Cependant j'ai répondu en ajournant
A. de T.
R. Pierre-Marcel. 32
A. G. de Beaumont,
8 décembre 1848.
... Nous allons nous trouver en face de la présidence du Prince Louis. Mon intention, si cet événement survient ; est de donner ma démission. Est-ce votre avis? Le Prince Louis est tout à la fois porté en province par ceux qui veulent renverser la République et à Paris par une grande partie des ultra-républicains.
« S'il n'avait pas la majorité absolue dans la Nation et que l'Assemblée ne le choississait pas, un grand mouvement dans Paris serait probable...
A G. de Beaumont,
juillet 1849.
Mon impression générale sur les affaires extérieures
est celle-ci : c'est que non seulement la France mais l'Assemblée sont très disposées à se contenter d'une conclusion qui serait : Maintien des anciens teri'iloires en Italie, changements réels et considérables des institutions. La paix faite sur ces bases paraissait non seulement acceptable, mais honorable (vu l'état présent des faits) elle serait approuvée par l'Assemblée et elle trouverait tous nos amis pour défenseurs. La guerre semble à tous un abime ou tout ce qui nous est cher doit disparaître. Dans ces dispositions, avoir imposé à l'Autriche triomphante l'obligation de donner la liberté à ses sujets d'Italie, nous parait quelque chose de suffisant, et sur^ce terrain;
soyez sûr qu'on rencontrera l'immense majorité de l'Assemblée nationale.
A G. de Beaumont,
Francfort, 18 mai 1844.
... Je crois à la victoire des Princes. Ils possèdent la seule force organisée qui existe encore en Allemagne : l'armée. Quand je dis ib^ cela ne doit s'entendre que du roi de Prusse, car l'Autriche est trop occupée chez elle pour s'occuper de l'Allemagne et les Etats secojidaires ne sont pas surs de leurs soldats. Mais tout annonce que l'armée prussienne tient bon. L'armée, en Prusse, c'est la patrie et il règne chez elle un esprit de corps qui semble les tenir ensemble pour quelque temps encore
...Je crois que le roi de Prusse n'a refusé la suprématie que lui a offerte l'Assemblée au nom de la Révolution, qu'avec la volonté de l'obtenir en comprimant cette révolution et que tous ses actes vont être empreints d'une pression intéressée qui accroîtra beaucoup les périls déjà si grands de la position que le Roi a prise. Il joue une partie dans laquelle son trône et sa vie sont en jeu et il est bien fou à lui do songer à augmenter sa puissance quand il aura déjà tant de peine à sauver son ancien pouvoir
Toute cette portion de l'Allemagne qui nous avoisine
va devenir un immense foyer révolutionnaire très actif....
A Lamoricière,
Paris, 26 août 1849.
... Si j'ea crois divers symptômes assez significatifs, le Gouvernement prussien, avant même la soumission de la Hongrie, tendait à se rapprocher de l'Autriche. Son langage du moins devenait moins amer et ses prétentions à la suprématie semblaient moins exclusives. Je ne sais si cette nouvelle physionomie des affaires d'Allemagne vous aura déjà frappé. Il est probable que ce triomphe de l'Autriche sur les Hongrois, s'il se confirme et se complète, accroîtra encore ces tendances
vers une réconciliation
A. de T.
Sans date,
... Les cabinets de Vienne et de Berlin sont à la merci de l'empereur de Russie et mendient, je crois, ses secours loin de se préparer à lui résister. La France est dans l'état que vous savez. Pourquoi l'Angleterre témoigne-t-elle, en présence de Toccupation des provinces danubiennes, tant de tranquillité et une confiance si grande dans la modération de la Russie? Gela m'étonne et me suggère des craintes dont je ne puis me défendre.
A G. de Beaumont,
9 octobre 1849,
... Vous arrivez à un moment bien critique des affaires, ayant en main une question de la solution de laquelle peut
dépendre non seulement l'existence du Cabinet (existence fragile et précaire), mais la paix ou la guerre, et la ruine même du pays. Chez nous, le monde politique s'émeut ; presque tous les chefs de la majorité, Mole, Thiers, Broglie, pensent qu'il serait déplorable et absurde de nous laisser engager dans la guerre dans une pareille circonstance et demande instamment qu'on ajourne l'envoi de la flotte. Le Conseil est divisé et perplexe. Le président est ardemment pour l'aventure. Je trouve que la démarche est prématurée, que nous ne devons pas ainsi nous laisser engager autrement et plus que nous ne voulons par une nation étrangère qui ne risque rien, tandis que nous risquons tout. On a remis à demain pour consulter Falloux, qui est encore convalescent à la campagne.
Mais ce que tout ce monde désire plus ou moins eut été que la guerre ne sorte pas de cet incident.
Vous y pouvez beaucoup vous et Lamoricière.
A Lamoricière,
9 octobre 1849.
... Une guerre générale, dans la situation des choses, cela peut vouloir dire le bouleversement de la société et la ruine de notre pays. Mais^ quelque péril que nous apercevions dans la guerre, nous ne saurions, pour l'éviter, faire des actes qui seraient de nature à compromettre notre honneur...
A Gustave de Beaumont,
12 octobre 1849.
Mon cher ami, je crois devoir vous envoyer un courrier extraordinaire, afin de vous faire connaître les dernières résolutions du Conseil, relatives à l'envoi de la flotte dans les mers de l'Asie. Cette résolution est bien grave, je n'ai pas
besoin de vous le dire. Je vous avoue qu'elle n'a pas été prise sur mon avis. Je trouvais Pacte prématuré et de nature à nuire au but qu'on se proposait, plus qu'à y servir. Je jugeais, de plus, que l'Angleterre, ayant décidé l'envoi de sa flotte sans nous consulter, nous n'étions nullement engagés à la suivre immédiatement dans la voie où elle se précipitait seule. Le Président et Barrot ont été ardemment d'un avis contraire. La chose est faite, il ne reste plus qu'à en tirer le meilleur parti possible. 11 faut ôter, autant que possible, à l'envoi de notre flotte le caractère d'un fait comminatoire.
... Quanta l'union avec les Anglaise! avec l'Ambassade britannique, il y a une position à prendre aussi, position plus délicate encore. 11 faut être en très bons termes avec l'ambassade et cependant ne pas afficher une intimité, qui ne pourrait manquer d'être très nuisible et à vous et au succès de votre négociation ; car lord Palmerston est la bête noire du prince S\\'artzsemberg. Vous le savez déjà sans doute. Ceci est une affaire de tact et d'adresse, dans laquelle on ne peut donner, de loin, des directions. Je m'en rapporte d'ailleurs à vous. Mais ce qu'il importe de mettre en relief et en pleine lumière, c'est notre ferme volonté, tout en sauvant les réfugiés d'empêcher la Turquie de devenir un réceptacle de réfugiés politiques et un foyer de révolution...
A G. de Beaumont,
28 novembre 1849.
... Si vous vous rappelez la lettre que je vous ai écrite par le courrier du 5, vous reconnaîtrez que je n'ai jamais cru à un coup d'Etat immédiat, ni à une succession de résolutions violentes de la part du Président. Je n'ai donc pas partagé la
surprise qu'a généralement causé l'altitude indécise et molle qu'a repris le Président depuis l'effort du Message. Elle était dans sa nature. Non seulement il n'a pas d'énergie ni de passions continues^ mais son esprit est embrouillé, partagé entre des points de vue différents, voulant tout à la fols des choses contraires. Résolu à arriver au souverain pouvoir et n'étant pas absolument décidé à violer la loi, rêvant je ne sais quel compromis chimérique entre toutes ces conduites qui s'excluent. Voilà l'homme au vrai. Mais il est entraîné par un mouvement et par un ensemble de circonstances, qu'il n'a ni la capacité ni la volonté de combattre efficacement. L'acteur est bien insuffisant pour le rôle, et il n'a autour de lui que de bien médiocres histrions, mais il y a, d'ailleurs, de grandes facilités pour faire réussir la pièce. Le Président n'a contre lui aucun des grands journaux. L'Assemblée lui est profondément hostile. Mais, à force de soumission, M. Mole y aidant, on espère adoucir, sinon gagner la majorité, ou du moins l'amoindrir et la déconsidérer, de manière à en avoir bientôt le bon marché. Cette majorité, d'ailleurs assez résolue et suffisante pour la résistance est trop divisée pour être très propre à l'action. La Chambre présente un spectacle étrange, et qui ne s'est pas vu depuis trente-quatre ans. D'un côté presque tous les hommes éminents du pays, plus rapprochés et s'entendant mieux entre eux qu'ils ne l'ont jamais fait ; derrière eux, une majorité numérique très grande. En face un gouvernement débile et médiocre, que personne n'ose avouer ni soutenir et que tout le monde supporte en silence, sans l'estimer ni le craindre. Voilà la situation. Elle tient à l'aspiration grossière et inintelligente des masses populaires vers la constitution d'un pouvoir quelconque et au découragement des classes éclairées, qui ne savent plus trop que vouloir. Quant aux masses, on aurait tort de croire qu'elles fussent trop engouées de Louis Napoléon ; je ne crois pas qu'il ait gagné dans les provinces et dans les classes ouvrières, à Paris il a certainement perdu.
Mais ce qui a gagné c'est le goût d'un pouvoir fort et stable quel qu'il soit. Louis-Napoléon est un pis-aller, mais on se dispose à s'en accommoder faute de mieux. Tous les chefs cependant sont arrivés à celte doctrine, qu'il n'y a, quant à présent, de possible que le maintien de la république, et que c'est cela qu'il faut faire. Mais la foi en elle leur manque, et ce doute énerve leur intelligence et leur volonté. Ce qui fera échouer le Président, s'il échoue, c'est moins les obstacles qu'il trouvera devant lui, que les faiblesses qu'il rencontre en lui-même et autour de lui...
Après avoir passé par les mains des plus grands hommes des temps modernes, nous voilà prêts à nous jeter dans les bras de je ne sais quel faible médiocre conquérant.
... A-insi que je vous le disais plus haut, une crise est inévitable, et ce jour là, il est nécessaire d'être à son poste. Je vous engage donc fortement à ne rester absent que le temps qui sera indispensable pour mettre votre famille dans ses quartiers d'hiver...
G. DE Beaumont
9 septembre 1851,
Le Conseil général s'est passé d'une manière qui m'a été fort agréable. J'ai été élu Président à une très grande majorité, et n'ai cessé d'exercer une influence prépondérante dans cette petite assemblée ; on m'y a témoigné une grande confiance et toutes sortes d'égards. A ma demande, elle a ajourné toutes les questions politiques^ et n'a émis aucun vœu, qui put prêter à interprétation inconslitulionnelle. Après le Conseil, j'ai été obligé de n:e rendre à Cherbouig avec la plupart des membres, afin d'y recevoir le Président. C'était une corvée
assez ennuyeuse et une position assez délicate. Je ne sais si les journaux reproduiront le discours que j'ai fait à cette occasion et s'il vous tombera sous les yeux. Je crois être resté sur le terrain qui me convenait, le compliment constitutionnel , L'impression générale produite par mes paroles m'a paru bonne. Le Président est resté jusqu'à ce matin à Cherbourg. Mais avant-hier au soir, ayant rempli mon rôle et n'en pouvant plus, j'ai pris congé de lui et suis revenu hier matin ici. Comme je vous l'écrivais au commencement, le Président a été très gracieux et très aimable avec moi, mais il a évité de me dire un mot de politique, réserve que j'ai imitée, comme vous pouvez croire. Le ton de ses discours à Caen et à Cherbourg a été, ce me semble, beaucoup plus Napoléonien et Impérialiste, qu'on ne devait s'y attendre^ après le langage qu'il avait tenu dans sa dernière tournée. Je ne sais ce qui l'a poussé à agir ainsi. Ce n'est pas assurément l'accueil qu'il a reçu jusqu'ici dans le département de la Manche. Il a été froidement reçu dans les campagnes, et d'une manière presque hostile à Cherbourg. Toute la garde Nationale lui a corné aux oreilles. « Vive la République! », ce qu'il est convenu de con-« sidérer comme un cri séditieux. Malgré ces cris, ce que vous me dites du pays que vous connaissez, est parfaitement applicable au nôtre. Les cultivateurs ne croient pas à la République ou en ont peur, les classes moyennes l'ont en horreur^ et les classes supérieures ne la prennent que comme un pisaller, en attendant mieux. Quand je vois tout cela, je ne puis m'empêcher de croire qu'il suffirait d'une capacité ordinaire, à celui qui est en possession du pouvoir, pour devenir le maître, et la plus grande difficulté me paraît être de le demeurer longtemps. Mais cette capacité ordinaire se rencontre-telle? J'en doute fort, pour ce qui concerne le Président luimême et, quant à son entourage, il est difficile de rencontrer pis. C'est un ^rand malheur pour lui de se trouver entouré d'intelligences si médiocres et de vices si vulgaires. Les mi-
nistres ne valent guère mieux que la valetaille des aides de camp. Tous ces gens là ne s'élèven* pas à une ligne au-dessus d'une ambition de laquais. Baroche et surtout Rouher, ont fait mon bonheur, durant les deux jours que je viens de passer dans cette basse-cour. Jamais paons n'ont fait la roue d'un air aussi sot. Encore s'ils avaient de belles couleurs à leur queue ! Mais c'est bien la peiae d'étaler ainsi un aussi pauvre plumage. Ce que vous me dites de la révision de la Constitution est ce que j'ai encore lu de plus net et de plus pratique sur ce sujet. Je crois, comme vous, que Fintérèt bien entendu du Président serait de travailler à rendre sa réélection possible. Mais je vois plus loin, et je dis que c'est aussi, à mes yeux, l'intérêt visible des Républicains modérés. Le Président ne gagnera pas de force par la durée du pouvoir et, après un nouveau terme de 4 ans, il sera moins en état qu'aujourd'hui de devenir empereur, tandis que les populations se seront habituées à la forme républicaine ; en acculant en ce moment Louis-Napoléon à la nécessité d'un coup d'Etat, on risque soit le renversement de la République, soit une crise, dont des institutions républicaines durables ne peuvent sortir. Mais vous le savez comme moi, ce n'est pas le raisonnement, c'est la passion qui mène le monde ; ou du moins la raison n'y fait son chemin que quand elle rencontre quelque passion, qui veuille par hasard lui faire compagnie...
A. de T.
Réponse d'Odilon Barrot à une lettre de Tocqueville qui demandait vivement à son a?îcien collègue son avis su?' l'ent?'ée des protestaires dans les Conseils généraux.
« ... Quelque portés que nous soyons par la grandeur de nos déceptions à rechercher la solitude, c'est là un sentiment dont
il faut se délier, car il est mauvais pour soi et stérile pour les autres. Peut-être aussi serait-il difficile pour la question qui nous occupe d'arriver à une solution générale et collective. Je ne me sentirais pas le courage de dire à mon parti, si j'en avais encore un^ refusez-vous aux votes qui vous feront entrer dans les Conseils Généraux, faites prévaloir vos répugnances pour le serment, comme les services que vous pouvez rendre à votre pays dans les fonctions indépendantes que vos concitoyens veulent vous conférer; je crois même, que si j'étais obligé de m'expliquer, je donnerais le conseil contraire et cependant, j'avoue que pour moi personnellement, il est probable que je suivrais une autre conduite, si j'étais placé dans la nécessité d'opter entre le serment et l'abstention ; cela tient à l'idée peut-être exagérée que je me fais des devoirs tout particuliers que m'impose ma lutte de 20 ans pour la liberté constitutionnelle et le gouvernem.ent représentatif. Il me semble que le moins que je doive à cette cause, c'est de lui rester fidèle jusqu'au bout et de persister dans cette espèce de protestation morale que mon abstention élève contre ce gouvernement, qui traite mon pays comme s'il était à tout jamais indigne de participer sérieusement à la gestion de ses affaires. Voilà, mon cher ami, une consultation bien peu satisfaisante, car elle est conclue par une sorte de contradiction ; mais en y réfléchissant, vous trouverez, je l'espère, que la contradiction n'est qu'apparente ; et qu'ici le devoir varie avec les situations. x>
Odilon Barrot.