmes de sa nomenclature (2). Mais la science des odeurs est toujours à naître. Dès 18ii, M. Ga]), dans VllluslrdHon proposait d'instituer un nouvel art, un art des odeurs qu'il baptisait du nom d'osphrétique, et annonçait des concerts de parfums (3). Il ue fut donne aucune suite à celte idée originale et le mot osphrétique attend encore ses lettres de naturalisation. Mais si l’Mxposition de 1889 nous a donné des symphonies de couleurs, y a-t-il de la icésoinplion à penser que quelque autre exhibition nous offrira des symphonies d’odeurs. Lamartine (4) parle du jardinage transforme en un véritable art des fleurs, produisant, en guise de l)Ou quels, (( des étoffes végétales, des velours odorants, des mosa'iiiues de végétation », peinture dont la palette est une plate-bande. La parfumerie si luirtante comme industrie dès LLxposition de 1807 (.5) attend encore sa métamorphose en un art des aromates, musique dont l'orchestre sera une cassolette.

Si l’on veut se borner aux sciences amorcées, (fuelles merveilles ne nous réserve pas la microbiologie, faune et llor'' d’animaux et de végétaux auprès desquels le ciron est un monde, et l'hysope un univers ? Qui sait si quelque jour une exposition s’emparant, non comme rLxi)osition de 1900 du

(1) R. Radan. Les analfiscs de l'air ci t'Obscrraloire de Miiiitsouris 'Revue des I)eu.T-i\Iondcs du 15 février 1S77. p. 9.50.

(2) Uali.opeat'. Traité eléiiieiiluire de iiatlioiociie iiciiérale. p. 173.

(3) Babinet. Etudes et tecturcs sur les sciences d'observation, t. V. p. 183.

(4) Discours nu.r jardiniers. Derturcs pour tous. p. 43ii.

(5) Eugène Rimmel, l.es iiarfuins à l'Ii.rposilion universelle, souvenirs et: l’Exposition universelle de l’aris IS07. ii. 387.

télescope pour rapprocher les astres, mais du microscope pour grossir les raccourcis d’êtres, « tournant en bas », selon l’expression de Michelet (1) l’appareil amplificateur ne donnera pas un nouveau palais de l’optique où les infiniment petits de la nature animée formeront des galeries de zoologie atomique et de botanique moléculaire.

Mais est-il besoin de chercher des idées nouvelles? Que d’idées présentées à propos des anciennes expositions qui n’ont pas abouti, ou n’ont été réalisées qu’en d’imparfaites ébauches ! A propos de l’Exposition de 1878. M. Charles Blanc proposait d’introduire les animaux dans les expositions universelles: un enclos contiendrait un spécimen de la flore et de la faune de chaque contrée et les animaux s’ébattraient au milieu des plantes de leur pays (2), Une tentative de réalisation de cette idée semble avoir été essayée au jiavillon de Madagascar de l’Exposition de 1900 et s’il manquera toujours aux forêts vierges sous cloche « oes gazouillements des bois » dont les arbres semblent « parler comme ceux de Dodone un langage mystérieux (3) » et « l’harmonie enchanteresse qui l'ésuite du bruit de la mer et de celui de la brise dans les divers feuillages » (4), les visiteurs auront du moins comme un avaid-goût des merveilles sylvestres des contrées tropicales.

1j exposition zoologique proposée par M. Charles Blanc rappcllej'ait les troupeaux d’animaux exotiques qui figuraient voulu voir la première des expositions. La courbe des grandes exhibitions dans son tracé hélicoïdal viendrait ainsi passer au-dessus de son point do départ.

( I ) L'iiisccle. p. 89,

(2) Charles Blanc. Les Beaux-Arts à l’Exposition universelle de t87S, p. 20.

(3) Bernardin de Saint-t ie r ■. / e, . < nies de, la nature, II. Œuvres pos- Ihuines, éd. Panthéon Littéraire, p. i i7.

(4) J. Rambosson. Lu science populaire, t. IV, 18G6, p. 447.

Il n’est pas d’ailleurs besoin de remonter si haut pour trouver un terme de comparaison. Le défilé alexandrin fut pour ainsi dire renouvelé à Paris sous le Directoire. Le 9 thermidor an VI (27 juillet 1798) on transféra en grande pompe du quai voisin du Jardin des Plantes à la maison du Champ de Mars — ■ c’est ainsi qu’on nommait alors l’Ecole Militaire — les objets en^■oyés d’Italio. Ces olijets étaient répartis en trois divisions. La première en tète de taquelle marchaient, les professeurs du Muséum d'histoire naturelle comprenait six chars de minéraux, pétrifications et végétaux et ({uatre autres «, supportant comme dans tes triomphes romains des cages où l’on ^'oyait des lions et des lionnes d'Afrique, d'autres animaux féroces encore, suivis eux-mêmes de ctiameaux et de dromadaires qu’avait fournis la forêt du Gombo près de Pise ». La deuxième qu’accompagnaient les professeurs du Collège de France, les professeurs et les élèves de l'Ecole Polytechnique, les gardes des archives et des bibliothèques publiques comprenait six chars de li\ res, manusci'ils, médailles, musique et caractères de langues orientales. La troisième en tête de la([uelle marchaient les adminisiratenrs et les divers fonctionnaires du Alusée central des Arts, du Musée spécial de l'Ecole fi'ançaise, du Musée des monuments français, les professeurs et les élèves des écoles de ])einture, de sculpture et d’architecture comitrenail vingt-neuf chars ofi étaient placées les œuxres d'art cédées par l'Italie (1). Cette promenade solennelle qui précéda seulement de deux mois l’ouverture des premièi'es galeries du Champ do Mars peut passer en son genre comme une sorte d’exhibition proces-

(1) HiKin Delaborüe. L'Aciidciiiic des Bcfiur .lits depuis la foiidiil ion de l'Institut. Revue des Deux Mondes du 15 juillet l!S89, p. 397.

sionnelle préalable à l’exhibition sédentaire, pour une espèce d’exposition avant la lettre.

Les dernières expositions nous ont présenté des glands qui, dans les exhibitions futures, reparaîtront à l’état de chênes.

L’Exposition de 1889 a donné un échantillon de chemin de fer sans roues. L’Exposition du xx® siècle ne fera-t-elle j)as circuler dans son enceinte sur un chemin de fer à glissuir (|ui s'annonce comme la voie accélérée de l’avenir?

L’Exposition de 1889 et l'Exposition de 1900 ont offert des exemples d’édilices d'un art nouveau. A l’harmonie de la Tour Eiffel qu’on a comi)arée à « l’harmonie d’un squelette » et qui, a-t-on dit, ne saurait i»as plus » que le colosse de Ithodcs, bâti aussi lui de fer et de métal fragile » (1) durer au delà de quelques années a succédé la beauté de la Salle des fêtes dont la « voùle légère et immense à la fois, faite de lumière et de couleurs, apparaissait comme un ciel architt.'clm'al couronnant le monument tout entier comme le ciel des astres couj'onne notre terre ». Mais l'art nouveau n’en est encore qu’ << à sa période d'essai et de tâtonnement (2). » Oui sait ce que réserve aux expositions du xx® siècle l’architecture de l’avenir?

L’Exposition de 1889 et l’Exposition de 1900 ont donné dans les fontaines lumineuses ce qu’on a appelé « des symphonies de couleurs » mi s’est demandé si les compositions musicales n’avaient pas une coloration qui leur fût propre. Meyerbeer disait que certains accords de la musique de Weber

(1) P Hilaire. L'ExiiosHicn de 1900. Art nouvcnn et architecture nouvelle. Etudes franriscaiiies. décembre 190(1, p. 5S4.

i'2) HILAIRE. L'Exiiositinn de 1900. .Art nouveau- et urcliilecturc nouvelle Etures franciscaines, décembre 1900, p. 588.

sont pourpres (1) et déjà Mme de Staël (2) semblait admettre des espèces de communications de sensations d’un sens à un autre. Qui sait si une Exposition nouvelle ne nous réserve pas des concours de vibrations tout ensemble musicales, colorées, sapides, odorantes, tangibles, inveslissant à la fois tous les sens.

L’Exposition de 1900 a présenté un « monde souteiTain » dont le programme composite semblait emprunté^ à un petit ouvrage publié chez Maine en 1813 par M. de Longchène, Le Monde souterrain de Merveilles géologiques. Une exposition nouvelle ne pourra-t-elle pas nous donner à côté des cavités naturelles des grottes et des excavations artificielles des mines une ville souterraine, non pas une cité de l'àge • les cavernes, une restitution pré]iistori(jue, mais un modèle de « néotroglodytisme », pour employer le mot de l’inventeur (3), une cité des siècles futurs telle que l’imaginait Tarde (4) où les mortels viendront chercher au sein du glolie une chaleur que le soleil en croûte ne répandra ])lus à la surface et mèneront sans crainte des intempéries et maîtres désormais du jour et de la nuit (jifils distribueront et doseront à leur gré, une existence enchantée. La chambre noire

Les autres expositions françaises pourraient fournir pour de la ténébreuse cité se prêterait à la représentation des phéiioha'mes de la nature. On connaît en effet les expériences de Plaute reconstituant au laboratoire des cyclones et des tourbillons en miniature et déjà auparavant M. de la Rive avait

(1) Alfred Binet. Le problème de l'niidUiort colorée. Revue des Deux-Mondes du 1er octobre 1892, li. 587.

(2) De l'.illemaone. Ut, x. Œuvres complètes, t. il, p. 199.

(3) Tarde. l'ragmenis d'histoire future, III. .irchives d'anthropologie criminelle. t. XIX. 1904, p. 583.

(ij Frar/me/its d'histoire future, IV. Archives d'anthropologie crtminelle, f. XIX 1904, •>, 53

i. venté un appareil à reproduire les aurores boréales et les phénomènes qui les accompagnent (i).

Au monde souterrain pourrait s'ajouter un monde sousmarin, montrant dans une stratification cristallisée, comme le rêvait Tarde (2), une tranche de l’Océan, avec ses bancs de poissons, ses couches superposées d'animaux et de^ végétaux, les organismes qui peuplent ses abîmes et qu’ont révélés les récentes observations, et peut-être les villes englouties qu’il recèle.

Tous les organisateurs d’expositions parisiennes ont souhaité, projeté ou tenté un théâtre international. Aucun n’a réussi à le réaliser. L’entreprise a avorté ou le théâtre est luoi't en naissant. Il y a tantôt un siècle, en 1807, Raynouard dans son discours de réception à l’Académie française supposait un concours solennel entre les poètes de toutes les oatious où chaque peuple n’aurait droit de nommer qu’un seul représentant, et il ajoutait : « Les Grecs nommeraient Homère, les Latins Virgile, les Italiens Dante, les Anglais Shakspeare, et nous tous, oui, vous-mêmes, messieurs, qui rai(-il j)as y avoir des tableaux cinématographiques des admirez Racine, ah ! dans le péril de notre gloire nationale, nn seul cri s’échappera de vos bouches et ce cri vous le prononcerez avec moi. Corneille ! » Eh bien, à côté des représentations des pièces de Corneille et de Shakspeare, ne pourprincipales scènes de Vlliade, de l’Odyssée, des Géorgiques, de ïEnéide, de la Divine Comédie, entremêlées de récitalions de passages notables? Et si l’on voulait se borner au théâtre ne pourrait-on pas suivre un type tragique ou comi-

(1) J. Rambosson. La science populaire, t. IV, 18 64 p. 149.

(2) Fraqmenls ci’histoire future, v. Archives d'anthropologie criminelle, p. lOt. XIX, 1904, 2.

que à travers la littérature : Iphigénie en Tauride dans Euripide, Guirnond de la Touche et Gœthe, le Misanthrope dans Lucien, Shakspeare, Molière et Kotzehue.

Toutes les expositions parisiennes ont trouvé clans les aérostals quelque attraction accessoire, annexe intérieure ou complément extérieur de l’Exposition. Les progrès de la navigation atmosphérique permettront sans doute aux organisateurs de l'Exposition de l’avenir d'établir en guise de Decauville un Santos-Duinont ou un Leliaudy aérien cjui sur l’ancien périmètre trouverait des stations toutes disposées à la seconde plate-forme de la Tour Eiffel et au sommet des tours du Trocadéro.

Les autres expositions françaises pourraient fournir pour une exposition de Paris des innovations heureuses et des altiaelions inédites.

A 1 t.xiiosition de Lyon en 1872 un tailleur de Lyon, M. Maroteau aine, avait eu l’idée d'inscrire sur les modèles de vêtements c}u il présentait le nom de l'ouvrier qui les avait confectionnés (1). A”y aurait-il pas là un exemple à suivre ? Gus(a^■e Planche (2) a reproché à l’orfèvre Proment-.Meurice d’avoir signé de son nom des morceaux qui avaient été exécutés non par lui, mais par les collaborateurs qu’il employait. Oue Froment-Meurice ne cachât pas ses coopérateurs, qu’il les -signalât même aux jurys de concours, c'est ce qui résulte de la réclamation de son frère (3). Mais si l’œuvre est bien la propriété du fabricant pour le compte duquel l’artiste a travaillé, et qui en a peut-être suggéré la pensée et dirigé

(1) L Expositoîi unlvBTScllè de Lyon. Journal officiel du 18 novembre 1872

(2) L'orfèvrerie et Vébénisterie à l'Exposition universelle Ttevue des Deux Mondes du 15 novembre 1855. p. 735.

(3) Paul Meurice. a Monsieur le Directeur de la Revue des Deux-Mondes

2.) novembre 1855. Revue des Deux-Mondes du iw décembre 1855, p. ii64. ’

l’exécution, si l'objet paraît sous le nom de l’industriel et en quekjLie sorte sous sa responsabilité (i), ne serait-il pas bon que, comime le proposait le critique (2), le nom de l'ouvrier figurât sur le catalogue. Car ainsi que le disait « le magister de la littérature » si l’industriel a « le mérite du capital lU'udemment engagé », 1 artiste n'a-t-il pas le mérite du travail accompli avec le secours du capital, et doit-on attribuer au chef de l'entreprise commerciale « la part de renommée qui appartient au créateur d’une œuvre admirée? »

A l’Exposition de Nice en 1884, l’aspect imposant et pittores(pie de la cascade « le clou de l’Exposition » a-t-on dit (3) frappait dès l'entrée le visiteur, n'y avait-il pas là un modèle à imiter, modèle qu'il serait facile de renouveler en donnant à la nappe liquide la fluorescence qu’’on promit sans la donner aux ondes du Cbâteau-d’eau de l'Exposition de 1900’. L’Exposition de Nice pourrait encore fournir son funiculaire Decauvillei si bien aménagé (4) qui rappelle une autre annonce décevante des organisateurs de l’Exposition de 1900.

Les expositions étrangères pourront dans l'avenir, comme elles font fait déjà dans le passé — ’ c’est, nous l’avons vu, à des expositions étrangères que furent empruntées les fontaines lumineuses de l’Exposition de 1889 dont l’inventeur fut mis en rapport avec M. Aiphand par M. Georges Berger (5) — fournir de précieuses contributions à la « fête de l'industrie », pour employer le nom officiel qu’on donna à la pre-

( U Eugène Pouillet. r/’rtUé tliérruiue et pratique de la propriété littéraire et artistique et itu droit de représentation , 2^ éd., n» ]24, p. 143.

(2) Gustave Planche. Réponse à l-’aul Meurice. Revue des Deux-Mondes du pr décembre 1855, p. 1167.

(3) Nice Exposition, p. 206.

(4) Nice Exposition, p. 211.

(5) U. Georges Berger. Les expositions universelles internationales, leur passé, leur rôle actuel, leur avenir, p. 77.

mière exposition française de 1798 (1). Les Expositions de Londres en 1882 et de Sydney en 1879 avaient enroulé à l’intérieur ou à l’extérieur de leurs dômes des versets bibliques. S’il n’est pas dans les habitudes des nations catholiques et de la France en particulier de reproduire sur leurs édifices lies passages des Livres Saints, les noms du moins des principales villes en lettres de feu formées d'ampoules électrlipies, accompagnées de leurs armoiries flamboyantes et colorées, ne pourraient-elles pas s’écarteler le soir au-dessus du palais des nations? ,

A l’Exposition panaméricaine de Buffalo en 1901, une vajinreuse image représentait « l’esprit du Niagara » (2) et un stade était réservé aux exercices physiques (3), N’y avait-il pas là le principe et d’une décoration symbolique et d'une combinaison qui en rapprochant les sports des collections concentrerait l’intérêt tout en variant les distractions.

Rien des éléments des expositions passées pourront donc en se transformant fournir des attractions aux expositions de l’avenir. « Goethe, dit Mme de Staël (4), Goethe a dit de la perfectabilité humaine un mot plein de sagesse : « II avance toujours, mais en ligne spirale ». Cette comparaison est d’autant plus juste qu’à beaucoup d’époques il semble reculer et revient ensuite sur ses pas en ayant gagné quelques degrés de plus ». Bien des « clous » d’exhibitions pourront servir de nouveau, pourvu qu’on en change la tète.

Et bien des fleurs d’antan s’épanouiront encore (5).

11 est même des hors-d'œuvre des exhibitions, du passé qui

(1) De Crozals. Histoire de la civilisation, t. III, p. 389.

(2) Samuel G. Blythe. Buffalo and her panamerican Exposition Cosmopolitan. Septembre 1900, p. 508.

(4) De l'.Allcmagne, III, X. Œuvres complètes, t. II, p. 202.

(5) Horace. Art Poétique, v. 70. Ed. Nisard, p. 173.

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pnuvront devenir les pièces capitales des exhibitions de l’avenir. Ainsi en 1900 il y avait comme le germe d'une exhibition nouvelle, une idée restée à l’état d’ébauche et reléguée dans un coin du Champ de Mars, mais qui pourrait devenir le catlre d’une exposition avenir. Nous voulons parler de l'Exposition des provinces. A l’Exposition de Chicago- chaque Etat a\ ait son palais. Pourquoi — je ne dis pas chaque départemoiit, — encore certains départements correspondent-ils à des Contrées nettement délimitées — « on parla quelque temps des déjiartements du Cotentin, du Forez, du Velay et du Vivarais (t) », — mais chacune de ces provinces qui correspondait à une de ces régions naturelles si bien caractérisées dans notre pays (2j — le nombre des provinces correspond à celui des régions physiques et historiques (3), — n’aurait-elle: pas son enclos dans la nôtre comme elle devait avoir son compartiment dans le musée commercial de Le Play 4) ? Dans ces enclos les subdivisions naturelles, les pays, « ces petites régions dont la France se compose » (5), en nombre sensiblement égal à celui de nos arrondissements (ô) qui tantôt nous en ont conservé la circonscription (7), tantôt ne nous en présentent que le démembrement ou le groupement (8), pays, qui ne sont que les antiques pagi. qui correspondent à des formations géologiques (h), et aussi à des populations

U) J. Angot du Rotours. Arrondissements et pays de France. Réforme sociale du 1" octobre 1898, p. 477.

i2) R Lizop. A quels besoins répond le régionalisme. Réforme sociale du 1er août 1904, p 229.

(3) P. Foncin. Les pays de France. Revue de Paris du 15 avril 1898, p. 76B.

(4) Commission impériale. Rapport sur l’Exposition universetle de IS67 à Paris, p. 323.

(5) Vidal de la Blache, Les pays de France. Réforme sociale du ler septembre 1904, p. 335.

(6) J. ANGOï DES Rotodrs. Arrondissements et pays de France. Réforme sociale du 1er octobre 1898, p. 477.

(7) p. FONCIN. Les pays de France. Revue de Pâtis du 15 avril 1898, p. 753.

(8) Ch. Lescœur. L'origine de l'arrondissement. Réforme sociale du 16 novembre 1904, P- 740.

(9) J. ANGOT DU Rotours. Arrondissements et pays de France. Réforme so~ date du ler octobre 1898, p. 477

de caractère différent fl) auraient leurs compartiments spéciaux.

M. Georges Gérault (2) a objecté que les provinces étaient uniformes dans leur industrie, qu’elles ne pouvaient donc fournir matière à des expositions distinctes et que l’on avait dû, en 1900, chercher dans l’architecture et l’art d’autrefois les éléments des expositions poitevine et bretonne.

Rien n’empêcherait de renouveler et de multiplier les restitutions du passé et de nous offrir des réductions de villes antiques, du moyen âge, modernes. On pourrait même remonter plus haut et donner comme la maquette des différentes parties de la France aux divers âges géologiques. Une reconstitution analogue des formations stratigraphiques du territoire de Buenos-Ayres était le cadre de l’Exposition rétrospective argentine que M. Francisco P. Moreno (3) proposait de donner à La Plata à l’occasion du quatrième cente- Provence et l’humide fécondité du Grésivaudan s’il signale, naire de la découverte de l’Amérique.

Mais l’uniformité actuelle est-elle aussi complète qu’on le prétend ? « Variété, dit M. André Hallays (4), voilà le mot qui caractérise le mieux la France », et il oppose le Midi et le Nord, le Midi océanique et le Midi méditerranéen, dans le Midi méditerranéen les vallées desséchées et pierreuses de la Provence et l’humide fécondité du Grésivaudan. Il signale, en empruntant les paroles de M. Vidal de la Blache, que, dans

n)E. Reclus, introduction au Dictionnaire géographique de la France de .JOÂWNE, p. LIV.

(2) Des Expositions universelles envisagées au point de vue de leurs conséquences économiques, p. 193.

(3) Projet d’une exposition rétrospective- argentine à l'occasipn du quatrième centenaire de la découverte de l'Amérique, p. 2.

(ii)En Flânant. Le Tableau de la géographie de la France. Journal des Débats du 18 septembre 1903.

le 'jSFord, la variété n’est pas moindre, mais autre : « elle est faite de nuances plus que de constrastes, elle se fond dans uiie tonalité douce ». M. André Hallays constate que la variété qui existe dans le sol se retrouve dans l’homme et que « la nation française forme un singulier amalgame de populations diverses et distinctes ». Aussi un auteur, appliquant à la France un mot célèbre, dit autrefois pour un autre pays, n’a-t-il pas craint d écrire ; « La France est une expression géographique (1) ».

Cette variété n'existe pas seulement dans la nature et dans l’homme, elle existe dans la société et dans les produits fabriqués. Longtemps voilée par la centralisation administrative et industrielle, elle tend à reparaître aujourd’hui.

Actuellement se manifeste comme une sorte de renouveau naître. « Depuis quelques années, écrivait M. Fournier de Flaix en 1900, il s’est produit dans plusieurs parties de la Franco un mouvement réel de décentralisation inteilectuelte » (2). Ce mouvement se manifeste dans la vie sociale par la formation de syndicats régionaux ; dans la vie esthétique, par la production d’œuvres locales, comme les compositions musicales dont Aristide Rey, un précurseur de la « décentralisation artistique » (3) s’était fait l’éditeur à Lyon il y a déjà trente-cinq ans ; dans la vie économique, par une sorte de particularisme manufacturier. « La décentralisation de l’industrie, surtout des industries d’art, si accusée en 1882, dit M. Fournier de Flaix (4), en parlant de l’Exposi-

(1) Odysse Barot. Lettres sur la philosophie de l'histoire, p. 125.

(2) Fournier de Flaix. Monodraphies économiques sur la France. Le Vivarais. Economiste français du 9 février 1900, p. 202.

(3) U. L. Exposition universelle de Lijon. Journal officiel du 18 novembre 1872, p. 7091.

(AI L'Exposition universelle, de Bordeaux en Economiste français du

10 août 1895, p. 181.

lion de Bordeaux, s’esl encore accentuée. Les antiques foyers du moyen-âge tendent à se reconstituer. La teinte d’uniformité banale que la centralisation industrielle à Paris avait répandue parmi nous, partout disparaît. Nulle part cet affranchissement n’est plus sensible qu’à Bordeaux. Tout y indique un milieu indépendant de la. capitale, vivant de ses propres ressources et en progrès sous tous les rapjiorts. »

VeuLon que l’industrie des provinces ne puisse fournir une matière suffisante pour remplir les homes provinciaux ? Un pourrait y joindre les produits du sol de chaque contrée. Veul-on que tous ces produits actuels, naturels ou manufacturés,ne soient pas assez caractéristiques ? Pourquoi ne grouperait-on pas les souvenirs de chaque province dans le modèle d’un de ses édifices historiques ? Pourquoi dans ces maquettes mnmimentales n’aménagerait-on pas, comme au Musée Carolino Augusteum de Salszbourg, des pièces décorées et meublées dans le style des différentes époques? Pourquoi ne restituerait-on pas des modèles réduits des cités et des bourgs aux divers âges? Pourquoi des mannequins comme ceux du musée ethnographique Scandinave fondé à Stockholm par l’e docteur tiazelius et dont quelques spécimens ont figuré à l’Exposition de 1878 (1) n’y représenteraient-ils pas les types locaux accompagnés de tous leurs accessoires, vêlements, vai.'^selle, outils. iV l’Exposition de Londres en 18b2 on voyait dans l'a! salle d’agriculture du compartiment hongrois cent vingt-quatre tableaux représentant les costumes des paysans des diverses localités de la Hongrie (2). A l Ex-

m Eclmoiul ViLLETARD. Promenade d travers t'E.vpositicn universelle. Correspondant du 10 octobre 1878 p. 137,

(2) Tiapport de l'administration de la commission impériale sur la section française de l'Exposition universelle de IS6?, p. 16.

position de 1867 figurait à côté d’une série remarquable d’habillements russes, une collection de costumes des provinces Irançaises que malheureusement par un excès de luxe on avait fait dégénérer en un « ensemble de décors » (1).

Ces musées temporaires où tout, bâtiment et objets, contrilnicrait à évoquer tes jours d’autrefois et qui d’ailleurs, après l’Exposition, pourraient être transportés dans les provinces pour y former, là encore, de ces galeries régionales si utiles, comme le disait M. de Toylot (-), par faction morale ([u’elles exercent sur les habitants du pays, ces musées temporaires auraient une utile influence. Elles populariseraient le ])assé de notre pays. Comme le faisait observer M. Chesnelong à la Chambre des cléputés dans la discussion sur la validation de son éleclion, le 7 avril 1876, « les Anglais parlent loujours avec respect de la vieille Angleterre, les Allemands ])a rient toujours avec amour de la vieille Allemagne », mais combien de Français éprouvent « une affectueuse sympathie » pour « notre vieille France ? ». C’est qu’ « en France malheureusement la Révolution a fait table rase du passé et pai' exemple des anciennes provinces, en sorte que tout ce qui est ancien paraît en France moralement isolé. En Allemagne au contraire, en Angleterre et en général dans les pays germaniques le passé semble tout près, tant il est mêlé au présent, et dans les fêtes nationales on sait l’invoquer dans tout son éclat (3) »

Ijgs expositions rétrospectives des provinces, groupant les

(1) Victor FiiURNEL. Votiaçie à Inivers l'Exposilion univi'iscUc. Cnrrcsiiomlin' CorrespoïKlniit du 25 Juin 1867, p. 5no.

(2) Congrès d Economie Sociale. Réunion de travail du 30 mai 1904,. Réforme sociale du 10 juillet 1904, p. 62.

(3) .losept IloRNUNG. Quelques vues sur lu preuve eu hisloire ronipurée avec la preuve judiciaire sur les docuineuts de rhistoirc coutempomive cl riiuporiance hlstori'^n'' d" r/fttinnié. Itcvuc de droit intcrnatlouàl et de lénislation comparée, t -WI, 1884, p. 73.

monuments anciens des différentes régions de notre paVs, auraient l’avantage de faire connaître et aimer, en dehors de toute pensée de proi)agande politique ou sociale, la France d’autrefois. Or cet amour pour la patrie à tous les âges n’est pas moins nécessaire que l’affection pour toutes les parties du territoire. Car, suivant le mot d’un historien havrais, Mortent-, « la ]iatrip, c’est le souvenir des aïeux mêlé au sol formé de leurs cendres )>, et, comme le disait M. Guizot, présidant en 1830 la séance publique de la société des antiquaires de Normandie, « l’unité nationale existe dans le temps comme dans l’espace, à travers les siècles comme à travers les provinces et les départements. La France d’autrefois est la France aussi bien que la France contemporaine. Getle France, il faut la connaître, la comprendre, l’honorer (1) ».

Rien n’empêcherait de vivifier ces reconstitutions par de grandes cavalcades reproduisant les types ou les costumes des différents pays de la France, comme on l’avait projeté en 1880 üii les grandes fêtes des saisons, moissons ou vendanges, comme on tenta de le faire dans les pittoresques défilés ipd égayèrent le déclin de l’Exposition de 1900 ou les grandes scènes de l'histoire locale, ce qui ne serait que la réalisation d’une idée de Fontenelle rêvant une reconstitution animée des épisodes célèbres du passé 02). Craint-on de ressusciter le iiarticularisme provincial ? Qu’on se borne aux grandes scènes de la nature dans les différentes régions du pays. La France en effet n’offre-t-elle pas un ensemble d'éléments pittoresques suffisant pour défrayer un vrai parc national ? 'Si

(1) Guizot, cité HippE.tu. Haiijiort à ta réunion îles déléijués des Sociétés

savantes à la Sorbonne au nom de la section d'histoire et de phUoloijle. Jour rial officiel du 25 avril 1876, p. 2919. ï

(2) iraijinent de ce nue Fontenelle appelait sa Itépubliquc. Fu tenel e. Œuvres cempUtes, éd. Belin, t. Il, p. 438.

le Dauphiné avait à lui seul, aussi bien que le monde entier, ses sept merveilles, qui pourrait compter les curiosités des eaux, des montagnes des cavernes et des forêts de cette contrée que Grotius appelait « le plus beau royaume après celui du ciel » et dont Brummel disait que sans en franchir les frontières on pouvait faire le tour de la terre et contempler ce qui mérite d’être admiré dans les cinq parties du monde? » (1). « Terre merveilleuse s’écrie M. Paul Gruyer (2), terre merveilleuse en vérité que cette terre de France réunissant en elle tant de climats et tant d'aspects : prairies de Normandie, noirs volcans éteints de l’Auvergne, dunes de sable de la Mer du Nord, glaciers dei la Savoie, brumes grises de l'Armorique. »

D’ailleurs cette idée n’est pas applicable seulement a la France ; les contrées étiangèrcs ne pourraient-elles pas elles aussi représenter les différents pays qui les forment: la Grande-Bretagne, ses royaumes, si différents bien que réunis. Irlande, Ecosse, Principauté de Galles et vieille Angleterre; l’Espagne les diverses monarchies que, selon le mot de Lacordaire, elle sent encore palpiter en elle; la Suisse les différents cantons qui s’associent dans la confédération helvétique sans al)diquer leurs franchises locales (3). Si les pays exoti((ues ne pouvaient donner une reproduction de leurs merveilles naturelles, qui empêcherait que, réalisant l’idée de (( géograpliie artistique » ju'ésenlée par René Ménard dans le Monde vu par les arlisles elles n'offrissent une collection de vues et de scènes locales en tableaux de leurs plus

(1) L. Desmoulins. Foires verdues. Gaulois du 21 juillet 19(0

(21 Saint-Giiilhpui- le Désert. Tour du Momie du 3 novembre 1900, p. 517.

(3) ViuAL DE LA liLACHE. Etdls ct iiatioDS (le l'Eiirope. .lulour de la France, p. 65.

grands maîtres. Il serait bon d’ailleurs que ces tableaux flgul assent non en originaux, mais en copies. Go devrait être en effet une règle de ne présenter dans les parties esthétiques et historiques aux expositions, quand elles n'offrent pas de conslructions définitives, que des fac-similés. N’existe-t-il pas d’excellentes reproductions d’œuvres d'art et l’héliogravure ne donne-t-elle pas l’illusion de l’autographe ? La perte dans l'mcendie de l'Exposition de Milan de tapisseries précieuses ainsi que des partitions originales de la G(irz<i Ladra ‘\e Wossiiii et de la Trarialn de Verdi (1) oomine la nécessité oii l’on fut, lors de l’Exposition de 1889 de placer le trésor de Pelrossa, envoyé par la Roumanie, dans les galeries du Louvre, montre que les expositions, ces campements de curiosités, ces musées volants, ne sont pas faites pour recevoir des ] décès uniques. Elles doivent Eoffrir des échantillons de tout, il serait imprudent de leur eonfier le modèle de rien. Au reste les établissements sédentaires peuvent concurremment exhiber les perles de leurs collections avec toutes les garanties de sécurité qu’ils présentent.

Une simple modiiication dans le plan de l’exposition suffi rait pour rajeunir rinstitution.

G’est ainsi que l’Exposition pourrait être conçue comme une espèce de monde en raccourci où les nations disposées comme sur ta mappemonde, ou mieux comme sur une projection cartographique et offrant, suivant l'expression de Plorus r2). un tableau réduit de la terre, permettraient au visiteur de parcourir le globe en quatre-vingts heures. Ne pourrait-on pas d'ailleurs combiner les deux idées et faire do

(1) Journal des Déhntx du 5 août 1906.

(2) Abrégé de l'histoirc romaine, I. préface.

l’Exposition deux anneaux concentriques, ayant au centre le liavillon de la ville de Paris ? Le premier anneau renfermerait les itroduits français, le second les produits étrangers. Chaque anneau serait composé non d’un bâtiment uniijue,

mais — c’était le projet primitif présenté par Le Play pour l’Exposition de 1867 et que te temps ne lui permit pas de

l'éaliser : il voulait » le long des voies générales de circulation des constructions variables suivant les ]>esoins » (1) — mais d’une série de bâtiments homothéliquement disposés ({ue des allées couvertes, des galeries vitrées pourraient, comme à l'Exposition de ^denne en 1873 relier entre eux d’une façon souple. Chaque bâtiment renfermerait dans le premier anneau une jirovince, dans le second un ]>ays. Ce serait en un mot la disposition de Le Play avec des anneaux non plus rigides mais articulés et avec un réseau de régions inlérieures inséré dans le réseau des contrées extérieures. Ajoutons (pi’un troisième et iin ((uatrième anneaux plus extérieurs encore, ou mieux des sortes de guirlandes ondulées formées de chapelets d’édihces pourraient être constituées pas nos colonies et les possessions des autres peuples. On 1 )Ourrait enfin se décider à faire de l’Exposition, coloniale, une annexe séparée de l’Exposition comme les colonies le sont de la métropole et lui affecter l'iin des emplacements : Vincennes, Saint-Cloud ou La Muette qu’avaient vainement réclamé lors de l’Exposition de 1900 les organisateurs de l'Exposition des colonies ().

Nous ne citons là que les premières idées qui se présentent

(1) Commission impériale. Itapport sur l'Exposition universelle de 1867 à luiris. p. 27U.

(2) P, U. J’RÉTOT. Au Trocadéro. L' Exposition des Colonies françaises. Etudes publiées par des Pères de la Conipaijnic de Jésus du 20 aoùi, 1900. p. 433.

comme naturellement à l’esprit. Nous ne parlons pas de ces villes futures dont la Garden city à une heure de Londres nous fournit le modèle (1) et qui pourraient former le cadre dïine Exposilion tournée vers l'avenir. Il y a d’ailleurs assez (l’esprit d’invention et d’ingéniosité créatrice en France pour qu’on' puisse être sans inquiétude ; une nouvelle Exposition saurait être originale.

Ainsi il y a place et matière pour une nouvelle exposition à Paris.

Et cette exposition n’est pas seulement possible, utile, elle est nécessaire. Le Père Bidon (2) a dit : « II' n'est pas un peuple dans rhistoire qui n’ait dû sa renommée à la grandeur d’un idéal longtemps ambitionné, ardemment poursuivi. Cet idéal est l’âme d’un pays. Les peuples meurent lorsque cette âme les quitte. Ils recommencent une évolution nouvelle quand ils tressailleni en proie à une idée ».

L’exposition est nécessaire parce que seule l’exposition peut donner à Paris cette ouverture sur le dehors qui lui fait défaut; procurer à la France comme dans un tableau magique la perspective de l'univers parce que seule elle peut inspirer aux l-’ram.'ais, ce peuple de missionnaires e|, d’explorateurs qui semble se replier sur lui-im'me, rénergic de réagir coiiti'e l’i'ngourdis^ement qui l’envatiit, conjurer, en provoquant un large nuim’ement d’expansion, le suicide de la race et raiiéantissemred de la nation et en suscitant un nouvel idéal et des ambitions nouvelles, préparer à la France, ce vaisseau, disait au wn" siècle Balzac dans Je Prince à qui la tempête sert de pilote, à la France qu’au xvm® siècle Benoît XIV appelait

(1) Genrge Raffalovich. Une exfiosilion ilc connues ouvriers. Itéfurine sociulc du 16 décembre 1906, p. 880.

(2) Les .illeinands, p. il.

« le royaume de la Providence », à la France sur qui veille, suivant l’expression de Camille Desmoulins (1) « l’ange tutélaire des rives de la Seine », à la France en qui l’organisateur de nos deux premières expositions universelles conservait une immarcescible confiance — ^ « Il faut, écrivait Le Play le 17 mai 1861 à M. de Uibbe (2) conserver une foi inébranlable dans le retour au bien, dans l'énergie vitale de la France, que Dieu, le sublime ouvrier, semble ne frapper, comme le praticien le marbre et le forgeron le fer, que pour lui donner plus de beauté et de grâce, de force et d'élasticité, préparer, dis-je, à la France, après son ère de grandeur passée, de grandeur euro})éenne, un âge de grandeur future, de grandeur mondiale.

(1) Discours lie la Lunlerne aux Parisiens. Œuvres, t. I, p. 156.

(2) Lettres de Fr'ulérir Le Play dans Cli. de Ribbe. Le Play, d'aiircs w itrrespondance. 2« éd., p. 191.

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