CHAPITRE IV
Devons nous demander à Dieu qu’il produise des événements extérieurs à nous, soit en notre faveur, soit en
__ faveur des autres?
La prière pour les biens extérieurs et la prière pour le bien spirituel ou temporel des autres ne sont pas directement efficaces. Faut-il renoncer à ces deux sortes de prières ? La conclusion ne serait pas logique. Puisque ces prières sont efficaces dans l'âme de celui qui prie, elles ont toujours leur raison d'être. D'autre part, elles noffensent pas Dieu, puisqu'elles reconnaissent en lui la source de tout les biens, soit intérieurs, soit extérieurs. Enfin la prière fortilie nos bons désirs : il est done toujours louable d'exprimer à Dieu nos désirs. Si nos désirs sont défectueux, l'examen que nous en ferons dans la prière sous l'œil de Dieu les purifiera. C’est surtout dans ce cas que Dieü, qui est bon, nous donnera du pain alors que nous lui demanderons une pierre.
Le laboureur peut demander à Dieu une riche récolte, alors que cependant il sait que sa prière n'amènera ni le beau temps ni la pluie, et qu'elle n'activera pas la germination du blé. Mais le laboureur est le collaborateur de Dieu ; la récolte est subordonnée en partie à son activité, à sa prévoyance, à la manière de labourer, de semer, d’extirper les mauvaises herbes. Demander une riche
récolte, c’est demander la force, la santé, le courage, l'intelligence et la prévoyance ; ces biens-là, Dieu les donne à celui qui prie. Que le laboureur, menacé par les intempéries, demande à Dieu un temps favorable, il n°y a à cela rien de choquant, si sa prière signifie: Mon Dieu, je désire un soleil radieux. En ce sens, je puis demander à Dieu que le soleil se lève demain, si ma prière signifie : Mon Dieu, je désire jouir demain encore de la lumière du soleil. La prière, dans ce cas, n’est plus une demande proprement dite, alors qu’elle s'élève encore vers Dieu sous la forme de la demande. Mais faire des prières privées ou publiques pour produire la pluie ou le beau temps, chanter des litanies, faire des processions, promener la Vierge ou les saints dans les champs pour exercer sur Dieu une sorte d'action magique qui le force à rassembler ou à dissiper les nuages, c'est de la superstition et du pieux enfantillage.
Le pasteur peut et doit, même dans le secret de sa maison et de son âme, demander à Dieu l'amélioration spirituelle de son troupeau, alors qu'il sait pourtant que sa prière ne déterminera aucune action de Dieu dans l'âme de ses ouailles. Mais il a, avec Dieu, charge d'âmes ; il est dans l’ordre de la Providence que les dons de Dieu soient versés dans l’âme du pasteur pour se répandre de là dans les autres âmes. Demander à Dieu la conversion ou le progrès spirituel d’une paroisse, c’est demander les vertus évangéliques et le zèle apostolique qui feront du pasteur un excellent ouvrier de la vigne du Père céleste. Mais le pasteur qui, au lieu d'agir, se consumerait dans sa solitude en gémissements, en larmes, en supplications incessantes pour obtenir que Dieu agisse à sa place, ce pasteur verrait bientôt son peuple mourir d’inanition.
On comprendra maintenant ce qu'il faut penser de la prière pour les morts. Je fais abstraction ici de tout dogme,
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et je suppose seulement, ce qui est fort vraisemblable. qu'il ya pour les âmes, dans l’autre vie, une évolution, un progrès quelconque. Ce progrès est un bien qui procède certainement de Dieu, et que les âmes des morts peuvent demander à Dieu pour elles-mêmes, avec la cerüitude infaillible d'être exaucées, puisque leur prière pose en elles-mêmes une condition favorable à l'action divine. D'autre part, il n'y a rien d’absurde à cé que nous exprimions à Dieu, dans nos prières, l'intérêt et la sympathie que nous portons à nos morts, et que nous lui disions combien nous désirons croire et savoir que nos bienaimés défunts sont heureux dans l'autre monde et s'approchent de plus en plus de Dieu. Mais l'expression de ce désir n’est plus une demande proprement dite; tout au plus peut-elle revêtir la forme de la demande. La prière pour les mes du purgatoire a exactement la même portée que la prière pour la pluie et Le beau temps. Cette prière est utile aux vivants, elle est inutile aux morts. On voit à quelle aberration la cupidité a conduit le clergé catholique. Les âmes des morts ne peuvent prier efficacement que pour elles-mêmes ; or l'Eglise enseigne que les àmes des morts sont impuissantes à obtenir de Dieu une amélioration quelconque dans leur état. Les prières que nous faisons pour les morts n'ont pas plus de valeur que les prières que nous pourrions adresser à Dieu pour la fusion de la Grande Ourse et de la Petite Ourse en une seule constellation ; or l'Eglise enseigne que nos prières, les messes, les chants, les recommandations, même les dépenses de luxe que font les riches aux funérailles de leurs proches, ont la vertu de soulager les âmes. Le vingtième siècle verra-t-il surgir un Pontife réformateur qui aura le courage de renvoyer toutes ces opérations magiques aux sorcelleries du moyen-àge ?