ANNEXES
Quelques dates utiles pour guider le lecteur :
Alexis-Charles-Henri Clérel de Tocqueviile naquit à Paris, le 29 juillet 1805 : il était arrière petit-fils de Malesherbes par sa mère, IVr^® Lepelletier de Rosambo, Ses deux frères, Hippolyte et Edouard avaient quelques années de plus que lui.
Il passa sa première jeunesse près de Mantes, au château de Verneuil. fit ses études au lycée de Metz, où son père, le comte Hervé-Bonaventure Clérel de Tocqueviile, était alors préfet.
Licencié en droit au mois de juin 1826, il fit un voyage en Sicile et en Italie, et fut nommé juge auditeur suppléant par ordre royal le 15 avril 1827 près le tribunal de Versailles. En juillet 1830, il prêta serment à la nouvelle Monarchie et Tannée suivante, en avril 1831, chargé de mission, il partit, suivi de Beaumont, pour les Etats-Unis d'où il revint fin février 1832 ; il publia fin décembre, de concert avec son ami, les notes prises sur le système pénitentiaire. Il avait donné sa démission de juge le 21 mai précédent.
L'année suivante, en 1833, il défendit son camarade Kergorlay impliqué dans l'affaire du Carlo-Alberto ^ voyagea en Angleterre et publia au mois de janvier 1835 la première partie de sa Démocratie^ refit peu après un séjour Outre-x\Ianche, épousa en octobre Miss Marie Mottley et obtint eu 1836 un prix extraordinaire à l'Académie française.
En novembre 1837, il fut battu aux élections générales dans la Manclie : le 6 juin précédent, il avait été nommé chevalier de la Légion d'honneur. L'Académie des Sciences morales et politiques lui ouvrit ses portes quelques mois après, en janvier 1838. ^ — — -^
Aux élections de mars 1839, il fut élu député (c. f. pour tous les faits importants de sa vie publique le chnp. Y.)
En février 1840, Tocqueville publia la seconde partie de sa Démocratie : au mois de juin 1841, il voyagea quelques jours en Algérie : le 24 décembre 1841, il fut nommé membre de l'Académie française, oii le 24 avril 1842 Mole le reçut. Pendant l'année 1847, les travaux académiques l'absorbèrent particulièrement : ce fut lui qui se trouva chargé de parler sur la tombe de Ballanche.
Réélu après février 1848, choisi par Cavaignac pour représenter la France à la Conférence projetée de Bruxelles, il fut élu, en 1849, vice-président de l'Assemblée législative, voyagea en Allemagne et détint du 3 juin à la fin d'octobre le portefeuille de ministre des Affaires Etrangères dans le second Ministère Odilon Barrot.
Il passa rhiver de 1851 à Sorrente où il écrivit, en partie, ses Souvenirs, fut rapporteur delà Commission de Revision, puis après le coup d'Etat, vécut à Tocqueville, aux environs de Versailles et à Saint-Cyr près de Tours ; fît un long séjour à Bonn et sur les rives du Rhin ; publia en 1856, le premier volume de son Ancien Régime et la Révolution ; passa le mois de juillet 1857 à Londres et partit gravement malade en octobre 1858 pour Cannes où il devait mourir le 16 avril 1859.
Paris, M octobre t837.
Gustave (de Beaumont) vous a tenu au courant et de la mise (i) Toutes les pièces publiées ci-après sont inédites.
en avant de votre candidature et des progrès qu'elle a fait depuis lors. Aujourd'hui j'ai à vous annoncer la retraite du seul concurrent d'opposition que vous eussiez dans l'arrondissement : Victor Lanjuinais.
Cette partie du terrain est donc tout à fait déblayée. Vous vous présentez seul aux électeurs indépendants tandis que les électeurs ministériels sont travaillés par dix candidats. Voilà la position. Maintenant je vous dirai que toutes les chances favorables, que cette candidature oiïre réellement, devraient être considérées comme nulles si vous ne pouviez venir assister à une réunion générale d'électeurs qui est annoncée pour le jour de Toussaint, vous auriez par conséquent le temps de retourner à Valognes pour le 4. Il nous faut une circulaire.
Versailles, 31 octobre 1837.
(Tocqueville était accusé de légitimisme). « Je suis allé trouver le préfet, source première de ce bruit. J'étais autorisé à lui nommer des gens à qui il avait porté contre vous cette accusation. Je n'en ai pas eu besoin... mais il trouve qu'il n'est plus temps pour vous, que l'afTaire est montée pour M. de Jouvencel ; c'est à mon sens la défection la plus scandaleuse... »
B. DE Balzac,
Directeur de la Presse de Seine-ei-Oise.
Extrait de La Presse de Seine-et-Oise du samedi 4 novembre 1837.
Ce qui pouvait se faire n'a pas été fait à Versailles, on a refusé aux mandataires de M. de Tocqueville, ce qu'à Paris on a accordé à M. Laffitte mandataire de M. Dupont de l'Eure. Les titres de M. de Tocqueville à la conliance des électeurs n'ont pu être exposés. Notre devoir est d'appeler de ce juge-
ment et de nous pourvoir en cassation auprès de la majorité. On peut dire que M. de Tocqueville ne se présente pas seul devant eux, mais qu'il a à ses côtés pour avocats le premier de nos diplomates et le premier de nos philosophes, M. deTalleyrand et M. Royer-Gollard.
Paris, 11 décembre 1837.
A G. de Bbaumont.
Mon honnête adversaire de Valognes vient encore de faire un plat de son métier ; il a d'abord écrit à Barrot une lettre dans laquelle il lui affirmait qu'il était plus que jamais de l'opposition. C'était une manœuvre afin d'obtenir une réponse du dit Barrot qu'on put montrer là-bas. Barrot a, en effet, répondu, mais sa réponse ne paraissait pas suffisante ; on en a fabriqué une dans laquelle Barrot disait qu'il comptait flétrir les auteurs de la protestation électorale. De prétendues copies de cette prétendue lettre ont été répandues à profusion dans le pays. L'avoué de M. Le Marrois en a fait lecture publique à l'audience : là-dessus fureur inexprimable de mes amis qui ont eu la stupidité d'être blessés plus encore que moi par cette manœuvre. Lettre à M. Barrot, réponse pleine d'indignation de B. qui nie avoir jamais écrit rien de semblable...
A. de T,
30 septembre 1838.
A Beaumont.
« ... Septembre venu, il a bien fallu me mettre en mouvement. Je suis donc parti de Tocqueville en recommandant mon âme à Dieu, il y a de cela trois semaines. Je ne suis de retour que depuis deux jours. Pendant tout l'espace de temps
contenu entre ces deux époques, je n'ai pas passé moins de deux ou trois heures cLaque jour à table. J'espère que vous me plaignez. J'ai eu pendant cette tournée prodigieusement d'ennuis, beaucoup d'impatience et souvent de contrariété.
A. de T.
Réunion Odilon Barrot.
(Comité de la gauche)
17 février 1739.
Monsieur et très honorable concitoyen
M. Barrot, absent de Paris aujourd'hui et demain m'a laissé le soin d'ouvrir sa correspondance, et je croirais manquer à un nom comme le vôtre si je ne répondais quelques mots à la lettre que vous lui avez fait l'honneur de lui écrire le 13 février.
La Presse n'a jamais été opposante tout entière contre vous, il s'en faut ; car le Siècle dont la préférence nous était acquise a été attaqué à ce sujet, par le Nouvelliste y journal de la nuance du comité Ganneron.
Nous savons que la Chambre aurait en vous un député parfaitement indépendant et que vous avez sur votre concurrent d'immenses avantages par vos écrits admirables.
Je laisse à M. Odilon Barrot le soin de vous répondre formellement.
Dans l'étal où sont les choses, c'est aux électeurs de Valognes à prononcer, et à nous, mieux qu'à tous autres, il appartiendra d'informer leur jugement.
Veuillez agréer, etc.
Vf
23 février 1837.
... Je n'avais besoin ni des nobles sentiments que vous exprimez dans celte lettre, ni de votre profession de foi si franche pour être convaincu que vous n'accepteriez pas le [>atronage d'un ministère qui par ses faiblesses fait plus de mal au pays que ne pourrait le faire un ministère violent... Mais qui pourra réparer le mal produit parle discrédit du pouvoir? Je ne mesure qu'avec effroi la tâche des vainqueurs du 13 avril quels qu'ils soient. Vous le savez, je vous appelle de tout mes vœux dans la Chambre. Plus d'une fois nous nous sommes confessés de nos opinions ; bien plus nos sentiments se sont trouvés identiques : c'est un de mes profonds regrets de vous voir en concurrence avec un député qui après quelques hésitations, a cependant voté avec nous dans la luUe dont la dissolution défère la justice et la moralité au jugement du pays.
J'aurais vivement désiré que des engagements pris vis-à-vis des électeurs de Valognes ne vous aient pas empêché d'accepter la candidature de Cherbourg.
Recevez, etc.
Odilon Barrot.
Dans un article introduit à l'insu des principaux rédacteurs, le Constitutionnel du 8 février insinua qu'Alexis de Tocqueville se présenterait à Valognes, comme candidat légitimiste et ministériel. Les divers organes de la presse opposante, le Siècle et le Courrier, s'élevèrent aussitôt d'eux-mêmes et avec énergie contre une pareille qualitication. Le Constitutionnel reconnut qu'il s'était trompé. Mais le but principal de la manœuvre était atteint ; le Constitutionnel renfermant le
mensonge avait été envoyé extraordinairement à chacun des électeurs de l'arrondissement.
Tocqueville répoadit la lettre suivante qu'il fit distribuer dans l'arrondissement :
Monsieur le rédacteur,
« Je lis à l'instant dans le Constitutionnel du 8 courant, un article duquel il semblerait résulter que je me présenterais, à Valognes, comme candidat légitimiste et en même temps, chose fort coutradictoiie, comme candidat ministériel.
Ces faits sont faux, complètement faux, faux dans toutes les parties. Je ne suis ni candidat légitimiste ni candidat ministériel, et encore moins s'il est possible, l'un et l'autre en même temps.
Permettez-moi, Monsieur le Rédacteur, de m'étonner de la facilité avec laquelle vous avez accueilli des bruits que rien n'autorise et qu'une malveillance intéressée a pu seule vous faire parvenir. Leur ouvrir les colonnes de votre journal était favoriser à votre insu une manœuvre déloyale que les honnêtes gens de tous les partis doivent flétrir.
Je compte assez sur votre loyauté. Monsieur le Rédacteur, pour être assuré que vous voudrez bien faire insérer, en entier^ la présente réclamation dans le plus prochain numéro de votre journal.
Agréez, je vous prie, l'expression de ma considération très
distinguée, »
Alexis de Tocqueville.
Valognes, 10 février 1859.
A G. de Beaumont,
28 février 1839.
Les miennes (chances) sont très grandes mais je sais
que mes adversaires, suivant leur louable habitude, impri-
ment en secret pour nous surprendre sans défense, le jour même du combat. Je crains que ce ne soit la consultation de 1833, et cette pièce nouvelle, jetée au milieu du procès, pourrait me le faire perdre. Voilà ma chance contraire, elle est considérable. Il faut y joindre un moyen que nous sommes sûrs à peu près qu'on emploie, et qui est d'autant plus dangereux que celui sur lequel on l'emploie a autant d'intérêt à se cacher que celui qui en fait usage : c'est l'argent. J'ai eu des détails sur la fortune de mon adversaire : elle est immense, surtout dans ce moment, en argent comptant, et il se montre décidé à faire des sacritices énormes pour se rattachera une position politique sans laquelle il n'est rien. Ne croyez donc pas l'élection assurée ; rappelez-vous ce que je vous disais il y a dix-huit mois.
A. de T.
M. Royer-Gollard vient d'adresser son discours périodique à ses électeurs de Vitry-le-François. L'honorable orateur n'a pas été heureux. D'où lui vient donc cette ardeur inouïe en faveur de M. Mole? Ce grand homme fait-il donc aussi admirablement qu'on le dit les affaires d'Henri V?
Du Commerce^ jeudi 7 mars 1839.
(le manifeste, écrit en style d'oracle et où la solennité de la forme déguise mal le vide des idées, n'est au fond qu'une palinodie... Il suffit à M. Royer-Collard de voir M. Guizotdans l'opposition pour tendre la main à M. Mole, M. Royer- Collard est l'homme d'une autre époque ; il a trop vécu car il se survit. Sa gloiVe est d'avoir combattu la Restauration après avoir conspiré pour elle, il aimait alors la liberté, mais il n'a jamais aimé ni compris la Révolution, et quand la liberté s'est retrempée en 1830 à sa source révolutionnaire, il n'a
plus -voulu reconnaître l'idole qu'il avait élevée de ses mains.
Courrier français, jeudi 7 mars 1S39.
Depuis la révolution de juillet, M. Royer-Collard,
nourrit deux haines profondes, la haine d'une chose et celle d'un homme, il déteste la Révolution et cela est triste à dire, car cela est petit dans un grand esprit.
Le Constitutionnel, jeudi 7 mars 1839.
Le Journal des Débats n'hésite pas davantage à s'emparer de M. Alexis de Tocqueville, qui vaut la peine, en elFet, qu'on se le dispute, mais qui loyalement, et avant même d'être élu a répudié trois fois le titre qu'on voulait lui infliger : une première fois, lorsque le cabinet lui a ofîert son appui, qu'il a fièrement dédaigné ; une seconde fois dans sa circulaire publique adressée aux électeurs de Valognes, une troisième fois dans des lettres qui ont été insérées dans le Siècle, dans le Constitutionnel et dans plusieurs autres journaux. Etonné de cette insistance et perdant de vue les motifs qui dictent de pareils calculs au ministère, le Nouvelliste demande dans quelle opinion il faudra classer définitivement M. de Tocqueville, et il désire savoir si ses amis, et nous, en particulier, nous nous rendons garants de ses convictions libérales et indépendantes. Nous donnons bien volontiers la caution qu'on nous demande, caution qui ne paraîtra nécessaire qu'à ceux qui manqueraient de mémoire, ou qui n'auraient jamais lu le livre admirable du nouveau député de Valognes sur la Démocratie américaine .
Lt Siècle, vendredi 8 mars 1839.
Voici la lettre qu'Alexis de Tocqueville adressa aux Débats.
— i80 — Monsieur le Rédacteur,
c( Je lis à l'instant dans le Journal des Débals du 7, que c'est par erreur que mon nom n'a point élé mis painii les candidats constitutionnels.
« Si, comme j'ai lieu de le croire, vous entendez par candidats conslitulionnels les candidats du ministère, j'ai déjà déclaré, avant les élections, de la manière la plus puljliquo, que je n'étais pas l'un d'entre eux.
« J'ai dit alors et je répèle que je suis dans un état de parfaite indépendance vis-à-vis de l'administration comme à l'égard des partis.
« J'attends, M. le Rédacteur, de votre impartialité de vouloir bien insérer la présente lettre dans votre prochain numéro. »
A M. Léon Faucher,
Tocqueville, 10 mars 1839. ;
Delous les journaux de l'opposition, le vôtre (le Courrier français) est le seul qui m'ait prêté un actif concours. Tous les autres m'ont attaqué ou sacritié à l'homme-principe (Tocqueville appelait ainsi les candidats que l'opposition avait adoptés, moins en considération de leurs titres personnels, qu'en raison du fait seul qu'ils avaient voté avec les coalisés) qui était devant moi.
J'ai lu hier dans le Journal des Débats que j'étais Candidat ministériel. C'est une grande impertinence ; cette allégation des Débals m'a contrarié non en elle-même, mais à cause de la nécessité où elle me mettait de ni'élever contre la qualification de Ministériel, au moment où le ministère venait d'être si bien battu. Gela me donne des airs queje n'aime pas.
A. de T.
Journal des Débats, 26 mai 1840.
Ce n'est pas dans une pensée d'économie que s'est formée, pour rejeter les amendements de la commission, la majorité que nous avons vue, majorité que le Courrier français appellera s'il veut une coalition, majorité composée de beaucoup de membres de la gauche même et du centre gauche parmi lesquels nous avons remarqué M. Odilon Barrot, M. de Tracy, M. de Sade, M. Gustave de Beaumont, M. de Tocqueville... Une pensée toute morale, une haute et sage prévoyance, a dicté le vote de la Chambre. Ce n'est pas à la mémoire de l'Empereur qu'elle a voulu retrancher quelques honneurs; c'est une juste et sévère leçon qu'elle a donnée aux admirateurs aveugles de l'Empire, aux enthousiastes quand même d'un grand homme oui a eu le malheur d'être un despote.
Paris, 1''^ juin 1842.
Le Globe, 3 juin J842.
Le Siècle est un singulier journal; il se met à chanter les vertus politiques de M. de Tocqueville légitimiste par conviction, libéral par tactique, après avoir été conservateur par expédient...
Nous n'avons, nous, contre M. de Tocqueville qu'un grief, mais il est grave ; c'est la mue perpétuelle à laquelle il paraît sujet. Carliste effréné, au point de se voir menacé des réquisitions d'un procureur du roi, il se fit candidat ministériel du cabinet conservateur de M. Mole, et aujourd'hui, il affecte des allures démocratiques et se fait vanter par les journaux de l'opposition. Changer trois ou quatre fois en quatre ou cinq R. Pierre-Marcel. 31
ans ; c'est beaucoup. M. de Tocqueville, racadémicien, défendait autrefois les conspirateurs carlistes sans en être prié ; puis il vécut parmi les doctrinaires, et il parla comme eux, jusqu'à ce qu'ils l'eussent poussé ; puis il se dévoua au ministère de M. Mole afin de se faire élire ; puis il s'est mis à insulter la politique de ce ministère auprès duquel il avait mendié une canditature et qui l'avait fait le peu qu'il est en politique ; et il se vante de cette odieuse ingratitude afin d'être adopté par l'opposition. Il n'est pas possible que celte manœuvre lui réussisse, voilà déjà une demi-douzaine de métamorphoses en quatre ou cinq ans, et c'est plus que la métempsycose n'en autorise. A la fin de la métempsycose, on redevenait ce qu'on avait été primitivement.
M. de Tocqueville est donc carliste et s'il ne l'est pas aujourd'hui, c'est qu'il le sera demain — après avoir encore pirouetté une ou deux fois sur ses principes immuables...
Le Globe, 5 juillet 1842.
Lettre qu'envoya Odilon Barrot à Tocqueville en réponse à la lettre du 16 septembre :
{{ octobre 1842.
« Mon cher ami, me voici de retour de mes excursions, et je trouve votre bonne longue lettre dont je vous remercie et du fond du cœur, jo l'ai lue et relue, et je n'ai pas besoin de vous dire que ce que vous y développez si bien, je le pense et le sens ; vous le saviez d'avance.
« Ne voulant, ne pouvant rien en faveur de notre pays que par la libre discussion et le jeu régulier de nos institutions, nous sommes condamnés, et je me résigne très volontiers à cette condition, à beaucoup d'esprit de conciliation envers les
personnes et à une patience à toute épreuve, Nous subirons encore bien des défections, bien des déceptions avant d'atteindre le but que nous nous proposons. Bien des hommes viendront à nous au jour de leur défaveur pour se venger ou ressaisir le pouvoir ; d'autres combattront avec nous dans Tespoir de nons faire servir d'instruments à leurs passions ou à leurs folles théories : nous sommes bien obligés de les recevoir dans nos rangs, de dissimuler môme nos défiances ; l'essentiel est que ces auxiliaires ne corrompent pas le corps de l'armée et surtout ne dénaturent pas notre drapeau.
a M. Guizot n'a fait que paraître au milieu de nous ; il voulait après la victoire obtenue en commun, nous imposer son drapeau qu'il plantait modestement sur le seul ministère politique de la combinaison projetée ; nous nous y sommes refusés. M. Thiers à son tour a voulu nous entraîner hors de nos voies et nous imprimer son sceau d'habilelé prétendue, nous nous sommes séparés de lui. Le pa^^s nous comprendra peut-être maintenant ; il ne se méprendra plus sur cette politique de conciliation et de modération que nos adversaires affectaient de prendre les uns pour ce l'ambition impatiente, les autres pour de la niaiserie : tous les malentendus sont dissipés.
« On sait désormais jusqu'où nous portons les concessions. Notre limite c'est le respect sincère, consciencieux pour l'honnête et le juste.
a L'école qui sacrifie tout au succès du moment n'est pas la nôtre ; il est possible que notre doctrine fasse trop d'honneur à l'humanité et accorde trop de confiance aux forces morales, et qu'aux prises avec les mauvais penchants, que tous les gouvernements, depuis si longtemps, ont développés dans notre pays en y (illisible) avec leur vie, elle n'échoue; mais du moins elle ne laissera pas après elle de nouveaux germes de corruption et de mort. Comme vous, je pense, mon cher ami, que c'est déjà une tâche assez grande et assez
difficile pour notre opposition que de maintenir nos enquêtes, et surtout de les défendre contre ce système d'hypocrisie légale et de corruption qui tend à les annihiler ; d'ailleurs, les très modestes réformes que nous poursuivons ne sont ellesmêmes que des moyens de défense et de conservation. Ainsi la modification des lois de Septembre n'est qu'un retour à la scrupuleuse observation d'une des conditions imposées à la nouvelle dynastie; j'en dirai autant de la restauration du jury contre la corruption parlementaire ; la part plus grande faite aux intelligences, tout cela n'est pas de l'innovation ; ce n'est que la conservation de ce qui était dans l'esprit et le vœu de notre Révolution de 1830. — Nous continuerons à le demander avec ou sans le secours du centre gauche. Nous resterons ainsi nous-mêmes et nous conserverons cette force morale que nos adversaires ont eux-mêmes intérêt que nous conservions intacte, car aux jours de détresse, cette force sera Tancre de miséricorde qu'on sera peut-être bien heureux de pouvoir jeter pour ne point se briser. Mon cher ami, je réponds à votre confession par la mienne et je crois que nous n'en avions iruère besoin l'un et l'autre, nous nous étions bien devinés. Je ne m'exagère ni me dissimule la responsabilité qui pèse sur moi ; je ne l'ai pas recherchée, mais je ne la rejette pas. Nos mœurs sont tout à l'individualisme, tandis que nos institutions ont besoin d'esprit d'abnégation individuelle et d'association, c'est là un des grands obstacles que nous rencontrons ; ce n'est qu'à force de patience et de bons exemples que nous triompherons de cette difficulté. Les nécessités de nos institutions triompheront même de nos mœurs, j'en ai l'espoir, c'est ce qui me soutient. Croyez-le bien si je ne m'imposais davantage, je serais peut-être moins fort, je n'ai à mon côté ni l'épée de Marengo, ni sur ma tête, comme Lafayette, la double dictature populaire, de 1789 et de 1830; je suis l'expression d'une pensée de bon sens et d'un sentiment de libéralisme qui cherche à se concilier, à savoir,
le maintien du gouvernement et le développement de notre démocratie ; ce double besoin de notre société qui semble contradictoire, est encore à l'état d'instinct dans les masses ; il n'est ni formulé ni bien expressément personnifié; nous serons bien réellement forts, le jour où toutes les expériences étant faites, il sera reconnu que notre parti avec ses doctrines peut seul essayer de satisfaire à ce double besoin de conservation monarchique et d'organisation démocratique ; il faut nous y préparer sérieusement et pour cela la défensive ne suffît pas, il faut réfléchir sérieusement sur ce problème peutêtre insoluble de l'organisation d'une démocratie pure sous une monarchie constitutionnelle ; il ne s'agit de rien moins que de trouver des bases à ce gouvernement qui pave en l'air ; de rendre à la société une classification quelconque qui lui donne des ossements, une charpente, et ne la livre pas sans appui à tous les orages d'une démocratie à l'état d'individualisme pur ni à toutes les prétentions d'un despotisme qui se porterait le représentant de celte démocratie. Je sais bien qu'il serait insensé de prétendre refaire notre société î mais il ne l'est pas d'avoir un but et d'y tendre, heureux si nous avons réussi à remettre le gouvernement de notre pays dans une bonne voie, laissant à d'autres plus forts le soin d'y pousser plus avant. Vous comprenez, maintenant, mon cher de Tocqueville, pourquoi indépendamment de toutes les causes d'affection et de sympathie personnelles qui me portaient déjà vers vous, je me suis senti entraîner par la conscience que j'ai de mon insuffisance et du besoin que j'ai de vos lumières. Vous avez admirablement analysé les destinées de la démocratie ; vous l'avez d'autant mieux jugée que vous n'avez aucun engouement pour elle ; il s'agit maintenant de bien plus que d'un livre; il s'agit de toute une politique pratique pour nous et nos successeurs — il s'agit d'arriver graduellement à rendre cette démocratie gouvernementale et gouvernable — dans l'état actuel de son organisation elle
n'est ni l'un ni l'autre; elle n'est qu'uu fort bon instrument de révolution et de despotisme — il est digne de vous d'essayer de changer cette situation ; cela vaut bien qu'un homme comme vous 3^ dévoue son existence, j'y ai dévoué la mienne et je me sentirais bieu plus de confiance que je n'en ai si je me sentais en communion avec vous. J'accepte donc de grand cœur cette collaboration que vous me faites espérer. Je connais tous les devoirs d'une pareille communauté et c'est parce que j'en sais la portée que je l'accepte. « Je suis votre dévoué,
Odilon Barrot. »
10 septembre 1845.
La création d'un nouveau journal est une chose très chanceuse, môme avec de grands capitaux et des hommes d'une habileté incontestée. Or, Téchec du nouveau journal aurait pour moi un inconvénient grave, que je ne me dissimule pas, malgré la part très indirecte que je prends à sa naissance. Mais d'un autre côté, la situation est très critique. Toute la Presse opposante est aujourd'hui dans les mains de M. Thiers et en hostilité directe contre les opinions que je professe. Je suis personnellement en butte à la haine de tous les journalistes qui la conduisent. Je n'ai à en attendre désormais que la guerre déclarée ou cette guerre sourde et bien plus redoutable, qui consiste à étouffer tout le bruit bon ou mauvais que je puis faire. Si le nouveau journal réussit, j'ai au contraire un admirable organe de publicité et je me retrouve plus fort que je n'ai jamais été. Le pour et le contre étant ainsi balancés, j'ai cru que j'avais moins à perdre qu'à gagner à faire ce qu'on me demandait et j'ai consenti. J'espère qu'en pesant, comme uioi, toutes les raisons,
lu seras de mon avis. Quant aux détails de l'entreprise, il
serait trop long de te les expliquer ; je te ferai adresser un
prospectus.
A. de T.
A G. DE Beaumoxt
s noTembre 1^45.
... J'éprouve aussi beaucoup de contrariété à l'occasion du Soleil. Je commence à craindre que cet astre ne se lère jamais. L'embarras financier de TAgiotage, rend très difficile la perception des fonds souscrits. J'ignore absolument quelle va être la situation des partis à Touverture de la session prochaine. Barrot me parait plus rapproché de M. Thiers et plus lié définitivement à sa fortune que jamais ; plus décidé qu'il ne l'a eacorô été à ajourner toutes les questions qui faisaient autrefois son programme. Thiers de son c6té me semble couler tout doucement dans la politique pacilique et Tentente cordiale, du moins son voyage en Angleterre et le langage du Consiîiutionnel et du Siècle semblent l'indiquer.
A. de T.
Oran, 30 mai (S46.
« Mon cher Tocqueville, je vous ai envoyé par l'intermédiaire du général de la Rue : I' une note sur l'organisation des pouvoirs en Algérie ; 2'"une longue réponse à toutes vos questions. Je vous annonce par ce courrier un énorme travail qui est à mon avis le commencement de la solution du grand problème de la colonisation. C'est le résultat de 8 ou 10 ans d'études faites par bien des gens et raisonnées par les plus forts...
« Jai l'espoir fondé que le gouvernement, qui le peut dès
aujourd'hui, adoptera nos propositions et que la Chambre saisie Tannée prochaine nous permellra d'entrer largement dans cette voie nouvelle avec l'intelligence, les capitaux et les bras de la nation. Car, soyez en sûr, tout cela est nécessaire pour mener à bien l'œuvre immense que nous avontà mission d'accomplir, il ne s'agit plus de discuter sur l'opportunité d'une entreprise, il faut mettre la main à l'œuvre sans hésiter ; est-ce un mal^ est-ce un bien que cette grande entreprise? L'avenir nous le dira; mais ce qui est certain, c'est qu'aujourd'hui la France est obligée par une nécessité impérieuse à marcher dans le seul chemin qui lui soit ouvert pour sortir de l'impasse où son imprévoyance incroyable l'a conduite.
... Une ordonnance du roi du 4 août nous donne vie, assure notre existence pour 1846. C'est l'acte du ministre, exécutant ce qu'il a promis aux Chambres. Nous avons une chance contre nous, c'est la venue du Maréchal (Bugeaud) au pouvoir. Mais, qui sait si ce vieux lion ne se laissera pas rogner les ongles comme tant d'autres par la popularité dont il sentira les exigences et le besoin quand il sera devenu homme politique. Peut-être n'osera-t-il pas alors faire ce qu'il désirait avant. Nous sommes ici plus encore qu'en France soutenus par l'opinion publique. Votre lutte avec le pouvoir a cela de bon que chacun veut la nécessité de servir le mieux possible, parce que nous savons que l'on ne nous passe rien, de telle sorte qu'il y a une bonne volonté et un zèle tout particuliers dans le Corps, ce dont les généraux sont forcés de rendre périodiquement compte au Maréchal...
« Notre diplomatie aux yeux livides et blafards a regardé l'Orient, elle a touché de sa main glacée tous ces hommes aux passions violentes, aux imaginations échauffées, et déjà tout semble se calmer. Je crois vraiment au pouvoir fascinateur de ces monstres dont Talleyrand était le type. »
Général de Lamoricière.
A Beaumont.
juin 1846.
J'ai trop d'expérience du monde politique pour ne pas savoir que toute séparation ostensible de M. Thiers mène, dans un temps plus ou moins long, à faire la guerre à M. Thiers. Seulement, cette conclusion peut ôtre plus ou moins rapidement tirée. Ni mon goût, ni mon intérêt, ni mon devoir ne me portent à combattre immédiatement M. Thiers et je crois qu'avec quelque prudence on peut marcher assez longtemps en faisant une guerre parallèle au cabinet sans se heurter. Je ne suis donc pas disposé, pour ma part, à prendre une position hostile et militante à l'égard de M. Thiers. Mais je considère comme d'une importance immense d'en prendre une vis-à-vis de lui aux yeux du pays, qui soit réellement et nettement indépendante et il y a longtemps que je l'aurais fait publiquement si je n'avais été seul. Voici, en bien peu de mots mes raisons.
« Comme je vous parle à cœur découvert, je vous avouerai sans détour que la première et la plus forte de mes raisons, c'est le besoin de me satisfaire moi-même. De tous les hommes qui existent dans le monde, M. Thiers est assurément celui qui heurte et qui froisse le plus habituellement tous les sentiments que je suis habitué à considérer comme les plus élevés et les plus purs et les plus précieux que je rencontre hors de moi et en moi. Je sens, sans le vouloir, autrement que lui, sur presque toutes les choses de ce monde ; ce que j'aime, il le hait ou le ridiculise ; ce qu'il aime, je le crains ou le méprise et cela de part et d'autre sans préméditation par le seul mouvement instinctif de nos deux natures...
Maintenant que je vous ai donné en premier lieu la raison qui, parlant à un autre, n'eut été donné par moi que la se-
conde, permeltez-moi d'être aussi ex[)licite et aussi franc sur celle-là. Non seulement je trouve l'union avec M. ïhiers pénible et compromettante, mais au point dô vue des grands intérêts de noire pays et de notre patrie, je la liens pour très pernicieuse. Je crois que ceux qui, comme Barrot, et comme vous-même, pensent pouvoir enchaîner M. Thiers, le modifier, le contenir, le tenir, sont dans une illusion. M. Thiers a une personnalité trop indomptable dans sa souplesse, trop éclatante, trop puissante pour qu'on puisse en arriver là. Vous pourrez bien obtenir de lui telle concession en retour de telle autre, le faire céder sur tel point, lui imposer même tel sacrifice ; vous ne changerez ni sa nature, ni ses tendances profondément hostiles aux vôtres, et vous ne l'empêcherez pas, une fois arrivé aux affaires, même par vous et avec vous, de donner au gouvernement son esprit comme son nom. On ne domine et on ne contient M. Thiers, que par la force et l'on n'est fort contre lui que quand on s'appuie sur la portion du pays qui n'a ni ses sentiments, ni ses idées. Or, c'est cette force là que l'union avec lui nous fait perdre...
A. de T.
Avril 1848.
Je crois que nous serons à l'Assemblée dans une position très difficile, environnés d'embarras, sinon de périls et peutêtre appelés à payer pour des fautes que nous n'aurons pas commises. Je ne suis pas plus sûr, que nous ayons même des occasions fréquentes d'y faire des choses utiles à notre pays, je vois et je crois tout cela, et cependant je ne venais pas sans regret se fermer devant moi les portes de cette Assemblée. J'ai plusieurs raisons pour penser ainsi. La politique est devenue notre carrière. Nous avons peut-être eu tort de la
preiiilro ; mais enfin nous l'avons prise ; il me coûterait de la quitter, au moment où il s'y rencontre de si grands événements, de devenir étranger aux affaires de mon pays, quand mon pays est soumis à de telles épreuves. J'aimerais mieux ne m'en être jamais mêlé que de les abandonner aujourd'hui volontairement. H y a tel moment de crise où notre expérience, nos sentiments, nos idées et, j'espère au besoin, notre courage peuvent lui être tout d'un coup d'un bien plus grand secours qu'ils ne l'auraient été si nous étions redevenus simples particuliers. Voilà, du moins, ce que je me dis au spectacle que nous donne l'inexpérience, l'ignorance profonde, la folie (ce mot souvent n'est pas trop fort) de ceux qui nous gouvernent depuis deux mois. Je respire en me sentant plus enchaîné par la divinité de ces dix-huit dernières années. Nous verrons pire assurément, mais enfln, nous ne reverrons fias cela et c'est déjà quelque chose. La dynastie Thiers, Mole et Guizot est renversée, Dieu merci, avec la dynastie royale. C'est toujours cela de gagné. 11 me semble que nous allons commencer une nouvelle vie politique, vie orageuse et courte peut-être mais différente de celle qui précédait et ne me plaisait guère.
A. de T.
A G. DB Beaumont
4 novembre 1848.
...Nous marchons toujours cahin-caha. L'agitation électorale n'est pas encore très grande, mais ce qui revient des départements continue à nous donner des inquiétudes. Quant aux anciens chefs de file, ce que je vous disais dans ma dernière lettre est peu changé. Barrol est toujours engagé. Thiers
et Mole sont dans une neutralité malveillante, mais n'agissent pas encore d'une manière ostensible ; je crois même qu'ils ne font pas quant à présent, de grands efforts ; mais leur attitude sufQt pour produire un grand mal ; il paraît maintenant certain qu'une grande, peut-être la majeure partie des anciens conservateurs arrivera à Louis Bonaparte. Le Journal des Débats n'a pas encore pris cependant sa résolution dans ce sens et les ministres s'en croient encore sûrs. 11 est fort travaillé ; cependant Lemoyne qui vous portera cette lettre est, quant à lui, ardemment opposé à la candidature Napoléonienne. Si vous étiez ici, vous rendriez à la cause commune un autre service, qui serait de persuader à Lamoricière de ne pas se livrer à des excentricités de langage qui font, et aux affaires et à lui-même, un très grand tort ; tantôt il déblatère contre l'Assemblée Nationale, tantôt il déclare que si on ne nomme pas Cavaignac, il faut qu'on se prépare à recevoir des coups de fusil. Je vous laisse à juger le bon effet que produisent de telles paroles et comme elles facilitent les choses. J'ai signalé l'autre jour au Ministre un danger que je crois réel. Vous avez dû remarquer peut-être que M. Duclerc a été nommé l'autre jour membre d'une commission de surveillance. Mais ce que vous ignorez peut-être c'est que celte nomination a eu lieu par suite d'un accord entre la rue de Poitiers et l'Institut. (Vous savez qu'aujourd'hui les meneurs de l'Institut sont les ennemis les plus acharnés de Cavaignac) La rue de Poitiers a donc nommé Duclerc à la condition qu'à la première élection de président, l'Institut donnerait ses voix à Malleville. Or, vous comprenez sur le champ l'immense danger qu4l y aurait à donner, au rroment de l'élection du président, la direction de l'Assemblée à des mains aussi ennemies. J'ai donc averti.,.
A. de T.
A G. DE Beaumont
10 novembre 1848.
... Depuis ma dernière lettre ce que j'appelais la neutralilé malveillante do M. Tliiers est devenue de la bienveillance prononcée. M. Mole a aussi pris son parti, quoique plus sournoisement que Thiers. Celui-là a été perdu définitivement, par suite de blessures faites à son amour-propre, qui, bien que voilé est énorme. Il avait fait des avances qu'on a repoussées, ou du moins qu'il a cru repoussées. Duvergier lient bon pour Cavaignac. Rémusat est bienveillant, mais a un pied, je crois, dans les deux camps. Falloux et une grande partie des légitimistes sont encore avec Gavaignac. Les quatre évoques de l'Assemblée Inclinent toujours pour lui. Barrot a fini par être honteux de son Napoléonisme. Il a fait une visite publique à Gavaignac mardi dernier. Gette démarche dans les circonstances où nous sommes engagerait un autre homme que Barrot. Mais Barrot n'est jamais engagé, comme vous savez. Aussi fait-il mettre dans tous les journaux ce matin que sa visite n'a point eu la signification qu'on lui a donnée. Il reste donc ce qu'il était avant : un ministre en disponibilité.
A. de T.
A G. DE Beaumont
14 novembre 1848.
...Vous savez que moi, qui souvent éprouve une certaine hésitation à me prononcer pour un avis, je n'ai pas hésité un
instant, depuis trois mois, sur ce qu'il y avait à faire et que j'ai bien prévu que Gavaignac était menacé de finir en Lamartine, c'est-à-dire de glisser entre la République rouge et le parti de l'ordre. 11 ne tenait qu'à lui de prendre la place qu'occupe aujourd'hui le prince Louis. Mais la politique vacillante et sans art qu'on a suivie et qu'on continue, quoique à un degré moindre, à suivre a tout compromis... Je ne désespère cependant pas encore du succès. Vous avez vu que le Constitutionnel avait levé entièrement le masque et arboré l'étendard du prince Louis. Depuis que je^ vous ai écrit, le langage des hommes politiques, partisans déclaré ou secrets du prince Louis est devenu plus afûrmatif et plus vif. Thiers, Mole, Barrot, ne prennent plus de précautions oratoires et, à l'aigreur qui apparaît de part et d'autre, je prévois que bientôt la lutte électorale deviendra une bataille violente et une guerre à outrance... Un événement grave et heureux est l'attitude que prend ce matin le Journal des Débats. J'espère que de cette manière l'ancien parti conservateur va se trouver divisé, tandis qu'il était à croire qu'il se porterait tout entier et comme un seul homme vers le prince Louis. Les nouvelles des déparlements sont un peu meilleures. La majorité des journaux de province est contre Louis Bonaparte, malgré le prétendu congrès de la presse départementale qui dit le contraire. Barrot malgré sa visite à Cavaignac est ainsi que je m'y attendais un ennemi non seulement déclaré, mais actif. H montre dans cette campagne, une fertilité de moyens d'actions, qui ne lui est pas ordinaire. Hier, un légitimiste me racontait de quels arguments Barrot se servait avec lui, pour lui démontrer qu'il n'y avait que les légitimistes^ voulant arriver à une restauration par une révolution, (l'interlocuteur n'était pas de ceux-là), qui pouvaient raisonnablement voter pour Cavaignac. Ne sentez-vous pas au fumet qui s'exhale de ce raisonnement qu'Abbatucci a passé par là ? Pouah I
A. de T.
A Gustave dk Beaumont
(sans date).
... Il fallait renoncer à faire nommer le Président par l'Assemblée ; avoir auprès de la nation le mérite de s'en rapporter à elle, au lieu de vouloir la violenter, s'attacher immédiatement à la gagner, c'est-à-dire changer le Cabinet, faire triompher la majorité, vivre et gouverner avec elle. Cavaignac a entrevu cela, et trois jours avant la discussion, il apriéDufaure de passer chez lui annonçant l'intention de le charger de faire un cabinet. Je fus pour ma part immédiatement d'avis que la partie était jouable et qu'il était honorable et utile de la jouer. Dupin fut chez Cavaignac. Dans l'intervalle celui-ci circonvenu, poussé par ses amis, avait changé d'avis. Il déclara que sa résolution était de persister à faire nommer le Président par l'Assemblée. Tout fut rompu.
Jeudi six heures. — Il m'a été impossible de faire partir ma lettre par le courrier d'aujourd'hui, par la raison que je viens d*être enfermé pendant deux heures avec Dufaure, Vivien, Lamartine et Corcelle.
Voilà ce qui s'est passé depuis ce matin et l'état dans lequel on se trouve en ce moment. Vous savez que, hier, le Ministre n'a obtenu le maintien de l'état de siège qu'à quatre voix de majorité. Cet événement a achevé de montrer à Cavaignac qu'il ne pouvait plus se maintenir et a précipité les événements. A midi donc, il a appelé de nouveau Dufaure et lui a fait de nouvelles instances. Hier, il refusait de lui donner le ministère de l'Intérieur, aujourd'hui il le lui a offert mais à la condition qu'il entrerait seul. Dufaure refusa en disant qu'il voulait avoir au moins un ami, moi. Cavaignac me fit alors
proposer par Lamartine cette combinaison-ci : on vous ph çait à l'Instruction publique et on m'envoyait à Londres. . pris immédiatement le parti de refuser en donnant ces deu raisons-ci qui étaient parfaitement sincères. La première qu'en acceptant cette situation, j'avais l'air d'avoir besoil d'une consolation, peut-être de n'avoir agi dans tout ce qi;| ' vient de se passer que par l'envie d'attraper une grande place que j'avais une extrême lépugnance à prendre celte appa rence, que dans le temps de révolution et d'instabilité où nou: sommes, il n'y avait pas de place qui valut cela. Ma seconde raison et celle sur laquelle j'insistais le plus fut celle-ci : je regarde l'ambassade de Londres, en ce moment, comme infiniment supérieure à un ministère. Or, l'accepter d'avance, ce serait vous rendre très difficile de refuser do la quitter. C'est là un procédé dont notre amitié ne pouvait s'arranger.
... Alors dans le cabinet d'où je sors et où causaient déjà
depuis quelque temps Dufaure, Vivien, Gorcelle, Rivet et Bedeau, là, on pressa de toutes les mains, de nouveau Bedeau d'accepter les Affaires étrangères. Il refusa obstinément et partit. Dufaure prit alors la parole et dit qu'après y avoir bien réfléchi, il ne pouvait entrer dans le cabinet que s'il avait l'Intérieur, Vivien les Travaux publics et moi l'Instruction publique ; Gorcelle et lUvet partirent pour aller faire connaître cette résolution à Cavaignac ; ils ne sont pas de retour. Je suis presque certain qu'ils ne réussiront pas. Tout ce que j'ai appris depuis ce matin me confirme de plus en plus dans cette croyance que G. ne veut à aucun prix se séparer de ses vieux amis, qu'il n'acceptera ni une réunion d'hommes qui signifie cela, ni un programme qui le sous-entende. Ou il ne nous acceptera pas, ou il nous rendra le succès de notre grande entreprise, qui est son élection, impossible.
c( Vendredi matin. — Ma prédiction ne s'est réalisée qu'en ce qui me concerne. Une partie de la nuit vient d'être em-
loyéeen pourparlers interminables, en scènes violentes, auxaelles du reste je n'ai pas assisté. Le résultat est ceci. Calignac ne veut pas décidément que j'entre au Cabinet. Il imet, à grand peine, avec Dufaure à l'Intérieur, Vivien aux ravaux publics, Freslonà l'Instruction publique et entin vous IX Affaires étrangères; le plus surprenant c'est l'offre que je 'avais pas acceptée hier par les raisons que je vous ai dites ;
donne Londres à Bastide et veut me charger de l'épineuse égociation d'Italie et d'Allemagne dont était chargé Vivien ; ai refusé net. Vous voyez qu'on a fait la paix à mes dépens vec tout le monde. On s'est fait pardonner par ses amis potiques l'entrée de Dufaure et de Vivien, en me refusant obsnément la porte et de Tami particulier Bastide, en l'envoyant
Londres...
Trois heures du soir. — Les choses viennent, mais pour la
ornière fois, de changer de face. Les amis de M. Bastide ont
llement agi depuis ce matin sur Gavaignac, que celui-ci a
^cidé que Bastide garderait les Affaires étrangères. Ainsi
)us voilà sauvé ; j'en suis plein de joie pour vous.
... Maintenant un mot sur ce qui me regarde. Vous sentez
le je ne suis pas content et n'ai pas lieu de Têtre. Cela ne
.'empêchera pas de défendre vivement le nouveau cabinet ;
ais je ne suis pas obligé de jouer la comédie avec vous.
omme le gouvernement tout entier dans tous ses éléments
mt cela, on fait en ce moment toutes sortes d'efforts pour
'être agréable. On me prie de la manière la plus pressante
i vouloir bien me charger de la négociation germano-
ilique. J'y ai une extrême répugnance, je vous l'avoue, par
dée qu'elle n'a pas de chances sérieuses d'aboutir à bonne