‹ Essai philosphique sur le principe et les formes de la versificationChapitre 2 sur 26 · DU PRINCIPE DE LA VERSIFICATION · texte numérisé non relu

DU PRINCIPE DE LA VERSIFICATION

C’est en vain que l’homme ouvre son intelligence aux impressions qui , de tous les points de son horizon , viennent frapper ses sens; ces notions empiriques n’apaisent point sa soif de connaître. Les réalités dont elles portent témoignage lui semblent trop limitées; qu’il fasse un pas, elles disparaissent , et le temps qui fuit va les emporter avec lui. Il faut à ses aspirations vers l’infini des connaissances que ne borne point l’espace et ne mesure point la durée. Au lieu de sentir un phénomène accidentel , il réfléchit sur des idées nécessaires; à la perception d’un fait il substitue la conscience d’une vérité. Là ne s’arrêtent pas encore sa i puissance et son besoin d’agir ; entre le réel et l’absolu , il rêve le possible. Mais le champ de la rêverie n’est point lui-

même un espace sans limites , où l’imagination se déploie sans règles. Que la fantaisie invente des objets et des faits , ou qu’elle rattache des êtres réels et des événements historiques à des causes et à des conséquences imaginaires , elle reste incessamment soumise à deux conditions essentielles. Au dessus de chaque ordre de phénomènes plane aine loi générale qui les explique et les régit ; pour revêtir l’apparence d’une réalité, les fictions doivent donc se subordonner aux règles dont elle dépend, et manifester d’une manière sensible leurs rapports avec elle. Cette soumission complète à la loi les relie, il est vrai, à l’ensemble des faits ; mais leur existence elle-même ne devient suffisamment probable que lorsque l’imagination y reconnaît le caractère de tous les objets du même genre, lorsque leur type s’y reflète, dépouillé de ce qu’y mêlent d’étranger les accidents habituels de la vie, et riche de tous les développements que comporte sa nature ; lors , en un mot , que tout y apparaît sous une forme et des couleurs idéales, dans tout l’éclat de la beauté : le possible , c’est la poésie.

Mais l’homme n’est point créé pour vivre dans sa pensée, comme dans une retraite séparée du reste du monde par des abymes ; il appartient par un côté de sa vie à la société tout entière; son développement n’est complet que lorsqu’il concourt au progrès de l’Humanité. Ce serait manquer à notre destination que de n’épancher nos idées que dans des monologues solitaires; l’intelligence est un dépôt de la Providence , dont nous devons compte à nos semblables. Pour le poëte , cette nécessité est plus instante encore; l’expression est la première condition non seulement de son talent, mais de l’existence de son art. Si la poésie est une conception originale du beau , essentiellement spontanée dans son principe et libre dans ses développements, la beauté elle-même ne se révèle d’une manière complète que sous des formes sensibles. Tout idéale que l’imagination la rêve, tout étrangère qu’elle soit aux données de l’expérience et aux condi-

tions de la vie, il faut que la sensibilité la perçoive et reconnaisse ses titres à l’enthousiasme ; même pour qui l’a conçue dans le monde des idées , elle n’existe qu’après être entrée dans celui des sens : c’est sa forme qui la réalise.

Mais le langage ordinaire de la prose ne satisferait point aux exigences de la poésie ; leur but est trop différent pour que les mêmes moyens puissent les y conduire. La première ne veut exprimer que des objets réels ou des idées absolues ; ce qu’elle ambitionne avant tout , c’est d’être facilement comprise, c’est la clarté et la précision; elle doit préférer les mots les plus simples , et disposer les idées dans leur ordre naturel. La poésie, au contraire, se préoccupe exclusivement de la force de l’expression ; ce n’est plus la conscience qui rappelle des réalités à la pensée ; c’est l’imagination qui s’efforce de transmettre le sentiment que ses conceptions lui inspirent, et d’imprimer son ébranlement aux autres imaginations. Elle représente donc les objets à travers les qualités qui l’ont émue , par les faces que la sensibilité saisit plus volontiers ; au lieu de les voiler sous une expression générale , elle les particularise et les met en saillie par des épithètes. Ces qualifications ne doivent rien avoir de pittoresque ni de descriptif; elles ne peignent point pour l’amour de la ressemblance , mais pour renouveler des impressions esthétiques ; elles ne veulent montrer à la pensée que les formes poétiques des objets, celles qui manifestent leur beauté. Tout en dédaignant un naturel vulgaire et une simplicité prosaïque , l’expression évite soigneusement l’apparence de la recherche ; elle ne peindrait plus alors les choses, mais l’esprit qui les avait imaginées; on ne sentirait plus la beauté , mais l’effort qui cherche à la produire. La représentation des objets ne saurait, pour la prose, être trop immédiate; toute autre perception en détournerait l’attention, et en obscurcirait l’idée. Loin de là, il faut souvent à la poésie le concours de peintures étrangères; elle s’exprime médiatemenl par des comparaisons et

des métaphores. Les qualités qui paraissaient obscures empruntent l’éclat dont elles brillent dans les objets qu’on en rapproche ; celles qui semblaient peu développées deviennent plus saillantes par leur contraste avec des objets qui en sont entièrement dépourvus. Les idées ne s’enchaînent plus dans un ordre logique. Le but s’élève quand on n’aperçoit pas les moyens de l’atteindre. Au lieu de s’amoindrir en se rapprochant de leurs causes , les effets s’en séparent , et leur isolement les grandit, leur indépendance les rend plus saisissants.

Cette dignité d’expression , si différente des formes habituelles du langage , ne demande aucun effort réfléchi à la pensée; c’est la langue naturelle à l’émotion que produit toute conception claire et complète du beau; le résultat naïf de l’inspiration. Dans l’état normal de l’homme, les deux principes qui le composent se balancent et le retiennent sous leur double influence ; mais , lorsque une surexcitation quelconque rend l’un d’eux plus énergique, l’autre se subordonne à son action et lui abandonne les rênes. Tantôt un appétit brutal domine la raison ; tantôt , dédaignant les enseignements des sens, la pensée brise les liens qui l’attachaient à la terre et s’élève dans la sphère infinie de la religion et de la science (1). Cet affranchissement des conditions empiriques de la vie et de ses nécessités matérielles se réalise par l’enthousiasme : sous son inspiration , toute action devient du dévoument et de l’héroïsme ; toute parole , de l’éloquence et de la poésie. La forme de la prose ne peut donc convenir à la poésie; chaque fois que, dans l’exaltation d’un noble sentiment , l’homme pense avec plus de force et plus de grandeur, ses expressions s’élèvent naturellement avec ses idées; sa voix elle-même devient plus

(1) Voilà pourquoi les peuples les plus dus en vers, cl l’on trouvait dans une différents appellent la poésie la langue forme différente la preuve qu’ils étaient des Dieu*, et leur en attribuent l’inven- supposés; un Dieu n’y pouvait parler en lion. En Grèce , les oracles étaient ren- prose.

accentuée et plus sonore (1). Ainsi la forme ne se borne pas à interpréter la pensée , c’est la conséquence même de l’inspiration; elle en est la manifestation par la parole, et son ensemble y concourt comme chacune de ses expressions. Si multiple que semble un poëme , toutes ses parties se rattachent à une grande idée qu’elles développent successivement et qui , durant toute l’œuvre , émeut l’intelligence par sa beauté. Cette persistance de l’inspiration se témoigne par la continuité de la forme, par l’harmonie des parties entre elles (2) ; en un mot , par l’unité de l’ensemble (3).

(1) Une accentuation plus forte est la conséquence d’une disposition plus passionnée et de l’action involontaire du sentiment sur les nerfs ; il les tend et donne ainsi plus d’élévation à la voix ; c’est égaleraenl la tension des cordes d’un instrument, ou la roideur des libres ligneuses, qui en rendent les sons plus aigus.

(2) Aussi les Allemands appellent-ils la poésie gebundene Rede; Sloka , le nom du plus ancien vers indien, aiguillait également en sanscrit discours lié; celui de la prose en latin rendait la môme idée, soluta oralio , et lo nom du ravia arabe , la partie essentielle de la rime, vieut certainement de » unir, lier.

On a prétendu que les Grecs connaissaient une espèce de poésie écrite eu prose ; Aristote a dit , il est vrai, dans le chapitre I er , u° 6, de sa Poétique: « d*« itc&irotr*, fiove'j ratç Xtrjott îj to«$/as-

'/30cç, et le sens do Acr/oç ÿtXog ne peut être douteux, puisque Platon a écrit dans lo De legibus t 1. II, p. 93 : àoyowç ifuXovç elt fjLixpv. rtdevreç ( voyez aussi Aristote, Rhetorica y \. III, ch. u); mais dans la Rhétorique (1. III, ch. vin), Aristote distingue la poésie de la prose par la mesure , et l’on no s’e^t pas souvenu qu’avant la versiiication métrique il y avait en Grèce une poésie basée sur l'accent, dontdevaient tenir compte les critiques et les historiens (voyez Athénée, p. 445 et 639). C’est ainsi que nous expliquerions également le passage de Suidas sur Sosithèe de Syracuse, à moins qu’au lieu de ypupui xxt ico^fixra xocrat- Xcr/K'JV, on ne veuille lire y /ixpxs xxt xoimxxxx, xa u xxTxXoyx^nv.

(3) Il y a cependant en anglais une espèce de vers dont l’accentuation et par conséquent lo rhythme sont fort irréguliers; voici la définition qu’eu donne le roi d’Angleterre, Jacques I er , dans son Reulis and cautelis ;Ze man observe that thir luinbling verse flowisnot on that fassoun, as the otheris dois: for ail utheris keipis the reule , quilk I gave beforo , to wit : the first futo short , the second lang and so forlh. Quhairasthir hes twa short and ono lang throuch ait the tyno quhen lhey keip ordour ; albeit the maist part of thame ho out of ordour, and keipis na kyode nor renie of flowing and for thaï cause are callit tumbling verse. Plusieurs églogues de Spenser , le London lickpenny de Lidgato , le Christabel de Coleridge , le Siégé of Co rynth de Byron, etc., sont éerits dana ce rhythme ; mais, ainsi que nous le verrous, de nombreuses inversions et une différence fort sensible entre la prononciation des vers et celle de la prose faisaient reconnaître la poésie anglaise, indépendamment de toute mesure régulière. Par une conception fort étroite de la nature de la poésie, plusieurs critiques du dernier siecle ont condamné la versification à cause des entraves qu’elle devait apporter au libre développement de l’imagination, et deux grands poêles. Schiller et Güthe, ont sanctionne cette doctrine par leur exemple; mais, depuis Don Carlos , le premier a versifié tous ses drames, et Pautro a refait en vers Tasso et Iphigenie ; Lessiug lui-méme écrivit son Nalhan cii vers iauibiqucs. Quaul à la prose mesurée dont se sout servis plu-

Cette appropriation du langage à la poésie ne se reconnaît point à des qualités générales que la raison apprécie par des règles invariables, et veuille retrouver également dans tous les idiomes. Le tout est de le rendre plus expressif, et sa puissance tient à sa vivacité et à son énergie ; c’est une conséquence de la sympathie qu’excite tout mouvement enthousiaste de l’esprit , et de la domination des émotions fortes sur les autres. L’imagination atteint son but dès que l’expression contraste d’une manière assez sensible avec les formes ordinaires de la prose pour manifester une disposition plus passionnée. La versification trouve donc, dans la nature de chaque langue, des données différentes , et ne peut ni les négliger entièrement, ni chercher à imiter les formes d’une poésie étrangère, qui seraient incompatibles avec elles.

Presque partout la poésie a conservé des expressions qui appartenaient à une vieille langue tombée en désuétude (1), ou à d’anciens chants populaires rédigés dans un autre Idiome (2). Leur nombre décroît chaque jour; tantôt la

sieurs poètes indiens , son emploi lient û des causes particulières que nous expliquerons dans le chapitre où nous rechercherons l'influence de la langue sur les formes de la versification.

(1) Ou en trouve déjà dans la poésie -hébraïque, KH2X , homme ; , sen-

tier ; nr\N, venir , etc. ; plusieurs anciennes terminaisons se soûl conservées en allemand, telles sont jelzo, han, lan (ap. llhland, Die Künigslochter ) , zuren (ap. \Y. von Schlegel, Diet trac), etc.} Voyez dans lo Kenningar l’indication dos expressions poétiques islandaises, et une liste des mots propres à la poé>ie italien uc dans Disse, Introduzione alla volgar poesia, p. 4N , ou dans Scoppa, Principes de la ver $\ fi cation, l. II, p.281 . Le français est beaucoup moins riche.

Daus son Traité de versification française , p. 122, M. Quicherat n’y a compté, indépendamment de cinq ou six appellations mythologiques , que vingt— six mots particuliers à la poésie; encore quelques uns (antique, flanc , naguère,

soudain) s'emploient-ils dans le langage usuel , et Bosquet s’est servi de presque tous lus autres.

(2) C'est au moins la seule manière dont on puisse expliquer les origines étrangères de beaucoup de mots de la langue poétique; ainsi, paf exemple, les savants en ont cru trouver en islandais, qui venaient du grec, du latin, du celtique, du finlandais et du l’anglosaxon (voyez Olafscn, Om Nordens garnie Üigtekonst, p. 83-89, et Thorke— lin , De Danorum rebus geslis seculi III et IV, p. 209-299) ; il est inutile d ajouter q.:e nous sommes loin d’adopter toutes ces étymologies, et de croire à la transmission immédiate du plus grand nombre de ccs mots; mais des rapports aussi multipliés n’en indiquent nas moins des emprunts. En italien , ce tait Cal évident; beaucoup des expressions de la langue poétique, face, abonna, inliso, pour fa, abbonda , inleto, appartieuncut au dialecte sicilien.

prose les emploie à son tour, et un usage journalier les pâlit et les rend vulgaires; tantôt la poésie renonce d’elle-même à s’en servir, parce que leur signification n’est plus assez claire, pour éveiller la moindre image (1). Chaque mot qui disparait est une perte qu’aucune acquisition ne compense ; le vocabulaire n’est plus assez élastique pour que l’imagination y introduise de nouvelles expressions poétiques. Mais, partout où les anciennes n’ont point disparu de la langue, la poésie les préfère aux autres; elles la distinguent de la prose (2).

Elle aime aussi à se caractériser par des formes grammaticales qui lui soient propres (3) ; mais , en cela encore, elle use des ressources qu’elle a héritées du passé , sans pouvoir beaucoup les accroître ; ses innovations doivent se conformer au génie et aux habitudes de la langue. Elle est plus libre dans la construction des phrases , qui cependant deviennent bientôt obscures dans les langues analytiques, lorsque les expressions s’écartent arbitrairement de l’ordre habituel des idées (4). Quand, au contraire, les flexions

(1) Suivant Adelung, Aellesle tieschi chie der Deutschen , sect. vm , par. 1 , il y a eu dans le* différents dialectes de la langue germanique, jusqu'à cent onze noms bien distincts pour désigner un cheval , et maintenant il n’en reste plus que cinq.

(2) La prononciation est souvent différente , et l'oreille reconnaît sur-lochamp la poésie; en grec, par exemple , l’accent dominait en prose et la quantité en poésie. Quelquefois l’orthographe elle -même varie; ainsi, dans les vers arabes, on écrit séparément les deux consonnes réunies par le tcschdid ; on marque par un nun la »asalité des voyelles, et l’on écrit à la lin des mots les lettres quiescentes, qui allongent les sons et ne sont point admises par l’orthographe ordinaire.

(3) La poésie hébraïque en avait surtout un grand nombre, qui ont été indiquées par Gcsenius (Lehrgebliudo der hebrüischen Sprache et llcbrdischc

Handwlirterbuch , préf., p. 226, et app., t. II, p. 1335) et Saalschülz ( Yun der Form der^hebrdischen Poésie , p. 102) ; mais les différents dialectes en fournirent beaucoup aux Ilomérides (voyez Berger, Kurzc Darstellung des epischen Dialectes; Grafcnham, Grammalica dialecti epicae) y et l’on en trouve mémo chez les poètes latius; voyez Küne, Ue — ber die Sprache der rbmischen Epiker, (4Ï Inversion est un mot fort mal fait :

l’ordre naturel est la succession véritable des pensées, celui qui exprime la rapidité des sentiments et la domination qu’ils exercent sur l’intelligence. Il est ainsi dans la nature de la poésie de suivre l’ordre des sentiments au lieu de l’ordre des choses; voilà pourquoi, suivant la remarque de M. Sicard, les sourds-muets, qui créent leur langue quand ils en sentent le besoin, s’expriment naturellement par des inversions; Schlegcl, Observations sur la littérature provençale , p. 27.

des mots indiquent leurs rapports , indépendamment de l'ordre dans lequel ils se suivent , la prose emploie trop fréquemment les inversions pour que la poésie y trouve un moyen suffisant de trancher avec elle (1). L’expression figurée ellemême n’appartient pas également à la poésie dans tous les idiomes. Il en est , comme ceux que des imaginations naïves ont développés sous le soleil de l’Orient , au milieu de toutes les splendeurs de la Nature , dans lesquels le langage vulgaire est si constamment surchargé d’images, que la poésie la plus riche n’en saurait admettre davantage ; les idées y disparaîtraient sous la magnificence de leurs vêtements. D’autres ont un besoin de clarté si dominant, que la moindre hardiesse les embarrasse (2) ; loin d’illuminer la pensée, toute métaphore leur semble l’obscurcir, et ils préfèrent la transparence du style à la pompe de l’expression ; la poésie s’y décolore à l’égal de la prose.

Sans doute, le mot ne réalise l’idée, ni dans l’espace par une forme symbolique , ni dans le temps par un retentissement musical de la pensée : c’est une simple expression sans aucune prétention esthétique; mais le caprice ne l’a point imaginée et le hasard ne lui a point donné sa valeur. Que la première langue ait été enseignée à l’homme par une intelligence supérieure , ou qu’il ait trouvé les moyens de la créer dans les forces de son esprit et dans les ressources de son organisme , les éléments n’en étaient point accidentels , puisqu’ils étaient nécessaires à l’accomplissement de sa des-

( I) Quelquefois môme elle cherche à s’en distinguer par plus de simplicité :

dans la poésie allemande , les constructions n’ont ni la même richesse ni la même variété que dans la prose, et cette différence avait lien aussi en latin.

Mais, si les inversions n’y étaient point aussi prolongées dans la poésie, elle en avait quelques unes qui lui étaient propres. Elle séparait presque toujours le substantif de son adjectif, sans doute pour éviter un concours désagréable do sons, et pouvait rejeter dans l’intérieur des phrases des conjonctions que la pro-

s' mettait toujours au comraencemcul»

Horace no pouvait dire qu’on vers :

Objectos caveae raluit ri frangere clathros.

Nous parlerons plus longuement, dans le chap. XIII, de cette influence des inversions sur les formes de la versification.

(2) T ehïst, par exemple, le français ; son besoin de clarté est si dominant que, pour rendre l'accent oratoire plus sensible, Pucceut ionique, qui ixml-ètrc cependant existo dans toutes les autres langues, y a presque euiièreiuent disparu.

tination; ils résultaient d’une liaison naturelle entre les sentiments et les sons (1). Peut-être ces rapports ont-ils été exagérés ; peut-être a-t-on attribué aux sons en eux-mêmes une signification trop indépendante de tout arbitraire (2) ; mais, soit que leur action dérive d’une harmonie réelle entre l’oreille et l’intelligence (3) , soit que tous les idiomes se rattachent à une langue de pure convention, et conservent de vagues souvenirs de son vocabulaire (4) , les sons agissent sur le sentiment , et l’émotion leur reconnaît une valeur que ne saurait négliger la poésie. Elle doit, par leur impression , rendre plus frappante la pensée qu’elle exprime par le sens des mots.

(1) Dans presque toutes les langues, les interjections , les expressions naïves du sentiment, sont les mêmes; les augmentatifs et surtout les diminutifs ont aussi la plus grande ressemblance; les langues no deviennent tout à fait différentes que lorsqu’elles expriment des idées acquises au lieu de sentiments naturels.

(2) Jcdem Sprachlaule eine sUndigc begrünzLeBedetiliing innwohnt; Schmilthenner , Urtprachlehre , p. 89. Platon était arrivé à la même opinion par des idées entièrement différentes ; les sons n’étaient pas pour lui le retentissement des choses, mais leur image; c’est en ce sens qu’il dit, dans le Cratyle , n° I« r , Ovo/txro{ oflOoxnT x eïvatt èxotaTu> tojv ovre *»v yvvit *e?vxutocy. On ne peut cependant méconnaître que la joie se manifeste par des sons aigus ; ils sont graves pour la tristesse , coulants pour la tendresse , forts pour la profondeur. D'autres rapports ne sont pas aussi évidents dans toutes les langues, quoique les sons du gosier semblent exprimer naturellement le mouvement , et aue le son lingual convienne à la cause (B) et à l’agrandissement (L), le dental au saisissement, lo labial à l’élévation et à l’abaissement , le nasal à la négation.

Co dernier rapport surtout est frap-

ant; non seulement ou trouve dans

eaucoup de langues vjj (dans les composés), non, ne, not , nicht ; mois le son nasal in ajoute une idée négative, et la

lettre du nez S a la même puissance en italien , sforluna , smontare , etc. On sait que souvent des personnes fort sensibles, et môme des sourds-muets, entendent la parole au mouvemeut des or* ganes de la voix.

(3) L'habitude d’associer aux mêmes sons des idées ditférentes devait finir par obscurcir leurs rapports naturels ; aussi, avant de l’avoir acquise, sommes-nous beaucoup plus sensibles à la valeur intrinsèque des sons. Il est rare que les enfants ne donnent pas des noms de fantaisie à toutes les personnes qui . leur inspirent des sentiments prononcés d'une nature quelconque , et ces noms, qu’ils trouvent fort expressifs, n’oul souvent aucune signification pour l'intelligence. A un âge plus avancé , quand la musique nous préoccupe assez pour nous faire oublier nos habitudes rationnelles, nous trouvons encore dans le son des instruments l’expression de sentiments particuliers , quelquefois même d’idées.

(4) Si cette conjecture était vraie , une langue moins riche , dont les mots auraient des acceptions moins nombreuses , rendrait plus sensible la valeur des sons. On doit alors dégager plus aisément leur signification naturelle des idées accessoires qui l’ont obscurcie ; l’expression que les sauvages et les enfants trouvent au son des mots peut ainsi être regardée comme une sorte de preuve.

Celle signification naturelle s’est , il est vrai , presque toujours effacée , en s’associant , dans des langues moins naïves, à des idées différentes; lors même qu’elle n’a pas entièrement disparu, elle est plutôt reconnue par la science que perçue par le sentiment , et la poésie ne peut la rendre plus sensible. Mais la succession et le concours des sons ont partout une valeur indépendante des idées que la langue y attache (1), et la versification les mesure et les dispose comme il lui plaît (2). Sans doute elle ne cherche point une harmonie absolue (3) ; la nature des sons du vocabulaire n’est point assez nettement sentie; la différence n’en est point appréciée avec une exactitude assez mathématique. D’ailleurs, leurs éléments fussent-ils les mêmes, la versification ne pourrait prétendre aux effets de la musique; ce qui fait la puissance de celle-ci , c’est qu’eu l’écoutant, l’homme s’abandonne sans partage au sentiment qu’elle excite (4); c’est que son expression est trop obscure, ou du moins trop

(1) Une foole de faits rendent évident lo plaisir purement musical que nous font les sons. Le chant des oiseaux, Pharmonica et les roulades des chanteurs en seraient une preuve suffisante; mais il est remarquable que les poésies les plus populaires admettent fort souvent dans leur rhythme des sons qui n'ont aucune valeur intellectuelle ( le chœur des chasseurs de Weber , l’air de Malbroughy celui du Postillon de Lonj u me au , plusieurs vau x-de- vire d’Olivier Basseiin , les ballades les plus populaires de Biirger). Nous n’hésitons pas même à penser que ce fut la première raison du refrain des ballades et de la rime.

(2} Les intelligences les plus philosophiques et les plus poétiques ont également reconnu ies effets du rhythme; nous citerons seulement Platon, parce que la musique grecque était bien moins expressive que la nôtre : y èvpvQpos rt xa u ivocpfiO'JiOi ct'osBiiiti } De legibus , I, n, p. 65? : b « pvO/jLos xae àppovtx xxi èppta/is-

VtUTXXX CCKTCTCtt oeiri If «

cvjv evG%r\ //oervvijv , xo u noue t'JtryTipovx ; De republica , I. m, p. 401 : tous pvQp-Wi xi xo et rots appo'Jixç «vxyxxÇc w-jlv (ol

xiQxptaxxi ) o ixstovadxt tous 'l'vy.xii twv ico ; Protagoras , p. 326.

(3) Elle cherche à établir une sorte d’harinonic par la construction des phrases et par l’addition de lettres euphoniques à la fin des roots , un N eu grec, un D dans les anciens poèmes latins, un S en français ; uii E en allemand , comme dans ce vers de Gôthe :

Non, FauslE, traume fort, bis wir uns widorsehn.

( Faust , acL 1 , sc. 3.)

Mais il lui suffit qu’ello soit plus sensible que dans la prose; ainsi, au lieu d’éliaer la voyelle longue, qui faisait un hiatus , les poètes grecs, et quelquefois aussi les latins , se bornaient à eu changer la quantité , à rendre la dissonance moins sensible.

(4) Il paraît cependant que les Pythagoriciens basaient leur théorie sur la raison (voyez Plutarque, De musica , ch.

xxxii ; Mahne ad Ptolémée , kppoycxcüiv, et Boelhius, De musica), cl ne lui en accordaient pas moins un grand potivoir(voycz Jainblichos, Vi taPylhayorae, ch. xxv, éd. de Kiessliug; Plutarque, De

vague , pour éveiller ni l’imagination ni la raison (1) ; dans la poésie, au contraire, le sentiment, loin d’ètre exclusif, n’est que l’auxiliaire de la pensée (2). Le but musical de la versification est atteint dès qu’un concours désagréable de sons ne désunit point des mots que lient leurs idées, et que l’on croit à l’énergie des sentiments , en leur reconnaissant plus d’influence sur les formes du langage qu’ils n’ent ont dans la prose (3). Car, à ce degré de puissance, le sentiment s’exprime naturellement par des modulations rhythmiques; il évite les dissonnances inutiles (4), allonge et abrège les syllabes, élève et abaisse la voix, et, en sentant son action, l’intelligence s’y associe et le partage. A cet effet purement musical et dépendant de la nature de la langue et des habitudes de l’oreille, la versification en réunit un autre plus esthétique en appliquant à la parole les principes absolus de la musique. L’unité du poëme n’est pas seulement nécessaire pour em-

J aide et Otiride, ch. lixxi, et Dissen , Gôttinger gelchrte Anzcigen, 1837, p.

85) ; cela vient probablement de la mesure mathématique qu'ils lui donnaient et de la valeur philosophiquo qu'ils reconnaissaient aux nombres.

(1) Voilà pourquoi les Grecs voulaient limiter ses moyens d’action ; Platon bannissait de sa république la flûte et tous les instruments qui avaient trop de tons différents, et les Spartiates punissaient Terpandre pour avoir ajouté une corde à la lyre.

(3) Pour donner une grande puissance à nu ressort quelconque, il ne faut point rapprocher son action d’aucun autre. Cette théorie si évidente est également méconnue par quelques compositeurs distingués et beaucoup de littérateurs. Ceux-ci veulent sacrifier la musique d’un opéra au poeme; ils se plaignent que leur esprit ne soit pas assez complètement satisfait par la logique des situations cl la beauté lillérairo des expressions. Pour être conséquents , ils devraient exiger que le rhythme fût subordonné à la prononciation habituelle et à l’accent oratoire.

Les autres ont l'ambition do faire exprimer à ta musique, non pas seulement

des situations de l’âme , mais de véritables idées; ils veulent avoir tant d’imagination, qu’ils n’ont plus de sentiment musical et manquent de mélodie. L’auteur de la magnifique symphonie de liarold est un esprit trop convaincu et un logicien trop rigoureux pour ne pas tomber dans les cacophonies do Jienve nuto Ce II in i,

(5) Aussi, dans la plupart des langues, la poésie a-t-elle une prononciation différente de la prose. Trcsquo toujours, en arabe, pour indiquer tout d’abord que c’est de la poésie que l’on récite, les deux hémistiches du premier vers riment ensemble, et ont une mesure exactement semblable.

(4) Quelquefois on les recherche pour des effets d’harmonie imitative; ainsi, par exemple, les efforts s’expriment naturellement par des sons d’une prononciation difficile, comtno dans ce vers de Virgile :

Illi inter sese magna vi brachia tollunt.

C’est une conséquence de la contraction des nerfs ; les mots que l’on prononce alors exigent un effort, et l’on juge de la cause par l’effet.

pécher les idées secondaires de détourner l’attention de la pensée dominante et de l’amoindrir; elle manifeste l’unité du poëte (1). Son enthousiasme ne s’arrête qu’après l’expression complète de la beauté qui l’inspire ; si le sentiment venait à changer, toute l’influence qu’il aurait acquise sur les imaginations serait détruite, et l’uniformité de la versification en montre la persistance à travers la diversité des idées; il lui faut, en donnant à toutes les parties une mesure exacte , faire sentir les rapports qui existent entre elles, et la liaison de chacune avec l’ensemble (2).

(1) Pour la rendre encore pins sensible, en arabe, tons les >ers d'un même poème riment ensemble, et la plupart de nos vieilles épopées sont é— crites en stances monorimes; cette intention se montre déjà dans la poésie hébraïque , où les lettres initiales de tous les versets suivent quelquefois l’ordre alphabétique.

(2) Cependant la versification tient moins encore à un rhythme uniforme qu’à une mesure quelconque, qui distingue la poésie do fa prose, lioraco disait du dithyrambe, I. IV, ode S:

Seu per audaces nova dithyrsmbos

V erba devolvit numerisque fertur Lege solutis.

Pendant le moyen âge, où le sentiment musical était cependant si développé, en ne craignait même pas d’écrire en plusieurs langues des chausoue

voyez les Mémoires de l’Académie de i nscriptions , t. XXIV, p. 671; Crescimbeni, Iitoria delta volgar poesia, p. 17; Warton, Hitlory of englith poetry, t. 1, p. 90, note ; Doccn , Miscellancen sur Geichichle der leulschen Lileratnr, t. II, p. 207, et Hoffmann von Fallersleben, Fundgruben , t. I, p.

540 , etc.)’, des poèmes ( Det famés, des des et de la taverne, ap. IBéon, t. IV, p. 485 ;ap. Sharon-Turner, Hitlory of lhe Anglo-Saxon i,ch,3; ap. Scott, .Vir Triitrem, p. 37), des draines ( Myste r ium fatuarum virginum , ap. Fr. Michel , Théâtre français pendant le moyen dge , p. 5 ; Hilarius, Ladi et versai, p, 34 et 34; plusieurs comédies do Ruzzante; Il pantalone imberlonao , de Briccio; / poeli rivoli, de Ricci . etc.).

Voilà pourquoi ou peut changer de rime et varier la position des accents.

Page 1