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Essai philosphique sur le principe et les formes de la versification

Le premier fait dont l’intelligence soit frappée quand l’étude d’une poésie quelconque force à étudier toutes les autres , c’est la variété , non seulement de leurs formes , mais des principes qui leur servent de base. Avant de rechercher sous quelles influences littéraires l’imagination d’un peuple a grandi , et quelle action elle exerce à son tour sur le développement des nations étrangères, on sent donc la nécessité d’examiner quel rôle appartient à la versification dans l’histoire comparée des littératures. Il faut savoir si les nombreuses différences qui en caractérisent les systèmes divers tiennent à la nature même de la poésie, ou se rattachent à des circonstances particulières à chaque peuple, qui sont étrangères à sa vie poétique, et restent indifférentes à ses tendances.

Ces recherches avaient été annoncées sous un titre différent. Les formes de la versification n’ont d’importance réelle que par les causes qui les produisent et les conséquences qui en sortent ; pour être philosophiques , de semblables études s’appuient nécessairement sur l’histoire. Mais dans un tel sujet, plus encore que dans les autres investigations du passé, l’histoire ne peut prétendre à quelque valeur qu’à la condition d’expliquer les faits parles idées, et de démontrer l’influence de la succession des uns sur le développement des autres. Quand cette action réciproque ne se manifeste pas clairement à la pensée , les faits ne paraissent que des accidents sans cause ; on ne voit dans les idées que des fantaisies individuelles , et les enseignements qui résultaient de leurs rapports demeurent inaperçus. Une

histoire des formes de la versification en Europe ne saurait donc avoir un caractère philosophique , car elle serait nécessairement incomplète : des renseignements essentiels lui manquent.

La métrique grecque ne nous est parvenue que dans un état de perfection qui suppose de nombreux changements ( 1 ), et nous ne savons point quelles causes les ont successivement produits; nous ignorons même si le besoin d'harmonie qui perfectionna si promptement la langue agit seul sur la versification , ou si l’imitation de quelque poésie étrangère (a) exerça aussi de l’influence sur ses développements. Sa nature elle-même ne nous est pas entièrement connue, ainsi que le prouvent les différentes explications des savants , et l’on pourrait ajouter que l’insuffisance des données ne permettait pas de l’approfondir. Chez les Grecs, comme chez tous les peuples aux premiers temps de leur histoire, la musique était inséparable de la poésie (3); la

(1) Il est au moins fort probable qu’une versification naturelle basée sur l’accent précéda la poésie mesurée d'après une prosodie factice; peut-être même ne serait— il pas impossible de retrouver quelques restes de cette versification accentuée dans les chœurs d’Aristophanes et dans Ica chansons populaires qui nous ont été conservées par Athénée, 1. VU, p. 519; 1. VIII, p. 559 et 560.

(3) Les Phéniciens avaient sans donte une poésie, puisqu'on ne connaît aucun peuple qui an aiteté ; entièrement dépourvu ; mais des témoignages positifs nous apprennent que les Persans la cultivaient (Plutarque, De Itide et Oeiride , ch. 24 ; Xénophon , Cyropaedia, 1. 1 , ch.

2; Eustathios ad Dionysios , Dtpagpteif cixc'jurviis, v. 1059); lenr goût pour la musique autorise même h croiro qu’ils en avaient perfectionné la forme ( Ils avaient inventé le nabîium ; Athénée, Deipnoiophiilae , lit. IV, p. 175 1 l’A/jafisî «jji; rts était uneexpression proverbiale ; Slephanos de Bysanco, subv° i.Svty.x) ; mais elle nous est entièrement inconnue. Nous sommes dans 1a même

ignorance sur la versification des Égyptiens, quoique le nom et le sujet de plusieurs poèmes soient parvenus jusqu'il nous : I hymne de Maneros (ap. Hérodote, 1. II, ch. 79), le cantique en l’honneur d’isis (Platon , De legibvt, 1. U, p.

657), et le chant sur Sésostris (Plutarque, De hide et Oliride, ch. 24).

(5) En hébreu , un poème s’appelle ordinairement *W,chan t, et le nom de» poètes, "mao, en est dérivé. On a trouvédans les peintures de plusieurs tombeaux égyptiens un chanteur qui bat la mesure, et un joueur d’instruments qui l'accompagne (Wilkinson , Manners and cutlomi of the ancient Egypliani 1 ch. VI). Cette union des deux arts a lieu aussi en Chine (voyez le Chi King, T. 111, f. 26; ap. Jakrbitcker de r Lileratar , ». LX, p. 264). Il y a chez les Arabes une exception apparente, mais le développement de leur métriqueet l'enfance de leur musique ne prouvent rien contre les rapports naturels de 1a versification et du criant; cette différence tient à un caractère national trop sérieux pour ne pas être opposé il la musique , cl aux prescription»

déclamation était un chant ( 1 ), qui fit pendant longtemps la différence la plus saillante entre les vers et la prose ( 2 ); et , lorsque la profession du poëte et celle du musicien se furent séparées (3), on leur donnait encore le même nom (4j- La connaissance de la musique est ainsi nécessaire à la science de la versification ancienne (5) , et les documents que le temps ne nous a point enviés

sont trop peu nombreux (6)

de la loi religieuse qui ajoutent encore à cette antipathie; la liaison n’y a pas moins existé : voyez l’article sur l’Azzat-el-Maila ap. Kosegarlen , Cbrettomathia Arabica, p. 130.

(1) koifos , poëte , vient d'àwTttv, chanter, et Plularqne dit dans son livre sur la musique : Toy up euvutov-.. avpZtrovç uupu rwv iroixrwv )stu-

éavsiv vous ptjOovi, uptaruytayreroveys

iovort TVS «0Ca«OJS, TUiV (T aù/Y|TWV lHTia,0C-

Touvrwv rots d't'i'sevxKloïs. Un passage d’Athénée (I. XIV, p. 620) n’est pas moins positif : Xgtuthuy, cTru tû> ir tpi ÏTr,etyapov , eut pûxaf/jOyvut tpsjtv où pavav tu O uypcv, dll* eut tu Bomù'ou, rut kpytleyou, irt xui Ktpvtppov, eut eraievnd'ov.

Voilà sans doute pourquoi l’on attribuait l’invention des deux arts à Apollon; Plutarque, De mutica , ch. XIV, p. Cil, éd. de Wyllembach. La liaison était si étroite, que Lasos d’IIermione, l’auteur du premier ouvrage sur la musique, améliora la poésie dithyrambique; Plutarqne, De mutica, ch. XXIX; .Meibora, ap. Arisloxenes, kppovtetav motxtiuv, p. 79, et Snidas, s. v° A«so;.

fî) Strabon, 1. I, p. 18, appelle la poésie Uyo« ptpüteptv a ( nous devons cependant reconnaître que cette expression ne se trouve pas ailleurs, et que fufucie/itvot serait peut-être une meilleure leçon), et Platon, De republica, 1. III, définit le 1 Mlos, Joyos àfvpevoe.

(3) Terpandre fut , suivant saint Clément d’Alexandrie , le premier qui resta exclusivement musicien : peics ts soi upatroç utpuByei rott uotypuet.

(4) Ou les appelait également eotpt- «rat ; Eschyles ap. Athénée, I. XIV, p.

632, et Cratinos ap. Vossius, De arlii potiieae nattera, p. A. Tèrence donnait

et paraissent trop contradic-

encore au poëte le nom de mutions , ap. Heaulontimorumenos, Prol., v. 23.

(5) Une preuve évidente que la versification était subordonnée à la musique, c’est que , lorsque la deuxième syllabe d’un vers glyconien était brève, on pouvait la considérer comme longue (voyez Burney, Tentamen de metrts ah AEtchylo m cbnricis caniibus adhibilit ); la musique changeait sa quantité naturelle. D'autres changements moins systématiques avaient lieu, surtout dansles vers lyriques ; on y substituait quelqoofeisdes trochées et des spondées à des iambes : savr* ap. Pindare, Olympica , IX, v. 2G; euuov, Ibid., v. 29 ; purtp ap.

Eschyles, Euménides, v. 322 ; pvOôv, ap.

Aristophanes, Lytislrata, v. 781 , etc.

Il est d’ailleurs certain quo la musique avait en la plus grande iuflueuce sur le rhylbmo de chaque ospèce de vers .

puisque les pieds des moins lyriques étaient beaucoup plus libres que les autres.

(6) Il ne nous reste de l’ancienne musique grecque que la mélodie des huit ( cinq dans 1 édition de Bttckh ) pre iniers vers de la première pythique do Pindare (ap. Kircher , Metwrgia unso errais», 1. 1, p. 512), et de trois hymnes adressés à Calliope, à Apollon et à Némésis; nous devons même ajouter que l’authenticité de ces differonts morceaux n’est pas incontestable, et que la manière de les lire n’est rien moins que certaine. Maximes de Tyr se plaignait déjà de l’oubli où l’ancienne musique était tombée ; de là cette plaints qui revient si souvent : bat txopfl’ à pavâtes : voyez aussi Aristophanes, Nubes, y.

964 et suiv.

toires (1) pour que nous enfuissions rien conclure (2). Si , comme la musique ( 3 ), la poésie finit par avoir une

(1) Nous ue parlons pas seulement de l'opposition entre les jugements des savants sur la musique des anciens (Voyez entre autres les ouvrages de Burney. Burette et Forkel) , niais de contradictions positives , que ne peuvent expliquer ni l’obscurité, ni l'inintelligence des textes; ainsi , d’après Lucien (In kpfiovt&ts) , il y aurait eu quatre modes différents î l’ionique, le dorique, le lydiquo et le phrygique, et Apulée (Florida y I. 3) en compte cinq, où ce dernier no figure plus; il est remplacé par l’éolique et le iasique. L’idée que nous nous faisons du dith)rambe s’appuie sur le témoignage formel de Denys d’ilalicarnasse, dans son I Upi arvvÔ«aew$ Ôvo/aoctwv : ol tfe Mvpapioroiot xat rouç rpoicovi fitztGxïlov, âbpiovç zt, xoct fpvytcvç, xoct iucfcovç iv tw dsfUtrt «ocouwes , rat toc$ /xe).w{Tt«î é^/Jazzoj ; et uu passage nou moins exprès de la Chrestomathie de Proclus le contredit positivement : Ô fiOvpxtiSoi bùovGTtpoa xsxpi jr*t tt$v àfcÇnoiv * oi vopoi iïtitïaitots,

(12) On est arrêté à chaque instant par des difficultés qui semblent insolubles; comment, par exemple , s'expliquer d’une manière satisfaisante le mélange arbitraire, dons le drame [Andria , act. I, scén. 2, etc.), des vers iambiqueset trochaïques? L’explication de Hermann , qui les assimile en donnant une anacrouse aux premiers, et en les considérant comme des vers trochaïques catalectiques , atténue la difficulté , mais ne la résout pas. On ne peut admettre qu’une syllabe de plus au commencement du yers et de moins à la fin fût indifférente, quand Cicéron nous dit (De oratore) que tout l’auditoire en était révolté. Peut-être la quantité différente do la première et de la dernière syllabe était-elle cachée par l’accompagnement qui donnait le ton au vers et marquait la fin du rhythmo : c’est au moins la manière dont les rhapsodes égyptiens récitent encore les vers (Lane , The modem Egyptians, l. II; p. 146); mais aucun témoignage positif n’autorise cette explication , au moins pour le drame, et plusieurs semblent le contredire ; tel est, par exemple, ce passage do Doualus ou plutôt d’Evanlhius dans les

Prolégomènes de Térence : Diverbia histriones pronuneiabant ; cantica vero tempera bantur modis. La raison qu’en donne Aristote, De poetica , ch. IV (Voyez page suivante, note 3), est encore moins satisfaisante; et quoique l’existence d'un rhythme quelconque importe beaucoup plus à la poésie que sou mode, il est difficile de croire qu’uu peuple aussi sensible à l’harmonie que les Grecs ne fût pas choqué par des différences musicales qui semblent avoir été si marquées. Nous ignorons mémo la nature de l’ancienne musique grecque ; comme en Égypte (Platon, De le gibus , l. VII, p. 799 ; cf. 1. II, p. 637 ) et eu Chine (Amyot , Mémoires concer nant les Chinois , t. VI, p. 101), elle avait une valeur politique et religieuse (Voyez Platon , De legilus , I. VIII , p.

829), que nous sommes loin de comprendre. Il est même fort possible que nous nous exagérions son influence sur la métrique, car elle était étroitement lice avec la grammaire ( Voyez Aristopbanes , Equités , v. 188 ; Nubes, v. 961 ; Quiulilianus, I. I, c. 10, et Theodosios, p. 11, éd. de Güttling, et ta correction de sou passage ap. Bekker, Anecdola graeca, t. III, p. 1168) et la rhétorique ; Platon appelle même l’art du sophiste fjiovetxn ; Protagoras, p. 540. D’ailleurs»

la prosodie so serait appliquée à la prose comme à la poésie, si nous nous en rapportions à la définition qu’en donne Placentiuus ( Epitome graecae palaeogra — phiae , ch. II : b zovoç *poç bv âcfo/xev xoct tous y<r/ovi itotouptOa ), et que confirme Lascaris, qui écrivait d’après les anciens grammairiens ( JteÇtwv icocvtoc toc >«rfav oc twv «ocXoccwv ypuppxzixuiv ) ; il dit au commencement de sou Oclo parles :

itpo-TUi'hx iart tovg; ?wvr,ç t/ypotp.aazO'J.

(3) Te t* T/JCUV irtt C7Uy/£<//ÏV0V,

\oyoo t« xou à/o/xovtocs xat p'jQpov ; Platon, De republica , L III , p. 398, et p. 400 :

xpta ârza iartv etcTij, èiv ai Cocu eiç cÀexovtocc.A la vérité, Aristote, De poetica, ch. 1 , par. 4 et 5, semble reconnaître la musique instrumentale comme un art artieuher; mais il résulte de l’ensemle du passage et de l'expression restrictive ^ càcteni qu’il vient d’employer dan»

existence propre et des développements qui n’appartenaient qu’à elle (i) , la puissance de l’habitude dut conserver l’ancienne déclamation dans ce qu’elle avait de plus essentiel ( 2 ) , et la métrique ne renia point sans doute toutes les conséquences de son origine. Elle n’était pas moins étroitement liée avecla saltation (3), peut-être même en était-elle encore plus dépendante ; plusieurs de ses expressions techniques en étaient dérivées (4) ,

le paragraphe 2, qu'il ne veut parler que de la musique unie à la poésie (c’est aussi l’opinion do Hermann , Commentaria, p. 89), et nous eu dirons autant d’un autre passage ; Politic. , I. VIII , ch. 5. Plus tard , non seulement il y eut de la musique purement instrumentale (Plutarque, De mutica, t. II, p. 1154 et 1141), mais d’après le témoignage de Pausanias, 1. X, p. 813, qui nous semble cependant fort suspect, elle aurait célébré aux jeux pylhiques la victoire d'Apollon , et on lui eût décerné des prix ; voyei les Mémoire t de l’Académie det Inicripliont , t. XXXII, p.

444, et le Journal det Savante , 1839 , p. 12.

(1) Cela est fort probable, puisque Plutarque a dit dans le De mutica : Tw Xfiu/txroKo yevri xxi rw /ju ipat , rpxyofix pit ojJsirw xxrrt/ttpov xtxpyTxo, on sait

3 ue chez les Anciens toute la puissance e la musique consistait dans le rhy— tbmc : ro «xv xxpx povauoti b pvOpoi , comme ils le disaient eux— mêmes,

(2) Loin de se relâcher d’aucune de ses exigences, la métrique y ajouta encore; les critiques de l'Ecole d’Alexandrie trouvaient les vers des Iloméridcs trop libres , et voulaient donner au rhythine plus de fixité.

(3) O/JX'pvixx ft XXL xotnuxn xotucovix xxix xxt /xcOeÇif àA/.sjAbiv sort ; Plutarque, Sympotiaques , 1. IX, quest. 15:

par une imitation du mot de Simonidc, il appelle même la danse une poésie muette, et la poésie nne danse parlée.

Cependant tous les genres de poésie ne se dansaient pas ; on chantait seulement les nomes ; les péaus et les hymnes admettaient la danse ou ne l admetiaient pas, indifféremment ; mais les prosodies,

les dithyrambes et les parthénies l’exigeaient, et nous savons par Athénée (l. XIV, p. 031 ) que les Grecs préféraient cette dernière classe à toutes les autres. Aristote dit dans sa Poétique, ch.

IV ; In tragoedia tetrametri versus corarautati sunt cum iambicis; namprimum tetrametris usi sunt poetae, quod trochaeus saltationi aptior est. Cette explication est fort superficielle; mais il n’en est pas moius vrai que xapet , la danse, était la partie la plus poétique du drame, et que l’on en attribuait également l’invention è Bacchus :

Agricola et minio suffusus , Bacchc, rubenti

Primus inexperta duiit ab arte choros.

Tibulle, I. Il.élég. I,v. SS.

Cette liaison vient sans doute de ce que l'on dansait autrefois au son de la voix : aussi se retrouve-t-cllo chez tous les anciens peuples ; voyez Herder, Geitl der hebrditchen Poetie , l. II, p. 245.

(4) nous est sans doute une expression empruntée è la danse ( voyez Aristote , De anima , et Suidas , t. III , p.

269), quoique les grammairiens latins (Diomedes, col. 471 ; Marius Victorinus ap. Putsch, col. 2186, et Atilius Fortuuatianus ap.eumd. col. 2688) lui donnent une autre étymologie. Ce qui nous semble le prouver , c'cst que le nom des pieds les plus simples (le pyrrbique , le trochée ou chorée , l’anapeste, l’iambe, Scholiasta ap. Hephaistion, p. 81, éd. de Pauw ; Eustathios ad Odytteam , I. XI, v. 277) vient incontestablement de cerlaines espèces de danse; un passage d’Athénée (I. XIV, p. 629) pourrait même autoriser à attribuer la même origine a plusieurs autres.

et Ton pouvait la désigner par la même dénomination (l): le rhylhme de la danse n'était donc point demeuré étranger aux développements de la versification, et nous l’ignorons entièrement ( 2 ).

Dans les temps plus rapprochés de nous, loin de décroître, les difficultés se multiplient. Toutes les nations qui se sont mêlées en Europe , même depuis l’ère chrétienne, ne nous ont point laissé de monuments de leurs poésies; plusieurs n’ont probablement jamais été écrites; d’autres ont péri si complètement, que nous ne savonsrien de positifni sur l’esprit ni sur les formes de la langue dans laquelle elles étaient composées. Pour quelques unes , l’affinité des idiomes germaniques supplée à notre ignorance (3); elle nous autorise à croire que leur versification se basait sur l’allitération, parceque tel était le principe de la métrique Scandinave , saxonne et francique ; mais quelques différences peu sensibles à l’ori-

(1) Le nom d'i/*pt)tix «'appliquait à la poésie comme à la danse, et on appelait quelquefois les poêles ipy^nuoi , saltaleurs. Lo poêle tragique l'hrjnicoB était maître de danse, et Athénée nous apprend (I. i, p. 31) qu’Escbylos inventa pour le chœur itoXlst axtt/ixr» c?xç7Ttx.x.

(S) Nous ne pouvons mâme nous en faire aucune idée ; danser était aussi remuer les bras, /3«iisiv yjt-pxc, comme on le voit dans une ancienno épigramme citée par Saumaise,ap. Vopiscus, J Votae, p. 349. Les Latins avaient uue expression semblable.

Brachiaque in numerum jactare et caetera membra.

Lucrèce, I. IV, v. T73j roy. aussi v. 791.

In mores te verte vtri : si cantica Jactat,

I cornes et voces ebrta junge tuas.

Properce , 1. IV, n* v, v. 45.

Carmins quod pleno saltari nostra lheatro , Versibus et plaudi scribis, amice, meis.

Ovide, Tr illia, I. V, n° vu, v. 25.

L'histoire nous a conservé le nom do Telesles , qui s'était acquis une grande

célébrité par sa manière de danser le Septem contra Thebas. La preuve do l'importance de la saltation est mémo restee dans la langue ; une figura

de danse , signifiait aussi figure de pensée; voilà pourquoi Aristopbanea a dit , Pax, v. 325 :

ïlpac/px xctUteTOV atxoQtlpr.ee dix va cXytKtx.

La danse devait mémo so prendre dans un sens plus général , puisque Ti— bulle a dit, I. II, élég. 1, v. 87 :

Ludite : jam nox Jungit equos, currumque sequnntur

Matris lascive sidéra fuira choro.

Voyes Rambach, Von de r Orchetlik ode r Tanskuiut der Griechen , dans la traduction allemande de Potier, Archaeo— logia graeca, t. III, p. 617; Glaeser, Dissertatio qua demonstratur canlu et sallalione apud Graecos incunabula culturae conslituta esse ; et Seidel , üe sacrés saltationibusvelerum ftomanorum.

(3) Voyez le Deutsche Grammatik de J. Griuim.

gine peuvent , en se développant , aboutir à de graves résultats, et ces vagues inductions ne sont pas même toujours possibles. Nous ne savons rien du celtique, et, quoiqu’il ait été promptement absorbé par le latin , il est probable qu’une partie des inflexions habituelles de la voix s’était conservée dans la prononciation (1) , et que la versification n’y resta point indifférente (2). Sans doute l’influence des alains (3) , des Slaves (4) et des Mandschoux (5) , sur les formes de la poésie , fut locale et fort restreinte, puisque nous pouvons assigner une cause à tous leurs changements (6) ; mais souvent des causes diverses concourent à un même résultat, qu’une seule eût été impuissante à produire , et l’ancienne littérature de ces trois peuples nous est également inconnue.

D’ailleurs, la liaison de la poésie avec la musique (7)

(1) C’est une des causes de la différence que l’on remarque dans la prononciation des patois ; nous aurons l'occasion d’insister ailleurs sur ce point.

(2) La prononciation traînante et monotone des Normands ne leur permettrait

Î ias d’adopter un système de versification ondé sur l'acccnl ou sur la quantité; peut-être un tel système serait-il encore plus incompatible avec l’accentuation rapide et continue du Provençal.

(3) Nous ne savons rien des Alains, pas même leur origine.

(*) Quoique l’on fasse remonter quelques poèmes slaves jusqu’au 13* siècle , il est impossible d’en rien conclure, car leur rhythme est il peu près inconnu, et les changements survenus dans la métrique prouvent qu’il était peu sensible ou que la poésie n’était guère répandue. Kien ne peut ainsi autoriser k croire que toutes, les populations slaves eussent adopté le même système de versiGcation.

(S) Nous savons, par les travaux de Gabelents(Ze<<aehrt/l ftirdat Murgen- Imd , t. I , p. 22 ; Ewald , Die poeti-

ichen DUeher Set allen Baudot , p. 63 , noto ) , que la versification dos Mandschoux se basait sur la numération des syllabes ; mais nous admettrions difficilement que ce principe fût seul , puisque l’avant-dernière syllabe des mots est très brève et presque muette; voyea Xylander, Sprachgeichleehl der Titanen, p. 2.3.

(6) Cette raison n’est d’ailleurs pas la seule : les Alains , et probablement les dernières traces de leur littérature, avaienl disparu avant que des formes étrangères pussent influer sur les développements de la poésie. Quant aux Slaves et aux Tatars, ils sont intervenus trop tard dans le mouvement européen pour exercer une grande influenco sur la poésie ; si les formes n’en étaient pas complètement fixées , leurs principes étaient arrêtés.

(7) En Scandinavie, le nom de plusieurs espèces de vers indiquait cetto liaison :

fornyrdalag, air ancien ; liuflingtlag , air du bon génie ; liljulag , air des lis; liudahattr, versification deschants. Nous savons , par l’èpître d’Otfrid ( Olvrit ) k Liutberl , que de 863 k 872 on ehan-

et la danse (i) ne fut pas moins étroite dans le moyen âge que pendant l’antiquité , et les renseignements que nous possédons sur ces deux derniers arts sont trop rares (2), leurs appréciations trop hasardées pour que

lait les vers en Allemagne. Il avait entrepris son poème ut aliquautuluin hujus canlus lectionis ludum secuiarium vocura deleret ; ap. Koberstein , Grun— drist der Getchichte der deutschen National-Lxtteratur , p. 71. On trouve plus tard le nom de différents airs, modus florum , modus Carelmanninc , Liebinc , Oltinc (voyez Ebert. l/eberlieferungen , Ifi, p. 17 et sttiv.), Thûringer ber— renlon (ap. IVartburg Krieg , st. I et ■kXXI ), Stadeltcise , et plusieurs minne-* singer terminent leurs poésies en disant:

La chanson est finie , la corde de la rote est rompue; ap. Mannesses, Sammlung von Minnesingem , t. II, p. 63 , et Benecko , Beytrttge zur KenntnU» der ait deuttchen Sprache und Litteratur , p.

169. Le roi de Castille , Alphonse le î>age, composait lui— même la musique ue ses vers (ap. Paleographia Cartel-* Zona, p. 72), et plusieurs airs provençaux avaient une véritable célébrité :

En est son veill antic Que feU Not de Moncada * ap. Rayuouard, Poésies des troubadours, t. U, p. 167 ; voyez aussi t. IV, p. 288 , et t. V, p. 141 , 433, etc. Nous connaissons le nom de plusieurs vieilles mélodies anglaises : Graysteel , ap. W.

Scott, Sir Trislrem , p. 171 ; Black and yelfow, ap. Percy, Reliques of anciens english poetry, t. I, p. 228; Old lusty gallant et Ail floures of the broome , ap.

Nicholas Bretons, Workes of a young Wit, etc. Quant aux trouvères, on sait

3 u’ils étaient quelquefois désignés par es surnoms qui ne convenaient qu’à des joueurs d’instruments : Aruoult le Vicieux , Baudoin l’Orgueneur , Jean 1 Orgueueux , etc. Voyez notre Histoire de la poésie Scandinave , prolég., p.

472, not. 3.

(1) On en trouve déjà la preuve dans les auteurs des 5 e et 6 e siècles :

Jam dudum teretes hendecassyllabos Attrito caiamis pollice lusimus,

Quos cantare magis pro choriambicis lixeusso poteras mobfiius pede.

S'iilunius Apoiliuaris, I. IX, let. 13, et car. I, v. ü :

Castalidumque chorus varlo modnlamino „ . .. plausit,

Carminibus, cannis, pollice , roce , pede.

Vulgoriter poêlantes sua poeinata inultimodis prolulcrunt : quidam per can— tiones, quidam per ballatas, quidam per sonilus ; Duule , De vulyari eloÿuto , I. II , p. 38. Minlurno, qui regardait la ballade comme la plus ancieuno espèce de poésie italienne, s’exprime ainsi dans son Poelica Toscana, p. 170:

Dopo gli antichi lirici vennero i nostri , i quali a scriver cominciarono ballate, cbe corne l’istessa voce signifies , si cantavauo ballando; voyez aussi Trissino, Poelica, part. IV, fol. 41 j L. Dolce, Oiiertaiioni nella volgar lingua , p.

243 , et Crescimbeni , Cotnenlarj, l. 1 p. 70. On sait qu’il y avait des ballades partout, excepté en Espagne, où les danses avaient un caractère plus national. M. Fétis, dont l'érudition musicale est incontestable, n’a pas craint de dire : Autrefois toutes les pièces de musique instrumentale portaient le nom do danses connues; Muiigue mite i la portée de tout le monde , p. 40.

t (-) Peut-être ne connaissons-nous pas d’autres rhythmes marqués par la danse que celui du dama provençal (ap. Hayuouard, t. II , p. 244) , du maiurek polonais , d’une danse bohémienne ( ap. Fink , W anderung der Tonkunit , p.

40), de plusieurs tunzwite allemands ( ap. Mannesses , Sammlung von Min— netingem, t. I , p. 22 ; t. II , p. 281, et des deux danses nationales de l’Espagne.

RHYTUME DU DOLERO.

El amor que te tengo Parece sombro <

Mientras mas apartado ,

Mascuerpo tomo.

La ausencia es ayrc ,

Que apaga el fuego corlo ,

Y enciende el grande.

RHYTUME DU FAEDANüO, APPELÉ tirana.

Ayer me fui à Capuchinos A rezarle à Cristo un credo ,

Y al dccir : creo en Dios Padre,

Dixe = creo en la que quiero.

nous en comprenions toutes les conséquences ( 1 ). A ces lacunes, qui rendaient déjà une histoire philosophique impossible , s’ajoutent encore de nouvelles et insurmontables difficultés. La métrique des anciens ne s’inquiétait que de la valeur prosodique des pieds (a) ; elle regardait une syllabe longue comme égale à deux brèves , et le rapprochement des vers différents , où les mêmes mots reparaissaient , ne laissait aucun doute sur leur quantité relative. Mais, aussitôt que la versification vint à se baser sur la prononciation réelle , cette évaluation idéale de ses éléments fut impossible. On ne peut compter les syllabes sans savoir comment la voix assemble et sépare les lettres (3) , et aucune induction n’est assez vraisemblable pour suppléer à la connaissance de l’ancienne prononciation, ni aucune tradition assez certaine pour qu’on lui doive la moindre confiance. Les mêmes lettres peuvent être indifféremment voyelles ou consonnes (4) ; elles changent de son , con-

(1) Il est , par exemple, fort difficile de comprendre la diversité de la mesure des différentes poésies appelées ballade» ; elle n'a rien de commun , pas même nn rcfrain.il parait que les mêmes airs s’appliquaient aussi à des poésies de rhythmes fort différents.

(2) Év fs rois pxrptxo is iiftvxt fs» 4ri xxex Çpxxttx (T, , xxixxex poexpx 1 7, ; Long in , Fragmentera ap. Uephaislionit prolegomcno ; vovez aussi Marius Victorinus , ap. Putsch , col. 24S2 , et Quintilien ,1. IX , ch. A. Cette valeur était entièrement factice, puisque, d'après Denys d’Balicarnasse : JtaÙatrru €px%ux vw.sac, Spxxuxç , xxi ptxxpx patxpxç.

(3) Chaque consonne eut d’abord nn son indépendant , mais des contractions ne tardèrent pas à en réunir plusieurs dans une seule syllabe, et l’on fut obligé d'indiquer par dos signes particuliers les voyelles qui n’avaient pas été

supprimées , puis de désigner leurs sons par des marques différentes. Ces trois périodes eurent lieu dans l’écriture arabe. Pendant le premier siècle de l’hégire , Nasr ben-Asem Laithi , ou , suivant d'autres autorités , Yahya ben-Yamer (voyez les .Mémoires de l’Académie det Inscription» , t. L , p. 323 et 326 ), désigna les voyelles par des points rouges, et cent ans après Khalil inventa les signes dont on se sert encore maintenant; voyci un article de M. Silvestre de Sacy, Journal asiatique , t. X ; une dissertation do Tychsen ap. Paulus , Neues Reperto rium fur biblischer un d morgenldndischer Lileratur, t. Il , p.

2*7; et Toderini , Lelleralura lurchesa, t. Il , p. *73.

(4) Nous ne parlons pas seulement des consonnes , qui changent do nature dans quelques idiomes, telles que le L (PT) en sanscrit, ( a ) en bohémien et en bulgare, la R (p) en serbe et

servent une valeur indépendante les unes des autres, ou se fondent dans une seule émission de voix ; elles sont élidées et contractées suivant la fantaisie du poëte («) ; l’accent se déplace sans raison ; les formes lexicographiques (a) et grammaticales se modifient en dehors de l’usage et de toutes les règles (3), et rien n’avertit de ces changements (4). Loin de trouver dans la lettre des

te H ( H , a , A ) dans 1a plupart des

langues sémitiques j mais des lettres qui, comme le V et le J do quelques langues romanes, sont indifféremment consonnes ou voyelles, suivant les nécessités de la mesure.

(t) Dans la versification latine , dont la connaissance nous est pourtant facilitée par des ressources üe tout genre, il y a encore des contractions que nous no pouvons expliquer ; ainsi, par exemple, dont, noos, snali , no «cm, sont quelquefois comptés comme des monosyllabes psr les poètes comiques ; Lucrèce a fait a’irriiavil un baccnius , et Virgile un pyrrhiqne de petnit.

t (2) Les noms propres eux-mâmos n’étaient pas à l'abri de ces altérations; Juan de Mena a écrit Cadino pour Cadmo ; Camoens a dit ;

Invojoso vcreis o gTïo Mavorte, au lieu de Marte. Dans le poëme français sur son prétendu voyage à Constantinople, Charlemagne est appelé, suivant les besoins do 1a rime et de la mesure, Karl, Karlet , Karltnn , et, dans la Chaînon de Roland , Manille, qui n'a que trois syllabes daos presque tout lo poëme , se transforme en Mar— litiun, »t. xv, v. 9; st. livih, v. 7, cl compte pour quatre.

(o) Nous avons même des preuves positives que celle diversité ne tenait point ‘a des licences poétiques quo ne sanctionnait pas l’usage : Per avcr mais d'eolendemen, vos vuoil dir, qe paraulas i a, don hom pot far doas rimas aisi con le al, lalen, vilan, chanson, fin.

Et pot hom ben dir, qui si vol : Itou, talan , cita, chanta , fi ; Ramon Vidal, Dreita maniera de trokar, ap. Bibliothèque des Char let , t. I , p. 202. Le Tasse a écrit turlo , conduite, tepuito,

et Guitton d’Arexro avire et tacire ; on se rend facilement compte de ces changements : le bercean de la poésie italienne était en Sicile, où l'E avait quelquefois le son de l'I, et l’O celui de ITJ.

Dans son Tetoretto, Bruuetto Lalini faisait rimer lu na avec pertona et tapera avec ventre : mais, tout on prenant la même liberté , les poêles postérieurs mirent l'orthographe d’accord avec la prononciation. D'aiitres changements sont inexplicables. On trouve également dans les poêles allota et allora , deo et debbo, tpegglio et speechio, «petite et tpene , ttile et ttilo , vedette et vederle.

Dans le Romancero françoit, il y a toi pour lui, mece pour «telle, parce pour porte, etc. ; voyei Pattes français jusqu’à Malherbe, t. I, p. xxvn ; Histoire littéraire de la France, t. XVI, p. 149 ; Bisso, Introduxione alla volgar poesia, p. 30; O’Brien, Irish dictionnary, remaries on the letter T; De Sacy, Grammaire arabe, t. II, p. 371.

(4) Ces difficultés n’ont aucune importance ponr nn travail phitosophi-

3 ne , mais une histoire est tenue de onner l’explication de tous tes faits.

L’embarras peut même porter jusque sur je système auquel on doit ramener ces irrégularités ; quelquefois donx versifications, entièrement différentes , existent concurremment, et l'on ne sait k laquelle rattacher les exceptions. A Rome, par exemple, il y avait une poésie accentuée et une poésie métrique , et les savants qui se sont le plus occupés de son étude ont hésité sur le système auquel se rapportaient plusieurs vers des comiques, sinon leur versification tout entière. En sanscrit , la difficulté est plus grande encore, car les deux systèmes diffèrent bien davantage : l’un ne tient compte que du nombre de» syllabes ;

manuscrits les renseignements nécessaires, trop de confiance dans leurs textes serait souvent une cause nouvelle d’erreur; les règles les mieux établies y sont violées presque à chaque vers (i) , et les mots y changent plusieurs fois d’orthographe dans la même page ( 2 ). Ceux qui seraient assez purs pour servir d’autorité aux conjectures resteraient encore inutiles si l’on ne pouvait les consultera la source; la négligence ou les corrections systématiques des éditeurs les ont presque toujours publiés d’une manière inexacte (3).

e’e»t celui de 1a poésie ancienne, des Vêda; l’autre mesure le rbvtbme par des pieds, qui se composent de matra (brèves, dont deux équivalent à une longue), ou, comme dans l’aryo , résultent d’un arrangement régulier de syllabes longues et brèves.

(1) Le nombre et le cas des noms n’y sont presque jamais régulièrement indiqués par le S final.

( 2 ) Escript li uns en une guise et li autre en une altre, et tout ensi est-il dou lire; ms. du 14* siècle, ap. Roquefort, G/n lia ire de la langue romane, t.

I, p. 492. Most of them ( saxon words) are wrillen Iwo or three different wa)S, and some of them fiveleen or twenty ; Webster, English dictionnary, inirou., p. XXIX. J’ai quelquefois compté jusqu'à trente variantes orthographiques, et ces variantes se trouvent dans le même ouvrage , souvent dans la mime page; Roquefort, État de la poésie fran faite pendant le 12* tiiele, p. 404. Les copistes étaient presque toujours des gens lettrés, qui changeaient, non seulement le style et l’orthographe, mais se permettaient une foule d’additions et de soustractions : Histoire littéraire de la France, t. XV1I1, p. 743, note.

(3) Nous devons cepeudant excepter la plupart des savants allemands , qui apportent à leurs publications le soin le plus consciencieux. Mais nos éditeurs laissent beaucoup à désirer sous ce rapport; ainsi, par exemple, M. Raynouard, qui se préoccupait bien plus de la philologie quo de la métrique, n’a tenu uu-

cnn compte des changements que la langue recevait pour la mesure, et il la dit lui-même, Poésie t des troubadours, t. I, p. 444. M. Fr. Michel rétablit tous les mots dans leur entier, sans distinguer entre les abréviations purement graphiques et les contractions que lo poète avait faites pour la mesure ; voyez l’exemple que nous avons cité, Hietoire de la poésie Scandinave , prolégomènes, p. 491, noto, col. o. Les anomalies de la versification ne sont souvent qu’apparentes; elles tiennent, soit à des fautes de copistes , soit à une prononciation ou à un mode de déclamation quo nous ne connaissons plus. La licence que l’on accorde aux poètes d’ajouter ou de retrancher à leur çuise une ou même deux syllabes aurait nécessairement détruit le rbythmo , et nous no doutons pas qu’une étude plus soigneuse et plus intelligente des manuscrits ne fit disparaître la plupart des irré-

Î polarités, et ne ramenât presque tous es vers à une seule et même mesure.

Ainsi, par exemple, dans l’édition du Nébelunge Not de Mitller, il y a, v. 3427 :

Daz betc geraten Prunhilt Kunich Gunthers

wip.

et dans celle de von der Hagen , v. 5G34 :

Daz hette geraten Brnnhilt des chunige* Guntberes wip.

On lit dans la première , v. 5432 :

Sine trutinne kust er an den muni, et dans la seconde , v. 5689 :

Du sinon trutinne du chust er an den munt,

' Nous ne pouvions d’ailleurs laisser en dehors de cet essai aucune des métriques qui répandent quelque jour sur l’histoire des autres, et deux des plus importantes n’appartiennent point à la poésie européenne. Dans les idiomes les plus différents, le rhythme en reste musical; on y sent toujours la recherche d’une harmonie extérieure , le culte de la forme pour elle-même ; la poésie hébraïque est la seule où l’imagination ait trouvé dans le mouvement de la pensée son harmonie et son rhyth- ^ me (1). Il y a dans la versification grecque beaucoup de faits qui n’ont leur cause ni dans l’histoire de la poésie, ni dans la nature de la langue; le principe et les règles de la quantité y dérivent évidemment d’une prosodie antérieure , dont la tradition n’avait été recueillie que d’une manière incomplète , et ces bizarreries apparentes s’expliquent toutes par les idées qui servent de base à la versification sanscrite. Non sans doute qu’elles soient arrivées de peuple en peuple jusqu’aux premiers Hellènes; mais on peut affirmer que, quelle que soit son origine, leur métrique se rattachait à une prosodie semblable, développée d’après les mêmes principes.

Peut-être même, dans notre habitude de tout rap-

Dans le prologue d'Ysopcl 1 er , M. Robert a mis, F cible t du XIII a siècle, t. 1, p. 417 :

. Mc vueil travilier et pener D'un petit jardin a luxer,

et le manuscrit porte hener. M. Michel a imprimé dans son Tristan , 1. 1 , p. 44, v. 847 :

Ardoir son novo et sa feme Tuit s'escricnt la gent du Teigne.

Il y a dans le fac-similé qui est en regard : Ardoir son nevo et sa reine.

La même rime , qui était déjà quelques

pages auparavant (p. 16, v. 255), so trouve aussi dans le Romans d'Eneas, Ms. du Roi , u" 7657, v. 5; et on ne peut l'attribuer qu’à des fautes d’éditeur ou de copiste , puisque les vers sont liés par la rime , et non par l'assonnance.

(1) Mous ne voulons pas dire pour cela qu'elle n’en ait pas eu d’autres, quoiquo 1rs tentatives differentes , renouvelées à plusieurs reprises, et toujours sans succès, pour lui en trouver un matériel, semblent prouver qu’elle n avait que celui de cette prose mesurée si répandue dans la littérature de tous les peuples de l'Orient; voyez les chap. IV et XI U.

porter au mouvement providentiel qui emportele monde en avant, nous étions-nous trop préoccupé de la tendance que nous retrouvions dans l’histoire des versifications les plus différentes , et avions-nous espéré trop légèrement les ramener toutes à un développement commun. Partout, il est vrai , là même où l’oreille se complaît davantage à l’harmonie du vers, la pensée devient de plus en plus exigeante, et réduit la part que dans des jours moins avancés elle avait abandonnée à la forme : non cependant qu’elle change la mesure à laquelle on était habitué , non qu’elle s’oppose aux conditions musicales nécessaires au rhy thme ; mais elle s’associe à son mouvement, et relève assez haut la valeur des éléments matériels qui le constituent pour en faire aussi un de ses moyens d’expression. La métrique n’est plus une succession de sons mesurés d’une manière mathématique; c’est une musique intelligente qui concourt à la vivacité des images et à la puissance des sentiments. La rime cesse d’être une consonnance qui frappe exclusivement l’oreille ; elle met l’idée dominante en saillie , et y appelle l’attention à deux fois. L’accent ne se borne plus à indiquer la syllabe prépondérante de chaque mot ; il marque les mots essentiels de la phrase, et appuie le rhythme autant sur les idées que sur les sons. Mais ce développement général n’est pas amené partout par les mêmes causes, et ne se manifeste point toujours par des formes identiques ; si nous l’avions suivi chez tous les peuples à la fois , la reproduction des mêmes faits nous eût forcé de répéter nos explications , et l’appréciation des nouvelles données que nous aurait fournies l’histoire de chaque versification eût à chaque instant brisé le fil des idées. Il nous a donc fallu préférer

14 rnÉFACB.

à une étude chronologique un travail plus indépendant qui comble les lacunes , évite les redites, et laisse aux idées la prééminence qui leur appartient. Toutefois nous n’avons point oublié que, même dans un essai philosophique , l’étude de la versification doit conserver un caractère empirique ; de nombreux faits réunis dans les notes confirment constamment les idées du texte (t) : c’est en rendant leur liaison sensible que ces recherches pouvaient acquérir quelque valeur.

La forme philosophique avait cependant des inconvénients que nous ne nous sommes point dissimulés. ^Presque jamais la versification ne repose sur un seul principe, et, dans l’appréciation des différents éléments qui en marquent la mesure, nulle donnée ne permet de discerner la part de chacun d’eux, et d’en déterminer l’importance relative. Dès qu’on veut l’appuyer sur l’histoire, un examen analytique de tous les principes de la versification oblige la théorie de leur attribuer successivement des faits qui ne leur appartiennent pas en entier, et qui peuvent être également considérés comme les conséquences d’un principe différent. Mais c’est là une condition commune à toutes les explications historiques; quelle que soit la simplicité apparente d’un fait , une étude approfondie découvre toujours des causes cachées qui, par des voies diverses, tendaient à des résultats semblables, et, qui tour à tour suspendues, ravivées, détournées de leur but naturel, finissent par se rencontrer et se réunir. D’ailleurs , dans le travail que nous publions aujourd’hui les inconvénients des applications

(1) Le» antres notes expliquent les le en puisse tenir comple ; mais elles n» exceptions qui sont trop locales et trop sont aucunement nécessaires à l’inlelli—

(viagère* po»r qu’une théorie généra- gcace des idée».

de la philosophie à l’histoire ont nécessairement perdu une partie de leur gravité. Les éléments du rhythme sont trop peu nombreux , et trop continuellement remis en mémoire , pour ne point forcer le lecteur à modifier ce qu’il y a nécessairement de trop absolu dans les expressions des notes, où l’on ne pouvait énumérer à chaque instant les differents rapports qui concourent à l’harmonie, et toutes les causes qui ont influé sur les formes de la versification.

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