LES TENDANCES LIBÉRALES AU DÉBUT DU XIX'' SIÈCLE
Une étude d'ensemble sur les libéraux français n'existe pas : l'intérêt qu'elle présenterait.
I. — Les origines : 1789-1816 ; le milieu libéral ; caractère de l'opposition. — Les doctrinaires. — Les Considérations sur la Révolution française de M""® de Staël : leur importance. — Benjamin Constant. — La génération nouvelle.
IL — Les influences : la philosophie du xviii® siècle ; apports étrangers ; idée de la Révolution. — Manque de critique historique ; conceptions arbitraires.
IIL — Les altérations premières : tribut du xvui* siècle ; idéologie bourgeoise ; bonapartisme et anticléricalisme.
IV.— Quelques personnalités, Camille Jordan, Charles de Rémusat, Jouffroy annoncent Tocqueville.
L'étude des partis politiques au début du xix® siècle nous oblige à constater qu'un livre manque sur les libéraux français : nul ne sut entreprendre cette œuvre à l'heure favorable et l'occasion nouvelle de l'écrire ne semble pas encore venue.
R. Pikrre-Maugel 1
Vers 1878, par ses idées et ses goûts, un public se trouvait prêt, en eiïet, à consacrer l'ouvrage qui, résumant l'histoire de la pensée libérale, eût déterminé le caractère particulier et fixé le terme d'un grand effort. Les publicistes, malheureusement, se dispersèrent, pour la plupart, sur des monographies, des fragments, dont la valeur critique insuffisante n'autorisait pas une confiance absolue ; d'autres se spécialisèrent dans les limites d'une époque donnée; personne ne publia les pages qui s'imposaient, et Tombre s'est appesantie maintenant autour du libéralisme et de ses morts.
Regrettons cette défaillance ; elle a privé une génération entière d'exemples profitables, et beaucoup désormais rejettent comme stérile et inopportun tout espoir de la racheter. Qui donc, il est vrai, hormis quelques lettrés, attirent aujourd'hui Camille Jordan, Broglie, Rémusat, Tocqueville, Laboulaye ? Royer-Gollard se dislingue-t-il autrement que par sa tête fier-portée sur sa large cravate de doctrinaire ? Se rappelle-t-on Moîé, Prévost-Paradol, sinon pour déprécier la souple et fine intelligence du gentilhomme, l'évolution du polémiste alerte qui brilla d'un trop rapide éclair ? Seul Benjamin Constant survit, mais on l'aime par goût des complications morales et sans souci de ses idées politiques, pour ce qui jadis le déconsidéra : ses incertitudes passionnées, son desséchant besoin d'analyse, ses chutes et ses amères rancœurs(l).
C'est ainsi, et la froide indifférence qui pèse sur tant de mérites dédaignés semble moins la preuve d'un manque de curiosité généreuse que l'approbation spontanée d'une défaite.
Pour celui, toutefois, que ne rebutent pas rinsuffisance des théories ni l'énervante roideur de l'apparence et des
(1) Cf. Maurice Barhès, Un homme libre^ pp. 94 et suiv. Nouv. édit.
thèmes, les libéraux, généralement nobles et d'une si belle allure, restent des maîtres incontestés. Aussi, sans inutilement exiger d'eux une doctrine politique définitive, moins de pompe, et cette ironie légère dans la gravité, qui plaît même aux heures difficiles, devrions-nous mieux garder le souvenir de ces parlementaires et de ces écrivains, qui voulurent ramener laRévolution à son principe le plus pur et revendiquèrent, avec une hauteur d'accent si péremptoire^, les véritables institutions libres et les garanties essentielles à notre dignité.
On conçoit du reste aisément le livre qui fait défaut: histoire des libéraux sans doute, plus encore poursuite ingénieuse, non d*une idée, mais d'un sentiment et de ses transformations successives à travers des tempéraments différents; mise au clair de l'instinct qui produisit, développa, suivant les circonstances, chez tel ou tel individu, ce mode de croire et de penser, cette attitude libérale, que l'amour-propre décora de principes, cristallisa sous les formules intangibles d'un système.
Comprise de telle sorte et prolongée jusqu'aux divergences qui séparèrent, dans la pratique, les adeptes d'une conception primitive commune, cette analyse permettrait de rectifier le prétendu libéralisme de certains hommes d'Etat que Ton joint d'ordinaire, en hâte de généralisation facile, aux véritables libéraux, souvent effacés par eux : le livre se resserrait à de moindres proportions, mais la qualité des types s'en hausserait davantage.
On saisirait mieux alors pourquoi Topinion ne s'accommoda jamais d'idées trop désintéressées pour elle, et l'échec s'expliquerait de ceux qui s'efforcèrent généreusement à la convaincre et à la gagner. On comprendrait mieux également pourquoi, de plus en plus éloignés du pouvoir, les libéraux se réduisirent au pénible emploi de critiques et de théoriciens, rôle ingrat qui produit vite chez ceux qui s'y
condaninetit, certaines habitudes de jugement tranchantes et absolues, suscite l'amertume et rejette dans une solitude irritée.
Telle la pensée libérale se distinguerait au cours du XIX' siècle, toute d'aristocratisme intime, de dignité, de susceptibilité personnelle, sans portée directe et plus honorée que suivie, n'atteignant qu'une fois son plus haut point de prestige et de rayonnement, pendant la courte époque où elle suffit à résumer les griefs des divers partis opposants contre une politique en régression manifeste vers un passé détesté. L'ère héroïque, vraiment nationale du libéralisme se clôt en 1830.
Bientôt ses premiers adeptes, compromis au pouvoir par leur lutte avec l'anarchie et la stérile ambition de consolider la royauté populaire sur de trop étroits fondements, encoururent les critiques et les attaques d'une nouvelle phalange. Celle-ci^ par son manque d'audace et de discipline, perdit malheureusement des instants précieux, et aucune réforme ne vint ralentir le nouveau courant de doctrines socialo-étatistes, sous l'influence desquelles la démocratie mécontente s'engagea dans une réaction très nette contre l'individualisme,
Fait plus grave, après 1848, pendant la période d'hésitations et d'intrigues qui précéda le coup d'Etat, les libéraux ne mirent pas les circonstances à profit et leurs divisions les empêchèrent de former en face du double despotisme démagogique et impérial menaçant, le noyau compact auquel pouvaient encore, sous l'incoercible action du besoin d'ordre et de sécurité, s'aggréger les forces vives de la nation ; 1851 survint ; ils avaient manqué leur dernière occasion de gouverner la France.
Plus tard sous le second Empire, un groupe se reconstitua au centre de l'Union dite libérale ; il était composé d'éléments multiples : orléanistes modérés, comme le duc
de Broglie etCharles de Rémusat; constitutionnels indépeiidants, comme Prévost-Paradol et Vacherot ; républicains modérés comme Jules Simon, Laboulaye, Bersot, Nefftzer, Schérer et quelques autres. Publicistes brillants, limités à l'étude des principes et des modalités de la liberté, placés ainsi en dehors des attaques violentes contre le pouvoir, ils se virent peu à peu dépasser devant l'opinion ; le suffrage universel qui, au 4 Septembre, envoya siéger, près de Thiers, quelques-uns d'entre eux et leurs disciples, devait bientôt les paralyser, ou les renier.
Certains, par leurs écrits (1), d'autres, par leur collaboration effective, exercèrent, sans doute, une influence considérable sur les travaux qui aboutirent aux lois décentralisatrices et à la Constitution nouvelle ; mais nul d'entre eux ne devait conserver une action immédiate dans la politique contemporaine (2).
Une défaite si notoire instruit et ne peut désoler : plus idéalistes etthéoriciens que'réformateurs pratiques, les libéraux acceptèrent toujours trop tardivement les concessions sociales indispensables ; ils ne réalisèrent jamais personnellement ainsi leur part de vérité. Voilà le sens de leur échec et de leur abandon (3).
Aujourd'hui l'acception même du terme qui servait à les désigner subit des altérations profondes, et aucun parti
(1) Le duc de Broglie et Prévost-Paradol étaient morts avant la chute de l'Empire. Cf. Esmein, Eléments de Droit comtitutionnel^^. 429, 2^ édition.
(2) Thiers, malgré ses « libertés nécessaires », ne fut jamais à proprement parler un libéral.
(3) » C'est l'histoire de tous les partis : c'est presque toujours au moment où ils demandent une chose juste et raisonnable qu'ils sont détruits... Cela sigijifie que, quand un parti se réduit à ne demander qu'une chose raisonnable et juste, il est déjà si faible, qu'il ne faut plus qu'un seul coup pour Tabattre ». (Togqueville). Ne négligeons pas non plus l'influence de l'évolution économique.
ne peut exactement prétendre au titre qui décorait jadis des sentiments dans leur ingénuité première.
Non que les républicains, certes, ne se soient d'abord, plus que tous, inspirés d'idées libérales ; mais la corruption croissante de leurs mœurs politiques, que Ton peut comparer à celle de la majorité, sous Louis-Philippe et Guizot, menace de soulever contre eux les plus dangereux dégoûts, et l'ère n'est plus lointaine ou la nécessité leur imposera, s'ils veulent se raffermir au pouvoir^ une œuvre d'assainissement, profitable sous la condition d'être sincère et de ne pas dégénérer en réaction même apparente.
Nous en ignorons la portée, cela va sans dire, mais peutêtre, entre autres conséquences très indirectes et particulières, suscitera-t-elle l'historien qui manqua jadis aux libéraux, car beaucoup d'entre nous chercheront alors des
professeurs d'idéal et de noblesse.
' (f Ce qui manque le plus en France, c'est le sens exact de l'indépendance individuelle^ le goût délaissera chacun la plus ample responsabilité possible, le souci véritable de réformer la moralité publique, le respect enfin de la dignité humaine, tout ce que les libéraux aimaient I
Pourquoi ne pas continuer ces hommes dans leur voie large et belle ? Pourquoi ne pas revenir à leurs traditions les plus mâles, non certes avec la pensée de copier leur système, mais pour nous inspirer de leur foi généreuse? (1).
Il y a là un programme qui, augmenté de certaines idées nouvelles, pourrait être ratifié par l'avenir.
Précisons cependant, avant de suivre chez Tocqueville les modifications que son naturel leur imposa, les principales tendances dont le courant libéral s'est formé au début du XIX' siècle ; c'est à la fois la meilleure méthode
(i) Nous entendons donc bien ne leur rendre qu'une influence mO' raie de conseillers.
pour saisir certaines erreurs initiales, dont il faudrait nous affranchir définitivement, et l'introduction la plus logique qui vienne s'offrira nous.
En 1814, sous l'excès de son despotisme et de ses faute?, Napoléon contraignit la France à subir, presque volontairement, une défaite et à seconder ses ennemis, par inaction du moins, pour obtenir la paix et quelques libertés (1). Mais, une année plus tard. Tempe reur risqua davantage. Débarqué au golfe Juan, il se posa comme le champion de 1792 contre les Bourbons et les nobles; avec Tégoïste espoir d'en tirer une force immédiate, il stimula, les magnifiant de tout son prestige, les haines et les passions révolutionnaires, qui grondaient encore au sein du peuple, et, lorsqu'il tomba, l'œuvre d'éducation politique, éludée treize années, reprise par la première Restauration et orientée dans un sens raisonnable, était derechef entravée ;la nation se trouvait coupée en deux partis ennemis que rien dès lors ne pourrait réunir : double et coupable erreur, contre laquelle ne sauraient prévaloir les plus étonnantes inspirations du génie.
Au mois d'avril 1814, les circonstances avaient, en effet, seules imposé la royauté et présenté son retour comme la solution rationnelle et sérieuse qui devait rallier tous les suffrages. Mais le régime qu'inaugurait la Restauration déçut bientôt et mécontenta. Pour les Français, courbés naguère encore sous une stupéfiante tutelle, la liberté même restreinte, trop brusque et nouvelle, dégénéra vite en anarchie. Les uns contestaient à Louis XVIII son droit héréditaire, lui reprochant d'avoir refusé la consécration
(4) Cf. Le journal intime d'Edmond Géraud, Un témoin des deux Restaurations, p. 138, et GuizoT, Mémoires, t. T, pp. 25 et suivantes.
du sufYrage national, d'afTecter aussi l'oubli de vingt-quatre années d'histoire ; les autres s'eiïorçaient aveuglément de remettre en question un état social définitif pour la majorité de la nation, qu'ils irritaient et inquiétaient au plus sensible: le principe despotique et le principe révolutionnaire s'étaient retrouvés en présence ; une impression de malaise, de vague effroi gagnait le pays tout entier, autant par déception que par ignorance des difficultés à vaincre, des concessions, des intérêts mutuels à équilibrer.
Les partis, souffrant et abusant de la liberté, ne s'en prenaient pas moins d'un goût rapide pour elle (1). Incertain, faible et gêné, le pouvoir ne leur donnait à proprement parler aucun sérieux motif de colère, ne menaçait personne (2) ; il n'aspirait même, par préférence et intérêt, qu'à traiter avec le pays et à le seconder dans son besoin de tranquillité, de repos. Ainsi, malgré les malentendus, dans une voie praticable, la France aurait pu, sans doute, acquérir les biens dont le désir la stimulait plus que le besoin immédiat ; elle céda pourtant, quand surgit l'empereur; mais Napoléon seul, décoré de toutes les gloires républicaines et impériales, pouvait réussir à chasser Louis XVin.
La fondation d'un régime libéral, sous les auspices d'un gouvernement modéré, paraissait donc réalisable ; la meilleure preuve nous en est fournie par VActe additionnel de juin 1815: Napoléon lui-même dutse refréner 1 Mais bientôt, lorsque l'irritation contre les émigrés, l'effroi trop exploité d'un retour vers la vieille monarchie, l'enthousiasme
(1) Cf. TniERS y Histoire du Consulat et de VEmpire, t. XVIII, in fine, 1860.
(2) Cf. M™* DE Staël, Considérations sur les principaux événements de la Révolution française : « S'ensuit-il néanmoins de ces observations que l'on fût malheureux en France sous la première Restauration? La justice et même la bonté la plus parfaite n'étaient elles pas pratiquées envers tout le monde? » p. 483. Edit, 18*3. M»"^ de Staël était de l'opposition en 18H.
guerrier eurent fait place à la pénible certitude d'une invasion prochaine, l'empereur comprit qu'il ne symbolisait décidément la Révolution qu'aux yeux des éléments démagogiques; par leur abstention, leur réserve, leur hostilité même, les classes éclairées, le plus grand nombre des personnalités notoires dont le concours sMmposait, ne lui dissimulèrent pas leur défiance pour une tentative vouée à quelque catastrophe imminente (l). En essayant d'entourer son pouvoir de garanties constitutionnelles, Napoléon ne leurrait personne ; sa rage de céder aux idées nouvelles aurait suffi du reste à donner la mesure de sa sincérité ; seuls les anciens Jacobins et quelques indépendants extrêmes nourrissaient des espoirs chimériques (2). C'était une bataille qui devait décider du régime de la France; Waterloo ramena Louis XVIII.
La plus déplorable conséquence des Cent jours parut alors aussitôt : le peuple, sans accepter la responsabilité de ses malheurs, en rejeta tout le poids sur ses adversaires politiques, que ramenait l'étranger.
Exaspérés par un échec qui leur semblait plus insultant que vingt-cinq années d'exil, les royalistes, eux, se sentaient les maîtres enfin ! Donnant libre coursa leurs ressentiments et à leurs colères, ils résolurent de reprendre Tascendant matériel et moral qui leur avait si longtemps échappé : hébétés, stupides, leurs adversaires se terraient, comme pour les laisser agir... C'est alors que, comprenant le danger d'une aussi furieuse réaction et entrevoyant tous les maux que celle-ci ne tarderait pas à produire, une opposition se forma, qu'animait un seul esprit nouveau, mo-
(1) Cf. particulièrement : Guîzot, Op. déjà cit., (t. I, chap. m) et Ba- RANTE, La vie politique de Hoyer-Collard, (p. 153-] o4, t. I).
(2) Cf. Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis sur Sismondi, p. 66, et suiv. t VI ; sur La Fayette, pp. 316 et suiv., même tome ; sur M°^" de Staël qui aurait applaudi à TAcle additionnel. Cf. p. 318 et suiv., t. Il, {Nouv. édit.). Elle ne croyait pas à l'Empire libéral.
narchique et national, fermement résolue à maintenir la Restauration dans sa vraie voie ; elle ralliait les quelques hommes judicieux de Tépoque, et à sa tête marchaient les')(^ doctrinaires.
Ceux-ci furent quelques-uns d'abord (i) ; autour d'eux se groupaient des royalistes modérés et des Constitutionnels indépendants, bientôt en plus grand nombre: mais les libéraux (2) véritables, ceux dont nous nous attacherons essentiellement à préciser ici la pensée, ne se multiplièrent jamais ; leur groupe est facile à circonscrire ; nous voudrions d'abord en indiquer sommairement les origines j politiques.
Ils n'auraient certes pas renié, comme ancêtres, les ministres de Tancien régime qui, au cours du xviii*' siècle, admirent que de grandes réformes étaient nécessaires et qui, sans penser à la liberté politique, reconnaissaient comme indispensables des institutions plus souples et la cessation des abus : tels Choiseul, Argenson, Machault, Malesherbes, Turgot. Necker, sans les avoir directement inspirés, rappelle surtout les premiers doctrinaires, moins par ses idées que par une même tenue : ce manque de liant à regard des individus, « de facilité qui donne de l'esprit
(1) Cf. L'affirmation de Royer-Coliard : « Ce que je sais^ c'est que nous étions trois : M. de Serre, Camille Jordan et moi >k
(2) Pour l'origine du mot libéral, cf. Aulard, Histoire politique de la Révolution française, p. 625 (2" édit.) qui en attribue la paternité officielle à Bonaparte. Sainte-Beuve dans son discours de réception à l'Académie française indique Chateaubriand. [Pis. contemp., nouv. édit., p. 175, t. V). Balzac dans sa « Vieille fille » (Hetzel 1844, t. I. « Scènes de la vie de province ») cite l'Empereur Alexandre comme l'ayant employé à l'instigation de M"*« de Staël. L'adjectif « libéral » existait sous le Directoire ; le terme « libéraux» n'apparaît qu'après la première Restauration. Ceci a son importance, car l'on pense avec des mots, si le besoin les crée. Pour le terme indépendant, cf. Benjamin Co^'STA^'T, Dvs élections prochaines. Brochure, 1817, § VIIL
à ceux avec qui Ton cause » (1), cette absence de cordialité bienveillante, souple, aimable, en contradiction avec un respect, une exaltation solennels, immodérés des droits de l'humanité ; inadvertance que Ton pourra observer chez *Royer-Gollard, lequel, par ailleurs, reprendra certaines conceptions exprimées dans les Cahiers de la noblesse, en 1789, une monarchie maintenue par des corps représentant des intérêtsgénéraux (2), tandis que les libéraux amis de M"'^ de Staël suivront la tradition des Mo?iarchie?îs (disciples de Montesquieu), Clermont-Tonnerre, Mounier, Lally-Tollendal, Bergasse, les Lameth, Malouet, Rivarol, Mallet du Pan, partisans d'une déclaration à l'américaine et d'institutions à l'anglaise, et ressusciteront certaines idées de Constitutionnels plus avancés comme Narbonne, Gastellane, Montmorency, Lafayette ou cet admirable comte de Kersaint, le père de M"° deDuras(3).
Cependant, malgré Tindividualisme très accentué de nombreuses mesures prises par les Conventionnels, la pensée libérale ne trouve, un peu plus tard, de vrais précurseurs qu'au milieu des républicains bourgeois directoriaux, défenseurs de la Constitution de l'an III, du régime censitaire et de la propriété, conservateurs et anticléricaux, chez quelques esprits distingués particulièrement, qu'unissaient des vues modérées, sinon les mêmes sentiments, et hostiles aux démocrates autoritaires, aux derniers terroristes, comme aux conspirateurs violents delà réaction. C'était la « bande des Clichyiens », entre autres, Barbé-Marbois, Mathieu-Dumas, Portails (aux Anciens), Siméon, Pastoret, Quatremère de Quincy, très lié à Royer-
(1) Cf. Mm« du Deffand, citée par Sainte-Beuve, (Cf. Caus. du Lundi, p. 334, VIII, 3« édit.).
(2) Cf. A. SoREL, Montesquieu, (p. 145) du Gouvernement.
(3) Pouvons-nous nommer Mirabeau, lequel engageait Louis XVI à accepter les réformes de la Constituante, « qui eussent réjoui Richelieu» ?
Gollard qui siégeait près de lui avec Camille Jordaa ; tous voulaient elTacer les souvenirs de la période antérieure,
V civiliser, humaniser la Révolution, inaugurer le règne de la justice et de la véritable égalité, aux lieu et place des coups d'Etat, des proscriptions en sens contraires, abolir surtout les lois d'exception et restaurer la liberté religieuse. Certains, malheureusement, ne se séparèrent pas,, avec une netteté suffisante, des royalistes, et la journée du 18 fructidor ruina leurs espérances, en les éloignant dès lors de la République, pour les concilier à ( Louis XVIll, dont pendant six ans, avec Dandré, l'abbé de
^ Montesquieu et quelques autres, ils devinrent les correspondants et formèrent le Co?2seîl secret (1).
Benjamin Constant et M™° de Staël, eux, avaient approuvé, sinon facilité le coup d'Etat du Directoire (2), tels leurs amis, Lanjuinais, Boissy d'Anglas, Cabanis, Garât, Daunou, Tracy, M. J. Chenier, plus radicaux que les vaincus, « plus franchement ennemis des Capets », sans qu'ils préférassent toutefois davantage la Terreur et craignissent moins l'anarchie. Après le 18 brumaire, que d'aucuns subirent a d'abord sans eflroi et sans déplaisir», leur opposition ne tarda pas à se manifester au Tribunal contre Bonaparte, quand ils sentirent que leurs efforts seraient vains pour tirer de la nouvelle constitution des garanties destinées à clore une Révolution, dont ils voulaient enfin assurer les conquêtes politiques et civiles ; mais l'acte du 27 ventôse an X, en confiant au Sénat le soin de désigner les membres sortants de la bvssse assemblée, permit au premier consul d'éliminer les plus indépendants d'entre ses adversaires. Ceux-ci ne désarmèrent pas,
^ (1) Cf. Barante, op. cit., t. I, p. 59 etsuiv.
(2) Cf. « M'»" de Staël a fait le 18, mais non pas le 19. » Talleyrand cité par Sainte-Beuve (\). 107, Portraits de femmes, nouv. édit.) et Barbé Marbois, cité, môme volume.
et intriguèrent davantage. C'était la faction des « idéologues », que M""' de Staël animait, que Bailleul, Ginguené, moins connus alors que vers la fin de l'Empire, fréquentaient assidûment, et que Siéyès, Talleyrand lui-même ne dédaignaient pas; Bernadotte, avec d'autres généraux mécontents, passait pour leur allié ; Moreau était leur espoir. Leur libéralisme ne revêtait certes pas une noblesse, un désintéressement honorables ; ils critiquaient et se plaignaient, plus par amour-propre froissé du mépris qu'affectait Bonaparte envers leurs idées, que par passion et dégoût : très imprégnés de littérature, ils conservaient sur le terrain politique, une apparence de pamphlétaires ; ils étaient par là même inférieurs aux proscrits de Fructidor. De plus en plus réduits aux menées secrètes et à des agaceries misérables contre le pouvoir, ils finirent par se laisser disperser, après 1803, sans longue résistance.
Les individus essaimèrent ; leurs opinions se maintinrent. Quand répondant au Conseil d'Etat, qui le félicitait du « si rapide échec de l'équipée Malet », Napoléon lançait avec une inquiétude non dissimulée : « C'est à l'idéologie, à cette ténébreuse métaphysique... qu'il faut attribuer tous les malheurs qu'a éprouvés notre belle patrie ! », il ne se trompait pas ; sous le vague de la critique, le sentiment était juste ; les principes n'avaient pas cédé sous l'intolérance croissante du despote, et celui-ci sentait leur force le menacer irrémédiablement.
Exception faite, en effet, des hommes que leur esprit supérieur mettait au-dessus de la servilité, sinon de l'indépendance, et auxquels Napoléon avait dû confier les premières fonctions de la magistrature et de l'administration (1), exception faite aussi de la société de Goppet, qui,
(1) Pasquier, Mole, Barante, Rémusat, Beugnot, Cuvier. Au Conseil
toute détournée qu'elle pouvait pataître sur les questions littéraires, la philosophie ou les voyages, n'en soutenait pas moins ses droits par mille escarmouches avec l'empereur, une certaine élite aimable, polie, distinguée de goûts etde manières, « débris des milieux intellectuels et de l'aristocratie libérale du xviii° siècle » s'était perpétuée, où nul n'avait abjuré, malgré d'innombrables mécomptes, ses espoirs de gouvernement constitutionnel modéré; milieu très timide en son opposition, sans initiative politique, tenant à la franchise de pensée, el n'aspirant pas à la puissance, « critiquant vivement le despotisme, mais sans rien faire pour le réprimer ou le renverser, sorte d'opposition de spectateurs éclairés... qui n'avaient aucune chance et aucune envie d'intervenir comme acteurs » (1). Plutôt métaphysiciens et voltairiens par tradition, les membres en pratiquaient toutefois un délicat respect de toutes les croyances. Le tact, la justesse d'esprit, une faculté réelle de compréhension, un sens alerte des maladresses gouvernementales entretenaient chez eux un goût de la liberté, auquel il suffisait de certaines mesures vexatoires contre les écrits d'auteurs familiers, des tribulations ou des plaintes véhémentes de M""® de Staël et de Chateaubriand, pour trouver matière à discret exercice.
En marge de cette société, et tout aussi loin des adversaires officiels de l'Empire, dans TUniversité même, gé-
d'Etat certains anciens membres des Assemblées directoriales obtinrent pour la question du jury, par exemple, de sérieuses concessions de l'Empereur.
(i)Cf. GuizoT, Mémoires (t. I, ch. i). Les salons où ils se réunissaient, étaient ceux de Mesdames d'Houdetot, de Rumford. On les voyait moins chez Mesdames de Rémusat et Récamier. Notons que Chateaubriand était trop le rival littéraire do M™« de Staël pour être son allié politique. Pendant tout l'Empire, les amis de Corinne, comme elle, voyagèrent sans cesse, se retrouvant seulement au passage. Ils dépendaient ainsi leur activité.
néralemerit plate et servile, une autre opposition, moins accusée, « moins apparente, mais plus sérieuse, sans être plus active », se roidissait également contre le pouvoir. Spiritualirfte et royaliste à la fois, elle avait pour chef Royer-Collard ; Guizot y était entré, ainsi que des membres du Corps législalif, des philosophes et des écrivains, tels que Maine de Biran, Gallois, Raynouard, Laine et Flau-/^ gergues, Tracy même, tous très épris des idées de garan-/ ties dues aux droits individuels. "^
C'est ainsi que se déterminait, assez diverse et pourtant compacte, le milieu où la pensée libérale allait trouver bientôt ses adeptes les plus sûrs.
Ce fut des U?iiversit aires, d'ailleurs, que partit le premier acte notoire de blâme contre la politique impériale : Je rapport relatif aux négociations avec les puissances coalisées, en décembre 1813, rédigé par la Commission par- lementaire dont faisaient partie, entre autres, Laine, Flaugergues, etc. Napoléon ne voulut pas accepter leurs critiques mais le retentissement d'une telle manifestation fut considérable dans les classes moyennes, dégoûtées « du règne de l'ordre et du bon sens », énervées par les revers successifs d'Espagne, de Russie, d'Allemagne et l'approche des alliés, paralysées enfin, au milieu des crises industrielles et financières, qui se précipitaient (1).
Très lucides, animés, dès longtemps, du sincère désir de voir mettre fin à tant d'aventures et surtout irrités par régoïsme insatiable de Tempereur, les esprits libéraux envisagèrent nettement alors l'urgente nécessité d'un changement constitutionnel, et la restauration de la monarchie leurparut, non seulement un acte possible, maisl'indispensablemesurequi seule pourraitépargneràlaFrance une humiliation ou une crise dont elle ne se relèverait pas ; ils esti-
(1) Cf. E. Géraud, Op. cit.f pp. 40 et suiv.
maient que, malgré Thostilitédes princes alliés, Louis XVIII devait accourir pour se placer entre la nation, tout imprégnée encore de souvenirs patriotiques et ceux qui l'avaient vaincue, entre la vieille société menaçante et la France nouvelle.
Malheureusement, quelle que fût la netteté de leurs vues, ni Royer-GoUard et ses amis, ni Mole, Pasquier ou autres nesurent imposer leur concours et prendre une part active aux combinaisons d'où résultèrent un gouvernement provisoire et Tabdication de Napoléon. Devant l'épuisement moral et matériel du pays, qui « donnait l'impression d'une foule d'acteurs et de spectateurs harassés, incertains du dénouement qui les menaçait », l'opposition libérale, tout en se rendant clairement compte des divisions qui existaient dans le pays, n'entreprit aucune démarche effective ; elle se laissa devancer par Talleyrand et se trouva ainsi placée devant le fait accompli, sans avoir tiré ni profit ni honneur d'une situation qui aurait pu marquer pour elle une entrée en scène victorieuse (1).
Chacun néanmoins se félicitait ; depuis Royer-Gollard, Guizot, Jordan, Broglie jusqu'aux Constitutionnels douteux, comme Lafayette et Laffitte, en passant par Benjamin Constant, et M""' de Staël et la jeune génération, Cousin en tête, il y eut d'abord concert de louanges et d'espérances chaleureuses I Louis XVIll fut bien accueilli.
Rédigée par des modérés, l'abbé de Montesquiou, Beugnot et l'ultra Ferrand, la Charte satisfaisait très inégalement, sans doute, les doctrinaires et les libéraux. Si Royer- GoUard, de Serre trouvaient en elle leur formule de gouvernement, beaucoup d'indépendants se plaignaient des mots a concession et octroi », d'une certaine allure antirévolu-
(1) Ils n'ont jamais paru s'en douter ; seul l'abbé de Montesquiou, ami de Royer-Collard, mais bien plus « ancien régime » que lui, sut prendre pied dans le gouvernement dès la première heure.
tionnaire et rétrograde ; non que l'idée d'un pouvoir neutre leur fût familière (1), mais ils auraient désiré que le principe d'un contrat avec la nation s'y trouvât mentionné, tout au « moins d'un traité de paix après une longue guerre », que plus de garanties aussi pour l'avenir en parussent ressortir. La Charte contentait un peuple étiolé par le despotisme et las des agitations révolutionnaires et militaires, mais il aurait importé qu'elle substituât nettement^ dès les premiers jours^ aux enthousiasmes de naguère le souci d'intérêts positifs et fournît à l'activité publique un champ nouveau, politiquement mieux déterminé.
Malheureusement les plus militants d'entre les libéraux se livrèrent bientôt à d'âpres et incessantes attaques contre le pouvoir ; tout en gardant la ferme volonté de fortifier la Restauration, ils parurent comme enfiévrés d'échapper soudain à toute contrainte. Royer-Gollard et ses amis ne formulaient, sans doute, aucune critique inutile et s'efforçaient même d'aider le gouvernement; mais Benjamin Constant, Comte l'économiste, Flaugergues, Raynouard se distinguaient par l'exagération de leurs pamphlets; toujours bouillante et impulsive, M""' de Staël, qui devait le regretter bientôt, « faisait rage constitutionnelle » au château de Clichy. Chacun entretenait ainsi les inquiétudes fomentées par des ennemis beaucoup plus ardents, les pseudo-démocrates et les Bonapartistes, qui, sans s'attarder aux discussions de principes, spéculaient hardiment sur la crainte, la haine de l'ancien régime, l'amertume de la défaite récente, des gloires abolies.
Dans les Chambres, l'opposition compta bientôt plus du tiers des voix ; l'agitation croissait ; les libéraux sincères ne surent pas, hélas, la refréner, ni poser les termes
(1) Cf. Carnet de Benjamin- Constant (Sainte-Beuve, Prem. Lundis^ III, p. 283, nouv. édit. Cf. p. 18). Guizot paraît contredire cette affirmation ; mais il écrivait trente ans plus tard. Cf. Mémoires, t. I, p. 35.
R. Pierre-Marcel 2
d'une conciliation indispensable ; aucun même ne parut contrecaiTer les menées de Fouché ; il fallut l'approche de Napoléon pour que tousse serrassent autour de la royauté, comme par un soudain repentir de leurs imprudences et de leur illogisme. Il y eut alors des articles fulminants, des apostrophes célèbres, de jeunes élans pleins d'une véhémente indignation, mais trop tardifs pour racheter les fautes commises et l'aide refusée... Puis ce fut le silence.
Moins que tout autre, malgré les apparences, Benjamin Constant crut à la comédie que l'empereur essaya de prolonger vis-à-vis des indépendants modérés, pour les distraire et les séduire. Par une volte-face qui dut exciter son cœur fatigué, Tami de M"'* de Staël essaya de se donner le seul plaisir, la distraction supérieure de se mesurer avec Napoléon dans un jeu difficile ; il s'en dégoûta comme de toute chose, etrenié par les siens, avili quand Louis XVIII lui eut fait grâce, il put se poser, pour plus d'ironie encore, comme le champion méconnu d'une belle cause, la liberté à tout prix, et retrouver une attitude en cachant sa détresse.
Seuls quelques idéalistes, comme Sismondi, ou de naïfs Jacobins, des Constitutionnels flottants, comme Carnot et Lafayette, s'éprirent d'un napoléonisme révoliilionnaire (\\iq Napoléon, lui, reniait, violemment (i). Les incertitudes cependant, les critiques et les résistances se multipliaient trop pour laisser aucune iUusion sur la durée possible du nouveau système.
Quand l'issue de la guerre fut certaine, les monarchistes M libéraux, demeurés, sans restriction, fidèles à la royauté,
fl) Cf. à Mole : « Je n'aurais jamais quitté l'Ile d'Elbe, si j'avais prévu à quel point, pour me maintenir, j'aurais besoin de complaire au parti démocratique », et Guizot, op. cit., t. I, pp. 68 et suiv.
tentèrent alors auprès de Louis XVIll une prévoyante démarche (1) ; ils le supplièrent de renier officiellement les intentions rétrogrades qu'on lui prêtait, de dissiper, avant son retour, les intrigues obscures dont son milieu d'ultras exaspérés cherchait à l'encercler. Le monarque répondit à demi. La situation était trop grave pour ne pas exiger de l'audace; il fallait se résoudre à parler clairement malgré le roi, à placer celui-ci devant des promesses qu'il ne pourrait renier, lui imposer même des concessions coûte que coûte; mais ni Royer-GoUard, ni Jordan, ni aucun autre n'en trouva le beau courage, quand les événements Texigèrent.
Par une timidité dans l'action qui déconcerte, un manque de promptitude dontils avaient, quatorze mois auparavant, fourni déjà l'exemple malheureux, ces hommes de conscience et de mérite laissèrent quelques coquins se démener au plus mal des intérêts de la France. Sans essayer de constituer un gouvernement provisoire, sans pourvoir aux décisions urgentes, telles que traiter avec les coalisés, rappeler hautement dans l'intérêt de la paix et de la liberté, à la prétendue requête du pays entier et contre toute intervention étrangère, le souverain exilé, ils assistèrent immuables aux maladresses et aux tâtonnements de la Chambre, aux sournoises intrigues deFouché, qui, par son patronage, déconsidéra la royauté rétablie. La seconde Restauration revêtit ainsi l'apparence qu'il fallait à tout prix éviter : une réaction protégée par les Alliés.
Sans puissant parti neutre pour les retenir, beaucoup de Constitutionnels indépendants, se jetèrent alors, dans l'excès de leur colère, du côté des Bonapartistes et des Jacobins, vers une opposition antidynastique. Ne trou-
(1) Cf. GuizoT, op. cit., 1. 1, pp. 83 et suiv.
vant pas, d*autre part, dressés devant eux, des adversaires aussi monarelîistes et beaucoup plus raisonnables qu'euxmêmes, les ultras purent s'affranchir, jusqu'à commettre des maladresses irréparables et déprécier la royauté devant la nation : 1790 recommençait. Faute de libéraux solidement organisés, la liberté manqua sa rentrée en France (1).
Après l'ordonnance du 5 septembre 1816 dissolvant la Chambre « introuvable », une ère de luttes plus dignes parut s'ouvrir. La politique du centre, qu'adopta le roi et qu'appliquèrent ses ministres, contint la droite, mais elle permit malheureusement aux Bonapartistes et aux Révolutionnaires ranimés d'entreprendre contre le pouvoir une guerre dont les excès devaient aboutir aux pires régressions. Seuls, toutefois, certains monarchistes radicaux s'y laissaient entraîner, jusqu'à conspirer aux côtés de mécontents obscurs ; le duc de Broglie, qui faillit être du nombre, formulait en 1818 cette pensée : a La liberté en France sert de masque à toutes les passions secrètes : au lieu de porter partout la lumière, elle sert à tout cacher (2). »
Les vrais libéraux étaient ailleurs : hors de cette opposition violente, à laquelle nous refusons le titre de « libérale », pour lui rendre celui « d'antidynastique » bien plus exact (3), et non loin des royalistes modérés que la Charte satisfaisait pleinement, mais qui, par ouverture
(1) Les libéraux n'ont jamais paru se reprocher cette nouvelle erreur. Dans aucune de leurs œuvres, on ne trouve trace d'un regret.
(2) Cf. Souvenirs, t. II.
(3) M. Thureau-Dangin dans son livre : le Parti libéral sous la Restauration emploie le mot « libéral » pour désigner toute l'opposition. Il a raison historiquement, mais nous savons ce que réactionnaires y bourgeois,classe ouvrière, etc., signifient aujourd'hui. Il faut craindre les généralisations ; elles rendent trop sévère quelquefois.
d'esprif, sagacité, horreur des violences, s'écartaient des ultras, tels Richelieu, fidèle cependant jusqu'à s'exiler jadis et patriote admirable, Rémusat le père, Mole, Beugnot Pasquier, anciens fonctionnaires de l'Empire, Laine monarchiste à la Gastellane (1), Decazes etc., se maintenait un groupe, élément dirigeant du centre gauche. Ce fut autour de lui que se rejoignirent, sans tarder, les véritables Constitutionnels. « De 1815 à 18i8, tous les efforts des gens de bien et de bon sens ont eu pour but de réconcilier la Restauration et la Révolution, l'ancien régime et la France nouvelle... d'accepter cette Restauration par principe penchant ou raison, de louvoyer entre ses écueils, sans s'étonner de l'hostilité de la maison régnante pour le régime (parlementaire). Mais il existait alors bien peu d'hommes ayant au cœur l'amour de la liberté, après dix ans de révolution et quatorze ans d'absolutisme, et gardant l'intelligence de ses conditions essentielles (2)... »
Ce mouvement d'opinion, si noble, avait pour cadre la société favorable au nouveau régime et progressiste, un peu restreinte depuis les désaccords surgis entre les amis de M™' de Staël et ceux de M""^ de Duras. Son vrai centre politique se limitait exactement aux quelques salons dits doctrinaires (3) ; Royer-Gollard, de Serre, Camille Jordan, Guizot, le duc de Broglie, un peu plus tard Charles de Rémusat en constituaient l'élite. C'était la faction du canapé (4), groupe original, ennemi des banalités, ducon-
(1) Cf. AuLARD, op. cit., p. 41 et Ed. Géraud, passirriy op. cit.
(2) Cf. Souvenirs t. II.
(3) Ceux de MM. de Broglie, Guizot, de Barante, de Saint-Aulaire.
(4) Ce titre venait d'une chanson qu'un mot de Beugnot avait inspirée. L'étiquette doctrinaire a pour origine un incident parlementaire. A près avoir appuyé précédemment sur les termes : « principes, théories
venu mondains, aussi curieux de philosophie, de littérature que de politique, ne craignant ni les systèmes, ni les généralisation» excessives, ayant la haine du médiocre et le mépris des compromis ; il touchait, sans s'y sonfondre, au milieu de M""' de Staël. Peu nombreux, ses membres s'écartaient prudemment des indépendants libéraux et se divisaient même sur les formules et les conceptions pratiques.
Un sentiment commun les unissait toutefois : la crainte du retour aux errements de l'ancien régime et l'horreur des procédés jacobins. Ils acceptaient avec une intransigeante fermeté, la société civile issue de la Révolution, basant le pouvoir sur le respect de la monarchie, l'ordre, l'exact souci des droits individuels et la publicité politique ; mais, ces principes posés, les divergences entre eux se multipliaient vite.
Compagnons difficiles, pleins de hauteur et de rude sincérité, peu populaires et trop lointains, ils cherchaient à occuper une place nouvelle entre les indépendants de gauche et les monarchistes du centre, h séparer la cause de la royauté de celle des émigrés, la liberté des principes révolutionnaires : ils y travaillaient, chacun selon son tempérament. Aussi l'imprécision de leur titre transparaît-elle sans peine, et ira-t-elle en s'accentuant; la difficulté est grande à tracer entre eux les lignes de démarcation satisfaisantes.
Chez Royer-GoUard, le comte de Serre, royalistes indiscutables, mais redoutés à cause de leur franc parler, le
doctrines », comme l'un des orateurs du groupe remontait à la tribune, une voix de la droite lança : « Les voilà, nos doctrinaires ! » Royer- Collard et ses amis gardèrent le surnom depuis lors. « M. de Garante arrive sur toute chose avec sa petite théorie, qu'il formule aussitôt d'une manière épigrammatique et courte et il n'en sort plus ; il est bien doctrinaire en cela » Saintk Beuve, Notes et Pensées, n* 32.
mélange d'élévation philosophique et de modération politique se traduit par des dissertations éloquentes et superbes, qui dissimulent une réelle incertitude dans les conclusions ; nul pouvoir n'a droit à la souveraineté absolue ; le roi règne et gouverne mais seul, sans aucune influence de cour, dans les limites très défi?2iesd*une Constitution ; le cabinet dépend de lui ; la Chambre accepte ou refuse le budget mais elle n'a aucun pouvoir de sanction directe contre les ministres, car elle n'est pas l'organe de la souveraineté nationale, mais la représentation « d'intérêts utiles à consulter », de la Raisoji contre le Nombre, ce Nombre auquel le manque de lumière interdit tout amour vrai de la liberté (1), et, par conséquent, la fonction de participer au gouvernement, sinon le droit légitime, sacré, d'être respecté dans ses personnes, ses opinions et ses biens.
Royer-Collard combat pour une liberté relative de la presse, l'inamovibilité des juges, et le jury, qui font natu- >frellement obstacle à toute oppression ; il condamne la centralisation, et, s'il défend l'Etat contre l'Eglise sur le lerrain de l'enseignement, c'est en faveur-des intérêts généraux menacés. Doctrine étroite et peu riche, sorte de « philosophie de la Charte », destinée à disparaître avec Tordre de chose fragile, éphémère, qu'elle suppose et condamnant ses adeptes à de perpétuelles transactions ou à la déroute de leurs espoirs.
Duvergier de Hauranne et Guizot jeune, non le Guizot, de 1845, que l'exercice du pouvoir aveuglera, plus opportunistes, s'éloignent d'un aristocratisme aussi impraticable, pour éviter dans la réalité des contradictions vaines,
(1) Cf. Janet, Eist. de la Science politique, t. II, pp. 736 et suiv., 3® édiL- H. Michel, Vidée de l'Etat, pp. 293 et suiv. Guizot, op. cit., pp. 157, lo8, 159. Barante, op. cit., passiin, etc.
de choquants partis pris, et proposent l'accession prudente des classes moyennes à la vie politique ; ainsi, tout en gardant un certain arbitraire, leurs idées prenaient déjà plus de souplesse.
Guizot particulièrement soutenait, avec vivacité, la cause de la société nouvelle, « telle que la Révolution l'avait faite, ayant l'égalité devant la loi pour principe, et les classes possédantes pour élément fondamental... » ; il se contentait, au demeurant, d'une Charte assouplie par l'éducation des mœurs publiques, grâce au régime parlementaire et l'idée d'une monarchie à l'anglaise le séduisait sans l'entraîner (1).
Charles de Rémusat, tout acquis d'abord au groupe doctrinaire, vint bientôt en élargir la conception initiale. Spontanément, il proposait le concours des capacités intellectuelles, de toutes les individualités propres à faire prévaloir a la justice, la raison, la vérité»; sa propre finesse d'esprit lui interdisait du reste tout idéal plus étroit. Un régime politique à la manière d'outre-Manche le sollicitait vivement, et c'est ainsi que nous atteignons « l'aile gauche du parti )>, pour y trouver le duc de Broglie ; Camille Jordan, lui, tout de lyrisme et d'envol, ne })ensait et ne parlait qu'avec son cœur, selon les
circonstances, en dehors des abstractions et des systèmes.
Gendre de M""" de Staël, profondément libéral, Broglie,
à la différence de Royer-Collard et de Guizot, imprégnait
ses convictions d'une énergie plus positive, de moins
de pompe, d'une émotion plus prenante, plus directe,
dépourvue de morgue. C'était un vrai politique. « Sans
(1) Cf. Guizot, op. cit., pp. 294 et suiv., où l'auteur résume ses divers écrits : Du Gouvernement de la France et des Moyens de Gouvernement , etc., t. I.
mépriser ni dénigrer l'ancien régime, toute tentative de le remettre sur pied me paraissait inutile. J'appartenais de cœur et de conviction à la société nouvelle : je croyais très sincèrement à ses progrès indéfinis, tout en détestant l'état révolutionnaire, les désordres qu'il entraîne... ,Eil politique, je regardais le gouvernement des Etats-Unis comme l'avenir des nations civilisées, et lajnonarchie anglaise comme le gouvernement du temps présent. Je haïssais le despotisme et ne voyais dans la monarchie administrative qu'un état de transition (1). »
Pour appartenir au même groupe que lui, on ne peut être plus éloigné de Royer-Gollard par les conceptions^ sinon par le fond même des sentiments. Nous approchons de Benjamin Constant, et touchons ici aux frontières incertaines du doctrinarisme et du libéralisme pur. C'est que tout en restant grand admirateur de Camille Jordan et de son austère ami, Broglie, depuis son mariage avec M"^ de Staël, fréquentait,, il ne faut pas l'oublier, un autre milieu et s'était vivement laissé influencer par les Considérations sur les principaux évéïiements de la Révolution française qu'il allait publier avec son beau-frère en
Jadis enthousiaste de Rousseau et favorable à Mirabeau, W^ de Staël s'était hasardée plus loin que Necker, son père, dans la route tracée par les Constitutionnels royalistes de 1791. Passée en Angleterre vers la fin de PEmpire, elle s*y était convertie, sur les avis de Benjamin Constant, à des idées semi-aristocratiques, à un système mixte, tempéré, et rapprochée, par expérience, d'idées qu'elle avait autrefois mésestimées pour leur modération. Sentimentale, elle conciliait désormais en elle^ les
(1) Souvenirs, p. 262, 1. 1.
diverses générations politiques qui, chacune selon sa manière, au cours de la Révolution, gardèrent « l'amour fervent du progrès » : ainsi les Constituants partisans d'une alliance entre la royauté et la liberté; les meilleurs Girondins, fougueux, enthousiastes, imprudents, de Brissot jusqu'à Condorcet ; certains Montagnards passionnés, mais sincères, furieusement patriotes, despotes intègres qui poursuivirent le salut de la France h tout prix ; puis les hommes de l'an lîl, honorables et modérés, qui réclamaient le régime de la légalité, sans lois d'exception, sans arbitraire, et même les opposants directoriaux, qui crurent d'abord en Bonaparte pour le bien de la nation... Vers 1815, au plus profond d'ellemême, M""" de Staël préférait, entre tous, les hommes de 1789.
Les Considératio7is, qui parurent après sa mort, furent comme son testament politique. L'opinion libérale y trouva exprimées toutes ses aspirations, jusqu'alors vagues, incertaines; le succès du livre fut prodigieux et son action décisive (1). Royer-Collard, malgré son peu de sympathie pour l'auteur, en reçut une impression qu'il ne dissimula pas ; de l'apparition de ce livre date son constitutionnalisme plus accentué.
Très insuffisante au point de vue de la critique historique, l'œuvre n'en fixa pas moins de nombreuses idées éparses ; elle répondait à un besoin de discipline, de précision, de clarté; en consacrant des sympathies et des préférences mal déterminées, elle satisfaisait par là même l'idéal cou-
(1) Cf. Saintf Beuve, t. IIÏ, Portraits lit., pp. 327-328. Portraits de femmes, p. 162, 1870. M"'^ de Boig.ne confirme ce succès dans ses Mémoires. Broglie, dans ses Souvenirs, écrit fp. 16, t. II) «Il fit grand bruit: le parti royaliste s'en montra fort irrité ; le côté extrême du parti libéral médiocrement content ; tout le reste du public le regarda comme la vérité m<hnc et en fit son bréviaire ».
rant. Son auteur, posant les bases des pouvoirs publics, reliait la Restauration aux premières années de la Révolution ; la Monarchie constitutionnelle, manquée en 1791, redevenait possible ; c'était la vraie, l'unique solution entre le despotisme et l'anarchie démagogique. L'esprit qui animait l'ouvrage rappelait beaucoup celui des Meunier, Lally, Mallet du Pan, dont l'idéal se transmit ainsi, par une femme de cœur, à la jeune génération tout enflammée, à la phalange du « Globe », bientôt célèbre.
Ce livre eut une autre conséquence : il modifia profondément la conception première que beaucoup se faisaient de la Charte, et intronisa dans notre pays le goût du parlementarisme à l'anglaise, d'une royauté neutre et d'une Chambre influente, active ; idées, malgré les apparences, nouvelles dans le public et que favorisait secrètement Louis XVIII, par bon sens et peut-être aussi scepticisme et indolence. Donald et le Conservateur fulminèrent : Bailleul écrivit des articles de froide admiration. Dans sa Minerve^ Benjamin Constant, lui, se félicita non sans malice : il voyait adopter, tout à coup, d'enthousiasme, des principes établis par lui, depuis trois longues années.
Dès 1815, il avait exposé, en effet, le premier, dans ses Principes de politique (peut-être sous l'influence de Mallet du Pan, dont il connaissait le Mercure britannique), que la Révolution n'avait fait que transférer l'absolu pouvoir du prince, souveraineté illimitée, sans garanties suffisantes, aux représentants du peuple. Or, cette délégation, qu'il jugeait nécessaire, s'arrêtait pour lui, quant à ses effets, aux droits individuels que la morale sanctionne, droits « indépendants de toute autorité sociale ou politique ». 11 avait affirmé que, si tous les membres d'une société sont égaux devant la loi, chacun d'eux n'en exerce pas, pour cette rai-
son, le mandat d'électeur ou d'élu : la liberté^n\x\^\ garantie, devait être complète dans Vinégalité naturelle, inévitable. Benjamin Constant exigeait un cens, non les capacités (1), fixant à quatre les pouvoirs d'une monarchie constitutionnelle, genre anglais : royal, exécutif, représentatif (pairs et députés), judiciaire ; et s'élevant, lui aussi, comme Royer- Gollard, contre la centralisation déprimante qui facilite l'arbitraire, il plaçait nettement l'individu en face de l'Etat, comme un adversaire digne de toutes les sympathies. « En politique, il a bien plus fondé de doctrines que ceux qu'on a nommés doctrinaires », écrivait Sismondi vers décembre 1830 (2), et Sismondi avait raison ; mais c'était à Madame de Staël, tout inspirée de lui, qu'il devait enfin l'adoption de ses idées essentielles, bientôt, on le sent, familières et banales.
Excellent théoricien. Benjamin Constant, au cours des luttes journalières, donnait, par contre, de fâcheux exemples. « Affamé de popularité » (3), mû par la détestable crainte de n'être jamais assez avancé, quitte à s'en repentir, il n'ofîrait pas l'image de l'homme éclairé qu'annonçaient ses écrits : « C'est une fille qui mourra à l'hôpital », disait Barante, et beaucoup de libéraux moins célèbres l'imitaient. Quant aux doctrinaires, quelles que fussent la noblesse et la modération de leurs espoirs, avec leur besoin de contradiction, d'absolu, leur manque fâcheux de sens pratique (4), ils
{i) Propriétaires fonciers, fermiers à long bail, propriétaires industriels (idée de Smith jointe à l'idée des Physiocrates). La qualité de (( capacité intellectuelle » ne peut être déterminée exactement. {PrincipcSy 1 V., op. cit. ; Laboulaye, Cours de politique, 1865, p. 60 et suiv.).
(2) Sismondi à M'^* de Saint-Aulaire (dans les Réminiscences de M. Coulmann, 2 voL, 1864.)
(3) Déranger prétendait que B, Constant ne venait le voir dans sa prison que pour « flatter le peuple ».
f4) Cf. ce passage caractéristique de Broglie, dans ses Souvenirs, u Hommes d'Etat en herbe... nous qui faisions état en quelque sorte de penser et d'agir dans une région supérieure aux préjugés » [t. III, p. 192).
entravaient souvent les efforts de ministres zélés, sans aucun profit pour leur propre cause. Us devaient le reconnaître plus tard : un malentendu pesa toujours entre eux et le gouvernement.
Aussi, pendant les quatre années qui suivirent 1816, fut-il forcément réduit dans ses conséquences, l'essai sérieux, sincère, que le pouvoir tenta pour poser, malgré les attaques des partis extrêmes, les bases d'un régime constitutionnel. En décembre 1818, Richelieu, triste et fatigué, s'était retiré ; le cabinet Dessoles-Decazes au milieu des difficultés croissantes, suscitées par les ultras et les démago-bonapartistes, continua néanmoins, accentua même la politique de libéralisme modéré, dont Louis XVllI tolérait les tendances. Charles de Rémusat, qui collaborait, près d'autres amis, à l'élaboration des lois nouvelles, écrivait en 1820 (1). « La liberté politique n'est plus pour nous une affaire de goût, mais de calcul. Loin d'exposer aucune existence, elle les tranquillise toutes... Sur quelque point de l'ordre politique qu'elle se porte, elle trouve presque toujours qu'elle a été prévenue par l'opinion. » Pensée optimiste, mais qui impliquait trop l'abstraction de fièvres, d'excitations, d'incidents perpétuels. La rupture du comte de Serre et des doctrinaires, à propos du rappel des régicides, l'élection de Grégoire, la mort du duc de Berry se surajoutant aux craintes qu'entretenaient les intrigues bonapartistes et jacobines, déprécièrent, condamnèrent la mise en œuvre des théories progressistes; l'avènement de M. de Villèle marqua finalement le retour à une politique rétrograde. « Ce qui déterminait l'union de la droite et du Ministère, c'était la peur de périr (2). »
[\) Dans une brochure De la procédure par jury en matière criminelley (2) Pasquier, cité par M. Ïhureau-Dangin.
Alors commença une guerre sourde, une âpre lulte, pénible, énervante, de sociétés secrètes, de factions ennemies ; à la tribune, la violence des discours ne connut plus de bornes ; les orateurs les plus dignes s'égarèrent devant les menaces du cabinet et de sa majorité. Les libéraux euxmêmes se divisaient, s'énervaient, se décourageaient; les bonapartistes, naguère menaçants et passionnés jusqu'au fameux « Crosse en l'air I » crié à l'armée en marche vers l'Espagne, se dispersaient parmi les « ventes » ; maîtresse de la Chambre, de la Cour et du pouvoir, la Droite dominait dans l'anarchie frémissante des opinions réduites au silence et désespéré, Royer-Gollard exhalait son amertume : c( La vieille opposition a abdiqué ; la nouvelle s'ignore... »
Non pas ! « Une génération s'élève... et déjà ces enfants ont dépassé leurs pères... Ils ont le sentiment de leur mission et l'intelligence de leur époque... ils savent ce que c'est qu'une révolution et ils le savent, parce qu'ils sont venus à propos » (1). Charles de Rémusat les avait annoncés, ne faisant que soutenir avec éclat ce que beaucoup cherchaient et soupçonnaient à leur manière ; il était apparu comme l'organe du plus grand nombre, qui reconnaissait en lui un aîné très heureux.
Irréductible adversaire de toute réaction, admirateur fervent de M""' de Staël (2), disciple émancipé maintenant des doctrinaires^ il réclamait, sans ambiguïté, une monarchie parlementaire, toute libérale, avec les Bour-
(1) JouFFROY, dans le Globe de 1825; écrit en 1823. Cf. Thureau-Dangin, op. cit., 330.
(2) Il avait écrit ses impressions, en 1818, sur les Considérations, et Guizot ayant trouvé le morceau brillant, le publia dans les Archives Royer-Gollard félicita le jeune auteur par ces mots : « Je vous ai relu Monsieur... »
bons délivrés « de rAntichambre et de la Congrégation ». Beaucoup plus dynastique aussi que son ami Thiers, rédacteur au Constitutionnel dont il réprouvait les opinions centralisatrices, empreintes d'un sentimentalisme intéressé pour la Révolution, Rémusat menait à sa suite toute la jeune cohorte du Globe (naguère aux Tablettes), brillante, active, généreuse, si pleine de confiance et de clairs espoirs, qu'elle évoquait chez certains, le souvenir des premiers hérauts de 1789! Par la seule voie légale qui lui restât ouverte, la presse, elle se lançait dans une opposition convaincue, d'un genre particulier, moins solennelle et moins âpre à la fois que celle de ses maitres, plus philosophiquement séduisante, et soutenue par une impartialité correcte, une alerte franchise.
La pensée libérale revêt dès lors un autre caractère. Les nouveaux venus témoignaient surtout d'un idéalisme froissé, non de colères, de haines, de partis-pris dogmatiques. « Je n'ai jamais eu un grand fonds d'aigreur contre la Restauration : je lui savais gré en quelque sorte de m'avoir donné les idées que j'employais contre elle... » écrira plus tard Rémusat, et Augustin Thierry, Cousin, Jouffroy, Ampère, Mérimée, Sainte-Beuve, Saint-Marc-Girardin pensaient comme lui.
Polémistes et opposants, adversaires et jamais ennemis sournois, ils reprenaient le combat au cri de vv Vive la Charte », Charte non plus doctrinaire mais parlementaire et tout anglaise dans leur esprit, acceptant la Restauration franchement comme un fait accompli. Ils n'imaginaient certes pas mettre en péril la royauté ; par la force des choses et après quelques fautes, ils allaient pourtant, six années plus tard, conclure à son renversement.
C'est ici, au seuil d'une époque où Tocqueville commence à se dessiner ^1,. qu'il sied de résumer les principaux élé-
4 II était né en juillet 1805.
ments de tendances qui, dès lors, revêtent leur forme essentielle.
Les idées courantes dans la société libérale, au début de la Restauration, émanaient donc, pour la plupart, des doctrinaires, de M""' de Staël et de ses amis.
Transformant l'œuvre du siècle accompli et le rajeunissant, ces divers esprits s'étaient lancés, malgré les obstacles, vers l'avenir, pour semer les aperçus, préparer le sol, annoncer, en tous sens et dans toutes les branches, les hardiesses du lendemain. Déçus par les aventures révolutionnaires, opprimés, tracassés sous l'Empire, ils s'étaient ranimés, enrichis, réconfortés au contact des théories politiques d'Angleterre et de la philosophie allemande ; leur optimisme trop ardent s'était mué en conceptions plus rassises, leur goût d'indépendance en libéralisme fervent. De leur milieu était parti le signal d'heureux efforts vers une transition normale entre les idées de l'époque précédente et les espoirs de l'âge nouveau.
Chez les doctrinaires, plus disciplinés et tranchants, la préoccupation dominait d'adapter les récentes conquêtes civiles aux cadres historiques, d'allier le pouvoir ancien et les jeunes libertés. Mais un même individualisme unissait Royer Gollard et M""' de Staël; pour Tune et l'autre, la personne humaine était chose inviolable et sacrée, « vivant, pour elle, et son but à elle-même », non fonction subordonnée, mais raison d'un grand corps, et au respect, à l'activité de qui la société devait^tendre.
Ainsi s'équilibraient, sur ce sentiment commun, les deux groupes qui continuaient et renouvelaient le vieux
parti philosophique ; ils se détachaienf, face a Chateaubriand, Maistre, Donald, et bientôt Lamennais,, auxquels la prépondérance littéraire, en matière d'écrits politiques, sem])lait, vers 1820, appartenir pour quelque temps encore. Les éléments de cet individualisme libéral sont multiples.
Ses racines plon^^cat, d'abord, dans cette philosophie du xviii° siècle, qui substitua la formule de « valeur humaiae en soi » au dogme chrétien do « Têtre n'ayant son prix que par Dieu seul », et qui plaça Tindividu à la base de l'ordre social entier.
AussiVoltaire, Holbach, les Encyclopédistes, champions de la tolérance par scepticisme ou influence anglaise et partisans d'un despotisme éclairé, propre à conduire au bonheur une société docile, Montesquieu et Rousseau, les Physiocrates même et des penseurs étrangers se présentent-ils naturellement comme les initiateurs plus ou moins directs des idées libérales.
Royer-Collard, d'après Darante, doit, pour une part, sa théorie du gouvernement français à Montesquieu, l'historien et non le politique, dont Denjamin Constant et M""" de Staël, eux, s'impressionnent, et qu'ils sentent plus qu'ils ne le pratiquent et l'analysent ; ils lui prennent sa définition de la liberté ; le droit de faire tout ce que de bonnes lois, permettent (1), ses idées d'équilibre, de modération, de juste milieu en ce qui concerne le pouvoir et sa forte préoccupation des garanties judiciaires (2).
(1) Cf. Esprit des lois, pp. 140 et suiv., édit. Gariiier.
(2) Cf. Principes, édit. Laboulaye, t. l. p. 270 « Addition )•> àHa Souveraineté du peuple, quelques lignes qui montrent combien 13. Gonstajit connaissait mal Montesquieu.
H. Pierre-Marcel 3
Uousseaa également semble moins avoir fourni des théories aux libéraux, que suscité en eux certains états de pensée, certains sentiments. Entre le calviniste ambulant et le partisan de la liberté morale, « cette obéissance à la loi qu'on s'est prescrite )), entre le législateur à l'antique et l'individualiste, c( qui le premier rendit populaire le sentiment de nos droits », le professeur d'enthousiasme « à la voix duquel se sont réveillés les cœurs généreux, les âmes indépendantes » (1), Benjamin Constant et M"° de Staël n'hésitent pas. Ils choisissent le second Rousseau et ce Rousoeau-là leur fournit un aperçu nouveau de la relation qui existe entre Tidée de i'Etat et celle de justice, relation si chère au duc de Brogiie; le principe aussi qu'ils transforment, élargissent, eux (mais non Royer-Gollard), du droit naturel que possède Tindividu de participer, par un acte personnel, à la création de l'Etat, Etat qui doit nous garantir la pleine indépendance et nous favoriser dans nos efforts, vers notre plus parfaite autonomie.
Le concept abstrait de liberté trouve à se réaliser ailleurs, pour les libéraux, dans l'idée de propriété, création non plus sociale, mais personnelle^ «la liberté même, tangible et source de tout affranchissement ». Ce sont les Physiocrates, imprégnés de Locke, qui avaient fourni aux partisans de la Constitution de l'an III cette définition juridique, tant exploitée depuis : les citoyens n'entrent dans la société que pour se mettre sous la protection des lois qui leur assurent «leur indépendance et leur propriété, cette source inviolable de l'ordre social, de toute activité... » (2)
(1) Cf. Op, cit., éd. Laboulaye^ t. 1, p. 276 et M'"^ de Staël, Lettres sur Jean-Jacques, 1787. Op. compL, t. I, 1820. Cf. aussi « Contrat social » Liv. T., V. IL
(2) Cf. TuRGOT par ex. et Déclarât, des Droits, Gonstit. de l'an III.
Royer-GoUard, Benjamin Constant et autres n'appliquentils pas directement cette formule, lorsqu'ils recommandent que la capacité électorale soit exclusivement basée sur les biens fonciers?
Mais l'anglais Smith vient à son tour élargir pour eux un tel point de vue : comme la propriété, le travail est source de franchise, sous la seule condition d'un minimum d'entraves possible. Or il y a indéniable harmonie entre l'intérêt collectif et l'intérêt individuel ; la tâche du gouvernement doit donc considérablement se réduire. Cette doctrine^ par la suite, eut une importance majeure dans révolution de la pensée libérale ; elle reflétait un optimisme excessif, qui ne sera pas sans contribuer fortement aux déceptions de l'école, et elle orienta les disciples de Benjamin Constant, qui l'avait acceptée le premier, vers un antiinterventionnisme radical, source abondante d'exagérations et de faiblesses.
M™' de Staël, d'autre part, s'était éprise très tôt de l'Angleterre et passionnée pour « l'admirable monument de la grandeur morale de l'homme et du gouvernement que ce pays nous présente. « (1) A sa suite, par leurs innombrables comparaisons, si vaines, entre notre révolution et celle de 1649 (2), leur manie de proposer pour les deux nations des institutions communes, et leur sympathie à l'égard des pratiques d'outre-Manche, les jeunes libéraux se donnèrent un genre convenu^ peu accessible aux foules et, tout en fournissant à chacun des arguments tendancieux contre le pouvoir, ils s'alourdirent personnellement d'un système incompatible avec nos ardeurs et notre génie.
(1) Cf. Considérations, & partie, ch. ii, in fine.
(2) Mm« de Staël séparait nettement Louis XVI de Charles P^ cependant.
Royer-Gollard'subissaircetengouement sans le'partager. Il devait beaucoup cependant à la pensée anglaise : disciple de Reid et de l'école spiritualiste écossaise, il n'était pas sans avoir fortement contribué, en compagnie de Maine de Biran, à réhabiliter contre le sensualisme, l'idée de libre arbitre, de devoir et de droit, de responsabilité, de valeur personnelle et à fortifier ainsi les sentiments individualistes de la nouvelle génération. Chez un autre Anglais, Burke, il avait trouvé, indiquée, sa thèse antirévolutionnaire de <( la nation pulvérisée facilitant le despotisme centralisateur croissant » et cet aphorisme « que la reconstitution d'une société nouvelle, sans liens solides et multiples avec l'ancien système, est impossible et en opposition avec la raison naturelle ».
Burke suggérait également à Madame de Staël cette critique, souvent développée par la suite (1), de l'empirisme des Constituants ; Benjamin Constant, lui, montrait cette indifférence originale pour les diverses formes de gouvernement modéré, courante plus tard chez les derniers libéraux (2), autant par expérience que pour avoir lu Bentham^ ce même Bentham, auquel le duc de Broglie avait pris ses conceptions utilitaires (3/, très « encyclopédiques » d'ailleurs, qu'il allait bientôt relever du sentiment de « justice », emprunté à Rousseau par M'"^ de Staël.
Cène furent pas seulement les théories anglaises qui impressionnèrent la pensée libérale. Bien avant la chute de l'Empire, M™' de Staël communiquait à son entourage,
(1) Cf. Considérations, 2^ partie, cli. viii et Réflexionssur la Bévolulion de France, trad., pp. 123, 180 et suiv. Remarquons la similitude des titres en passant.
(2) Traité de législation, t. l,p. XVI, 1801 et Prévost-Paradol, la France nouvelle^ pp. 129 et suiv., 1875,
(3) Cf. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t II, p. 381, 3^ édit.
(déjà très préparé parles études de B. Constant et pnr ie commerce de Shlegel), ses enthousiasmes pour la critique affranchie, pour l'idéalisme transcendant qu'elle avait découverts Outre-Rhin, et toutes les réflexions que venait de lui suggérer un long voyage d'études à travers l'Allemagne. Charles de Villers avait publié une substantielle analyse de la philosophie de Kant, et Guizot, de son propre aveu (1), lisait plus volontiers les auteurs germaniques que Condillac et Voltaire ; l'action des idées allemandes se fit ainsi sentir de très bonne heure avec vivacité.
Par la suite, les premiers écrits de Savigny confirmèrent nettement, chez Royer-Collard et Guizot, la préoccupation (dont Burke avait auparavant déjà témoigné) de « ménnger au passé I9 plus de place possible dans le présent », leur respect aussi pour la lenteur du mouvement, « l'évolution graduelle des institutions » ; leur foi enfin dans « la nécessité », sorte de « fatalisme inexorable » qui agit au sein des événements. Nous doutons, par contre, malgré des opinions autorisées, qu'Hegel ait eu la moindre influence sur les doctrinaires (2), quant à leurs théories constitutionnelles. La monarchie du philosophe allemand ressemble de fort près à celle de Royer-Collard, mais c'est au Montesquieu, peintre des institutions françaises, etdans les Cahiers de la noblesse que le doctrinaire en avait dès longtemps pris les principes. Kant également exerça une
(1) Cf. Mémoires, t. I, p. 8. Dans son Allemagne, M°^e de Staël envisage Kant et Fichte au seul point de vue philosophique. Benjamin-Constant devait longtemps subir l'action de M.^^ de Krûdener; Broglie reconnaît avoir été très influencé par l'érudition germanique. Cf. Souvenirs^ t. I, p. 234. V. Cousin s'en impressionna de même.
(2) H. Michel, Vidée de VEtat, 2® édit., p. 299. Les œuvres de Hegel furent connues assez tard en France.
« La conception de l'homme passif subissant la loi que Dieu lui impose » défendue par Joseph de Maistre n'est pas loin de celle de « nécessité. »
influence considérable sur M™^ de Staël, naais nous ne trouvons pas dans Y Allemagne, ni ailleurs, chez Guizot ou autres, la moindre trace de sa notion si approfondie du droit naturel, non plus que des exagérations antiétatisles de Fichte, qui surpasse Smith et annonçait les individualistes intransigeants.
Ainsi par ces brèves notations peut-on percevoir le procédé critique, tout sentimental^ des libéraux : ils corrigent l'empirisme, l'esprit trop simpliste du xviir siècle par les choix qu'ils opèrent dans les diverses théories précédentes, guidés autant par leur expérience et leur notion assez imprécise des courants d'idées étrangers (1), que par leurs préférences intimes : les souvenirs de la Révolution achevaient de déterminer leurs inclinations et leurs antipathies.
Royer-Collard et Guizot, eux, ne purent jamais séparer les pratiques terroristes de la notion de souveraineté populaire : leur opinion particulière avait du reste une assez courte portée dans la classe moyenne. La vraie note fut donnée par les Co7isidérations, qui, imprégnées des idées de Necker et de Malouet, acceptaient, exaltaient 1789 et la Constituante et réprouvaient la Convention. De ce livre, date Topinion (vague chez les modérés directoriaux), commune dès lors et si fréquemment, si faussement reprise et ressassée par la suite, que les Constituants travaillèrent surtout au développement des libertés individuelles, sous l'influence de Montesquieu, et que les hommes de 1793 inspirés par Rousseau, renforcèrent exclusivement le pouvoir de l'Etat, division injuste, absolue et trop chère à Taine, mais qui tenait et tient encore à la manière tout impressionniste de synthétiser un ensemble d'idées sui-
(1) Mably dans son Traité des lois disait déjà que la raison doit tout consulter, l'histoire, les théories étrangères, etc.
vant une conception immédiate, sans peser exactement à son poids l'influence, qu'exerça jadis telle tendance particulière, momentanément dominante.
Charles de Rémusat, en tête de la génération nouvelle, répudiait aussi la Terreur et magnifiait 1789 : prenant pour formule « la Révolution à continuer par la liberté », il insistait dans ses articles du Globe sur la distinction essentielle à faire entre l'esprit révolutionnaire et l'esprit né de la Révolution ; sans préciser du reste, il voulait « un « compromis tolérable entre le présent et le passé ». « Agressifs dans la bouche de nos pères, les mêmes principes nous restent, modifiés et convertis en instruments d'ordre et de protection... L'aversion du désordre et de la violence s'unit en nous à la haine de la contrainte (i)... » Donc aimer la Révolution, cette Révolution « qui était à la fin de toute chose au xviii® siècle », l'aimer pour ses bienfaits, pour sa consécration de la personnalité humaine, pour ses enthousiasmes d'indépendance, de justice et la détester dans toutes ses illégalités, ses excès et sa tyrannie jacobine, telle était la manière de la « sentir », un peu à l'exemple des modérés de l'an 111, de la juger, de la concevoir: état d'âme, non d'esprit que nous allons retrouver bientôt chez Tocqueville.
Mais l'opinion était déjà emportée bien au delà par Thiers et Mignet, qui, très adroitement, s'efforçaient de justifier les hommes les plus condamnés de la Terreur: ils y parvenaient. Sainte-Beuve, le premier, s'enthousiasmait pour des écrits qui « faisaient, disait-il, un peu l'efîet d'une Marseillaise ». La théorie très en vogue de « la violence ayant sa mission de création propre, des passions nécessaires pour porter l'esprit humain vers des objets entièrement nouveaux » facilitait cette apologétique (2).
(1) Rémusat, loc. cit , Politique libérale, passim.
(2) Cf. M»"» de Staël, Op. compl., t. IV, p. 206, éd. 1820.
Aussi bien le Précis de Mignet et V Histoire de Thiers, inspirés fortementpar les circonstances, étaient-ilsdes œuvres de polémique très habiles, dirigées contre la droite au pouvoir et qui procédaient encore d'une méthode, legs du xviii* siècle, contre laquelle Guizot, Barante et surtout Aug. Thierry cherchaient à réagir. Elle impliquait le « choix des faits comme arguments de démonstration » et la préoccupation de jugerle passé au point de vue du présent. L*hi5torien,sansintervenir directement, s'imposait continuellement à son sujet. C'était les époques ingrates ou mal connues, qui fournissaient surtout matière aux hypothèses les moins sérieuses ; détestable procédé, non disparu aujourd'hui encore, dont Voltaire, Raynal avaient donné l'exemple et qu'avant ou après eux, Boulainvilliers, malgré sa haute valeur, Dubos, Mably, Moreau employèrent couramment.
Or, excepté parles auteurs précédents et Gibbon, Hume, Necker, plus quelques écrivains très secondaires (1), on ne connaissait rien du passé vers 1815 ; \di Monarchie française de Montlosier, parue en 1814, avait surajouté aux doutes et aux confusions. C'était M""^ de Staël qui, ici encore, reprenant, pour son compte, la tentative de restauration historique esquissée au début de la Révolution, allait prodiguer les aperçus et fortifier les conceptions libérales, très arbitrairement du reste.
Dès que le «Résultat» du Conseil de décembre 1788 eût été promulgué, des publicistes (2) s'étaient efforcés de prouver, histoire en main, que la France ne s'engagerait pas dans une voie nouvelle et allait seulement revenir sur ces pas, pour retrouver un gouvernement libre, le despo-
(1) Mlle de Lézardun, ou Bréqui{^ny.
{2j BiAUZAT {Doléances) Mounier {Nouvelles observations) Antraigues (Mémoires sur les Etats Généraux), etc.
tisme étant un accident survenu après des siècles d'indépendance. Dans des brochures, des discours, dans les Cahiers même, on cita les textes les plus anciens, les chroniques et les annales, les lois franques, les capitulaires, les canons de l'Eglise et les Ordonnances, afin de démontrer que les Etats avaient qualité pour voter des lois et régénérer la nation. Sans aboutir au but visé, pareilles recherches n'avaient fait qu'exaspérer la haine contre l'ancien régime et stimuler le besoin de destructions (1).
C'était la suite naturelle des discussions historiques du xviii^ siècle.
Aux chapitres liminaires de ses Considérations, W"" de Staël reprit les principaux thèmes de cette littérature : elle imitait sincèrement la prudence toute captieuse que les auteurs du Traité des droits et des devoirs dit citoyen ou de la Vie de Tiirgot (2) recommandaient en matières de réformes, mais elle prenait aussi chez eux et à tous, un manque d'esprit critique très sensible dès les premières pages du livre, longue démonstration, ornce d'exemples tendancieux.
Chaque élément est tour à tour en jeu et paraît selon la nécessité ; l'élément aristocratique et frank avec Boulainvilliers^ municipal et gallo-romain avec Dubos, démocratique avec Mably. Citant ce passage qu'elle extrait de Boulainvilliers : « Tout le monde sait que les Français étaient «des peuples libres qui se choisissaient des chefs sous le « nom de rois, pour exécuter des lois qu'eux-mêmes avaient « établies, ou pour les conduire à la guerre, et qu'ils n'a- « valent garde déconsidérer leurs rois comme des législa-
(1) Necker et Beugnot le reconnaîtront plus tard. Seul Mirabeau possédait un sens historique aiguisé, il mourut avant d'avoir pu eu donner la juste mesure.
(2) Mably et CondorceL
« teursqiiipourraienttout ordonner selon leurbonplaisir.il « ne reste aucune ordonnance des deux premières races de « la monarchie qui ne soit caractérisée du consentement « des assemblées générales des champs de Mars ou de Mai « et même aucune guerre ne se faisait alors sans appro- « bation » (1), M"' de Staël écrit: « Il importe de répéter à tous les partisans des droits qui reposent sur le passé (2), que c'est la liberté qui est ancienne, et le despotisme qui est moderne. » On sent poindre l'intention dans toute sa netteté ; elle se précise mieux encore aux lignes suivantes, pleines de superstition historique :
« Des troubles sans fin se sont élevés pour obtenir la lice berté, telle qu'on la concevait à différentes périodes, soit « féodale soit religieuse, enfin représentative; et si l'on en « excepte les règnes où des monarques, tels que François P% « ont eu la dangereuse habileté d'occuper les esprits par la « guerre, il ne s'est pas écoulé, pend antTespace de huit siècles, « vingt-cinq ans durant lesquels ou les grands vassaux arec mes contre les rois, ou les paysans soulevés contre les « seigneurs, ou les réformés se défendant contre les catho- « liques, ou les Parlements se prononçant contre la Cour « n'aient essayé d'échapper au pouvoir arbitraire, le plus « insupportable fardeau qui puisse peser sur un peuple. « Les troubles civils, aussi bien que les violences aux- € quelles on a eu recours pour les étouffer, attestant que « les Français ont lutté autant que les Anglais pour obte- « nir la liberté légale, qui seule peut faire jouir une na- « tiondu calme, de l'émulation et de la prospérité (3). »
Ainsi se groupaient, pour les besoins de la cause, sans choix sérieux, toutes les affirmations des historiens précé-
(1) Considérations, p. iO. Cela sent plutôt son Mably.
(2) Cf. la même préoccupation chez Mably dans son Traite.
(3) Considérations, p. 9.
dents: sous l'apparence d'une synthèse bien ordonnée, la confusion se perpétuait entre, d'une part, les luttes, les révoltes issues de causes tout immédiates, comme une tyrannie locale, desexactions, un besoin limité d'indépendance, une évolution économique ou religieuse, et, de l'autre, la volonté qu'on chercherait en vain, volonté unanime, collective, d'obtenir des garanties contre un despotisme envahissant, l'affirmation nationale de certains droits essentiels sur le terrain politique.
Que ne voyait-on pas reparaître ? Les Champs de .¥«? (que Mably exalta), si étroits si précaires. Le roi élu, vieille formule (1), qu'après l'élection de Senlis, les seigneurs souverains tentèrent vainement de maintenir à leur profit et que plus tard les orateurs du Tiers, sans plus de bonheur, prétendront élargir jusqu'au peuple comme un droit national : « Le peuple est donateur du pouvoir ; c'est dans leur propre intérêt que les nations se sont donné un maître... Le peuple a droit d'administrer le royaume par ceux qu'il a élus... » (2) Les libertés communales ; en réalité, domination d'une oligarchie puissante, affranchie par le progrès matériel et oppression du nombre, des humbles qui en appelèrent vite au roi et facilitèrent ainsi son intervention centralisatrice, et cela malgré les fameuses assemblées d'approbation, de justice et d'élection, en raison des surcharges financières, des gênes civiles, commerciales et industrielles, du principe initial aussi qui imposait à l'individu, en faveur de la communauté, Taliénation complète de ses droits personnels et réels I Les Chartes de i315 ; garanties toutes régionales et sans
(1) En absolue contradiction, bénévole du reste, avec les esprits de la Charte de 1814. Pourquoi éveiller impolitiquement ainsi des querelles inutiles ?
(2) Cf. Ph. Pot., harangue citée par Jean Masselin, chanoine normand, 1484.
portée définitive, que l'égoïsme des nobles, l'absence d'entente et d'union entre les diverses Ligues de résistance, l'esprit particulariste, empêchèrent de confondre en une seule et même ordonnance de libertés, telle la grande Charte de 1215 qu'outre-Manche les barons, à la tête du peuple, imposèrent à Jean-sans-Terre et défendirent un siècle durant, cette Charte qui obséda les libéraux, comme la Déclaration américaine des droits, les hommes de 1789(1). Les Etats- Généraux, créés par un despote, Philippe-le-Bel, pour que son peuple l'approuvât et le confirmât dans sa puissance. « Ce très grand conseil, écrit Beaumanoir, dont la convocation fut une victoire de Tauiorité royale, qui par une telle assemblée rattacha plus intimement tout le royaume à l'influence de la monarchie » ; assemblée qui, sous Philippe-le-Long, montra toute sa paresse et toute son incompétence, alors que l'occasion s'offrait à elle d'intervenir dans la législation ! Les Cahiers de 1S56, la grande Ordonnance de 1857 , les jacqueries, les protestations hautaines de Philippe Pot à Tours, plus tard, en 1484, et les appels de l'Hôpital, aux Etats de Blois, la confusion du 1585, l'ébauche suprême de 1648 que, sous l'influence des révolutions de Naples et d'Angleterre^ un certain nombre de magistrats^ de bourgeois et de nobles esquissèrent pour élever contre le despotisme croissant une digue constitutionnelle, vingt autres exemples, choisis avec soin, ressuscitaient I Mais ils n'en venaient pas moins se heurter contre cette immanquable constatation toujours la même, à savoir qu'en France « la monarchie seule fit la nation et qu'au plus loin de nos souvenirs se dresse la figure du prince (2). »
(1) Cf. Considérations, de la déclaration des droits du 5 juillet 1815 5* p., chap. XVI.
(2) Cf. BouTMY, Eléments d^une psychologie dupeuple améncain.
Dès Torigine, héritant du prestige romain, malgré toutes les difficultés, les défaites, les malheurs, le roi devant l'étranger et les grands vassaux persiste et par conquête, achat, héritage, échange, mariage, crée le territoire, fonde la patrie fragment sur fragment.
il hrise toutes les résistances, toutes les tyrannies pour rallier à lui les faibles et les opprimés : il se concilie le peuple, il domestique la noblesse, TKglise et les asservit; il corrige des abus, maintient un ordre tolérable. Aussi chacun finit-il par plier, par se trouver, à ses pieds, faible et dénué : on se tourne vers lui comme vers le dispensateur de tous les biens, le maître tout-puissant : il domine par ses auxiliaires et ses commis dont à son service, l'importance croît, le menace et le perdra : dans l'Etat qui grandit, se poursuit et s'achève l'unité de la France.
Au moins, en l'absence d'une aristocratie véritable, restaient les castes très puissantes, dont nous trouvons sans cesse l'exaltation chez les libéraux. A les observer cependant elles ne gardent qu'un air d'importance apparente et si elles limitent quelque peu le pouvoir royal et fortifient l'esprit de corps, elles ne suscitent pas l'amour véritable de la liberté mais bien plutôt l'égoïsme de classe, l'intolérance de milieu. Elles existent surtout pour elles-mêmes, vivent de leurs propres ressources, possèdent certains avan tages particuliers et se pénètrent d'une indépendance orgueilleuse à laquelle nous ne sommes plus accoutumés certes, mais elles nient aussi l'équité dans les impôts et les peines, l'accessibilité directe aux emplois par seul mérite personnel. Privilèges constitués, elles désapprouvent la franchise d'action ; l'ordre leur pèse qui les limite, et liées au passé, ne cherchant qu'une immédiate satisfaction à leurs besoins, elles retardent tout progrès qui les menace et ne s'inquiètent de la nation qu'autant que ses intérêts se confondent avec les leurs ; tels les Parlements
prenant la défense des intérêts fiscaux du Tiers, mais contrariant, de toutes leurs forces, les réformes physiocratiques, parce qu'elles lésaient l'oligarchie bourgeoise des vendeurs et fermiers.
A tous les points de vue ainsi, on sent la partialité historique chez M"'^ de Staël, Rémusat, d'autres : l'intention est bonne, la méthode mauvaise ; ils exagèrent, au profit de leur thèse (1), des faits mal précisés. En réalité leur affirmation d'une ancienne indépendance sociale anéantie par la monarchie cache une confusion volontaire entre deux idées diamétralement opposées que contiennent les mots libertés et liberté, celle-ci concession graduelle de l'Etat, droit commun accordé plus souvent qu'arraché ; celles-là, privilèges particuliers à des individus, des corps, des collectivités.
Erreur fortifiée là encore par la manie de modeler nos institutions sur celles d'Angleterre, le besoin de chercher aux deux nations d'incessants points de contact (2) même dans leur passé, leur évolution respective d'origine pourtant si différente. Hantés par le système britannique de décentralisation, d'activité locale, d'orgueil individuel, de garanties judiciaires, d'aristocratisme et de neutralité royale, les libéraux s'efforçaient de prouver à notre pays qu'il possédait historiquement, les éléments d'un régime d'indépendance et d'autonomie. Ils auraient mieux fait certes d'envisager la centralisation comme le meilleur moyen d'instaurer une liberté compatible avec nos mœurs (3).
[{) Benjamin-Constant dans sa brochure De la liberté des anciens comparée à celle des modernes nous laisserait sentir plus de perspicacité.
(2) Cf. dans le passage cité plus haut : « Les Français ont lutté autant que les Anglais. » p. 20.
(3) L'influence de l'école historique y contribuera fortement, le sentiment du relatif manquera ici encore.
Mais nous sortirions des limites que nous nous sommes fixées en insistant davantage. Une seule remarque s'impose jusqu'à Augustin Thierry, le sens vrai de l'histoire fit complètement défciut en France aux esprits éminents ; dans les divers travaux de M""' de Staël, de Benjamin Constant, sans aller même jusqu'à ceux de Sismondi, on note des parlis-pris perpétuels, en bénévole contradiction avec les hypothèses tout aussi arbitraires des écrivains monarchistes. Ecrasés entre quelques tirades éloquentes et d'adroits résumés, les faits se colorèrent ainsi de couleurs spécieuses, et certaines illusions finirent par s'accréditer que, plus tard, l'intérêt politique interdit d'abandonner, créant un état de foi historique très artificiel, et suscitant sans profit des regrets irraisonnables vers le passé.
Aucun des philosophes politiques, dont les jeunes libéraux trouvaient à s'inspirer, ne rachetait malheureusement, par des théories praticables, ce défaut de science. Tracy et Daunou avaient posé, entre autres, le principe que tout pouvoir est un mal et qu'il s'agit pour la société desubir la moindre contrainte possible, qu'en conséquence nous devons posséder une dissémination des forces gouvernementales, à tous les degrés, et un grand nombre de barrières, de garanties contre les interventions centralisatrices. Chez Daunou, particulièrement, se manifeste le souci très net de proposer des libertés multiples et l'établissement d'assemblées provinciales.
Bien plus, chez les économistes de leur époque, après Benjamin Constant, les écrivains du Globe, en divergence particulière ici avec Thiers et ses amis, découvraientdesargaments qui renforçaient leur opposition antiministérielle et théorique tout ensemble. Inquiets de la puissance d'action que détenaient leurs adversaires, ils ne cessaient,
par iatérêt comme par doctrine, de réclamer qu'on restreignît fortement Taction du pouvoir. Aussi J.-B. Say, exagérant, dans son Traité^ la pensée de Smith, puis dès 1818, Comte et Dunoyer, atteignant rudement la centralisation et réduisant la part de TKtat à un domaine surétroit, ne laissaient-ils pas d'être très en faveur et de pousser les intelligences vers une négation constante de la gestion gouvernementale administrative, nouvelle tendance qui se développera par la suite démesurément, et qui, sans donner plus de force à leur thèse, appauvrira, chez les libéraux, la formule individualiste.
Ilyalàcertes unexcès regrettable qu'accentuait une autre erreur, le manque d'intérêt suffisant pour les questions pratiques, pour les problèmes d'économie suscités par l'évolution industrielle et sociale. Les préoccupations des libéraux sont trop poli tiques, maladresse nouvelle due autant à cette crainte de l'intervention d'Etat, qu'à la tradition directe des philosophes et des rhéteurs cartésiens.
Pour se soustraire aux censeurs (1) ecclésiastiques ou royaux, les écrivains, dès le règne de Louis XV, avaient pris couramment l'habitude déraisonner hors de toute réalité, d'impréciser, de généraliser à l'excès leurs attaques et leurs projets de réforme, d'où, chez eux, le goût
(1) Rabelais, dans son œuvre, avait donné déjà un tel exemple. Mais au xvni^ siècle, même chez Montesquieu, (cf. ïaine, anc. régime) le procédé devient courant. Pour éviter les susceptibilités du pouvoir, on avait le droit de saper les traditions à condition de se maintenir au domaine de l'extravagance. La royauté ne s'inquiétait pas de telles critiques, la société frivole en riait comme de contes, mais la classe bour- <^eoise en adoptait , l'esprit comme la lettre. (Cf. G. Sobel, Lcsillusions du Progrès, 1909, p. 48.
des abstractions, le mépris des nécessités sociales tant reprochés depuis. C'était une ruse adroite, qui devint un insupportable défaut. Bien plus de Fontenelle à Robespierre, raffranchissement humain que chaque rhéteur exalta, portait en définitive sur un monde d'intellectuels (ni courtisans, ni gens d'Eglise), créés à son image, bourgeois^ fonctionnaires, écrivailleursm^/r^/?/^, tout imprégnés de philosophie, de logique, enthousiastes de Raison et de Science universelles, soumis par là même à un progrès nécessaire et constant, vers un état social nouveau, enchanteur, sorte de vaste salon où, dans la paix, tous seraient physiquement heureux et propres à converser, à discuter de mille choses.
La tendance était de faible portée, dans sa rigueur dogmatique :elle impliquait certes une assistance aux citoyens désavantagés mais non le développement pratique et moral des individus. Son but trop dogmatique écartait donc de la vraie route, puisque le bonheur tient exclusivement dans un équilibre normal entre nos aspirations, nos besoins et nos capacités.
L'exemple proposé semblait plutôt l'image d'un dilettante aisé, que celle d'un ouvrier actif, fort de sa conscience égale et de son rude labeur. L'Homme allait se rabaisser au niveau d'un demi-lettré bavard et satisfait.
Les libéraux ne surent pas se dégager pleinement d'une conception si pauvre et mince, que personnellement^ toutefois, ils relevèrent de leur aristocratisme d'âme^ et ils laissèrent des surenchérisseurs vulgaires prendre l'initiative des réformes sociales qu'ils craignaient, imaginant mal un individualisme plus positif, plus matériel que le leur (1).
(1) Ce qui a permis de dire que le libéralisme est un anachronisme sous un régime de grande production économique.
R. Pierre Marcel 4
Dès lors l'école libérale s'alourdit d'un parti-pris de classe menacée.Quen'accepta-t-elle plutôt toutesles conséquences de la Révolution et ne les reprit-elle en les clarifiant ?
A son origine même la pensée des libéraux s'encombra du reste, d'autres éléments fâcheux, qui sans l'atteindre très profondément, lui nuisirent cependant : nous voulons dire le bonapartisme et l'anticléricalisme.
Ce furent surtout les indépendants de gauche, les démocrates ulcérés non les modérés, de Royer-Gollard à M""® de Staël, qui se joignirent aux panégyristes de l'Empereur; union très apparente dans la presse, au Constitua tionnel particulièrement, Topposé de la Quotidienne ultra, et l'organe de cette petite bourgeoisie censitaire, folle de Déranger et, par lui, de Voltaire et du « petit chapeau ».
Une telle alliance, très antidynastique^ s'appuyait non sur le peuple, alors peu remuant, mais sur la vieille armée en demi-solde, pleine de rancunes, de colères et sur les anciens Jacobins passés à Napoléon, comme fonctionnaires ou policiers, tous, personnages peu sympathiques et bruyants remacheurs des vieilles gloires, tenant à la fois pour la Révolution, le Consulat et l'Empire, a bloc sublime )^, cette formule à laquelle, un peu plus tard, Thiers et Mignet, par leurs généralisations tendancieuses, allaient donner droit de vérité.
Le grand tort des libéraux sincères fut de ne pas répudier assez tôt cette coalition inquiétante. Ennemis du césarisme démagogique, ils acceptèrent néanmoins, plus par faiblesse et timidité que par intérêt,raide,les suffrages encombrants de polémistes comme Jay, Tissot, Gémond, Saint-Albin, tous inféodés au précédent régime : manque de logique chez des hommes qui, souhaitant l'apaisement par l'alliance de la monarchie et de la liberté, laissaient à des frondeurs subalternes, sans les renier fermement, la possibilité d'ébranler la royauté, de la flétrir et de la dé-
considérer. Si bien que libéralisme et bonaparlisme, durant un long temps, revêtirent la même signification dans le vocabulaire politique; confusion regrettable que le recrutement des sociétés secrètes facilita et que des Constitutionnels, comme Benjamin Constant, autorisèrent plus encore par leurs palinodies déplorables.
Un peu plus tard également lorsque l'Eglise eut profité de la faveur et des complaisances gouvernementales pour s'imposer au pouvoir et qu'une campagne commença en réaction contre elle, légitime mais exagérément violente et confuse, certains libéraux se compromirent encore avec les ennemis de la royauté modérée. Les rédacteurs du Globe, seuls gardèrent la juste mesure : beaucoup d'autres politiques se laissèrent entraîner dans le tourbillon, jusqu'à louer bientôt les divagations du vieux Montlosier (1), justifier les coups de force contre les jésuites, réclamer des mises hors la loi dangereuses, un schisme même, au plus grand bénéfice de l'extrême gauche.
Les tribunaux étaient assez sûrs pour que les excès des cléricaux fussent combattus efficacement dans les limites de la loi. Il eût certes mieux valu dénoncer simplement le mal et le combattre sans excès, plutôt que de réveiller des haines contraires à la cause libérale et s'aliéner pour plus tard, certaines sympathies précieuses.
Quelles que fussent toutefois ces erreurs et les fautes politiques commises sous le ministère Martignac, quelles que fussent aussi les divergences qui séparèrent des indépendants honnêtes comme Casimir Périer, Foy, Lamarque, sinon Dupin, des doctrinaires et de plus francs monarchistes, les dernières années de la Restauration n'en
(1) « MoQtlosier qui devait vitupérer plus tard le parti prêtre à l'ombre de nos vieux parlements et des jansénistes de l'Assemblée constituante ». (Souvenirs du duc de Broglie).
restent pas moins un heureux et beau moment d'enthousiasme libéral. Tous, d'un commun élan, réclamaient alors une royauté parlementaire véritable et souhaitant l'atteindre sans secousse funeste, ne doutaient pas de la voir s'épanouir et s'affirmer un jour. L'élite nouvelle manifestait une ardeur heureuse, aussi prudente que féconde (d); l'opinion publique l'appuyait presque tout entière ; la lutte paraissait juste, sans issue tragique possible; c'était une époque bouillonnante, pleine de grands espoirs...
Il allait suffire, pourtant, qu'on oubliât, une heure, de mettre la monarchie hors de cause, en rappelant le roi au respect de la Charte et de la liberté (2), pour que brusquement le souffle de Révolution emportât tout : juillet 1830 annonçait déjà 1848 !
En résumé, après une telle analyse, même hâtive et brève, la conclusion s'impose clairement que voici : les tendances libérales se présentent comme un composé particulierde théories individualistes déjà anciennes et de sentiments d'indépendance nouveaux, un mélange tout à la fois des conceptions idéalistes françaises ou étrangères du xviii® siècle, d'admirations mitigées pourlaRévolution,
(l)Gf. La Revue française de 1828 fondée par Guizot : « Notre manifeste... Nous ne manquions ni de bonne opinion en nous-mêmes, ni d'espérance... C'était notre Edimburgh Review... Nous étions les wtiigs de notre pays... » Broglie, op. cit., t. III, p. 142. On remarquera ici encore l'évocation de l'Angleterre.
(2) Cf. ce détail curieux, Le 28 juillet, un président de Chambre au Tribunal de la Seine refusa de condamner un manifestant, en déclarant que les Ordonnances étaient contraires à l'esprit de la Charte et illégales. On pense à un juge de la Cour Suprême des Etats-Unis.
de vieux partis-pris historiques, de sympathies exagérées à l'égard des institutions anglaises et d'une hostilité croissante, très négative, empruntée aux économistes orthodoxes particulièrement, contre les formes de la centralisation ; leur défaut capital fut surtout la méconnaissance des effets tant politiques qu'économiques de 1789. Elles impliquaient un système de gouvernement trop artificiel et précaire.
C'est pourquoi leurs adeptes allaient rapidement se sentir dépourvus, au milieu des conflits sociaux, devant l'évolution progressive des réformes vers plus de justice pratique, de pitié même : fâcheuse inadvertance, il faut Tavouer, chez des esprits que tout portait à la générosité. Que ne montrèrent-ils moins de roideur dogmatique et plus de souplesse, d'optimisme et de clairvoyance !
Mais peu importe ; à chacun sa part en ce monde. Les doctrinaires et les premiers libéraux eurent, du moins, pour la plupart, le sens vrai de la grandeur humaine ; leur contact élève et inspire de fortes disciplines morales ; ils ont créé un genre nouveau d'orgueil; par leur fierté même, ils dominent ceux^qui les ont, à tort ou à raison, vaincus et ils forment une pléiade d'hommes libres dont nous pouvons nous honorer.
Il semble parfois que la nature répartisse à l'avance, entre quelques individus de même lignée^ comme pour les mieux esquisser et en obtenir une première épreuve^ des] mérites que, plus tard, elle joindra dans une seule i personnalité ; ajnsi^Carnille^ioiidaji^ Jou& annoncent Tocqueville, et nous disposent à le com-^prendre.
Jordan n'offre-t-il pas l'exemple d'une même âme loyale qui, violemment, jusqu'au dernier jour, frémit en présence du mensonge, de l'intrigue comme delà tyrannie
et qui sans dévier, sans se ternir, ne se blasa jamais (1)? Chez Jouffroy, qui ne retrouverait la même incurable tristesse devant les croyances perdues, cet ardent besoin de certitude impossible, cette horreur du doute, cette mélancolie grave que rien ne détourne et n'apaise ? Rémusat, enfin, ne possédait-t-il pas un même tact bienveillant, cette distinction fine, un égal besoin de luttes, d'efforts passionnés?
Contre son avantage, Tocqueville ne devait jamais prendre à ce dernier son inébranlable optimisme, son allégresse d'esprit, ses goûts multiples de fin dilettante ; à Joufîroy son érudition délicate; à Jordan, sa vigoureuse éloquence, son audace fulgurante et emportée. Lorsqu'on évoque toutefois d'aussi nobles aînés, ne semble-t-il pas que Ton ait déjà droit à quelque souvenir? Mais voici que deux générations ont passé et Tocqueville n'est plus qu'un nom pour les jeunes hommes d'aujourd'hui I
(1) Cf. Rroglie, «... toujours jeune et cependant fait de maturité et d'expérience ». Souvenirs, t. II.