‹ Essai littéraire et historique sur Apollinaris SidoniusChapitre 1 sur 6 · IMPRIMERIE DE BOEHM ET C.'^ , BOULEVARD JEU-DE-PAUMB · texte numérisé non relu

IMPRIMERIE DE BOEHM ET C.'^ , BOULEVARD JEU-DE-PAUMB

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Rbghbrcher dans les écrits d'Âpollinaris Sidonius les faits propres à éclairer la yie de l'auteur et à mettre en relief les mœurs de la société au sein de laquelle il a vécu , examiner ces écrits, les apprécier sous les rapports littéraire et historique, tel est le but de cette Dissertation. En voici le plan : Sidonius présente un double caractère ; il a été revêtu successivement desdignités civiles et des dignités ecclésiastiques. Dans ces denx positions diverses , il a cultivé différents genres de littérature : homme de cour , il a publié des poésies; homme d'église, il a publié des

lettres. Qaelles soiit ces poésies? Quelles sont* ces lettres? Que nous apprennent-elles sur Fauteur? Que nous apprennent-elles sur son siècle ?

Notre travail , ainsi conçu , comprend donc trois parties » qui ne sont en réalité que trois faces d'une même question : Biographie , littérature et histoire.

ESSAI LITTÉftAIRB ET fflSTOWQUE

SDft

Caius Sollius Apollinaris Sidonius , que quelques manuscrits surnomment Modestus , naquit probablement à Lyon 9 le 5 novembre 43 1^ Sa famille possédait, comme à titre d'héritage, les magistratures de r£mpire * et occupait un des premiers rangs dans la

* Voir le premier excursus,

* tt/ nune, et legibus me ambitus interrogcUum senatumove, cur adipiscendœ dignitcUi hœreditariœ curis pervigilibus in~ cumbam; eut pcUer , socer , avus , proavus prœfecturis urbanis prœtorianisque , magisteriis palatinis militaribusque micuerunt.i» Ëpist. I, 3. Conf. Greg.Turon. Hist. II, 21.

Gaule. Son aïeul » non moins illustre dans les armes que dans le barreau , avait gouverne cette province en qualité de préfet du Prétoire , au commencement du siècle » sous le tyran ou l'usurpateur Constantin , et, le premier de sa race, avait embrassé le christianisme ^ Son père, tribun sous Honorius, avait obtenu la même préfecture sous Yalentinien IIP. Sa mère , dont on ignore le nom, était arverne et du sang des Âvitus'. Une si haute naissance réclamait une éducation distinguée. Les écoles de Lyon n'avaient

* « Prœfectus jacet hie Apollinaris ,

Pùst prœtoria recta Galliarum ,

McerentU ptUriœsinu receptus ;

Consullissirmis utilimmusque

Ruris , militiœ forique cultor ,

Eœemploque cdiis periculoso ,

Liber êub dominantiàm tyrannis.

Hœc êed maxima dignitas probatur ,

Quod frontem cruce , membra fonte purgans ,

Primm de numéro patrum stwrum

Sacris mcrilegi» renuntiavit, »

(EpUt. m, 12. EptUph. Conf. EpUt. V, 9 •tZosim. Lib. VI.)

' aPatres nostri ( le père de Sidonius et celoi d'Aqailinus) mb uno contt^)ernio , vixdum a pueritia in totam adolescent tiam evecti, principi Honorio tribuni notariique militavere,. In principatu Valentiniani imperaioris , unuè Galliarum prœfuit parti , aller êoliditati.9 Epist. V , 9 ; — Conf. Epist.

vm , 6.

' Sidonius écrit à Avitas : « Matribus nostris summa 9an^ guinisjuncti necessitudo. y> Epist. III, 1.

pas alors perdu tont lear éclat. Eusèbe y enseignait avec succès la philosophie» en même temps qu'Hoenius et peut-être aussi Victor y professaient la poétique. Dans ce gymnase du inonde se donnaientrendezvous les jeunes nobles gallo-romains appelés à suivre la carrière des honneurs et des lettres. Sidonius vint se mêler à eux » avec ses amis Avitus , Félix et Probus\ C'est sans doute an milieu de cette société d*élite 9 qu'il put contracter plusieurs de ces liaisons qui firent 9 dans la suite» le charmé de sa vie*. A vingt ans , il se trouvait déjà uni à Papianilla. Ce fut un mariage de grand seigneur : Papianilla était la fille de cet Avitus qui hérita de la couronne d'Auguste ; elle apporta une riche dot » le domaine d'Avitacum t que Sidonius semble avoir tant aimé et dont il a laissé une si longue description'. Bonne épouse f Papianilla était , à en croire son mari , meilleure sœur encore^. Elle fut la mère de deux

» Epist. m, 1 — m, 7 — IV, 1— IV, 5. Carm. IX, 314. Ibid. 327.

• Epist. IV, 4— IV, 6— V, 9.

• Epist. n, 2 — Conf. Carm. XVÏU. — Ayitacum était vraisemblablement slf aê aax environs da village d' Aydat ( autrefois Aydac). On voit encore dans l'église de ce village an cénotaphe sur lequel on lit l'inscription suivante en caractères da Vra« ou da IX« siècle : Hic sunt duo innocentes f et sanctus Sidonius.

• « Licet sis uxor bona, sorar quoque optitna es. • Epist. V,16.

filles f Roscia et Severiana* , ainsi que d'an fils , Apollinaris*.

Sidonius j sur la route de la fortune » devait chercher à ayancer. L'avènement de son beau-père à FEmpire, en 455 , lui. en fournit l'occasion ; et , en homme habile , il se garda bien de la négliger. Ayant accompagné Avitus à Rome , il y prononça , le premier jour de l'année suivante , le panégyrique en vers du nouveau César'. C'était dignement inaugurer le consulat d'un prince gaulois. On ne pouvait

* Epist. V, 16 —II , 12. Grégoire de Tours (Hist. Franc. III, 2] semble mentionner une iroisiëme fille qa'il nomme Alchima oaÂlcimia, et qo'il désigne comme la sœar d'ApoUinarls.Mais Sidonius ne parlant nulle part de cette Alchima , il ne serait pas absurde de supposer que, selon Fusage des doubles noms adoptésalors par les familles nobles, cette dénomination s'applique à Roscia ou à Severiana. Quelle que soit cette Alchima, elle complota après la mort de son père , avec sa belle-sœur , pour élever son frère ApoUinaris sur le siège épiscopal de TArvernie.

« Epist. V, 9— V, 11— IX, 1. Ailleurs (IV, 10) Sidonius parle de son fils Héliodore : « Quum filius métis Heliodorus hiAC venit » , ce qui révélerait l'existence d'un second fils, à moins qu'il ne s'agisse ici d'un surnom ou d'une paternité purement spirituelle. Gonf. Ruric. Epist. n, 25; Greg. Turon. mirac. I, 45 , et hist. II , 37.

3 L'usage des panégyriques consulaires est assez connu pour que nous nous dispensions d'en parler. 11 suffira de mentionner les noms de Mamertin , d'Ëomène , de Pacatus et de Glaudien.

mieux se frayer le chemin des honnears. Aussi ërigea-t-mi au jeune poète une statue d'airain sous le portique de Trajan S II avait dès-lors commencé à Toguer , comme il le dit , sur la mer de la renommée '. Un pareil début promettait un brillant avenir ; et Ton conçoit sans peine les vœux du gendre pour le beau-père. Mais la prédiction fut démentie par

^ « NU vcaum prodest adjectum laudibus illtid , Vlpia qv/od rutilât porticus œre meo.

( Paueg. Avit. 609. }

« Quum mets pont stattiam perennem Nerva Trajanm titulis videret Inter attctores utrimque fixam Bibliothecœ, »

(EpUl.UC, 16.)

Contrairement à l'opinion des savants antears de la Gcdlia ehristiana, noas rapportons l'érection de cette statae au règne d'Avitus et non pas à celui de Majorlen. Nous ignorons les raisons qui ont pn donner lieu à cette erreur ; mais nous ferons remarquer que Sidonius rappelle lui-même le fait dans les vers qu'il adressa à Priscus Yalerianus, et qui furent évidemment écrits durant le règne d' Ayitus , peu de temps après le panégyrique de ce prince. Nous ne saurions souscrire non plus à l'assertion de Juste Lipse, qui, dans son iraAié De Bibliotltecis, prétend qu'on érigea deux statues à Sidonius , l'une dans la bibliothèque grecque y l'autre dans la bibliothèque latine. Les textes que nous avons cités , ne mentionnent qu'une seule statue éleyée en l'honneur du poète sous le portique qui mène aux deux bibliothèques.

" « Pelago quia currere famœ

CcBpimus.9

(PaMf. Afit.lS.)

rëyénement. Le règne d'Â^itos ne fot rien moin» qae long et glorieux : un an ne s'était pas encore écoulé, que ce prince avait perdu la pourpre. Sidonius t déçu dans son ambition » prit » selon toute apparence f les armes pour le venger, et entra dans la faction gauloise dévouée à Marcellin. Malgré l'appm du goth Tbéodorik II , il vit sa ville natale dépouillée de ses privilèges, accablée d'impôts et forcée à recevoir garnison. Cette défaite lui donnait lieu de redouter la colère du vainqueur ; aussi songea-t-il d'abord à mettre sa vie en sûreté. Il fut assez heureux pour que , sur l'intercession de son secrétaire Petrus, Majorien voulût bien lui pardonner ^ Enhardi par ce premier succès, il adressa à l'empereur un placet en vers , au nom de la cité rebelle , en invitant le nouvel Hercule à la délivrer du tributmonstre. « Tu as devant toi des Gèryons, ëcrit^il au César avec une flatterie à la fois pédantesque et badine , coupe leurs trois têtes , et je vivrai *. C'est ton humble sujet qui ose t' adresser cette prière. Il te supplie de lui rendre sa patrie avec la vie , et de

* cStc mihi diverso nuper sub marte cadenti J'osmti placido Victor ut essem animo»

( Paneg. Major. Prcf., 11.)

<( Memini quum parcere velles. »

( DMd. 598. )

« Tu Tirynthius alter

Geryones nos esseputa monstrutnque tributum ; Hic capita , ui vimm , tu mihi toile tria. >

(C»nii.XIII,19.)

relever Lyon de ses ruines. C'est ton Sidoniuê qni te demande cette grice. Puisse la pourpre sido'nienne te Tétir long-temps 1 . . • Si tu daignes exaucer les yœnx de ton poète , je confierai à des fastes immortels tous tes beaux triomphes \ x>

Il tint parole ; il paya en poète la dette de la re« connaissance y et il paya d'avance » afin d' enchaîner la clémence impériale. Majorien se trouvant à Lyon en 458 , Sidonius choisit Toccasion de ce voyage pour déclamer un panégyrique. Ce n'est pas sans étonnement qu'on voit le gendre du dernier Auguste» prodiguer les éloges les plus pompeux au nouveau mattre du monde. Il sentit si bien lui-même Tincon-* venance de sa conduite » qu'il crut devoir invoquer, pour sa justification 9 l'exemple de Virgile et d'Horace. Mais f outre qu'il n'était ni un Virgile ni un Horace , et qu'en pareille circonstance c'est la voix de l'honneur et non l'exemple qu'il faut suivre » il ne devait pas acquitter par une froide et servile adu« lation le prix de sa vie '• La seule excuse admissible» c'est que Majorien était un héros , et que Sidonius voulait le bien de sa patrie ; aussi , vers la fin du panégyrique , n'hésite-t-il pas à exprimer une prière: « Puisque , an milieu de nos désastres , tu es venu comme notre unique espérance , remédie à nos maux»

1 Garm. XIII , 21 sq.

• « Serviat ergo tibi sermti lingua poetœ , Aique meœ vitœ lauê tua sUpretium. »

( Paaeg. Major. Praf. , 13 . )

nous t'en conjurons , et en passant » regarde , 6 yainqueur » ta TiUe de Lyon. Abattue , après de Iongués souffrances , elle te demande le repos. Tu lui donnes la paix , rends*lui le courage. Quand la té(e fatiguée du jeune taureau s'est reposée du joug » il sillonne mieux ensuite le dur sein de la terre. Notre patrie n'a plus ni moissons 9 ni bœufe » ni colons » ni citoyens. Florissante , elle ignora son bonheur : maintenant qu'elle est conquise » elle comprend ce qu'elle a été. Une fois la joie passée f 6 Prince , on songe au malheur. Tout ruinés que nous sommes par les ravages et l'incendie , ton arrivée néanmoins ré** tablit toutes choses. Puisque nous avons été la cause de votre *• triomphe» notre ruine même nous plait'.» Majorien ne pouvait rester insensible à cette double requête. Sur les instances de son poète, il affranchit Lyon du tribut » le dota de nouveaux privilèges et le releva de ses ruines. Voulant en outre récompenser personnellement Sidonius y il l'honora du titre de Comte , et se l'attacha par divers emplois'. La chronique d'Idace» d'accord avec Fépitaphe de Glermont> ajoute qu'il fut chargé de conclure la paix

^ Ce n'est pas le seul exemple qu'on rencontre dans Sidonius de cette confusion des nombres. On la retrouve dans les lettres IV, 10— V, 4— V, 15— VI, 6 —VI, 7— VU, 10 , VII— 2, VIII, 14— iX, 3 — IX, 9.

• Paneg. Major. 574 sq.

» Epist.I, lljConf. VIII, 6.

entreThéodoriklIetrempereur*. Le panégyrique avait eu son effet, comme on voit. Dès-lors le cour-* tisan put reprendre ses habitudes ; il avait même plutôt gagné que perdu à la révolution. Nous le trou* vous à Arles 9 en 459. Arles , encore officiellement appelée Constantine , était la capitale , la Rome des Gaules *• Fameuse » entre toutes les villes de rOcet* dent 9 par son préfet et ses marchands , elle renfer-mail dans ses murs, avec le commerce du monde, un sénat f une noblesse riche et puissante , des écoles , des hommes qui se piquaient de science et d'esprit. Sidonius était là dans son centre. Il ne manqua sans doute pas d'y donner des preuves de son habileté ; et de remplir sa double vocation de poète et de courtisan. Il paraîtrait pourtant qu'il ne fut pas toujours très-discret. On l'accusa d'avoir composé contre l'empereur une satire^assez mordante. L'accusation , vraie ou fausse , indique au moins qu'on l'en croyait capable. Mais , après avoir acheté si cher la faveur de Majorien, il ne se souciait nullement de la perdre. Invité un jour à la table de l'empereur , il improvisa contre Paeonius un distique pour sa justification :

Scribere me Mtiram qui culpat , maxime princeps. Hune rogo décernas aut probet aut timeat^.

Le César émerveillé applaudit, et, approuvant le défi de Sidonius, lui permit d'écrire ce qu'il voudrait.

* Idat. chronic. V , 17.

' € Gallula Roma Arela$..,*n Auson. Ordo nobil. urb^

» Episl. I, a.

Ce n'était guère la peine de reconquérir les bonnes grâces de Majorien. Ce prince ayant été déposé à Tortone en 461 , Sidonius eut à recommencer sa fortune. Il fût parvenu vraisemblablement à conserver, sous Sévère III, la position que lui avaient acquise ses panégyriques. Mais , soit qu'il sentît les inconvénients de la versatilité , soit qu'il ne jugeât pas le nouvel Auguste digne de ses éloges, soit enfin qu'il s'ennuyât de la vie de courtisan , et qu'il éprouvât un certain dégoût pour le tout-puissant Ricimer , il prit le parti de se retirer à sa villa d'Avitacum 9 011 , dans l'étude des lettres , dans la société de sa famille et de nombreux amis » il donna quelque relâche à son ambition.

Sévère devait naturellement passer comme Avitus et Majorien. Ricimer n'aurait pu , d'ailleurs , lui pardonner de vivre trop long-temps. En 467 , Anihemius l'avait remplacé sur le trône. Le nouveau maître , désireux sans doute d'être chanté , fit des avances à Sidonius et l'invita à se rendre à Rome. Sidonius, voyant une occasion de sortir de l'oubli et de renaître à la vie politique , obéit avec empressement. Il avait , du reste , d'importantes questions à débattre avec l'empereur au sujet de la Gaule ; de sorte qu'un double motif l'attirait auprès d' Anthemius: il pouvait , en traitant les affaires de ses compatriotes , traiter aussi les siennes , et n'était probablement pas fâché de couvrir tant soit peu de l'intérêt général son intérêt particulier. Une de ses lettres contient une

relation infiniment cnriease de son voyage. Il le fit en grand seignenr et en savant privilégié , s*arrétant sur la route dans la maison de ses amis et de ses proches ^ » rappelant à chaqae pas ses souvenirs d'antiquaire , de poète , d'historien. Arrivé à Rome avec la fièvre , il court » avant de toucher le pomœ*^ rium, se prosterner sur le seuil triomphal des apôtres» et sent tomber tout à coup la langueur de ses membres affaiblis ' ; ce qui » pour le noter ici , témoigne déjà de la vivacité de sa foi. Il lui fallut cependant prendre le lit » au moins par précaution. C'était précisément l'époque oii l'on célébrait les noces du patrice Ricimer avec la fille d'Anthemius : la coïncidence était fâcheuse pour un courtisan. Aussi le noble malade ne peut-il se dispenser de faire part de ses regrets à Heronius. c( Au. milieu de tant de fêtes, lui écritil f j'envie le repos de ta demeure transalpine. A l'instant même où je trace ces lignes , on affiche des ëpithalames en vers fescennins à la porte de tous les

^ « Egreuo mihi Rhodanusiœ nostrœ mcmibus publieus eur- $uê usui fuit , et quidemper domeilia iodcdium propinquorumque».,. » Epist. I, 5.

* « TriumphtUibus apostolorum liminibus affums , ùmnem protintu terni membris maie fortibus explosum esse languorem; post quœ cœlestis expérimenta patrocinii»..» Ibid. Gonf. Epist. 1,6—1,9. Cann. XVI, XVH et XXIV.— La basUique de Saint-Pierre ne fut , comme on sait , enfermée dans l'enceinte de Rome qne sous le pontificat de Léon IV , qui le premier fortifia la ci(é Léonine contre les incursions des Sarrasins.

théâtres » dans les mardbès , aux' prétoires , sur les places, publiques , sur les murs des temples et des gymnases. Les études sont suspendues , les affaires cessent , les tribunaux se taisent , les députations sont différées » la brigue est interrompue , et toute occupation sérieuse disparaît devant les bouffonneries des histrions ^ x»

Enfin f les noces de Bicimer finirent et la convalescence dé Sidonins avec elles. Il reçut une douce hospitalité chez Tex-préfet Paulus ^ aussi savant que vertueux. Quel merveilleux avantage pour un bel esprit gaulois y que la fréquentation d'un romain h la fois philosophe » orateur et poète ! Saisissant le i&oment propice, il le charge tout d'abord d'examiner s'il n'y a pas quelque moyen d'arriver à la faveur*. Il cherche, parmi les grands , ceux qui pourront le mieux seconder ses espérances. Le sénat comptait , sans doute , beaucoup de personnages riches et distingués ; mais on y remarquait spécialement deux consulaires des plus illustres , Gennadius Avienus ' et Gscina Basilius. Ils occupaient tous deux le premier rang ; mais , égaux par le crédit et

* Epist. 1,5.

' <K Igitur per hune primum si quis quoquo modo in aulam §ratiœ aditttëeœploro. » Epist. 1,9.

' C'est ce même Ayienos qui , selon la chronique de .Prosper , fit partie de l'ambassade solennelle chargée de porter à Attila les sopplications de Rome. H avait été le collègue de Yalentinien dans son septième consulat ^ en 450.

la considération , ib différaient par le goût et le ca?ractëre. Avienas avait pour lai la fortune ; Basilias, le mérite. Aussi , comme il arrive presque toujours en pareille circonstance, le premier employait son influence à Tavancement de sa famille; et, malgré Taccueil bienveillant qu'il faisait à tous les solliciteurs» l'empressement qu'il mettait à promettre surpassait de beaucoup les résultats. L'autre, au contraire f plus généreux envers les étrangers qu'envers les siens, savait choisir ses clients et les poussait activement. Avienus accordait plus aisément son amitié; Basilios, un bienfait. Il n'était pas difficile, ce semble, de se prononcer ; mais Sidonius ne voulait sacrifier ni l'un ni l'autre, a Après les avoir long-temps balancés , dit-il ingénument , je pris le parti moyen : je résolus , tout en conservant des égards pour le vieux consulaire dont je visitais assez souvent la maison , de m'attacher de préférence à ceux qui fréquentaient Basilius^ i»

Arrivèrent les calendes de janvier : l'empereur allait commencer un second consulat * . Il vint à ridée de Basilius d'engager son ami à composer un panégyrique. « Allons, mon cher SoUius , dit le protecteur , quoique tu sois accablé sous le poids de ton affaire , je veux que tu ranimes ton ancienne muse

^Epist. 1,9.

' Le premier consolât d'Anthemius se rapporte à Tannée 4S5 , époque où il menait à Constantinople la vie privée.

en rbonneur du nouveau consul , et que tu versifies » bien qu'à la hâte » quelque compliment de félicitation. Je t'introduirai, et, en te procurant les moyens de réciter ton poème , je te ménagerai la bienveillance du prince. Si tu en crois mon expérience , cette bagatelle te vaudra de sérieux avantages \ » L'occasion était trop favorable : Sidonius ne se fit pas prier *• Accordant sa lyre banale , il célébra ÂnAemius f comme il avait célébré naguère Avitus et Majorien. Lorsqu'il s'agissait d'un empereur, les éloges ne pouvaient tarir. Il esquissa mythologiquement et en vers boursoufflés , selon sa coutume, la vie d'Anthemius. Il n'oublia rien , ni les présages de son berceau , ni ses jeux , ni son éducation , ni ses guerres, ni ses victoires. Tout fut rappelé , jusqu'au récent mariage;. car, quelque loin qu'on remontât dans l'histoire des anciens hyménées, le gendre surpassait tous les héros et la fiancée toutes les héroïnes : le mérite de Ricimer exigeait une telle alliance , et le laurier de Mars lui avait donné le myrte de Vénus '. Le poète avait-il donc perdu le souvenir des malheurs et de la déposition d' Avitus I

1 £pist.I,9.

* « Parut ergo prœceptis. x>Ibid.

' a Qiuintumvis repetam veteris connubia $ecli , Tramcendunt hie heroas , herotdas illa, Hos thalatnos , Ricimer, virtus tibipranuba pomt , Aique Dionœam dot Martia laurea myrtum, »

( F»tt«K. AbUwb., 500 fq. )

SidoDÎus envoya son panégyrique, avec un centon de dix vers en forme de dédicace , à Petrus. Il ne s*était pas trompé dans ses prévisions. Soit que Tinfluence de son Mécène * Tait servi , soitqn^ , de tui« même , l'empereur ait voulu se montrer reconnaissant envers le client de Basilius, il devint chef du sénat , préfet de Rome et patrice*. C'est ce qui lui f faisait dire que son panégyrique avait obtenu , sinon la réputation , au moins le résultat d'un bon ou-r vrage '. Il ne manquait à Sidonius que le consulat , pour avoir atteint les plus hautes dignités. Il était, du reste , au comble de ses vœux ; il avait égalé , surpassé même ses ancêtres. Mais, tout en appréciant l'importance de sa position , il ne s'en dissimulait pas les dangers. Il avait appris à connaître le peuple romain ; et sa prudence tant soit peu poltronne le portait à craindre que le théâtre ne retentît quelque joar des clameurs tumultueuses de la populace affamée, et qu'on ne lui imputât le malheur de la disette publique *.

^ (K Ai mihi Petrus erit JUtecenas. » Paneg. Anthem., edit. adPetram , 5.

* « Egit [Basilius) cum conmle meo, ut meprœfectum faceret senatui suo.ï>Epî8i. I, 9. Gonf. Epist. I, 10 — Y , 6. — Blâmer t. Glaadian. De stata anims Praefat.

> « Attamen gaude quod hic ipse panegyrietu , et$i nonju^ dicium, certe eventum boni operis accepit. )» Epist. 1,9.

^ « Verear autem ne famempapuli romani theatralU eaveœ fragor imonet, et infortunio meo publica deputetur e$urie$,»

Poar Sidonias , vivre à Rome , même mds les dignités » c'était vivre en exil. Aussi ne tarda-t-U pas à revenir dans sa patrie , au milieu de ses chers Gaulois. Ce fut pour y échanger les honneurs du siècle contre les honneurs de l'Église. Lepatrice devint évëque d'un vaste diocèse , évoque de toute VÂrvernie. Il eut beau alléguer son inexpérience: la voix du peuple , qui est celle de Dieu » l'avait dési^ gné comme successeur d'Eparchius * ; il lui fallut subir le fardeau d'une profession si haute *. II n*eut

Epist. I, 10. — - Sidonias en fat sans doute quitte poor la peur. Il parait, d'après le témoignage de saint Lupus, que son administration fut assez heureuse : « Tu trabeales ornatuê êplendidasque prœfeciuras, et quidquid irrequiela desideriorum serm sibi beatius in seculo potesi fingere, honori/icm et inier iireperoê plattsus eœercuisli. » Lupi Trecensis epist. ap. Spt* cileg. , nov* edit., III , 302.

^ Nous n'ignorons pas que deux manuscrits placent entre Eparchius et Sidonius deux évèques inconnus d'ailleurs, Deletronius et Sezerolus, comme le porte l'ancien catalogue du monastère de Saint-Allyre, ou plutôt, selon les vieux litres de la oatbédrale. de Glermont , Peletronius et Ferreolus. Mais nous pensons avec les auteurs de la Gallia christiana , qu'il ne faut tenir aucun compte de ces évèques.

* « VipGte cui indignissimo tantœ professionis pondus tmpaetum est. » Epist. V , 3. Conf. Epist. VII , 9 — VI , 7. — Cette éleetion populaire et ce langage de Sidonias ressemblenttsaoz à l'élection et ao langage de S. Ambroise qui, an •lède avant lai, avait été porté de la même manière sur 1^ siège èpiseopai de Milan.

plus qu'à solliciter les prières de ses amis^ , et déslors il vècat en frère avec sa femme *.

C'était vers la fio de 471 ' : Sidonias pouvait avoir

t Epist. VI,7 — VI,9.— VII, 6— vin, 10 — Vin, 14 — IX , 3 et 8.

* On s'aceorde à reconnaître qne Papianilla yécat encore an moins trois ans , à partir de Tépiscopat de Sidonias.

* Voici comment nous établbsons ce point chronologique de rhistoire de Sidonius d'après lai-mème. Sidonias dans la lettre qu'il écrivit à saint Lapas de Troyes, poar solliciter le secoars de ses conseils et de ses prières, après avoir été élevé snr le siège ponliGcal de l'Aryernie , dit qae son ami était alors évèqae depais qaarante-cinq ans : a Quumpost desndatas milUiw Lirinensis excubias et in apostolica sede novem jam decarsa qoinqaennia , utriusque sanctorum ordinis quemdam te eanelamatissimum primiptlaretn sptritualia castra veneren^ tur. ...» Sidon. epist. VI, 1 . — Or, le biographe de saint Lapas, dont le récit contemporain, qaoiqae très-coart , a toujours fait aatorité , assure que saint Lupus était dans la seconde année de son épiseopat , lorsque , avec saint Germain d'Auxerre, il fut envoyé en Bretagne pour y combattre les Pélagiens. D'où il suit que saint Lupus a été fait évéque de Troyes en 427 ; car , d'après le témoignage de saint Prosper , il est certain qne la mission des deux pontifes en Bretagne se rapporte à l'année 429. Si donc à ce nombre 427 on ajoute 45 , on obtient nécessairement 472. Mais , lorsque saint Lopus était évêque depuis 45 ans , Sidonius devait l'être aussi depuis quelques mois. C'est ce qui nous a porté à fiter avec Tillemonl ( Hist. eccUiiast. , XVI , 750) , à la un de l'année 471 , le commencement de l'épiscopat de Sidonias , d'autant plus que les Bollandistes [Aeta SS. Julii , VII, 63 ) ont éla-

quarante ans. Tout entier dès-lors aux fonctions dt son nouveau ministère ^ il abandonna ses dignités , renonça à la poésie profane et à ses goûts païens \ S'il écrivit encore des vers, ce fut rarement et presque toujours sur des sujets religieux. Il eût craint que la réputation du poète ne souillât Taustérité du prêtre'. Claudien» son ami, celui qui a soudé la grande question de Tâme humaine, vante son zèle pour l'étude de TÉcrilure-Sainte et son immense charité dont Grégoire de Tours a, du reste , éternisé

bli par quelques arguments, que le pontificat de saint Lupus à Troyes datait de la fin de 426. On conçoit après ces raisons, pourquoi nous ne reculons pas avec Pagi {Critic. Annal* Eceles, Baron, ad ann. 472» n^ Ô] » le commencement do pontificat de Sidonius jusqu'à Tannée 473 , et pourquoi nous ne Tavançons pas non plus avec Boucher ( Belg, Rom, lib. XriII, cap. 6 , n^ 4 ) jusqu'à 469 ou 470.

^ «. Dum impactœ professionis obtentu novum scribendi morem gradatim appeto et veterem saltuatim dedisco , de bono oratore nil amplius habeo , quam quod malus poêla plus esse ecBpt.ïi Epist. II, 3. — «.Modo temptis est séria legi, séria scribi deque perpétua vitapotius quam memoria cogitari, nimiumque meminisse nostra post mortem non opuscula , sed opéra pensanda, » Ibid. VllI, 4. — « Primum ab exordio religiosœ professionis huic principaliter exercitio renuniiavi , quia nimium facilitati posset accommodari , si me occupasset levitas versuum , quem respicere cœperat gravitas actionum, » Ibid. IX , 12. Conf. Epist. IV , 3 et 10.

* «( Clerici ne quid macuUt rigorem Fama pœtœ. »

( Epiit. IX , 16. )

le soayenir. Combien de fois sa magnifique sainteté ne dëpoailla-t-elle pas sa maison pour enrichir les pauvres*? Qui dira les trésors prodigués à l'indigence par cet homme de miséricorde ? Que de larmes ne versa-t-il pas, lorsqu'il se vit chargé du poids de l'épiscopat et investi de la direction des âmes» lui qui jusqu'alors s'était traîné dans la misère des vices ' ! De là 9 ces pieuses terreurs t cette invincible confusion quile conduisirent au3( portes du tombeau'. Revenu à la vie, il s'arme de courage , il se met à l'œuvre. Plaçant sa confiance dans le ciel , il s'élève à la hauteur de sa mission; il veut être à la fois le père et le défenseur de son peuple. Il faut le voir , bravant la persécution , parcourir tantôt son diocèse, tantôt les diocèses voisins^, assister aux fêtes patronales , aux translations de reliques , aux dédicaces d'églises. Il entretient de continuelles relations avec

^ a Quum autem esset magnificœ sanciitcUis, aique ex senatoribusprimiSfplerumque, nesciente conjuge , vctëaargenteaauferebat à domo et pauperibuserogabat, Quod illaquum cognosceret , scandalizabatur in eum : sed tamen dato egenis pretio tpecies domi restituebat. > Greg. Taron. Hist. II, 22. — Mamert. Glaudian. Epist. ap. Sidon. IV , 2.

* a At nunc mediocritatem tneam manet longe diversa con-, ditio , eut per iuspiriosas wragines et fiagitiorum volutabru gradienti professionis hujuscepondus impactum est,9 JEpist. Vil, 9 , in Goncion.

• t Infelicis consdentiœ mole depreuui, vi fUfrium nuper exiremum talutù accessi. • Epist. V , 3.

♦ Epift. 1V,13 — IX, 16 — IV, 15.

Im prélats les plus âistiogoés; et telle est son inflaenoe, qae tes habitants de Bourges n'hésitent pas à loi confier le choix de leor ëyéqae.

Cette préférence si honorable n'a rien qai doiye étonner. Stdoaius est un des plus dignes représentants de Tépiscopat gallo*romain. C'est à lui qu'on s'adresse dans le malheur, c'est lui qu'on remercie dans la prospérité. Il semble chargé de cicatriser toutes les plaies, de consoler toutes les infortunes. Tantôt , il intercède pour un débiteur auprès de ses créanciers ; tantôt, il intervient, auprès de Tévéque Pragmatius, en faveur de la sainte veuve Eutropia , récemment privée de son fils et de son petit-fils. Ici , il se con* slilue médiateur auprès de l'archevêque d^Arles, Leontius , pour un homme qu'une affaire testamen* taire appelle dans sa ville. Là, il recommande à Tévéque de Marseille, Grascus, un pauvre lecteur qui entreprend, pour vivre, un petit commerce. Puis il offre sa protection à Apollinaris , accusé auprès du tétrarque burgonde Chilpérik , d'avoir livré Vaison à un nouveau prince ^ ou bien , il sollicite l!exemption du tribut pour un clerc qui, fuyant avec sa famille devant l'invasion des Goths, s'est réfugié sur les domaines de l'Église d'Auxerre*. Sidonius est réellement convaincu que celui-là travaille surtout à son propre bonheur , qui travaille au bonheur

* Epist. IV, 24 — VI, 2— VI, a~Vl,8— V, 6 —

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