‹ Essai politique sur Alexis de TocquevilleChapitre 2 sur 14 · L HOMME ET L ECRIVAIN · texte numérisé non relu

L HOMME ET L ECRIVAIN

Raison d'une étude sur Tocqueville.

I. — Esquisse d'un portrait. — Mauvaise santé : conséquences. — Manque d'audace intellectuelle et morale. — Quelques tendances contradictoires. — Générosité de cœur : rares mérites intimes. — Médiocre sens esthétique.

II. — Le vrai jour sous lequel il faut envisager Tocqueville : idée dominante. — Impression : absence d'un certain sang-froid désirable. — Tocqueville n'est complètement ni un philosophe ni un polémiste : il a peur de conclure. — Froideur et solennité apparentes de ses œuvres : raisons.

m. — Tocqueville et l'idée de nécessité. — Il a malgré lui, une philosophie de l'histoire : il rappelle beaucoup plus Bossuet que Montesquieu : points communs avec ce dernier : défauts classiques. — Il veut démontrer et cherche trop à entraîner par la seule rigueur de ses raisonnements. — Les faits.

IV. — La qualité de juriste lui manque : elle lui eut été profitable. — La Démocratie en Amérique. — Première partie. — Les sources. — Tocqueville connaît mal la structure des institutions anglaises locales. — Conséquence. — Jugement sommaire sur le livre : de quelques pré^dictions.^— La seconde partie : comment il faut la comprendre. — V Ancien Régime. — Son passage dans la vie publique, sa correspondance et les Souvenirs ont préparé Tocqueville à l'écrire. — Genèse de l'œuvre : ^article de 1836. — Les idées de Burke : de quelques ouvrages sur le même sujet. — Raison de la gravité du livre. — Re-

marques. Taine ; l'opinion contemporaine en France et à l'étranger. — Conclusion.

Peu avant sa mort, Sainte-Beuve, dans une réédition des Nouveaux Lundis (1), joignit ces quelques lignes aux deux articles qu'il avait écrits, en 1865, sur la Nouvelle Correspondance publiée par Beaumont : « Tocqueville est un auteur si distingué et dont la réputation gagnera tellement dans l'avenir, qu'on ne doit pas craindre d'insister et d'appuyer à son sujet !... Je le reconnais volontiers aujourd'hui en me relisant ; avec lui je suis plutôt resté en deçà que je ne suis allé jusqu'à la limite de la juste louange qui lui est due et que l'avenir lui réserve. » C'était une manière de réparation tardive. Intéressé peut-être à se concilier la nouvelle école libérale, soigneux aussi de sa réputation posthume et craignant de se voir reprocher, quelque jour, une réserve étroite à l'égard d'une haute figure, dans toute sa lumière alors, Sainte-Beuve revenait une dernière fois, pour Thonorer, sur celui qu'il avait longtemps, sinon méconnu, du moins trop sévèrement jugé : mais il ne tenait pas à lui que l'on ratifiât plus tard cet hommage.

Aujourd'hui, à l'honnêle homme qui garda, sans varier, une instinctive horreur de patricien pour la farce, la raillerie mesquine, une seule phrase de comédie (2) tient lieu d'épitaphe et de tout monument. Symboliser la solennité froide^ l'ennui, le dogmatisme rèche et hostile, lors-

(1) T, X, p. 330. Nouv. édit. M. Jules Lemaistre disait dans une conférence sur M™« Récamier (fév. 1909) « Sainte-Beuve ajoutait à ses articles des notes malvaillantes où il se soulageait ». Voici une exception à sa règle.

(2) Le monde où l'on s'ennuie de Pailleron, « Comme dirait M. de Tocqueville ». Le mot est de Thiers : « Quand je considère intuitivement comme dirait etc. »

qu'on était assez tendre et véhément pour mourir brisé par la défaite de sa cause! Injustice ou ironie? Non : cherchons plutôt ailleurs les motifs d'un tel oubli.

Deux raisons suffisent à l'expliquer : Tocquevilie ne montra ni fantaisie, ni souplesse ; il craignit le scepticisme, les saccades morales et les détours ; il ne se contredit jamais ; les meilleurs espoirs, les plus claires pensées de sa jeunesse formèrent la chaîne de toute sa vie; un certain libertinage d'intelligence et de cœur lui manqua invariablement; il ne sourit enfin que gravement de lui-même : certes voilà, pour tout amateur de complications psychologiques, de quoi le reléguer très haut et très loin.

Puis il osa disserter hors des réduits de l'érudition, bien qu'il prétendît accomplir une œuvre positive ; il aimait la philosophie de l'histoire prudemment, mais sans hésiter devant les larges sujets ; il se plaisait à raisonner sur le présent ou le passé pour éclairer l'avenir : il stimula fortement dans un sens la pensée contemporaine ; mais on le classe parmi les aventuriers de la science : que ne s'est-il restreint à des monographies soigaeuses !

On est complètement deshabitué maintenant de le lire, car il oblige à trop de sérieux, sans jamais étonner par quelque sursaut brusque d'idée ou de formule : auteur difficile^ il reste austère invariablement. Nous l'aimons cependant.

Nous l'aimons à cause d'une certaine allure fière qui cachait une belle âme, timide, fervente et passionnée; à cause de son méticuleux souci des formes qui dissimulait ses ambitions et ses mépris; de sa constance aussi à surmonter les chûtes d'un corps débile et à ne poursuivre qu'un double but en ce monde : la sauvegarde de la dignité de ses semblables et sa plus haute perfection. Nous l'aimons enfin parce qu'il craignait les hommes

et voulut se mesurer à eux de toute sa volonté révulsée, parce qu'il n'abdiqua rien de son orgueil et de ses principes et qu'il sut vivre digne, libre et désintéressé, tendu jusqu'à la mort par le seul besoin d'agir plus noblement.

Accablé sous le mal, il ne demandait encore à son existence que d'être toujours mieux employée à lutter, à convaincre ; sans imagination pour se distraire, il acceptait les plus poignants déboires et souhaitait durer, autant pour résister que pour triompher : une telle grandeur revêt un enseignement.

Mais Tocqueville, d'autre part, témoigna d'une intelligence aiguë; il vit, profondément juste sur notre démocratie ; il nous a laissé deux beaux livres, son Ancien Régime et ses Souvenirs ; il symbolise assez bien une époque et quelques idées très particulières ; il fut honorablement mêlé à des luttes capitales dans notre histoire : pour cette alliance d'un rare caractère et d'un esprit perspicace, il vaut donc qu'on le pratique et qu'on Tétudie.

En Angleterre, aux Etats-Unis, en Allemagne, il jouit aujourd'hui encore d'une vivace estime : en France, après sa disparition, il fut considéré d'abord comme un esprit, une nature d'élite et un grand exemple. A trente ans il connaissait la gloire, et jamais le respect dont on l'entourait ne s'altéra : Chateaubriand, Royer-Gollard, Guizot, Broglie, Rémusat, Dufaure, beaucoup d'autres l'honorèrent ; Prévost-Paradol, Laboulaye, Boutmy. A. Sorel le reconnurent pour maître : semblables témoignages d'estime, venus de points si différents, de la part de tels hommes, suffisent à classer hors pair celui qui les a mérités.

Aussi bien, moins élève fidèleque disciple indépendant de certains politiques, dont nous venons précédemment d'esquisser les doctrines afin d'éclairer sa propre pensée, la préparer en quelque sorte, Tocqueville se distingue, parmi

la génération de 1830, comme une individualité originale : nous verrons plus tard l'influence qu'il exerça sur les derniers libéraux.

Issu d'un milieu respectable (1), dont les partis-pris légitimistes et religieux trop absolus ne furent pas sans contribuer à l'éloigner un peu de sa classe, Tocqueville, que ces divergences attristèrent (2), rencontrait du moins, pour un large et solide avantage, proche de lui encore dans le passé, cet admirable ancêtre dont son âme fut cliente, Malesherbes, le grand-père de sa mère. Solide tradition à perpétuer que l'exemple de cet aïeul, dont allait revivre en lui le ferme esprit d'indépendance et d'équité ; mais il ne devait pas rappeler tant de brusque rondeur, de preste et fertile aisance, d'intarissable verve, de curiosité toujours à l'afflût d'idées neuves, surtout, hélas, tant de santé heureuse (3).

(1) Nous ne considérerons Tocqueville dans ce chapitre que très sommairement au point de vue intime. Un livre va bientôt paraître qui sera consacré essentiellement à l'homme privé, à l'écrivain et à son milieu. L'auteur en est M. Antoine Redier. Nous nous garderions d'empiéter sur son terrain, ne serait-ce que par simple reconnaissance : nous lui devons la communication des documents inédits qui constituent l'ornement de ce volume et que M. le Comte de Tocqueville bienveillamment, nous permit de publier. Qu'ils trouvent ici l'un et l'autre l'assurance de notre vive gratitude.

(2) Tocqueville n'eut de difficultés avec sa famille et ses amis qu'en matière politique. Son père pour lequel il professait un respect sans bornes était ancien pair de France : d'abord préfet sous la première puis la seconde Restauration, il eut l'honneur d'être destitué quelque temps, pour avoir refusé de communiquer aux Alliés, après juin 1815, les listes d'adhésions à VActe additionnel : « Je lui dois disait Tocqueville mieux que l'existence, des exemples de fermeté, d'honnêteté. «

(3) Cf. Comte de Ségur, Mémoires^ t. III, passim.

Avec sa taille brève, son buste sans vigueur que dominait un tête un peu forte, balayée par des mèches abondantes, de longues boucles soyeuses, Tocqueville disparaissait vite parmi le grouillement d'une assemblée. Chez lui, entre quelques amis, quand il ne se plaçait pas « à la façon des oracles» (1) et suivant une habitude de timide, légèrement déplaisante, le dos au jour, on était frappé par l'intensité d'expression qui se reflétait sur son visage, aux joues lourdes encadrées de légers favoris, au nez fort, au front sans reliefs accentués, qui dominait deux grands beaux yeux à la chaleur prenante, plus doux et tristes que perçants, deux yeux larges sous l'arcade nettement indiquée et dont le monocle n'avait pas distendu la courbe légère. L'impression était celle de quelque organisme frêle, animé d'une ardeur brûlante, tout en sensibilité, en tendresse, en incertitude, en désir, en besoin presque maladif d'action, comme ramassé sur lui-même par horreur des contacts familiers ; et le pli mince des lèvres nues ne démentait pas la flamme du regard, teintée parfois d'ironie.

Inquiet et volontaire, avec une nuance de mélancolie, tel il apparaissait^ sobre de gestes, gentilhomme et tenant à sa race, plein de fine aménité pour ses pairs, mais réservé, non sans une certaine morgue, vis-à-vis de tous les fâcheux, qu'il était obligé de coudoyer, de connaître et qu'il détestait; mal disposé ainsi pour la vie publique, où on lui en voulait de la déférence qu'il inspirait et imposait, de toutes ces qualités de tact, de mesure, de politesse, qui dans la foule isolent, mais rendent digne aussi de l'amitié, du respect les plus sûrs. Tocqueville

(1) Cf. Comte de Chambrun, Thiers, Tocqueville, Tame, brochure ; un article de M. de Grandmaison, dans le Correspondant, mars 1870 ; la Notice de Beaumont, 1897 etc. Un dessin de Ghasseriau ; un daguerréotype inédit, etc.

était une conscience difficile, et la tension contre le mal physique, TefYroi d'une vie incertaine ne laissaient pas d'exagérer en lui cette apparence de gravité un peu morne, qui s'allie aisément au faux semblant d'orgueil (1).

« Ma santé serait la maladie de beaucoup d'autres y>, répétait-il souvent avec douleur et, dans sa vie si courte, il ne fut pas de mois où quelque faiblesse ne l'importunât ; rénumération de ses misères décourage et neuf ans avant sa mort (2), Tocqueville ressentit les premières atteintes du mal de poitrine qui devait le terrasser en avril 1859.

Il se fatiguait aisément : tout long travail Tépuisait; un discours lui coûtait trois jours de complet repos et au seuil même de sa maturité il vivait déjà « comme un vieillard. » La ténacité émeut pourtant davantage qu'il déploya pour résister pied à pied aux innombrables défaillances qui l'accablèrent : lutte silencieuse et humaine, tragédie intime, à laquelle des aveux de sincérité sans détours aux seuls amis chers et l'effroi c< d'abdiquer peut-être un soir » donnentsa plus haute valeur : « Que faire, écrivait-il, que faire de qualités brillantes dans un corps malade... qui mène à l'esprit triste et découragé ? »

Constamment revient le même pénible thème, non sans raison ; un tel état physique ne doit-il pas à la longue ébranler l'âme la mieux trempée ?

Outre une tendance à la mélancolie, à une conception quasi grisâtre delà vie, ne voyons-nous pas le maldévelopperen Tocqueville une souci excessif à se fuir soi-même, à s'extérioriser coûte que coûte, pour tomber et retomber ensuite, brisé, désespéré ! Sans cesse, il invoquera ou re-

(1) Se rappeler le portrait de Timon au chapitre xi des Caractères^ de La Bruyère.

(2) Fin 1849. Tocqueville sortait très rarement le soir.

grettera Teffort, la lutte, la mêlée tumultueuse, que Rémusat aimait en artiste, mais que lui désire violemment» pour oublier ses souffrances, pour se prouver qu'il existe^ qu'il vit, et dont bientôt ses instincts de timide, de patricien le détourneront, où son intelligence perçante lui indiquera trop clairement les armes, les audaces qui lui manquent... Fâcheuse tendance, défaut de stabilité, source abondante d'amertumes, de lassitudes profondes et de rancœurs !

Pourtant il ne se départit jamais d'une hygiène si insalubre. Tocqueville va jusqu'à poursuivre, par une complication digne d'un Benjamin Constant^ des raisons de sentir plus rudement et « cependant, avouait-il, n cette disposition me donne un grand élan à certains moments, le plus souvent, elle tourmente sans cause, agite sans fruit... elle m'ôte pour un temps la perspective exacte des objetset me fait paraître les faits extérieurs plus grands ou plus petits que nature, suivant l'imagination dont elle me remplit... (1) »

Bien plus, lui, en réalité hostile, presque « bourgeoisement » fermé à toutes les exagérations morales (2), ne dirait-il pas, mû par le même besoin : « A mesure que je m'éloigne de la jeunesse, je me trouve plus d'égards, je dirai presque de respect pour les passions... Je ne suis même pas bien sûr de les détester quand elles sont mauvaises. C'est de la force; et, la force, partout où elle se rencontre, paraît à son avantage... » ? (3)

Nous pensons à Vauvenargues, à M""^ de Staël, à George Sand : « Si vous avez quelque passion qui élève vos senti-

(1) Cf. Op. compl.f t. VI, 2* édit. p. 104. Correspondance.

(2) Ne pourrait-on même reprocher à Tocqueville une certaine crainte excessive du « qu'en dira-ton ».

(3) Cf. Op. compl., t. VI, p. 115. Parfois il en doutait : « Quelle misère que celle de l'homme... qui ne voit pas plus clairement le fond de son âme que le centre de la terre... » t. V, p. 449.

ments.>.qu'elle vous soit chère... Cultivez les passions (1) !» Noble amour auquel manque l'indispensable maîtrise qui pourrait lui conférer tout son prix; il y a là comme un cri faux pour se persuader malgré soi, et ces sortes d'affirmationsenthousiasteschezdes natures douloureuses, nous attendrissent, mais ne nous convainquent pas ; elles témoignent trop d'une émotivité excessive, d'un tempérament sensible, ce féminin », d'un pessimisme aussi que rien ne paraît devoir guérir : elles cachent même une arrière teinte « littéraire » qui les trouble et seule la volonté exprimée plus simplement de réagir contre elles pourrait les compenser. Le vrai culte des passions n'implique-t-il pas une opposition radicale avec l'angoisse de vivre?

Nous allons toucher ici au fond même de la nature de Tocqueville : son incapacitéà choisir entre diverses tendances intimescontradictoires,jointeàuneirritableantipathiepour toute oppression extérieure, domine son âme. La nécessité lui échappa de rompre avec un certain nombre de sentiments édifiés, par imagination, par amour-propre et qui, tout en lui laissant l'illusion de s'élever, le désorientèrent : il méconnut la hardiesse d'aller aux limites extrêmes de ses conceptions morales, pour les percer à jour, et annuler les aspirations, les préférences incertaines qui troublaient, altéraient son jugement : il n'aima pas suffisamment « l'âpre et impitoyable joie d'être clair » (2). Ne se risquant jamais assez loin contre lui-même, Tocqueville laissa stagner ainsi, dans son esprit, d'inutiles raisons de

(1) Vauvenargues, op. coïïi'pL, t. I, p. 253. 1823, etM°i« de Staël, t. IV, op. comp., 1820, p. 205. Cf. aussi Faguet, Politiques et Moralistes au XIX® siècle, t. I, p. 124, v. suiv., 9° édit.

(2) Nietzsche dans son Zarathoustra. Le Play le lui reprochait aussi dans la théorie, lui opposant Montai embert. Le Français d'ordinaire n'aime pas s'arrêter en chemin cependant. Mais n'est-on pas triste à force de clairvoyance ?

se contredire, et, pour supporter que du rêve ?e mêlât h ses idées, il se leurra spontanément, se priva de certains éléments solides que son intelligence lui fournissait et s'écarta, malgré lui, de la haute sagesse qu'il s'efforçait d'atteindre.

Les passions l'effrayaient, le désemparaient; et il les vanta cependant, se lamenta même quand elles semblaient absentes. D'autres inadvertances nous retiendront aussi.

Gomme beaucoup de sérieux esprits, Tocqueville n'avait pas échappé au doute (1). Janséniste tendre mais désabusé, il ne se résigna jamais à délaisser la foi de ses premières années ; loin de briser avec tout un ordre de croyances qui ne le satisfaisaient plus, il y revint sans cesse pour se désespérer, essayant de mettre à part un certain nombre de dogmes et louvoyant à travers un spiritualisme chrétien, en marge du Credo.

Afin de justifier cette alliance de la religion et de la liberté qu'il défendait, Tocqueville s'estimait tenu, évidemment, à un respect officiel pour l'Eglise : cependant, en luimême qu'avait-ilbesoin d'exagérer ses incertitudes si violemment? Toute sa vie il nous rappellera Jouffroy, Schérer, Amiel à leurs plus mauvaises et pénibles heures, encore que, dans un acte d'humble obéissance et de pieux retour au passé qui émeut, il se soit tourné, pour plus de force, vers son pasteur, lorsqu'il se sentit mourir (2).

« Le doute est pire que la mort... » disait-ii fréquemment et il écartait, fuyait avec effroi, toutes les recherches métaphysiques, toutes les spéculations théoriques de laphilosophie « comme un tourment volontaire que l'homme

(1) Ses amis ont toujours voulu laisser planer une incertitude sur cette question.

(2) Il avait écrit : c< Il n'y a que la religion qui nous apprenne à mourir ».

consent h s'infliger. » Nul répit, hantise constante, et si respectable que soit une telle préoccupation, nous voudrions plus de courage et plus d'audace a J'ai le besoin impérieux d'un terrain solide sur lequel la vie doit être bâtie... Il existe un instinct, non pas contraire (sic) mais plus fort que la raison qui nous entraîne à croire que ce que nous appelons la mort n'est point la fin de la vie, mais plutôt une modification de la vie... Concevez-vous qu'il y ait des êtres assez bizarrement organisés pour lutter volontairement contrecette tendance ?... (1). »

Par ailleurs, quel autre aveu semble lui coûter plus que celui-ci : « J'ai fini par me convaincre que la recherche delà vérité absolue, démontrable... était un effort vers l'impossible. Se désespérer qu'il en soit ainsi, c'est se désespérer d'être homme... 11 faut donc prendre son parti de n'arriver que très rarement à la vérité démontrée » ? (2) On imagine difficilement une pire tendance à s'affecter sans profit.

Aussi manifeste-t-il une hostilité intraitable contre Jes doctrines matérialistes et rationalistes.Dans son antipathie pour « les fanfarons de la libre pensée qui croient se rapprocher de Voltaire parce qu'ils en portent la queue », il va même j usqu'à renier les plus sérieux penseurs, tous « les explorateurs de l'esprit » : Gobineau le crispera invariablement pour sa fringante aisance à « don juaniser» avec les systèmes- Et si personnellement la spéculation l'irrite en le ramenant vers des sujets pénibles, dès qu'il généralise, Tocqueville tire alors de toute audace intellectuelle les plus navrantes conséquences pour la société future (3), qu'il juge incapable de se maintenir sans reliai) Cf. Op. compL, t. VII, pp. 82 et 146. Corresp.

(2) Op. compl., t. VII, pp. 82 et 476. Correspondance.

(3) « Je ne suis pas devenu assez allemand... pour que la nouveauté R. Pierre Marcel 5

gion, niant la souplesse des hommes à s'accommoder tôt ou tard des théories les plus singulières et à les plier, sans dommage final, aux nécessités publiques d'ordre et de moralité.

Pénétrons plus avant : nous trouverons sous cet « antimétaphysisme » une idée déjà notée : de telle inquiétudes laissent soupçonner une conception de l'existence, trop sombre pour un lutteur ambitieux: « La Vie n'est... ni une excellente ni une très mauvaise chose... mais médiocre. Il faut tâcher de la voir telle qu'elle est sans dégoût ni enthousiasme... elle ne vaut qu'autant qu'on l'emploie à faire son devoir. Elle n'est ni un plaisir, ni une peine, mais une affaire grave dont nous sommes chargés (1) ... » Peut-il se trouver davantage de dignité dans la plus navrante des tristesses, moins de spontanéité vive, d'allègre espoir ? Il manque en vérité à cet amant de passions, une flamme heureuse, la hâte de s'élancer, de partir, cette gaieté matinale, avant la lutte ; il affronte dignement le combat, mais il l'annonce, le prévoit pénible et tragique ; il y marche par conscience, par orgueil, il y entre, il s'y plonge ; que n'y court-il avec joie !

Double effet d'une imagination et d'un tempérament particuliers. A Port-Royal, Tocqueville aurait trouvé place entre Sacy, Tréville et Andilly : nous le sentons un peu de la même race et de la même humeur que ces hommes de bien, consciences aussi promptes à s'exposer qu'à revenir, faites de force et de sensibilité. Chez notre publiciste, cependant, n'y a-t-il pas quelque opposition trop marquée entre le but que son ambition lui désigne et ses tourments, ses scrupules lorsqu'il s'agit de s'acheminer en définitive et de prendre un parti?

ou le mérite philosophique d'une idée me fasse oublier l'effet moral ou politique qu'elle peut produire » (à Gobineau), (d ) Op. compL, t. V, p. 323 et t. VII, p. 81.

Sainte-Beuve, non sans une certaine malice, a noté ces tergiversations incompatibles avec une confiance en soi très nécessaire (1). « Aucun esprit ne se faisait plus d'objections au préalable et ne pourpensait en lui-même davantage avant d'entreprendre; tous les maisXessi^iX^scar, qui peuvent entrer dans une tête réfléchie, et il les agitait auparavant et les pesait avec soin dans sa balance... La joie est naturellement absente... Comme aucune Muse — même de ces muses sévères qu'invoquait Montesquieu — ne vient assister et sourire à la naissance de la pensée. » Qu'il s'agisse d'écrire VAncien Régime ou. de parler contre Guizot, qu'il faille accepter un portefeuille ou conseiller sommairement un ami, mêmes scrupules, mêmes excès de réflexions et d'incertitudes. La critique certes doit ici s'adoucir d'une louange, mais avouons qu'il n'est pas de plus dangereux défaut pour un politique, et l'on ne peut, comme homme, se déchirer davantage.

11 est chez Tocqueville cependant un autre ordre de contradictions.

Aristocrate dans le vrai, le meilleur sens du mot, non par esthétisme, raffinement ou attitude, mais par élégance morale, instinct d'indépendance, haine de tous les compromis,, dévoué sans mesure à ceux qu'il aimait, et bienveillant pour les humbles, Tocqueville fut en même temps (( l'un des hommes les plus dédaigneux des autres qui aient existé. »

Justement sévère pour lui-même, il avait placé trop haut son idéal de l'humanité ; individualiste fervent, Tocqueville cachait un optimiste amèrement déçu : « 11 faut donc prendre les hommes pour ce qu'ils sont... J'aime l'homme en général, mais je rencontre sans cesse

(1) liouv. Lundis, t. X, pp. 319 et suiv. Nouv. édit.

— estant d'individus qui me repoussent par la bassesse de leur âme! Mes efforts journaliers tendent à me garantir de l'invasion d'un mépris universel pour mes semblables... Fort difficile, trop exclusif... je m'éloignais de tout ce qui ne me paraissait pas excellent. Rien ne m'a plus nui que ce défaut-là... w (1),

Son aristocratisme ne contribuait malheureusement pas à le ramener vers plus d'indulgence et de sérénité : la conception moderne de la vie, tout égalitaire et pratique, le heurtait dans ses goûts d'ordonnance, de tact, de hiérarchie et il voyait avec épouvante, avec une sorte de « terreur religieuse », les conséquences politiques et sociales de la Révolution se produire une à une. Lui, si tendre et compatissant, il ira même parfois jusqu'à dire : « Nous allons vers une démocratie sans bornes... Je ne dis pas que ce soit une bonne chose... la France s'en arrangera mal, mais nous y allons poussés par une force irrésistible... Le monde tourne à l'industrie parce qu'il court au bien-être... La Révolution de 1789 est sortie du cerveau et du cœur de la nation, mais celle-ci (1848) a pris en partie naissance dans son estomac... (2) ». On sent, malgré toutes les restrictions, percer là le mépris.

Or Tocqueville ajoutait : « Tous les efforts qu'on fera pour arrêter ce mouvement ne procureront que des haltes : refuser d'embrasser ses conséquences me paraît une faiblesse ; en un mot, il me paraît désormais un fait qu'un gouvernement peut avoir la prétention de régler, mais d'arrêter, non. Ce n'est pas sans peine... que je me suis rendu à cette idée (3). » Sans peine ! 11 pourrait écrire qu'il ne s'y rendit qu'avec douleur. « Mariage de raison et

(1) Cf. Op. compL, t. V, p. 316 etc. Correspondance.

(2) Cf. Op. compl., t. V, p. 410, t. VII, p. 504. Correspondance.

(3) Cf. Op. compL, t. v, p. 315, t. Vil, p. 165 et p. 235. Correspondance.

de nécessité, nullement d'inclination ! » insinuait Sainte- Beuve et Guizot ajoutait : a. Vous jugez la Démocratie en aristocrate vaincu et convaincu que son vainqueur a raison » ; raison dans les faits, mais contre toutes ses préférences, ses goûts et ses aspirations (1) !

Au fond Joseph de Maistre, Donald ne sont-ils pas plus logiques avec eux-mêmes, sinon plus sages et plus ouverts ?

Leurs apostrophes contre la Révolution, leurs attaques virulentes et leurs dédains à l'égard de l'esprit nouveau, quelle qu'en soit l'injustice nous plaisent par leur sincérité, par l'accord dont ils témoignent entre la nature de l'homme et les idées du politique.

Tocqueville, nous contraint à plus de sympathie pour lui, par la violence même qu'il s'impose; mais nous le souhaiterions plus logique : ayant accepté, il devrait chercher à pleinement tirer profit de sa résignation. Avec quelle fébrilité morose, où perce l'irritation de se sentir comme moins net, moins sincère qu'eux, il gourmande, au contraire, ses frères, ses amis ou Gobineau lorsqu'ils vitupèrent le présent, exaltent les époques de rude subordination et de foi profonde ! Trouverait-il donc dans leur franchise l'apparence d'une leçon?

Que s'il peut concilier son tempérament d'aristocrate et son respect pour les principes chrétiens sans se heurter à la difficulté d'un tel accord, Tocqueville se rend du moins exactement compte de l'évolution subie par la philosophie évangélique, et nous prouve ainsi, malgré lui, que l'égalité ne le séduisait pas plus au ciel que sur la terre : « La morale de nos jours, telle que je la vois se révéler.., n'a fait que développer, étendre les conséquences

(1) Cf. Sainte-Beuve, Nouv. Lundis, t. X, p. 318 et Guizot, Lettre iné~ dite, 1835.

de la morale du christianisme sans en changer les principes. Notre société s'est bien plus écartée de la théologie que delà philosophie chrétienne ;... la plus notable innovation... me paraît consister dans le développement immense et la forme nouvelle donnés de nos jours à deux idées que le christianisme avait déjà mis en relief, savoir : le droit égal de tous les hommes aux biens de ce monde et le devoir de ceux qui en ont plus de venir au secours de ceux qui en ont moins... Les révolutions... le progrès des richesses et des lumières ont donné des développements immenses et inattendus à ce principe d'égalité (i). »

La stricte raison exigerait que Tocqueville rejetât cette morale et proposât aux hommes une éthique plus virile ; il n'osa pas ; y songea-t-il seulement jamais? Affligé de ne point trouver, dans la société contemporaine, lé monde de hautes perfections désintéressées qu'il s'était construit, il essaya néanmoins d'aimer le peuple avec ses préférences, ses susceptibilités de patricien (2), et sans joie, se contraignit «à perfectionner quelque peu lui-même » cette évolution qui l'effrayait : il a joué ainsi toute sa vie le rôle de démocrate par volonté (3).

Le Play l'en a jugé sévèrement ; certains amis le desapprouvaient ; ses adversaires connurent le jeu facile de l'ulcérer et de l'opposer à lui-même : « Je suis un homme nouveau qui veut réconcilier ceux qui se figurent la démocratie facile et ceux qui la croient détestable... » leur disait-il gravement et nous le savons d'une franchise d'intention absolue : par son exemple, entre bien d'autres, ce-

(1) Correspondance avec Gobineau, p. 6 et suiv., 1909.

(2) « Un matérialisme honnête, voilà ce que Ton peut espérer de mieux pour l'espèce ». Op. compl., t. V, p. 423. Corresp.

(3) « Tocqueville m'a tout l'air de s'attacher à la démocratie comme Pascal à la croix, en enrageant. » Cf. Sainte-Beuve, Pensées, n" 39. Causeries du Lundi.

pendant, n'a-t"il pas ouvert la voie à maintes compromissions déplorables d'hier et d'aujourd'hui?

Mais le libéral intègre, qu'il sut être, efface cette inadvertance que le moraliste aurait dû éviter.

Aussi nous en voudrions-nous de prolonger davantage une telle analyse ; nous risquerions d'obscurcir, par excès de nuances, celui que nous cherchons au contraire à mettre en pleine clarté. Ces erreurs de logique, toutes relatives,du reste, se confondent avec les pensées^les actes de Tocqueville ; les isoler plus longtemps en impliquerait la déformation certaine. Par combien de vertus aimables, de solides mérites ne les sentons-nous pas rachetées?

Ecrivant à Kergorlay, Tocqueville disait un jour, en parlant de lui-même : « 11 y a quelque chose d'incroyablement inflexible au milieu de cette nature agitée et inflammable que je ne saurais le moins du monde comprendre (1). » Ce « quelque chose » qu'il n'osait ou ne voulait reconnaître, c'était la passion pour son propre mieux, l'ardeur d'élever toujours son a moi » davantage, son bel orgueil dont il ne cessa de se soutenir, bien qu'il vécut ordinairement « soucieux, inquiet, mécontent de soi » désespéré des qualités dont il croyait manquer; et s'il se reposa jamais de cette humeur malheureuse, Tocqueville le doit à des sentiments d'affection profonde, où son âme transparaît avec une entière candeur et toute sa beauté (2).

Epoux singulièrement délicat, il resta aussi le plus confiant, le plus tendre, le plus zélé des amis, ne dissimulant

(1) Op. compL, p. 375, t. V, Correspondance.

(2) « Je ne saurai dire quel bonheur on éprouve à la longue, dans la compagnie habituelle d'une femme, chez laquelle tout ce qui peut y avoir de bien en vous se réfléchit naturellement et paraît mieux encore. » M""® de Tocqueville avait quelques années de plus que son

rien à ceux qu'il avait choisis, et s'il garda le ca^ur trop gros pour un philosophe (1), il gagna du moins de passer son temps sur la terre entouré des afîections les plus chaudes et des meilleurs dévouements. « Plus j'avance dans la vie, avouait-il, plus je crois que Tamitié peut exister et conserver tout son caractère, non chez tous les hommes, mais chez quelques-uns... Une fois qu'elle est née, je ne vois pas pourquoi Tâge l'affaiblirait ou même la ferait changer de nature, surtout pour ceux qui en connaissent tout le prix (2). »

D'une situation de fortune plutôt modeste et dont on ne l'entendit jamais se plaindre (3), Tocqueville put se sentir aimé ainsi pour lui-même, malgré de longues absences et

mari ; fille d'un pasteur anglais chargé de famille, elle était d'une complexion maladive et sans beauté : Tocqueville la connut à Versailles quand il était juge auditeur au Tribunal ; il l'épousa un peu malgré les siens et Taima toujours passionnément : ils n'eurent pas d'enfants.

(i) Tocqueville écrivait déjà, en 1831, d'Amérique : « Ce n'est vivre qu'à moitié que de vivre ainsi loin de tous ceux qu'on aime : ce n'est qu'une existence de tête dans laquelle le cœur n'entre pour rien : il en résulte une aridité d'impressions qui désespère. »

(2) L'énumération serait fastidieuse de tous ceux auxquels Tocqueville se rattache par des liens de sympathie, en dehors de ses meilleurs amis, citons : Royer-CoUard, Ballanche, M™*^ Swetchine, J.-J. Ampère, Remusat, 0. Barrot, La Moricière, Lanjuinais, Rivet, nous oserons même dire Mole et Gobineau ; en Angleterre, il se lia avec J. Stuart, MilI,G. G., Lewis, Grote etc. Pour ses intimes, ne démentait-il pas cette pensée de Montaigne: «Cette parfaite amitié de quoi je parle est indivisible : chacun se donne si entier en son ami qu'il ne lui reste rien à départir ailleurs. » Que nous aurions aimé trouver dans la Correspondance un peu de l'aisance, du léger, du laisser-aller charmant de l'auteur des Essais !

(3) Cf. Correspondance avec Gobineau : « Je me réjouis de l'héritage dont vous me parlez. Nous vivons dans un temps où l'argent est nécessaire, même pour faire les choses qui valent mieux que lui. 11 faut le mépriser et le garder, » p. 255. Tocqueville avait primitivement 20.000 francs de rentes que différents ennuis réduisirent par la suite àl3.0C0

de fréquentes retraites imposées autant par les économies nécessaires que par les exigences de sa santé.

Il s'exilait le plus souvent près de Cherbourg,, dans la vieille demeure qui lui donna son nom, au milieu de ce pays âpre et gai tout ensemble, pour lequel il garda, jusqu'à sa mort, un culte fervent.

La solitude l'en effrayait à la longue : mais mieux qu'ailleurs son rêve s'y réalisait d'une existence secrète et repliée, toute aux méditations chères, près de sa femme et de quelques hôtes intimes, à Tabri des agitations qui le brisaient. Puis il en revenait brusquement, hanté par la crainte d'une mélancolie stérile, poussé par le besoin de s'affermir, de « faire immédiatement le bien, son devoir, de servir les hommes, de prendre rang parmi eux... de trouver l'occasion d'employer, quelques périls que la Providence y attachât, ce feu intérieur qu'il sentait au-dedans de lui et qui ne savait où trouver d'aliment... (1)»

C'est qu'avec son âme délicate, concentrée, trop ardente, Tocqueville avait peur du silence. Dévoué aux grandes causes, loyalement ambitieux, « gros du désir de primer», il ne possédait malheureusement pas l'imagination suffisante pour racheter ses angoisses, mépriser la réalité vulgaire, être heureux enfin de son seul effort et s'il avait bâti « à côté de celui de tous les jours, plein d'égoïsme et de lâcheté... un autre monde où le désintéressement, le courage, la vertu en un mot pût respirer à l'aise », il exigeait, sans sagesse, que d'autres l'édifiassent ici-bas, avec lui et en dehors de lui. Aussi le voyons-nous pressé par le constant besoin de se distraire et d'oublier un échec qui l'irrite.

Telle est aussi la raison de cette crainte pour la stagnation qu'il croit dangereuse ; tel est le motif de cette tension

(1) Cf. Op. càmpL, p. 323, t. V, Correspondance.

continue pour réagir contre une tristesse menaçante et contre le froid, « cette autre grande maladie de l'âme ». « Le monde appartient à l'énergie » disait-il, encore et toujours, il lutta, s'épuisant, dans les débats parlementaires ou des œuvres de pensée profonde, avec conscience, avec angoisse, autant par générosité de cœur et conviction que parce qu'il se trouvait mal en lui-même.

11 rêva d'être un a Royer-Gollard jeune », mais tout de sa nature et de son esprit, s'opposait à ce qu'il occupât une place prépondérante au milieu des Assemblées : il essaya de se consoler, en reprenant tard l'œuvre qu'il avait esquissée, après son grand succès de la Démocratie et que la mort devait brusquement interrompre. « Ce sont après tout, écrivait-il, avec une nuance de résignation, en 1857, certaines idées qui, au fond, finissent par mener la société; il peut y avoir quelque utilité éloignée à répandre celles-ci dans l'air. De nos jours, d'ailleurs, je ne vois pas d'emploi plus honorable et plus agréable de la vie que d'écrire des choses vraies et honnêtes qui peuvent signaler le nom de l'écrivain à l'attention du monde civilisé, et servir^ quoique dans une petite mesure, la bonne cause. »

On trouverait avec peine des sentiments d'une qualité plus rare, mais ceci nous conduit à préciser le genre d'esprit de Tocqueville, sa méthode et les principaux caractères de son œuvre.

Elevé d'abord dans sa famille, sous la direction d'un prêtre dévoué, « mais peu savant», placé ensuite au lycée de Metz, sous la discipline étroite d'une Université, imprégnée encore de principes napoléoniens, Tocqueville fit des études classiques assez médiocres pour s'en ressentir toute sa vie, d'autant que son esprit demeura toujours peu enclin naturellement aux vagabondages intellectuel?.

C'est donc à tort que Lacordaire (1) le représenta « penché sur l'antiquité » et que des biographes en ont fait un lettré délicat. Il se contentait d'admirations reçues et son esprit critique ne révélait ni originalité, ni poésie, ni pointe aiguisée.

Ainsi, par exemple, Tocqueville ne découvritque fort tard, le génie grec à travers l'historien anglais G. Grote et ne cessa de considérer le paganisme comme une « erreur détestable et absurde », le brahmanisme comme une « religion abominable ». S'il goûta toujours vivement nos grands orateurs sacrés, les écrivains français du xv!!!*" siècle, ou quelques étrangers tels Cervantes et Machiavel, il reprochait, par contre à Gobineau de déclarer Rabelais « notre seul auteur de génie » et mésestimait Gœthe « être peu attirant... dans son Olympe, tenant du diable par son insensibilité, son égoïsme et son orgueil. » Il rejetait, enfin presque tous les auteurs de son temps^ trop superficiellement prévenu contre eux par certaines basses productions nouvelles que les esprits distingués d'alors, Sainte-Beuve le premier, ne se lassaient pas de renier et de séparer de la vraie littérature (2).

Dans ce sens, Tocqueville ne songeait [)as à découvrir, n'étant nullement avide de savoir, par plaisir, mais pour s'éclairer, se diriger : il manquait de curiosité gaie. C'est pourquoi son goût n'apparaît, ni délié, ni averti et trop exclusivement orienté sur les conséquences morales et non la qualité plus ou moins c< artiste » d'une œuvre (3). 11 l'avouait du reste lui-même : « J'ai été toujours un mau-

(1) Dans son discours de réception à l'Académie française où il remplaçait Tocqueville.

(2) Cf. Op. compL, t. III, p. 102, t. VI, p. 143, t. VIII, pp. 495-521 et Conversations avec Nassau senior trad. d'E. d'Eichthal à la suite d'Alexis de Tocqueville et la Démocratie libérale, 1897. Voir aussi : Correspondance avec Gobineau déjà citée, p. 335.

(3) u Tocqueville ne met jamais les pieds à l'Académie française ; je

vais liseur à moins que je n'eusse un but positif dans la lecture. » Il se privait ainsi d'un précieux élément de calme et de repos. Quoi qu'il ait dit sur les livres, il ne s'en délecta jamais.

Quant aux arts plastiques il ne les aimait pas: l'académisme ne lui semblait-il pas le meilleur genre, le plus noble^ et « Ghampaigne très inférieur au doux Lesueur, Raphaël moins bon académiste que David ? » (1)

Nous nous garderions ici de louer ou de blâmer. Nous ne posons ces touches hâtives que pour bien indiquer, dès l'abord, Topposition assez nette qui existe entre Tocqueville et ses contemporains les plus éminents,ses alliés politiques, en particulier, qui presque tous avaient débuté brillamment dans les lettres, la critique ou la philosophie. Sauf exceptions, en lisant la Correspondance, on ne se douterait jamais de la période intellectuelle et artistique que Tocqueville traversa. Que si même l'on parcourt ses premières esquisses, ses passages purement descriptifs, on en vient à se demander même si Rousseau et Chateaubriand ont paru auparavant: chez Tocqueville ni lyrisme ni dé-

le crois bien : personne n'est plus étranger que lui à cet ensemble de curiosité et d'aménités qui (les grands monuments à part) constituent, à proprement parler la littérature. )> Cf. Sainte Beuve, Pensées n° 06, t. XI. Causeries du Uindi. On peut s'étonner qu'Ampère n'ait jamais modifié l'opinion de son ami sur Gœthe car il avait eu le bonheur de voir le dieu de Weimar et l'admirait passionnément.

(1) Voici en art pourtant une fine remarque. « L'Imitation de Jésus- Christ et le gothique me semblent sortir de la même inspiration... Je crois qu'il existe un certain rapport entre ces sanctuaires obscurs, ces flèches élancées vers le ciel, cette sorte de maigreur et de grandeur dans les formes et une religion pleine de mystère, d'ascétisme qui semble vouloir ne faire servir la matière qu'à nous élever vers l'esprit », Op. compL, t. V, p. 380. Correspondance. Reconnaissons que veis la lin de sa vie, Tocqueville introduisit plus de variété dans le champ de ses études et de ses idées ; il venait peu à peu aux choses littéraires.

sordre; les meilleures pages des ASowy^;ze>5 sont bien plus classiques que romantiques et le détail précis, net, y remplace toute couleur éclatante (1).

C'est donc dans une toute autre voie qu'il faut aller chercher Tocqueville pour le connaître sous son vrai jour intellectuel : celle de l'histoire des institutions et de la démologie.

Il y était porté par son naturel enclin à la méditation et à la réflexion, sa timidité pour agir, son manque d'imagination et sa gravité, sa profondeur d'esprit, son acuité de vues, sa conscience, joints à son besoin de polémique toute courtoise, son goût très vif aussi pour les considérations politiques et sa hantise d'une évolution sociale qui l'impressionnait sans le révolter; mais ni l'histoire philosophique, ni le récit purement narratif, ni le pamphlet, ne l'attiraient.

Dès ses premiers écrits, Tocqueville présenta les caractéristiques d'un sociologue sollicité par l'analyse moins des institutions que du développement de certaines tendances nouvelles dans le monde moderne : tendances qui se réduisaient toutes pour lui, en définitive, à celle-ci : le progrès irrésistible du sentiment d'égalité.

(1) Cf. Dans le récit de son Voyage en Sicile, Op. compl., t. V, une description de tempête et une évocation de l'ancienne Rome : dans la Correspondance, une lettre très caractéristique à sa femme datée de Warwicii (août 1833) où il raconte la visite qu'il fit aux ruines de Kénilworth par une nuit d'été {Op. compL, t. Vil, p. 113). Dans le premier tome de la Démocratie en Amérique, il y a quelques images qui rappellent de loin Chateaubriand, mais très atténué.

Sa vie entière de penseur fut consacrée à l'observation de ce fait capital : il en a cherché les causes, étudié les traits, poursuivi les conséquences et c'est à la lumière de cette préoccupation qu'il faut juger son œuvre, originale et vaste enquête sur rétablissement de la Démocratie dans notre pays, conduite par un aristocrate libéral, qui aurait souhaité concilier avec son propre amour de la liberté le nouvel ordre de choses, ou du moins avec la part de liberté positive qu'il le croyait capable d'impliquer. « Ce qui vous distingue le plus de tous vos contemporains, ce sont ces convictions profondes qui se reproduisent toujours sous votre plume et vous ramènent incessamment sur les mêmes sujets (1). » disait Mole à Tocqueville,enle recevant à l'Académie française et il oubliait de poursuivre, « convictions qui pour être partagées par votre temps, n'en étaient pas moins encore très peu courantes à l'époque où vous avez entrepris vos travaux. »

Aussi après avoir lu, dans la préface des Origines de la France coiitemporaine , ces quelques lignes : « Quand nous voulons comprendre notre situation présente, nos regards sont toujours ramenés vers la crise terrible et féconde par laquelle l'ancien Régime a produit la Révolution et la Révolution le Régime nouveau... » pensons-nous naturellement à Tocqueville. Bien avant Taine et le premier, n'aurait-il pu, en des termes plus décisifs, formuler la même idée? « Pour juger la grande révolution qui s'opère parmi nous, j'ai pensé qu'il fallait consulter d'abord le peuple chez lequel, elle paraît atteindre son développement le plus

(1) Séance du 21 avril 1842. Discours de réception à V Académie françasie « Le grand problème que présente l'avenir des sociétés modernes est sans cesse devant mon esprit », dit Tocqueville lui-même. Cité par Sainte-Beuve. Cf. « L'égalité des conditions... fait générateur, point central où toutes les observations devraient aboutir ». Op.compL, 1. 1, Introduction»

naturel et le plus complet, pour me reporter, ensuite, au delà de Tépoque que l'on considère, sans raison, comme le brusque début d'une ère nouvelle, jusqu'au cœur même de l'ancien Régime qui, depuis des siècles en France, tendait à la centralisation et à l'égalité (1). »

Déterminons rapidement les procédés dont usa Tocqueville pour mener, sur la démocratie, cette étude et cette analyse que nous discuterons plus loin.

Une remarque s^impose dès l'abord.

Certaines particularités de caractère ont exercé à l'origine même de toute conception chez Tocqueville, une influence évidente, tels cette disposition à douter constamment de soi-même et de ses forces, ce besoin de surexcitation fébrile pour agir, cette promptitude à se décourager puisàse reprendre, cette conscience méticuleuse et susceptible, cette gravité, cette tension dans l'effort ; et la dignité froide du style ne parvient pas à dissimuler complètement l'intime angoisse, les agitations qui altèrent chez récrivain un sang-froid déjà précaire.

L'historien philosophe devientainsià soncorpsdéfendant, un publiciste : mais s'il évite la manière aggressive, décidée, Tocqueville atteint rarement, par contre le calme sinon la sérénité de pensée. Le sujet le passionne, l'attire et le déçoit tout ensemble; la réalisation de ces idées, qu'il veut dégagées de parti-pris et cependant imprégnées de personnalité, l'obsède, le paralyse ; il hésite puis s'élance, affirme et corrige, et retouche encore : le souci enfin de ne témoigner d'aucune préoccupation étroite ou rétrograde joint à l'inquiétude qu'il ressent au moment de conclure, achève de conférer à l'ensemble de son œuvre une allure de débat d'autant plus poignant que l'émotion

(i) Cf. Les Origine de la France contemporaine, t. I, ï Ancien Régime, p. VII.

énlate moins et se dissimule derrière une façade un peu sèche et nue qui trompe le lecteur et lui donne le change (1).

Aussi faut-il connaître l'homme en lui, pour être assuré du fond de sa pensée et du but qu'il vise ; on est frappé par l'opposition qui existe entre tant de lucidité, d'intelligence, de sérieux dans l'analyse et Tinsuffisance des déductions pratiques. Après avoir approfondi l'idée, en faisant sur elle gravement, consciencieusement toute la lumière, Tocqueville n'use jamais d'elle comme d'un moyen d'attaque ou de défense : on admire la qualité du raisonnement, mais on souhaiterait que l'auteur s'affirmât davantage; il paraît monter, s'élever pour fuir les précisions qu'il semble craindre, par peur de trop se découvrir.

Ainsi, après avoir éclairé la démocratie moderne d'un jour vif, mais gris, morose, Tocqueville nous invite à l'accepter sans nous y entraîner ; ainsi encore, après avoir irrécusablement démontré que les tendances les plus lointaines de notre système gouvernemental nous mènent à la centralisation, à l'égalité, il abstient de manifester aucune préférence nettement contraire.

Raison d'impatience pour le lecteur qui souhaitait une leçon. Le philosophe, le publiciste surtout doit conclure. Tocqueville, lui, ne voulut ou n'osa pas ; par clairvoyance, crainte peut-être aussi de se voir repousser vers les adversaires de la Démocratie. Sachons-lui gré, du moins,

(1) Tocqueville souffrait vraiment : les difficultés que lui imposaient ses scrupules et ses incertitudes le déchiraient : toutes ses lettres en font foi, ainsi ce passage : « C'est un rude et détestable métier que celui d'auteur... mon intention après cet ouvrage (la dernière partie de la Démocratie) est d'étudier et de ne plus écrire, du moins d'entreprendre un ouvrage de longue haleine. » Fragment d'une lettre inédite : 3 juin 1838, cf. Lettre du \o déc. 1850 qui résume bien ses hésitations, t. Vil, p. 257 Corresp.

d'avoir dessillé les yeux de ses contemporains et de nous instruire encore.

Se contentant d'observer, de raisonner sur les faits, il laissa ainsi à d'autres le soin do blâmer ou de louer. Une telle méthode^ malgré toute la vivacité d'âme que Tocqueville possédait, n'allait pas sans impliquer une froideur un peu lassante.

Chez Tocqueville, en effet, le feu manque souvent : l'agitation qui bouillonne aux profondeurs ne transparaît qu'à peine et la vie reste figée sous une surface tropcalme, aux vastes ondulations lentesetmajestueuses. Malgré nous, l'impression s'affirme d'une solennité sans répit (1). «Reste des habitudes du magistrat, reste de timidité, marque de politesse envers le public j> dit-on (2) : de timidité d'abord, soit, mais aussi d'autres convictions, très particulières.

Tocqueville gardait vraiment en face de la foule, une crainte trop marquée pour toutes les prises à parti directes, l'attaque, les franches hardiesses.

Sans s'abaisserjusqu'au pamphlet, il aurait gagné, dans une œuvre de portée immédiate, à entretenir une certaine atmosphère ardente de combativité, à rechercher les élans imprévus, l'argument qui pique et réveille, à garder une allure de discussion qui convainc le lecteur. Tocqueville nous refuse cette satisfaction; il Testime négligeable, comme une sorte de plaisir inférieur : c< Le talent de bien dire serait peu de chose s'il ne conduisait à mieux faire », l'entendons-nous répéter quelquefois et seul, en effet, ici comme ailleurs, le point de vue hautement utilitaire l'in-

(1) Nous mettons naturellement à part les Souvenirs. Cf. une impression tout extérieure de Saint-Arnaud sur Tocqueville : « Il posait un peu pour l'observation méthodique, profonde, raisonnée. »

(2) Cf. Emile Fagurt, Op. cil., p. 70, t. III.

R. Pierre-Marcel 6

téresse, le retient : l'art doit être grave autant que la pensée ; toute œuvre, nous le savons, reste vaine qui distrait seulement et ne fortifie pas l'âme. Il y a plus qu'un sociologue en Tocqueville, mais un moraliste politique moralisant.

Aussi, lorsqu'il écrit ou parle, une politesse voulue ne domine-t-elle pas seule : la volonté le soutient d'un enseignement à répandre^ d'un très lourd devoir, mieux encore d'une mission, sinon d'un sacerdoce, à remplir. Tocqueville ne désire s'imposer qu'à travers une œuvre de conscience supérieure, persuadé qu'il est de la vanité du talent pour lui-même et de la responsabilité de l'écrivain, de l'orateur ; il méprise les baladins de l'esprit, les sceptiques habiles : toute parole, tout écrit peut avoir une portée lointaine, incalculable ; on ne doit donc monter à une tribune, entreprendre un livre qu'avec des intentions pures et un véritable recueillement.

D'autre part persuadé que « le mouvement vers la démocratie est à la fois le passé et l'avenir de l'histoire », et porté, de lui-même, nous l'avons dit, par son instinct d'aristocrate et sa justesse de vues, à peser tous les effets d'une évolution si profonde, si radicale, Tocqueville ne pouvait pas, dans ses œuvres, ne pas se ressentir du rude effort sans joie, qu'il essayait de s'imposer pour conclure à la nécessité de cette évolution. La gravité, qui imprègne ses livres comme ses discours, trouve ici, sans doute sa raison déterminante.

Nous avions précédemment constaté que certains doctrinaires comme Royer-Gollard, Guizot, Barante subirent

assez tôt l'influence de Biirke et de Savigny(l). Suivant leur exemple, beaucoup d'esprits libéraux acceptèrent la nouvelle théorie évolutionniste de l'école historique (2). L'idée du développement naturel, lent, régulier, des institutions, du droit, etc., lendit ainsi à s'opposer de plus en plus à celle du Progrès immédiat; le souci d'observer^ de suivre les traditions se substitua au désir de réaliser un idéal abstrait; la « Nécessité » s'instaura aux lieu et place de la Raison ; « les coups d'Etat du vouloir humain cessèrent d'être ainsi en faveur; les origines revêtirent une importance exceptionnelle. » Mais nous n'insisterons pas sur le poids en même temps que sur la relativité d'une pareille doctrine, qui n'était au fond que la transposition aux peuples d'une formule isolée chez Rousseau : c< La conscience est la voix de l'âme... La conscience ne nous trompe jamais : elle est le vrai guide de l'homme : elle est à l'âme ce que l'instinct est au corps (3). » Montesquieu au reste, ne l'avait-il pas déjà indiquée?

Tocqueville, dans sa jeune admiration pour Royer-CoN lard, accepta comme vérités d'évidence tous ces concepts^ ambiants (4). L'idée de continuité du mouvement s'imposa

(1) Cf. Notre Introduction. A propos de l'influence des idées de Burke sur celles de Savigny et de l'importance européenne de l'ouvrage « darwinien avant Darwin » de l'écrivain allemand : Vocation de notre temps etc. (1814), G. f. Henri Michel, op. cit., p. 148 et suiv.

(2) Théorie qui se rattache directement « au soulèvement que produisirent les tendances unitaires de la Révolution et de l'Empire chez les peuples rendus à la conscience d'eux-mêmes par le joug de l'étranger ». Renan, Essais de morale et de critique, p. 117. Cf. notre Introduction p. 17.

(3) Dans la profession de foi du vicaire savoyard, cité par G. Sorel, oj9. ctï., p. 234. -

(4) Cf. Tocqueville, Etat social et politique de la France avant et depuis 1789. Op, compL, t. VIII. « Des liens invisibles mais presque tout puissants attachent les idées d'un siècle à celles du siècle qui l'a précédé...

\ On ne saurait parler d'une nation à une époque donnée sans dire ce ^qu'elle a été un demi-siècle auparavant. » pp. 142 et suiv.

même si impérieusement à lui qu'elle orienta son esprit dans un seul et même sens; « le développement graduel, progressif, irrésistible de la Démocratie aux Etals- Unis comme chez tous les peuples civilisés modernes » lui parut l'efTet le plus capital de cette loi de Nécessité à laquelle il était impossible de se soustraire et qui^ pour lui, venait de Dieu.

Nous avons ici la clef de sa conception philosophique de l'histoire. Dans son premier livre autant que dans les derniers fragments publiés après sa mort, nous en voyons les reflets et les résultats : Tocqueville s'est^ au reste, en termes formels et saisissants, chargé d'exprimer lui-même sa pensée.

(f A mesure que j'étudiais la société américaine, je voyais de plus en plus^ dans l'égalité des conditions, le fait générateur dont chaque fait semblait descendre ; alors je reportai ma pensée vers notre hémisphère, et il me sembla que je distinguais quelque chose d'analogue au spectacle que m'offrait le nouveau monde... Une grande révolution démocratique s'opère parmi nous... Je me reporte pour un moment à ce qu'était la France il y a sept cents ans... Les hommes n'ont qu'un seul moyen d'agir les uns sur les autres, la force ; on ne découvre qu'une seule origine de la puissance, la propriété foncière. Mais voici le pouvoir politique du clergé qui vient se fonder et bientôt à s'étendre... l'égalité commence à pénétrer par l'Eglise au sein du gouvernement... Le besoin des lois civiles se fait vivement sentir. Alors naissent les légistes... ils vont siéger dans la cour du prince, à côté des barons féodaux, couverts d'hermine et de fer... les rois se ruinent dans les grandes entreprises ; les nobles s'épuisent dans les guerres privées ; les roturiers s'enrichissent dans le commerce... et les financiers deviennent un pouvoir politique qu'on méprise et qu'on flatte...; peu à peu, les lumières se répandent ; l'esprit devient alors un élément de succès ; la science est un moyen de gouvernement,

rintelligence une force sociale, les lettrés arrivent aux affaires... On voit baisser la valeur de la naissance... Les nobles ont donné ainsi d'eux-mêmes une puissance politique au peuple... Plus souvent encore, on a vu les rois faire participer au gouvernement les classes inférieures de l'Etat, afin d'abaisser l'aristocratie... En France, les rois se sont montrés les plus actifs et les plus constants des niveleurs... Les uns ont aidé la démocratie par leurs talents, les autres par leurs vices... A partir de ce moment, tous les procédés qui se découvrent, tous les besoins qui viennent à naître, tous les désirs qui de mandent à se satisfaire, sont des progrès vers le nivellement universel... Ainsi lorsqu'on parcourt les pages de notre histoire, on ne rencontre pour ainsi dire pas de grands événements qui, depuis sept cents ans, n'aient tourné au profit de l'égalité... au profit de la démocratie ; tous les hommes l'ont aidée de leurs efforts; ceux qui avaient en vue de concourir à ses succès, et ceux qui ne songeaient point à la servir, ceux qui ont combattu pour elle, et ceux-mêmes qui se sont déclarés ses ennemis; tous ont été poussés pêle-mêle dans la même voie, et tous ont travaillé en commun, les uns malgré eux, les autres à leur insu, aveugles instruments dans les mains de Dieu... Vouloir arrêter la démocratie paraîtrait alors lutter contre Dieu même, et il ne reste aux nations qu'à s'accommoder à l'état social que leur impose la Providence (1). »

Sans doute dans les Souvenirs, nous lisons bien ce passage qui semble contredire formellement l'esprit des affirmations précédentes:

(I) Op. compl., t. I. Introduction à la Démocratie en Amérique, passim. « Très certainement nous entrons dans l'ère démocratique : l'idée démocratique est partout; elle creuse sous tous les trônes, ruine toutes les aristocraties. On pourra la combattre ; des accidents pourront en suspendre le développement : mais quoi qu'on fasse et quoi qu'on dise, la victoire définitive lui restera ». Chateaubriand à Tocqueville, 11 janvier 1835. Nous sommes persuadé que Tocqueville partit avec cette pensée très arrêtée pour les Etats-Unis. Cf. plus loin.

« Je hais pour ma part ces systèmes absolus qui font dépendre tous les évéuements de rhistoirt3, do grandes causes premières se liant les unes aux autres par une chaîne fatale, et qui suppriment^ pour ainsi dire, les hommes de l'histoire du genre humain. Je les trouve étroits dans leur prétendue grandeur, et faux sous leur air de vérité mathématique. Je crois, n'en déplaise aux écrivains qui ont inventé ces sublimes théories pour nourrir leur vanité et faciliter leur travail, que beaucoup de faits historiques importants ne sauraient être expliqués que par des circonstances accidentelles, et que beaucoup d'autres restent inexplicables ; qu'enfin le hasard ou plutôt cet enchevêtrement de causes secondes que nous appelons ainsi faute de savoir le démêler, entre pour beaucoup dans tout ce que nous voyons sur le théâtre du monde ; mais je crois fermement que le hasard n'y fait rien, qui ne soit préparé à l'avance. Les faits antérieurs, la nature dés instituti'ons, le tour des esprits, l'état des mœurs, sont les matériaux, avec lesquels il compose ces impromptus qui nous étonnent et nous effraient (1). »

Quine sent poindre ici le désirde répondreaux critiques dont on avait accueilli surtout la seconde partie de la Démocratie ?

S'il repousse tout fatalisme, Tocqueville n'en joint pas moins ainsi quelques-unes des conclusions les plus arbitraires des rationalistes du xviii° siècle et de l'école historique à la conception fondamentale des écrivains sacrés.

L'humanité, pour lui, en se développant, exécute les

(1) Cf. Souvenirs, pp. 88-89. En fait, ces tirades finales sur la nécessité, la volonté de Dieu, chez Tocqueville aussi bien que chez Royer- GoUard, Guizot, d'autres ne serviraient-elles pas à dissimuler des désillusions infinies et beaucoup d'orgueil : « Nous sommes vaincus, la Providence le veut... » C'est là une défaite magnifique inspirée par 1 amour-propre, il semble. Cf. aussi Op. compL, t. III, p. 145. Démoc.

plans dictés par une volonté supérieure et obéit à des lois inéluctables ; elle est soumise aussi à certains instincts, à certaines tendances naturelles, mais ceux-ci peuvent être dirigés, orientés sous l'action de dispositions législatives, religieuses ou autres^ destinées à faciliter le passage du présent au futur. L'Histoire du monde est donc un enchaînement régulier de causes et d'effets providentiels et voulus à la fois.

On imagine difficilement une doctrine plus complexe, moins satisfaisante etiln'y aurait certes pas grand mérite m profit à discuter les contradictions qui s'y opposent. Une sorte de philosophie de l'histoire ne s'en dégage pas moins à l'insu de l'auteur lui-même, car de telles hypothèses ne laissent pas de sous-entendre des idées préconçues.

Dans la pensée de Tocqueville^ se concilient ainsi deux thèses adverses: nousallonsoù Dieu nous mène — notre devoir comme notre intérêt consiste à nous accommoder au nouvel état social que la Providence nous impose et à nous y ménager la plus grande liberté individuelle possible ; inadvertance dont beaucoup d'autres esprits éminentsnese sont pas davantage aperçus.

Un sentiment néanmoinsdomine chezTocqucville, frappant, singulier : c'est sa foi profonde à l'intervention d'un souverain Maître dans les destinées humaines (1); elle revêt une curieuse apparence d'anachronisme et rappelle impérieusement Bossuet (2). L'élévation du point de vue est la même chez les deux écrivains, mais l'auteur de

(1) Cf. Op. compL, t. I, p. 41, t. II, pp. 195, 202, 203, 20S, 367, t. VIII, pp. 137. 141, etc.

(2) Proudhon avait lu Tocqueville et ses premiers travaux s'en ressentent. Marx dans la Misère de la Philosophie lui reprochera d'être un disciple attardé de Bossuet : la remarque vaut d'être faite.

r Histoire universelle reste aussi confiant, calnne, serein que celui de la Démocratie le demeure peu. Nous ne pouvons donc nous sentir plus éloigné ici de Montesquieu avec lequel Tocqueville ne gagnera rien à être comparé. Le rapprochement ne servirait qu'à éclairer ce qui manqua au prétendu disciple (1).

V Esprit des lois et les Considérations ont évidemment influencé l'ordonnance extérieure de la Démocratie et certains chapitres sur la Bévolutio?î. Lq coié (( moraliste politique » est également très accentué des deux parts : mais il y a dans la méthode, dans les procédés mêmes certaines différences absolues.

Montesquieu s'est conformé à la réalité selon les milieux, selon lespays^ les climats, les races sans y imposer un idéal personnel : il est très indifférent, divers, vif à la Montaigne, brillant, riche d'exemples heureux; l'observateur enfin chez lui se double d'un artiste consommé, a Possédant sur l'origine des sociétés des hypothèses dites honorables mais risquées ; judicieux, fin, honnête, d'une d'une âme trop anxieuse et scrupuleuse, servi d'un style solide, mais de peu d'éclat, et parfois monotone », Tocqueville ne peut affronter le parallèle : s'il y prête, c'est parce qu'il exagéra un défaut de Montesquieu, le goût pour les vérités à grande portée, les généralisations téméraires, excessives, baséessur une seule observation, le besoin aussi

(1) Royer-Gollard aurait dit : Depuis Montesquieu il n'a rien paru de pareil... Mole écrivait en avril 1835. « Partout où il y aura des hommes éclairés, ils rechercheront l'homme qui, avant l'âge de trente ans, est venu se placer tout de suite après Montesquieu ». Schérer conclut ainsi son article : « La postérité lui érigera un buste au pied de la statue de Montesquieu ». L'allure de la Démocratie, la fréquence, l'intitulé des chapitres doivent être la cause principale de ces comparaisons superficielles. M. Albert Sorel dans son Montesquieu, 1907, nous semble avoir rattaché un peu hâtivement les deux hommes l'un à l'autre.

de trouver, coûte que coûte, des lois, afin de donner du profond à ses œuvres.

Tocquevilleest,eneffet, raisonneur etdéductifàrexcès(l). S'il dénonça clairement les dangers de la méthode classique, lorsqu'il étudia les Physiocrates (2), il n'en répète pas moins, lui-même, certaines erreurs des écrivains du xviii* siècle. Gomme eux, il aime les plans exacts, les proportions calculées, la qualité des périodes habiles, le tour oratoire, le discours en un mot, où se distend la pensée. Soucieux toutefois de bases scientifiques, il dédaigne insuffisamment néanmoins les dissertations, qu'il justifie mal par des exemples trop rares : il subit sans déplaisir la tyrannie de la « raison raisonnante » et affaiblit ainsi des qualités honorables de savoir et de clair jugement. La vie manque : Vhoimne universel apparaît ; et Tocqueville s'égare peu à peu dans le domaine de l'abstrait, ce qui n'est pas pour diminuer cette impression de froideur, dont nous avons déjà donné plus haut certaines causes.

Que s'il établit un fait solidement, notre auteur n'hésite pas à en tirer successivement les conséquences les plus diverses, sans se laisser arrêter par des exemples souvent contraires. Tel au long de son premier ouvrage, attachant de moins en moins d'importance au caractère américain, àla race, aux traditions, aux lieux, au climat, etsimplifiant exagérément son champ de recherches, il ne cesse d'attribuer à la démocratie tout ce qui existe et se passe outre-Atlantique ; tel plus tard dans son Ancien Régime, il ne craindra pas, de relier uniquement notre anticlérica-

(1) « Il a commencé à penser avant d'avoir rien appris ». Sainte- Beuve cité. Il avait le souci cependant de la preuve. Cf. Op. compl., t. VII, p. 107, Correspondance.

(2) Cf. Op. compl.y t. IV, p. 233 et suiv. Ane. Reg.

lisme à la philosophie du xviif siècle, négligeant 1825 (1) et de faire peser, sur les différentes tendances centralisatrices de la monarchie, notre passion égalitaire, cependant qu'il sous-entendra la haine que le mépris séculaire de la personne humaine avait suscité chez le paysan, les rancunes invétérées aussi du contribuable et du roturier^ sinon l'envie des bourgeois, des commis, pour la cour et les nobles (2).

Par la même, Tocqueville se laissait aller souvent à développer sans profit les elTets de causes non décisives: et il ne s'arrêtait que lorsqu'il avait élevé son observation jusqu'à un degré d'abstraction supérieure. Méthode pleine de dangers, si consciencieux puisse être l'écrivain: sous l'aspect de correctes ordonnances, on s'engage ainsi dans des raisonnements qui ne contiennent plus qu'une faible part de réalité et où se volatilise alors le plus substantiel de l'idée.

La crainte surprenante, exagérée, que Tocqueville témoignait à l'égard de tous les ouvrages théoriques et des considérations sur le climat, la race, le degré plus ou moins accentué de civilisation ne serait-elle pas autant l'indice de cette sympathie trop vive pour les déductions à priori que la preuve d'une scrupuleuse conscience ?

Nul auteur s'il possède les bases, les éléments nécessaires de la vérité probable ne s'importunera d'une lecture ou de conceptions extérieures touchant le sujet qu'il veut traiter lui-même, à moins de s'être créé une opinion anticipée. Or Tocqueville nous fait cet aveu : « Je désire rendre ce qu'il y a de plus personnel en moi. Quand j'ai quoi que ce soit à traiter, il m'est quasi impossible de lire au-

(1) Cf. M. Faguet. Op. cit., p. 98. t. III.

(2) Cf. Conversations avec Nassau Semos déjà citées : p. 246. Tocqueville semble volontairement négliger ces sentiments.

cun des livres qui ont été composés sur la même matière. Le contact des idées des autres m'agite et me trouble au point de me rendre douloureuse la lecture de ces ouvrages (1)... »

Spontanément il reconnaît donc procéder par idées préconçues. Quelles que soient ses affirmations dans un sens différent, il nous avertit lui-même que ses œuvres ont un but : démontrer. Observateur ainsi en danger d'être partial, il risque d'imposer à l'histoire, à Tétude des réalités, certaines notions personnelles arbitraires; il ne maquille pas les faits ; mais il tend à les choisir, à isoler les plus favorables à sa thèse et il finit par là même à quintessencier, subtiliser dans le vide exagérément.

Convaincu que les forces morales ont seules une valeur propre, Tocqueville s'est ainsi privée pour en pâtir dans sa Démocratie surtout, d'une ressource précieuse ; s'il appuie ses enquêtes sur une documentation honorable et de nombreux témoignages significatifs, dans l'exposition même il cherche trop à s'alléger de toutes les preuves particulières, auxquelles il n'attache que la valeur d'illustrations, de courts exemples destinés à ne donner qu'un piquant futile au tableau.

Il cherche à ne plaire et à n'entraîner que par la seule rigueur des enchaînements où doivent rr paraître, à Texception du reste, les grandes causes physiques et historiques avec leurs effets psychologiques... et le déroulement de ces effets dans l'âme des hommes (2) ». N'évoquant que la vie profonde, les lentes évolutions des sociétés, il se montre ainsi quelquefois dénué de substance.

Mais l'impression laissée par une telle critique manque de clarté. Précisons de quelques notes plus directes,

(1) Cf. Op. compl.f t. VI, p. 332. Correspondance,

(2) Cf. BouTMY, Op. cit., p. 11.

l'esquisse tentée plus haut, sans toutefois soumettre chaque ouvrage à une complète analyse ni entrer dans le vif de leur sujet : un autre écrivain s'est réservé cette part.

Jamais Tocqueville ne manifesta de sympathie pour les travaux strictement juridiques.

Pendant ses années d'étude, vers 1825, il avait supporté avec impatience les sèches analyses des Institutes et des Godes français que le programme impérial, encore en vigueur, prescrivait à l'exclusion de l'histoire, de l'économie politique, du droit comparé ; a nul enseignement ne lui avait fait voir et toucher à travers la loi, le corps social... c'est-à-dire tel groupe humain et vivant, avec ses habitudes, ses préjugés, ses instincts, ses dangers et ses besoins. » Il semble bien s'être laissé complètement dégoûter par cette étroite conception d'une science capitale, car pl'js tard, aux Académies, lorsqu'il trouva l'occasion,dans des rapports ou des discussions, de manifester librement son opinion et ses idées sur des ouvrages de législation administrative ou constitutionnelle, Tocqueville, tout en se montrant judicieux, sortit peu des généralités honorables, tirant à lui le sujet plus qu'il ne scrutait et discutait la thèse soutenue. Quel que fut le livre, il y saisissait la seule idée qui devait le ramener sur la voie de ses préoccupations ordinaires : ici, comme dans ses œuvres principales, nous le sentons invariablement témoigner d'une même méthode et remuer les mêmes pensées.

La qualité de juriste le rebutait au reste : elle ne cachait pour lui que le plat mérite d'un manœuvre, d'un compilateur, « d'une machine à droit impropre à juger un grand

mouvement et seulement capable de déduire une suite d'axiomes, de trouver des analogies et des antinomies. » Il eût certainement gagné à moins de dédain (1).

Au surplus, lorsqu'il entreprit sa Démocratie, Tocqueville, âgé de vingt-huit ans à peine, n'avait donné dans ses lettres et quelques essais secondaires, que l'impression d'un écrivain fin, sérieux, volontiers méditatif, très français de l'ancienne école et aussi peu de son temps que possible, hostile même au chevelu de la manière, à l'intempérance des pensées et des images : son style était grave et légèrement oratoire; l'observateur et l'auteur ne montraient encore aucune qualité décisive.

Outre ses documents sur la question pénitencière (2), il rapportait des Etats-Unis quelques rares livres de droit américain, des notes très diverses (3) sur le pays, la so-

(i) Cf. Op. compL, t. IX, p. 33 et suiv. par exemple. A propos d'une étude sur les sociétés de patronage, Tocqueville considérera ce que le peuple doit à la Révolutjpn de 1789 : ou bien au sujet d'un cours de droit administratif, il s'attachera à démontrer que Napoléon ne fit que placer un agent dépendant, là où l'Assemblée constituante avait mis un conseil exécutif et 'condamnera rigoureusement la justice administrative ; ou bien encore il se lancera dans une haute profession de foi libérale à propos du monopole des sels sous l'ancien régime ; il s'étendra sur les qualités et les défauts des confédérations au sujet du livre de Cherbuliez la Démocratie en Suisse, etc. aussi Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. XV, p. 120 etc. Un exemple encore : il n'a jamais précisé la différence qui existe entre une fédération et une confédération.

(2) Tocqueville et son ami Beaumont avaient été chargés en 1831 par M. de Montalivet d'une enquête sur le système pénitentiaire aux Etats- Unis. Nous parlerons des conclusions de leur livre au chap. in.

(3) Beaumont les a publiées pour la plupart au tome VIII des œuvres complètes. « Vouloir présenter un tableau complet de l'union serait une entreprise impraticable pour un homme qui n'a passé qu'un an dans cet immense pays. Je crois d'ailleurs qu'un pareil ouvrage serait aussi ennuyeux qu'instructif ». Cf. Op. conipL, t VIÎ, p. 109. Tocqueville fait ainsi lui-même la critique de son livre au point de vue strictement juridique.

cîété, une masse de procès-verbaux législatifs et administratifs, des descriptions assez neutres et surtout le récit d'entretiens qu'il avait obtenus de personnalités importantes pendant son séjour outre-Atlantique, papiers d'un intérêt réel, mais qui ne fournissaient pas une base suffisamment large pour établir une étude définitive, solide et riche sur les Etats-Unis mêmes. Lorsqu'on les parcourt, on a bien l'impression que Tocqueville « comprit en gros », sans rien approfondir pleinement.

Sa pensée, du reste, était ailleurs, tournée vers l'Europe et se résumant dans cette phrase d'une lettre écrite d'Amérique à son père : « On pourrait en choisissant les matières, ne présenter que des sujets qui eussent des rapports plus ou moins directs avec notre état social et politique (1). »

Tocqueville avait cependant le mérite de débuter sur une route très mal connue : il allait en somme la parcourir brillamment.

Pour le guider, (s'il accepta de les lire), peu d'études existaient; dans un vieux mémoire à l'Institut national, se trouvaient résumées les impressions que Talleyrand écrivit après son voyage aux Etats-Unis, et habilement esquissés les etîets, sur le caractère américain, de l'intérêt personnel, de la religion et de l'ardeur au bien-être ; les considérations de Tracy dans son Commentaire de l'Esprit + des lois, une analyse des institutions d'outre-Atlantique par A. Murât, des lettres de Chevalier avaient jeté des lueurs sur un système admiré plutôt de parti-pris qu'en connaissance de cause, mais Tocqueville n^a jamais parlé de ces diverses publications : les seuls ouvrages qu^iLcjte sont ceux de légistes américains et l'analyse^ qtf il en donne, nous laisse sceptiques en re qui concerne__Jeur

(1) Cf. Op. compl, t. VII, p. 110.

valeur et leur exactitude (1). C'est la moindre des critiques qu'il faille toutefois lui adresser.

« L'Angleterre a fourni le fond sur lequel se dessinent les institutions américaines. » Or notre publiciste comme tous ses contemporains, connaissait fort mal l'Angleterre (2) : il en savait à peu près l'histoire ; par sympathie, il en goûtait les principes de gouvernement, mais il avait une notion vague des idées, du caractère particulier des diverses classes et les détails de l'administration, les origines et la structure des institutions locales lui demeuraient étrangers.

Aussi l'identité réelle des Etats-Unis avec l'Angleterre luia-t~elle échappé. Il saura bien distinguer sans doute, parmi les institutions américaines, ce qui est de caractère puritain et de caractère anglais, mais il ne verra pas que les premières déclarations démocratiques, où sont proclamées la souveraineté du peuple et l'absolue autonomie de la conscience, se rattachent étroitement à Cagreeme;2^o//A^/?^o/?/^questipulèrentlessoldatsdeGromwell(3).

(1) Cf. Op. compl.f t. I, p. 23 et p. 309. Notes; même tome.

(2) Cf. Quelques preuves. Op. compL, t. VI, p. 33 et suiv., t. VIII, p. 301 et suiv., passim.

Voici un fragment d'une lettre inédite de Mole à Tocqueville qui indique l'insuffisance de précision dans les vues, dont les esprits les plus éclairés se satisfaisaient alors :

« Ce que vous m'écrivez de l'Amérique comparée à l'Angleterre demeure d'une parfaite vérité. L'édifice tout entier y a été construit à la fois et de main d'homme, sur une même place, dans une même pensée ; en Angleterre, le tems, c'est-à-dire la Providence a tout fait; chaque époque, chaque événement, et depuis bien des siècles, a marqué sa trace et mêlé sa tradition aux précédentes traditions. Puissante en résultats et admirable, cette société anglaise est bien autrement belle et imposante... » (23 juillet 1835).

(3) 1647 ; (acte de la Nouvelle Angleterre) 1620 ; (Gode du Connecticut) 1650. Cf. Op. compL, chap. ii, t. I. Démoc et Ch. Borgeaud articles d'avril 1890 et janvier 1891 dans les Annales de l'Ecole des Se. politiques.

Dans un autre ordre d'idées, il se laissa trop étonner, comme devant un fait nouveau, par l'absence relative d'administration, il ne saisit pas qu'il y a non renouvellement^ mais extension des principes anglais, dans le fait qu'un fonctionnaire est soumis à la juridiction des tribunaux ordinaires et dans la coexistence des lois de basse et haute autorité; et, s'il fait avec perspicacité, remonter, aux Puritains, certaines vertus solides de sérieux, de gravité, il trouve trop américaines, trop démocratiques des habitudes toutes britanniques, tels cette indifférence en matière de distractions intellectuelles, cet amour de l'aisance, du confort, cet instinct enfin à tout considérer au point de vue de l'utilité, du profit immédiat.

Tocqueville ne disposait donc pas des meilleurs moyens de comparaison. Il se trouvait, par là même, exagérément porté d'abord à garder seule présente l'image des institutions françaises « trop différentes de celles des Etats-Unis pour permettre de bien les comprendre et de les embrasser dans leur tout », à mal surmonter ensuite l'inquiétude qu'il ressentait déjà naturellement, sous linfluence des idées ambiantes devant notre centralisation politique ol administrative : il se persuada ainsi trop volontiers que notre système de gouvernement était incompatible avec une démocratie libérale et c'était une nouvelle raison de sonder l'ombre... « d'y promener son fanal avec une sorte A^noclurnushorror, de fatalisme mystique, plus fort qu'il ne convient à un penseur... (4). »

Que s'il devait le porter à sacrifier quelque peu le côté historique et juridique constitutionnel de la question, ce manque de relatif de connaissances précises sur le fond même du sujet, n'était pas sans flatter secrètement Tocqueville dans son goût des considérations générales: pour

(1) Cf. BouTMY, op. cit.^ p. 5.

racheter riasuffisanee de ses documents, notre auteur profita de tous les prétextes qui lui permirent d'établir un parallèle avec la France et de tirer le plus grand nombre possible de leçons générales. Aurait-il gardé des craintes sur la légitimité d'un tel procédé que l'approbation de ses contemporains aurait bientôt apaisé sa conscience. Néanmoins, en se laissant trop aller à peindre « la Démocratie idéale » et en se dérobant aux besognes de pur juriste, Tocqueville laissa derrière lui, de nombreux recoins inexplorés (1).

Plusieurs écrivains ont suffisamment analysé, discuté la qualité, la portée comme le style de la Démocratie en Amérique, pour que nous trouvions intérêt à revenir sur des observations, que Sainte-Beuve, le premier, formula utilement et auxquelles MM. Bryce et Boutmy ont donné, en dernier lieu, toute la précision désirable (2). Quelques lignes citées constitueront la meilleure des critiques : « 11 y a des lacunes dans sa description et particulièrement dans l'analyse des mécanismes. Après avoir marqué très exactement la place de l'Etat particulier (c/?/ commonwealtK) et le poids dont il pèse dans l'équilibre constitutionnel, il n'a pas pris le temps d'en étudier la structure et les organes... 11 a passé outre à Torganisation bien autrement vivace du township des villes et des comtés, où il pres-

(1) Cf. Correspondance de Sir Robert Peel, i. II, p. 333 (d'Everett) : « Toc- . queville a moins donné les preuves de ses affirmations que leur illustration : il n'hésite pas à ci ter des faits en faveur de sa démonstration, un peu à rencontre de la réalité immédiate américaine. »

(2) Cf. Sainte-Beuve, Prem. Lundis, t. II, p. 277 el suiv. 1885 ; Op. compl., t. I, p. VI, liste donnée par G. de Beaumont des "articles parus sur le livre de son ami. Sacy, Journal des Débats 9 oct. 1840. Laboulaye, VEtat et ses limites, p. 158 et suiv. James Bryce, The prédictions of Hamilton and of Tocqueville (Baltimore 1887) et Constitutional law of the United States- American Commonwealtli 1895, E. Boutmy, op. cit., p. 4 et suiv. E. d'EiGHTiiAL, op. cit., pp. 34 et suiv. etc.

R. Pierre-Marcel 7

sentait cetlo impression de liberté large et tumultueuse, d'activité prodigue et féconde qu'il nous a transmises en des pages immortelles. C'est un des graves défauts du livre... Malgré toutes ces causes d'erreur et d'omission, Tocqueville a tracé du régime politique des Etats un portrait généralement exact et facile à remettre au point... La figure qu'il a tracée reste exacte pour les traits significatifs. Et indépendamment de la justesse, quelle profondeur dans les aperçus, quelle maîtrise dans l'enchaînement, quelle gravité convaincue » (1) !

« 11 a été moins heureux dans plusieurs de ses prédictions, ajoute M. Boutmy. M. Bryce en signale particulièrement deux que l'événement n'a pas confirmées », non que Tocqueville n'ait pas entrevu l'avenir d'immense

(1) Cf. RouTMY, op. cit., pp. 5 et 6. La première partie de la Démocratie en Amérique comprend une description trop rapide du continent américain et une étude sommaire sur les origines [le point de départ) des divers Etats qui doivent fpour Tocqueville) leur caractère primordial à l'alliance de l'esprit de liberté et de l'esprit de religion ; puis une analyse de l'état social « essentiellement démocratique » des Anglo-Américains : enfin l'esquisse, très claire dans ses grandes lignes, de l'organisation de la Commune, du Comté, de l'Etat (trop brève ici) 1 de l'organisation judiciaire et de la Constitution fédérale. On voit le défaut du plan : il n'a pas permis à l'auteur de coordonner tous les résultats de son effort. Tocqueville aurait gagné à commencer par Vindividu et à peindre les divers aspects de Vhomme (descendants des premiers colons ou nouveaux arrivants, pionniers ou individus déjà sédentaires etc ), puis à continuer par le tableau du milieu (si complexe, si divers, placé en dehors des incursions étrangères, etc.) ; à préciser ensuite les conséquences de cette qualité éminemment économique de l'union américaine; enfin à passer de la famille, par les groupements successifs, au gouvernement fédéral. C'est dans la seconde partie que Tocqueville étudie les instincts, les mœurs, les passions des gouvernés et des gouvernants : il y pose surtout les règles de la démocratie; nous y trouvons nombre d'idées politiques intéressantes mais les Etats-Unis passent insensiblement au second plan pour ne plus fournir qu'un exemple, dont le retour constant fatigue à la longue par sa monotonie.

prospérité commerciale et maritime qui attendait les Etats-Unis et annoncé la solidité progressive du régime républicain : mais il ne croyait pas à la durée de l'Union fédérale.

« 11 avait remarqué avec justesse que, dans le conflit engagé depuis l'origine, les Etats particuliers avaient sur le pouvoir central l'avantage de la consistance, d'une conscience politique plus claire, d'un patriotisme plus sûr de son objet... Visitant les Etats-Unis à l'époque où les partis politiques venaient de se désagréger, il avait auguré que l'effet de cette désintégration serait durable et n'avait pas prévu le nouveau classement qui allait résorber, en deux autres grands partis, les débris des anciens groupes » (1). Notre publiciste s'est donc mépris : la sécession de 1861 faillit sans doute lui donner raison, mais comme List (2), il aurait pu tout au moins entrevoir déjà les conséquences possibles des nouveaux moyens de transport qui « emportèrent finalement la balance en faveur de l'Union )>. S'il scrutait la réalité sans faiblesse, il n'était pas un imaginatif aux larges envolées.

La différence des mœurs^ très républicaines dans le Nord et relativement aristocratiques au Sud, l'opposition

des intérêts, ici libre-échangistes, làplutôt protectionnistes, l'impressionnèrent fortement, à tel point que la fidélité de certaines régions méridionales lui parut douteuse. Or, fout, malgré la guerre, devait commander le maintien de l'Union et produire une concentration croissante. L'émigration, dont Tocqueville n'a soupçonné les effets que

(1) Cf. Op. compl., t. II, p. 334, 412, 422. Dém. en Am. et Boutmy. Op. cit., ch. 1, passim.

(•}) L'auteur du Système national cVEconomie politique, exilé d'Allemagne ; il avait séjourné aux Etats Unis de 1825 à 1830; c'est là que ses idées se sont précisées.

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beaucoup plus tard (1), le développement des lignes maritimes, des chemins de fer, etc., la multiplication infinie des rapports économiques, le développement des grandes villes, des universités, des banques d'Etat ont renforcé une solidarité nationale queVAlabamas daim et la poussée impérialiste « cet agrandissement de l'égoïsme et de l'orgueil individuel » ont cimentée dans la seconde moitié du siècle : l'autorité centrale n'a fait que gagner à ce progrès naturel.

I ^ Tocqueville, par contre, sut prédire les dangers que sus- ^^^^^^ citerait plus tard le problème nègre aux Etats-Unis ; l'ac- / tion aussi de la république américaine sur tout le nouveau Monde, l'influence durable de la religion et, dans un ordre d'idées plus général déjà, la force envahissante du pouvoir législatif, l'indifférence politique des riches, la démoralisation du système gouvernemental local sous l'action des démagogues, Thostilité contre toutes les magistratures d'autorité, la tyrannie des groupes électoraux etc. (2).

Ce fut en 1835 que Tocqueviile publia cette première partie de la Démocaatie (3). Encouragé par un succès con-

(1) Cf. Op. compL, t. VII, quelques lettres.

(2) Cf. Op. compl., t. Il, pp. 311-62, 432, 220. Correspondance, 58, 87, 138 et suiv. Tocqueville a noté finement aussi les raisons de l'influence des légistes aux Etats-Unis et de la décadence des gouverneurs.

(3) Le succès fut éclatant, et fait curieux pour un ouvrage aussi grave, ce succès fut populaire. Tocqueville ne cachait pas sa surprise (cf. à ce sujet, t. V, p. 424 Correspondance). L'Académie lui décerna un prix extraordinaire. Voici quelques lignes d'une lettre inédite d'Odilon-Barrot qui précisent bien l'esprit dans lequel fut lue et appréciée l'œuvre de Tocqueville.

29 janvier 1835.

« J'ai retrouvé dans votre Introduction la plupart des pensées qui me préoccupent tous les jours...

... Quand vous aurez fini l'histoire de la Démocratie en Amérique, il sera digne de vous de la faire en Europe... Déjà votre ouvrage sur

sidérable,il voulut donnera son livre une fin qui cinq ans plus tard n'eut qu'un faible retentissement.

Il l'avait écrite avec difficulté, toute impression directe abolie, hanté par l'idée de resterau moinségal àlui-même^ gêné par les nécessités d'une vie politique active et trop souvent plongé « in tlie clouds of his own sombre méditation )) (1).

Tocqueville y exagéra aussi sa manière : il commit Terreur capitale de ne pas sentir que le nom de démocratie couvre les sociétés les plus diverses et que dans chacune de ces sociétés il y a, en jeu, mille influences qui se mêlent et se combinent avec la vie politique ; ses aperçus sont contestables quand il les présente comme les lois de la démocratie même. La religion, l'éducation, la jeunesse ou la vieillesse d'un peuple, sa pauvreté ou sa richesse, les traditions de son passé, le siècle où il vitsont autant d'éléments qui n'ont pas moins d'influence que l'égalité sur le caractère d'une civilisation ; « ne s'occuper que d'une seule de ces forces, tout en reconnaissant les autres, c'est la grandir outre mesure : en même temps c'est se condamner à être incomplet, et par cela même inexact » (2).

l'Amérique ne peut manquer de Jeter beaucoup de lumière sur notre situation, car le meilleur moyen d'apprendre à nous connaître, c^est de nous étudier dans les autres. »

(1) Brygr, op. cit. Son travail lui pesait, Tocqueville l'avouait sans réticence. Cf. t. vu, p. 164, p. 175. « Dans le seconde partie de cet ouvrage, disait-il encore, je voudrais faire connaître la puissance exercée par l'égalité des conditions sur l'organisation de la société civile, sur les idées, sur les mœurs des Américains. Je suis assuré que le sujet est digne d'être examiné... » Op. compL, t. VII, p. 136. Le vrai titre serait » Influence de l'éj^alité sur les idées et les sentiments des hommes », t. VI, p. 94.

(2) Cf. Laboulaye, Op. cit., pp. 172 173. Tocqueville avouait lui-même se laisser conduire par les associations d'idées. Op. compl.y t. VII, p. 263.

Seul le dernier chapitre était vraiment d'une admirable venue. Tocqueville d'ailleurs ne fit-il pas lui-même sa propre critique lorsqu'il écrivit: « En partant des notions que me fournissaient la société américaine et française, j'ai voulu peindre les traits généraux des sociétés démocratiques... 11 n*y a que des hommes très habitués à la recherche des vérités générales et spéculatives qui aimeront à me suivre dans une pareille voie... j'ai commencé par montrer, théoriquement y comment ces idées, ces sentiments doivent faciliter la construction de tous les pouvoirs... J'indique ensuitequelles circonstances peuvent modifier cette tendance... » (1)?

On aurait tort cependant de regarder un tel ouvrage comme la conclusion manquée des deux livresantérieurs : ce jugement trop sommaire impliquerait une sévérité, une injustice même excessive à Tégard d'une œuvre oii la lucide droiture des réflexions^ la modération des idées (2), la virilité soutenue de l'émotion laissent constamment transparaître l'honnête homme convaincu, derrière les quintessences et la sécheresse de l'exposé. Ce volume est un peu, toutes proportions gardées, comme les romans qu'échafaudent certains écrivains beaucoup plus polémistes qu'artistes et poètes : sortes de cadres où s'ordonnent leurs idées les plus diverses : « Je suppose un peuple

(1) Cf. Of. compl, t. VT, pp. 107, 108, Correspondance, à J.-S. Mill et t. VII, p. 167, Correspondance. Quelques titres de chapitres relevés au hasard suffiraient à éclairer le défaut du livre : De quelques tendances particulières aux historiens dans les siècles démocratique; comment Vamour excessif du bien-être peut nuire au bien-être ; comment les institutions et les mœurs démocratiques tendent à élever le prix et à raccourcir la durée des baux ; de quelques sources de poésie chez les nations démocratiques, etc.

(2) Dans son livre détaillé sur les Etats-Unis contemporains, où le parli-pris catholique domine, M. Claudio Janet a rendu hommage à Tocqueville pour sa largeur et sa hauteur de vues.

démocratique, nous dit Tocqueville : si tel fait se passait, il adviendrait que., ainsi chez les Américains (1) ». Ce qui lui restait à exprimer et qu'il n'avait pu placer ailleurs, il l'entassa dans ces pages, où il disserte, critique et prévoit de trop haut, de trop loin ; le procédé nous fatigue, mais nous le répétons, il y aurait delà légèreté à condamner une œuvre où nombre de considérations méritent qu'on les retienne : nous essaierons d'en éprouver bientôt la valeur.

Quand après le 2 décembre 1851, il eut abandonné la vie parlementaire, Tocqueville reprit ses études politiques et dans les événements mêmes qui n'avaient donné que trop raison à ses craintes, il trouva la justification d'un nouvel ouvrage.

Sa décision prise, il n'eut cependant qu'à développer certaines idées déjà formulées par lui auparavant et à rassembler des faits dont beaucoup lui étaient familiers. Ce fi oen 1856 que Tocqueville publia ÏÂncie?î Régime et la Révolution, son chef-d'œuvre.

« S'il est vrai que la vie littéraire soit une mauvaise préparation pour la vie politique, il ne l'est pas moins que la vie politique en est une excellente pour la composition d'un livre, surtout d'un ouvrage où l'étude des faits con-

(1) Cf. Op. cit,, t. VI, p. 64, t. VII, p. 175. Correspondance.

Cf. aussi un article de Villemain, Journal des Savants, mai 1840 : le critique y compare les tableaux de Tocqueville dans lesquels il est tant question de mœurs et jamais de personnes et d'individus aux tapisseries musulmanes où l'on voit, par un compromis avec les prescriptions du Koran, des lances, des sabres, des mousquets isolés en pleine agitation, sans aucune figure pour les mouvoir et simulant une bataille. Ampère fut seul à trouver cette seconde partie supérieure à la première : Royer- Collard, s'il ne ménagea pas les éloges, ne manifesta pas son admiration avec autant d'éclai qu'en 1835. u C'est un prodigieux effort de mé ditation et de patience... » Cf. Bara.me, Op. cit., t. II, p. 534.

temporains se confond avec l'histoire et oii l'expérience de l'homme d'[^tat importe autant que le talent de l'écrivain. En jetant un coup d'œil rétrospectif sur ces longues années écoulées de 1 840 à 1852, pendant lesquelles l'action politique suspendit la création intellectuelle de Tocqueville, peutêtre trouverait-on que l'aptitude plus grande qu'il y puisa pour l'exécution de son dernier livre en fut le bienfait le plus certain (1). »

Cette remarque de Beaumont n'est pas sans contenir quelques exagérations. Outre un nombre considérable de lettres très achevées, qu'il ne cessa d'écrire pendant ces douze années à des hommes notoires de France comme d'Angleterre (2) et dans lesquelles il avait examiné tour à tour, soigneusement, les plus graves problèmes politiques de son époque, outre ses discours, ses rapports, quelques articles dont il ne laissait pas une ligne au hasard, Tocqueville venait de terminer ses Souvenirs (3).

Or, si bref soit-il, quelques réserves même qu'imposent certains portraits trop poussés ou diverses complaisances inutiles de l'auteur, ce livre, resté longtemps inédit, n'en révélait pas moins un écrivain de race, nerveux et fort, philosophe, moraliste et peintre tout ensemble, dont les dédains et les colères ne troublaient pas la netteté du regard, capable d'enlever en quelques traits décisifs un croquis, une charge impitoyable et de brosser un large

(1) Cf. G. de Beaumont, 'Notice sur A. de Tocqueville, 1897.

(2) A Royer-Gollard, Mole, J.-J. Ampère, Dufaure, V. Lanjuinais, J.-S. Mill, G. -G Lewis, Grote etc., etc. Tocqueville n'envoyait ses lettres qu'après les avoir préalablement écrites sur un brouillon et corrigées avec soin.

(3^ Les Soitvnim ne parurent qu'en 1893 selon la volonté que Tocqueville avait exprimée de ne les publier que lorsque pri^sque tous ses contemporains auraient disparu. Nous serions étonné qu'on ne les ait pas quelque peu adoucis Les lettres nouvelles que nous publions au chap. TV ne nous en dissuadent pas, au contraire.

tableau grouillant, supérieur. Beaumont ne l'ignorait pas : il avait donc tort de parler « d'un arrêt de la création intellectuelle » chez son ami ; toutes ces pages constituaient, au contraire, la meilleure des préparations pour une œuvre importante.

Tocqueville hésita quelque temps sur le plan auquel il s'arrêterait : un sujet moderne, lui semblait trop diffus ; refaire le livre de Thiers un peu présomptueux ; il s'arrêta finalement aux origines de la France contemporaine, non pour en recommencer l'histoire mais pour montrer et faire comprendre la cause, le caractère, la portée des grands événements qui formaient les anneaux principaux delà chaîne du temps présent. Les faits ne deviendraient plus en quelque sorte qu'une base solide et continue sur laquelle s'appuieraient les idées quil Jiourrissait, « non seulement sur la Révolution, mais sur l'époque qui l'avait précédée et celle qui l'avait suivie, sur le caractère de cette dernière, sur l'homme extraordinaire qui l'a remplie, sur la direction par lui donnée au mouvement révolutionnaire français, au sort de la nation et à la destinée de toute l'Europe. »

Il s'agissait bien d'une démonstration et ces quelques lignes confirment une fois de plus notre opinion sur la méthode de Tocqueville : « les sceptiques pourraient ne pas se tromper ; cette philosophie des faits, tirée à distance avec tant d'effort qui varie au gré de chaque cerveau, ne prouve guère, que la force de la tête et la puissance de réflexion de celui qui la trouve (1). »

Après avoir analysé la démocratie, Tocqueville allait

(1) Cf. Une lettre écrite de Sorrente à L. de Kergorlay en décembre 1850. Op.comp. t. VII, p. 257. La pensée initiale du livre date de cette époque à laquelle Tocqueville prévoyait déjà le coup d'Etat : cf. aussi une lettre écrite à G. de Beaumont en janvier 1855, et Notice^ ip, 77, Sainte-Beuve cité.

ainsi s'efforcer de prouver comment, sans une transformation aussi décisive qu'on l'affirmait, les Français passèrent de l'état monarchique à l'état nouveau, ceci, pour réagir contre une idée couramment reçue, qu'il jugeait fausse, à savoir que la Révolution centralisa la France et fonda ou rendit du moins facile le despotisme dans notre pays; dès longtemps, il avait personnellement renié cette conception arbitraire (1).

En effet, sur la demande de J. S. Mill,Tocqueville avait publié dans un numéro de la London and Westmi?iÉer Review de 1836, un article anonyme et passé inaperçu, intitulé : Etat social et politique de la France avant et depuis 1789. C'était la première partie d'un travail, où devait être exposée la situation de notre pays aux alentours de la Révolution ; les élections de 1837 empêchèrent Tocqueville de donner suite à son projet. Mais cette étude contenait toutes les idées développées plus tard dans V Ancien Régime et les présentait même d'une manière plus saisissante : la préface de la Démocratie en Amérique les avait déjà laissé sous-entendre.

Après avoir montré que bien avant 1789, l'Eglise de France, isolée de son guide spirituel, était devenue, pour son propre dommage, une institution politique ; — que les nobles, en conservant les seuls privilèges avantageux au point de vue précuniaire et certaines distinctions purement honorifiques, avaient gardé de l'inégalité ce qui blesse et non ce qui sert ; — qu'une autre classe de la nation, le Tiers-Etat, s'était emparée rapidement de la richesse mobilière et s'approchait du gouvernement, formant un peuple complet à lui seul, pouvant exister par lui-

(1) En avril 1842, dans son discours de réception à l'Académie française, Tocqueville avait esquissé une critique de cette conception ; le vrai sujet qu'il traita fut l'Empire et l'Empereur.

même, sans les ordres privilégiés et obligé de professer l'idée générale de l'égalité pour combattre Tidée particulière d'inégalité qu'on lui opposait (1), Tocqueville insistait sur la division croissante de la propriété (2), essentiellement favorable au règne de la démocratie ; sur le fait aussi que l'autorité centrale détenait toute Tadministration, tous les pouvoirs et paralysait toutes les institutions locales, situation à laquelle avaient puissamment contribué les légistes « chefs de la^démocratie, travaillant activement à ruiner la noblesse au profit du trône et marchant au souverain pouvoir par la légalité (3) » ; sur l'importance enfin de Paris (4). Il concluait ainsi : en France, les conditions étaient déjà plus égales qu'ailleurs ; la Révolution a développé seulement plus encore l'égalité et l'a introduite

(1) Tocqueville insistait ici sur l'influence des gens de lettres partageant les plaisirs des grands tout en demeurant étrangers à leurs droits. Cf. t. VIIl, p. 1 et suiv.

(2) Déjà en 1835 il écrivait à Mole : « La Révolution n'a fait que généraliser un état de choses ancien». Il contrefit donc son affirmation du tome I de la Démocratie ou il incrimine notre Gode civil de ce morcellement.

(3) C'est à propos d'eux que Tocqueville cite Guvier. « Il existe une relation nécessaire entre toutes les parties des corps organisés de telle sorte que l'homme qui rencontre une portion détachée de l'un d'eux est en état de reconstruire l'ensemble... » et il ajoute... « On découvrirait sans peine qu'à côté d'un despote qui commande, se rencontre presque toujours un légiste qui régularise et coordonne les volontés arbitraires et incohérentes du premier », p. 40. Ce rappel de Cuvier nous intéresse parce qu'il nous remémore cette autre idée empruntée au naturaliste par Tocqueville, à savoir que les institutions sont comme les organes d'un être vivant et qu'on doit choisir des caractères dominants pour en étudier les variations.

(4) L'idée de division de la propriété a été exploitée plus tard par le Play et laine. On a dit que Tocqueville avait dans son Ancien Régime exagéré l'influence de Paris en 1789 sous l'influence de ses souvenirs de 1848 ; voici la preuve du contraire ; on nous objectera 1830. Mais cette idée était dans Burke {Réflexions sur la Révolution de France)^ trad. franc., Laurent, sans date.

dans les lois : la nation française avait abandonné avant tontes les autres et plus complètement que toutes les autres, le système d'individualisme et de fractionnement féodaux du Moyen Age ; la Révolution a achevé d'unir toutes les parties |du pays et d'en former un seul corps : chez les Français le pouvoir central s'était déjà emparé, plus qu'en aucun pays du monde, de l'administration locale ; la Révolution (disons Napoléon) a rendu ce pouvoir plus habile, plus fort, plus entreprenant : les Français avaient conçu plus clairement que tous les autres peuples l'idée démocratique de la liberté ; la Révolution a donné à la nation elle-même, sinon toute la réalité, du moins toute l'apparence du souverain pouvoir. « Si ces choses sont nouvelles, elles le sont par la forme, par le développement, non par le principe ni par le fond, terminait-il. Tout ce que la Révolution a fait se fut fait, je n'en doute pas, sans elle ; elle n'a été qu'un procédé violent et rapide à Taide duquel on a adapté l'état politique à l'état social, les faits aux idées et les lois aux mœurs (1). »

L'originalité de ces opinions semble indiscutable: cependant, si formellement que Tocqueville ait déclaré éviter {autant qu'it le pouvait) (2) tous les écrivains, ses prédécesseurs, dans la voie où il s'engageait lui-même, nous doutons, après une telle lecture, qu'il ait ignoré les Réflexions de Burke sur la Révolution française (3).

Oui, comment ne sentirions-nous pas l'influence du pu-

(1) Cf. à propos de cet article une lettre de Tocqueville à J.-S. Mil], t. VI, p. 55... « J'ai peur que ma méthode ne soit trop française et peu du goût de vos compatriotes et qu'ils ne trouvent que j'aie un penchant trop prononcé pour les idées générales. » Cf. page suivante.

(2) Cf. Op. compL, t. VI, p. 332, Correspondance.

{^) Cï. Introduction, p, 17. La langue anglaise lui était familière : il entretenait de vives sympathies pour les idées d'outre-Manche imitant ses aînés, sauf Royer-Gollard, sur ce point. Au reste Tocqueville a cité Burke plusieurs fois. Cf. Op. compl.f t. IV, passim.

bliciste britannique ici, et plus encore au chapitre de VA?i' cien Régime où développant un passage de son article,. Tocqueville montre que Paris avait acquis une prépondérance décisive et absorbait toute la France ; puis aux pages fameuses où il explique comment la Révolution, quoique politique et sociale, procéda, en réalité, à la manière des révolutions religieuses, et comment sous l'influence de ses auteurs, de ses philosophes préférés, la bourgeoisie, transporta sur le terrain politique toutes les habitudes de la littérature (l'esprit classique de Taine); dans les conséquences qu'il tire de la disparition progressive de toute distinction entre les personnes et dans l'importance qu'il attache à cette lettre connue de Mirabeau sur les procédés égalitaires de l'Assemblée constituante éminemment favorables au maintien du pouvoir monarchique (1) ?

Il y a là des rencontres d'idées trop répétées pour ne pas impliquer un souvenir. D'autres ouvrages parus vers 1850 avaientpu,dureste,conrirmer Tocqueville dans ses opinions premières : tels la France avant la Révolutio?i{iSA7) de Randot, où l'action sur le caractère français de notre système d'administration emprunté à l'Eglise était déjà nettement déterminée; tels les Mémoires et Correspondance de Mallet du Pa?2 recueillis par Bayous (1851) dont on retrouve des traces fréquentes dans les notes publiées ou inédites se rapportant à 1^4?^c^>;^ Régime, comme aux chapitres postérieurs

(1) Cf. BuRKE, Op. cit., p. 422 et suiv. (l'opinion était de Young) et Mémoire de 1791 {Œuvres posthumes), p. 42 et suiv., p. 15 et suiv., « comme un toxique » dit Tocqueville aussi ailleurs. Op. cit., p. 4 23, 125, 184. Tocqueville, Op. compL, t. IV, p. 107, et suiv.. p. 15 et suiv., p. 215 et suiv., p. 11 et suiv. Cependant Tocqueville remarqua le premier « que la langue de la politique prit quelque chose de celle que parlaient les auteurs ». Op. compl., t. IV, p. 215. Ce sont là des idées essentielles, dont on a trop volontiers attribué la paternité à Tocqueville. Cf. aussi plus haut, p. 36.

de la Révoliiiioii : ainsi encore les divers rapports de Turgot et les deux livres du comte de Tocqueville son, père Hii:toire philosophique du règne de Louis XV ^i Coup dœil sur le règne de Louis XVI lui fournirent des indications précieuses pour tous les chapitres ébauchés, qui se trouvent réunis au Tome VIII des OEavres complètes (1). Néan moins, quelle que fut l'importance de ces « rappels », Tocqueville ne tira jamais que des documents authentiques les témoignages destinés à confirmer ses assertions.

Le seul examen des pièces et papiers justificatifs lui coûta cinq années de travail, tant à Paris, aux Archives nationales et à Tours, qu'à Francfort et à Bonn (2), ici pour retrouver (idée contestable) « les traces plus nettes encore vers 1855 qu'ailleurs de l'ancien régime », là pour dépouiller les correspondances administratives des deux généralités, les procès-verbaux des Assemblées provinciales, plusieurs dossiers relatifs à un pays d'Etat comme le Languedoc, un certain nombre de Cahiers manuscrits, des Mémoires et les rapports de Turgot à Louis XVI.

Nous empiéterions sur un terrain qui n'est pas le nôtre si nous examinions la valeur de ces sources : la masse des notes prises forme un résidu considérable, dont Beau-

(1) Sur la foi de nombreux catalogues, certains écrivains ont attribué les deux ouvrages du comte de Tocqueville à Tocqueville lui-même. Cf. H. P. Thieme : son Guide bibliographique de la littérature française de 1800 à 1906. L'agitation produite par la réunion des Assemblées provinciales est ainsi mise également en valeur par le père et le fils.

(%) II alla en 1857 au British Muséum. En 1836, Tocqueville avait fait un court séjour dans le duché de Bade et en Suisse. Cf. Notes. Op. compL, t. VIII, p. 437. Il apprit Tallemand en 1850-51 pour être mieux à même de dépouiller les document<i. Cf. Correspondance avec Gobineau, p. 208 et suiv. et l'article au Correspondant de M. de Grandmaison déjà cité. Cf. Op. compl., t. IV, toutes les notes publiées à la fin du volume, consciencieuses et profitables.

mont ne publia que de courts extraits. Aussi lorsque Ton reproche à Tocqueville de n'avoir pas gardé suffisamment net devant lui le tableau complet de l'ancienne France, n'est-on pas dans l'exacte vérité. Il observa vraiment : les faits particuliers lui apparurent revêtus de toute leur importance : il en recueillit et pesa un nombre considérable avec droiture et lucidité ; si nous ne le sentons mal c'est qu'il en tira des conséquences particulières : on garde l'impression que les faits sont plies parfois ici encore à des vues trop immédiates.

Rappellerons-nous sous quelle impression pénible, après quels désenchantements, Tocqueville entreprit de redonner à ses idées une portée philosophique et morale décisive. Le courant d'optimisme qui circulait à travers son étude de 1836, diminué en 1848, s'était presque tari. Seules le remplacent des apostrophes éloquentes aux mâles vertus, aux qualités d'enthousiasme, de générosité que possédèrent certains hommes du dernier siècle. VA?icie?2 Régime est une œuvre triste parce que l'auteur remonte du présent qu'il déplore et considère trop exclusivement avec ses amertumes, aux origines de l'état social contemporain : et, lui qui, toujours, avait gardé «comme la religion de 1789 » semble découvrir « mille motifs divers de haïr le passé (1), et bien peu de raisons nouvelles pour aimer la Révolution ». Taine et Renan nous donneront plus tard

(1) Cf. op. compL, t. V, p. 286 fragments II. « Certains beaux esprits de nos jours ont entrepris de réhabiliter l'ancien régime... Je le juge non pour ce que j'en imagine^ mais pour les sentiments qu'il a inspirés à ceux qui l'ont subi et détruit. Je vois dans tout le cours de cette révolution si oppressive et si cruelle, la haine de l'ancien régime surpasser toujours dans le cœur des Français toutes les autres haines... je remarque que durant les plus périlleuses vicissitudes de ces soixante dernières années, la crainte du retour de l'ancien régime a toujours étouffé toutes les autres craintes... cela me suffit... Pour moi l'épreuve est faite ». Dans ses Souvenirs, il a repris la même idée. Sainte-Beuve cité.

un même exemple : eux aussi^ plus encore, et après avoir essayé de composer avec leur aristocratisme intime, par souci de large critique, crainte surtout de paraître réactionnaires et mécontents, reviendront» sous l'action d'événements tragiques, la guerre franco-allemande et la Commune, à leur vérité première.

Désolé parle spectacle que lui offrait son pays et qui confirmait ses pires appréhensions, il allait presque jusqu'à discuter dans leur principe « les commencements mêmes de l'égalité devant la loi, la première ébauche de Tordre moderne qui nous a affranchis, nous et nos pères et le Tiers Etat tout entier, d'une quantité de petits tyrans » et a instauré dans le monde le respect, sinon encore de la conscience, au moins de la personne humaine.

« Pour bien juger les motifs des hommes, il faut se placer à leur point de vue et non dans le point de vue général »... écrivait Tocqueville en 1836 : ne considéra-t-il pas l'histoire cependant avec cette idée trop particulière, ce souci trop spécial moins d'étudier que d'avertir ? 11 se soumit, sans doute, aux devoirs de l'observation probe, à une sévère critique, vraiment rare, de toutes ses sources, de tous ses documents. Mais n'a-t-il pas enlevé quelques teintes indispensables à son tableau, volontairement diminué la portée de son œuvre? (1)

(1) Cf. entre autres critiques : Charles de Rémusat, Revue des deux monde, août 1856 ou Politique libérale, p. 164 (éd. 1860) Laboulaye, Op. cit., p. 187 et E. d'EiCHTHAL, Op. cit., p. 170; une lettre aussi de Gobineau, Op. cit., p. 293, lettre très curieuse o;i Taristocratisme de Tocqueville est comme amplifié, mis à nu logiquement, nous dirions presque impitoyablement. L'Ancien Heg^ime obtint un succès prodigieux: il y en eut même une traduction russe.

Voici le plan général de l'œuvre de Tocqueville. Pour bien déterminer les caractères fondamentaux de la Révolution, l'écrivain pénétra d'abord au sein même de l'ancien régime. Il fut ainsi conduit à reprendre et développer ses idées sur les origines de notre structure morale moderne, politiquement et administrativement parlant : « La belle

Nous ne reprendrons pas du reste l'analyse de ce livre ni des fragments publiés après la mort de Tocqueville ; au prochain chapitre nous en exposerons les idées dans leurs conséquences politiques.

Il serait certes aisé de relever telle affirmation discutable, telle conclusion arbitraire : Tocqueville évidemment

conquête que l'Europe nous envie » n'est qu'un aboutissant de notre histoire : la nouvelle France s'est emparée de la forme d'Etat léguée par la monarchie absolue, dont elle se montra la digne héritière, en détruisant ce qui restait des coutumes féodales. « Ce tableau de la nation unifiée et comme aplanie avant 1789 » forme le noyau du premier livre et reste vrai dans ses grandes lignes. « Personne n'est occupé que de ses intérêts particuliers : nulle part il n'y a d'intérêts communs visibles : Votre Majesté est obligé de tout décider par Ellemême ou par ses mandataires» (Turgotj, tel est le thème développé avec ses conséquences les plus diverses.

Tocqueville voulait ensuite faire l'histoire de la Révolution proprement dite : remonter aux agitations qui la précédèrent, étudier l'influence des Parlements, de l'Assemblée des notables (ici le second ouvrage de son père lui servit) et peindre à grands traits la cour, les principales séances des Etats Généraux, etc.

On peut regretter ces pages, car d'après les fragments publiés ou inédits qu'il en reste, il est facile de se rendre compte qu'un Tocqueville peintre d'histoire s'y révélait ; l'observation directe des hommes l'attirait • il s'y montrait plein d'une maîtrise nouvelle. Cf. Oj9. compL, t, VIII, p. ïn et suiv. p. 149 et suiv. ; il voulait étudier ensuite la Constituante, la Convention et le Directoire. Beaumont dans le tome V, p. 258 et suiv. des Œuvres Complètes a donné deux fragments intitulés : « Comment la République était prête à trouver un maître )> et u Comment la nat'on tout en cessant d'être républicaine était restée révolutionnaire » qui sont deux chefs-d'œuvre de synthèse historique, sobres, clairs, lumineux : le souvenir de 1850 plane sur l'ensemble mais ne parait pas.

Le Consulat et l'Empire, la reconstitution du vieux système centralisateur au profit d'un seul sur une base démocratique, la démonstration de tout ce qu'il y a de romain dans cette œuvre, aurait formé la dernière partie de l'ouvrage. Les quelques notes sur Napoléon sont dans leur raccourci d'une étonnante puissance, (Cf. Op. compL, t. VIII p. 205 et suiv.). Taine s'en est servi jusqu'à les copier. Cf. les passages sur les facultés administratives, le génie romain, l'art aussi de diriger

R. Pierre-Maucel 8

se trompait lorsqu'il croyait retrouver « l'anoien régime tout vivant avec ses passions, ses préjugés, ses pratiques^ beaucoup plus au milieu des archives administratives que dans la littérature de l'époque », car nul plus qu'un commis, qu'un subordonné ne tend spontanément davantage à dénaturer ses rapports, en mal ou en bien, par flatterie ou par complaisance (i).Il montra quelque naïveté aussi, en établissant avec soin que les contemporains, volontiers persuadés qu'un grand changement était proche, jugèrent mal d'abord, sauf exceptions rares, la portée de la Révolution. Il ne détermina pas non plus suffisamment, tout ce que supposait d'intérêt particulier l'idéologie nouvelle, mélange de rationalisme cartésien et d'envie, qu'adopta la caste administrative des auxiliaires royaux, créateurs de la monarchie absolue et renforcés autour de l'Etat par leurs légistes, leurs philosophes et leurs savants enivrés de science. Il poussa jusqu'à l'exagération ses critiques contre les Physiocrates et leur attribua, un peu au hasard, la paternité de théories qu'ils ne professèrent jamais, comme le communisme de Morelly. Il négligea trop enfin, nous le disions plus haut, certains facteurs psychologiques, tels que l'aveuglement, le laisser-aller moral des hautes classes et les jalousies amassées au sein du Tiers contre la noblesse, les haines des paysans, qui, pendant tout l'ancien régime, se manifestèrent par des explosions incessantes, des révoltes, des jacqueries féroces, réprimées par le fer et la flamme et qui éclatè-

l'enthousiasme sans le proscrire dont l'Empereur témoigna. Op.compl., t. VIII, p. 204 et suiv. et Origines de la France contemp., t. IX, p. 49 et suiv., p. 62 et suiv.

(i) Tocqueville du reste, vers 1858 se départit de cette idée discutable : il aura même des mots qui rappellent ceux des Concourt {La femme au xviu® siècle, préface), de Taine aussi. {Op. cit., introduction) : « petits écrits, gravures, images, etc.. vivre avec les contemporains >».

it

rent en tempête, impitoyablement, dès Février 1789 (1).

Mais de quelles remarques judicieuses, souvent décisives, Tocqueville rachète ses omissions, ses erreurs, l'allure même, dans un sens, quelque peu désespérante de son œuvre ! Les seuls chapitres où il démontre pourquoi, par suite du morcellement de la propriété foncière, qui s'était substitué au servage, les droits féodaux devinrent odieux ; comment la centralisation supplanta les anciens pouvoirs saas les détruire ; comment les Français réclamèrent des réformes avant de vouloir des libertés ; de quelle manière on souleva le peuple sans le soulager : les pages également qu'il consacre aux derniers temps du Directoire devraient suffire à préserver son nom de l'oubli. Le premier, il montrait à ses contemporains étonnés que la Révolution avait été beaucoup plus conservatrice qu'on ne le disait jusque-là : et quand la mort le surprit, il allait, dissipant d'autres légendes, ramener, souvent aux proportions d'un roman, « toutes les girondinades et jacobinades » antérieures : Taine devait s'y essayer plus tard avec moins d'impartialité (2).

Sans nous étendre davantage, citons deux lettres inédites d'Odilon Barrot et de Laboulaye, qui indiqueront quelles pensées suggéra, lorsqu'elle parut, l'œuvre de Tocqueville aux deux générations libérales, celle de 1825 et celle de 1850 :

(sans dale).

« J'aurai voulu vous remercier du fond du cœur de Tenvoi de votre livre et du livre lui-même. Je l'ai lu avec toute j'at-

(1) Cf. Taine, Origines de la France contemporaine, t. III, p. 24 et suiv. 23« édit.

(2) Cf. Op. compL, t. IV, p. 33 et suiv., p. 85 et suiv., p. 233 et suiv., p. 265 et suiv., et t. V. p. 259 et suiv. D'après une lettre écrite à Kergorlay, en 1852, Tocqueville avait ébauché cette dernière partie dès 1850. Cf. Op. compl, t. V. pp. 382-283. ' '

tention qu'il méritait et vous dire qu'il a pleinement satisfait l'ami et le citoyen, ce serait peu vous dire. Vous venez de rendre un grand service à votre pays ; celui de lui dire la vérité sur lui-même et de lui placer devant les yeux un miroir où il est impossible qu'il ne reconnaisse pas sa fidèle image. Notre France est une coquette qu'on flatte beaucoup trop ; parce qu'elle a des grâces, on lui cache ses vices, comment peut-elle s'en corriger? Cependant, il faut bien finir par lui dire la vérité, car voilà déjà bien des cruels avertissements que le cours des temps lui apporte et il est bien temps qu'elle songe sérieusement à son salut. Vous lui avez déjà très bien démontré que sa Révolution de 1789 [non !) dont elle est si fière, son uniformité, son égalité, sa centralisation absolue, dont elle est si amoureuse, tout cela ne sert qu'à lui enlever toute jeunesse, toute vigueur, toute originalité, toute liberté, à la dégrader et à la vieillir.

(( Voilà pour ses idées ; pour ses sentiments, il y aurait beaucoup aussi à rectifier en elle. Il faut qu'elle change radicalement son sentiment sur sa grandeur, et qu'elle cesse d'admirer comme grand, ce qui n'est que redoutable,qu*elle fasse entrer quelque peu d'élément moral et honnête dans ses admirations, qu'elle n'accorde pas seulement le respect à qui la méprise et la foule aux pieds ; enfin, c'est une éducation à refaire.

(( Nous sommes bien peu de chose pour entreprendre une telle œuvre, mais, lorsqu'il se rencontre des hommes comme vous, qui ont la patience, le talent et l'autorité qui veulent bien s'en charger, et que la difficulté de l'œuvre ne décourage pas, il faut s^en féliciter et se prendre à espérer, d'autant que les leçons déjà reçues et colles que nous réserve l'avenir ne vous viendront que trop en aide dans votre enseignement. Donc, mon cher ami, continuez cette admirable et profonde anatomie.

« Odilon Barrot. »

3 juillet, 1856.

« ... Ce sera une .r-é^iJation pour les Français qui de

toute leur histoire ne connaissent rien moins que les Origines de la Révolution.

« Tout ce que vous avez écrit sur la centralisation m'a touché d'autant plus que je connais le monstre ; c'est là Vinfâme qu'il faut écraser, si l'on veut avoir la liberté dans notre malheureux pays. Déraciner dans les esprits toutes les fausses idées qui y régnent en maîtresses c'est le plus grand service qu'on puisse rendre à la France, c'est le salut à l'avenir... Continuez, Monsieur, à nous faire comprendre et aimer la liberté, il faut espérer que le pays ne sera pas toujours sourd et ingrat.

« Ed. Laboulaye. »

Voici enfin les critiques que Lamartine formula :

i\\l Ancien Régime est un livre de profonde sagacité et de bon sens : Tocqueville examine pourtant la Révolution trop à huis-clos... il la traite trop comme une réforme logique conçue par des théoriciens et exécutée par des sauvages : c'est plus qu'une réforme : c'est une explosion contre la servitude non de forme mais d'esprit, pour sortir de cette prison religieuse et féodale où l'on étouffait depuis des siècles et pour commencer une vie nouvelle (1). »

Taine a oublié, par contre, de rendre à Tocqueville l'hommage qu'il lui devait : le plan, les idées maîtresses de son œuvre, son parti-pris d'accentuer certaines critiques déjà trop sombres, tout indique chez lui, le continuateur, le disciple d'un maître qu'il aurait gagné à reconnaître et à honorer. Cette négligence le rapproche ainsi de ceux-là mêmes qui le désavouent le plus aujourd'hui et pour lesquels Tocqueville n'est, lui aussi, qu'un romancier vieilli qui fait sourire : injustice qu'Albert Sorel et Boutmy

(1) Cf. Conversations with M. Thiers, M. Guizot and other distinguished persons, 2 vol. Londres, 1878, t. I. Lamartine à son tourne voit les faits que par un côté : théoriciens, sauvages, nous pensons à Taine. (Le recueil est de Nassau Senior.)

heureusement réprouvèrent. Eux^ du moins, n'ont pas manqué dans leurs livres de rappeler les idées, les indications nouvelles, supérieures, pénétrantes, que Tocqueville leur fournit fréquemment : or, un tel respect vaut toutes les louanges et suffit (1).

A l'étranger, l'admiration se manifeste plus unanime. M. Alfred Stern, l'éminent professeur d'histoire au Polytechnickum de Zurich et l'auteur d'une grande histoire de l'Europe (1815-1871) en cours de publication (2), nous écrivait au mois de Décembre 1908. « Je vouerai une page à Tocqueville dans un chapitre relatif à la littérature générale de l'Europe, après la révolution de Juillet, et je dirai qu'il est, selon mon avis, un des plus profonds penseurs de l'école de Montesquieu et à la fois un des plus grands écrivains français du xix^ siècle. Mes maîtres Léopold de Ranke et Louis Hausrer (Heidelberg) l'ont estimé au plus haut point et je pense que le monde savant contemporain allemand est du même avis. » M. Reginald J. E. Tiddy, Fellow au Trinity Collège d'Oxford, nous disait de même en 1907 : « Tocqueville jouit d'une incontestable estime dans les universités anglaises : les professeurs de droit gardent de lui la plus haute opinion, et s'ils ont des critiques à formuler, c'est toujours en faisant la part des inévitables bornes de l'intelligence humaine dans l'art des prévisions. Ses livres sont consultés sans cesse ; \ Ancien Régime est même placé parmi les matières facultatives des examens d'entrée... » M. Bryce, sauf quelques réserves, a parlédeTocquevilleen termeschaleureux au nomdeslettrés anglo-saxons d'Amérique comme du Royaume-Uni (3),

(1) Cf. Nouveaux essais d'histoire et de critique et Op. cit., p. 5 et suiv. Etudes de Droit constitutionnel. Nous citerons aussi nos maîtres : MM A. Esmein, Larnaude. A. Colin.

(2) Le tome V doit paraître.

(3) Studies of history and jurisprudence, 1, pp. 381 et suiv., 428. Essay, VI.

et Jacques, dans une étude parue à Vienne en 1876, malgré certaines critiques de détail, n'a pas plus dissimulé une sympathie très vive (1).

Groyons-le donc avec Emile Boutmy : le jugement que d'aucuns portent, en France^ sur Tocqueville, est de mode et passera.

« Il n'y a qu'un grand but en ce monde qui mérite les efforts de l'homme : c'est le bien de l'humanité » (2), écrivait Tocqueville à son intime ami j^Kergorlay et ces quelques mots pourraient servir d'épigraphe à son cjeuvre entière, car, dans ses efforts d'écrivain, il n'a poursuivi qu'un même dessein supérieur : instruire ses contemporains en élevant leur âme.

Ce qu'il avait voulu établir dans sa Démocratie c'était moins la structure des Etats-Unis que leurs contrastes et leurs ressemblances avec notre société française ; dans l'Amérique, il avait vu plus que l'Amérique et cherché une image de cette évolution égalitaire qu'il désirait ardemment faire comprendre, ne fut-ce que pour savoir ce que l'on pouvait en craindre ou en espérer. c< Les hommes religieux combattent la liberté, écrivait-il en 1835, et les amis de la liberté attaquent la religion... des citoyens honnêtes et éclairés sont ennemis de tous les progrès, tandis que les hommes sans patriotisme et sans mœurs se font les apôtres delà civilisation etdes lumières... Tous les siècles ont donc ressemblé au nôtre ?» Il essayait d'en douter, « carie

(1) (( Il a eu pour sa patrie le plus grand amour et la vue la plus claire de son siècle : il consacra une vie admirable d'écrivain et de penseur à élucider les problèmes essentiels de la Démocratie : c'est un maître pour tous ceux qui s'occuperont de connaître la structure des Etats. » (Conclusion du livre). Cf. aussi les éloges de Gaetano Negri dans Rumori mondani vol. UI de ses œuvres : p. 399 et suiv.

(2) Cf. Op. compL, t. V, p. 319, Correspondance.

Créateur n'a pas fait l'homme pour se débattre toujours au milieu des misères ! »

Optimisme bien fragile : mais quelle que fut son incertitude, en publiant son ouvrage, il estimait remplir un devoir: celui de servir à toute force, la cause de la liberté dans son pays, et d'éclairer l'avenir. Ce constant retour vers la France avait été son idée dominante et la raison primordiale du succès de son œuvre (1).

Dix-huit ans plus tard il entreprit VA?icie?2 Régime avec une même pensée... « J'espère, avoir écrit le présent livre sans préjugé, mais je ne prétends pas l'avoir écrit sans passion, affirmait-il. Il serait à peine permis à un Français de n'en point ressentir, quand il parle de son pays et songe à son temps. J'avoue donc qu'en étudiant notre ancienne société dans chacune de ses parties, je n'ai jamais perdu entièrement de vue les nouvelles... Mon but a été de faire un tableau qui fût strictement exact et qui, en même temps, pût être instructif (2). »

Pour s'être ainsi attaché au service de ce qu'il croyait être la vérité et qui n'était pas loin d'être la meilleure part de la vérité, Tocqueville mérite de survivre : il était de ces hommes qu'anime constamment une flamme généreuse et pure. La passion pour la liberté et la dignité humaine, l'angoisse de notre destinée, la conception grave de nos devoirs forment la base sur laquelle il établit ses travaux et s'il resserra, dans des limites un peu étroites, ses exigences d'écrivain politique, nous aurions tort de le lui trop reprocher, car il en a le premier convenu sans détour.

Admirons donc celui qui d'un style d'abord conventionnel, trop pompeux, et souvent froid, puis plus sobre,

(1) Cf. Op. compL, t. \^ Introduction p. 19 et suiv.

(2) Cf. Op. cit., t. IV. Avant-Propos, p. VIII et suiv.

plus vigoureux, plus mâle (1), projeta, l'un des premiers, une lumière nouvelle sur le problème social que nous cherchons à résoudre encore, et qui, sans plainte ni défaillance^ se vit mourir en pleine maturité, avant d'avoir exprimé ses dernières pensées. « Me sera-t-il donné d'achever mon ouvrage, qui peut le dire? La destinée des individus esf, hélas, bien plus obscure que celle des nations ! (2) »

(1) Ou s'est montré généralement sévère pour le style de Tocqueville. Barbey d'Aurevilly, avec son exa^'ération coutumière, souvent si sympalhique du reste, le qualifiait de « monstrueusement ennuyeux, terne et glacé ». {Les œuvres et les hommes, t. III). 11 ne connaissait pas les Souvenirs. Sainte-Beuve appréciait notre écrivain sans grande sympathie : mais ce qui l'agaçait surtout c'était le purisme excessif de Tocqueville. Cf. Nouv. Lundis, t. X, p. 313. Il y a chez Tocqueville un peu de la grandiloquence des orateurs révolutionnaires, de leur solennité fâcheuse, nous l'avouons volontiers,

(2; Cf. Papiers inédits, noie, comparer, Op. cit., t. IV, av. -Propos p. VIll.

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