‹ Essai Philosophique sur L'Efficacité de la PrièreChapitre 21 sur 34 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Devons-nous bannir de nos prières le langage anthropomorphique ®

Les philosophes ont un dernier assaut à me livrer. La forme anthropomorphique que revêt la prière leur paraît choquante pour la raison humaine comme pour la majesté divine. Nous nous adressons à Dieu : 1° comme s’il ignorait nos besoins ; 2° comme si notre prière lui apprenait quelque chose ; 3° comme s’il était indifférent à notre égard ; 4 comme si notre prière avait le pouvoir de le faire sortir de son indifférence. Quatre illusions impliquées dans toute demande adressée à Dieu ! Nous prions Dieu comme si nous parlions à un homme. Que les ignorants qui se représentent Dieu avec des yeux et des oreilles, avec des distractions et des passions, avec des oublis et des remords, s'adressent à Dieu comme on s'adresse à un mortel, c’est tout naturel. Mais qu'un philosophe, arrivé à la pure notion de la nature divine, se serve encore de ce langage indigne de Dieu, c'est, comme dit Tyndal, la honte de l’entendement. Et on peut poser à ce sujet une question morale. Est-il permis de parler à Dieu un langage qui l’offense, et de lui adresser des demandes, alors que chaque demande renferme quatre erreurs et quatre blasphèmes ?

Le philosophe, semble-t-il, devrait prier ainsi: « Seigneur, tu connais mes besoins et mes désirs, et les

PHpQ

paroles que je prononce devant Loi sont inutiles. Je sais que tu m'aimes, et que ta providence m'a préparé tout ce qui me convient. Je ne te ferai pas l’injure de te démander quoi que ce Soit, car tu n'as pas à consulter ma volonté, mais la tienne. Je veux ce que tu veux, je désire tout ce qui te plait. » Comme cette prière est froide ! comme cile paralyse l'élan de l'âme !'comme elle a peu de chances d'être efficace !

A la prière abstraite du philosophe, les âmes pieuses préfereront le langage anthropomorphique d'Abraham. (1) « Feras-tu périr le juste avec le méchant ? Peut-être v: a-t-il civquante justes au milieu de la ville: les feras-tu périr aussi, et ne pardonneras-tu pas à la ville à cause des cinquante justes qui sont au milieu d'elle ? Faire mourir le juste avec le méchant, en sorte qu'il en soit du juste comme du méchant, loin de toi cette manière (agir ! loin de toi ! Celui qui juge toute la terre n’exercera-t-il pas la justice ? »

… Daniel, après avoir Jeûné, prend le sac et la cendre, et adresse à l'Eternel une prière qui devient plus anthropomorphique à mesure qu'elle se fait plus éloquente et plus pressante. (2) « Maintenant done, à notre Dieu, écoute la prière et les supplications de ton serviteur, et fais briller ta face sur ton sanctuaire dévasté ! Mon Dieu, prête l'oreille et écoute ! ouvre les veux et regarde nos ruines, regarde la ville sur laquelle ton nom est invoqué ! Car ce n'est pas à cause «le notre justice que nous te présentons nos supplications, c’est à cause de tes grandes compassions. Seigneur, écoute ! Seigneur, pardonne ! Seigneur, sois attentif ! agis et ne tarde pas, par amour pour toi, Ô mon Dieu ! Car ton nom est invoqué sur ta ville et sur ton peuple. »

(f) Genése, 18, 23-25.

(2) Daniel, 9, 17-19,

Cette prière de Daniel ressemble à une litanie.

La prière, sous forme de litanies, n'est pas une vaine redite. C'est une supplication de plus en plus pressante et de plus en plus impérieuse. Elle est éminemment anthropomorphique, car elle suppose que Dieu résiste, et qu'il sera vaineu par notre persévérance. Qu'on en juge par cette admirable prière que l'Eglise romaine à inscrite dans sa liturgie pour être récitée au chevet des agonisants :

« Recevez. Seigneur, l’âme de votre serviteur dans le port du salut, ainsi qu’il l’a toujours espéré de votre miséricorde.

. « Seigneur, delivrez son âme de tous les périls de l'enfer et de tous

les maux.

« Seigneur, délivrez son âme, comme vous avez délivré Enoch et Elie de la mort commune à tous les hommes.

« Seigneur, délivrez son âme, comme vous avez sauvé Noé du déluge.

« Seigneur, délivrez son âme, comme vous avez tiré Abraham d’Ur en Chaldée.

« Seigneur, délivrez son âme, comme vous avez sure Job de ses souffrances.

« Seigneur, délivrez son âme, comme vous avez délivré Isaac du bûcher et de la main de son père Abraham.

« Seigneur, délivrez son âme, comme vous avez délivré Lot de : Sodome et de la pluie de feu.

# 1pe 1 .

« Seigneur, délivrez son âme, comme vous avez delivré Daniel de

la fosse aux lions, etc. »

Une des plus gracieuses prières anthropomorphiques que je connaisse est la Leitré au bon Dieu, d'Elise Moreau.

Mains jointes, à genoux devant un crucitix,

Les yeux baignés de pleurs et la voix bien émue, Du plus profond de son âme ingénue, Ainsi priait Valentin, le bon fils :

« Oh! disait-il, mon Dieu, viens à mon aide ! « Ma bonne mère va mourir ; « Daigne m’enseigner Le remède, « Seigneur, qui pourrait la guérir.

(IVe

« O Créateur de toutes choses, « Situ veux m’exaucer, comme je t’aimerai | « Dans mon petit jardin j'ai de belles fleurs roses ; « Sitôt qu’elles seront écloses, « Au pied de tes autels je les effeuillerai.

« J'ai deux gentilles tourterelles

« Qui mangent dans ma bouche et perchent sur mes doigts, « Puis battent doucement des ailes, « Dès qu’elles entendent ma voix ;

« Je vais leur donner la volée, « Car un pressentiment heureux

« Me dit qu’en remontant vers la voûte étoilée « Elles te porteront mes vœux.

« Je leur attacherai sous l’aile « Une lettre que j'écrirai

« Avec ma plume la plus belle, « Sur mon papier le plus doré.

« Cette lettre, Dieu tutélaire, « Tu la liras, j'en suis certain :

« Elle t’atten :rira peut-être, et dès demain « Tu daigneras guérir ma mère. »

Ces ravissantes prières et tant d’autres semblables seraient-elles vraiment le-scandale de l'esprit et la honte de l’entendement ? Si les philosophes entreprennent de nous instruire et de nous apprendre que nous ne devons pas être dupes de tous ces symboles et de toutes ces expressions anthropomorphiques, et qu'il faut bien se garder de les prendre à la lettre, nous leur serons très reconnaissants. Mais s'ils veulent nous interdire la prière anthropomorphique, nous n’en ferons pas le sacrifice sans raisonner et sans nous défendre. Pour nous défendre plus sûrement, prenons l'offensive.

Tu me permets la prière, dirai-je au philosophe, à la condition qu'elle ne soit pas anthropomorphique. C'est comme si tu me demandais de respirer dans le vide. Sans le langage anthropomorphique, il n°y à pas de prière possible. Le seul fait de parler à Dieu est un anthropomorphisme, et suppose à Dieu des yeux qui nous regardent,

des oreilles qui nous entendent, des organes qui reçoivent de notre prière une impression quelconque. Quand même j'éviterais toute demande, quand je me contenterais d’exprimer mes désirs en face de l'Eternel, quand ma prière serait ce désir lié à la conscience du divin que Schleiermacher tolère provisoirement, je ne pourrais échapper à l'anthropomorphisme. Si je prie, c’est que je suppose au moins que ma prière sera agréable à Dieu, comme si j'avais le pouvoir d’agir sur Dieu pour le rendre heureux, comme un enfant appelle le sourire sur les lèvres de son père lorsqu'il balbutieses premières paroles. Nous sommes toujours en plein anthropomorphisme.

Le philosophe veut-il que je tue en moi tout désir, et que toute ma religion se transforme en adoration, en soumission, en actions de grâces ? Oh ! qu'il est difficile de se répandre en actions de grâces pour des biens qu’on n’a pas désirés ! Le bien, pour moi, c’est ce qui donne satisfaction à mes désirs. Supprimer le désir, c’est supprimer le bien, c’est supprimer ladoration aussi bien que la reconnaissance. Cependant je veux essayer de me hausser jusqu’à l'idéal de Schleiermacher. IT veut que j'étouffe en moi tout désir : c’est fait. Ma prière ne sera plus que celle de Ritschl, le sacrifice de la louange, le fruit des lèvres qui confessent le nom de Dieu. Aurai-je échappé pour cela à l’anthropomorphisme ?

Le cantique de Moïse est un sacrifice de louange (1): Relisons-le. «Je chanterai à l'Eternel, car il a fait éclater sa gloire; il a précipité dans la mer le cheval et son cavalier. — L’Eternel est ma force et le sujet de mes louanges ; c’est lui qui m'a sauvé. — Il est mon Dieu, je le célèbrerai : il est le Dieu de mon père, je l’exalterai. — L'Eternel est un vaillant guerrier, l'Eternel est son nom. __ [l a lancé dans la mer les chars de Pharaon et son

(4) Exode, 45, 2 et ss.

Page 1