INTRODUCTION
Malgré les laborieuses études de tant de médecins distingués et de savants histologistes, on peut dire que le cancroïde labial est encore bien peu connu, non-seulement sous le rapport de sa structure intime, mais encore au point de vue de ses causes, de sa marche, de sa terminaison, et surtout de son traitement. Nous ignorons totalement quelles influences exercent sur cette maladie l’âge, le sexe, le tempérament, la nourriture, le climat. Le cancroïde labial, à son début, et sous le point de vue de sa structure, diffère souvent très-peu de certaines autres tumeurs; nous ne pouvons pas dire cependant pourquoi il s’en éloigne par sa nature, à moins que nous ne voulions nous payer de mots et dire, comme les Allemands, que la verrue , par exemple, diffère du cancroïde par une discrcisie! Au point de vue clinique même, ne voit-on pas nombre de pathologistes se bercer d’un espoir chimérique et regarder cette, maladie comme bénigne? Nous verrons plus loin jusqu’à quel point les faits sont d’accord avec cette manière de voir.
Nous n’avons pas la prétention de résoudre tous ces problèmes ; mais, ayant eu l’occasion d’observer un grand nombre de cancroïdes des lèvres, ayant eu à notre disposition de précieux matériaux,
nous avons pensé qu’il ne serait pas inutile d’ajouter une pierre, quelque petite qu’elle fût, aux travaux qui, il faut bien l’espérer, nous permettront un jour de nous rendre maîtres de cette affreuse maladie.
Dans l’antiquité, les Grecs et les Arabes ne disent rien de précis sur le cancroïde des lèvres; ce n’est qu’à l’époque de la renaissance de l’art chirurgical, dans Guy de Chauliac, dans Théo do rie et Roger de Parme (1), et surtout dans Ambroise Paré, le plus grand chirurgien du xvi° siècle, comme le dit son historien, que nous trouvons quelques notions exactes sur cette maladie. Paré met le noli me tangere à côté du cancer du sein, et cette place suffit pour indiquer l’idée que cet homme si perspicace se faisait de sa nature. Cette affection y est bien mieux décrite que dans les ouvrages de beaucoup de ceux qui viennent après lui; le seul reproche qu’on puisse lui faire est d’avoir confondu le cancer ulcéré des lèvres avec le chancre et le lupus, si toutefois à pareille époque l’erreur pouvait être évitée.
Les successeurs de Paré ajoutent peu de choses aux travaux du maître. En 1757, Ledran, dans son beau travail sur le cancer, reconnaît la nature maligne du cancroïde des lèvres; tandis que bien plus tard Bayle, Boyer, et même A. Bérard, déclarent que le cancroïde est une affection bien moins dangereuse que le cancer, que souvent même on peut en obtenir la guérison radicale. Jusqu’à cette époque les pathologistes s’étaient surtout occupés de la marche, des causes, du traitement; mais, sauf quelques rares essais,
(1) Nous devons à l’extrême bienveillance de M. Paul Broca la connaissance d’un curieux in-folio intitulé : Gyrurgia Guidonis de Cauliaco et Gyrurgia Bruni , Theodorici , Rolandi , Lanf ranci , Rogerii , etc.; Venise, 1519. On y trouve une phrase d’autant plus digne d’attention quelle a été écrite plus de six cents ans avant l’application du microscope à la pathologie. Roger de Parme, après avoir expliqué que le cancer est causé par une bile plus maligne que le noli me tangerCj termine ainsi: «quod probatur quare cancer in uno die plus corroditquam noli «me tangere in uno mense» (p. 228).
l’anatomie pathologique avait été complètement laissée de côté. Ecker (1844), le premier, cherche à prouver qu’une grande partie des tumeurs appelées ulcères cancéreux de la peau et surtout des lèvres n’offraient pas une texture analogue à celle des carcinomes , mais que le plus souvent ce n’étaient que des tumeurs papillaires ulcérées, Rokitansky appelle (1846) le cancer des lèvres cancer épithélial , et il en indique les caractères et l'aspect, sans cependant parler de son développement histologique et de ses rapports avec les épithélium normaux. Bruch (1847) distingue la simple prolifération de l’épiderme du développement de certaines masses celluleuses à caractère épithélial, dans la profondeur du ehorîon. Frerichs * et Meyer (1849) admettent une grande parenté entre les verrues ulcérées et le cancroïde des lèvres. M. Lebert (1851) partage aussi cette opinion. Le célèbre professeur de Zurich, ne retrouvant pas la fameuse cellule spécifique dans les tumeurs cancéreuses ulcérées des lèvres, en fait, sous le nom de cancroïde, une classe tout à fait à part. L’absence de récidive et de généralisation doit aussi caractériser, suivant lui, ce genre nouveau. Durant quelques mois, on fut pris d’un véritable engouement pour l’idée émise par M. Lebert, et bon nombre d’esprits distingués en subirent l’influence. Seul, l’illustre chirurgien de Fa Charité, couvert de son immense expérience clinique, défiait toutes les attaques de la doctrine nouvelle, laquelle ne tarda pas à s’écrouler tout entière devant les faits bien observés. On put bientôt montrer (Virchow, Ollier) aux incrédules plusieurs cas de généralisation , et les récidives furent mieux comptées.
Virchow (1850) démontre que le cancroïde labial peut se développer dans l’épaisseur des tissus, indépendamment de verrues préexistantes , tout en reconnaissant cependant sa formation secondaire dans certains cas (1855). Forster (1856) s’efforce de prouver la parenté qui existe entre le cancroïde des lèvres et le cancer ordinaire. Rokitansky, Benett, Paget, admettent que, sous le double point de vue clinique et pathologique, la première dè ces deux affections dif-
fère totalement de la seconde, tout en lui refusant cette sorte de bénignité que lui accordent si gratuitement certains auteurs. Enfin Billroth et Bruns (1859), tout en regardant la structure du cancroïde comme différant de celle du véritable cancer, ne sont pas loin d’admettre leur identité parfaite aux autres points de vue.
Tel est l’exposé rapide des idées que les pathologistes se sont faites sur l’affection dont nous nous occupons. Qu’il nous soit permis maintenant de témoigner toute notre reconnaissance aux hommes éminents qui ont bien voulu nous accorder leur concours, afin que ce faible essai fût moins indigne de nos juges : à M. Desgranges, chirurgien en chef de l’hôtel-Dieu de Lyon, qui a bien voulu mettre à notre disposition ses nombreuses observations , ses dessins , et , ce . qui nous était bien plus précieux , les conseils de sa vaste expérience clinique, dont la valeur a d’autant plus de poids qu’elle est appuyée sur de profondes études histologiques; à M. le professeur Barrier, qui m’a fourni de précieux matériaux pour mes relevés statistiques. Je dois encore des remerciments spéciaux à M. le professeur Gosselin, à M. Paul Broca, à M. Charles Robin, au professeur Jung et au Dr Socin , de Bâle; au professeur Vogt, de Berne; au Dr de La Harpe, de Lausanne; auxDrs Benjamin, Warburg et Barth, de Hambourg; Berlin, de Montpellier; Ph. Faure, de Lyon; Berrut, chirurgien en chef à l’hôpital de Marseille; et Rossander, chirurgien à l’hôpital du Séraphin, de Stockholm ; enfin à mon ami le Dr Chauvin, qui a étudié d’une manière spéciale l’anatomie pathologique des tumeurs des lèvres.