‹ Essai Philosophique sur L'Efficacité de la PrièreChapitre 34 sur 34 · CHAPITRE VE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VE

La prière faite en union avec Jésus Christ a-t-elle une efficacité particulière ?

Que faut-il penser de la prière où nous faisons intervenir le nom de Jésus-Christ ?

L'Eglise romaine termine toutes les ‘oraisons de sa liturgie par cette formule : Per Dominum nostrum Jesum Christum Filium tuum, qui tecum vivit et regnal in unitlate Spirilus sancti Deus, per omnia sæcula sæculorum. Amen:par N.S.J.C. ion Fils. qui, élant Dieu, vit et règne avec loi dans l’unilé avec le Saint-Esprit, dans tous les

siècles des siècles. Ainsi soit-il. Je laisse de côté l'identifi-

cation du Christ avec Dieu pour ne retenir que la formule, Par N.S. J. C. ton Fils. La plupart des protestants, après avoir prié le Père céleste, concluent en ces termes : Nous le le demandons par Jésus-Christ. Amen. C'est la formule catholique, moins le dogme idolatrique.

I ya trois manières de faire intervenir le Christ dans nos prières. Autre chose est de prier au nom de J. C.. autre chose de prier par J. C., autre chose encore de ee avec J. C. ou en union avec J. C. Il est permis assurément de confondre ensemble ces trois formules, mais en revanche il est très instructif de les distinguer.

Littéralement, on prie au nom de J. C. quand on suppose que le nom de JC. représente la personne, la puissance et les droits de J. C., et que ce nom, dès qu'il est prononcé, exerce sur Dieu une action magique. On peut enlever à la formule sa signification superstitieuse, si on l'emploie en ce sens, que le nom de J. C. nous rappelle la personne de J. C., ses droits et son amour de Fils de Dieu,

les droits et les sentiments analogues avec lesquels nous pouvons prier Dieu ; alors ce n’est pas sur Dieu, mais Sur nous que le nom de J. C. exerce une action. Cette action est réelle, conforme aux lois psychologiques, et n’a aucun aractère magique. Elle détermine l'efficacité de la prière, puisqu'elle prépare notre âme à recevoir les dons de Dieu.

Prier par J. C., c'est se servir du Christ comme intercesseur auprès du Père céleste. Je ne me sers plus de cette formule, mais je ne la condamne pas ; je réclame seulement pour les catholiques une tolérance égale pour les prières qu'ils adressent à Dieu par la Vierge et par les saints.

Prier avec J. C. ou en union avec J. C., c'est prier avec les sentiments de J. C. C'est là formule qui me parait la meilleure. lei encore, il faut permettre aux catholiques de prier en union avec Marie et les saints. Un protestant qui vient de méditer une page de l'histoire des martyrs huguenots et qui prie ensuite ne prie-t-il pas en union avec les saints de son église ? Lure

Cependant, aussi bien dans no$ prières que dans nos louanges et nos actions de grâces, nous devons faire au Christ une place privilégiée.

Dieu se révèle à nous dans la prière. « On peut dire, en effet, que si la religion est la prière de l'homme, la révélation est la réponse de Dieu, mais à la condition d'ajouter que cette réponse est toujours, au moins en germe, dans [a prière elle-même. (1) » C'est dans la prière que Dieu s’est révélé aux prophètes, au Christ, à saint Paul, à tous les grands réformateurs religieux.

Quand Dieu se révèle à l’un de ses élus, quand il le fait avec une puissance extraordinaire, c’est qu'il veut parler à l'humanité par cette conscience supérieure qu'il a créée. Mais, dit encore M. Sabatier (2), «ici se pose un nouveau

(4) Aug. Sabatier, Pwlusophie de-la religion, p. 32. (2) ibid. p. 54 el 58.

or

et plus grave problème. Cette révélation, qui se fait au fond de l'âme humaine, reste individuelle et subjective, Comment deviendra-t-elle objective? ... Ecoutez... Toute révélation divine, toute expérience religieuse vraiment bonne pour nourrir et sustenter votre âme, doit pouvoir se répéter et se continuer comme révélation actuelle et expérience individuelle dans votre propre conscience. Ce qui ne peut entrer ainsi à titre permanent et constitutif, dans la trame de votre vie intérieure, pour l’enrichir, l'affranchir et la transformer en une vie plus haute, ne saurait être pour vous une lumière, ni, par suite, une révélation divine. L'Esprit de vie n’est pas là. Ne crois pas, Ô mon frère, que les prophètes et les initiateurs aient transmis leurs expériences pour te dispenser de faire les tiennes... Les révélations du passé ne se démontrent efficaces ‘et réelles, que si elles te rendent capable de recevoir la révélation personnelle que Dieu te réserve. La révélation divine qui ne se réalise pas en nGus et n’y devient pas immédiate, n'existe point pour nous. » 5e

Je puis appliquer à la prière efficace cette théorie magistrale, à la fois simple et sublime.

C'est dans la prière que Dieu s’est révélé au Christ comme Amour, comme Vie éternelle, en un mot, comme le Père céleste ; c’est également par la prière que cette révélation se renouvellera en nous, lorsque l'Esprit murmurera en nous : Abba, Pere !

Il y a plusieurs manières d’être fils de Dieu. On peut être fils de Dieu dans le sens métaphysique du mot. Toute vie étant une création et une émanation de Dieu, toute âme est fille de Dieu. Cette âme peut ignorer sa glorieuse origine. Un jour un docteur se présente à elle et lui dit : « Ô ma sœur, écoute et réjouis-toi. Tues la fille de Dieu ». Ce docteur a-t-il renouvelé dans son auditeur la révélation chrétienne ? Hélas ! si son disciple est une âme dégradée,

il ricanera et ne comprendra pas. Avant de comprendre, il faudra qu'il devienne fils de Dieu dans une acception supérieure, qu'il le devienne psychologiquement et moralement. Psychologiquement, lorsqu'il aura le sentiment de lamour du Père éveillant en lui la confiance filiale. Moralement,, lorsqu'il aura remis sa volonté, joyeusement et sans restrietion, entre les mains du Père, pour faire l’œuvre de Dieu, affranchi, par cette consécration complète, de toute crainte et de toute servitude extérieure. Alors seulement la révélation chrétienne existera pour lui, alors seulement il pourra dire : Je suis chrétien.

Dieu pourrait-il opérer ce prodige sans le concours du Médiateur suprème, du Fils par excellence, de celui qui « donne à ceux ‘qui le reçoivent le pouvoir de devenir enfants de Dieu ? » (4) Absolument parlant, oui. Mais soyez sûr que Dieu ne le fera pas. Dieu à créé des maîtres pour que nous allions à leur école. Si je prétends apprendre la géométrie, la philosophie, l'astronomie, devenir poète, orateur, Capitaine, sans connaître les Euclide, les Platon, les Laplace, sans fréquenter les Corneille, les Mirabeau, les Bonaparte, Dieu n'infusera pas dans mon cerveau le génie de ces grands hommes, et il me laissera dans mon ignorance et ma médiocrité. De même, Dieu a créé les grands révélateurs religieux pour qu'ils soient l’école vivante de l'humanité. Or il.fut un jour où le Christ était le Fils unique de Dieu, non point dans le sens métaphysique et banal que j'ai indiqué plus haut, mais dans l’acception religieuse et morale du mot, et dans toute la plénitude de cette acception. Depuis ce moment, on ne devient fils de Dieu qu’en prenant contact avec le Christ, et ceux qui repoussent l'Evangile sont incapables de recevoir la révélation chrétienne. Il n’y a là rien de surnaturel, rien de magique, rien de mystérieux même. ; il y a là tout simple-

Jean, I, 12,

ment lapplication d'une loi historique et d’une loi psychologique.

Mais puisque c'est dans la prière surtout que Dieu se révèle à nous, c’est dans la prière chrétienne, évangélique, faite en union avecle Christ et avec lessentiments du Christ, que Dieu se réwèlera à nous comme Père et nous fera entendre cette parolequiravira notre âme : « Tu es mon Fils, je tai engendré aujourd'hui ». Oh ! de grâce, ne mettons. pas notre confiance dans la formule : Par le Christ ou au nom du Christ. Ce serait la plus décevante des illusions. Que la formule serve à nous rappeler le souvenir du Christ, c'est bien. Mais appuyons-nous sur l’âme du Christ, sur ses pensées, sur sa foi, sur son amour, sur son joyeux dévouement à ses frères, faisons passer tout cela dans notre mémoire et dans notre cœur, et alors nous sentirons que nous aussi, nous devenons fils de Dieu, et que nous avons des droits sur le cœur de notre Père. Nous entendrons le Christ nous répéter ce qu'il disait à ses apôtres : «Je ne dis pas que je prierai mon Père pour vous, car mon Père lui-même vous aime. » (1) Non, ayant reçu la médiation du Christ, étant devenus, à son image, fils de Dieu, nous n’aurons pas besoin de son intercession. Notre prière sera efficace par sa propre vertu, parce qu’elle montera, filiale et saintement hardie, de notre cœur au cœur de notre Père.

(1) Jean, 16, 26

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