‹ Essai littéraire et historique sur Apollinaris SidoniusChapitre 2 sur 6 · VI · texte numérisé non relu

VI

d'ùtroi » et qai , prenant pitié des maux des fidèles; accomplit ear ta (erre les «eavres des cieas\ Avec quelle grâce, avec quelle faabiletë ne sait-il pas de-^ mander un service, réclamer justice ou indulgencel Voici, par exemple, comment il invite Proculus à pardonner à un fils repentant : <c Sois clément pour on enfant sévère contre lui-même, et, imitant lé Seigneur , ne condamne pas à ton tribunal celui qui

s*avoue coupable Le délier promptement de sa

faute, c'est enchaîner ma reconnaissance par un bienfait..... Grand Dieu ! Quel beau jour pour toi , quelle heureuse nouvelle pour moi , quelle joie pour lui , alors que , prosterné à tes pieds , de cette boU'* cbe irritée , de cette bouche terrible dont il n'attend que des reproches , il recevra un baiser ' ! » Il est impossible de mieux finir une lettre. Ce trait seul , à défaut de Thistoire^ révélerait que le solliciteur était père.

Du reste , il faut bien le reconnaître , ces souvenirs de la famille , transportés dans la yie èpiscopale de Sidonius , devenaient une nouvelle source d*in* fluence. Ils l'aidèrent, sans doute , à réconcilier des époux séparés , comme le témoigne la conduite de ce Gallus qui , cédant à son autorité aussi bien qu'à

< « E^ iUum prœdpue puto suo viverê bano qui ffivit «(ièno , quique fidelium ccUamitaUs indig^ntiamqm nmeraiui fé^ tU in tênrii opéra ceriùrum. • Episl. VI, 12.

> Epiit. IV, SS3.

celle desaint Lupus , consentit à reprendre sa femme ^ Peut-être ne fut*il pas étranger non plus à la résolution d'un de sesamis» qui, après une jeunesse passée dans la débauche, échappant au séduisant naufrage de la volupté*, se décida à conclureun mariage légitime. Il le recommanda, du moins, aux prières de Tévé* que Âmhroise. Pour Sidonius , Tépiscopat est à la fois un ministère de famille et un ministère public. En même temps qu'il rendait Gallus à une épouse délaissée , il écrivait à Riotham , chef des Bretons auxiliaires de TEmpire, pour se plaindre des désordres de ses troupes, et l'inviter à embrasser la cause d'un pauvre homme dont les esclaves avaient disparu '. Personnre , au V^ siècle , n'a porté plus loin le patriotisme. Quelle tendre sollicitude ne montrat-il pas toujours pour ses chers Arvernes t Si , comme l'a dit Virgile , et comme Sidonius se plaît à le répéter , le pays de la mère est une portion de la patrie*, l'Ârvernie devait être, en effet, pour lui une seconde patrie. Il n'est pas étonnant qu'elle lui ait , jusqu'à un certain point , fait oublier la première. Il avoue quelque part, en décrivant la fertilité de ses

* Epist. VI , 9,

* nFugit meretrieii blandimenta naufragii.r^ Epist. IX, 6. ' Epist. m, 9. — Conf. VII, 6. — Ce Riotham estproba-

blement cQlai qae tons les historiens, et entre autres Jomaniles, appellent Riothime.

* « Quod patriœ pars eomputanda êit et re^ nuUema. » Epist. IV , 21. Conf. Virg. Mneid. VIII , 510.

ieampagnes » que des étrangers , après l'avoir vue une fois, ont souvent perdu le souvenir de la contrée qui les avait nourris \ L'Ârvernie était le berceau des ÂvituSy la province oU se trouvaient ses domaines et son diocèse: aussi, Taimait-il d'un amour tout filial. Déjà 9 en 468, lorsqu'il prononçait à Rome le panégyrique d'Anthemius, il soignait particulièrement les intérêts des Ârvernes. Attentif au danger qui les menaçait, il n'avait qu'une ambition , c'était de les maintenir libres. De là , ces efforts constants pour leur salut; de là , ces instances réitérées auprès d'Ecdicius, pour fermer l'Arvernieaux Goths envahisseurs et la soustraire aux extorsions des tyrans. Parmi ces tyrans, le plus terrible était Seronatus , digne rival d'Arvandus, pour le brigandage et les intrigues*. Préludant à l'exécution d'un infâme cornplot , et comme pour façonner d'avance les habi-

' a Ut 9emel tisum admnis multis patriœ oblivionem »œpe per$uadeat, » Epist. IV , 21. — Od conçoit qae les barbares aient été avides de posséder cette province, et on s'explique les paroles du roi frank Ghildebert dans Grégoire de Tours ( Hist. 111, 9 ) : « Velim unquam Arvemam Lemanem, quœ tantœ jocunditatis gratta refulgere dicitur, oculis cernere.i»

' Ces intrigues sont parfaitement dévoilées dans une lettre de Sidonius (Epist. I, 7). C'est là que tous les historiens ont paisé ce qu'ils ont rapporté sur le caractère, la conduite et le procès d'Arvandus. Sidonius est même le seul qui donne le vrai nom de ce préfet des Gaules ; car Gassiodore l'appelle Aratandus, et Paul Diacre Servandm.

tants an 'joag de la conquête , il 'avait sabstiluè, dans les (ribunaux» la loi gotbiqae à la loi romaine^; Un immense murmure 6*ëleva dans la Gaule » une sainte indignation transporta FArvernie. Protestant contre une domination nouvelle, et voulant donner un démenti national aux prétentions des Barbares , elle s'attacha avec plus d*énergie aux mœurs et aux institutions de Rome. Elle alla juqn'à sacrifier son ancienne langue celtique à la langue latine*. Mais TEmpire n*était guère capable de reconnaître tant de dévouement. Les nobles, ne pouvant compter sur les Césars , songèrent à quitter le pays : ils aimaient mieux s'expatrier ou entrer dans TÉglise par le sacerdoce, que de suivre la bannière d'Eurik. Voilà pourquoi Sidonius presse si vivement son beau-frère de se préparer à la lutte, en se constituant le bouclier des Ârvernes contre les Gotbs. «Le Catilina de notre siècle, s*ëcrie*t il, a quitté l'Adour, aGn d'achever en Arvernie son œuvre de ruine et de destruc« lion. Armé par la crainte, affamé par l'avarice, chaque jour il remplit les forêts de fugitifs, les villas d'exilés , les temples de coupables et les prisons de clercs, exaltant les Goths , insultant aux Romains.

« €Lêges Theodoêianas e^canê J^eodorieiatuuquâ propo^ nens. » Epist. II, 1. Ce texte pourrait servir à confirmer Vopinion des savants, qui prétendent, non sans raison, qu'En* rik ne fit que continuer la rédaction des lois gothiques, sans en être précisément le premier auteur.

' Epist.m, 3.

Point de retard , brise tous les obstacles. La liberté mourante de nos concitoyens tremblants te réclame. S*il n'y a ni force ni secours à attendre de la Repu* blique; si» comme on le dit , la puissance d'Anthemius est nulle , la noblesse est décidée, avec ton assentiment , à abandonner la pairie ou le monde \ o

Ailleurs » Sidonius nous montre le dragon* quittant son antre et s*approcbant des Cabales , pâles de frayeur. « Partout où il se dirige, on le voit traîner à sa suite des bandes de captifs chargés de fers: il jouit de le«r douleur, se nourrit de leur faim et se fait gloire de déshonorer, avant de les punir, ceux qu'il doit condamner. »

La trahison eut un terme; Seronatus expia ses crimes par le dernier supplice ; mais TArvernie n*en fut pas plus tranquille. Les Golhs cherchaient , tous les jours, à s'étendre et à poursuivre une conquête si heureusement commencée. Il ne leur restait plus , afin de donner pour limites à leurs possessions en Gaule la Loire, le Rhône, les Pyrénées et les deux mers, qu'à incorporera leurs domaines le petit coin de terre de rArvernie'. Après eu avoir dévasté les

^ Epist. n, 1. « RediU ipte CaMina teeuli nottri nuper Aiurribus »

* « Cei$ ànm e $p9eu fnx evoluhajam metu exMin^iôuf GifbalUanU e frocoimo itrfertur. » Epist. Y , 13.

' «... Modo intddioii ht^manguli etiam dêiotata proprie^ UUe potiatUur. » Epist. UI , 1 .

campagnes » ils en assiégèrent la capitale : Ecdiciuf sut la défendre; mais Eurik n'en domina pas moins par la frayeur. La consternation dont il frappa les Aryernes semble leur avoir fait perdre le sens. Au lieu de s'unir pour résister à l'ennemi commun »• ils se divisèrent entre eux. Sidonius , en sa qualité d'évéque» devait nécessairement prêcher la paix» réconcilier les esprits et les cœu^rs. Il employa , pour y parvenir plus sûrement , la médiation de son ami, le prêtre Constantius. Ce saint vieillard, escorté de l'affection publique S tout en pleurant comme un père sur une cité à demi détruite par l'incendie *, apaisa les dissensions intérieures , qui n'avaient pas moins contribué à la dépeupler que l'incursion des Barbares. Exerçant, parmi les malheureux Arvernes , le ministère de pacificateur , il ramena la concorde, il les rendit à leur patrie'.

C'est un bien touchant spectacle que cette agonie de l'Arvernie se débattant entre les Goths et les Bur-

^ « Nonambitui comitatu , sed ambiendus affectu.i» Epîst. III , 2. — C'est ce même Gonstantias de Lyon , qoi écrivit la vie de saint Germain d'Auxerre , et sur les instances dagael Sidonins publia , en les lui dédiant , les sept premiers livres de ses lettres.

* « Quas tu lacrymas, ut parem omnium , super cèdes tueendio prorutas et domicilia semiusta fudisti ! y» Epist. III, 2.

* c( Quum inveneris civitatem non minus civiea simultate quam barbarica incursionevacuatam, paeem omnibus suaâens^ caritatem illis , illos patriœ reddidisti*^ y> Ibid.

gondes. Jetée là comme une barrière entre deux nations , comme une proie entre deux peuples rivaux, en butte à la fureur de ceux qui l'attaquent et à l'envie de ceux qui la défendent S elle yeut rester romaine t c'est-à-dire libre, au milieu des ruines de l'Empire. Inquiète au moindre mouvement des Barr bares, elle se tient sous le vent pour écouter si quelque troupe de cavaliers ennemis ne vient pas la surprendre. Entend-elle du bruit , elle concentre ses forces ; elle groupe ses guerriers autour de ses murailles délabrées; elle appelle Ecdicius; elle invoque Sidonius. Et le bon évêque ne joue pas le moins beau rôle dans ce triste drame. A l'énergie romaine, il joint la charité du chrétien: il prodigue ses trésors; il vend même sa vaisselle pour nourrir son troupeau*. Reconnaissant dans la main qui le frappe la vengeance divine', il place sa confiance dans le Seigneur. Alors même que tout semble désespéré, il espère encore. Il sait que la source de la miséricorde est intarissable : à l'exemple de saint Mamert de Vienne, il fait en quelque sorte violence au ciel ; il institue les Rogations. Aussitôt la terreur cesse, la sécurité

^ <K Oppidum stquidem nostrum quasi quemdam sui limitis obicem circumfusarum nobis gentium arma terrificant. Sic (Bmulorum sibi in medio positipopulorum lacrymabilis prœda, iuspecti Burgundionibus , proximi Gothis, nec impugnantum ira , née propugnantum earemus invidia. Epist. III , 4.

> Greg. Turon. Hist.II, 22.

• Epist. m, 4— VU, 5— VU, 11.

renaît dans le$ cœurs ^ , et l'Ârverni^ peut se croire délivrée. Vain espoir t ce dernier rayon de liberté n'apportait que Tombre d*une trêve '• Elle se dissipa bientôt, et toute illusion s'évanouiC. Sidoniuseut beau inviter ses frères dans Tépiscopat à prier pour la paix, le repos et le salut de rArvernie'^. La paix vint ; mais la liberté était perdue sans retour. En 475, Julius Nepos, après de longues négociations, traita avec les Goths, et leur céda la province, objet de leurs attaques*. Déjà, dans son deuil patriotique, Sîdonius avait été jusqu'à regretter la guerre : a Notre servitude, s'écrie-t-il, est devenue le pri^i de la sécurité d'aulrui. La servitude des Arvernes! ô douleur! Eux qui jadis osaient se dire les frères des Latins et les

enfants d*Ilion ! Est-ce donc là ce qu*ont mérité

la faim , les flammes f le fer , la peste » les glaives

*■ a Animositaii nosirœ tam iemerariœ tamque perîculosa non nos aut ambustam murorum faciem, aut putrem svdium cratem , aut propvgnacula vigilum trita pectoribus confidimus ^pUulatura; solo tamen invectarum , te auctore , Rogationum paJpamur auxilio , quitus inchoandis instiiuendisqve populus Arvernensis , eisi non effectu pari, affectu certe non impari cœpit initiari, el oh hoc circumfusis necdum dat terga terrori" bus. » Episl. Vil , 1 .

* € Elsi non per fœderum virluiem , saltem per inducia-rum imaginem quœdam spei nosirœ liberiatis fenesiraresplendei. » Epist. V, 12.

» Epist. VU, 7— IX, 5.

^ Jornand. dereb. get.) cap. 45.

SI

eDgraissès de sang, les gaerriers maigris par les jeûnes? C'est dans TaUente de cette fameuse paix^ que pour yivre nous avons arrache aux fentes de nos murs les herbes sauvages: et voilà qu'en récompense de tant de dévouement , on nous sacriGe' ! »

Telles sont les plaintes énergiques, les éloquentes protestations suggérées à Sidonius par la honte de l'Empire et la décrépitude de ses maîtres. Les maux qu'il déplore » il les sent en romain , il les sent aussi en évêque. Sidonius redoutait à la fois pour sa patrie adoptive la domination barbare, et pour son église rhérésie arienne ; car, quoi qu*on ait pu dire, il était réellement pontife et vraiment chrétien. Il se lamente sur Timpudence du golh Modahaire» qui, jetant çà et là les traits de Tarianisme, s'engraisse avec les péchés des âmes qu il tue , et dans sa rage clandestine attaque d'une dent furtive les bergeries du Christ*. II craint moins Eurik pour les murs romains que pour les lois chrétiennes; car il sait qu*Eurik est le chef de sa secte aussi bien que de son peuple'. Il ne peut voir sans une légitime afflic-

« Epist. VU, 7.

* « Qui viderimModaharium civem gothum arianœ hœre'-

têOB jacula vibrantem Non injuria tibi defleo qualiter

ecclesiasticcu caulas istius aeris lupus, qui peccatis pereuntium saginatur animarum, clandestino morsu necdum intellecti den^ ti$ arrodat. » Epist. vn, 6.

* (K Prœ fatum regem Goihorum non tam romanis

nwnibus quam kgibus christianis insidiaturum pawseo ;

nistre d'Êiirik , le rhéteur Léon S Soit qae des intérêts particuliers ou les affaires de rAryernie l'appelassent à Bordeaux, soit que le roi dont il était le sujet voulût le retenir auprès de lui comme suspect, nous le trouvons ensuite à la cour. Peut-être avait-on dessein de l'apprivoiser; mais Sidonius était une de ces natures opiniâtres qui ne cèdent qu'à demi. Il en vit assez pour écrire une lettre, pas assez pour devenir go ih. II semblerait, au contraire, avoir tant soit peu civilisé son maître. Il fit pour Eurik ce qu'il avait fait autrefois pour Âvitus , Majorien et Ânthemius ; il composa un panégyrique en vers. Malgré l'adieu qu'il avait dit à la poésie , il ne s'en était jamais complètement séparé. Ce petit poème réussit selon ses prévisions. Le roi , sensible aux éloges de l'exilé , et le croyant sans doute moins romain depuis qu'il avait chanté son vainqueur, lui permit de retourner dans son diocèse.

Ces éloges durent singulièrement coûter à Sidonius. Comment put-il se résoudre , avec sa vanité aristocratique , à représenter tous les peuples du monde prosternés aux pieds d'un barbare? Quelle répugnance n'éprouva- t-il pas à placer parmi cette tourbe suppliante les Romains, qui, attendant d'Eurik leur salut , demandaient au nouveau favori de Mars la protection de la Garonne pour le Tibre affaibli * ? Il

^ « Me tenuit inclusum mora mœnium livîcmomm, cujus incommodi finem, post opem Christi, tibi (Leont) debeo. y>lhid* « Epist. YUI, 9.

fallait que Sidonias fût bien fatigué de Texil ; il fallait qu'il désirât bien vivement revoir sa patrie et son diocèse, qu'il aimât d'une affection toute spéciale les Arvernes et son Église , pour consentir à un pareil sacrifice.

Pour prix de ce panégyrique , il fut rendu à sa ville épiscopale. À partir de cette époque » on ne voit pas qu'il soit intervenu , directement du moins , dans les affaires de TÂrvernie. Instruit par l'expérience , il semble avoir concentré dès-lors son activité dans les fonctions pastorales et dans l'étude des lettres : c'est à cette portion de sa vie que se rapporte la publication de ses ouvrages en prose. Tout ce qu'on sait des dernières années de Sidonius » c'est qu'il fut en butte aux intrigues de deux prêtres qui avaient résolu de le chasser de son siège. On a dit que ces prêtres étaient les instruments de l'oppression gothique, et on ne s'est probablement pas trompé. Grégoire de Tours , qui nous donne les détails de la conspiration^ , laisse échapper le nom d'Ârius; ce qui paraîtrait indiquer que les craintes de Sidonius n'étaient pas illusoires , et que l'hérésie s'était introduite chez les Arvernes à la suite de la conquête , comme on le remarque du reste dans quelques cités voisines, et entre autres à Bourges. Mais cette fois encore l'influence barbare vint se briser contre l'énergie romaine de Sidonius. En dépit des Ariens et des Goths , il

« Greg. Toron. Hist., II, 23.

mourut évèque» le 2i août 489 '. Il put au moins emporter la consolation d'avoir été jusqu'à la fin le père de l'Ârvernie ; aussi TÉglise de Glermont reconnaissante l'a-t-elle placé , de même que celle de Lyon , au nombre de ses saints ^

^ Voir le deoxième eœcunus.

' La fête de S. Sidonias est fixée par le ritael de Clermont da 23 août. Son corps , déposé d*abord dans Téglise de S^ .-Saturnin , où il reposait encore vers 950 , à côté de celui de S. Amandinus, comme l'indique un chroniqueur anonyme du X* siècle, cité par Sayaron (Orig. Claromont., p. 357) , fut transféré depuis, sans qu'on puisse déterminer l'époque de cette translation , dans celle de S^.-Genès , détruite avec tant d'autres en 1794.11 a donc continué, jusqu'à la fin du dernier siècle, à y être l'objet de la yénération publique* Voici l'épitaphe qu'on lisait jadis sur le tombeau de Sidonius ; elle présente un résumé assez complet de l'histoire de sa vie.

« Sanciis contiguus sacroque patri , Vivit sic meritis ApoUinaris , Inlmtris tituUs , potens honore , Rector militiœ forique judeœ.

Mundi inter tumidas quietus undas , Causarum moderans mbinde motm Leges barbarico dédit furori ; Diseordantihm inter arma regnis , Pacem comilio reduxit ample* Hœc inter tamen et philosophando Scripsit perpetuis habenda seclis ; Et post talia dona gratiarum , Summi pontificis sedens cathedram , JUundanos suboli refundit actus.

C'est dans Grégoire de Tours qu'il faut lire les circoDStauces de la mort de Sidonius. Né prés du tombeau du grand évoque , il dut en recueillir l'esprit y en méditer les souvenirs , en conserver les traditions. Il y a quelque chose de touchant dans la dernière entrevue racontée par notre bon vieil historien 9 dans les adieux des Arvernes à celui qui les avait si long-temps et si noblement défendus. A peine Sidonius malade s'est fait transporter dans l'église y selon la coutume apostolique des premiers siècles , qu'une multitude d'hommes , de femmes , d'enfants même » accourent vers son lit de douleur en versant des larmes et en gémissant, a Pourquoi , s'écrient-ils 9 nous abandonnes- tu , ô bon pasteur? A qui laisseras-tu tant de pauvres orphelins 7 Y aurat-il pour nous moyen de vivre lorsque tu nous auras quittés? Y aura-t-il quelqu'un pour répandre sur nous , comme tu le faisais , le sel de la sagesse » ou pour nous inspirer avec une égale autorité la crainte du Seigneur ? A ces cris entremêlés de pleurs , dont retentit la basilique, le pontife mourant» animé par l'Esprit divin , répond : Ne craignez rien, ô peuples; mon frère Aprunculus vit encore , il sera votre évê-

Quisque hic dum lacrimis Deum rogabis , Deœtrum funde preees mper tepulcrum, Nulli incognitm et legendus orbi , Illic Sidonius tibiinvocetur.

XII Kal. septemb. Zenone imp. »

que \ x> La prophétie se réalisa, et, malgré les in* trigues da parti barbare , saint Âprunculus saccéda à saint Sidonius sur le siège des Arvernes *.

Ainsi mourut un des derniers représentants de l'esprit romain. Ses descendants n'hésitèrent pas à se mettre au service des Barbares et à se faire les satellites des rois Mérovingiens. Par un contraste digne d'être signalé, cet Arcadius, qui fut le ministre des cruautés de Clotaire et de Childebert contre les enfants de Glodomire, était le petit*fil6 de Sidonius'^ !

1 Greg. Taron. Hist., Il , 23.

> Aprnnculas était précédemment évèqoe de Langres. C'est à loi qae Sidonias adresse la 10® lettre de sonlX^ livre. On peut consQlter sqr sa translation chez les Ârvernes Grégoire deTonrs, Hist. II, 23.

3 Greg. Taron. Hîst., UI, 9, 12 et 18.

Si Doas nous étions proposé d'esquisser une simple biographie , nous serions au terme de notre tâche. Mais on aurait droit alors de nous trouver incomplet. Car Sidonius ne s'est pas seulement mêlé à la société de son temps ; il en a légué l'empreinte à la postérité dans des écrits précieux pour la littérature et pour l'histoire. Nous avons eu déjà occasion de mentionner , de citer ces écrits ; il nous reste à les énumérer » à les analyser » à les juger.

Les poésies de Sidonius , composées durant la jeunesse de Tauteur , ont été recueillies et publiées par lui antérieurement à son épiscopat , à la prière de Magnus Félix, qui depuis fut patrice et moine ^ Cette publication eut lieu vers 468 : c'est du moins

^ Garm. IX. Gonf. Epist. Faust. Reins, episc, etGennad. in Faosto.

ce que parait indiquer la place qu'occupe dans le recueil de ces poésies le panégyrique d'Âothemins. Elle comprend vingt-quatre poèmes de diverses longueurs et de divers genres. De ces poèmes » les plus considérables sont les panégyriques des empereurs Âvitus, Majorien et Anthemius : à eux seuls ils forment environ dix- huit cents vers , c'est-à-dire , prés de la moitié des œuvres poétiques de Sidonius. Comme les autres pièces du recueil , ils sont disposés sans égard à la chronologie; il semble même qu'on ait pris plaisir à en intervertir Tordre , puisque le dernier en date occupe le premier rang. Que cette transposition doive être attribuée à l'incurie des copistes , ou qu'elle soit un effet de la flatterie naturelle au poète » peu importe « Ce qui est beaucoup plus digne d'attention , c'est la forme païenne de ces panégyriques. On s'aperçoit^ en les lisant ^ qu'ils ont été élaborés à une époque de décadence. Au Y* '

siècle , la société et la litlérature qui en est l'expression achevaient de se débattre entre deux idées » entre l'idée païenne et l'idée chrétienne : comme il arrive toujours, le passé luttait contre l'avenir. On ne croyait plus au polythéisme expirant, et néanmoins on tenait à en garder les souvenirs et les traditions. De là, cette puérilité de travail, cette petitesse d'invention qui caractérise alors la poésie. Delà, ce vague, ce mélange des principes et des genres. Sidonius , et c'est là son grand mérite pour nous» devait avant tout reproduire les habitudes de son temps. Aussi ,

tout chrétien qu'il est , se croit-il obligé de suivre la forme païenne , la yieille forme de conyention ^ Pour le panégyrique d'Ayitus , il se place au milieu de rOlympe, dans la compagnie d'Orphée*. Là» il contemple l'assemblée des dieux , et Jupiter sur son trône d'or. Il voit s'avancer à pas lents une déesse à la tête inclinée , à la chevelure pendante et poudreuse; cette déesse , c'est Rome^ Écrasée sous le poids du destin , mais brillante par l'adversité^» elle rappelle sa gloire évanouie » ses antiques triomphes depuis les jours de Romulus et des vieux Étrusques. A travers les conquêtes de la République qu'elle regrette et les violences de l'Empire qu'elle maudit, elle arrive jusqu'au fils adoptif de Nerva : a Captive ,

* Cette idolâtrie de forme et de langage a été parfaitement appréciée et mise dans tout son jour par M. Damont , dans la 12<^ leçon de son Goars d'Histoire de France ( Université catholique, avril 1839 ). Voir aassi M. Ampère , Hist. littéraire de la France, I , 245, sar Ansone et S. Paulin, et II , 195 sq. , à propos de S. Ayitns et de S. Ennodins.

* Paneg. Ayit. Praefat.

' « . • . . Procul erecta cœli de parte trahebat Pigroê Roma gradus , curvato cernua collo Ora ferens; pendent crines de vertice tecti Pulvere , non galea : clypeusque impingitur œgris Gressibm, et pondus, non terror, fertur in hasta. »

(Ibid. 45.)

* <^ Summo satisobrutafato.

(IbU.52.)

Adversis sic Roma mictU »

( Ikid. 6. )

dit-elle, c'est an pareil chef que je réclame. J'ignore si quelqu'un peut égaler Trajan , à moins peut«>étre que tu ne m'enyoies encore , ô Gaule , un prince qui le surpasses» Jupiter, pour calmer ses larmes et relever son courage , promet à Rome Avitus.

Ici le poêle ne manque pas de faire l'éloge de l'Ârvernie » cette terre si féconde en grands hommes , dont les enfants n'ont jamais de rivaux sous les armes, et enchaînent le succès dans les combats, comme l'atteste la fortune tremblante de César'. Avilus est un de ces belliqueux enfants. Sa race, depuis long-temps illustre, lui doit son principal éclat'. Cet éclat étant destiné à rejaillir sur les siens, il n'est pas étonnant que le gendre s'applique à tracer minutieusement la biographie de son beau-père; qu'il le suive depuis le berceau jusqu'au trône , dans les écoles , à lâchasse, sur les champs de bataille. Il nous le montre choisi malgré sa jeunesse pour cicatriser les blessures de sa patrie , et aller implorer auprès

* « Talem capta precor. Trajanum nescio si quis

JEquiparet, ni fors iterum tu, Gallia^ mittas Qui vincat, »

(IbM. 116.)

* « Tellus Clara viris

Hanc , Arverne , colens, nulli pede cedis in armis , Quosvis vincis equo ; testis mihi Cœsaris esto Hic nimium fortuna pavens. »

(IbU. 140.)

» « Avite ,

Nobilitas tu solus avos. »

(Ibid,161.)

de Constance Texemption d'un tribut onéreux ^ C'est qu'Avi tus ^ en effet, n'est pas moins remarquable comme négociateur que comme guerrier.

Tantôt il Ta visiter, à la cour du roi des Goths, son parent le noble Théodore ; et, nouveau Fabricius , il résiste à l'amitié du barbare pour rester romain '. Tantôt, sous les ordres d'Âétios, il triomphe des Juthoogues, des Noriques et des Vindéliciens, et, les armes encore teintes de sang , il gouverne en qualité de préfet la Gaule pâlissante devant la colère du Gèle'. Théodorik^ pouvait, sans combat et par une simple migration , étendre ses frontières jusqu'au Rhône ^. Rome n'attendait plus rien de ses généraux. Avitus renouvelle les traités , et la lettre du romain

^ <c Eligitur primumjuvenis , solus mala fractœ Alliget ut pairiœ poscatqtte informe recidi VectigcU. y>

(Ibid. 208.)

' « Sedspernis amicum

Plus quam romanum gerere

Rigidum sic , Pyrrhe, videbas

Fabricium

(Ibid. 224.)

3 « GMia getica pdUébat ab ira. »

(Ibid. 296.)

^ Il S'agit ici de Théodorik V^ , petit-fils d'Alarik. * « In Rhodanum proprios producere fines

Thetidoridœ fixum , nec erat pugnare necesse ,

Sed migrare Getis, »

(Ibid. 301.)

annule la victoire du barbare \ L'intérêt deThéodorik explique, il est vrai » mieux encore le succès d'Avitus; mais il ne faut pas perdre de vue que Sidonius fait un panégyrique. Ce qu'on doit admirer dans ces détails, c'est que le poète ne s'écarte pas plus de la vérité historique.

Avitus s'était retiré à la campagne dans son beau domaine d'Arvernie. Tout à coup les Barbares se précipitent sur la Gaule. Attila déploie ses terribles bataillons dans les champs de la Belgique*. Aétius franchit les Alpes avec une faible armée. Il comptait, dans son erreur , sur le secours des Goths. Lorsqu'il apprend que ceux-ci attendent les Huns sur leurs frontières , inquiet , il se trouble , il invoque Avitus , le salut du monde'. Avitus vole, et les escadrons vêtus de fourrures marchent au son des trompettes romaines.

Mais Aétius disparaît dans les pièges du lâche Yalentinien; et Maxime n'a pas plus tôt ceint le

' « Postquam undique nullum

Prœsidium , ducibiuque tuis nil , Roma , relictum est, Fœdus , Avite, novcis; seevum tua pagina regem

Lecta domat

Littera Romani cassât quod , Rarbare , vincis. »

(Ibid. 306.)

^ a Et jam terrificis diffuderat Attila turmis In campos se , Reîga , tuos. »

(Ibid. 327.)

3 « Orbis, Avite, salm »

(Ibid. 339.)

diadème , qae soudain les Barbares s'agitent. Rome s'imagine qu'elle est prise par les Goths, que la terre ya céder à leur furie. L'Ârmorique attend le pirate saxon , pour qui c'est un jeu de sillonner la mer de Bretagne et de fendre les flots azurés sur des esquifs couverts de peaux. Le Frank ravage la première Germanie et la seconde Belgique. Toi aussi , farouche Âlamane » tu bois les eaux du Rhin sur les riyes romaines , fier dans l'un et l'autre territoire , ici comme citoyen , là comme vainqueur. Maxime n'a qu'un moyen de réparer tant de désastres : il choisit Avitus pour maître des deux milices. Nouveau Gincinnatus^ Âvitus quitte la charrue, il accepte les honneurs qu'on lui défère : rÂlamanê demande grâce ; le Saxon suspend ses incursions , et l'Albe resserre le Gatte dans ses marais. La lune à peine a fourni trois fois sa carrière f et tout cela s'est accompli. Avitus déjà se dirige vers les plaines habitées par le Gète superbe. Les grands de la nation y préparaient aux Romains de sanglants combats. Tout à coup leur colère s'apaise; frappés de stupeur» ils craignent qu' Avitus ne leur refuse la paix ^

Ge morceau est de l'histoire sous une forme poétique. A part la recherche et le mauvais goût » résultat presque nécessaire d'une alliance malheureuse de la rhétorique et de la mythologie, il n'y a rien là qui s'éloigne de la vérité. Mais Sidonius donne bien-

' Ibid. 368 sq.

tôt dans Texagëration. On peut citer comme exemple le discours de ce Goth occupé à forger et à aiguiser un glaive, qui, au bruit de l'arrivée d'Avitus, implore la paix d'une manière assez ridicule \ Il faut dire aussi que Thëodorik est beaucoup trop craintif. Avoir la rougeur qui lui monte au front, on le prendrait pour un enfant en présence de la férule^. On ne doit pas oublier que Théodorik disposait de la pourpre des Césars. C'est pourtant une heureuse idée que d'avoir amené le meurtre de Maxime' et la prise de Rome par les Vandales au milieu de l'entrevue du roi et d'Avitus. Cette coïncidence répand un merveilleux intérêt sur la conférence de Toulouse. L'assemblée des vieillards appelés au conseil du prince offre aussi des détails tout-à-fait pittoresques *. Mais

* Ibid. 411.

* ciErubuit, veniamque rubore poposcit.)) Ibid. 434. Théodorik I étant mort , comme on sait, à Ghâlons^ en repoussant les H ans , il est question dans cette seconde partie de son fils Théodorik II.

' Sidonias attribue ce meurtre à un burgonde. Ibid. 442. Gassiodore le met sur le compte des soldats; Jornandes rimpute à Ursus , qui servait dans la milice romaine ; Théophane en accuse les gardes. Ces divers témoignages ne sont pas inconciliables ; ils révèlent Tinfluence des Barbares mercenaires sur les destinées du monde romain.

* « Squalent vestes, ac sordida macro

Lintea pinguescunt tergo , nec tangere possuni Altatœ suram pelles , ac poplite ntido Peronem pauper nodus sti»pendit equinum. »

(Ibid. 454.)

il est impossible de ne pas sentir un certain pëdantisme dans ce souvenir de Virgile que Thëodorik lance à son maître ^ Dans quel but ensuite ces grandes protestations de respect pour le génie de TEmpire? aO Rome 9 je prends à témoin ta divinité que nous vénérons 9 et tes enfants, nos frères, race de Mars, et ton antique gloire. Je maintiendrai la paix ; je veux réparer les fautes de mon aïeul , dont la seule tache est de t' avoir prise d'assaut. Si les dieux secondent mes vœux, en vengeant le siège des YandaleSi je pourrai expier celui des Goths. Accepte seulement, prince magnanime , accepte le titre d'Auguste. Pourquoi détournes-tu les yeux? A la modestie appartient l'Empire. Nous ne te forçons pas , nous te supplions. Je suis l'ami de Rome , si tu deviens son chef. . . Il faut que le monde t' obéisse pour ne pas périr *. » Le complaisant panégyriste ne se doutait pas qu'un historien plus désintéressé dévoilerait un jour l'ambition d'Avitus'.

* Ibid. 497.

' « Testor , Roma , tuum nobis venerahile numen , Et socium de Marte genm , lûel quicquid ab œvo.

Me pacemservare tibi

Tibi pareat orbis

Nepereat d

(Ibid. 501. )

' « Avitus quum romanum ambisset imperium... »

Greg. Taron. Hist. II , 11. — Isidore se prononce dans le même sens , en disant qae Théodorik avec les Gaulois aida Ayitns à s'emparer de la pourpre.

Cette scène » malgré son exagération , n'en est pas moins vraie. Thëodorik laisse percer dans son discours l'ascendant de la civilisation romaine sur la barbarie germanique. Sidonius a trahi le secret des Goths; et, grâce à cette perspicacité naturelle à son temps , le poète est un des principaux historiens de l'invasion du Nord.

Âvitus ise retire triste et inquiet ; car il sait que de sa résolution dépend l'alliance des Goths. Les nobles Gaulois vont à sa rencontre et tiennent conseil. Alors le plus remarquable par son illustration, le plus digne de représenter la patrie , déclame , au nom de la nationalité celtique, contre la conquête romaine, une harangue des plusampoulées pour le style, mais aussi des plus importantes pour l'histoire : « Au milieu de ces défaites, au milieu des funérailles du monde , la vie pour nous a été une mort ; et tandis que , sur la parole de nos pères , nous respectons des lois sans vigueur, regardant comme un devoir sacré de suivre, de chute en chute, un ancien ordre de choses , nous avons porté l'ombre de l'Empire , contents de subir les vices d'une race vieillie et de souffrir par habitude , plutôt que par raison , cette engeance accoutumée à revêtir la pourpre \ L'univers

* « Ha» nobis inter clades et funera mundi , ^ Mors vixîsse fuit ; sed dum per verba parentum Ignavas colimm leges mnctumque putamus Rem veterem per damna sequi , portavimus umbram

est captif dans Rome. Noos t'en prions , monte sur le trône , relève-nous de ce commun abaissement. Ce n'est point Tor populaire qui t'a gagné les centuries. Tu n'as pas eu besoin de te concilier , à force d'argent, les voix des tribus ; personne n'achète pour toi les suffrages du monde : on te choisit pauvre; mais, ce qui suffit , tu es riche en mérites. Pourquoi retarder les vœux de la patrie? Elle te commande de commander. Chacun se dit: Si tu deviens maître, je serai libre\ »

Cette scène se jouait à Ugernum * : c'est là qu' Avitus fut proclamé empereur. Rome put relever le front. Mais Jupiter eut beau lui promettre une nouvelle jeunesse ' : le père du poète présida à peine un an aux destinées de l'antique mère des dieux. Il fut contraint d'abdiquer la pourpre et d'échanger son

Imperii , gefieris conienti ferre vetusii Et vitia , et solitam mstiri murice geniem More magis quam jure pati» y>

(P«neg. Afit. 537.)

*■ « Captivm , ut aiunt ,

Orbis in Urbejacet. Petimus , conscende tribunal , Erige œllapsos »

(Ibid. 556 tq.)

* Petite place fortifiée aux bords du Rhône , sur remplacement de laquelle on croit qu'est aujourd'hui situé Beaucaire. Idace , dans sa chronique , met la scène à Arles.

• « Priscadeorum

Roma parens , attolle gênas , ac turpe 'oeternum Depone : en princeps faciet juvenescere major Quam pueri fecere senem, »

(PtB^. AtU. 594. Coof. Ralil. Nomalian. , UiMnr. )

trône contre l'évéehë de Plaisance , que l'implacable haine dn sénat ne lui permit pas même de conserver. Sidonius laissa passer l'orage. Puis , reprenant le cours de sa fortune interrompue, il chanta Majorien» comme il venait de chanter Avitus.

Le second panégyrique est sorti du même moule que le premier. C'est encore l'allégorie et la mytho« logie païennes , avec de nombreuses imitations , de fréquentes réminiscences. Rome est assise en costume de guerrière, la tête ceinte de créneaux '. Tous les peuples de l'univers accourent en foule ; chaque province vient déposer aux pieds de la Yille-Déesse le tribut de ses fruits '. L'Afrique s'avance à son tour; elle pleure, elle déchire ses noires joues, et brise, en s'inclinant, les épis tristement fertiles dont sa tête est couronnée', a Je viens, dit-elle, moi, la troisième partie du monde , malheureuse en présence du bonheur d'un seul mortel. Fils d'une esclave , ce brigand , depuis que mes maîtres ne sont plus, fait peser

* <( Sederal eocserto bellatriœ pectore Roma ,

Cristaium turrita capttt. )»

(P«neg. Major. 13.)

* <K Advolat omnis

Terra simul; ium quœque suosprovincia fructm Eoopasuit »

( Ibid. 40.)

' « Subito flens Africa nigras

Procubuit lacerata gênas , et cernua frontem , Jam maie fecundas in vertice fregit aristoê, »

( Ib'td. 53.)

sur moD sol an sceptre barbare. Non content d'avoir mis en fuite la noblesse , h6te fougueux , il abhorre ce qui n'est pas lui. O vigueur assoupie du Latium! il rit d'avoir surpris tes murs par ses embûches. Quoi! tu n'agites pas ta lance? Es-tu donc insensible

à mon sort , même après tes désastres ? M,ais ,

que dis-je? Ob m'emporte la terreur? Il te reste à vaincra, si tu combats comme tu as coutume de le faire quand tu es vaincue \ » L'Afrique , pour donner des preuves à l'appui de cet argument , va puiser dans l'ancienne histoire de l'Italie les faits qui relèvent le plus la gloire de Rome. Elle oppose à l'invasion de Porsenna l'intrépidité de Codes et le dévouement de Scévola ; à la conquête des Gaulois , l'héroïsme de Manlius; aux victoires d'Annibal, les exploits de Scipion. a N'as-tu pas, ajoute-t-elle , n'as-tu pas aujourd'hui un prince magnanime » réservé depuis long- temps, par la prévoyance du destin , pour la ruine de la Libye , et qui , lui troisième , recevra de moi son nom *? » Ce prince , c'est Majorien ; le poète est naturellement conduit à l'éloge de son héros.

Sidonius , pour cette première partie , peut le disputer à Glaudien. La double personnification de

' Ibid. 56. sq.

* <K Quid qtwd iibi princeps

Est nunc eanmiw , qwm prœscia secula clamant Venturum excidio Libyœ , qui tertius ex me Accipiet nomen? »

(Ibid. 100.)

l'Afrique et de Rome chez les deux panégyristes * 9 est certainement une grande et heureuse idée ; mais » s'il fallait comparer les deux pièces dans leur entier, nous ne craindrions pas , en faisant la part de l'époque f d'assigner au poète lyonnais la supériorité sur le poète alexandrin. C'est une habile conception que d'avoir imaginé Garthage protestant contre l'oppression de Gensérik auprès de sa rivale, auprès de Rome, dont elle est forcée d'avouer enfin la gloire, en rappelant sa défaite et son abaissement. Il n'y a pas moins d'adresse à placer l'éloge de Majorien dans une bouche jalouse, dans celle de la femme d'Aétius, qui, malgré elle , ou plutôt pour exciter l'envie de son époux , raconte les exploits du nouveau Gésar. <c La Gaule et l'Europe entière retentissent de son nom. Son courage a hrillé sur le Rhin , la Saône , le Rhône , la Meuse , la Marne , la Seine , le Lez , le Glain*, l'Allier, l'Aude, le Vahal et la Loire. Lorsqu'il défendit Tours qui redoutait la guerre , tu étais absent. Puis vous avez combattu ensemble dans les plaines des Atrébates, que Glodion le frank avait envahies. Là , venaient aboutir divers chemins resserrés par un défilé ; non loin, le bourg Helena' s'ar-

* Conf. Glaudian. in consulatum Probini et Olybrii, 75 — 112, et de beUo Gildonico , 136 sq.

* Au lieu de Clitis , d'Anville lit Oltis, aajoard'hai le Lot (le rot] par répétition de Tarticle, on par transposition.

' Lens, selon M. Aug. Thierry, ou , selon d'autres , Vieil- He$din.

rondissait en arc; un étroit pont de planches traversait une rivière. Tu t'y trouvais» et Majorien luttait à la tête du pont. Sur la colline qui bordait la rive , on entendait résonner des chants. C'étaient les chants d'un hymen que célébraient les Barbares » en dansant à la manière des Scythes. Deux époux à la blonde chevelure s'unissaient alors. Majorien vainquit , diton L'ennemi fut mis en fuite. On voyait errer

à l'aventure les somptueux apprêts de la fête nuptiale ; on voyait aux mains des ennemis , des plats , des mets entassés péle-méle » des vases couronnés de guirlandes flétries. À l'instant , le combat redouble ; plus ardente » Bellone brise le flambeau de l'hymen : les essèdes roulants sont saisis avec la nouvelle épouse \ »

Rien n'est curieux comme cette scène où le poète nous montre la barbarie prise sur le fait. Quoi de plus piquant» après les antiques souvenirs rappelés au commencement de ce panégyrique» que la rencontre du vieux et du jeune monde , racontée par la femme d'un des derniers représentants de l'Empire? Qu'on ne soit pas étonné de trouver ici un des premiers événements de l'histoire de nos pères. Sidoniusest historien ; c'est par là qu'il mérite notre intérêt. Le morceau que nous venons de citer n'est pas le seul oii il parle des Franks. Quelques vers plus loin » il nous en trace le portrait : « Du sommet de la tête »

'Ibid. 206 sq.

leur chevelure d'un blond-roui est ramenée sur le front et laisse au cou sa blanche nudité. Leur œil verdâtre roule une prunelle couleur d'eau. Leur visage » entièrement rasé » offre , en guise de barbe , deux légères moustaches bien peignées. Des vêtements étroits dessinent leurs membres gigantesques et sont relevés au-dessus du jarret. Un large baudrier serre leur taille svelte. Lancer à travers les airs leur rapide hache à deux tranchants > viser juste » faire tournoyer leur bouclier » devancer leurs piques par Tagilité de leurs sauts » atteindre l'ennemi avant elles» c'est un jeu pour eux. Dès l'enfance , ils sont mûrs pour la passion de la guerre. S'ils sont pressés par le nombre ou par le désavantage de la position , la mort seule les abat , jamais la crainte. Us restent invaincus f et leur courage semble leur survivre au-delà même de la vie \ »

Telle est la peinture à la fois vraie et sauvage du guerrier frank esquissée par Sidonius. Poursuivant sa longue prosopopée et passant du nord au midi , il fait représenter par l'Afrique le roi vandale , personnification de son peuple , perdant au milieu d'immenses dépouilles cette mâle vigueur qui le rendait si terrible dans la pauvreté*. «Ses traits sont décolorés » la

i Ibid. 238 8<|.

s « h Spoliisque potiim

Immensis , robur luœu jam perdidit omne

Quo valuit dum pauper erat. »

(ftW. 330.)

débauche le tourmente, Tembonpoint Tappesantit ; sans cesse fatigué par les e:ccés de la table , son estomac n'ethale que difficilement une haleine aigre S» N'est-ce pas là le barbare énervé par l'abus des jouissances de la civilisation 7

Rome, pour consoler TÂfrique, lui promet au nom des dieux util vengeur : ce vengeur sera Majorien '• Il arrive, il triomphe '^. Le gras pirate, qui, assi» sur les bancs de sa galère, guettait les richesses de la fertile Campanie , est mis en fuite avec un immense carnage^. Il ne suffit pas d'avoir délivré l'Italie; il faut délivrer l'Afrique, et, comme au temps de Scipion , attaquer l'ennemi dans son repaire. Majorien réunit une armée nombreuse : aa

^ a Ipsi autem color exsanguis , quem crapula vexât , Et pallem pinguedo tenet , ganeaque perenni Pressus acescentem stomachus non expUcat auram. Par est vita suis. »

(Ibid. 339.)

' (c Vindex tibi namine Ditwn

Majorianus erit. »

(Ibid. 351.)

• «c Pervenit et vindt. »

(Ibid. 367.)

* « Pinguis per tramtra sedebat

Vandalus , opperiens prcedam quamjtuserat ittuû^ Captiva capiente trahi

(Ibid. 390.)

..».. VerM dat tergum Vandalus armii. )»>

(Ibid. 419.)

eœur de l'hiver » il franchit les Alpes glacées * ; il marche contre les Vandales.

Ce récit de l'expédition de Majorten est d'une importance tout historique. Il renferme une foule de détails qu'on chercherait vainement ailleurs » et qui accusent une main contemporaine, il est seulement fâcheux de voir Sidonius donner à la vérité une légère teinte d'adulation. Que ce soit Egidius» Népotien ou Ricimer, qu'il loue comme maître de la milice, n'im* porte. Il n'^y en a pas moins une certaine exagératicm pédantesque à le comparer à Sylla pour la pénétration y à Fahius pour le génie , à Metellus pour la piété 9 à Appius pour l'éloquence , à Fulvius pour le courage, à Camille pour Thabileté*.

On sait quelle fut la récompense de ces éloges* Un panégyrique était dès -lors pour Sidonius un excellent moyen de parvenir. Aussi , dix ans plus tard ,^ ne se fit-il pas faute d'en prononcer un troisième.

C'est toujours le même plan , le même cadre , la forme mythologique et allégorique , tous les souvenirs du paganisme appliqués par un chrétien à une époque

^ <x fam tempore brumœ.

Alpes marmoreas pede carpis »

(IbU. 510.)

• « • Dignus eut cederet uni

Sylla acte , genio Fabius, pietate Metellus , Appius eloquio , vi Fulmus , arte CamiUus, »

(Ibid. 555.)

chrétienne. Le héros , il faut Tayouer , ne prétait guère. Quoi qu'en ait pu dire le poète, Anthemius , bien différent de Majorien , devait plutôt à son mariage avec la fille de Marcien qu'à ses qualités personnelles la pourpre dont il était revêtu \ De là pour Rome un rôle nécessairement secondaire à l'égard de Constantinople. On s'aperçoit, en lisant ce panégyrique, que la lumière vient de l'Orient '. C'est tout aussi bien l'éloge de Léon , que l'éloge d' Anthemius. En vain le poète prétend que la République, partagée entre deux mattres , n'en sera que plus une '• Gassiodore,au nom de Théodorik, parlait officiellement le même langage : magnifique dérision ! L'unité de la République n'existait plus ; il y avait dualité d'empire. Cette dualité éclaté dés le début du poème : a Salut, appui des trônes, reine de l'Orient, Rome de ton univers! En m'envoyant un prince, tu n'es plus seulement vénérable aux Quirites de l'autre hémisphère comme siège d'empire, tu deviens plus précieuse par ta qualité de mère d'empire ^. x> On

^ a Naniibivenit

Purpura per thalamos, et conjunx regia regno Lam potitu quam cauM fuit, »

(PuMg. AntlMflii. 216.)

' « Sol hic quoque venit ab ortu. )»

(ibid. 12.)

Melius Respublica vestra

Nunc erit una magis, qttœsic est facta duorum. »

(Ibid. 29.)

^ Ibid. 30 sq.

ne peut mieax séparer les deax mondes , ni établir une différence plas marquée entre la ville de Constanlin et la ville d* Auguste. Ajoutons que le poète y loin de se plaindre de celte division » fait des vœux pour son maintien \

Après avoir payé le tribut d*ëloges à Léon y Sido* nius arrive à Ânthemius dont il esquisse la vie depuis le berceau. C'est encore le thème obligé du panégy^ rique , la généalogie du héros , les prodiges ou les présages relatifs à sa naissance » son éducation y ses exploits. Puis vient le merveilleux allégorique, la grande ressource du poète. L'Italie, à la mort de Sévère, descend des hauteurs aériennes de l'Apennin vers les demeures transparentes du Tibre. Le dieu à la barbe limoneuse dormait au milieu de ses roseaux verdoyants. A l'approche de la déesse, il se réveille avec effroi , et laisse tomber son urne. L'Italie lui annonce que Rome est veuve de son chef; elle le supplie de l'engager par ses larmes à se rendre au* près de l'Aurore pour lui demander un soutien ' » puisque les maîtres qu'elle s'est créés ont vu le char de l'Empire se briser sous les coups de la fortune , et que l'invincible Ricimer peut à peine suffire à re-

' (( Etjam non qtierimur, vàleatdmsio regni. x>

(Ibid. 65.)

* « Venio viduatam prœiule nostro ,

Per te , si placeat , lacrymis inflectere Ramam Ea^tat aurorœ partes. »

(Ibid. 341.;

pousser les Vandales, a II lui faut un prince belliqueux f qui » comme jadis » sache à la fois ordonner et conduire la guerre , et dont les aigles fassent trembler la terre et l'onde ^ »

Le dieu obéissant va trouver Rome et lui transmet les vœux de l'Italie. Rome les approuve, et» saisissant son casque » sa lance et son baudrier » elle gagne» à travers les airs » les tièdes régions de l'Aurore. Elle lui rappelle les provinces qu'elle lui a cédées. Pour prix de tout un monde» elle la conjure de protéger sa vieillesse et de lui donner Anthemius. Que Léon régne sur l'Orient» qu'il y règne longtemps encore ; mais que les mânes de Marcien se réjouissent de voir en Occident sa fille Euphémie ornée de la pourpre paternelle *.

L'Aurore eût eu mauvaise grâce à refuser. Elle accorde à Rome Anthemius; puis» comme pour lui faire sentir sa supériorité » elle l'invite à se souvenir que jadis elle a envoyé Memnon au secours de la patrie d'Iule.

^ « Modo principe nobiê

Est opu8 armcUo , veterum qui more parentum Non mandat , sed bella gérai , quem signa moventem Terra vel unda tremant. »

(Ibid. 382.)

* « Antliemium concède mihi ; sit partibus istis Augustus, longumque Léo, Meajura gubernet Quem petit ; patrio vestiri murice naiam Gaudeat Euphemiam sidus divale parentis.

(Ibid. 480.)

Ce qae révèle surtout ce panégyrique, c'est la suprématie , Félévation de rOrient. Rome dès-lors est bien humble ; elle est bien faible et bien vieillie : elle a besoin de Tappui de Gonstantinople. Et même, malgré les soins de sa rivale , ne parviendra-t-elle pas à se soutenir ; tout au plus réussira-t-elle à prolonger son agonie. Encore huit ans , et Romulus Âugustule recueillera son dernier soupir. Le poète n'avait pas tort de comparer ses vers à une épitaphe ^

Ces trois panégyriques , avec les préambules et les envois , forment huit poèmes. Le neuvième est comme Tépître dédicatoire , la préface de tout le recueil. Il semble que Sidonius ait voulu mettre à part et hors de ligne en quelque sorte les louanges des empereurs, pour rehausser la gloire du nom romain aux yeux des Barbares. Ici , comme partout ailleurs, le poète se comptait dans Tantithèse, et court après Tesprit : c'est une passion dont il ne saurait se défendre. Félix ne sera pas autrement célébré que les Césars. Il suffit qu'il ait pris la peine de suivre pendant trois cent cinquante vers le fastidieux catalogue que son ami lui dressait de l'antiquité mythologique , pour que nous nous en dispensions. Personne peut-être n'a plus ennuyeusement abusé de la prétérition que Sidonius dans cette pièce.

* « Merito enim collata vestrU mea carmina non herotcorum phalerts , sed epitaphistarum namiis compar<^ntur. » Epist. 1 , 9.

Il avait bien raison d'accuser sa muse de stérilité ^ Quel moyen en effet d'introduire la fécondité dans un genre de convention avec les seules ressources de ]a rhétorique? Comment un chrétien du V^ siècle aurait-il parlé sérieusement des dieux de TOlympe? N'était-ce pas déjà beaucoup de les nommer, sans raconter une histoire incertaine ou fausse? Delà, cette sécheresse ordinaire aux poésies de Sidonius, celte froideur dans la plupart. Il n'est pas jqsqu'aux épithalames qui ne présentent un bizarre abachronisme. Celui de Ruricius et d'Iberia renferme certainemei^t quelques détails gracieux; mais ils sont comme étouffés par l'abus de là mythologie. A quoi bon , pour célébrer le mariage de Polemius et d'Araneola , ces notions scientifiques qui ressemblent si fort à une leçon de philosophie? Pourquoi rappeler le combat des géants et tous les lieux communs de la Fable? Sidonius eût beaucoup mieux fait, selon nous» dans ces deux circonstances , de se récuser comme il l'a essayé à l'égard de Catullinus , que de raviver le paganisme en dépit de son génie et de ses convictions. Les vingt-deux hendécasyllabes, au moyen desquels sa muse intimidée par les sons discordants des Barbares, se refuse à composer des chants d'hymen au milieu des hordes chevelues , sont infiniment préféra-

* « Nos valde sterilis modes Camœnœ Rarœ credimus hos brevique chartœ.»

(Carm.IX, 315.)

bles pour Tesprit et l'intérêt historique aux nombreux et fades hexamètres des deux poèmes précédents. Il faut néanmoins, pour être juste, se hâter de re-

connatlre que toutes les poésies de Sidonius ne sopt pas entachées de souvenirs mythologiques. On pourrait citer , comme une belle exception , les remercîments qu'il adresse à Faustus , pour l'accueil qu'il lui a fait naguère dans sa ville épiscopa'lé de Riez , et pour le soin qu'il a bien voulu prendre de l'éducation de son jeune frère. Il eût été , en effet , déplacé de par^ 1er paganisme à un moine , à un évêque. Aussi , ne sont-ce plus les dieux de l'Olympe, ressorts habituels du poète , qui interviennent ici , mais le Christ, entouré d'une auréole toute biblique, dn s'aperçoit que Si(lonibs est dominépar une grande idée. Il y a là un admirable portrait de Faustus. On.aime à accompagner successivement le vénérable pontife dans les vallées profondes où le conduit la pénitence ^ sur le sommet des Alpes effrayant les anachorètes par ses austérités , à Lerins au milieu de ses chers disciples. C'est du centre de cette île de bénédiction, d'où tant de montagnes s'élancèrent vers les cieux * , que le vieux prêtre breton était monté sur le siège de Riez , comme pour présider aux destinées de l'Église gallo-romaine. C'est là qu'il allait retremper son fier

* « Fratrihus iminuans quantos illa insula plana Miserit in cœlum montes. ))

(Cafin. XYI, 109. Conf. Homil. XXYC«»rii Areltt. episoop. Bibl.Patr.Vni,844.)

courage à la source des vertus apostoliques. C'est là qu'il puisait cette immense charité , cette science de rËcritare » cette invincible éloquence , à Taide desqjielles il secourait les pauvres , discutait les dogmes» gouvernait ïe» peuples» Il est fâcheux que Sidonius se soit cru obligé de finir une aussi touchante description par un mauvais jeu de mots \

Malgré ce retour du poète à de vieilles habitudes » cette pièce » où la pensée chrétienne se reflète avec amour, n*en forme pas moins un noble contraste avec le paganisme des précédentes et la puérilité de celles qui suivent. On dirait que Sidonius , fatigué d'un pénible enfantement , a perdu les forces de son esprit. Les sujets se rapetissent, la conception s'émousse. Il procède par vingt, par-douze, par quatre vers. Tantôt, il invile le consulaire arverne Ommatius' à venir célébrer en famille Tanniversaire de la naissance de ses enfants; tantôt, il décrit les bains nouvellement construits de sa villa d' Avitacum et les enrichit d'une inscription. Ailleurs, ce sont quatre poissons qu'il partage avec un ami» Tout cela est de la poésie , û

1 « Semper mihi Faustm ,

Semper Honoratus, semper quoque MaocimxM eêto, »

(Carm. XVI , 127.)

Ces sortes de jeax de mots ne sont pas rares dans Sidonius. On en troave de semblables dans les lettres II, 3 — II, 13 —IV, 22 — IX, 9 et dans le poème XXIU, 154.

' Le beau-père de Raricins dont il a célébré le mariage par nn épithalame.

ToD veut , de la poésie de salon ; mais il n'y a pas grand mérite à versifier sar de pareilles frivolités. Ce qu'il faat voir dans cet élégant badinage, c'est la merveilleuse facilité de l'auteur. Il n'y a rien dans les fragments que nous venons d'indiquer qui sente le travail; c'est uniquement le froît d'une improvisation plus ou^oins heureuse. Chez Sidonius , cette facilité est poussée si loin » que , trouvant trop simple d'écrire comme le vulgaire, il vise parfois aux tours de force. On peut citer pour exemple le distique qu'il composa sur un ruisseau grossi par l'orage , en cherchant un gué. Il fallait que, ce jour là, il eût l'esprit singulièrement disposé, puisque son distique se lit dans les deux sens. Ce sont de ces vers rétrogrades {récurrentes ou reciproci) , comme on les appelait alors, qu'on admira tant et qui firent les délices de Fortunat dans le siècle suivant*.

* « Prœcipiii modo quod decurrit tramiie flumen Tempore consumpium jamcito deficiet. »

Deficiet citojam consumpium tempore flumen Tramite decurrit quod modo prœcipiti.

On pourrait citer des distiques da même genre chez les Grecs. Tel est celai de Nicomëde, rapporté dans TAnthologie :

« Ili7vs>07nj , TÔ8e (TOI (fdpoç xat ;^^«tvofv oSyffcreùç Hveyxev, SoXtx^v 6Çavûo"a5 àT/3«7rov. »

Àt/docttov eÇovuo'aç So^i;^>îv , ^eyxev OSuo-o-eùç XWvav Twi (fSipoç ffot tôSs, UrrttsXonr,.

Stace et Ausone avaient mis à la mode le genre descriptif. Sidonius aimait trop à imiter pour ne pas marcher sur leurs traces. Sans parler de ses lettres , qui nous occuperont bientôt, ses poésies renferment une charmante peinture de la villa de Léon tins. L*ancienne mythologie en fait encore les frais. C'est Bacchus et Apollon qui» se disputant le 6ur^u5 enchanteur , abandonnent Naxos et Girrha pour venir habiter un séjour plus délicieux. 11 paraîtrait que Sidonius écrivit ce petit poème à Narbonqe , entre 462 et 466. Durant le même intervalle , il adressa à Gonsentius Téloge de la ville qui l'avait accueilli dans ses murs. Cet éloge, oii le poète passe en revue toutes les gloires de Narbonne , oti il énumère les Césars , les guerriers et les littérateurs sortis de la vieille colonie romaine , n'est pas moins précieux pour l'histoire de la Gaule» que flatleur pour le grand citoyen auquel il est dédié. A voir la scrupuleuse attention que met Sidonius à rapporter tous les traits capables d'honorer la famille de son hôte » et les efforts qu'il fait pour célébrer les Consentius , on serait tenté de prendre cette pièce pour un panégyrique* C'est, en quelque sorte, un panégyrique bourgeois , et , à ce titre , il mériterait d'être rangé à la suite des panégyriques impériaux, avec lesquels il semble rivaliser de longueur et d'exagération. On dirait que Sidonius s'est complu à commencer et à finir le re« cueil de ses poésies par les louanges d*un empereur et d'un consulaire. Peut-être voulait-il se ménager

à ia fois la reconnaissaDce d'Âothemius et celle de Gonsentias, en faisant ressortir , par la place qa'ii leur assignait, les poèmes composés en leur honneur. Puisqu'il ne tenait aucun compte de Tordre chronologique, il y avait quelque adresse à débuter par Rome et Gonstantinople, et à terminer par Narbonne. Un courtisan patriote ne pouvait mieux concilier son intérêt et ses goûts.

Narbonne, du reste, était chère à Sidonius. C'était le pays ou le séjour de plusieurs nobles gallo-romains qu'il n'affectionnait pas moins que ses parents ^ Aussi est-ce à Narbonne qu'il envoie son livre. Mais, afin de payer un dernier tribut à l'amitié , en traçant à ce livre son itinéraire, il lui indique pour hôtellerie la maison des littérateurs ses collègues. Il lui prescrit ainsi neuf stations, après lesquelles il doit élire domicile dans la bibliothèque de Magnus.

Tels sont les écrits de Sidonius publiés antérieurement à son épiscopat et dédiés à Félix. Ce recueil est loin de renfermer toutes les poésies composées durant cette première période de la vie de l'auteur. II est certain qu'il avait négligé d'y insérer un assez grand nombre d'autres pièces. Une preuve convaincante, c'est qu'on en trouve encore plusieurs parmi ses lettres. Entre ces poésies postérieurement tirées de ses cartons, où elles étaient rongées par les

* « Non nohis prior est parens amico, »

(Crin. XXIV, 79.)

rats * , on distingue les deux inscriptions destinées aux basiliques construites à Lyon el à Tours par les soins de saint Patiens et de saint Perpetuus * , les épitaphes du préfet ÂpoUinaris et de la matrone Phili* matia ' , le commonitoire de Phébus à sa chère Thalie^ , les vers sur la coupe de Ragnahild et sur le livre de Petrus \ Sidonius n'avait donc pas inséré toutes ses poésies dans son premier recueil. Pouvonsnous croire au moins que les omissions aient été complètement réparées dans ses lettres? Évidemment non : il avoue qu'il ne se souvenait pas lui-même de tout ce qu'il avait écrit pendant sa jeunesse^. Ailleurs, il fait mention d'un recueil d'épigrammes que nous n'avons plus, à moins qu'il ne faille entendre par ce mot les poésies déjà analysées \ Nous n'avons pas non plus une satire qu'il lança, à la prière d'Eri-

^ « Taies enim nugas in imo scrinii fundo muribus perforatas posi annos eir citer viginti proféra in lucem. » Epist. IX , 13.

< Epist. II, 10 et IV, 18.

> Epist. III, 12 et II, 8.

♦ Epist. Vin, 11.

« Epist. IV, 8 et IX, 13.

« « Nec recordari queo quanta quondam Scripserim primo juvenis colore. »

(EpUt. IX, 16.)

'' « Quam si non satis improbas , cœteris epigrammatum meorum voluminibtu applicandam mercenarius bibliopola suscipiet.3 Epist. II, 8.

phias, contre an homme ennemi des jours heareuxV Il nous apprend , dans un autre endroit, qu'il n'écrivait pas toutes ses poésies ; qu'il les confiait rarement et avec sobriété à des feuilles dignes de contenir les scombres et le poivre *. Ce serait donc en vain que nous prétendrions les avoir toutes. Le vœu qu'il formait n'a été que trop religieusement accompli '.

Bien que cette partie des œuvres de Sidonius soit généralement marquée au coin du paganisme , nous avons pourtant rencontré dans le premier recueil quelques vers empreints d'un caractère vraiment chrétien , et nous avons cité comme exemple les remerctments adressés à Faustus de Riez. Il en est de même des petits poèmes édités parmi les lettres. Quoique la mythologie en soit la base principale , là aussi il y a des exceptions : tels sont les vers composés sur la demande de S. Patiens et de S. Perpetuus. Écrits à la hâte , ils devaient porter le cachet du poète. C'est toujours l'abus de l'esprit , la puérilité , Tantithèse à côté de détails techniques. Sidonius, dans son admv

* nlllud autemambo , quod me miper in quemdam dies bonos maie ferentem parabolice seu figurate dictare jussistis , quodque expeditum cras dirigetur , clam recemete.» Ep;isl. V, 17. ' « Noê valde sterilis modos Camœnœ Rarœ credimus hos brevique chartœ, Quœ scowbroi merito piperque portet, »

(arm. IX, 319.)

' « Undepars major uUnam taceri Possit et abdi. »

(EpUt. IX, 16.)

ralioD exagérée , ne craint pas de comparer la nouvelle basilique de S. Martin au temple de Salomon. La seule différence qu'il y voit , c'est que l'église de Perpetutis durera perpétueUement\ Il était réservé aux Barbares de démentir la prophétie '.

De ce que la plupart des couvres poétiques de Sidonius sont antérieures à son épiscopat , il ne s'ensuit pas que , dans la seconde époque de sa vie 9 il se soit rigoureusement abstenu d'écrire en vers. Un homme réussit difficilement à faire le sacrifice absolu d'habitudes contractées dés l'enfance'. L'évéque des Ârvernes cultiva encore la poésie par intervalles , sauf à ne rien publier ; il se souvint un peu de luimême 9 pour nous servir de ses paroles^. Ce qui vient à l'appui de cette assertion , c'est que , malgré la sévère contrainte qu'il s'était naguère imposée , nous le surprenons plus d'une fois en flagrant délit ; soit que, cédant aux sollicitations de Tonantius , il lui envoie quelques asclépiades récemment forgés sur l'enclume d'Horace ^ , soit qu'il adresse à Gelasius une ode sur les poètes de son temps *. Il est vrai qu'en se rendant

' Epist. IV , 18.

* Greg. Turon. Hist. IV, 20.

' « Mihi semper a parvo cura Mtuairurn. » Epist. V, 21.

* « Aliquantùper mei meminens. » Epist. IV, 3. — « Noturœ memoram , professionis oblitus. » Ibid. 12.

' « Pascis ut hûratiana incude formata» aselepiadeos tihi quospiam trammittam. » Epist. IX, 13.

' Epist. IX, 15.

aax vœux de ses amis , il a soin de les prévenir qu'il n'est pasaisé , quand on fait rarement une chose , de la faire bien S On peut citer, parmi les poésies contemporaines de son épiscopat , les vers sur S. Abraham ' , Tépitaphe de Mamert Glaudien ' , l'éloge d^Eurik * et l'épilogue du neuvième livre des lettres ^. Il est curieux de voir Sidonius , infldèle à sa résolution , terminer ses écrits en prose par une ode en vers saphiques , où , tout en lançant l'anathéme contre les poésies de sa jeunesse , il promet d'en composer de nouvelles. Gomme s'il avait compris son inconséquence , il cherche à revenir au style ëpistolaire. Vains efforts ! Il retombe dans une citation d'Horace. C'est, on en conviendra, jouer de malheur^. Sriphius n'avait-il pas raison de lui dire qu'il sentait les Muses ^ ?

Un fait assez grave pour devenir l'objet d'une distinction importante , c'est que Sidonius , s'il est

* « Probabis circa nos plurima eoc parte metrorum stttdia refrigescere ; non enim promptumest unum eumdemque probe

facere aliquid et raro Ignosce demeta repetenti , atque ob

impleta qiuB jusseras nihil amplius quavn raritatis indulgentiam prœstolaturo. » Ëpist.IX ,15. Conf. IX, 12 et IV , 11.

« Epist. Vn, 17.

» Ibid. IV, 11.

* Ibid. V1U,9 « Ibid. IX, 16.

* Il n'est guère plus heureux de comparer Tévéque de Lyon, saint Patiens, à Triptolëme. Epist. VI , 12.

' « Ut scribis^ Musas olemus. » Epist. V, 17.

poète encore quelquefois pendant son épiscopat, ne Test plus par métier. De là une différence notable entre les vers composés avant et après son entrée dans l'Église. Tant qu'il est courtisan , il fait en quelque sorte profession de poésie , il se conforme aux règles de Tart antique ; ce qui donne à ses œuvres une couleur toute païenne. Et si même plusieurs vers çà et là ne trahissaient ses convictions , on se demanderait s'il était alors réellement chrétien. Cette contradiction n'est qu'apparente. Pour Sidonius , comme pour son époque, la poésie est, nous l'avons reconnu, UQ genre de convention. Il n'invente pas, il imite. Quelque indifférence qu'il nourrisse intérieurement à l'égard des fables du polythéisme, il les accepte comme nécessité, comme moyen. Il ne faut pas perdre de vue qu'il vit dans un siècle de transition. Lorsqu'il devient évéqne, des goûts plus sérieux le dominent ; et alors il renonce à ses occupations favorites , ou du moins, s'il cultive encore la littérature profane , ce n'est plus guère dans la compagnie des dieux de l'Olympe, mais sous l'inspiration d'un sentiment nouveau et d'idées chrétiennes. Il y a dans Sidonius deux écrivains , parce qu'il y a deux hommes. Bien qu'il avoue ingénument que ses vers sont plus remarquables par le succès que par le talent * , il n'en doit pas moins être regardé comme un des poètes les plus distingués de la décadence.

* « Contenu versuum felicius quam peritius editorum opinione. » Epist. 1,1.

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