PREFACE. — QUESTION
.Xmeis Stltius fut un des politiques les plus habiles d'une époque où commence le système d'équilibre européen, et il tint une place honorable parmi les savants d'un siècle d'érudition. L'histoire se plaît à le proclamer de nos jours k un héros sur la chaire de saint Pierre *, l'homme le plus libéral de son temps'.» L'intérêt que ses grandes qualités excitent s'accroît encore par les circonstances qui les développèrent. Grconstances vraiment uniques ! Secrétaire du concile de Bàle , puis de l'antipape Félix V, il se distingue parmi les plus ardents et les plus opiniâtres partisans- de leurs innovations. Appelé ensuite au même emploi auprès de l'empereur Frédéric m, il représente la neutralité allemande, et prend le réle de conciliateur entre le Saint-Siège et l'assemblée. Revêtu enfin de la même dignité par les papes Eugène IV, Nicolas V, Calliste m, et devenu lui-même souverain pontife , il combat Bvec> énergie ce qu'il avait soutenu , et le rétracte solennellement à l'heure de la mort. En même temps l'hérésie, qui s'est propagée à la faveur de ces divisions, attire les armes de son éloquence. Mais une grande idée l'occupe encore plus que ces importantes discussions. La chute de Constanlinople a fait une vive
' HicnLiT, Prtch d'Histoire moderne, p. i4.
' SiiHongi, Re'p. li., t. X, p. sij.
2 PBÉFACB. — QUESTION.
blessure à celte âme qui brûlait du double eadiousiasme de la religion et des arts, ^neas ne vit plus dès lors que pour la défense de la Terre-Sainte et de la Grèce, du christianisme et de la civilisa tioti. Le principe catholique du moyen âge, qui protégeait le monde chrétien tout entier, soutient en lui une de ses dernières luttes contre l'esprit exclusivement national des Etats modernes. D'un autre côté, comme ministre de l'Empereur et comme prince temporel , il est lui-même mêlé aux intérêts et aux passions de la politique. Il semble appartenir à la fois aux extrémités d'un monde qui passe et d'un autre qui paraît. Los Capistran, les Corvin, les Scanderbeg, ces derniers héros du moyen âge, reçoivent de lui des secours et des encouragements, et en même temps il fait entendre la première protestation des papes contre la traite des nègres commencée avec les explorations maritimes des Portugais. Il prend aussi une grande part aux vastes recherches scientifiques d'un siècle qui Bt tant de découvertes , et au moD'vement littéraire de la renaissance.
Il est poète, orateur, grammairien, historien, géographe , voyageur, romancier même. En6n la vaste correspondance qu'il entretient, remplie des secrets de sa vie politique et privée, est précieuse à la fois pour l'histoire et pour la connaissance des hommes. Ajoutez que ce sont de charmantes lettres , à la fois élégantes et naturelles , spirituelles et cordiales.
Cette vie si pleine , si variée , donne lieu à de grands problèmes historiques.
£neas a occupé les positions les plus diverses; il y a professé les opinions les plus opposées , tenu le langage le
PRéFACK. — QUESTION. 3
plus différent. Â-t-il été ainsi d'un estrème à l'autre par l'effet de rexpérience, de la réflexion? ou ne céda-t-il qu'aux passions et à l'intérêt?
U ne cesse de mettre en avant l'idée de la croisade , et de solliciter les secours de l'Europe. Nous le voyons cependant consumer la plus grande partie de son pontificat en querelles particulières pour le maintien de la dynastie aragonaise de Naples, pour le recouvrement des places enlevëesà l'Etat romain, et pour la défense des droits qu'il attribue au Saint-Siège. Est-îl donc entièrement dévoué à la cause des guerres saintes?
Ses écrits sont-ils inspirés par des sentiments chrétiens? Quelquefois au contraire ne rabaissent-ils pas la dignité sacerdotale et pontificale dont l'auteur était revêtu?
En un mot JEneas a-t-il été ordinairement guidé, dans ses actes ou dans ses ouvrages, par une pensée chrétienne?
Telle est la grande question que nous nous proposons de traiter, et qui ne peut se résoudre que par l'étude de sa vie entière et de tous ses écrits. Rien n'y sera étranger à notre but. Partout nous trouverons des preuves directes ou une partie de cette vue d'ensemble qui , plus que toutes les autres preuves, affermira notre jugement. Nous aurons ainsi occasion de traiter une thèse importante , et de faire connaître, autant que nous le permettront nos forces, un homme, un écrivain aussi intéressant qu'il est généra- . lement ignoré.
MmkS STLVIUS PICCOLOMINI.
£NEAS PABUSAN DD OONCILB DE BÀLB.
En 1431 , Dominique Gapranlca se rendait au concile de Bâle qui s'assemblait lentement. C'était un des cardinaux nommes dans un consistoire secret par Martin V. Comme il n'avait pas reçu d'Eugène IV, successeur de ce pontife, la confirmation de sa dignité, il allait la demander an Concile '.
A l'époque où il passait par Sienne, ëtudiaitdans cette ville un jenne savant nommé £neas Sylvius, né en 1405, à Corsignano, dans les environs. Il appartenait à la famille noble, mais pauvre, des Picco- Jomini , maison honorable qui fut m comme une école de grands honunes *. » La poésie partageait le temps d'^neas avec le droit. Dans sa passion pour Fétude, c'est à peine s'il prenait quelque repos et
■ HArNAUu, t. XXIX, édit. deLucques, an. 145S. ^Commentaires de Pie II , 1. 1, f.i,iiit. de 1614.
* Poooio Bricciouhi t yie de Capranica (BiLUZ., Miteellanéet, 1. m, p. S95; ou Apostolo Zxko, Dûtalaxicm Vostiaite, t. I, p. 320).
quelque nouiTiture". Trc^ pauvre pour acheter les livres, it les empruntait afin de les extraire, et cette lutte contre la nécessité nous explique la science prodigieuse qu'il acquit '.
Nous pouvons , dit Tiraboschi ' ^ nous faire tine idée de sa réputation naissante par ce passage d'un opuscule d'Agliotti. Ce bénédictin avait pour but de réfuter un libelle où l'on attaquait ^neas , revêtu alors de la plus haute dignité de l'Église* : « Je me souviens, dit-il, d'avoir passé à l'école de Sienne cinq années entières, de 1425 à 1430, durant lesquelles j'y connus Ficcolomîni. On s'accordait à le croire le plus instruit des étudiants en droit civil. Aussi notre écolier remplissait - il à merveille les fonctions de professeur. Il interprétait publiquement les lois, et il n'eût pas mieux fait si on lui eût officiellement assigné cet emploi avec le traitement ordinaire, u
iEneas fît ensuite un voyage à Milan. Nous en trouvons l'époque et le motif dans une lettre que François Filelfe écrivit de Florence, pour le recommander au jurisconsulte milanais Nicolas Arcemboldi. Elle est datée du 5 novembre 1431 : n.Le
' Lettre de Lollius, ïon cousin, au cardinal de Pavie, son fils adoptif. Ep, 47 de la correspondance du cardinal imprimée à la tuite des commentaires de Pie II.
' Ep. 188 de la correspondance du Pontife, édil. de 1551.
^ Storia delta leUeraiara iUiUana, lib. Ill, e. 1, n. 21 (t. VI, pari. 2, édit. de Rome, 1784, in-4").
4 Aliott., Ep. et Opusc, t. Il, p. 349.
SUR .£NB&S STLVIDS PlCCOLOHim. 7
porteur de cette lettre, tlit-il, est ud jenne Sienuois nommé £neas Sylvios.... Je le chéris, non-seulement pour l'avoir possédé deux ans à l'école , mais aussi parce qu'à un esprit excellent, à un goûl sus, ■1 joint de bonnes mœurs et des maniât agréables. C'est le désir de voir Milan qui l'y amène. Tous les services que vous lui rendrez , je me les croirai rendus à moi-même'. »
Les querelles des nobles siennois avec le parti populaire qui l'emportait alors , venaient de faire à ^neas une loi -de l'émigration ', lorsque Capranica lui (^rit de se l'attacher comme secrétaire. On s'imagine l'empressement du jeune savant à saisir cette occasion. A vingt-six ans, se voir appelé à paraître au Concile, sur le premier théâtre du monde!
Ainsi un exil forcé , la misère , une ambition naturelle à sa jeunesse, à son talent, à son activité, le mirent tout d'abord à la suite d'un cardinal qui se séparait du Saint-Siège.
Dans son voyage , une tempête le poussa du golfe de Gènes jusque sur les côtes d'Afrique, commençant la série de ses aventures et de ses fatigues. Il arriva enfin au Concile.
' Ëp. 8 , t. Il , de sa Corfeapondance. — TiuBoscai , iéid.
' UuiATOBi, Anecdota, t. II, p. 176, A en croire le Poolife lui-raëme, qui ménageait ses concilojens, la cause de son exil fut une guerre élevée entre Florence et Sienne, Com. 1, I.— - Tmctatuliu de Clade constantinopolUtuta ; cet ouvrage est bien iDentioDné dans le catalo^e des livres impriinés de la Bibliothèque Bojalc ; mais je uc l'ai trouvé que manuscrit , n° 8753.
Laissons-le rendre compte lui-même de ses impressions et des circonstances qui le jetèrent dans le camp dressé en fece de la pa'pauté.
. Nous empruntons ces paroles à la rétractation ([u'il écrivit un peu avant son départ pour la croisade où il mourut véritable martyr. La date de cette pièce lui donne de l'autorité *.
« Le Concile avait été dissous par Eugène; mais ses membres refusaient de se séparer. On remarquait dans l'assemblée le cardinal de Saint-Ange, Julien Cesarini, prélat d'une vertu et d'une science éminentes. A la voix du Pontife, il abdiqua la présidence. Cependant la réunion devenait de jour en jour plus nombreuse. Quelques cardinaux s'échappaient de Rome pour s'y rendre. Alors le cardinal de Saint-Ange reprit la direction de l'assemblée et en exalta étrangement l'autorité- »
A l'influence que cet homme célèbre dut exercer sur le jeune ^neas , ajoutons la gravité des raisons qui l'avaient entraîné lui-même, la nécessité, l'urgence extrême de la réforme de l'Église. Les abus étaient criants. Les princes profitaient du discrédit où étaient tombée la puissance spirituelle par ces abus et par lescandale du grand schisme, pour empiéter sur ses droits. Les Hussites désolaient l'Allemagne , et le cardinal Julien lui-même avait en vain tenté de les repousser à la tête de quatre-vingt
' Elle est citée dans Raynaldi , et se trouve dans le recueil des Cffiavrea historiques et géographiques d'^neas, Helmstadt,
SDB JENEA8 STLVIDS PICCOLOHINI. 9
mille hommes; dernier effort des Allemands, qui s'étaient imposé une capitation générale. Puisque l'on ne pouvait vaincre les hérétiques , il fallait traiter avec eux, et l'intervention d'un concile, tenu en Allemagne, lui semblait nécessaire.^neasTit l'entrée des députés bohémiens à BAle, et il fait la description de leur extérieur hideux et effrayant. Il cite leurs discours et les paroles éloquentes de Julien '.
Les sentiments qui animaient le cardinal de Saint- Ange éclatent dans deux admirables lettres imprimées ordinairement à la suite des Commentaires de Pie II sur le concile de Baie '. Il semble montrer au doigt la réforme de Luther su^ndue comme une épée sur le centre de l'Ëglise catholique , et menaçant d'en séparer plusieurs nations.
H De nombreux motifs, écrit-il à Eugène IV, me forcent de prendre avec Votre Sainteté un langage indépendantet intrépide; d'abord ta tendresse qu'elle me témoigne et qu'elle m'inspire. Je lui parlerai donc avec une grande confiance , comme Ambroise à Théodose.... Hélas! hélas! la cognée est à la racine, l'arbre penche, il pourrait encore se soutenir et nous le précipitons à terre. Ma voix s'est lassée de ces avertissements; il ne me reste qu'à pleurera »
< Historia Bohemica, Aam le recueil de 1551 , p. 117. Cette histoire fut irapriiD^e pour la première fois en 1475 (ÂronoLo Zehoj DùteHazioni F'osiiane, 1. 1, p. 224.)
'Édition de BMe, 1551, portant \e\\Me A' Œuvres c<mplètet de PU II, bien qu'elle n'en contienne peut-être pas la plus grande partie.
Ce zèle ardent , ce sentiment profond de maux , de dangers trop réels, qui poussa un cardinal d'une vertu et d'une prudence ëprouTéesaux démarches les plus hardies , ne devait-il pas entraîner l'ardent ^neas? Aucune impression dilTérente n'avait prévenu en lui ou ne modérait alors l'effet de ce grand exemjde. Tout, au contraire, semblait conspirer à le jeter dans Topposition du Concile.
n Les cardinaux hostiles à Eugène calomniaient sa vie. D'heure en heure arrivaient par troupe des fugitifs de [a cour romaine; et, comme toute multitude médisante et ennemie de son chef, ils déchiraient de toute manière le. souverain Pontife. Pour nous, venu directement de notre pays, envolé comme un jeune oiseau du gymnase de Sienne , ignorant , inexpérimenté , nous prenions pour vérité toute assertion, et n'aurions pas pensé que l'on pût mentir, ne sachant pas nous-méme employer le mensonge. »
A tant d'influences vinrent encore s'ajouter l'autorité des universités qui se firent représenter au Concilci celle d'Eugène IV lui-même, qui adhéra un moment à ses actes , le suffrage enfin des « deux lumières du droit canonique et civil , » du notaire apostolique Pontanus, et de l'archevêque Nicolas de Palerme'. « Il ne se trouvait personne quivoulùtou « osât Jes réfuter. Pouvions-nous , en ces circonstani( ces, ne pas apprendre ce que l'on nous enseignait?» Que l'on se figure, en effet, la situation du jeune
SUR MUiAS STLVIOS PICCOLOHIM. 11
Mneas au milieu de ces illustres Tieillards blanchis dads l'exercice des fonctions saintes.
Il Dons révèle encore sTec une s^ûrituelle humilité an piège non moins dangereux.
K Nous-mÂme, au bout de quelques années , nous avons cru être quelque chose» et nous avons dit avec le satirique : Faut-il donc à jamais rester étère et ne pas enseigner à notre tour ? Alors on s'est soustrait à la férule pour prendre le personnage de maître. On a écrit des lettres , des opuscules. Le champ est libre : savant ou ignorant, chacun écrit, et nul ne méprise ses ouvrages, à moins que le temps n'ait ralenti l'ardeur de la composition. A Bâle d'ailleurs on se serait gardé de me blâmer. »
Il ne prit ps aussitôt une part directe âux actes de l'assemblée. Il avait obtenu la confirmation de la dignité de Capranica ; mais en vain celoi-ci se montrait-il pour lui un bon père ' , et prenait-il soin de communiquer à ^neas les lumières qui brillèrent en lui dans la suite'. Le pauvre cardinal du Concile ne pouvait nourrir son secrétaire. Force lui fut de prendre emploi auprès de l'évéque de Frissingue, qu'il accompagna a la diète de Francfort. Mais il l'abandonne aussitôt que ce prélat lui-même quitte la cause du Concile. Attaché alors au service de l'évêque de Novarre, il obtient par son éloquence un grand crédit à la cour de Milan. Cependant son nouveau
' Ëp. 188 de la correspoo (lance d'^neas , dans le recueil de 1551.
' Dialogue sur la prise de C. P.
maître est accusé d'un crime capital auprès d'Eugène IV. Le secrétaire redevient encore disponible. Le cardinal Albergati, prélat trèa-révéré' etquel'Ëglisebéatîfia plus tard, achète ses services en sauvant l'évéque de Novarre. Dans ces différentes circonstances le jeune savant se montre toujours homme de cœur".
A cette époque le Pape et le Concile, comme toutes les puissances européennes, intervenaient au congrès d'Arras. On s'indignait de voir la France et l'Angleterre, ces deux grandes nations, se déchirer depuis si longtemps. Albergati y représenta Eugène IV et se Gt accompagner de son secrétaire. Si l'on n'obtint pas le résultat désiré, on le prépara du moins par la réconciliation duduc de Bourgogne avec son souverain (1435).
Dans sa route jEneas avait traversé la Suisse. Il y dépeint la retraite mondaine où Amédée Vlll de Savoie « attendait son exaltation au pontificat dont it était déjà bruit*. » Il avait aussi visité les riches cités de la Belgique. Il partit d'Arras pour rétablir
' Ép. 188.
• Com., l.l,p.Z; Hede Pie II, par Sewo de Platma ; Vie du même Pontife, par Campanus , évéque d'Arrezzo. Cette dernière Biographie , publiée comme la précédente dans le recueil de 1551 , est plus détaillée dans un éloge funèbre de Pie II prononcé A Sienne par Campanus , et conservé manuscrit à la Bibl. Roy., n" 4314. On Irouïe encore ce panégyrique dans l'édition complète des oeuvres de ce poëtc publiée en 1497. Les neuf livres de lettres qu'elle contient servent aussi pour l'histoire d'^oeas.
^Com..l. I, p. 3.
smt iBNBAS STLTiCS PICCOLOHINI. 13
un prélat dans les bonnes grâces de Jacqlies l" d'Ecosse , et passa par l'Angleterre. C'était témérité de s'aventurer dans nu pays que Ton venait de priver d'une alliance.
Henri VI refase un sanf-conduîtj mais, sans serebuter, .^)neas retourne à Bruges s'enabarquer directement pour l'Ecosse. II affronte deux tempêtes qui le poussent jusque sur tes côtes de la Norwége. Débarqué sur le rivage écossais, il entreprend à travers les neiges un pénible pèlerinage, première cause des douleurs qui l'empêchèrent de marcher le reste de sa vie. Il arrive enfin près du monarque écossais, qui ne lui accorde point l'objet de sa demande. Son retour par la route de terre n'est pas moins périlleux. « Éthiopien ni Indou » n'eussent causé un plus vif étonnement que cet Italien aux misérables peuplades des frontières, ^neas échappe aux incursions calédoniennes qui tenaient ce pays en alerte continuelle, traverse l'Angleterre dans toute sa longueur, et en visite les monuments, accompagné d'un Anglais , qui vomissait force imprécations contre les pacificateurs d'Arras, La trahison d'un douanier sauve enfin l'audacieux voyageur '.
Son zèle brilla dans cette mission difficile. Ge n'était pas, à la vérité, pour la seule cause de l'Église qu'il s'exposait a tant de fatigues et de dangers; c'était aussi pour satisfaire son humeur aventureuse, son immense désir de savoir. 11 nous a laissé une cu-
rieuse description de l'Ecosse alors presque inconnue '.
Revenu à £âle avec Albergati, il y agit enfin de lui-même, et se déclara ouvertement pour leCk>ncile. 11 engagea les Pères à choisir Pavie pour lieu des nëgociations qu'ils désiraient entamer avec les Grecs, pour ne pas laisser au Pape la gloira de la réunion des deux Églises, qu'il devait cependant accomplir en partie avec tant d'habileté. Le discours d'^neas , conservéà Milan, dans la bibliothèque Ambrogiana ', signala ses talentaà l'attention générale^. Aussi quoique simple psalmistejilfutélusecrélairedu Concile, et siégea souvent parmi les douze qui proposaient les sujeU de délibération et admettaient les nouveaux membres. Souvent aussi il occupa la présidence mensuelle dans la députation de la loi , une des quatre du Concile ^ Lorsque la nation italienne avait quelque communication à faire aux autres nations, elle employait ordinairement son entremise, tant elle faisait cas de son adresse. On lui confia un grand nombre d'ambassades; trob à Strasbourg; deux à Constance, une à Francfort, une auprès du dncde Savoie*. Toujours il réussit*.
Nous avons quelques détails sur l'habileté qu'il
•Corn., M, p. 5.
' Apostoi.0 Zeho, Disierteuiotà fossiane , t. I , p. 328.
^ Com., 1. 1 , p- 6. II parle aussi d'un éloge de wint Ambroise.
• W(W.; Pi.»TiNA,C*MPÀirDS(^ie de Pie II).
^ Com., 1. 1 , p. 6. Platina en compte une de plui en Savoie et une à Treute. Canipanus une à Trente, et une de plus à
SUR MSEAS SVLVins PICCX)LOMIin. 16
déploya à la cour d'Albert, élu Roi des Romains. It décida les Hongrois à délier ce priace du serment qa'il leur " avait fait de retiiser cette dignité allemande, et plaida ensuite la cause du Concile auprès de lui. Mais ce prince vécut trop peu pour que Ton ait su le succès de sa démarche.
Il avait sans doute bien mérita la reconnaissance que lui témoignèrent les Pères de Bâle. Néanmoins, elle donna l'occasion de remarquer que les convictions d'jEneas , pour être réelles, n'étaient pas entièrement pures. Contre un décret du Concile, deux fois ' il se fît conférer par cette assemblée des bénéfices que lui refusait l'élection canonique. Éclairé ici par son intérêt propre , it montra les abus de ces élections et amena ses coliques à prendre un droit qu'ils avaient refusé au Pape.
Cependant, le moment se présenta de montrer ce qu'il y avait de sincère dans ses convictions. La peste se répandit à Bâle '. 11 fut du petit nombre des membres du Concile qui n'abandonnèrent point leur poste. Il assista ses amisàleuriit de mort, et, frappé lui-même, it défendit en vain à ceux qui lui restaient de lai rendre le même service.
Après avoir déploré la mort d'un de ses amis, il ajoute ces paroles touchantes : h Depuis ce temps, £neas n'eut plus la même ardeur pour tes travaux
' Corn., l. I,p. 6,7,8.
' Voyez le tableau de cette peste , Com. de Pie II,\.l,p. 7. Description de^Bâle publiée séparément dans VEpitome Urstitit, — Com. lurle Concile en deux livres, dans l'édit, de 1551.
16 ESSAI aCB i£NEAS SÏLTID8 PICCOLOMtNI.
du Concile, ni pour l'ëtude des lettres. A peine garda-t-ii ce souffle de vie qui lui reste maintenant. »
Sa santé se rétablit contre toute espérance et il assista, comme clerc des cérémonies, à l'élection de l'antipape Félix V.
On trouve dans ses Commentaires sur le concile deBâleàtsàètaÀXs très-curïenx au sujet des formalités qu'on y observa. Il était aussi au couronnement, toujours comme simple psalmiste; car il chanta si faux que le Concile en rit pendant huit jours '. Le nouveau Pontife ne manqua pas de le prendre pour secrétaire.
Mais jËneas va quitter son parti , et nous devons en ce moment jeter un regard en arrière. Tout nous autorise à croire qu'il fut de bonne foi dans la première route qu'il suivit , et qu'il eut la même sincérité lorsqu'il l'abandonna : la précipitation avec laquelle il se foi-ma ses premières opinionsjles séductions qui l'entourèrent; le concours de circonstances qui surprit, pour ainsi dire, sa conviction; ce besoin d'action et de dévoùment cherchant une cause à servir, choisissant celle qui s'ofirit ta premièi'e et avec les plus belles apparences ; l'enthousiasme enfin dont il fît preuve, et les sacrifices qu'il s'Imposa.
' Lettre à Jeun de Ségovie, imprimée â la suite.
IL PASSE DANS LES RANGS DBS NKDTBB8 ET BAPPBOCHE LES ALLBUAMtS DU SAINT-SlÉGE.
^neas commençait à revenir sur lui-même, à fléchir dans la voie qu'il flvsit suivie jusque-là d'un pas si assuré. Le cardinal de Saint-Ange était all^ pleurer ses erreurs aux pieds d'Eugène IV, et les expier sur les frontières de la chrétienté. « Mais en vain, dit notre auteur, restions-nous réduits à un petit nombre de membres, nous jugions que ceux qui nous quittaient cédaient à la crainte de perdre leurs biens. » S'il se trompait, il y avait au moins quelque vertu à se raidir ainsi contre l'entraînement de l'exemple.
Dans ces conjonctures, Frédéric d'Autriche, couronné roi des Romains, à Aix-la-Chapelle, revint par Bâie (1440). On recourut en vain à toutes les instances pour obtenir qu'il rendît à Félix, qui s'y trouvait, les honneurs dus aux pontifes, h Nous sommes aloi's venus à penser, dit JEùeas , que peutêtre nOus avions pris une mauvaise voie, puisqu'un futur empereur restait dans le doute. Frédéric et toute la Germante étaient neutres : nous résolûmes d'embrasser leur parti, afin de passer nu moins par le milieu , s'il fallait quitter un extrême pour l'autre'. »
■ Retracl.
18 BS8A1
Envoyé à ta cour de Vienne, il obtint les bonnes grâces du prince par l'entremise de l'archeréque de Trêves , à qui il dédia plus tard ses Préceptes de Rhétorique, et de Tévéque de Chiemsée (à dix lieues deSaltzbourg), qui partagea depuis plusieurs de ses missions politiques. Bientôt il reçut du roi des Romains la couronne de laurier et les privilèges de poète impérial. Frédéric, dans un diplôme spécial , remercia Dieu d'avoir doté son siècle d'hommes si distingués et comparables aux anciens'. Il c^rît à iËneas l'emploi de secrétaire, ou de jH-otonotatre. Celui-ci accepta , mais après avoir été en demander la pei'misston à Félix V.
La vie de la cour l'enleva queltpie temps à la pensée des besoins de l'Ëglise, qui l'avait préoccupé jusqu'alors. Fatigué des querelles où il avait été engagé, ne gardant pour prix de ses efforts que des incertitudes et tpe la crainte d'avoir suivi une mauvaise route, il parait tomber un moment dans l'indttrérence. u J'irai , dit-il , du côté où ii'ont le Roi et les électeurs, et je n'aurai pas plus de confiance en moi-même que dans les autres \ » C'est vers un
■ Db Guden, Sytlag.,\i. 679.
*Ep. 65; lire aussi l'ép. ftâ. A partir de ce moment nous ferons un fréquent usage de sa correspondance. Le recueil le plus complet de ses lettres est celui de Louvaîn , à en croire difflrenls catalogues. Mais ce recueil, fait eu 1483, ue conlîenl que trois cents lettres environ; celui de Lyon, fait en 151 S-, en renferme quatre cent trente et une. Il est précédé d'une préface de l'éditeur milanais , qui se plaint à plusieurs reprises des bar-
SOI XNBAS STLVIUS PICCXHAHIM. i9
antre bat qu'il dirige son incroyable activité. Gom- Inen de services il rend à ses amis ' ! combien il en demande lui-même 'I Que de ressorts il met en jeu pour recouvrer un seul bénéfice ^! Et ces bénéfices n'étaient pas absolument des sinécures '<. jEneas parvint à surmonter l'antipathie qu'il excitait, comme Italien , dans cette cour allemande, a J'y remplis, écrivait-il, le personnage de Gnathon le parasite. Disent-ils oui? je dis oui, non? je dis non. S'ils agissait bien , je les approuve intérieurement; s'ils font des folies, cela les regarde.... Je ne veux paraître ni prudent, ni sot^. » Même lai^ur de conscience dans ses démarches pour procurer un évécbé an frère de son ami te chancelier Gaspard Schlick. A cette affaire toute particulière il intéi-esse en même temps les deux grands partis en présence , le Pape et le Concile. « Pour une annate dont le refus vous arrêté, écriTait>-il aux cardinaux, prenez garde
bares AUemanils, premierB possesseurs de celte correspondance. Od troavc beaucoup d'anlres lettres dans les écrits ipars d'£neas, dans quelques ouvrages que nous indîi^uons , et dans les recueils manuscrits de la Bïbl. Roy., !>•• 4154, 4314, 78f)3, 8578, 8697, L'Milionde 1551 en contient quatre cent quatorze.
'Ep. 7,69, 74, 76,76, 80,89,116,117,145,164,156.
■Ep.9, 17,19,20,22,31,40,54,59,61,66,98,147.
* Ep. 29, 30, 47, 48, 52, 53, 80,
* Sertno adplebem tuant ecclesice Saitcla Mariœin Hanspach Pataifitiuû dicecesis , mentionné par AfoaUAaZeao, DUtertazîoni Voisifuie , t. I, p. 328. Ce sermon se trouve dans la BiM' Ambropuna de Milan.
* Ep. 45,