‹ Essai historique sur les expositions universelles de ParisChapitre 12 sur 52 · faillites, en 1901, 2.896 liquidations judiciaires et · texte numérisé non relu

faillites, en 1901, 2.896 liquidations judiciaires et

6.031 faillites; en 1902, 2.786 liquidations judiciaires et 6.107 faillites.

Ainsi les faillites sont en diminution en 1855; elles continuent normalement une progression croissante en 1867 et 1878; les faillites et les liquidations judiciaires sont en augmentation en 1900. Les chiffres de 1889 ne sont pas, on le sait, comparables à ceux des années précédentes.

Les faillites sont en augmentation l’année qui suit l’Exposition de 1855; elles continuent normalement une progression croissante les années qui suivent immédiatement les Expositions de 1867 et de 1878; les faillites et les liquidations judiciaires sont en diminution les années qui suivent immédiatement les Expositions de 1889 et de 1900.

Le nombre des faillites n’indique donc pas que les Expositions jettent la perturbation dans le commerce général du pays.

La statistique officielle nous fournit encore, malheureusement de façon assez imparfaite un renseignement intéressant, c’est le montant du dividende moyen distribué dans les faillites.

Ce dividende passe de 17.21 pour 100 en 1853 et 26.28 en 1854 à 27.45 en 1855, 19.44 en 1856 et 26.18 en 1857.

Ce dividende passe du chiffre moyen de 21.50 pour la pé-

riode 1861-1865 et de 20.23 en 1866 à 17.14 en 1867, 25.60 en 1868 et 13.89 en 1869.

Ce dividende passe de 19.17 en 1876 et 22.09 en 1877 à 16.83 en 1878, 20.07 en 1879, et 19.80, chiffre moyen pour la période 1876-1880.

Ce dividende est de 11.89 en 1887 et de 19.45 en 1888. En 1889 il est de 30.55 pour les liquidations judiciaires et de 18.12 pour les faillites. En 1890 deux affaires exceptionnelles le font monter à 78.48 pour les liquidations judiciaires et 37.14 pour les faillites; si l’on fait abstraction de ces affaires, il est de 47.17 pour les liquidations judiciaires et 12.63 pour les faillites. La statistique ne donne pas de chiffres pour 1891. Le chiffre moyen de la période 1889-1895 pour les liquidations judiciaires est de 45.49. Le chiffre moyen de la période 1891-1895 pour les faillites est de 27.77.

Ce dividende est en 1898 de 48.00 pour les liquidations judiciaires à 12.88 pour les faillites. En 1890 la statistique ne l’indique pas pour les liquidations judiciaires ; il est de 13.08 pour les faillites. En 1900 la statistique ne l’indique ni pour les liquidations judiciaires ni pour les faillites; le chiffre moyen pour la période 1805-1900 est 31.70 pour les liquidations judiciaires et 14.54 pour les faillites. Ce dividende est en 1901 de 35.69 pour les liquidations judiciaires et 13.09 pour les faillites; en 1902 de 20.73 pour les liquidations judiciaires et 9.12 pour les faillites.

Ainsi les années d’exposition coïncident tantôt avec une hausse comme en 1855, tantôt avec une baisse comme en 1867 et en 1878 du montant du dividende moyen. L’année 1889 n’est pas comparable et la statistique ne nous donne pour 1900 que la moyenne de la période quinquennale.

(^e dividende est en baisse l’année qui suit l’Exposition de 1855. 11 est en hausse les années qui suivent immédiatement les Expositions de 1867 et de 1878. Le caractère anormal de l’année 1890 ne permet pas de comparer 1890 et 1889 et l’absence d'indications pour 1900 de comparer 1901 et 1900.

Quoi qu’il en soit les dividendes moyens des faillites ne révèlent aucun malaise ni les années d’Expositions, ni les années qui suivent immédiatement les Expostions.

Voyons les affaires contentieuses.

Le nombre des affaires nouvelles d’ordre commercial introduites dans l’année devant tous les tribunaux de France passe de 156.922 en 1853 et 196.191 en 1854 à 197.821 en 1855, 202.756 en 1856 et 221 ..531 en 1^57.

Ce nombre passe de 230.576 en 1865 et 240.501 en 1866 à 240.157 en 1867, 242.804 en 1868 et 237.179 en 1869.

Ce nombre passe de 200.999 en 1876 et 205.455 en 1877 à 209.226 en 1878, 211.012 en 1879 et 225.570 en 1880.

Ce nombre passe de 211.645 en 1887 et 195.305 en 1888 à 188.485 en 1889, 174.069 en 1890 et 173.281 en 1891.

Ce qombre passe de 188.959 en 1898 et 190.677 en 1899 à 198.528 eu 1900, 194.080 en 1901 et 186.111 en 1902.

Ainsi l’année de l’Exposition continue normalement une progression croissante en 18.55, 1878 et 1900, décroissante en 1889 et est en diminution en 1867. La seule augmentation considérable, pour l'ensemble comme pour la province et Paris séparément se place en 1854.

Le nombre des affaires continue normalement une progression croissante les années qui suivent immédiatement les Expositions de 1855 et de 1878, décroissante l’année qui

suit l’Exposition de 1889 et est en diminution les animées qui suivent immédiatement les Expositions de 1867 et 1900.

Les variations du nombre des litiges ne manifestent aucun indice de gêne du négoce à l’époque des expositions.

On ne saurait donc dire que les Expositions entraînent des catastrophes pour le commerce local ou général. Les signes révélateurs des crises n’apparaissent pas d’une façon particulière dans les temps d’expositions. L’on est même frappé du peu d’influence que ces grandes entreprises semblent exercer sur la marelie des affaires. Si l’on examine en effet les graphiques que donne Le Compte général de Vadminisiralion de la iuslice civile ei conunerciale de 1880 on pourra constater sur les courbes du nombre des faillites et du nombre des procès commerciaux qui correspondent très exactement l’iine à l’autre que dans les années des expositions le trait ne fait que continuer sans l’accentuer la direction qu’il avait luise, suivre sans l’accélérer le mouvement qu’il avait reçu antérieurement.

Ainsi les expositions universelles sont favorables à la circulation comme à la production des richesses. Mais avantar geuses au point de vue économique, le sont-elles aussi à un point de vue plus élevé.

Les expoisitions universelles sont-elles utiles au point de vue moral ? Oui ; elles sont utiles et à la nation et à l’individu.

Elles sont utiles à la nation; car elles lui donnent un sentiment à la fois de fierté et de modestie; de fierté quand elle considère l’œuvre qu’elle a accomplie elle-même, de modestie quand elle considère les œuvres qu’ont accomplies les autres nations.

On a objecté que les expositions faussaient l’idéal d’une nation en faisant des triomphes industriels le but de ses aspirations, et de la répétition indéfinie de nouvelles foires du monde l’objet de ses ambitions.

En 1878, M. Henry Houssaye (1) signalait le péril que pouvait entraîner le caractère manufacturier des expositions universelles.

« Les victoires du travail, écrivait-il, les victoires du travail n’effacent pas les défaites de la guerre. Il y aurait danger pour un peuple à penser autrement, car l’histoire ne donne pas d’exemple d’une nation résignée à la perte de son rang, chez laquelle l’éclipse des arts, des lettres et de l’industrie n’ait suivi de près la décadence militaire. »

(( Les bénéfices aléatoires de l’Exposition, disait en 1900, M. de Vogue (2), les bénéfices aléatoires de l’Exposition nous reviendraient cher, infiniment trop cher, si le bon sens public se laissait empoisonner par une idée fausse, si notre peuple écoutait les endormeurs qui lui vantent comme une gloire non pareille l’honneur d’héberger l’univers devant une halle bondée de marchandises. Que cette lâche conception de la grandeur s’insinuât dans les cœurs, qu’elle en bannît les aspirations plus viiiles et l’on pourrait bien ouvrir tous les dix ans une exposition, l’emiplir de meubles et de bijoux, de resitaiirants et de théâtres forains ; on pourrait y édifier des palais de staff surchargés de « Staffeuses », y donner des banquets et des fêtes babyloniennes, s’il n’était pas éveillé par quelque secousse salutaire, le peuple qui n’aurait plus

(I) Voyage autour du monde d l'Exposition Oniverselle. Revue des Deux- Mondes du 15 août 1878. p. 801. ^

(‘i) La défunte Exposition. Revue des Deux-Mondes du 15 novembre 1900 p. 399.

d’autres moyens de primer dans le monde risquerait de présenter à ses hôtes dans son exposition jubilaire de l’an 2000 un miroir colossal où les étrangers ne verraient que la décadence de leurs amuseurs. »

Une exposition incline sans doute aux œuvres de la paix : mais lui reprocher d’étouffer les vertus guerrières serait aussi injuste que de reprocher aux revues de détourner du travail pacifique. Les expositions sont des revues industrielles comme les revues sont des expositions militaires. Une exposition ne fait pas oublier à une nation les défaites qu’elle a essuyées et les pertes qu’elle a subies. Elle lui donne la conscience de sa force, la confiance en soi. Elle la rehausse aux yeux des autres peuples et peut lui concilier d’utiles sympathies, lui ménager de précieux concours.

Elle lui permet d’attendre avec un espoir plus ferme « lu jour de la justice » et « les grandes réparations » dont parlait Gambetta.

Ainsi l’Exposition de 1878 (1), l’Exposition de 1889 (2), ont puissamment contribué à relever la France, et à lui rendre sa place en Europe. Une exposition n’affadit donc pas l’esprit militaire.

Une exposition ne ravale pas non plus la nation qui la donne au point de lui faire considérer comme le comble de la gloire l’honneur de devenir périodiquement (c l’auberge du monde ». Elle ne l’absorbe pas au point de lui faire oublier toute autre sollicitude que la solennisation de foires mondiales. Zhen au contraire, en donnant au pays le sentiment de sa

(1) Georges Gérath.t, Les Expositions universelles envisagées au point de vue lie leurs résultats économiques, p, 202.

(2) André Mokillon. Les résultats de l'Exposition. Correspondant du W cécemPre 1889, p, 809.

puissance, elle le pousse à reprendre son développement. C’est ce qui se produisit en 1889 (1) la nation reposée et rafraîchie par des fêtes exceptionnelles, se remit au travail avec plus d’ardeur.

Les expositions sont utiles au point de vue moral à l’in dividu. Car elles excitent et satisfont une saine curiosité.

On a objecté que les expositions ne servaient qu’à flatter le goût des jouissances physiques, n’étaient que les grandes fêtes du culte de la matière. Telle semble avoir été l’impression que Frédéric Ozanam rapporta de sa visite à l’Exposition de Londres. « Je ne sais encore, écrivait-il à un ami, je ne sais encore prendre mon parti; d’un côté on ne peut refuser une juste admiration à tant d’activité, de travail et d’intelligence. Evidemment, le progrès de l’industrie est légitime, il entre dans la vocation de l’humanité et, toutefois, je ne saurais m’empêcher d’y sentir quelque chose de dangereux, de tentateur et de satanique. Assurément ces merveilles éblouissantes ne s’étalent pas sans péril devant des yeux déjà trop épris des biens de la terre. 11 me semblait toujours fcoir au seuil de l’exposition le démon qui transporta le Sauveur sur la montagne et qu’il disait encore: « Je vous donnerai « tout cela, si, vous j)rosternant, vous m’adorez ». Puis ce qui me semble un signe de réprobation, c’est que ces richesses ne servent pas au bout du compte à rendre meilleur le sort de l’humanité, le sort du grand nombre. » (2)

Quatre ans plus tard, Ernest Renan, à propos de l’Exposition de 1855, comme le rappela M. Boutroux au Congrès de

(1) André Morillon. Les résultats de lExjwsltiou . Correspondant au 10' cécembre 1889, p. 809.

(■2) Frédéric .Ozanam, à M. Ctiarles Ozanam. Dieppe 5 septembre 1851. Correspondance, t. II, p. 355,

psychologie et de philosophie qui se tint à Paris en 1900, exprimait la crainte « que ces pompeuses manifestations de l’industrie et des sciences mécaniques ne fussent en définitive que de simples fêtes de la matière » et « qu’à cette école les hommes n’apprissent à entourer la force, la jouissance matérielle de la gloire et de l’autorité qui n’appartiennent qu’à la science pure et à la vérité ».

(( Spectacle éblouissant pour les yeux, écrivait Ernest Renah, étude instructive pour l’homme pratique et spécial, il — notre jubilé industriel — dit peu de choses à la pensée. Où est dans tout cela le sentiment des destinées supérieures de l’humanité? » ('!) Il constatait la stérilité poétique de ce grand événement. « On raconte, disait-il (2), qu’à la foire d’Ocadh, rendez-vous commercial et congrès littéraire de l’Arabie avant Mahomet, les poètes des diverses tribus récitaient publiquement leurs vers et que les pièces qui avaient le plus captivé l’attention des auditeurs étaient écrites en lettres d’or et suspendues avfec des clous d’or aux portes de la Gassba. Telle est l’origine des sept Moallakat, ces poèmes admirables où se peint avec tant de charme la vie arabe anté-islamique. Il n’est pas douteux que les produits étalés au palais de l’Industrie ne soient supérieurs de tous points à ceux qui figu-

I aient à la foire d’Ocadh ; mais les partisans les plus déclarés du progrès m’accorderont qu’il faut faire une exception pour la poésie et que sous ce rapport les deux exhibitions ne saul'aient être comparées. Je me hâte de faire réparation aux poètes inconnus dont les vers ne sont pas venus jusqu’à moi.

II me suffit qu’aucune de leurs œuvres n’ait été acceptée du

(1) Ernest Renan. La poésie de l'Exposition. Essais de morale et de critique, 2® éd.. p. 372.

(2) La poésie de l'Exposition. Essais de morale et de critique, p. 363.

public et n’ait reçu cette consécration qui fait une partie essentielle de la beauté d’un poème. Comment une réunion d’hommes qui, autrefois et même à des époques très rapprochées de nous 'eût été couronnée d’une auréole de poésie^ s’est-elle pasfeée sans rien dire à l’imagination et sans produire une stroplie digne de mémoire ? Voilà un sujet digne d'étude ».

L’article d’Ernest Renan parut dans le Journal des Débats. Il suscita une réponse d’un ancien Saint-Simonien, Adolphe üuéroult, réponse qui n’a été publiée que de nos jours. Dans cette réponse, Adolphe üuéroult fait remarquer que « les grands événements n’ont pas toujours trouvé leur chantre dans les vingt-quatre heures » (1) que la poésie n’inspire guère qu’à distance, qu’Honière n’est pas le contemporain d’Achille ou d’Ulysse, que cinq siècles séparent le Tasse de son héros Godefroy de Bouillon et il ajoute ; « Dans cette grande exhibition nous avons bien vu le produit, nous n’avons pas vu le producteur. Cependant ces travailleurs hiérarchisés, divisés par groupes et par séries, revêtus de leurs habits de fête, portant leurs outils et leurs bannières et chantant eux-mêmes leurs pacifiques triomphes, est-ce qu’ils ne portent pas en eux la vie et la poésie véritable de ces grands jubilés industriels ? Mais pour en arriver là, il faut que l’industrie acquiert le juste sentiment de son importance sociale et de sa mission religieuse qui n’est autre que l’exploitation pacifique du globe au profit de l’humanité rachetée par elle de la misère et des excès abrutissants du travail » (2). Si Ernest Renan dénie toute poésie à l’exposi-

(1) Adolphe Guéroult. La poésie de l'Exposition. Lettre à M. Ernest Renan. Union pour Vaetion morale du juin 1900, p. 230.

(2) Id. id, id. p. 239.

lion, Adolphe Guéroult par une exagération contraire qui décèle un Saint-Simonisme rémanent, voit dans cette manifestation qu’il appelle « le concile œcuménique de la production humaine » une sorte de solennité d’un culte nouveau « qui fera une large part aux produits et aux merveilles des Beaux-Arts et dont le palais de l’Industrie doit être un des temples » (1),

Ernest Renan était tombé dans une erreur d’ailleurs commune en attribuant aux foires anciennes de l’Arabie un caractère de concours poétique. Il est certain en effet que la foire d’Ocadh n’avait pas les tournois d’aèdes qu’il vante et la philologie orientale a fait justice des poètes tapissiers de la Gaalja : « Longtemps, dit M. llartlwig Derenbourg (2), à propos des Moallaka, longtemps pour expliquer ce mot on avait recouru à une mise en scène fort attrayante. A Okâth, un des cinq endroits où les tribus arabes se réunissaient pour y tenir leurs foires annuelles, les poètes venaient, disait-on, lutter et conquérir l'honneur de voir leur œuvre reproduite en lettres d’or sur des étoffes précieuses et suspendues fmoallaka) aux parois du sanctuaire de la Caaba. Toutes les histoires littéraires continuent à reproduire cette fable, malgré les avertissements successifs de Pococke, de Heiske, de Heugstenberg, malgré la réfutation si absolue de M. Aœldeke. Le choix des sept moallakns n’est pas en réalité l’œuvre d’un peuple appelé à juger des œuvres d’art. Un homme de goût, fortement nourri de l'ancienne poésie arabe, un connaisseur de science étendue et approfondie, Hammad

m Adolphe Guékoult. La iwésie de V Exposition. Lettre d M. Ernest Renan. Union pour faction morate du er juin 19(X), p. 238.

(2) Cité Larousse. Grand dictionnaire universet du XlX^siècte.x. moavlaka, t. XI, p. 353.

Râwiya, puisant dans les trésors de sa mémoire, distingua sept poèmes qu’il déclara les plus merveilleux et hig plus parfaits entre tous. Cette première collection conticmt les vers de Nabigâ et d’Achâ là où nous trouvons aujourd’hui ceux de Antarâ et de Hârim. Ajoutés plus tard, les deux morceaux ont fini par usurper deux places dans le recueil. Hammad nomma ces sept poèmes Soiimout, colliers ou moallaka suspendus, peut-être synonyme du premier titre, peutêtre aussi une expression employée dans un sens figuré, comme nous dirions des morceaux pleins d’élévation. La fantaisie orientale s’est emparée du nom de moallnka pour bâtir toute une histoire portant son caractère religieux et consacrant la beauté poétique par la sainteté du lieu où devaient avoir été suspendus ces chefs-d’œuvre. »

Ainsi les foires antiques n’avaient pas la fécondité poétique qu’on leur prête. Tout au moins, si, comme l’admet M. Blochet (1), la foire d’Ocadh était un centre de concours poétique, les Arabes ne suspendaient pas plus avec des chaînes d’or dans le temple les meilleurs poèmes transcrits sur étoffe que les Grecs, comme le veut une autre légende également controuvée, ne gravaient en lettres d’or sur une colonne de marbre les odes de Pindare.

En revanche nos expositions modernes ne sont pas aussi stériles qu’on le prétend en œuvres d’imagination. Sans doute bien que certaines expositions aient inspiré des versificateurs, bien que l’Exposition de 1867 ait trouvé un Delille dans M. Bessin, auteur de VExposition Universelle poème didactique en quatre chants et un Loret dans j\I. Viscardi auteur de Promenades à l'Exposition Universelle de 1867, en vers.

(1) Art. jMüallaka dans la Grande Encyclopédie, t. XXIII, p. 1147.

Sans doute les productions littéraires dont les Expositions furent l’occasion ne réussirent pas à conquérir une célébrité glorieuse ou même une honnête notoriété. Mais si les expositions ont été infertiles en poésie, la faute en est moins aux expositions qu’aux poètes. Les intellectuels ont longtemps confondu les expositions dans leur aristocratique dédain de l’industrie récente et dans leur hautain mépris du machinisme moderne et, pour le dire en passant, ce n’est pas le moindre service que les Expositions universelles aient rendu que d’avoir ennobli l’industrie et relevé en le poétisant le travail manuel. Aussi l’Académie française, bien que portée à chercher des matières de vers français dans les événements contemporains — elle mettait au concours en 1867, la mort de Lincoln — n’osa jamais proposer pour sujet de poésie l’Exposition universelle. Elle se hasarda à donner pour 1889 un sujet connexe aux exhibitions. « L’Académie française, disait le 14 novembre 1889 le secrétaire jDerpétuel dans son rapport sur les concours, l’Académie française croyait bien faire, quand, à la veille de cette grande fête du travail qui depuis six mois n’a cessé d’étonner le monde et de l’éblouir, elle proposait d’avance à ses poètes pour sujet du prix de poésie un mot, un seul, qui semblait tout dire et suffire à tout le travail ». Cette hardiesse tempérée de notre Sénat littéraire devait avoir peu de succès. « Nous n’avions pas cru nécessaire, continue M. Camille Doucet, nous n’avions pas cru nécessaire de compléter notre pensée en ajoutant Véloge du travail. Eh bien ! il faut l’avouer, ce sujet tout de circonstance, mal compris en général, n’a inspiré personne autant qu’il promettait de le faiie. » Le pi'ix ne fut pas décerné. L’accessit fut accordé à Clovis Hugues, qui avait fait,

suivant, le rapporteur, une moitié de chef-d’œuvre, et qui, comme il l’avait écrit, avait « concouru au dernier moment dans un coup d’improvisa, tion et sans autre espoir que de servir dans le sujet imposé par l’Académie l’idée socialiste qui est la grande idée du siècle. » Aussi en 1901 l’Académie ne renouvelle-t-elle pas une tentative qui s’était trouvée malheureuse et ce fut le xix® siècle qu’elle mit au concours. En dépit des tentatives de Maxime du Camp, alors que l’agriculture avait dès les temps antiques rencontré pour la chanter un Hésiode et un Virgile, l’industrie attend encore son harde. Peut-être est-elle trop jeune pour l'avoir encore trouvé. Il y a certains arbres qui sont lents à porter des boutons. Le dragonnier attend trente années avant de faire paraître son panicule. Pourquoi n’en serait-il pas du poème des expositions, ces fêtes de l’industrie, comme de l’épopée, qui ainsi que l’agave, auquel Villemain la compare, ne lleuril qu’une fois par siècle ?

On comprend que le caractère principalement mécanique des premières expositions universelles ait pu éveiller certaines appréhensions et confirmer une crainte que Joseph de Maistre, mort en 1821, avait déjà formulée : « Lorsqu’il y aura des machines partout, disait ce prophète du passé, qui fut peut-être un voyant de l’avenir, lorsqu’il y aura des machines partout, l’homme lui-même ne sera plus, en quelque sorte qu’une machine. »

Et cependant, même alors, les Expositions étaient au contraire la consécration du triomphe de l’intelligence sur la matière, comme le constatait Charles de Mazade. « Ce grand essor, disait-il, ce grand essor de forces et d’intérêts matériels a ses dangers et crée des conditions nouvelles, je le

veux, mais cela empêche-t-il l’âme humaine de rester la motrice féconde? «le me souviens que j’assistais un jour à une de ces inaugurations de chemins de fer qui sont les solennités de notre temps. Lancées des deux extrémités d’une grande voie, deux locomotives traînant après elles de longs convois devaient se rejoindre à un point central. Là était dressé un autel où un prêtre se tenait debout et au moment voulu les deux puissantes machines ralentissaient leur marche en frémissant et venaient expirer en quelque sorte au pied de l’autel. Obéissant à l’intelligence qui les avait conduites là, elles venaient s’abaisser devant une main levée pour les bénir. N,’est-ce point l’éternelle image de la soumission de la matière à l’idée représentée par tout homme, prêtre, écrivain, penseur, chargé de rallumer sans cesse la lumière intellectuelle et morale (1). »

D’ailleurs les instincts les plus élevés de notre nature trouvaient déjà leur satisfaction dans les salles qui furent toujours réservées à quelques-uns au moins des beaux-arts et qui constituaient dans ce désert technique comme une oasis esthétique. Enfin de pareilles craintes s’expliqueraient mal aujourd’hui que l’introduction de l’élément rétrospectif et de l’élément social a transformé le caractère des expositions.

Les expositions d’hier étaient exclusivement des expositions scientifiques et industrielles, les expositions d’aujourd’hui sont de plus des expositions archéologiques et sociologiques. Les expositions d’hier présentaient des séries d’inventions bien vite répandues. Les expositions d’aujourd’hui sont des collections de raretés extraites de galeries particulières, dont

(U Charles de Mazade. Les Méditations d'un yi'étre libéral, Revue des Deuxfondes du ler décembre 1862, p. 692.

la conjonction ne se renouvellera plus. Les expositions d’hier supposaient, pour être visitées avec un profit réel, une certaine instruction scientifique, qui faisait le plus souvent défaut à la masse; ne lui eût-elle pas fait défaut, une véritable étude eût été nécessaire à qui eût voulu en tirer quelque avantage pour sa culture personnelle et un travail sérieux n’était possible qu a quelques privilégiés. Les expositions d’aujourd’hui ont pour jiarties saillantes des reconstitutions soit de la vie passée soit de la vie actuelle des peuples. Le caractère historiiiue et domestique des expositions permet à un nombre infini d’esprits de s'y plaire, de s’y intéresser, d’y recueillir une masse de notions et d’impressions pour ainsi dire vécues. Les expositions sont donc plus spirituelles qu’autrefois et on ne saurait désormais les accuser d’être des solennités matérielles.

C’est ce qu’ont constaté les visiteurs des diverses expositions qui se sont succédé. » En vérité, écrit M. Louis Simonin, à propos de l’exposition de Philadelphie, en vérité quand les expositions arrivent à ce degré d’enseignement, elles méritent d’être encouragées. Ce ne sont plus seulement de grandes foires industrielles destinées à remplacer celles du passé, ce sont des jeux olympiques d’un nouveau genre où le peuple accourt pour s’instruire et où il s’instruit sans se fatiguer par le plaisir des yeux (1). »

« Les grandes expositions décennales, écrit M. Jules Rochard, à propos de l’exposition de 1889, les grandes expositions décennales ont pris un caractère de plus en plus sérieux. Ce n’était au début qu’un étalage de marchandises.

(1) Louis Simonin. Le Centenaire américain et l’Exposition de Philadelphie. Revue des Deux-Mondes du 15 octobre 1876, p. 800.

qu’un grand bazar doublé d’une usine où les arts ne jouaient qu’un rôle purement décoratif. C’est ainsi du moins que l’Exposition d't 1855 m’apparaît à travers mes souvenirs. Depuis cette époque les autres manifestations de l’activité humaine sont venues tour à tour réclamer leur place dans les concours internationau.x et en changer le caractère. Ce n’est plus seulement le sentiment de la richesse accrue qui s’en dégage, c’est surtout celui du progrès accompli » (1).

(( De simplement industrielles, dit M. Félix Lacointa (2), ces solennités sont devenues sociales, caractère qui sera, espé^ rons-le, de plus en plus affirmé pendant que l’on s’efforcera de contenir, s’il est possible, l’envahissement des éléments parasites qui tendent à en altérer la haute portée ».

Elles sont devenues aussi véritablement humaines. Elles ont fait une place de plus en plus large aux œuvres sociales (3). Les documenls d’économie morale, si l’on peut s’exprimer ainsi, que chaque exposition rassemble lavent les expositions du reproche qu’Ozanam adressait à l’Exposition de Londres; elles ne portent plus le signe de réprobation qui les marquait aux yeux du grand philanthrope chrétien. Elles ne sont plus inutiles à l’amélioration du sort de l’humanité, du sort du grand nombre.

Ainsi les expositions sont utiles au point de vue moral et à la nation et à l’individu. Mais n’offrent-elles pas aussi des avantages pour les individus pris en masse à un point de vue qui n’est proprement ni national ni individuel, au point de vue social?

(1) Jules ROCHAUU. L'hygiène en 1889. Revue des Deux-Mondes du l®*' novembre 1889, p. 95.

(2) Les Expositions internationales universelles ou spéciales au point de vue du droit, p. 25.

(3) Richard Waterman Junior. The social Economy exhiba at the Paris. Exposition of HOO, p. 10.

Les expositions universelles sonLelles utiles au point de vue social? Oui. Non seulement, elles sont pour les masses un noble spectacle, un « précieux » réconfort, une leçon et un exemple, par l’initiative qu'elles attestent, la persévérance dont elles témoignent, la solidarité qu’elles affirment (1), mais encore elles répondent à cet « instinct secret qui... porte à chercher le divertissement » (2), les foules et les individus (3). Ce sont des fêtes.

(( La fête, en général, dit Joseph Hornung (4), outre qu’elle fait revivre devant nous les gloires et les symboles du passés la fête ne nous rend-elle pas pour un jour les joies de cette vie en commun qui était celle de toutes les tribus au matin de rhumanité? ».

« Des fêtes, disait Michelet (5), donnez-nous des fêtes. C’est le cri qui sortait cent fois de mon cœur oppressé en marchant dans les rues humides et monotones des quartiers industriels de Paris, Rouen ou Nantes, dans ces abîmes obscurs des rues profondes de Lyon. »

Les fêtes ont un effet salutaire pour l’àme des foules. Ne sont-ce pas comme des jours fastes, des jours de liesse, où le sort se relâche de ses rigueurs pour les moins fortunés?

Chaque époque a eu ses fêtes et ses spectacles. Thucydide mettait ses paroles dans la bouche de Périclès, faisant devant les Athéniens l’éloge des guerriers morts dans la campagne du Péloponèse : « Et certes nous avons eu l'attention de pro-

(1) Charles Wagner. Religions aspects of the Paris Exposition. Outlook du 15 septembre 1900, p. 156.

(2) Pascal, pensées IV, ii éd, Havet, 1866, t. I, p. 50.

(3) J. -J. Rousseau, Lettre à M. d'Alemberl. Œuvres complètes, éd. Belln, t. V, p. 15.

(4) Quelques vues sur la preuve en histoire comparée avec la preuve judiciaire. sur les documents de l’histoire contemporaine et sur l’importance hUtorique de l'actualité. Revue de droit international et die législation comparée t. XVI, 1884, p. 76,

(5) Le Banquet, t. VIII, 2^ éd,, p. M8.

curer aux peines de nombreuses récréations, entretenant l’habitude de jeux et de sacrilices perpétuels et dans le particulier, d’heureuses recherches dont le charme vient chaque jour dissiper le chagrin » (1). S’adressant aussi aux citoyens de la ville de Minerve Isocrate disait : Notre ville offre aux étrangers une fête perpétuelle » (2). Le ‘Père Menestrier (3) disait à propos des mystères du xiv® siècle ; <( Les psaumes et les proses de l’Eglise étaient, à la lettre, les opéras de ce temps-là ».

« Ce besoin de fêtes, de mouvement extérieur, de spectacles qui frappent l'imaginatiou et les sens, disait M. Paul Leroy-Beaulieu (4), est l’un des plus essentiels de l’humanité... Eh lhen ! l’expérience prouve (]u'il n’y a qu’un genre de fêtes que notre siècle comprenne : ce sont les expositions industrielles et les concours agricoles. »

(( Les expositions, dit Artliur Mangin (5), sont des fêtes sérieuses vraiment dignes desi peuples civilisés; on n’y fait point assaut de force musculaire, d'adresse à lancer le disque, de vitesSiC à la course: ce sont les intelligences qui viennent s’y mesurer et s’y disputer la palme en apportant à ce concours tout ce que le génie inventif et créateur de l’homme peut produire de bon et de bienfaisant. Ce sont bien, comme on l’a dit souvent, les fêtes du travail ». « Les expositions, dit le môme économiste (6), les expositions en tant que solennités,

(1) Tlmcydide II, t. XXXVIII, Ifc éd. Didot, p. 71.

(2) Isocrate, Panérjiirutuc. t. XLVI. éd. Didot, p. 30.

(3) Cité Henri Baudeillaet. Les fêtes publiques dans l'ancienne monarchU hevue des Beux-Mondes du 15 août 1878, p. 851.

(4) L'Exposition universelle et les projets d'emprunt de la Ville de Paris. Economiste trançals du 29 avril 1876, p. 549.

(5) I,' Exposition universelle de IS78. La question des entrées gratuites, la moralité et l’utilité des expositions universelles. Economiste français du 4 mai 1878, p. 557.

(6) Société d’économie politique, 5 juin 1878. Economiste français du 15 juin

réjouissances, amusements, sont ce qu’on a trouvé de mieux jusqu’ici. » Les expositions françaises sont une récréation pour l’univei's « Chacun des miracles de Çahya Mouni, dit le f.alita Vîslara, se marquait par ceci que tous les êtres vivants éprouvaient le soulagement momentané de leurs maux. » « Grâce au don divin de la gaieté, dit M. Emile Ollivier (t), en citant ce verset hindou, la France opère dans le monde ce miracle permanent. »

« Les attractions, disait M. Ernest Roche à la Chambre des députés, le 16 mars 1896, en parlant des curiosités attrayantes et inslruclives des expositions, notre beau pays a le don de les rendre séduisantes sans grossièreté; elles délassent tout le monde, le petit et le grand, le riche et le pauvre, le chercheur d’idéal, aussi bien que le peuple de l’atelier. »

« J’ai assisté, ajoutait-il, à ces fêtes splendides de 1889 où un demi-million de citoyens se pressaient autour des fontaines lumineuses et des massifs de verdure et j’ai vu l’épanouissement des hommes, la joie des femmes, l’ivresse des enfants et il m’a paru que l’exubérante gaîté qui se dégageait de ces immenses foules apparaissait à tous comme l’image du bonheur, comme l’accomplissement de cette fraternité sublime dont parle notre devise républicaine! »

On a fait diverses objections. On a dit que les exposilions universelles destinées à la génération présente étaient une œuvre d’égoïsme, qu’elles dépeuplaient les campagnes, qu’elles concentraient artificiellement des travailleurs pour les livrer ensuite au chômage, qu’elles favorisaient la corrup-

(1) Fêtes et points noirs. L’exposition universelle- et l’entrevue de Salzbourg. Revue des Deux-Mondes du 15 juin 1904. p. 805.

tion, qu’elles accroissaient la criminalité ; qu’elles étaient funestes à la santé publique.

Les expositions, a-t-on dit, sont une œuvre d’égoïsme. « Il est cruel de penser, écrivait M. André Hallays à la fin de l’Exposition de 1900; il est cruel de penser qu’on a guspillé tant d’efforts pour assurer à quelques millions d’hommes des jouissances aussi éphémères. En d’autres siècles, une pensée d’avenir inspirait toute œuvre humaine; on travaillait pour soi et ses descendants, on songeait au bien-être ou au plaisir de la postérité, on bâtissait, peu de palais pour un jour. Aujourd’hui nous refusons aux générations futures, le bénéfice de notre labeur. Nous élevons une ville et six mois plus tard nous la jetons par terre. C’est un délire d’égoïsme (1) ».

Cette criliiiiie ne paraît pas fondée ; elle procède d’une fausse coneeplion des expositions ; une exposhion universelle n’est pas une ville : c’est une tente dressée pour une fête. Les exhibitions, comme l’a fait remarquer M. Coste (2), ont donné naissance à un nouveau genre d’architecture qu’on pourrait appeler rarchitectiire passagère. On nous parle de nos ancêtres. Mais nos ancêtres s’abstenaientils des fêtes dont leurs descendants ne devaient tirer aucun profit? Ces fêtes étaient-elles moins dispendieuses que nos expositions? Rappellerai-je, ces dîners où Pouquet ne balançait pas à mettre 120.000 livres, et ce Camp du Drap d’Or où (( plusieurs seigneurs, dit Marlin du Bellay (3), portèrent leurs moulins, leurs forêts et leurs prés sur leurs épaules ». Ces fêtes étaient encore bien plus éphémères que nos exposi-

(1) André Hallays. h'n flânant. Journal des Débats du 9 novembre 1900.

(2) Impressions de l’Exposition universelle de 1900. Revue internationale de lociologie, décembre 1900. p. 887-

(3) Mémoires 1. Le loyal serviteur, éd Panthéon littéraire, p. 336.

tions, car nos expositions sont des spectacles d’art : elles laissetil comme un parfum esthétique et l’auteur d'Endyrnion^ Keats, dit ;

Une belle œuvre rlonne une joie éternelle.

Ces fêtes profitaient à un cercle restreint et non comme nos expositions à la masse du public. Elles ne présentaient pas le côté sérieux des concours industriels ; c’étaient des galas de luxe et non deis cours plénières du travail. Enfin ces réceplions magnifiques n'ont rien laissé après elles, tandis qu’il est bien rare — c’est là a-t-on dit (1) « une ambition commune » à tous les organisateurs d’exhibitions — qu'une exposition ne lègue pas à la postérité un monument qui en soit comme le « témoin » durable et dont les générations futures pourront bénéficier.

Les expositions, dit-on, dépeuplent les campagnes. M. Le Play a tracé le 12 juin 1896, au Sénat, un éloquent tableau de l’influence délétère du voyage à l’Exposition sur le paysan : « Quel bénéfice, disait-il, le paysan, cette unité la plus précieuse du peuple français, peuLil retirer d’une visite faite à Paris dans de pareilles conditions? Cet homme qui gagne péniblement un si maigre salaire emportera l’impression d’une ville où tout le monde s’amuse et où par conséquent l’argent doit être facile à gagner.

« Aussi à peine rentré dans son pays, il sera naturellement poursuivi par le désir de venir s’établir dans cette capitale où la vie lui semble si douce et où les salaires sont si élevés, et s’il réussit à réaliser son projet, il sera le plus souvent déçu dans ses espérances, soit parce qu’il ne trouvera ]>as d’emploi, soit parce qu’il sera incapable de remplir celui qui lui

(1) Gustave Bab n L'Exposition de <900. Quinzaine du janvier 1900, p. 102.

sera offert. Il ira alors grossir le bataillon des sans travail et ce sera une nouvelle recrue pour ce qu’on a si bien nommé « la territoriale de l’émeute. »

« Et s’il ne peut réaliser son désir, s’il ne peut quitter son village, ohl alors si vous n’avez pas fait de celui-là un révolté, vous en avez fait du moins un mécontent, auquel son sort paraîtra d’autant plus misérable qu’il aura l’esprit hanté par le souvenir de tout ce qu’il aura vu dans la capitale, par le souvenir de toutes ces fêtes merveilleuses, de ces illuminations, de ces llamboiements d’une capitale en délire.

« C’est un véritable crime que de contribuer à éloigner de leur foyers, que d’arracher à leurs habitudes laborieuses et honnêtes les populations que leur éloignement a jusqu’ici préservées si heureusement du virus socialiste. »

Le ministre du commerce, M. Henry Boucher, sut trouver une heureuse expression à opposer au mot d’Aurélien Scholl (i), qu’avait cité l’orateur. Il répondit ; « M. Le Play nous a dit qu’on allait former pour ainsi dire par le déplacement des travailleurs ruraux, pai' les besoins créés, par les mécontentements provoqués, par les déceptions à prévoir au milieu de cette population provinciale artificiellement transportée ce qu’on a appelé piltoresquement » la territoriale de l’émeute ». Messieurs, permettez-moi de saluer en elle « la réserve du progrès ».

<( Et certes, on ne fait pas que se corrompre à Paris en ouvrant son esprit à toutes les sollicitations du progrès! N’y a-t-il donc dans une exposition que des spectacles dégradants ?

« Ne croyez-vous pas que parmi tous ces ouvriers qui vien-

(1) Figaro du 5 septembre 1895 cité, Pas d’Exposition en 1900, p. 36.

dront parcourir les galeries des machines, visiter la galerie du travail, beaucoup d’entre eux en reviendront avec des idées plus larges, plus prêtes que jadis aux fécondes initiatives?

« Ne calomnions d’avance ni notre œuvre ni nos compatriotes. »

D’ailleurs les reproches qu’on adresse aux expositions peuvent s’adresser à bien plus juste titre aux autres facteurs de la dépopulation des campagnes. Le principal des tentateurs qui détournent des champs n’est pas le train de plaisir et les quarante-huit heures de rêve ou de cauclicmar passées à Paris dans l’étourdissement des foules et le mouvement des fêtes. Non, ce qui détermine l'exode vers la grande cilé, c'est, suivant M. Clément .luglart fl), la facilité croissante (tess communications et, suivant i\I. Louis Civière (2), la garnison, la vie à la ville, \r séjoui' prolongé, bien autrement puissant pai' les habitudes qu'il donne, (pie la brusque aiqraritioii à l’Exposition entre deux trains; c'est la crise agricnle. l'avilissement du prix des produits, l'a.p]iauvrissement de la. terre, ce sont eiifln toutes ces raisons ([ue M. René Cazin a mises en scène et en aidion dans son livre singulièremenl poignant, La Terre (jui ineiirl. et qu'ont étudiées récemment M. Méline dans le lleloiir à hi terre et M. Jean Guillou dans VEtnicjrallon des camparjnes vers les villes et ses conséquences économiques et sociales, ^b:lilà les véritables recruteurs de l’émigration vers la cité. Dans ce Ilot de causes diverses qui emportent d’un mouvement fatal les iiaysans vers les villes, les expositions passent presque, imperceptiljles.

(U Congrès d’économie sociale. Réunion de travail du 30 mal 1904, Itéforrne Sociale du isr juillet 1904, p. 60.

(2) id id i«r juillet 1904, p. 6o.

Au reste n’ouvrît-on plus d’expositions, pût-on d’un coup de baguette magique supprimer les autres causes de désertion des campagnes, l’émigration rurale n’en serait pas arrêtée, car il subsisterait toujours « cette activu^ voyageuse », pour employer l’expression de Gœthe, cet esprit de déplacement (lui s.’est répandu parlout, qui a pénétré dans le dernier des hameaux et que rien ne peut pins arracher fies âmes.

Les expositions, dibon, provoquent une agglomération artificielle de travailleurs, qu’elles livrent bientôt au chômage.

Il est certain qne les travaux préalables d’une exposition supposent toujours des enrôlements e.xtraordinaires d’ouvriers, mais il ne faut pas exagérer l’importance de ces levées en masse de travailleurs. La facilité des communications et des transports permet d’exécuter un grand nombre de travaux sur toutes les parties du territoire, de préparer au loin une multitude de morceaux destinés à entrer dans les constructions et de les amener à pied-d’œuvre tout prêts pour la |)ose. On se rappelle que la maison forestière du village indochinois à l’Exposition de 1900 avait été construite àThudaumot sur la rivière de Saigon, apportée en pièces et simplement remontée au lYocadéro. Dans de pareilles conditions, le personnel attaché aux chantiers de l’Exposition peut être assez limité.

« En 1889, disait M. Alfred Picard à la Cdiambre des députés, le 14 mars 1896, l’administration, les comités d’installation et les comités étrangers n’ont pas occupé ensemble plus de 5.500 ouvriers, dont moitié au moins appartenait à la population sédentaire de Paris. »

« En 1900, ajoutaibil, le nombre des ouvriers pris hors de

la capitale ne dépassera pas 3.000 dans la période d’activité maximum des chantiers. Ce chiffre intinitésimal ne saurait influer sur les conditions du travail dans les départements. »

En fait, comme le constate le ministre des trawaux publics, M. Pierre Baudin, dans son discours du 1" juin 1900 à la Chambre des députés sur rinterpellation de M. \'aillant, relative au chômage, le nombre des ouvriers que la fermeture des chantiers de l’Exposition laissa sans emploi s’éleva à 6.0(X), mais sur ces 6.000 ouvriers, 3.200 étaient des métallurgistes ou des charpentiers en fer qui avaient un travail assuré. Il ne restait donc à pourvoir de labeur que 2.800 duvriers, en nombre rond trois mille travailleurs. Ces trois nulle ouvriers ne sauraient constituer une agglornéralion redoulalde ; ce sont ou des ouvriers du bâtiment, ou des manœuvres. (Or la statistique de 1896, citée par M. Abel Bavicr (1), constate qu’i.1 y avait à Paris 62.4.32 ouvriers employés à la construction en pierre et 78.511 journaliers ; 3.000 ouvriers constituaient donc une augmentation de 2 pour KiO c’esl-à-dire une augmentation absolument insignitiantc.

Il est vrai qu’en même temps la suspension des travaux du Métropolitain mettait environ 4.000 ouvriers sur le pavé, ce qui portait à 10.000 le nombre des sans travail. M. Charles Gide (2) élevait ce chiffre à 25.000 et l’opinion piihli(jm' renflait jusqu’à 50.000 (3).

Le gouvernement, secondé i)ar une instilution nouvelle la Fédération des Bourses du travail (4), s’occupa de facililei'

(1) Art. Paris dans le Dictionnaire du Commerce d'Yves Guyot et Raf- FALOVICH. t. II, p. 980.

(2) Chronique économique. Revue d’économie politique, t. XV, 1901, p. 677.

(3) Paul Leroy-Beai lieu. Le chômage. Remèdes généraux et remèdes spéciaux. Economiste français du 23 juin 1900, p. 861.

(4) Charles Gide. Chronique économique. Revue d'économie politique, t. XV. 1901, p. 677.

le replacement de ces desoccupés. Le ministre des travaux publics fit atricher à profusion dans Paris un tableau indiquant les cliantiers ouverts sur toute la surface du pays où il élait loisible d’aller s’embaucher et demanda aux compagnies de chemins de fer une réduction de 10 0/0 pour le transport des ouvriers. Enfin l’Etat, les départements e lies communes multiplièrent les entreprises d’intérêt général, les (( Iravaux de secours », suivant le mot du ministre du Commerce M. Millerand (1).

Ainsi avec la dispersion des commandes et rexéoution en grande partie locale des travaux, exécution qui, ainsi qu’on l'a fait l'omorquer (2), associe dans une large mesure la province aux bénéfices de la préparation des expositions, il est aisé de diminuer l’importance des agglomérations ouvrières jirovoquées par les grandes exhibitions internationales. Quelques précautions suffisent, dès lors, à assurer la dislocation de ces armées temporaires de l’industrie et à prévenir toulo crise. Il est impossible de voir là un danger sérieux.

Mais, ajoute-t-on, les Expositions n’attirent pas seulement les travailleurs, elles attirent aussi les aventuriers de toute espèce, les frelons plus dangereux que les abeilles; les expositions passent, les aventuriers restent et l’immoralité grandit.

11 est certain que les expositions sont un champ d’action pi'opice à la i^opulation picaresque qui fourmillait déjà dans les grandes foires d’autrefois, aux intrigants de tous les genres, à « ces chevaliers déshérités par la fortune et qui

(1) Cité Paul Lerot-Beaulieu. Le chômage- Remèdes généraux et remèdes spéciaux- Economiste français du 16 juin 1900, p. 825.

(2) Eugène Hénaed. L'Exposition de 1900 devant le Parlement, p. 17.

retrouvent leur patrimoine dans la bourse des passants ». (1) Il est certain qu'elles constituent un bouillon de culture merveilleux pour toutes les végétations malsaines de la vie sociale. Mais est-il vrai qu’elles laissent après elles une sorte de dépravation rémanente?

M. Paul Bourget l’assure et il condamne en passant « ces vastes foires qui s’appellent du titre pompeux d’exposition universelle et dont le succès apparent aboutit en général à l’appauvrissement et à la dépravation des villes où elles se tiennent (2) ».

La brochure publiée par la Ligue lorraine de décentralisation le proclame. « Dépravation, y liLon, dépravation, développement du rastaquouérisme... 'Voilà quelques-unes des multiples et néfastes conséquences des exipositions universelles ». (3)

Enfin M. Bouge, dans son rapport à la Chambre des députés, sur le projet de loi relatif à rExposition universelle de 1900, affirme que les expositions universelles ont pour conséquence un accroissement de corruption, de misère et de criminalité.

Il serait bien délicat de chercher à jauger la corruption d’une grande ville. Il serait difficile de mesurer la hausse et la baisse de la moralité publique. Il serait malaisé de trouver une échelle à laquelle on pût la rapporter. Enfin ceux qui dénoncent les expositions comme corruptrices, M. Bouge comme M. Paul Bourget, se bornent à alléguer le fait sans se préoccuper de l’établir. « Un jour viendra, écrit

(1) Regnard et Dufresnï. La foire Saint Germain I, viii Regnard Œuvres, é(1. Lequien, t. VI, p. 155.

(2) Paul BOURGET. Outre-Mer, t. II, p. 9.

(3) Pas d’Exposition en 1900, p. 36.

Lecky (1), où la statistique sera assez avancée pour permettre qu’en fondant une usine nouvelle on puisse calculer exactement le tort qu’elle doit porter à la chasteté des femmes et à la sobriété des hommes. Néanmoins l’opinion prononcera que l’œuvre est bonne en raison de ses avantages supérieurs au point de vue économique. »

Si la statistique est un jour assez perfectionnée pour fournir l’évaluation du dommage moral causé par les expositions, cette statistique nouvelle permettra de chiffrer les avantages non seulement économiques, mais intellectuels moraux et sociaux de ces grandes entreprises, l’on pourra metlre comme dans des haipnces le bien et le mal et l’on verra quel est celui des deux plateaux qui l’emporte.

M. Georges Gérault (2), a essayé de démontrer que les expositions universelles amenaient un accroissement de misère dû à l’immigration des provinciaux que les expositions universelles auraient attirés et fixés à Paris et qui y seraient, suivant lui, tonibés dans le besoin. Pour l’établir il a recours aux chiffres des malades pauvres et des indigents.

Les expositions augmentent le nombre des malades pauvres. En effet il y avait en 1888, 38.001 malades à hospitaliser, s;'. 706 malades en traitement à domicile, 99.821 malades secourus. En 1889 il y avait 47.208 malades à hospitaliser, 9'.\338 malades en traitement à domicile 108.710 malades secourus. En 1891, il y avait 61.777 malades à hospitaliser. 102.117 malades en traitement à domicile et 137.844 malades secourus. Donc elles augmentent le nombre des malades

(1) Cité René de Kérallain. La guerre religieuse jugée par les Anglais- I. Les congrégations religieuses et l'anglophobie. Rélorme sociale du 1®'' avril 1904,

(2) Les Expositions universelles envisagées au point de vue de leurs résultats économiques, p. 146.

pauvres. Les expositions aug-mentent le nombre des indigents. Car il y avait en 1887, 39.7.54 indigents inscrits au bureau de bienfaisance ou titulaires de secours représentatifs d’un séjour à l’hospice et en 1889 il y en avait 42.464. Donc elles augmentent le nombre des indigents ; ainsi elles augmentent la misère.

A prendre la thèse même de M. Georges Gérault, les expositions universelles amèneraient un afllux de miséreux plus qu’elles n'augmenteraient à proprement parler la misère ; mais elles n’attirent même pas les miséreux, d’une façon notable. M. Georges Gérault s’est borné aux chiffres relatifs à l’exposition de 1889. Imitons-le. Il y a augmentation des malades pauvres, nous le reconnaissons, mais cette augmentation peut tenir à une augmentation des maladies aussi bien qu'à une augmentation de la pauvreté. Or il sévit à Paris dans les dernières semaines de 1889 une épidémie d’influenza qui atteignit un nombre considérable de personnes et qui suffit à expliquer l’accroîssement du nombre des malades pauvres. Admît-on qu’une partie des malades à hospitaliser fussent des étrangers qui, loin de leur foyer ne peuvent être soignés qu’à l’hôpital, on ne saurait voir là un indice sérieux d’augmentation de la misère. Enfin cette augmentation des malades ne peut être due à rimmigration provinciale. Eu effet l’augmentation globale des malades pauvres de 1888 à 1891 est de 8i.ll0. Or, d'après les chiffres donnés par M. Georges Gérault (1). il n’y eut de 1886 à 1891 que 32.611 provinciaux qui vinrent s’établir à Paris. Il n’y a donc aucune corrélation entre les deux chiffres. En réalité l'augmentation

(1) Les Expositions universelles envisagées au point de vue de leurs résultats économiques, p. 144.

fut due au mauvais état sanitaiie qui persista pendant les années 1890 et 1891.

L’augmentation du nombre des i idigents assistés par les bu J eaux de bienfaisance ne saurait non plus être due à l’immigration provinciale amenée par l’Eposition : car en 1889 bien peu de provinciaux pouvaient avoir l’année de résidence normalement nécessaire pour l’inscription sur les listes de secours. Elle s’explique par les subsides extraordinaires accordés aux pauvres par le Conseil municipal à, l’occasion de l’Exposition universelle qui permirent d’étendre le cercle des assistés. En réolité, il y eut plus de misère secourue, il y eut plus d’assistance il n’y eut pas plus de misère.

Si l’on éprouvait quelque scrupule à juger des effets des expositions par b s résultats d’une seule d’entre elles, les statistiques afférentes à rexposiiion de 1900 sont là pour confirmer que les expositions n'entraînent pas de recrudescence de misère. Les malades traités dans les hôpitaux passent de 187.751 en 1898 à 198.573 en 1899, 203.403 en 1900, 202.584 en 1901. Les malades secourus à domicile passent de 79.540 en 1898 à 78.100 en 1899, 70.924 en 1900 et 77.556 en 1901. Les malades secourus passent de 138.497 en 1898 à 132.315 en 1899, 134.530 en iCCO et 77 566 en 1901, chiffre qui ne semble pas d’ailleuis comparable aux précédents et qui paraît le résultat d’un changement dans le mode de computation. Enfin le nombre des indigents secouru.s. passe de 53.280 en 1898 à 54.787 en 1899, 55.368 en 1900 et 56.412 en 1901. La seule induction à tirer de ces variations, c’est l’absence d’inflence des expositions sur la misère valide ou malade.

Ce qui confirme cette conclusion, ce sont les indications fournies par le Mont-de-Piété de Paris. L’.4nnuaire statistique

de la Ville de Paris, — que cite M. Georges Gérault (1), constate (( que les engagements et les ventes ont diminué en 1899 » que « les dégagements ont au contraire augmenté », ce qui tendrait à faire croire que l’exposition a amené un bien-être dans les classes laborieuses.

Mais le compte rendu des opérations du Mont-de-Piété en 1900 (2) et la comparaison de l’exercice 1900 et de l’exercice 1899 donnent des résultats plus complexes. Pour les valeurs mobilières au porteur, il y a moins d’engagements, moins de renouvellements, moins de dégagement; les ventes légèrement inférieures en nombre s’élèvent à une somme un peu plus importantie. Pour les gages corporels, il y a une légère diminution dans le nombre des engagements, et une légère augmentation dans le montant des prêts, une légère diminution dans les dégagements, une diminution plus importante dans les renouvellements et les ventes.

Il est bien difficile de dégager une idée des bigarrures de la statistique de 1900. Il ne faut pas oublier d’ailleurs que, comme le faisait remarquer le directeur du Mont-de-Piété de Paris, M. Edmond Duval (3), la diminution des renouvellements et des ventes et l’augmentation des dégagements peuvent être le résultat d’opérations de trafiquants de reconnaissances et ne correspondre à aucune modification dans la situation pécuniaire de la clientèle réelle du Mont-de-Piété. Aussi semble-t-il sage de considérer les expositions comme sans action appréciable sur les opérations du Mont-de-Piété.

Si les tableaux de l’assistance publique permettent d’exa-

(1) Les Expositions universelles envisagées au point de vue de leurs résultats économiques, p. 147.

(2) Annuaire statistique de la Ville de Paris, 1900, p- 694.

(3) Annuaire statistique de la Ville de Paris, 1901, p. 793.

miner l’influence des expositions sur la misère, il est facile d’étudier l’influence des expositions sur la criminalité. Depuis trois quarts de siècle la Chancellerie publie pour chaque année un rapport ■ — le premier rapport relatif à l’année 1825 a paru en 1827 et le dernier relatif à l’année 1903 a paru en 1005 — intitulé : Compte général de V Adininistration de la Justiee Criminelle en France. Les statistiques que contiennent ces états des crimes et des délits permettent de suivre avec exactitude le mouvement de la criminalité aux époques d’expositions universelles.

On peut envisager l’influence des expositions sur la criminalité à deux points de vue: au point de vue du développement de la criminalité générale, au point de vue du développement de ce que nous appellerons la criminalité spéciale. D’un coté une exposition détermine-t-elle d’une façon générale, pour toute la France et pour l’ensemble des infractions une augmentation du nombre des délits? D’un autre, l’exposition a lieu à Paris, l’exposition intéresse particulièrement certaines catégories de délinquants, les voleurs, les mendiants, les vagabonds. L’exposition entraîne-t-elle recrudescence dans le département de la Seine du vol, de la mendicité et du vagabondage?

Telles sont les deux questions que nous allons examiner poui' les lé.xiiosilions de 1855, 1867, 1878, 1889 et 1900.

En 1855 il y a une baisse de la criminalité générale. « Pendant cette année, en effet, lit-on dans le Compte général de l'Administration de la Justice Criminelle en France pendant Vannée IS55, malgré la prolongation de la crise alimentaire, plus intense à raison même de sa durée, les crimes déférés aux cours d’assises ont diminué de 13 %, plus d’un huitième

relativement à 1854, et les délits soumis aux tribunaux correctionnels de 8 % ». Le nombre des crimes tombe en effet de 5.525 en 1854 à 4.798 en 1855, celui des accusés de 7.756 en 1854 à 6.480 en 1855, celui des délits de 206.794 en 1854 ù 189.515 en 1855, celui des prévenus de 256.670 en 1854 à 234.363 en 1855. Cet abaissement se maintient. « Malgré la prolongation de la crise alimentaire et la cherté des subsistances, litron dans le Compte de 1856, les cours d’assises et les tribunaux correctionnels ont eu à juger moins d’accusés et de prévenus qu’en 1855. » Le nombre des crimes tombe en effet à 4.535, celui des accusés à 6.124, celui des délits à 181.510 et celui des prévenus à 225.561 en 1856.

Quant à ce que nous avons appelé la criminalité spéciale, elle demeure stationnaire. En 1855, dans le département de la Seine, il y a exactement le même nombre de prévenus de vagabondage qu’en 1854, 1228 ; le nombre des prévenus de mendicité tombe de 671 à 559. Le nombre des prévenus de vol monte de 3316 à 3665. Cette recrudescence du vol s’accentue encore l’année suivante, où le nombre des prévenus s’élève de 3.665 à 4.086. D’ailleurs, en 1856, si le nombre de prévenus de mendicité tombe de 559 à 527, le nombre des prévenus de vagabondage monte de 1.228 à 1.508. Nous ne donnons pour le département de la Seine que le nombre des prévenus parce que depuis 1886, c'est le seul qui soit indiqué dans la statistique officielle et par conséquent le seul qui soit comparable à toutes les expositions.

En 1867, il y a accroissement à la fois de la criminalité générale et de la criminalité spéciale. Il y a augmentation de 18 crimes, 3.694 au lieu de 3.676 et de 56 accusés, 4.607 au lieu de 4.551 sur l’année précédente, ce qui est insignifiant.

mais le nombre des délits passe de 139.441 en 1866 à 151.769 en 1867 et le nombre des prévenus de 166.025 en 1866 à 181.695 en 1867.

Les six dixièmes, 58 pour 100, de l’excédent des délits, portent sur les délits de chasse et de pêche. Cette recrudescence a pour cause, en matière de chasse, d’un côté l’abondance de la neige qui a facilité le braconnage, de l’autre la formation d’associations pour assurer la répression des infractions cynégétiques, en matière de pêche, l’application du (îécret du 27 avril 1862, qui a renforcé la surveillance en ce qui concerne la pêche fluviale. « Pour les délits plus graves, libon dans le Compte de 1867, pour les délits plus graves au point de vue social, tels que le vagabondage, la mendicité et le vol, dont la cause générale peut être attribuée à la cherté exceptionnelle des subsistances, leur fréquence a été plus sensible dans les départements du Nord et de l’Est, qui ont aussi plus particulièrement souffert de la crise commerciale et alimentaire. En effet, sur les affaires qui constituent le nouveau contingent, trois dixièmes appartenaient aux ressorts de Douai, d’Amiens, de Colmar et de Nancy et trois autres dixièmes au départemen't de la Seine, où l’Exposition universelle avait attiré de nombreux malfaiteurs; ]es quatre derniers se divisent entre 76 départements. »

On voit dans qu elle mesurerestreinte le rédactieur du Compte de la Justice Criminelle attribuait à l’Exposition universelle une influence sur l’augmentation de la criminalité. Et cependant la part qu’il lui faisait était encore exagérée au point de vue de la criminalité soit générale, soit spéciale. Au point de vue de la criminalité générale, le nombre des crimes tombe à 3.613 et celui des accusés à 4.528, mais le nombre

des délits monte à, 159.159 et celui des prévenus à 190.560. (( En matière correctionnelle, lit-on dans le Compte de 1868, une augmentation notable des délits révèle une véritable aggravation de la criminalité ; à la différence de 1867, où l'accroissement signalé provenait en grande partie de poursuites intentées en matière de chasse et de pêche, l’année 1868 révèle en France comme en Algérie une recrudescence du vol, du vagabondage et de la mendicité. Læ famine qui a sévi en Algérie, les souffrances succédant en France à deux

récoltes insuffisantes, peuvent certainement expliquer ces

faits. ))

En 1868, l’augmentation de la criminalité spéciale s’accentue : dans le département de la Seine, les prévenus de vagabondage qui avaient monté de 1539 en 1866 à 2436 en 1867, s'élèvent en 1868 à 2978; les prévenus de mendicité qui a,vaient monté de 718 en 1866 à 1094 en 1867 s’élèvent à 1170. Enfin les prévenus de vol qui avaient monté de 4610 en 1866, à 5.251 en 1867, s’élèvent à 5.712 en 1868.

Au point de vue de la criminalité soit générale, soit spéciale, rannée 1878 présente un caractère particulier: c’est une année de moindre criminalité intercalée entre deux années de criminalité plus forte. Ainsi, au point de vue de la criminalité générales en 1878 on ne compte que 3.368 crimes au lieu de 3.185 en 1877 et de 3.127 en 1879 et 4.222 accusés au lieu de 4.413 en 1877 et 4.317 en 1879. On ne compte que 163.729 délits au lieu de 165.698 en 1877 et de 167.147 en 1879 et 192.433 prévenus au lieu de 195.226 en 1877 ét 196.056 en 1879.

Au point de vue de la criminalité spéciale, en 1878, il y a dans le département de la Seine 1.103 prévenus' de vagabO'n-

dage au lieu de 1.262 en 1877 et de 1.418 en 1879; 291 prévenus de mendicité au lieu de 491 en 1877 et 586 en 1879. Seul, le nombre des prévenus de vol subit une décroissance continue; il passe de 3.744 en 1877, à 3.615 en 1878, pour tomber à 3.588 en 1879.

En 1889, si la criminalité générale paraît stationnaire, il semble y avoir une recrudescence de criminalité spéciale. Les crimes tombent de 3.126 en 1888, à 2.950 en 1889, chiffre inférieur à la moyenne de la période quinquennale 1886-1890 (3.095) et les accusés de 4.258 en 1888 à 4.113 en 1889, chiffre inférieur à la moyenne de la période quinquennale 1886-1890 (4.229); mais les délits passent de 190.139 en 1888 à 190.809 en 1889, chiffre supérieur à la moyenné de lai période quinquennale 1886-1890 (190.308) et les prévenus de 228.211 en 1888 à 228.322 en 1889, chiffre supérieur à celui de la moyenne quinquennale 1886-1890 (227.515).

(( Il ressort de ce tableau, lit-on dans le Compte de 1889, que parmi les délits qui présentent de 1888 à 1889 un accroissement sensible, ceux de vagabondage et de mendicité se placent au premier rang; on en compte 2.969 en plus. Mais il est présumable que l’Expositioni universelle de 1889 qui avait attiré à Paris un grand nombre de malfaiteurs a dû contribuer en partie à «e résultat, car le tribunal de la Seine qui n'avait eu à statuer en 1888 que sur 8.952 délitsi de cette na,ture, en a jugé 11.360 en 1889 soit 2.408 de plus ou 81 p. 100 de l’augmentation totale ».

I V rédacteur du rapport poursuivait, il est vrai: « Si l’on ajoute, en ce qui touche particulièrement le vagabondage, et la mendicité, que des instructions sévères en vue d’ass,urer la répression de ces délits ont été adressées dans le cour»

de r année de ce compte aux autorités administratives et judiciaires par M. 1© Ministre de l’Intérieur et par ma Chancellerie, on comprendra facilement l’élévation du chiffre de 1889. »

La réserve que semblent indiquer ces derniers mots était prudente, car l’année suivante l’Expoisition est fermée et pourtant il y a augmentation des crimes et des délits, les crimes montent à 2.982 en 1899, tandis que les accusés tombent, il est vrai, à 4.078; les délits montent à 191.766 et les prévenus à 229. J 43 en 1890 et le rédacteur du rapport constate une nouvelle recrudescence des délits de vagabondage et de mendicité. « Les augmentations à signaler, lit-on dans le Compte de 1890, à raison de leur caractère ou de leur importance, se réfèrent aux délits de vagabondage et de mendicité, dont le nombre est supérieur de .586, mais il convient de rappeler qu’en octobre 1889, les ministres de l’intérieur et de la justice ont adressé aux préfets et aux procureurs généraux des circulaires les invitant à assurer la répression ferme de ces deux délits ».

Dans le département de la Seine, s’il y avait eu en 1890 un affaissement du nombre des prévenus de vol, sensiblement correspondant à la recrudescence de 1889 — ce nombre qui s’était élevé de 6.790 en 1888 à 7.674 en 1889 était retombé à 6.893 en 1890 — raugmentation du nombre des prévenus de vagabondage s'était à peu près maintenue, — ce nombre qui s'était élevé de 1.891 en 1888 à 2.957 en 1889 était encore de 2.668 en 1890 — et en revanche il y avait eu une nouvelle repi'ise en matière de mendicité — le nombre des prévenus qui était monté de 2.056 en 1888, à 2.592 en 1889 s’élevait en 1890 à 3042.

L’année 1900 fait, soit au point de vue de la criminalité générale, soit au point de vue de la criminalité spéciale, partie d’une période de criminalité décroissante.

Ainsi les crimes qui étaient au nombre de 2.524 en 1899 descendent à 2.283 en 1900 et tombent à 2.103 en 1901, chiffre inférieur à la moyenne de la période quinquennale 1896- 1900, 2.448, les accusés qui étaient au nombre de 3.514 en 1899 descendent à 3.279 en 1900 et tombent à 3.016 en 1901, chiffres inférieurs à la moyenne de la période quinquennale 1896-1900, 3.400. Ainsi les délits qui étaient au nombre de 175.582 en 1899 descendent à 167.179 en 1900 et tombent à 166.010 en 1901, chiffre inférieur à la moyenne de la période quinquennale 1896-1900, 179.869, et les prévenus qui étaient au nombre de 212.639 en 1899 descendent à 202.720 en 1900 pour remonter il est vrai à 203.305 en 1901, cliiffres inférieurs à la moyenne de la période quinquennale 1896-1900, 218.057.

Ainsi dans le département de la Seine tes prévenus de vol qui étaient au nombre de 6.398 en 1899 descendent à 6.020 en 1900 pour tomber à 5.827 en 1901. Les prévenus de mendicité qui étaient au nombre de 1.545 en 1899 descendent à 1.009 en 1900 pour tomber à 672 en 1901. Enfin les prévenus de vagabondag'e qui étaient au nombre de 1.064 en 1899 descendent à 008 en 1900 pour se relever, il est vrai, à 819 en 1901.

Le Compte de 1900 attribue la diminution des délits de vagabondage et de mendicité « à la modération apportée par les parquets conformément aux instructions de la Chancellerie dans la répression des délits de vagabondage et de mendicité ». Une circulaire du Garde des Sceaux du 2 mai 1899 avait invité les procureurs généraux à user de quelque

indulgence vis-à-vis des mendiants et des vagabonds dignes d’intérêt.

Les chiffres que nous avons cités se rapportent aux affaires qui ont abouti à une comparution devant la justice criminelle ou correctionnelle. Or, une grande quantité de délits se commettent, surtout en temps d’exposition, qui n’arrivent pas à maturité et à résolution ; les uns ne sont même pas l’objet d’une plainte, les victimes craignant que les formalités judiciaires ne prolongent leur séjour à Paris, les autres font l’objet d'une plainte, mais sont classés sans suite à défaut de tout indice sur les coupables; les autres donnent ouverture à une instruction suivie d’un non-lieu en l’absence de toute preuve. Les statistiques ofiicielles indiquent aussi le nombi'e des affaires abandonnées aux différents stades de la poursuite ; mais on y chercherait en vain une trace bien nette de l’influence des expositions.

C’est encore en vain que l'on se natterait de trouver un symjtdôme sérieux de cette inlluence dans le nombre des délits commis ou des arrestations opérées dans l’enceinte du concours internationat. Nous ne possédons pas pour ces délits ou pour ces arrestations de statistiques complètes : les Corikples de lu Justice Ciiininellc des années d’exposition ne les classent pas dans une catégorie à part, et les relalinns officielles ne donnent i>as toujours d’indications détaillées.

Le rapport sur l'Ex]»osition de 18.55 est muet sur les arrestations opérées et les délits commis dans l’enceinte et se borne à signaler 215 réclamations dont 115 furent transmises à l’autorité judiciaire. Les plus importantes avaient pour objets des vols de mmdres anglaises et de montres de Genève : le rapport ajoute que la plupart des objets dérobés

furent retrouvés et restitués à leurs propriétaires (1).

Ije rapport sur l’Exposition de 1867 donne le nombre des arrestations opérées dans l’enceinte. Il y eut 102 arrestations dont 71 pour vols ou tentatives de vol, 19 pour abus de confiance, 3 pour outrages publics à la pudeur, et 9 pour coups et blessures (2).

Le rapport sur l’Exposition de 1878 donne un tableau extrêmement détaillé de toutes les opérations de la police dans le périmètre de l’exliibition, non seulement pendant l’E.xposition, mais aussi au cours de la période de préparation qui la précéda et de la période de déménagement qui la suivit. 11 indique pour le Champ de Mars les chiffres afférents à la période d’incubation à chacun des mois de l’Exposition et à la période de dislocation; pour le Trocadéro, il ne donne qu’un chiffre global. Si l’on groupe les chiffres fournis jKnir le Trocadéro et les chiffres fournis par le Champ de Mars et afférents aux mois — ' mai à octolme — pendant lesquels l’Exposition est demeurée ouverte, on trouve qu'il y a eu — indépendamment de .5 morts, de 29 blessures graves, de 283 accidents sans gravité, de 386 dégradations, de 165 déclarations d’objets perdus, de 733 déclarations d’objets trouvés, de 27 enfants égarés, de 9 commencements d’incendie, et de 'ii3 affaires diverses — ■ 912 arrestations dont 25 pour vols nu escroqueries, 92 pour menaces et injures aux agents, 168 pour scandales et ri.xes, 78 pour vagabondage et ivresse, 469 pour causes diverses, 64 pour contraventions à l’interdiction de fumer, 19 pour vente illicite, 27 pour escalade de clôtures (3).

(1) liapporl sur VExposilion de 1855 présenté à l’Empereur par S. A- I. le prince Napoléon, p. 69.

(2) Commission impériale. Itapport sur l’Exposition universelle de 1867 à Paris, p. 102.

(3) Rapport administratif sur l’Exposition universelle de 1878 à Paris, t. II, p. 398.

Le rapport sur l'Exposition de 1889 constate qu’il y eut 1.519 arrestations opérées par les cinq postes de police. Parmi ces arrestations il y en eut 1.417 pour vols et escroqueries, 81 pour vagabondage et 3 pour mendicité. Il y eut 1.048 affaires traitées par la police municipale dont 528 pour accidents, blessures, maladies ou indispositions. Il y eut en outre 243 arrestations opérées par le service de la sûreté dont 170 pour vols à la tire ou à l'esbrouffe, 30 pour vols qualifiés, 21 pour vols aux étalages, 22 pour tenue de jeux de hasard, outrage public à la pudeur ou délits divers. Parmi les individus arrêtés 165 étaient Français, 13 Suisses. 12 y\nglais, 10 Italiens, 8 Autrichiens, 8 Belges, 7 Allemands, 6 Espagnols, 5 Russes, 3 Turcs, 2 Egyptiens, 1 Brésilien, 1 Hollandais, 1 Luxeml)Ourgeois et 1 Suédois (1). Parmi les 170 arrestations pour vols à la tire ou à resbroulTe, 100 avaient pour motif, le vol à la tire, 28 la tentative de vol à la tire. De ces 128 pickpockets, 79 étaient Français et 49 étrangers dont 9 Italiens, 8 Suisses, 5 Anglais, 5 Allemands, 5 Belges (2). « Le chef du service de sûreté dit M. Alfred Picard (3), le chef du service de la sûreté avait eu soin de se mettre en rapport avec ses collègues de Londres, New- York, Berlin, Bruxelles afin d’être averti du départ pour Paris- des plus célèbres voleurs à la tire et de recevoir le signalement et la photographie de ces malfaiteurs. « L’habileté remarquable, ajoute AI. Alfred Picard, déployée dans la surveillance, le coup d’œil avec lequel ont été effectuées dès le début les premières arrestations et la rigueur des condamna-

U) Alfred Picard. Exposition internationale de ISS9- Rapport général, t. m p. 385..

(2) Henri de Parville. L’exposition universelle, p- 164. Causeries scientitl- Ques, t. XXIX.

(3) Alfred Picard. Exposilion internationale de IS89. Rapport général, t. XII. p. 388.

tions prononcées par le tribunal, — elles variaient, sauf pour la tenue de jeux de hasard et le trafic des tickets auxquels furent appliquées des peines plus légères, entre six mois et cinq ans de prison — ont puissamment contribué à restreindre le nombre des délits dans l’enceinte de l’Exposilion. »

Le rapport sur l'Exposition de 1900 ne donne pas plus que celui de 1878 d’indication d’ensemble pour les délits. Il recense les faits qui ont amené rintervention des différentes autorités. Ce sont d’une part le soin d’inscrire les opérations auxquelles les agents des six postes de police ont eu à prendre part et sous ce vocable rentrent les chevaux emportés et les chiens envoyés à la fourrière aussi bien que les tentatives d’assassinat ou de meurtre. Ces opérations montent à 8.283 pour l’enceinte principale, à 290 pour l’annexe de ’Vincennes. Au nombre de ces opérations figurent 478 vols et 45 suspicions de vol pour l’enceinte principale, 24 vols pour l’annexe de Vincennes. Ce sont de l’autre les affaires traitées par les commissariats spéciaux de police du Champ de Mars (13.113 dont 1.340 sujettes à poursuites), des Champs-Elysées (4.832 dont 465 sujettes à poursuites), de l’annexe de Vincennes (496 dont 91 sujettes à poursuites) ou ordinaires du Gros Caillou (1.825 dont 175 sujettes à poursuites), des Invalides (1.946 dont 396 sujettes à poursuites), Chaillot (2.247 dont 574 sujettes à poursuites), et de Grenelle (3.690 dont 289 sujettes à poursuites (1). Il y eut 352 plaintes relatives à des vols instruites par le service des recherches. Il y eut enfin 223 arrestations opérées par le service des re-

(1) Alfred Picard. Exposition universelle, de 1900- Rapport général administratif et technique, t. VII, p. 70

cherches dont G3 pour vol à la tire et 39 pour tentative de vol à la tire (1).

La modestie relative du nombre des arrestations n’est pas Particulière aux expositions, parisiennes A l’Exposition californienne du Parc de la Porte d’Or, en 1894, on ne compta du 27 janvier au 4 juillet que 109 arrestations dont 10 pour rixes, 10 pour désordres, 10 pour dégradations volontaires, 15 pour vol, 15 pour vagabondage et mendicité (2).

L’influence des expositions semblerait devoir se trahir au moins dans le nombre des arrestations opérées dans le département de la Seine ; là encore elle est bien fugitive.

« Malgré l’Exposition universelle, litrOn dans le Compte de 1878, le nombre des arrestations opérées en 18!78 dans le département (34.699) a été inférieur de 384 à celui de 1877 (35.083). L’Exposition de 1867 avait provoqué un accroissement de 1.317, en 1855, l’augmentation avait été de 1.089.

En 1867 il y avait eu 31.4.37 arrestations contre 28.044 en 1866 et 35.751 en 1868. L’augmentation de 1867 sur 1866 avait donc été de 2.793 et non de 1.317. En 1855 il y avait eu 20;360 arrestations contre 19.271. en 18.54 et 20.208 en 1856. En 1879, il y eut 33.603 arrestations. .

« En 1889, lit-on dans le Compte de 1889, le chiffre des arrestations s’est élevé à 41.727, .supérieur de 4.021 à celui de 1888. Paris participe à l’augmentation pour 87 p. 100 et la banlieue pour 13 p. 100, ce qui semble bien indiquer que l’accroissement est dû à l’Exposition universelle. »

La conclusion, d'ailleurs un peu hésitante, du l'édacteur du rapport est-elle bien rigoureuse? On peut en douter quand

de 1900. Rapport général adminis-

(2) The officiai lUstory of lhe California Midwinter exposition, p. 67.

on voit que, si le chiffre de 1889 est bien supérieur à la moyenne quinquennale 1886-1890 (40.693), il y a eu encore en 1890 41.630 arrestations, 97 seulement de moins qu’eu 1889 ; on peut en douter aussi quand on constate qu’en 1886 le chiffre des arrestations avait été de 42.167, c’est-à-dire plus élevé encore qu’en 1889.

En 1900, il n’y eut que 26.477 arrestations dans le département de la Seine au lieu de 27.187 en 1899, chiffre bien inférieur à la moyenne quinquennale 1896-1900, 29.855.

Il y eut en revanche en 1901 une auf,men talion du nombre des arrestations — elles s’élevèrent à 30.399 — et le préfet de police attribua cet accroissement aux suites de l’Exposition de 1900. « Il n’y a pas à se le dissimuler, disait-il (1) au Conseil municipal, l’Exposition nous a malheureusement laissé une éimmie quantité d’individus venus des quatre coins de la France et de l’Europe. Maintenant ils n’ont plus aucun moyen d’existence avouable. Ce sont les résidus des foules formidables accourues aux grandioses fêtes de Paris. Parmi ces parias, les uns ne sont que de pauvres miséreux, de pitoyables vagabonds: mais il y a les autres! Et les autres le plus souvent sont des bandits, des cambrioleurs et des voleurs ou — ^ ce qui est pire encore — ^des souteneurs.

« Depuis que j’ai ordonné les rafles que vous cormaissez, on arrête en moyenne 420 rôdeurs par jour. Evidemment et il faut s’en féliciter, ce ne sont pas tous des criminels. Mais dans le nombre il s’en trouve : il s’en trouve de véritables, à telle enseigne que depuis huit jours les tribunaux ont pro-

(U Cité Georges Géraut-t. Les expositions universelles envisagées au point de vue de leurs résultats économique^, p. 15.

noncé deux cents condamnations sévères et qu’à l’heure présente, trois cents autres inculpés se trouvent sous mandat de dépôt.

« Cette année, dans les trois premiers mois seulement, la police parisienne a opéré pour tous les délits réunis plus de 10.000 arrestations. A l’heure actuelle, il est facile de prévoir le' total général de l’année : il ne sera pas inférieur à 30.000 individus. Plusieurs dans le nombre récidivistes avérés ont été relégués ».

Ces observations du Préfet de police ne sont pas en réalité aussi alarmantes qu’elles peuvent le paraître., Toutes les rafles, môme en dehors des périodes soumises à l’influence des expo^ sitions. amènent 'de nombreuses arrelstations de rôdeurs parmi lesquels se trouvent quantité de repris de justice, d’individus en état d’infraction soit à un arrêté d’expulsion, suit à un arrêté d’interdiction de séjour, ou recherchés pour quelque délit. Le chiffre présumé des arrestations n'a rien d’effrayant : car c’est le chiffre des arrestations de 1898. On voit à quoi se réduit l’influence de l’exposition que le Préfet de police semblait tenir pour si considérable.

Il importe de signaler un dernier fait. Le nombre des étrangers arrêtés, nombre qui ne figure que pour une part relativement minime dans la somme globale des personnes arrêtées dans le département de la Seine, ne grossit pas en temps d’exposition autant qu’on pourrait le supposer. L’augmentation est de 48 en 1855, 1.597 au lieu de 1.549; 380 en 1889, 2.748 au lieu dei 2.368; 35 en 1900, 2.160 au lieu de 2.125. Une seule année l’augmentation est considérable, c’est en 1867 où elle atteint 1.3217, 3.694 au lieu de 2.367. En revanche, en 1878 il y a diminution dans le nombre des étranigers arrê-

tés, comme dans lei chiffre d’ensemble, des arreslations; il y a 14 étrangers arrêtés de moins qu’en 1877, 2.372 au lieu de

On voit combien les données numériques sont peu décisives. Le docteur Lacassagne, dans le discours d’ouverture de son cours de médecine légale à la faculté de Lyon reproduit dans la Revue sctenüluiue du 28 mai 1881, indique que la courbe figurant la multiplicité des délits de coups et blessures est presque identique à la courbe figurant l’abondance de la production du vin. Il serait bien difficile d établir une relation enire les expositions universelles et les inflexions de la courbe qui dessine la criminalité.

Il est possible cependant de dégager certains résultats.

Considérons la criminalité spéciale.

Considéronis les délits de vagabondage et de mendicité. Les expositions amènent l’année où elles sé donnent une diminution de ces délits. En 1855 il y a le même nombre de prévenus de vagabondaige qu’en 1854 mais 112 prévenus de mendicité de moins. En 1878 il y a 159 prévenus de, vagabondage et 200 prévenus de mendicité de moins qu’en 1877. En 1900, il y a 456 prévenus de vagabondage et 536 prévenus de mendicité de moins qifen 1899. La circulaire indulgente du Garde des Sceaux peut expliquer en partie cette diminution, mais elle n’en paraît pas la cause unique, car la diminution porte aussi bien sur le vol que sur le vagabondage et la mendicité, ce qui semble indiquer un abaissement réel de la criminalité: le ministre, en effet, n’avait pas prescrit l’indulgence pour le vol. Les délits de vagabondage et de mendicité augmentent, il est vrai, en 1889, et^ dans une moindre mesure, en 1867. En 1889 il y a 1.066 prévenus de

vagabondage et 53G prévenus de mendicité de plus qu’en 1888. En 1867, il y a 897 prévenus de vagabondage et 376 prévenus de mendicité de plus qu’en 1866. Mais en 1889 cette augmentation semble l’effet des instructions rigoureuses de la Chancellerie et l’année 1867 est une année déséquilibrée au poiiU de vue économique : il n’y a rien d’étonirant à ce ({u’elle le soit aussi au point de vue de la criminalité.

Les e.xpositiions amènent dans l’année qui les suit une recrudescence des délits de vagabondage et de mendicité. En 1868 il y a 542 prévenus de vagabondage et 76 prévenus de mendicité de plus qu'en 1867. En 1879 il y a 315 prévenus de vagabondage et 295 prévenus de mendicité de plus qu’en 1878. En 1890 il y a 450 prévenus de mendicité de plus mais 289 prévenus de vagabondage de moins qu’en 1889, ce qui laisse,, si l’on fait masse des deu.x délits, 261 prévenus de plus qu’en 1889. En 1856, il y a 280 prévenus de vagabondage de plus, mais 32 prévenus de mendicité de moins qu’en 1855, ce qui laisse, si l’un fait masse des deux délits, 248 prévenus de plus qu’en 1855. L’Exposition de 1900 fait seule exception à la règle. En 1901 il y a 201 prévenus de vagabondage de plus, mais 337 prévenus de mendicité de moins qu’en 1900, ce qui donne, si l’on fait masse des deux délits, 126 prévenus de moins qu’en 1900. Cette anomalie doit être sans doute considérée comme l’effet des instructions bienveillantes de la Chancellerie.

L’augmentation qui se remarque l’année qui suit l’exposition existe par rapport non seulement à l’année de l’exposition, mais encore à l’année qui l’a précédée. En 1868 il y a 1.439 prévenus de vagabondage et 986 prévenus de mendicité de plus qu’en 1866. En 1890 il y a 777 prévenus de va-

gabondage et 986 prévenus de mendicité de Iplus qu’en 1889. En 1879 il y a 156 prévenus de vagabondage et 95 prévenus de mendicité de plus qu’en 1877. En 1856, il y a 32 prévenus de mendicité de moins, mais 280 prévenus de vagabondage de plus qu’en 1854, ce qui laisse, si l’on fait masse des deux délits, ume augmentation globale de 248. Seule l’Exposition de 1900 fait exception à la règle,. En 1901, il y a 245 M'évenus de vagabondage de moins et 871 prévenus de mendicité de moins qu’en 1899, conséquence manifeste de la circulaire du Garde des Sceaux.

En 1855, 1867, 1889, il y a augmentation du nombre des prévenus de voiS|, 349 de plus en 1855 qu’en 1854„ 641 de plus en 1867 qu’Ori 1866, 884 de plus en 1889 qu’en 1888. En 1878 et 1900, il y a diminution: 129 de moins, en 1878 qu’en 1877 ; 378 de moins en 1900 qu’en 1899. En 1855 et 1867 il y a encore augmentation l’année qui suit rexposition : il y a 381 prévenus de vol de plus en 1856 qu’en 1855, 461 de plus en 1868 qu’en 1867. En 1878, 1889 et 1900 il y a diminution: il y a 27 prévenus de vol de moins en 1879 qu’en 1878, 193 de moins en 1901 qu’en 1900, 781 de moins en 1890 qu’en 1889. L’augmentation existe par rapport non seulement à l’année de l’exposition, mais encore à l’année qui la précède. Ainsi il y a 730 prévenus de vol de plus en 1856 qu’en 1854; 1.102 de plus en 1868 qu’en 1866. Elle n’existe parfois que par rapport à cette dernière année. Ainsi il y a 103 prévenus de vol de plus en 1890 qu’en 1888. De même la diminution existe par rapport non seulement à l’année de l’exposition mais encore à l’année qui la précède. Ainsi il y a 156 prévenus de vol de moins en 1879 qu’en 1877, 571 de moins en 1901 qu’en 1899.

Ces résultals si bizarres qu’ils puissent paraître s’expliquent naturellement. Le contingent des mendiants et des vagabonds est fourni par les déclassés et les déracinés : or les expositions multiplient les occupatiions accessibles à ces irréguliers de la civilisation, sortes d’épaves humaines et bohèmes do la société: non seulement ils peuvent trouver une place dans les cadres des employés et des ouvriers: mais les expositions nécessitent dans de nombreux commerces des surnuméraires, elles favorisent leclosion de mille petits métiers, mille professions éphémères qui aident les miséreux a vivre. M. A. Morillon (I) estimait à trente mille le nombre des gagne-pelits a qui en 188Ü les minimes industries nées de l’Exposition fournissaient le' pain quotidien.

Puis l’exposition close, les employés et les ouvriers licenciés, les surnuméraires sont congédiés, les petites industries s évanouissent et les délits des sans-foyers retrouvent leur personnel, lis le retrouvent grossi de ceux que l’exposition a attirés de la province et de letranger et c’est ce qui explique que les délits de vagabondage et de mendicité se présentent plus nombreux l’année qui suit l’exposition que l’année qui l’a précédée.

Les variations dans les chiffres des vols ne s’expliquent pas moins. Gomme le constatait le rédacteur du Compte de 1867, le vol est le plus souvent un délit de misère comme la mendicité et le vagabondage. II devrait donc baisser comme eux les années d’exposition. Mais tes expositions attirent un grand nombre de pickpockets et l’afflüence de ces voleurs professionnels compense et au delà le vide causé dans les rangs des voleurs occasionnels par la diminution de la misère.

(1) Les résultats de VExposition. Correspondant du lo décembre 1889, p. 777.

C’est ce qui explique, et qu’il y ait une augmentation et que cette augmentation ne soit pas encor© plus forte les années d’exposition. Li’année suivante, la misère reprend ceux qu’elle avait lâchés, non seulement pendant l'exhibition, mais encore pendant la préparation de la grande entreprise, car cette préparation exige toujours une mobilisation des réserves du labeur, une convocation de l’arrière-ban des travailleurs, et c’est ce qui explique qu’il y ait une augmentalion du nombre des vols l’année qui suit l’exposition et par rapport à l’année de l’exposition et par rapport à l’année qui la précède.

Mais les mouvements de la criminalité spéciale ont une amplilude très restreinte: raccroissement que peut déterminer l’exposition est très faible et les recommandations de sévérité ou de mansuétude du ministère de la justice ont sur l’augmentation ou la diminution de la criminalité spéciale une action bien plus énergique que les expositions.

Considérons la criminalité générale. Les années 1855, 1878, 1900 correspondent à une baisse dans la criminalité générale. L’année 1889 est une année de criminalité stationnaire. Seule l’année 1867 correspond à une augmentation dans la criminalité générale ; mais l’année 1867 est, nous l’avons déjà vu, une année anormale. Les expositions auraient donc une influence plutôt favorable sur la criminalité générale. A dire vrai, nous pensons qu’elles sont sans influence sur les variations de la criminalité dans l’ensemble du pays, soit qu’il y ait un simple déplacement de la criminalité, des mouvements en sens inverse se produisant en province et à Paris, soit qu’il s’établisse une compensation entre l’accroissement du nombre des délits, de vol et la diminution du nombre des délits de vagabondage et de mendi-

cité, soit plus simplement que les variations entraînées dans la criminalité parisienne par les expositions soient noyées, à raison de la faible importance qu’elles présentent, dans le mouvement de la criminalité générale.

Mais, dit-on, les expositions sont funestes à la santé publique. Elles sont des véliicules de principes morbides et, dit ML Paul Leroy-Beaulieu (1), elles laissent après elles des foyers d’infection.

On comprendrait que les expositions pussent entraîner des perturbations dans la santé publique.

L’affluence des etrangers réfractaires parfois aux règles les plus paternelles de l’bygièue, l’importation de marchandises peut-être contaminées, ou même le simple dégagement des miasmes dans les travaux de terrassement préalables à l’édification des palais, enfin l’agglomération dans un étroit espace d’une foule cosmopolite, sont autant de causes de maladies.

Mais en fait les expositions ont-elles été nuisibles à la santé publique ?

Pour se rendre compte de l’influence des expositions sur, la santé publique, il convient d’étudier et les épidémies et le mouvement de la mortalité.

On sait ce que c’est qu’une épidémie. On se rappelle le tableau pour ainsi dire classique qu’en a tracé Littré (2).

« Ce sont de grands et singuliers phénomènes. On voit parfois, quand les cités sont calmes et joyeuses, le sol s’ébranled tout à coup et les édi lices s’écrouler sur la tête des habitants; de même il arrive qu’une influence mortelle sort sou-

(1) Les orands inconvénients des foires universelles et la nécessité d'y renoncer. Économiste français du 7 décembre 1895, p. 730.

(2J Des grandes épidémies. Médecine et médecins, 2‘ éd., p. 2.

dainement de inofnndeurs inconnues et couclie d’un souffle infatigable les populations luimaines, comme les épis dans leurs sillons ». Une épidémie est donc l’explosion soudaine d'une (( maladie qui atleint en même temps et dans le même lieu un grand nombre de personnes à la fois et qui dépend d’une cause commune et générale survenue accidentellement (1) ». « On appelle épidémiques, dit Hallopeau (2), les maladies qui se dévelop])eiit dans des pays où elles ne régnent ]»a5 habituellement ou rpii s'y propagent en y atteignaid un grand nomt)re de sujets. »

Des épidémies ont-elles coïncidé avec les grandes exhibitions pai'isieiines? On ne signale pas d'épidémies, soit au cours, soit à la suite des expositions de 1855, de 1867, de 1878.

Au cours de l’Exposition de 1900, il éclata trois épidémies de diarrhée infantile, de fièvre typhoïde et de variole. Le caractère spécial de la diarrhée infantile ne permet pas de soupçonner l’exposition d’en être la cause; les deux autres furent bénignes. M. Georg'es Berger (3) semble rattacher la variole au grand concours international; mais, à propos de la variole aussi bien que de la lièvre typhoïde, M. Georges Gérautt dit : « 11 n’est pas clairement démontré qu’elles aient pris naissance à l’Exposition » (4). La peste qui avait été signalée à Aden le 19 juillet ne se propagea pas vers l’Europe.

Reste l’Exposition de 1889. Au lendemain de l’Exposition de 1889, il éclata une épidémie grave d’une maladie singulière, rinflueiiza.

(1) Littké. Dictionnaire de médecine, 20e éd., V». Epidémie.

(2) Traité étérncntaire dÀ> pathologie générale, 3® éd., p 174.

(3) Tes Expositions universelles internationales, leur passé, leur rôle actuel, leur avenir, p. 124.

(4) George.s Gérault. Tes Expositions universelles envisagées au point de vue de Iturs résultats économiques, p. 16,

1 a accusé l’exposition d’avoir amené l’infliienza. « Il semble bien, dit M. Paul Leroy-Beaulieu (1), que cette épidémie d’influenza ait été apportée par l’Exposition ». « A l’Exposition universelle, écrivait M. de Lacombe (2), à l’Ex? position universelle a succédé l’indispositioni universelle. Tant il y a que les vieilles lois du monde ne changent pas ; que le libre échange colporte les fléaux de l’humanité plus vite encore que ses richesses. »

Cette accusation n’est pas fondée. L’influenza, signalée dès le mois de mai à Bokhara (3), éclata en Russie au mois d’octobre en même temps qu’une maladie des pays chauds, la dengue, apparaissait en Egypte.

M. de Brun, médecin sanitaire de France à Beyrouth, dans des mémoires qui firent l’objet d’un rapport de M. Proust, à la. séance de l'Académie de Médecine du 17 décembre 1889, attribuait l’origine de l’influenza à une épidémie de dengue qui avait sévi à Constantinople, à Salonique et à Attiènes, et dont la multiplicité des voies de communication avait favorisé la propagation.

Ouoi qu’il en soit de cette opinion, que vient détruire, suivant les uns fP ou au contraire confirmer, suivant les autres (5) l’apparition de la grippe dans les régions où se cantonnait la dengue, l’influenza gagna l’Allemagne au milieu de novembre ((>). Elle éclata à Paris vers le 22 novembre aux magasins du Louvre : elle atteignit d’abord les employés

fl) Les rjt'ands inconvénients des foires universelles n la nécessité d'n renoncer. Economiste français du 7 décembre 1895, p. 730,

(2) ChronlQue politique. Correspondant du 10 janvier 1890, p. 183.

(3) A. Netter. Grippe dans Traité de médecine et de thérapeutique de Broi'ardel, Gilbert et Girodb, t. I, p. 364.

(4) Id. id, id. t. I. p. 400.

(5) Jule.s Rouvier. Identité de la dengue et de la grippe ou inftueniu, p. 3.

(6) Henri de Parville. Revue des Sciences. L'Influenza. Correspondant du 10 janvier 1890, p. 173.

du Louvre, puis les employés des Postes, puis les blanchisseui's (1). Ainsi elle prit naissance dans des conditions qui cxcrueid absolument l’idée de la propagation par les exposants. ■ .

D’ailleurs l’inlluenza n’était pas nouvelle. Un médecin de Duldin le docteur Graves, dans deux leçons que M. Jaccoud (raduisil en 1871 avait signalé des épidémies de grippes — c’est le nom remoidanl, paraît-il. à 17î3 et dû à l'agililé du mal pour saisir sa victime (21, qu’il donnait à rinfluenza. appelée aussi « iietite peste » ou « petit courrier » en 1762, « général » en 1780 et enfin « follette » et <( eoquelte ;> (3) et les deux expressions sont considérées comme synonymes par les auleurs de traités (4) et de dictionnaires (5) modernes — épidémies qui se reproduisaient tous les dix ans environ. 11 en donna le relevé pour le xvnP et le xix" siècle. Dès 1850 MM. ?\laréchal et Didion (6) avaient noté une épidémie d’influenza ou de grippe venant d’Allemagne qui avait sévi à Metz en l'ill. La plus ancienne des épidémies caraclérisées de celle maladie remonterait à 1173 (7). Dn en signala une à Malte en 1510 (8). 11 en éclata une à Paris en 1789. « L’année du Centenaire, dit Henri de Parville (0), devait avoir aussi son éjiidémie. » Une autre éclata en 1837 : elle s’étendit au monde entier et n’épargna ipie l’Arnériipie. Fdle causa une forte mortalité à Paris et

(1) Henri de P.\rville. Ttevue des Sciences. L'Influenza. Correspondant du 10 janvier 1890, p. 177.

{‘2) G. OrpüNï-FERRiER. / a (/rippe. Journal des Débats du 20 janvier 1906.

(3) G. Düpont-Ferrier. La grippe. Journal des Débats du 30 janvier 1906.

(4) A. Netter. Grippe dans Traité de médecine et de thérapeutique de IJRou.vRDEL, Gilbert et Girode, t. I, p. 362.

(5) Littré. Dictionnaire de médecine. \° Grippe.

(6) Tableau des maladies qui ont régné à Metz et dans le pays messin, p. 69.

(7) A. Netter. Grippe dans Traité de médecine et de thérapeutique de

riROU.4RDEL, GILBERT et GIRODE, t. I, p. 363.

13) A. Kürdier. La qroqruphie médicale, p. 39.

(0) Revue lies Seitnees. L'infiucnza. Correspondant du 10 janvier 1890, p. 174.

fut l'objet (lu (ravail (ruii docteur Vigla, Observations sur l'épidémie de (jrippe de IS37.

Le docteur Léon Colin rappela aussi à l’Académie de médecine qu'en janvier 1858 la grippe atieigmt en une seule nuit à Paris, cinquante mille personnes. En 1782, oii elle fut baptisée à Vienne du nom de catharre éclair, blitz eatarrhe (1). elle aurait frappé à Saint-Pétersbourg quarante mille personnes en un jour (2).

grippes — c'est le nom (jii'il donnait rinlluenza et les deux Ainsi la maladie revient à des époques périodiques iiui ne concordent nullement avec l'époque des expositions.

Dans ces conditions, il est clair qu’il n’y eut en 1889 entre l’apparition de la maladie et la clôture de l'Exposition (prune simple co'incidence. Si la soudaineté d'ailleurs contestée de l’aftparition de la maladie et son ex'idosion prétendue massive ont pu la faire attrituier soit à des modillcations cliiiiiiiiues ou électricfues de l'air, soit à des vicissitudes atmosphériques (3), la science la plus récente conclut que (( la seule cause efficiente de la grippe, c’est la contagion émanant u un malade » (1). Les exhibitions sont assurément sans iiiftiiencc sur les phénomènes météorologiques et la contagion — la marche de l’épidémie le prouve — se sei'ait pi'oduite en dehors de toute exposition. L’exposition de 1880 est d(3nc bien innocente de l’innuenza.

Ainsi les expositions ne provoquent pas d’épidémies. Au surplus la surprise même (]ui a accueilli l’explosion subite

(1) h. BouDiER. T.n r/éograttlur mciUcnle, p 40.

(2) A. Netter. Grippe dans Traité de médecine et de thérapeutique de liROi AKDEL. Gilbert et. Giiwde. t. I. p. 360.

(3) Maréchal et Didion. Tableau des maladies qui ont régné à Met: et dans le pays messin, p. 325,

(4) A. Netter. Grippe dans Traité de médecine et de thérapeutique de Brouardel, Gilbert et Girode, t. I, p. 371.

d’une maladie épidémique au lendemain de l’Exposition de 1889 est là pour en porter témoignage ; on eût été moins étonné si une épidémie eût été raccompagnement coutumier des grandes exhibitions.

Les expositions entraînentrelles un accroissement de mor- ‘alité ? M. Paul Leroy Beaulieu l’a prétendu. En confrontant les statistiques, il constate que dans les quatre années qui ont suivi 1889, il y a eu en France 119.018 décès de plus que, dans les <iuatre années qui l’ont précédée il en conclut que l’Exposition de 1889 a été meurtrière et que les expositions universelles augmentent la mortalité.

Nous ne saurions admettre cette conclusion. Pour apprécier l’in fluence d’une exposition sur la mortalité, on ne peut, comme le fait M. Paul Leroy-Beaulieu (1), s’en rapporter aux chiffres globau.x relatifs à des groupes d’années antérieurs et postérieurs. On ne peut comparer que l’année de l’exposition et, les années voisines. En appliquant cette méthode à l’exposition même choisie par M. Paul Leroy-Beaulieu on constate qu’il n’y a eu en 1889 que 794.333 décès contre 837.867 en 1888 et 876.505 en 1890, c’est-à-dire que l’année de l’Exposition a été une année de mortalité moindre entre deux années de mortalité plus forte. Si l’année 1890 présente une augmentation notable de mortalité, elle est due à l'épidémie d’influenza, épidémie dont l’Exposition était, nous venons de le voir, nmocente, et qui explique le relèvement de la mortalité dans la période quadriennale visée par M. Paul Leroy- Beaulieu. On ne peut donc dire que l’exposition de 1889 ait été meurtrière.

(1) Lvs grands inconvénients des foires universelles et la nécessité d'y renoncer. Economiste français du 7 décembre 1895, p. 730.

Bien au contraire on signala l’époque de l’Exposition comme une période où l’état sanitaire avait été particulièrement favorable. « Paris, écrivait Henri de Parville (1), Paris a joui d’une situation exceptionnelle au point de vue hygiénique. Loin de constater une augmentation dans la mortalité, les chiffres présentent une diminution dans le nombre des décès due certainement au.x conditions climatériques dont on a joui en 1889 et due aussi au caractère de ces quatre mois de fêtes. Les philosophes ont ol')servé depuis longtemps en effet qu’on ne songeait pas à mourir (piand on avait le cœui content. G est ce qui s’est procluit. Les innombrables étiangers \enus a Paris pas plus (jue les Parisiens euxmêmes n'ont eu un instant pour songer à tomber malades. » Les autres expositi()ns n ont pas été plus léthifères que l’exposition de 1889. En 185.5, il y a 937,942 décès contre 992.779 en 1854 et 837.082 en 18.56, En 1867 il y a. 866,887 décès contre 884,873 en 1866 et 922,038 en t868. Le relèvement de la mortalité en 1868 était dû à une épidémie de variole qu'on no semble pas avoir impuléc à l'exposilion, bien (pie l'encombrement favorise la propagation de cette maladie 2). En 1878 il } eut 8.39.176 décès contre 801.756 en 1877 et 839.882 en 1879.

Seule l’Exposition de 1900 fait exception à la règle. En 1900 il y eut 8.53.285 décès contre 816.233 en 1899 et 784.8! : en 1901. L auteur de \n Sfolistiijue annuelle du monveinenl de la population pour l’année 1901, constate que le chiffre de 1901, si Ion fait abstraction des années 1896 et 1897 également exceptionnelles est la pins faible qui ait été enregistrée depuis vingt-cinq ans. « 11 est difficile, ajoute-t-il, d’attribuer

(2) B Causenes scierUinques. t. XXIX.

Broüaruel, Gilbert ét otROD^'^f 1, et de thérapeutique de

une cause permanente ou spéciale à cette heureuse réduction du chiffre des décès, c’est sans doute l’effet d’une compensation qui s’ié'tablit après trois années de mortalité surélevée. »

L’année de l’exposition est donc en général une année de moindre mortalité par rapport à l’une des années voisines et parfois à toutes les deux. Ainsi le cliiffre d'es décès est en 1855 en diminution sur l’année précédente, en 1878 en diminution sur l’année suivante, en 1867 en diminution et sur l’année précédente et sur l’année suivante. Ce n’est qu’en lOOO qn’ii est en augmentation, et en augmentalion à la fois et sur l’année précédente et sur rannée suivante. Mais nous avons vu qu'il n’y avait là (pi’un effet des oscillations naturelles de la statistique.

Ainsi bien loin que les expositions entraînent un accroissement dans le chiffre des décès, elles sont presque toujours marquées par un abaissement de la mortalité.

D’autres observations viennent encore corroborer ce résultat.

Ainsi on peut constater que la moyenne des décès est plus faible dans le département de la Seine une année d’exposition que l’année suivante ou l’année précédente et que si elle est supérieure à la moyenne des décès dans les campagnes, elle est inférieure à la moyenne des décès dans les villes. Ainsi la mortalité qui était en 1857 de 3.86 pour 100 pour le département de la Seine, 3.61 pour les villes et 2.43 pour les campagnes est respectiivemenî, en 1855 de 3.45, 3.37, 2.33 et en 1856 de 2.21, 2.62, 2.22. A la suite de l’Exposition de 1855 la mortalité du département de la Seine jusque-là supérieure devient, on le voit, inférieure à la mortalité des

villes. Ainsi la mortalité qui était en 1866 de 2.73 pour le département de la Seine, 2.75 pour les villes et 2.14 pour les campagnes est respectivement en 1867 de 2.47, 2.6't, 2.12 et en 1868 de 2,&4, 2.82, 2.24. Ainsi la mortalité qui était en 1877 de 2,39 pour le département de la Seine. 2,49 pour les villes, 2.02 pour les campagnes est respectivement en 1878 de 2.40, 2.56, 2.12 et en 1879 de 2.50, 2.5i, 2.11. Ainsi la mortalité qui était en 1888 de 2.30 pour le département de la Seine, 2.51 pour les villes, 2.03 pour les campagnes, est respectivement en 1889 de 2.37, 2.31, 1.91 et en 1890 de 2.39, 2.62, 2.12 (1). Ainsi la mortalité qui était en 1899 de 2.06 pour le département de la Seine, 2.24 pour les villes, 2.03 pour les campagnes, est respectivement en 1900 de 2.11, 2.31, 2.14 et en 1901 de 1.99, 2.14, 1.95 (2). De la sorte si depuis 1878, chaque exposition correspond à une légère recrudescence de la mortalité pour le département de la Seine toujours, sauf en 1889, la mortalité du département de la Seine est inférieure à la mortalité des villes et elle est même en 1900 inférieure à la mortalité des campagnes. Enfin on peut constater que non seulement la mortalité du département de la Seine a subi depuis un demi-siècle un abaissement continu, mais encore qu’elle a très sensiblement diminué d’exposition en exposition passant de 3.45 en 1855, à 2.47 en 1867, 2.40 en 1878, 2.37 en 1889 et 2.11 en 1900.

Ainsi les expositions n’e'ntraînent pas plus d’augmentation de décès qu’elles ne provoquent d’épidémie. Elles ne sont donc pas plus favorables à la mortalité qu’à la criminalité

(1) Stalislique annuelle du mouvement de la population années 1889 et 1890

(2) Statistique annuelle du mouvement ûe la population, année IBOÎ, p. 98.

ou à la misère. Elles demeurent utiles au point, de vue social par le rayon de joie qu'elles l'ont luire sur les déshérités. Mais avantageuses à l’intérieur, le sont-elles à rextérieur?

Les expositions universelles sont-elles utiles au point de vue international? Oui. Car elles facilitent le rapi)rochement économicpie et moral des peuples.

Les expositions abaissent bien des barrières économiques, elles font tomber bien des entraves douanières, elles facilitent les échanges et la circulation. Un économistei, a bien mis en lumière combien les expositions rendent intolérables le.-? restrictious du système prohibitionniste et du système pro" tecteur. « Une exposition, disait le 28 juin 1886 M. Frédéric Passy, dans la discussion de la loi sur les céréales à la Chambre des députés, huit jours avant radoption par le Sénat du projet de loi relatif à l'Exposition de 1889, une exposition c’est en quelque sorte un raccourci de la table du genre humain. Eh fden, i)ar les mesures que vous avez adoptées, par celles qu’un certain nombre d’entre vous voudraient nous faire adopter, par ce système constamment croissant de res- ‘ trictions, de taxes, de droits, d’entraves à la circulation... par ce système tiue faites-vous? Mbis cette exhibition, ce grand magasin du genre humain, que vous ouvrez sous les yeux du genre liumain, en môme teinps que vous l’ouvreiz sous ses yeux, t}ue vous le conviez à venii" voir ce qu’il pourrait s’y procurer, vous le mettez en quelque sorte en interdit, et il semble que vous disiez à ces hommes dont un si grand nombre ii’ont pas le nécessaire, dont un si grand nombre ne peuvent pas suffisamment couvrir leur nudité et apaiser leur faim: Vois donc^ peuple, vois ce que le monde tient à ta disposition, vois comment tu pourrais en échange de ton ira-

vail être nourri, vêtu, logé, transporté! vois, la nature est abondante et libérale et le travail humain et la science sont puissants pour accroître et pour exploiter cette libéralité de la nature. Mais tu serais trop heureux si on laissait les choses aller leur train et nos lois y ont mis bon ordre. Tu as bien vu, bien regardé, — la vue ne coûte rien — tu as bien vu, bien regardé; tu ne toucheras à rien de tout cela. Et après qu’on t’aura bien dit que tu pourras avoir des vêtements à tel prix, du fer à tel prix, du blé, du pain, de la viande à tel prix, on te dira: c’est fini; la farce est jouép; ^exhibition est fermée, baissons la toile et à Tamende si tu as le malheur de lever les mains vers ce pain, vers cette viande, ou vers ces habits, qui étaient prêts à venir s’offrir pour subvenir à tes besoins. » Il est certain que, comme le déclarait en 1878 M. Frédéric Passy (1), (( si les expositions universelles ne sont pas une éclatante affirmation du libre échange, elles ne sont (pfun contre-sens et une amère plaisanterie »; aussi un journal ne craignit-il pas d’appeler la cérémonie d’ouverture de l'Exposition de 1878 (( la fête de la liberté commerciale ».

En fait les expositions universelles ont contribué à abaisser les murailles fiscales élevées entre les nations. « L'Exposition universelle, écrivait un économiste (é), à propos de l’Exposition de Londres en 1851, l’Exposition universelle démontrait d’une manière éclatante les avantages d’un rapprochement commercial entre les peuples et la nécessité d'abaisser les barrières qui les séparent. » Le premier tarif libéral appliqué dans les relations de la France et des autres peuples fut le tarif de faveur institué pour les produits tles-

(1) Société (l'économie politique, 6 mai 1878. Economiste français du il mai 1878, p. 568.

(2) Blanqui. Lettres sur l'Exposition universelle d« Londres, p. 2.

tinés à figurer à l’Exposition universelle de 1855. « Nous avons établi, disait le prince Napoléon, dans le discours d’ouverture, nous avons étalili un tarif douanier exceptionnel d’où le mot prohibition a été effacé. Tous les produits sont entrés en France sous un droit ad valorem de 20 %. » Ce droit môme ne devait iTdre acquitté qu’autant que les olpjets étaient livrés à la consommation intérieure. Car l’exposilion était, ainsi qu'ette l’a toujours été depuis, considérée comme un entrepôt réel des douanes (1), et par conséquent tes objets réexportés étaient (Quittes de toute redevance.

Cette expérience' de librei échange donna des résultats rassurants. (( On ne se jeta point, écrit M. Léon Michel (,2), à propos de l’Exposition de 1855, on ne se jeta point sur les produits étrangors. Un dixième seulement put trouver acquéreur. Le reste fut remporté à l’étranger. Aussi le gouvernement n’iiésita-tril pas à présenteir au Corps Législatif un projet de loi qui levait les barrières de la prohibition. Un grand nombie de manufacturiers protestèrent; le gouvernement céda, mais on donna cinq années à l’industrie française poui' se mettre en mesure d’accepter la liberté ». Cinq ans plus tard en effet, le 23 janvier 1860 était publié le traité proclamant la liberté de commerce avec l’Angleterre, compensation peut-être de l’annexion de la Savoie à la France et des duchés de Parme, Plaisance et Modène au Piémont (3), traité qui transformait les conditions économiques des relations internationales.

Les Expositions universelles rapprochent moralement les

(1) Georges Gêrault. Les Expositions universelles envisagées au point de vue de leurs résultats économiques, p. 57.

(2) Les Expositions industrielles. Moniteur du 31 mars 1867.

(3) Edouard Hervé. Les derniers beaux jours de l’alliance anglo-française. Itevue des Deux-Mondes du 1“ décembre 1879, p. 644.

nations. « Qu’est-ce en effet qu’une exposition internationale? s’écriait Victor Hugo (1). C’est la signature de tous les peuples mise au bas d’un acte de fraternité. C’est le pacte des indus^ tries s’associant aux arts, des sciences encourageant les découvertes, des produits s'échangeant avec les idées, du progrès multipliant le bien-être, de l’idéal s'accouplant au réel. C’est la conimunioii des nations dans riiarnionie qui sort du travail. Lutte si l'on veut, mais lutte féconde, éblouissante mêlée des travailleurs qui laisse derrière elle, non la mort, mais la vie, non des cadavres, mais des chefs-d’œuvre, lutte superbe on il n’y a que des vainqueurs. »

« Une exposition universelle, disait Michel Chevalier le jour de l’ouverture de l'Exposition de 1853, tire son principal mérite et son principal attrait de ce qu’elle est une satisfaction donnée à un beau sentiment dont la civilisation se pénètre de plus en plus, celui d’une solidarité intime entre tous les meinbres de la ci\ ilisation et particulièrement entre les nations chrétiennes. Il y a bien des siècles déjà, les Souverains pontifes avaient conçu le dessein grandiose et parfaitement conforme à l’esprit de la religion de former de tous les peuples reconnaissant la loi du Clirist, un faisceau majestueux. Pourquoi ce sublime dessein nei put-il s’exécuter alors? Comment les passions humaines s’y immisçant les rendirent-elles impraticable ? A quel propos et par quelle raison la fierté des souverains s’en indignart-elle? Et sous quel mobile les papes adhérèrent-ils à la résistance des princes? C’est ce qu’il serait liors de mon sujet d’examiner. Mais la tendance des peuples chrétiens vers l’unité, pour avoir été

(1) Les ouvriers lyonnais. Salle du Cliàteau-d’Eau 25 mars 1877. Depuis l'exil, t. VII, p. 30.

barrée, n’a pas été anéantie. Le fleuve pour n’avoir pas suivi le lit que la cour de Rome lui avait tracé, n’en a pas moins eu son cours. L’imagination des peuples n’a jamais cessé de caresser cette pensée dont le christianisme avait déposé le germe dans tous les cœurs, que l’iiumiaaiité, la chrétienté surtout formait une seule famille (1). »

On peut appliquer à toutes les expositions ce que le même économiste disait, sept ans plus tard, de l’Exposition de 1862 à Londres : a L’Exposition n’a pas été seulement une fête industrielle: de même que ses devancières de 1851 et de 1855, elle a été pour le genre liumain ce qu’étaient les jeux olympiques pour les Orées, une réunion de famille où l’on abjurait, pour un moment au moins, des haines étroites et des rivalités aveugles et où les esprits se retrempaient dans de communes sympathies (2| ».

« Des concours, écrivait Alphonse hscpiiros (3 à propos de la même Exposition, des concours du genre de celui qui vient de s’ouvrir à Londres tendent, en dépit des pi'éjugés nationaux à établir la fraternité des races sur l’échange mutuel des services. »

Ernest Renan, recevant Ferdinand de Lesseps à l’Académie Française, le 23 avril 1885, disait ; « Une planète n’est mûre pour le progrès que quand toutes ses parties habitables sont arrivées à d’intimes rapports qui les constituent en organisme vivant si bien (lu’aucune partie ne peut jouir, souffrir, agir, sans que les autres ne sentent et ne réagissent. Nous assis-

(1) Michel Chevalier. Exposition universelle. Journal des Débats du 15 mai 1855.

(2) Michel Chevalier. L'industrie moderne, ses progrès ai' les conditions de sa puissance à propos de l'Exposition de 1862. Revue des Deux-Mondes du 1" novembre 1862, p. 75.

(3) l.'.i>iijlelcrrc et la vie anglaise. XVI. L Exposition universeHe de 1862. Re vue des Deux-Mondes du juillet 1862, p, 9U.

tons à celte heure solennelle pour la terre. Autrefois la Chine, le Japon, l’Inde, l’Amérique pouvaient traverser les révolutions les plus graves sans que l’Europe en fût même informée. L’Atlantique pendant des siècles divisa la terre habitable en deux parties aussi étrangères l’une à rautre que le sont deux globes différents. Aujourd’lmi les Bourses de Paris et de Londres sont émues de ce qui se passe à Pékin, au Congo, au Soudan, en Californie ; il n’y a presque plus de parties mortes dans le corps de l’iiumanité. Le télégraphe électrique et la téléplionie ont supprimé la distance en ce qui concerne la communication des espaces ; le^ chemins de fer et la navigation à vapeur ont décuplé les facilités pour le transport des corps ». Il ajoutait; « N’êtesvous pas frappé qu’il n’y ait encore aucun sensorium commun des grands intérêts du monde ? C’est à croire vraiment qu’il y a un ange gardien pour riiumanité (lui l’empêche de tomber dans les fossés. S’il n’y avait que les diplomates j’aimerais mieux voir notre pauvre espèce confiée à la prudence d’une bande d’écoliers ayant pris la clef des champs ». Une exposition universelle est une ébauche éphémère de sensorium de quelques-uns des grands intérêts de l’espèce humaine, sensorium nécessaire à une épO((ue où (( chaque acte local a un retentissement prolongé dans le monde (1) ».

Les expositions n’ont pas été étrangères à la conclusion des différentes conventions, conventions postales, conventions télégraphiques, convention monétaire, conventions judiciaires qui ont établi entre les peuples européens des unions internationales. Ce sont les congrès tenus à Par is pendant l’Ex-

(1) E. Cheysson. De l'internationalisme dans les questions sociales. Réforme

sociale du octobre 1891, p. 470.

position de 1878, le congrès de la propriété artistique présidé par Meissonier, le congrès de la propriété littéraire présidé par Victor Hngo,^ui, l’im en adoptant un vœu en faveur d’une union internationale et d’une législation uniforme en matière de propriété artistique, l’autre en fondant l’association littéraire internationale, préparèrent la conclusion, le 9 septembre 1880, de l’Union internationale pour la protection des œuvres littéraires et artistiques (1). Les expositions ont fait aussi éclore d’autres idées destinées à se réaliser quelque jour. Tel est ce projet de collège international proposé à l’Exposition de 1855 à Paris (2), repris à l’Exposition de 1862 à Londres et qui semble avoir inspiré quelques tentatives récentes.

On a objecté que les expositions font naître une confiance trompeuse, induisent en d’amollissantes rêveries, et que l’internationalisme économique qu’elles déterminent a, suivant le mot de M. Marcel Dubois, pour conséquence et pour ornement rinternationalisme sentimental, noyant la notion de patrie dans un vague cosmopolitisme. « Je crois, écrivait de Maliy (3), je crois que les expositions internationales favorisent chez nous, en raison de notre caractère trop confiant, les progrès du cosmopolitisme dont nous sommes déjà trop imprégnés. »

Sans doute les Expositions universelles peuvent porter la nation qui les donne à concevoir les plus décevantes illusions sur les dispositions favorables des peuples étrangers, et à leur témoigner une sympathie qui demeurera sans retour.

(1) liecueil des conventions et traités concernant la propriété littéraire et ariisli'iue publié par le bureau de l’Union internationaJe pour la protection des O uvres littéraires et artistiques, p. 23.

(2) Eugène Rendu. Le comte Frédéric Sclopis. p. 32.

(3) Eclair du 2 septembre 1895, cité, Pas d'Exposition en 1900, p. 30.

Napoléon III disait dans le discours du trône du 18 novembre 1867 : « L’Exposition universelle où se sont donné rendez-vous presque tous les souverains de l’Europe et où se sont rencontrés les représentants des classes laborieuses de tous les pays a resserré les liens de fraternité entre les nations. Elle a disparu, mais son empreinte marquera profondément sur notre époque; car si, après s’être élevé majestueusement, l’Exposition n’a lirillé que d’un éclat momentané, elle a détruit, pour toujours uii passé de préjugés et d’erreurs. Entraves du travail et de l’intelligeuce, barrières entre les différents peuples comme entre les différentes classes, haines internationales : voilà ce qu’elle a rejeté derrière elle. » Or, à l’époque où l'empereur prononçait ces paroles, M. de Bismarck venait d’être uommé^ le 18 juillet 1867, chancelier de la confédération de l’Allemagne du Nord, avec les attributions les plus étendues. « Taudis qu’à Paris, dit M. G. Rothan (1), tandis qu’à Paris on célébrait la concorde et l'indépendance des peuples, à Berlin on ne s’inspirait que de l’esprit de conquête et d’asservissement. »

Sans doute encore les Expositions universelles fournissent a de nobles esprits un prétexte à s’abandonner à de chimériques et énervantes rêveries. « Qu’est-ce en effet qu’une Exposition, s’écrie M. Frédéric Passy (2), qn’est-ce que ce prodigieux inventaire du genre humain rendu possible par le progrès même T’cnt il est la manifestation magnifique ?

« C’est pour (luelques mois la répudiation par une trêve générale de çetle politique de restriction, de privation, de

(1) Les relations de la France et de la Prusse de t867 à 1870. Revue des Deux- Mondes du 15 janvier 1886, p. 369,

(2) L’héri in^e du dix-neuviènie siècle. Journal des Economistes du 15 juillet 1900, p. 11.

jalousie, de lutte meurtrière et de haine qui a jusqu’ici tourné contre l'humanité la meilleure partie de ses forces. C’est, pendant ces quelques mois, grâce à cette trêve, la société humaine unie dans l'émulation bienfaisante du travail et de la paix, comme une seule l'amille dont les membres travaillent les uns pour tes autres, partagent les uns avec les autres les produits de la libéralité de la nature et de la puissance de l’effort humain. C’est le grand banquet auquel tous à l’envi apportent leur écot, heureux, comme le disait un jour d’une façon charmante rillustre Richard Cobden, de se passer de mains en mains les plais à la ronde et do se savoir gré mutuelleineid des seivices qu’ils se rendent...

(( Le jour est venu pour les nations de renoncer à leurs prél entions exclusives, et de faire, au nom de leur intérêt coimne de leur devoir, le 'i Août de l’Humanité.

K Au XX® siècle, disait Michelet, la France déclarera la « paix au monde. »

Sans doute enfin les Expositions incitent bien des esprits à fondre la notion de patrie dans un culte vague de l’humanité. Le contre-amiral Réveillère, dans les Béilexions diverses qu’il publia en 1891, sous le pseudonyme de Branda, se félicitait » de rinteriiationalisme de l’homme créé par l’Exposition de 1889 en face du particularisme des gouvernements ». En 1900, Mt .lulien Renda, parlant dans la Revue blanche de l’Expoisition universelle, y voyait l’avènement d’un régime solidaire, (( l’évanouissement des 'tendances agressive et défensive ». M. Georges Goyau qui cite ces passages dans son patrioti(]uc avertissement aux Français (t), dénonce ces llatteurs nui invitaient la France à l’abnégation.

(1) L’idée de patrie et l humaniiarisme, p. 38(5.

à l’abdicalion, au suicide de sa personnalité nationale. « Ils appelaient à leur secours, dit-il, ils appelaient à leur secours pour la mieux convaincre le témoignage de ses Expositions universelles; c’est d’elle qu’il dépendait et d’elle seule que Paris devînt ïeinporiuin intellectuel de la planète » (1).

Ce sont là assurément de dangereuses tendances. Non, le monde n’est pas destiné à devenir une vaste province où les populations un.iquement adonnées à la culture et à la fabrique se livreraient à une concurrence exclusivement agricole et industrielle. II y a près d’un deibi-siècle un illustre économiste à propos de la première exposition parisienne le proclamait hautement. « Ne nous flattons pas, disait-it, ne noms flattons i)as de l’idée (lu’un jour puisse venir où les tournois industriels seront les seules luîtes entre les nations civilisées. C’est aussi impossible que de réduire les débats de la politique intérieure à des concours de charrues ou à des concours de Poissy ou à nos expositions anciennes. Reste pourtant que les expositions universelles sont d’une utilité immense et qu’elles se rattachent à des sentiments de l’espèce la plus noble ^2).))

Mais quelles que soient les chimères dont puissent se bercer (jiielques « intellectuels » à l’occasion des grandes foires internationales, les expositions universelles ne propagent pas le cosmopolitisme.

(( Les sages, dit M. Charles Gide (3), doivent regarder les expositions, si coûteuses <iu’elles soient, avec riuelque indulgence. Car dans ces temps de nationalisme féroce et d’arme-

(1) Georges Goyau. i, 'idée de patrie et V humanitarisme, p, il.

(2) Michel Chevalier. Exposition universelle. Journal des Débats du 15 mai 1855.

(3) Chronique économique, Revue d'économie politique, t. XV, 1901, p. 677-

meiits imbéciles, elles apparaissent comme une faible, mais précieuse manifestalion de politesse internationale. Les jours d’expositions sont pour une nation comme les jours de réceptions pour une l»ellc dame : on y échange des propos aimables, même quand on se hait, et c’est bien quelque chose ».

Les expositions facilitent le rapprochement des peuples par les occasions de voyage qu’elles font naître. Ainsi des Hindous ne craignirent pas, après une discussion publique au sujet des restrictions que leur iuq:)Osaient les oldigalions de leurs castes, de fréter un navire entier pour se rendre à l’Exposition de Chicago. Les chefs de la communauté hindoue avaient, comme la presse, donné leur entière approbation au projet. « Tl y a trente-cinq ans, écrit un publiciste 1), on aurait considéré pareille expédition comme un acte impie et une impossibilité. »

Les expositions dissipent bien des préjugés, elles apaisent bien des haines, elles calment bien des passions aveugles; mais elles ne déti'uiseiit- ]ias l’amoui- du ]xiys, l'affection passionnée pour le sol natal. Elles ]»euvent faire évanouir un faux chauvinisme; elles ne foid- pas disparaître te vrai patriotisme qu'elles éclairent, qu'elles épurent, qu'elles élèvent.

(( Je ne veux pas, rlisait le Père Didon (2), je ne veux pas d’un ]»atriotisme éti'oit, pélri d’égo'isme, de j'aucune et de haine; je ne veux que d’un ])ati'iotisme contenu par la justice et dévoré I)ar les seules aiututions que la justice approuve et se consumant non iras à ha'i'r ses adversaires, mais à défendre et à gloriher sa patrie. Tj’uu est un vice et un Itéau, l’autre une vertu. »

(1) Lettre d' Angleterre. Economiste français du 25 février 1893, p 235

(2) Les Allemands, p. 5.

Quarante ans plus tôt, le poète des Méditations faisait déjà dans un admirable discours la même distinction. « Il y a, disait Lamartine, il y a deu.x patriotismes : il y en a un qui se compose de toutes les haines, de tous les préjugés, de loules les grossières antipalhies (lue les peuples, abrutis, pai des gouvernemionts intéressés à les désunir, nourrissent les uns contre leis autres. Je déteste bien, je méprise bien, je hais bien les nations voisines ou rivales de la mienne; donc je suis bien patriote ! \'oilà, messieurs, Taxiome brutal de cei tains hommes d’aujourd’hui. Vous voyez que ce patriotisme coûte peu; il suffit d’ignorer, d’injurier et de haïr.

« Il en est un autre qui sc compose au contraire de toutes les vérités, de toutes les facultés, de toutes les idées que les peuples ont en commun, et qui, en chérissant avant tout sa propre patrie, laisse déborder sa sympathie au delà des races, des langues, des frontières, et qui considère les nationalités diverses comme les unités partielles de cette grande unité générale, dont les peuples divers ne sont que les rayons, mais dont la civilisation est le centre. C’est le jiatriolisme des religions, c’est celui des philosophes, c’est celui des plus grands hommes d'Etat, ce fut celui des hommes de 89, de vos pères, celui qui par la contagion des idées a conquis plus d’influence à notre pays que les armées mêmes de votre époque impériale et qui l’a mieux conservée. Oui, vos pères de 89 montrèrent en 92 comment ceux qui osaient aimer les hommes savaient mourir pour leur iiatrie ! (I). »

L/jin d’affaiblir l’amour du pays, les expositions ne font, comme le constatait l’auteur des Tenaittes, dans son dis-

(1) Banquet pour l’aholition de l'esclavage, Paris, 16 naars 1842. Politique dt Lamartine, t. Il, p. 25.

cours de réception à l’Académie française-, qu’exalter le sentiment de la fierté nationale, que déterminer, comme il l’a dit., chez le citoyen «. une recrudescence d’orgueil et de foi en la vitalité de la patrie. »

Quand d’ailleurs les Expositions auraient-elles amené nne dépression dans le sentiment national? Ce n’est pas en 1855, alors que nos soldats combattaien.t et mouraient pour la France et- que l’assaut de la tour MIalakoff (8 septembre 1855) coïncidait précisément avec l’apogée de l’Exposition. Ce n’est pas en 1878 où l’Exposition fut une fête de relèvement national. Ce n’est pas en 1889 où le succès de l’Exposition fut une gageure ga,gné,e par la France contre l’Europe officielle et comme une victoire remportée par la troisième République à l’exemple de la première sur une autre coalition européenne. Restent 1867 et 1900.

En 1867 l’internationalisme ne fut pas l’apanage de l’Exposilioii et les sourds grondements qui en formèrent comme raccompagnement continu étaient plutôt de nature à contracter la fibre patriotique, si elle s’était relâchée. A celte époque, d’ailleurs, que l’on prenait pour « finauguration de la grande ère pacifique (1) », les sentiments cosmopolites étaient dans l'air. Victor Hugo écrivait alors, dans la préface de la nouvelle édition de Paris-Guide: « Allemands, ail men, vous êtes tous tes hommes. Nous vous aimons. Nous sommes vos concitoyens dans la cité Philosophie, vous êtes nos compatriotes dans la patrie Liberté... Nous sommes, nous, européens de Paris, de la même famille que vous européens de Rerlin et de Vienne (2) »

(1) Emile DE Girardin. Exposition universelle de 1878 à Paris, 4 mars 1876. Pn ouest ion d'aroent. questions de Vannée 1876, p. 95. li) Victor Hugo. Paris, V. Paris, t. I, p. 95.

Ces sentiments n’étaient pas particuliers aux proscrits. L'opposition faisait retentir la tribune du Corps législatif de paroles comme celles-ci (1) : « Les armées permanentes sont jugées et condamnées... Le militarisme est la plaie de l’époune... Donnons l’exemple du désarmement, toutes les na lions voisines nous imiteront. Que la France désarme, et les .Mlemands sauront bien contraindre leurs gouvernements à l’imiter. »

« Les esprits libéraux en France, dit .M. G, Rntban (2), en rupture avec nos vieilles et sages traditions soutenaient dans les Chambres et dans la presse que noire mission était de seconder les aspirations des nations vers l’indépendance et l’unité, et non de les contrarier, Its prétendaient, imlnis de souvenirs classiques, que la France devait être, pour TFiirope, ce que le Forum ou l'Agora était pour la cité antique, »

Le gouvernement Ini-mème partageait ces sympathies pour les nationalités du dehors; elles conslitua'ent nnnne pour ainsi dire l’atmosphère politi(]ue du régime impérial, M, G, Rothan a constaté l inconcevalde eoidiance que l'on témoignait aux diplomates étrangers et « la situation vra’ment privilégiée, pour ne pas dire anormale » (3) dont ils jouissaient. Il en fut ainsi jusqu’au dernier jour et M. Ftienne Lamy (4) a pu dire ((u'aux Tuileries « [)arfois les étrangers semblaient plus de la maison que les Français ».

M. Georges Goyau a, dans son livre récent, accumulé les témoignages établissant c^u'en face du pangeiinanisme, du panslavisme, de l’impérialisme anglo-saxon — la chose,

(1) Cité Lt-Colonel Hennebert. L'Europe sous les armes, p. 4.

(2) Les relations de la France et de la Prusse de 1861 à 1810 Bevue des

(3) G. Rothau. La politiiiue irançaise en 1866, n»e éd., p. 277.

Deux Mondes du novembre 1886, p. 73.

(4) La fin du second Empire. Le dernier jour. Bevue des Deux-Mondes du 1er février 1895, p. 791.

sinon le nom existait déjà — et de l’irrédentisme italien, la France se berçait d’hnmanilarisme (1). N’élait-ce pas l’époque où l’on prêchait à la France l’abdication de toute pensée d’extension, de tonte velléité de prépondérance et où Edouard Ilei'vé et J. -J. Weiss répondaient dans le Journal de Paris aux fauteurs de désiiitéi-essement, comme le rappelait, le l" février 1900, M. Paul Deschanef dans son discours de réception à l’Académie française: <( Fort bien, mais à la condiüon (que les jieuples cpti nous environnent soient animés soudain de sentiments aussi puciliques et aussi généreux. » N’était-ce pas l’éporpie où M. Emile Ollivier s’attirait au Forps législatif, dans la séance du 9 décembre 18G7, la foudroyante interruplion de M. Thiers : « Nous sommes ici tantôt Italiens, lantùt Allemands, nous ne sommes jamais I-''’rançais ».

Non, ce n’est pas l’Exposition de 1867 qui créa les couraids d’idées cosmopolites, ils existaient avant elle, ils existaient avant même l’Exposition de 18.55. Car dans un article coidemporain de la première exhibition parisienne, article ofi il dénonçait le principe du free Irnde comme minant l’idée de pairie et que cite M. Georges Goyau (2), M. Emile Montégut fd) nolait déjà qii’K une sorte de cosmopolitisme vague, né de cette préoccupation exclusive des intérêts matériels, absorl)ait peu à peu toutes les âmes ». Les illusions de l’internationalisme ne furent donc pas le fruit de la grande foire de 1867. Oui sait., au contraire, si l’exjiosition de l’usine Krupi) et ce canon long de 5 mètres du prix de 513.750 francs

(1) Georges Goyau. L'idée de pntrie et r humanitarisme, p. xxxiv.

(2) L’Idée de patrie et l’inimanitari.sme, p. il.

Uevue des Denr-Mondes du ur mar.s 185.5, p. 1012.

(3) Perspectives sur le temps présent. De la toute puissance de l'Industrie.

et dont chaque coup valait 4.000 francs (1) ne ramenèrent pas certains esprits à une conception moins éloignée des réalités sublunaires?

En 1900, il y eut sans doute des manifestations internationalistes au Congrès socialiste et au Congrès de la paix. Mais le mouvement de retour aux chimères du cosmopolitisme remontait bien plus haut que l’exhibition centennale. C’est vers 1895, comme le constate M. Georges Goyau (2). (jue s’en place l’origine, et si l’on en observa des traces à l’Exposition, ce n'est pas assurément l’Exposition qui donna naissance à ces aspirations délétères ou même en marqua le développement le plus inquiétant. C’est dans les années qui la précédèrent, dans le gigantesque chaos de l’affaire Dreyfus qu’on en rencontrerait les symptômes les plus alarmants; et le discours du Président de la Ilépidjlique au banquet des maires le 22 septembre fut au contraire une protestation signilicative contre toute diminution de l’idée de ])atrie.

Au reste,, les Expositions universelles ne seraient qu’un facteur bien faible dans la propagation du cosmopolitisme. Cotte fièvre d’ « internationalisme » tient à une infinité de causes, causes matérielles, causes morales. D'un côté, la multiplication des railways, des steamers, des télégraphes, rétablissement de lignes et de réseaux sur toute la surface du globe, finissent par faire de ces voies de communication matérielle et de transmission de la pensée comme le système musculaire et le système nerveux du corps unifié de la planète, de l’autre, l'identité de besoins des mêmes classes dans tous les pays les porte à associer leurs efforts en vue

(1) Emile Ollivier. Fêtes et points noirs. L Exposition universelle et l'entrevue de Salzbourg. Itevue des Deux-Mondes du 15 juin 1904, p. 803.

ii) L'idée de patrie et l’humanitarisme, p. 329.

d’une amélioratioin générale de leur sort commun.

Déjà, ouvrant son cours à la Faculté de Dyon, le 10 avril 1839, Edgar Quinet déclarait qu’il voulait effacer de notre dictionnaire le mot étranger^ supprimer « les Pyrénées entre les peuples » (1) « Si la conscience de cette nation, s’écriaitil (2), s’est élevée par degrés de la commune à la province, de la province à la Prance, je dis, de plus, que cette progression ne doit pas s’arrêter à ces termes... La France n’est pourtant qu’une province dans l'immanité... Notre pays tout entier aspire d’un même effort à sortir de ses propres limites pour connaître ce qui se passe hors de lui, se confondre avec le génie du genre humain lui-même. »

Trois ans auparavant, en octobre 1836, il dénonçait les dangers du cosmopolitisme envahissant et écrivait dans le Champ de bataille de Waterloo (3) : « Mais quand on aura violé tout ce que les ancêtres honoraient, quand l’idée de patrie, dégi-adée par son propre abandon, ne réveillera plus nulle part ui lierté, ni amour, quand il n’y aura plus de barrière, plus de foyer, plus d’asile, il n'y aura plus de peuples, cela est vivai ; mais aussi il n’y aura plus d’hommes. Avant un siècle, si personne n’opposait à ces maximes une barre d’airain, l’Europe occidentale et continentale ne serait plus qu’une cohue de bourgeois, sans feu ni lieu, sans valeur et sans cœur, prêts iTdevenir, comme ceux de Byzance, la proie du premier venu qui leur ferait l’honneur d’abaisser la main sur eux. »

(( La civilisation, disait encore Edgar Quinet ('4), n’est pas

(1) Charles-Louis Chassin. Edgard Quinet. Sa vie et son œuvre, p. 45.

(2) Cité Charles-Louis Chassin. Edgar Quinet. Sa vie et son œuvre, p I26.

(3) Id. id., p. 41.

(4) Id. id . p. 127.

seulement le trafic : elle a pour but de conserver les indivi-

dus hommes ou nations. Celle qui en conservera le plus sera la plus élevée. L’idée d’humanité qui a fait jusqu’ici l’honneur de notre siècle, en deviendrait le fléau, si elle devait servir à couvrir de ce beau nom l’anéantissement de l’homme au profit de l’espèce. »

Déjà, en septembre IS'd, (Chateaubriand écrivait: « (Ouand la vapeur sera perfectionnée, quand, unie au télégraphe et aux chemins de fer, elle aura fait disparaître les distances, ce ne seront plus seulement les marchandises qui voyageront, mais les idées rendues à l’usage de leurs ailes. Quand les barrières fiscales et commerciales auront été abolies entre les divers Etats, comme elles le sont déjà entre les provinces d’un même Etat ; quand les différents pays en relations journalières tendront à funité' des 'peuples, comment ressusciterez-vous l’ancien mode de séparation?» 1 j

L’auteur des Mémoires d'Outre-tombe prévoyait que les moyens de communication aboutiraient à l’anéantissement des frontières entre les peuples. 11 supposait qu’un jour viendrait où il ny aurait plus qu’une seule nation couvrant le globe entier de la monotonie de soin unité, et, effrayé de cette maussade jierspective, il s’écriait; « (Comment trouver place sur une terre agrandie par la puissance d'ubiquité et rétrécie par les petites proportions d’un globe souillé partout? Il ne resterait qu’à demander à la science le moyen de changer de planète » (!2).

Cette tendance à l’uniformité frappait Ozanam à l’Exposition de Londres en 1851, et cette observation d'un visiteur de

(1) Chateaubriand. Mémoires d outre-tombe, t. VI, p. 360

(2) Chateaubriand Mémoires d outre- tombe, t. VI, p- 368

la première exposition indique que celte uniformité, qu’on sem])le avoir considéré comme un effet des expositions 1), est un phénomène antérieur et supérieur que les expositions ne font que manifester. « Rien n’est plus beau, écrivait à un ami l’auteur de la Civilisation au F® siècle, rien n’est plus beau (pie l'ordre avec lequel on a rassemblé dans un seul édifice la variété inlinie des richesses humaines. Les savants sont ravis de tous les prodiges que la mécanique fait voir et de tous ceux (pi’elle promet. Mais si l’on met à part l’exposition indienne et chinoise ,je suis désenchanté par cette uniformité sous laipielle la ci\ilisation matérielle menace d’envelopper le monde. Il y a \k des chapiteaux de carton pierre poui' les colonnes d’une nouvelle hampie qu’on hàtiit à Adélaïde Town en Nouvelle Hollande. Il y a des pianos fabriqués au Lanada et des tables venues de la terre de "Van Diémen. Cette exhibition n’est guère que celle des objets de luxe, des produits ipie demande et paye la classe des riches. Les besoins factices de cette classe se ressemblent d'un bout à l’autre du monde; une parure destinée à la reine d’Espagne est précisément la jumelle de celle qui doit orner le fi-ont d'une impératrice de Russie. Dieu avait fait la terre d'une variété infinie ipii la rendait agréable aux yeux; l’industrie menace d’y mettre une monotonie qui entrainera à sa suite la lassitude 'et l’ennui. Pour moi, après avoir vu cet abrégé de la puissance liumaine au bout de soixante siècles tout à l’heure, je me disais : « Quoi I l’homme ne peut rien de plus ! Le dernier effort de son génie sera de croiser l’or sur la soie, de mêler des feuilles

(I) Lavollée. Les Expositions universelles et leur influence sur l'industrie contemporain. Revue des Deux-Mondes du lef décembre 1864, p. 631.

d’émeraude à des fleurs de diamants ! » et au sortir je me réjouissais de voir les gazons verts des parcs, les groupes de grands arbres, les moutons qui paissaient au-dessous et tout ce que l’industrie n’avait pas fait ». (I).

Mais à côté de cette tendance à ridentirication, il y a une tendance à l’individualisation; à côté de cette force d’agglutination qui tend à souder les peuples les uns aux autres, il existe une force de dissociation qui tend à les diviser; à côté de cette puissance d’attraction qui rapiproche les nations, il y a une puissance de répulsion qui travaille à les écarter les unes des autres ; en face de ce mouvement unitaire, il existe un mouvement parti eu l/ariste non moins énergique. « Les rivalités, écrit M. Ernest Lavisse(2), les rivalités et les rancunes commerciales renforcent les haines nationales... les vieux traits d’union entre les peuples s’effacent tous les jours... A mesure que grandissaient les intérêts matériels internationaux, les âmes des peuples se sont davantage séparées les unes des autres... se replier sur soi-même, se contempler, s’aimer, et, quand on eèt orgueilleux de naissance, s’admirer: voilà l’état psychologique du peuple moderne. » « Jamais, écrit le Père Didon (3 , jamais les ambitions nationales n’ont été plus surexcitées! Quel drame poignant que ces peuples modernes en compétition et en lutte secrète ou déclarée I On dirait des oiseaux de proie, de grands fauves occupés à se regarder d’un œil terrible et défiant, attendant l’heure de se dévorer. C’est à qui aura la fonce, la richesse, la gloire. 11 n'est guère question de justice : on ne rêve qu’agrandissement et conquête par

(1) Frédéric Ozanam i M. Charles OzaTam. Dieppe 5 septembre 1851. Correipondance, t. II, p. 355.

(2) Vue npuirnip de l'histoire politique de l’Europe, p. 227.

(3) Les Allemands, p. 13.

ruse diplomatique ou par forcfe brutale, on conclut des alliances en répétant bien haut qu’on veut la paix universelle, et celui qui noue ces alliances a passé sa vie à faire dégainer les épées et à. créer à coups de canon un vaste empire. »

Ainsi nous sommes soumis à deux influences, l’une favorable au cosmopolitisme, à l’internationalisme, l’autre au patriotisme, au nationalisme. « Nous sommes, disait M. Paul Deschanel à la Chambre des Députés dans la discussion du tarif général des douanes le 17 février 1887, nous sommes pris et coinme balloiLcs entre deux courants contraires : l’un tout de fraternité, de solidarité internationale, de libreéchange; courant qui va bon gré mal gré contre l’idée de patrie; l’autre qui rend à cette idée toute l’âpreté qu’elle avait dans la cité antique par la revendication des plus lointaines origines, par l’exclusivisme de race, de langue et de confession... Même au fond des grandes œuvres de paix de notre âge, il y a une implacable rivalité de races. »

Ce double mouvement se révèle dans les expositions ellesmêmes. Signalant les traits déjà visibles en 1889 et qui se sont accentués en lOUO, M. de Vogue dit ; « Des foules œcuméniques fusionnent dans notre Babel le long de la rue des Nations où chaque pavillon garde le caractère ethnique de son pays, de sa race. Cette contradiction d’un cosmopolitisme que tout favorise et d’un nationalisme chaque jour plus intransigeant, plus jaloux partout de maintenir ou de restaurer l'intégrité de la race, de la langue, des lois, des traditions, n’est-ce pas là une des grandes inconnues du problème que

notre siècle lègue à son successeur ? (1) »

(1) De Vogüè. La défunte Exposition. Revue des Deux-Mondes du 15 novembre 1900, p. 396.

Bien loin de favoriser le cosmopolitisme, les expositions ne font i]u’aviver le nationalisme de chaque Etat.

En effet, les expositions ne mettent pas seulement les peuples en contact, elles mettent les industriels en conflit; ce ne sont pas seulement de paisibles musées, ce sont des champs clos où s'exerce l'émulation de rivaux passionnés. Luttes pacifiques sans doute, mais où, quoi qu’en dise Vieton Hugo, il n’y a pas que des vainqueurs; combats commerciaux qui, à une époque où les intérêts économiques des nations exercent sur leurs relations une influence si considérable, sont aussi ardents que des conflits armés; batailles industrielles qui, pour n'être pas sanglantes, ne sont peutêtres pas toujours sans larmes.

L’idée d’ailleurs qui avait présidé à la première exposition universelle, l’Exposition de Londres, était moins une conception humanitaire qu'une pensée mercantile. Les Anglais voulaient rapprocher pour les étudier ensemble les produits des diverses nations et les leurs « 11 n’est entré, écrivait un économiste contemiiorain à propos de l’Exposition de 1851. il n’est entré dans la tète d’aucun homme de bon sens de ce pays qu une exposition universelle des produits du monde pût être une simple affaire de curiosité. En appelant ainsi à ce grand concours les travailleurs du monde entier, la Grande Bretagne a eu surtout en vue' de comparer leurs produits, de les bien connaître, d’en savoir toutes les origines, les prix de revient et d'agir en conséquence (1). »

Ce n’était qu’une ingénieuse modernisation des méthodes de trafic. « Les négociants, disait Montesquieu (2), ayant l’œil

(1) BLANQUi- Lettres sur l' Exposition universelle de Londres, p. 8. (S) Esprit des lois. XXIV. Œuvres complètes, p, 350.

sur toutes les nations de la terre, portent à l’une ce qu’ils tirent de l’autre. C’est ainsi que les Républiques de Tyr, de Carthage, d’Athènes, de Marseille, de Florence, de Venise et de Hollande ont fait le commerce ».

Les expositions, comme le disait un publiciste anglais à la veille de l’Exposition de 1867 ne sont pas tant une vaste collection d’objets de tous les pays qui, convenablement arrangés, constituent un spectacle attrayant et instructif, qu’<( une sorte d’examen, de confrontation des procédés et des résultats de l’art et de l’industrie à laquelle chaque nation peut présenter ses meilleurs produits dont la comparaison déterminera le degré de mérite » (1).

Près d'im quart de siècle plus tard, un autre publiciste écrivait dans une revue américaine ; « Une exposition est une sorte de vaste arène où des industries similaires et des produits de )uèmc ordre entrent en rivalité l’im avec l’autre (2). »

Les expositions sont des lices où les nations se disputent la clientèle de l’univers. Bien loin d’adoucir la concurrence, elles animent les lutteurs. Elles mettent en relief l’originalité de chaque contrée,, Elles exaltent le particularisme de chaque pays, et tendent à reconstituer le sentiment de la nationalité économique de chaque peuple, qui est une des formes du patriotisme.

Nous croyons avoir ainsi établi les avantages des expositions universelles et leis avoir disculpées des reproches qu’on leur adresse. Nous ne nous le dissimulons pas: les chiffres

(1) The Paris Exhihation ‘.861. lUustraled London New du 19 janvier 1867, p. 53.

(2) Charles Wagner, Religions aspects of the Paris Exposition. Outlook du 15 septembre 1900, p. 157,

sont trompeurs. « Ceux qui ne sont pas statiticiens, dit Jules Simon (1), s’imaginent que rien n’est plus facile que de rassembler des chiffres. Au contraire, je doute qu’il y ail, une opération plus remplie de difficultés et de périls. Les administrations ont souvent intérêt à cacher leurs chiffres ou à les atténuer; les oppositions diverses cherchent à les grossir. Il faut une grande habitude, beaucoup d’impartialité et un jugement très sûr, pour discerner la vérité ou la probabilité à travers ces affirmations contradictoires. En matière économique les chiffres se prêtent à des interprétations opposées et M. Georges Gérault a tiré des données que nous avons reproduites, des conclusions fort différentes de celles que nous avons proposées; les tableaux de mortalité peuvent ne pas nous donner une image exacte de l’état sanitaire d’un pays; enfin les statistiques criminelles d'une chancellerie peuvent laisser échapper bien des crimes et bien des délits. Nous le reconnaissons, mais en présence des éléments que nous avons sincèrement et consciencieusement rassemblés, il nous semble qu’en admettant que nous n'ayons pas démontré l’innocuité des grandes Expositions internationales, les adversaires des « foires universelles' » ont encore moins établi les inconvénients qu’ils leur imputent et la nécessité de renoncer aux exhibitions générales. D’ailleurs, à supposer que l’on répudie ces vastes manifesr tâtions, elles tiennent une place trop considérable dans le monde moderne pour qu’on puisse songer à les supprimer sans les remplacer. Quels sont donc les succédanés des Expositions universelles que l’on propose? Y en aurait-il quelqu’un qui pourrait en remplir l’office, soit avec avantage,

(1) Préface de la France actuelle de Ramon Fernandez, p. xii.

soit au moins sans infériorité notable? Voilà ce que nous allons maintenant brièvement examiner.

Ces succédanés sonili muiltiples; on a rêvé la permanence des Expositions universelies et on a proijeté des expositions continues: on a songé à raiinener à époques fixes et rapprochées l’exposition universelle et on a projeté des foires périodiques; on a proposé de restreiivlre les expoisitions à la nation qui les donne et on a projeté des expositions nationales soit dans le pays mèniie, soit à l'étranger. On a eu la pensée die limiter les expositions dans leurs objets, soit en les restreignant aux produits d'élite et on a projeté des expositions de sélection, soit en les bornant à une seule catégorie ou à quelques catégories de produits et on a projeté dG«i expositions spéciales. On a enfin imaginé de juxtaposer des expositions générales et des expositions spéciales’, des expositions permanentes et des expositions temporaires et on a p-rojeté une combinaison de musées généraux et de musées commerciaux.

A la fin de 1855 on songea à trouver une destination au Palais de l’Industrie, que la clôture de l’Exposition universelle laissait vide. On proposa d’en faire la Bourse, l'Opéra ou une caserne (1). Le prince Napoléon consulté s'adressa à Proudhon, qui rédigea un projet d'Exposüion perpétuelle. Ce projet, auquel il ne fut donné aucune suite, fut publié dans l’année qui suivit la mort de l’auteur, en 1806, avec d'autres œuvres poislhumes du céilèbie révolutionnaire. Proudhon pro^ posait d’instituer dans le Palais de i’Indu^etrie une « Exposition permanenle au poiint de vue positif, réaliste et pratique

(1) cil. I.AVOLLÉE. Des expositions universelles à propos du rapport du prince Napoléon. Revue des Deux-Mondes du 15 mai 1858, p. 440.

de réchang'e des produits, de leur circulation pleine et régulière, de leur consommation à juste prix, de la loyauté et de la facilité des transactions, de raugmenlation du travail et du salaire, de rémancipation de l'ouvrier, de l'équilibre des valeurs, de la police des marchés, <le la centralisation en même temi»s que de la liberté du commerce, du crédit industriel et agricole, du progrès, de In, làcliesse générale, etc., etc. » (1).

■La société de l'Exposition perpétuelle est constituée au capital de lUO millions, divisé en actions de 100 francs, payables un dixième en espèces, neuf dixièmes en marchandises.

Cette société expose dans le palais de l'Industrie des échantillons de toutes les marchandises que les producleurs lui ont remises, soit en paiement d'une part de leurs actions, soit en consignation, et qu'elle fait expertiser à leur entrée dans ses magasins.

I/expéditeur est crédité d'une somme égale au montant de l’estimation. La société provoque la vente et par rexposilioii dans le palais et par les avis insérés dans la Foiille d' annonces qu’elle i)ublie. Elle ne perçoit (ju’un droit d'exposition, des frais de, magasinage et une commission, qui ne peut dépasser deux et demi pour cent sui' le montant de la vente.

Jusqu’ici la société ne remplit guère que l'office de t'agence générale d’un syndicat de producteurs, analogue à la « Société charbomiièi'e » (jue les mines de la Loire avaient foi'mée en 184U et que le gouvernement rompit en 18.5'2 ('2). Elle

(1) Proidhon. Société de l'Exposltio7i perpétuelle. Projet Théorie de In propriété, p. '253.

(2) Claudio .lANNET. Tes faits économiques et le mouvement social. Corret’ pondant du 25 septembre 1887, p. 1146.

fait plus. Elle émet des « bons généraux d’échange » ayant cours entre les adhérents ; ces bons représentent, soit des marchandises consignées, soit des effets qui lui sont remis à l’escompte. Ils donnent « droit à une valeur égale en marchandises à prendre dans les magasins un choix du porteur ». ....

TJa société va plus loin. Elle fait des avances de produits sur consignation de produits, livrant, par exemple, « des matières premières à un producteur en échange de produits manufacturés dûment expertisés et estimés ». Dans la pensée de Proudhon, elle pourra un jour, grâce à une modification de la législation, faire des avances et prêts de produits, sur hypothèque, prêtant par exemple à un agriculteur des outils, des bestiaux « dont fa valeur sera hypothéquée sur le sol et de préférence sur les récoltes ».

Enfin, la société doit finir par « prendre en mains la direction des valeurs et de leurs oscillations ». Elle traitera avec les producteurs par des mar('hés: les producteurs s’engageront à livrer des quantités et qualités déterminées de marchandises liontre des- sommes fixées eu hillelts de la société ou en valeurs sociales. Ils se trouveront donc assurés contre la hausse cl la baisse qui ne concerneront plus que la société. La société, dans son tarif de change, augmentera le prix des produits demandés et diminuera d’une valeur aussi exactement égale que jiossilile le prix des produits délaissés: de la sorte, conclut Proudhon « tous les produits sont, pour ainsi dire, moiiétisés », l'accaparement est impossilile et le bon général de la société devient la monnaie naturelle et légale: il est re])résenlalif du pair, et s’il s’énonce en franc, c’est non le franc de la Coiivention « soit 5 gram-

mes d'argent à neuf dixièmes de fin ou une quantité proportionnelle d’or; c’est le franc de la nature et de rhumanité, le franc de la science qu’Adam Smilh avait entrevu dans la journée de travail ». « En effet, dit Proudlion (1), puisque le bon général d'échange est représentatif de toutes les valeurs produites, que ces valeurs ont toutes pour origine et détermination primordiale les quantités de travail qu’elles ont coûtées : que, comparées entre elles, elles supposent une moyenne autour de laquelle chacune oscille el pivule <Ians une ellipse plus ou moins allongé'e comme les planèles et les comètes autour du soleil, il s’ensuit que le bon d’échange^ valeur type ou étalon de la société, n’est aulre chose que l’expression de cette unité ou d’un multiple de (‘etle unité ou d’une fraction de cette unit(“, ({ue nous avons appelée la journée moyenne de travail. »

On voit que dans la pensée du célèl:»re écrivain l'Exposition perpétuelle n'élait qu’un (:idre|)ùt. un tciuain d’essais, un champ d’expérience, lalioraloire d’iiiu' I lansformatiou complète du monde économique et u'avail guère ((lie le nom de commun avec- -les e.xpositions ordinaires. C'était d’ailleurs l’avatar d’une aulre conceplion proudhoniennc. la banque d’échange déjà cmnliallue eu 18'iS (cn' ^'f. Ttiiers qui avait montré que le bon d'échange ne pourrait èti'eifu’iin papier d'Elat ou d’uii billet de banque suivant (|u’il avait ou non cours forcé.

Certains linéaments de ce (ilan, comme la transformation du commerce en une administration générale, ne sont pas propres à Proudlion, ils étaient des traits communs à nombre

(1) Société de l' Expositbon perpétuelle. Projet. Théorie de la propriété,

d’esquisses des réformateurs de 1848 et on les retrouve, il est vrai, emiu'untcs (1) peut-èire à Proudlioii, dans le Manuel répubUcain de ïhomrnc et du citoyen de Renouvier. h On pourra il regai'der sans inconvénient, dit Renouvier (2;, le commerce intermédiaire comme une branche de l’administratic)]] de la Répulilique. » D’aulres, comme l’emploi algébrique des indications monétaires, la substitution de titres à la monnaie, substitution préconisée dès 1853 par les frères Péreire dans leur projet de « crédit mutuel » (3), se rencontrent dans un roman américain de nos jours, LooJdng hacku'ard. de M. Pellamy (4), que M. (lombes de Lestrades a traduit, en 1891, sous le titre : Seul de son siècle en l'an 9000 (5) et correspondent à certaines préoccupations des économistes contemporains (d).

L’expositiO'U perpétuelle n’est que le rêve économique d’un réformateur, un conte Immanitalire-, une des mille et une nuits de rutopisme. Mais on concevrait qu'on eût la pensée de réaliser le mot qui n'avait été pour Proudhon que l’étiquette d’une conception phalanstérienne et d’instituer au moyen d’une exposition permanente un musée international de l’industrie.

Un musée permanent, de l’industrie pourrait être une institution utile: mais quel en serait le caractère? Serait-ce un musée historique, coiinme les galeries du Conservatoire des Arts et Métiers? Serait-ce un musée actuel? Musée historique, ce

(1) F. PiLLON. Compte rendu du Manuel républicain de l’homme et du ci toyen de Ch. Renouvier, nouvelle édition publiée par Jules Thomas. Revue jiliUo^iotiitujuc, août 1905, p. 218.

(2) M'iiniicl rcintblicuin de l'tiornme et du citoyen, VIII, éd. Jules Thomas, p. 199.

(3) Arthur :Mangin. Le jyroblème du paupérisme. Le concours Péreire et ses résultats. Economiste Irançais du 26 août 1882, p. 257.

i'i) Th. Bentrou. En nouveau roman américain. La société de l'avenir. Revue des Deux Mondes du 15 octobre 1890, p. 920.

(5) Joseph Cn.iiLLEY. Le mouvement .social aux Etats-Unis. Un roman communiste <1 Looklny backward «. Economiste français du 2 mars 1891, p. 552.

(6) Achille Lorca. Des méthodes pour régulariser le cours de la monnaie. Revue d'Economie politique, t. XVI, 1902, p. ni.

serait un cabinet des antiques. Musée actuet? Serail-il toujours au courant des inventions nouvelles? N'aljoul irait-il lias à être accaparé par quelques maisons qui s’y perpétueraient, et ne laisserait-il pas en dehors les lentalives isolées, originales, qu'il était destiné à mettre en lumière? Ne serait-il pas à craindre que le putilic ne se blasai sur un idalsii' jjassé à l’état chronique (1), et que pouvant toujours visiter i'expnsitio]i. il ne la visitât jamais?

Aussi l’on a pensé à éviter cet inconvénient en changeant la permanence en périodicité.

.\u déclin de l’E.xposilion de 1889. on épi'ouva celte sorte de mélancolie qui attriste les soirs de fête et on rêva de conjurer l’anéantissemicnt où allait s’abiiner une si brillante exhibition. Des personnes considérables du négoce parisien, eurent l’idée d’établir à Paris une foire annuelle «qui, dit M. de \'oguê (t), serait le pendant de celle de Nijni-No'Vgorod » ou même « une foire libre gigantesque et panlagrin'liiîue où toutes les transactions seraient permises, où tous les progrès véritables seraient constatés, où tous les plaisirs élégants auraient leur place ». (2)

Treize ans iilus tard, nn présenta une pnqiosition analogue: on ne rêvait plus une foire géanle et, si l’on choisissait un modèle, ce n'était plus la foiie de iNijiii-Novgorod. c’était la foire de Leipzig qu’on prélendait iinitei'. léidée iiarlail d'un groupe d’industriels, pleins d'initiative, les fahi'irants de jouets, ({iii déjà en 188'! avaient créé pour Paris un cninptnir commun de vente des olqets (lu’ils coid'ecliorinent (3). (le

(1) Cauwès. Cours d'économie politique. 33 éd. no 366, t. I, p. 611.

(1) Itemarques sur l'Exposition du Centenaire, p. 116.

(2) André Morillon. Les résultats de l Exposition. Corrrspondant du 10 décembre 1889, p. 808

(3) Claudio Jannet. Les faits économiques et le mouvement social. Correspondant du 25 septembre 1887, p. 1146.

fut la Chambre syndicale des fabricants de jouets français dont le président M. Roussel avait été étudier sur place les foires allemandes quii, à l’automne de 1902, mit en avant le projet. La foire devait être ouverte à toutes les industries, la vente au détail devait être interdite ; mais on devait pour le public annexer une exposition au marché. On espérait ainsi centraliser les échantillons et arriver à une répartition plus égale du travail. La foire devait se tenir à Paris au printemps de 1903 et durer quinze jours (1).

Il ne semble avoir été donnéi aucune suite à ces projets et la foire de P'aris qui a eu lieu au Temple au commencement de 190! et qui a été renouvelé au Grand Palais en 1905 et en 1906, ne semble s’y rattacher que par le nom, puisqu’elle était destinée seulement à fournir au petit commerce, grâce à un groupement momentané, les moyens de lutter contre les grands magasins, et non pas à centraliser à Paris les échantillons de la province et de l’étranger. Tout au plus serait-ce la reprise d'une de ces foires parisiennes de l’ancien l'égirne (2), dont Regnard et Dufresny nous ont, en 1695, tracé le vivant et pittoresque tableau dans hh Foire Soint-Germain.

Les foires internationales ont sans doute plus d’un rapport avec les expositions universelles. Les foires ont été, nous l’avons vu, les ancêtres des expositions. « Les industries, a-L-on dit, y prenaient connaissance, à une époque où les exriositions n’existaient pas, des produits nouveaux et venaient pour y observer la direction que suivaient les goûts et les besoins des consommateurs (3). » Elles présentaient le

(1) Figaro du 1" novembre 1902.

(21 Tout Pauis. Les Foires de Paris. Gaulois du 27 janvier 1904.

(3) B. L. Art. FOIRES ET MARCHÉS dans le Nouveau DicHonnatre d'Economle VoUtiquc de Léon Sat et Chaillet-Bert, t. I. p. 1028.

même caractère mixte de marchés et de fêtes, le même mélange de labeur et de joie que les expositions comtemporaines. C’est ce que nous montre le tableau qu’Alphonse Daudet dans Nurna Roumestan a tracé de la foire de Beaucaire. Cette foire « aujourd’hui tombée, n’existant que de nom », était le principal de ces marchés temporaires que M. Vidal de la Blache (1) nous signale, s’échelonnant le long de la Saône et du Rhône, sur la grande voie qui, de la Méditerranée et des Alpes, se dirige vers la Champagne et la mer du Nord. C’était à la fin du xviC siècle « la plus grande et la plus renommée du royaume ». 11 s’y faisait encore en 1842 pour 20 ou 25 millions d’affaires (2). « Dans nos provinces méridionales, dit le Dickens français, elle élait la féerie de l’année, la distraction de toutes ces existences racornies..., I.a fuire de Beaucaire, c'était encore, sous prétxte de commerce, un mois de la vie libre, exubérante, imprévue d’un campement bohémien. On couchait çà et là chez l'habitant, dans les magasins, sur les comptoirs, en pleine rue, sur la toile tendue des charrettes, à la chaude lumière des étoiles <le juillet. .

« Oh ! les affaires sans rennuyeux de la boutique, les affaires traitées en dînant, sur la porte, en bras de chemise, les baraques en file le long du Pré au bord du Rhône, qui lui-même n’était qu’un mouvant champ de foire, balançant ses bateaux de toutes formes, ses lalnits aux voiles latines venus d’Arles, de Marseille, de Barcelone, des îles Baléares, chargés de vins, d’anchois, de liège, d’oranges, parés d’oriflammes, de banderoles qui claquaient au vent frais, se reflétaient dans

(1) Congrès des Sociétés savantes de Paris et des départements. Assemblée générale du 5 avril 1902. Journal officiel du 6 avril 1902, p. 2551.

(2) E. Rouland. La décadence des foires. Economiste français du 7 août 1897, p. 179.

l'ean rapide. Et ces clameurs, cette foule bariolée d'Espagnols, de Sardes, de Grecs en longues tuniques et babouches brodées, d’Arinéniens en bonnets fourrés, de Turcs avec leurs vestes galonnées, leurs éventails, leurs larges pantalons de toiles grises, se pressant aux restaurants en plein vent, aux étalages de jouets d'enfants, de cannes, ombrelles, orfèvreries, pa.stilles du sérail, casquettes. Geux qui ont vu cela une fois en ont gai'dé la nostalgie jusqu'à la fin de leur e.xistence. »

Mais les foires ne sauraient être appelées à remplacer les expositions. Les foires sont en pleine décadence.

(( Les grandes foires européennes, lisait-on il y a déjà trente ans dans la Nouvelle Presse libre de Vienne (1), les grandes foires européennes qui existent depuis des siècles tendent à disparaître sous rinfluence de la facililé de plus en plus grande des communications. De toutes les foires périodiques célèbres qui avaient conservé jusqu’aux quarante dernières années une importance indiscutable, il n’en est pas une qui ait maintenu son ancien ascendant. Los foires de Beaucaire,de Sinigaglia, de Novgoiod, de Leipzig qui ont joué un rôle si brillant dans leurs pays respectifs, n’occupent plus aujourd’hui le premier rang, le marchand de nos jours n’allant plus comme autrefois taire ses achats en personne, mais commandant sur échantillons. Ce sont les expositions universelles qui remplaceront désormais ces grands marchés de l’industrie. »

Sans doute la foire de Leipzig se maintient encore et 6.0ÜO commissionnaires y ont encore en 1901 laissé des commandes ; mais elle ne doit cette activité persistante qu’au ca-

(1) Citée Journal offlciel du 10 janvier 1873, p. 166.

ractère spécial quelle présente : c’est en effet un des grands marchés de pelleterie. Or ce qu’on propose d’instituer à Paris, c’est une foire générale.

I^a foire de Nijni-Novgorod, dont Henry Gréville a tracé dans Un Violon russe la peinture animée, est une foire générale. Elle remonte à plusieurs siècles. Elle fut instituée à Makarief en 1524 et transférée à Nijni-Novgorod après que Makarief eut été en 1526 ruinée par les Tartares. Elle se tient aux confins de l’Europe et de l’Asie, dans un pays encore, pour ainsi dire, en plein Moyen âge, et le Volga lui amène des Tartares à demi sauvages, riverains des lointains atlluents du lleuve. On l’a transportée au commencement du siècle sur des terrains séparés de Nijiii-Xovgorod par l’Oka et, à côté de la « ville de bois », — ■ car, chose singulière, la ville est construite en bois et la foire en pierre — on a bâti pour rece^'oir les marchandises une cité de pierre, — « nmrle la nuit, vivante et grouillante le jour », iors(pie les négociants sont réunis. Vijni-Novgorod dont Pierre le Grand « eut un inslant l'idée, dit le docteur Guibout (t), de faire la capitale de son empire », comptait en 1897, 95.006 habitants et 200.000 ou 300.000 commerçants en fréquentaient la foire.

« La foire de Nijni-Novgorod, dit le docteur Guibout (2), qui la visita en septembre 1893, est la plus importante du monde entier... Les thés y arrivent directement de la Ghine par Tobolsk; la Sibérie y envoie ses fourrures, ses métaux, ses pierres précieuses; la Chine, l’Inde, la Perse, la Gircassie, la Turquie, l’Arabie y étalent leurs diamants, leurs turquoi-

(1) Les Vacances d’un médecin, t. IV. p 124.

(2) Les Vacances d'un médecin, t. IV. p. 186.

ses, leurs parfums, leurs étoffes, leurs tapis incomparables et leurs armes damasquinées avec un luxe oriental. Les Kalmouks, les Tartares, les Cosaques de l’Ukraine et du Don, y amènent leurs chevaux. Les rues longues, larges et régulières sont bordées d'arcades soutenues par des colonnes de fer. On y coudoie tous les peuples; c’est un pêle-mêle de Boukhariens dont le voyage ne dure pas moins d’un an, de Circassiens. d’yVi'inéniens, de Kalmouks, de Busses, de Sibériens, de Tarlares, de Chinois, de Persans; c’est la bigarrure de tous les costumes et, comme à la tour de Babel, la confusion, la cacophonie de toutes les langues. De tous les côtés arrivent aux oi'eilles des chants bizarres, une musique étrange, des sons qu’on n’a jamais entendus d’instruments qu’on n’a jamais vus; le son des concerts de bohémiens, de tziganes, de khirgiz en plein air et dans des cafés où la foule s’entasse pour prendre des glaces, des limonades, des sorbets; car la chaleur est accablante: c’est la température de Paris au mois de juillet ».

Et cependant depuis longtemps la foire de Nijni-Novgorod décline et d’année en année baisse la valeur des marchandises qui y sont vendues; le chiffre des transactions est tombé de 243 millions de roubles en 1881, à 186 en 1887 et à 162 en 1899 (1). Le Transsibérien va encore enlever quelques marchés à la foire de Nijni, jusqu’à ce qu’elle disparaisse par suite de reuropanéisation des usages du commerce dans les deux Russies d’Europe et d’Asie.

Si l'antiquité, le site, le milieu n’ont pu conjurer la décadence de la foire de Nijni-Novgorod, et si le caractère spécial

(1) Paul APOSTOL. Art. Nijni Novgorod daus le Dictionnaire du Commerce a Yves Guyot et Raffalovich, t. II. p 300.

de la foire de Leipzig peut seul en retarder la chute, comment espérer la réussite d’une foire nouvelle et générale, à Paris, au sein de la civilisation occidentale la plus avancée ? Une pareille tentative risquerait fort de n’aboutir qu’à un échec complet; et quand bien même elle réussirait, une pareille faire ne serait qu'un marché colossal, qu’une halle gigantesque : elle ne saurait remplacer une exposition universelle, dont elle n'aurait ni la séduction, ni l’éclat.

On a eu la pensée de réduire les expositions. On a songé à les réduire en n’y admettant qu’une seule nation, la nation exposante. Ce serait un retour aux expositions nationales.

Sans doute un grand nombre d’expositions sont encore nationales. Tel a été le caractère des expositions russes de Moscou en 1882 et de Nijni-Novgorod en 1896. Signalons en passant qu’une foire est bien peu de nature à remplacer une exposition puisque nous voyons en 1896 donner une exposition dans la ville môme où se tient la plus importante des foires générales de l’Europe. La Suisse a donné en 1883 une exposition purement helvétique à Zurich. Elle a donnée en 1896 à Genève une seconde exposition dont M, Emmanuel Kuhne (1) constate le caractère « strictement national. » En France même certaines villes de province ont donné des expositions limitées à la France et à ses possessions d’outre-mer: ainsi l’Exposition de Rouen en 1896, était nationale et coloniale.

Quelques expositions sont même d’un nationalisme restreint. Il y a eu en 1886 une exposition intercoloniale qui n’était ouverte qu’aux provinces constituant le Dominion du

(i; Lettre de Suisse. Economiste Irançais Ju 19 .=t'pter;il)r‘? iS9G, p 383.

Canada (1), c’estrà-dire à un gPoupe de colonies anglaises. La colonie française de la Réunion avait eu en 1856 son exposition spéciale à Saint-Denis (2),

Les expositions nationales ou régionales peuvent revêtir un caractère continu.

Ainsi, au Japon, en 187(3, le succès industriel des expositions de Hiogo fit songer à élever dans le parc de Tokio, l’ancieime Yedo, des constructions destinées à des expositions permanentes (3).

Ainsi, ' aux Etats-Unis, Boston, Cincinnati, Chicago, Pittsburg ont élevé des bâliments pour des expositions permanentes. Louisville, encouragé par le succès de son exposition de 188.3, a consacré riOO.OOO dollars à rédification d’un Palais de l’Industrie f-l). » Ces expositions, lisait-on dans un journal américain, l'Iron Age 5), ces expositions ne peuvent faire que du bien au pays prises en masses, car elles provoquent le goût des entreprises industrielles de toute sorte et intéressent à ces entreprises la classe ouvrière dont elles font l’éducalion. 11 n’est pas impossible que dans plusieurs cas ces expositions soient un insuccès et un coup d’épée donné dans l’eau; mais le plus souvent elles réussiront et deviendront alors une sortè d’institution nationale dont les avantages seront de plus en plus appréciés. »

L’un des i)rincipaux de ces établissemenls est le musée commercial de Philadelphie. Il fut fondé à la suite de l’Expositioir dè (dliicago en 1894, sur l’initiative du docteur AVil-

'' (1) De Fo'ntpëRTOiS: Élr)uvcmeiit économique aux Etais-Unis et au Canada. Economiste Irançois Uu 4 décembre 1886, p. 686.

■ (2) Moniteur d'ü 30’ .lànyier 1857.

(Z) journal officiel du 7 mai 1876. p. 3134.

(4) De Fontpertuis. Mouvement économique aux Etats-Unis. Economiste français du 21 juin 1884, p. 761.

(5) Cité DE Fontpertuis. Mouvement économique aux Etats-Unis. Economiste français du 21 juin 1884, p. 761.

son, de l’université de Pensylvanie qui en fut le premier directeur. Il comprend un bureau international d’informations qui fournit de précieux renseignements au négoce américain. Il a provoqué en 1896 un congrès national, en 1897, un congrès pan-américain, enfin plus récemment un congrès international du commerce. A côté de ce congrès et en même temps que lui, se tenait une exposition renfermant dans une première section les objets fabriqués aux Etats Unis, dans une seconde, les objets étrang'ers en usage dans les différents pays, modèles destinés à faire connaître aux industriels américains le goût de chaque contrée, dans une troisième les divers modes d’emballages et d’arrimages usités chez tous les peuples (t).

S’il peut y avoir de la sorte des combinaisons de musées fixes et d'exhibitions passagères, les palais peuvent aussi être permanents et les expositions intermittentes. Telle était la conception qu'avait préconisée M. Rey à l’époque de l’exposition nationale de 1827 (2), que voulait réaliser la Restauration en faisant construire un Musée de l’Industrie et qui avait présidé à rédification de notre Palais de l’Industrie de 1855. Il existe des bâtiments analogues dans d’antres pays. Ainsi la société pour le progrès de l’industrie nationale a fait construire à Amsterdam dans le Fredericks plein un palais de l’Industrie pour les expositions qu’elle donne de façon discontinue. Ce palais est un vaste bâtiment de 153 mètres de long sur 60 de large. Il a été terminé en 1864. « Cet édifice, dit Paul Joanne, avec sa coupole aérienne a un aspect tout

(1) L. Blanc. Le musée commercial de Philadelolile. Ltevue internationale du commerce, de l'industrie et de la banque, du 3i mars 1902, p. 64.

(2) Blanqdi. Histoire de l'Exposition des produits de l'industrie française en isn, p. 11.

à fait fantastique. Pendant les belles soirées de l’été, si traversant le Singel gracht par le petit bateau de passage qui est derrière rAmstel hôtel, on va se promener sur la rive droite de rAmstel, on sera émerveillé du spectacle du Palais de l’industrie se dessinant sur le ciel et le soleil et ressemblant à une immense mosquée de l’Orient. »

Les expositions nationales peuvent enfin être périodiques. Tel était le caractère qu'avaient revêtu les expositions françaises dans la première moitié du xix“ siècle.

Les expositions nationales sont un puissant moyen de publicité pour les industries d’un pays. Elles centralisent les produits de toutes les régions et la localisation qui semble se produire dans la fabrication leur donnerait un intérêt particulier. Il y a près d’un demi-siècle M. Cli. Lavollée (1) proposait de combiner des expositions nationales qui auraient lieu tous les cinq ans avec des expositions universelles qui auraient lieu tous les vingt-cinq ans. Il serait à craindre que bien des industriels et surtout les principales maisons ne dédaignassent les concours indigènes qui n’ajouteraient rien à leur renommée et se réservassent pour les exhibitions cosmopolites.

Le moyen d’éviter cet inconvénient, ce serait de ne plus donner que des expositions nationales. Mais les expositions nationales présentent un grave danger ; elles portent un pays à se surfaire à lui-même la valeur de la production indigène. Faute d’objets de comparaison, il se berce dans sa pensée d’une primauté illusoire. Le fabricant s’imagine qu’il n’a rien à apprendre de l’étranger.

(1) Des expositions universelles; à propos du rapport du prince Napoléon. vue des Deux-Mondes du 15 mai 1858, p. 432.

Picard dans une comédie représentée deux jours avant l’ouverture de la quatrième exposition nationale, le 23 septembre 1806, a noté ce trait de vanité presque inconsciente. Dans cette pièce, rauteur de la Petite Ville met en scène un exposant, un fabricant d’Orléans, tout fier de « l'honneur d’être appelé par le gouvernement », « glorieux pour sa mar nufacture » (1), enfin joyeux de « s'entendre dire qu’il est impossible que des étrangers fassent si bien » (2). N’estce pas l’expression naïve d’un sentiment général ? Un peuple qui se donne à lui-même une exposition de ses produits nationaux ressemble à Narcisse qui se contemple dans le miroir d’une fontaine solitaire et qui s’éprend de sa propre image.

fjes expositions nationales présentent un autre péril : elles permettent aux étrangers de se mettre au courant de nos découvertes, de nos procédés, de nos méthodes, sans nous fournir la compensation que nous offrent les expositions universelles. sans nous révéler les progrès réalisés au delà de nos frontières.

Quand ces expositions revêtent la forme permanente, elles joignent aux inconvénients des expositions nationales les désavantages des expositions perpétuelles. Elles n’ont ni faltrait de l’exotisme ni la séduction d’une nouveauté passagère.

D’ailleurs pour nous, habitués aux expositions cosmopolites

l’universalité est devenue quant aux exposants un caractère de ces solennités » (3), et l’on ne peut songer à nous ra-

(1) L.-B. Picard. La manie de briller. II, i. Thédtrc. t. VIII. p. 13.

(21 L.-B. Picard. La manie de briller, II, iv. Théâtre, t. VIII, p.

(3) Henri Baitdrillart. Les ExpositioTis universelles. Journal otflctcl üu 15 mars 1878, p.

mener à un nationalisme exclusif. Aussi la proposition faite par un groupe d’industriels en juin 1883 d’ouvrir une exposition nationale à Paris en 1885 n’a-t-elle eu aucun succès (1).

D'ailleurs la plupart des expositions nationales sont mêlées d'internationalisme. C’est presque une nécessité. Car « la lulte industrielle et commerciale n’est plus localisée comme autrefois. Elie est devenue presque mondiale et il importe aux producteurs de s'inspirer de ce qui se passe ailleurs pour se défendre et faire mieux encore (2) ». Ainsi à une exposition régionale, l’Exposition du Nord de la France donnée à Arras en 1904 on rencontrait « dans la Galerie des Mines, dit M. Ed. Eozé (3) des Expositions presque exclusivement consacrées à des outillages étrangers ».

Aussi les expositions se présentent-elles fréquemment comme des ambigus d'expos'itions cosmopolites et d'expositions nationales. Si quelquefois les expositions universelles com]:)ortent certaines restrictions — ainsi l'Exposition de Liverpool en 1886 excluait les étrangers de la classe des machines — le plus souvent les expositions nationales ont des extensions partielles et admettent les étrangers dans certaines sections. Ainsi l’Exposition de Buenos-Ayres, en t882 admettait les étrangers pour les machines et les appareils, l’Exposition de Madrid en 1883 admettait les étrangers pour la métallurgie, la céramique, la cristallerie, rulilisation des minerais, l’Expbsition de Turin en 1884 admettait les étrangers pour l’électricité; l’Exposition de Buda-Pest et l’Exposition de Port-Elisabeth en 1885 admettaient

(1) Oe)rges GÉuAur.T. Les Expositions envisagées au point de vue de leurs résultats écono/nii/ues, p. 42.

(2) j>. LozÉ. L’Exposition du Nord de la France, Economiste français du 30 juillet 1904, p. 159.

(3) L’Exposition du Nord de la France, Economiste français du 30 juillet 1904, p. 159.

les étranigers pour les machines et les outils; l’exposilioTi d’Olympie en 1888 admettait les étrangers pour les machines agricoles et industrielles, les instruments et les outils en usage sur le territoire grec; enfin l’exposition de Dunedin à la Nouvelle Zélande en 1889 admettait les étrangers pour les sciences et l’éducation. De pareilles expositions ne sont en réalité que l’assemblage d’expositions générales nationales et d’expositions spéciales internationales. Nous avons signalé les inconvénients des premières; nous verrons les inconvénients des secondes. Il suffit de remarquer que ces inconvénients loin de se compenser s’additionnent et que la généralité de l’eLxposition nationale neutralise les avantages que pourrait présenter le caractère spécial de l’exhibition de certaines branches.

L’on s’est demandé si l’on ne pourrait pas restaurer le parliciilarisme des expositions en le modifiant si l'on ne pourrait pas rajeunir et moderniser les Expositions nationales en les transplantant hors des frontières. C’est cette idée que M. Lockroy a préconisée dans la préface qu’il a écrite pour le livre de M. Monod sur l’Exposition de 1889.

Si l’on envisage les colonies comme une moitié de la contrée dont la métropole forme l'autre, comme la large pairie à côté de la patrie étroite, le grand pays en face du petit, on trouve comme liunsdion entre les exjiosilions nalionales internes et les expositions nationales exiernes suit les expositions niétropoldaines dans une colonie, soil les expositions des colonies itans une ville de la métrpole. (Test dans cette dernière classe que rentre l’Exposition coloinale et indienne qui eut lieu à Londres à South Kensington en 1880 et l'Exposition coloniale qui s’est ouverte à Marseille

en avril et celle qui a été inaugurée à Paris, au Grand-Palais, le 4 août 1906.

Les expositions coloniales peuvent être permanentes.

Tel est le caractère que présente l’Exposition permanente des colonies françaises. Cette exposition fondée par un arrêté du prince Napoléon, ministre de l’Algérie et des colonies en date du 23 octobre 1858 a été plusieurs fois réorganisée et forme aujourd'hui un des services de l’Office colonial institué par le décret du 14 mars 1899 et installé au Palais-Royal. Elle ne comprenait d’abord que les produits coloniaux propres à être importés dans la métropole. Mais en 1884 on y joignit une seconde section comprenant les produits métroiwlitains propres à être exportés dans les colonies (1). Les éléments coloniaux de cette exposition sont fournis par des expositions permanentes locales. Telle était l’exposition de la Martinique qui avait été ouverte en 1869 au Jardin des Plaides de Saint-Pierre. Tel est le Musée Commercial et Industriel créé en Cochinchine par arrêté du 10 mai 1884 (2).

Tel est le caractère que présente rinstitution analogue de la Grande-Bretagne, appelée, semblait-il, lors de sa, fondation, H devenir «une manière da, Bourse où s’échantillonneraient avec renouvellement constant les produits des quatre coins du globe et ofi se traiteraient couramment de vastes affaires » (3) « institution fort prônée à l’époque, mais dont l’idilité pratique jusqu’à aujourd’hui a été insignifiante » (4), ïlmperial Instilute de Londres.

Ulmperial Instilute a donné en 1898 une exposition remar-

(1) Paul Dislère. Art Colonies, n» 282, clans Répertoire de droit adniinis- Idrlif. de Béquet, t. IV, p. 474. ç

(2) Id td ]). 551.

c3) Lettre d’Angleterre. Economiste français du 9 avril 1904, p- 502.

(4) Lettre d’Angleterre. Economiste français du 22 octobre IS98, p. 548.

quée de tissus et d’objets de laine de la Nouvelle-Zélande (1) et le bulletin qu’il a commencé de publier en 1903 pourra fournir aux négociants les renseignements qu’ils n’ont ni le temps ni le moyen de se procurer (2).

Mais les expositions coloniales mélropontaincs ne sont iiue des expositions « internes externes ». Les expositions vraiment extérieures, ce sont tes expositions nationales à l’étranger.

L'idée de l’exportation des expositions indigènes n'est pas nouvelle. Elle remonte à Louis XI, ce mon rfiue utilitaire, ce « novateur » comme, l’appelle Augustin Thierry, ce roi d’affaires auquel Henri Martin reconnaît un « vigoureux instinct d’avenir », à Louis XT, le contemporain par la date du dernier chevalier du Moyen âge « le Grand Duc d’Occident » mais par les idées un précurseur de l’àge « industrialiste ». Après avoir en 1471 signé avec Henri VI d’Angleterre une trêve de dix ans el en attendant que quatre, ans plus tard il désanuiH les prétentions continentales du successeur de ce prince, Edouard IV, en concédant par le traité de Picqnigny (1475) certains avantages aux négociants anglais, Louis XI chargea deux banquiers de Tours, les frères Briçonnet de rassembler tes produits français et d'aller les exposer à Londres sans les vendre, « afin que les habitants du dit royaume d’Angleterre cogneussent par effet que les marchands de France estoient puissans pour fournir comme les autres nations ». Mais à peine la collection était-elle arrivée à destination que Warwick « le faiseur de rois », alors tout puissant grâce aux subsides de Louis XI, s’en ht livrer une partie pour la vendre : le prix devait être destiné aux frais de

(1) Lettre d'Angleterre. Economiste français du 92 octobre 1.S98. p 548.

(2) Lettre d'Angleterre. Economiste français du 9 avril 1904, p. 502.

l’envoi j:ruii corps de troupe au roi de France. Ces troupes ne partirent jamais. Ce qui restait de la cargaison fut réembarqué et tomba aux mains de pirates (t). Des lettres patentes de Louis XI expédiées du château d’Amboise en 1471 réglèrent rindenmité due aux frères Briçonnet. C’ë^t le seul monument qui soit demeuré de cette tentative si neuve, si hardie et si malheureuse (2).

Nous avons vu qu’une tentative semblable se produisit après la dernière de nos expositions nationales. En 1849 M.Sallandrouze de la Mornaix ouvrit une exposition française à Londres : cette exposition réussit pleinement.

L’idée des expositions nationales à l’étranger a été fréquemment appliquée de nos jours.

L’application la plus importante en a été faite en Angleterre.

On avait parlé aux Etats-Unis en 1884 d’un projet d’exposition panaméricaine à Londres. M. John llobertson Whilley qui se trouvait alors à New-York recueillit l’idée et s’occupa de la réaliser en la modifiant (3). Une série d’e.xjiositions avait eu lieu à South Ivensington entre 1883 et 1886 : exposition des pêcheries en 188.3, exposition dliygiène en 1884, cxposilion universelle dite exposition des inventions en t885, exposition coloniale et indienne en 1886. M. Whilley lui donna pour suite une série d’expositions nationales. Ces expositions au nombre de quatre eurent lieu de 1887 à 1891 à Earl’s Court dans West Kensington sur des terrains de 23 acres et demi ou 95.bü0 mètres carrés de superficie.

(1) Georges Gérault. Les expositions universelles envisagées au point de vue de leurs résultats économiuues. p. 20.

(2) Alfred Picard. Exposition internationale de ISS9. Itapport général, t. 1 P 4.

(3) Charles LowE. Four national exhibitions in London and their organiser, p. 14.

La première fîut l’exposition américaine. Ello eut lieu en 1887. De vastes espaces y étaient réservés à la Buffalo Bills Wild AVest Exhibition qui devait reparaître à Paris en 1889. L’expoisition ouvrit le 9 mai et ferma le 31 octobre. Elle dura 151 jours. Elle coinplait 1.078 exposants industriels et 151 exposants artistes présentant 418 œuvres d’art. Elle reçut 2.230'.173 visiteurs soit lî.770 par jour (1),

« C’est certainement une idée originale, écrivait un publiciste contemporain (2),, que de faire donner par une nation une exposition exclusivement consacrée à ses arts, à ses inventions, à ses manufactures, à ses produits, à ses ressources propres sur le sol d’un aiitie pays éloigné' de plus de 3.000 milles». L’écrivain y voyait un événement de nature à produire une véritable révolution dans les grandes expositions et à ouvrir une ère nouvelle dans l'iiistoire des concours internationaux inaugurés en 1851.

La seconde fut l’exposition italienne. Elle eut lieu en 1888. C’était l’époque où la rupture des relations commerciales entre la France et l’ilalie obligeait les négociants transalpins à chercher de nouveaux débouchés. L’exposition ouvrit le 12 mai et ferma le 31 octobi'e. Elle dura 148 jours. Elle comptait

I . 083 exposants industriels et Gî5 exjinsants artistes présentant 1.512 œuvres d’art. Elle reçut 1.7î3.4î5 visiteurs, soit

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