‹ Essai sur Aeneas Sylvius PiccolominiChapitre 2 sur 15 · KS8AI · texte numérisé non relu

KS8AI

d'en perdre cent. » — « Coneiliez-vous le chancelier, » mandait-lt au cardinal d'Arles, le seul qui fût resté dans l'asëemblée dissidente '.

Cependant ^neos était loin d'oublici* entièrement le& maux de l'ï^lise ; il s'indigne de voir le roi d'Aragon, jusqu'alors opposé à Eugène IV, se réconcilier aTec lui par des motifs d'intérêt, et au contraire la France, Venise, Florence, « qui avaient regardé ce Pape comme une divinité, » passer dans les rangs ennemis par de semblables raisons, a Dieu, s'écrie-t-il , punira ces lâches escLivet de leur égoïsme'. »

■ Hais, d'un autre-cÔté, dans plusieurs de ses Iclti-es il conserve enccH^ l'ancienne indépendance de ses principes et sa défiance. On en trouve mi exemple dans la sèche réponse qu'il adresse à Carvajal, prélat dévoué au Saint-Siège, et l'une des âmes' héroïques de ce temps, comme nous aurons occasion de le montrer. Le secrétaire impérial soutient dans sa lettre la supériorité des Conciles sur le Pape, et réclame pour le roi des Romains le di-oit d'en iixer le lieu^. Ce qui le choque surtout, c'est qu'Eugène IV paraisse disposé à laisser à Charles Vil le droit que ne peut obtenir Frédéric III.

Il ne voyait d'autre moyen de ramener la paix dans l'Église que la convocation d'un concile indé-

■ Voir pour celte seule affaire ïos Ep. 49, 53, 54, 56, Ï07, 168, 189.

' Ep. tO. — Voir aussi l'Ep. 54.

» Ep. 2ù.

SUR MNBAS 9V1VIOS PICCOLOHINl. Hl

pendant des deux partis'. Mais- les diÛicultés qu'éprouva ce projet ,' contraignirent jïjiéas à le modifier, w Le roi Charles VU, écrivait-il, paraît indiquer ]a meil^ure mesure : ecisô-ait d'â^embfer un congrès de princes. Ni le Pape, ni le Concile ne pourraient s'y opposer; car il est bien permis ^ùx princes de se réunir, et personne n'hésiterait à reconnaître le Pape auxquel tous les princes obéiraient. Nous avons tous la même foi que nos princes, «t nous ne méconnaîtrions pas seulement le Pontife, mais le Christ lui-même, s'ils le méconnaissaient'. » Quelles paroles lumineuses pour l'histoire du temps! Elles montrent la tendance, alors générale, à sothmettre le spirituel au temporel, ce qui devait être l'œuvre et en partie la fortune de Luther, k Le roi de France, ajoutait le secrétaii-e, n'est pas éloigné de laisser Jt notre monarque le droit de la convocation. M ^neas était lui-même, en Allemagne, le moteur de l'entreprise^. Il éci>it à l'évéqne de Chiemsée de gagner à ce projet leRoi et les Ëlecteurs. Sa correspondance exprime tour à tour les espérances, les craintes que lui inspirent les diètes de Nuremberg * et de Francfort*, l'impatience surtout d'obtenirun résultat. « Vos diètes, s'écrie-t-il, sont

' Lellre à un conseiller du ro! d'ADgtelerre (Ë|i. 18), son ami (Ep. 186).

' Ep. 54.

i Ep. .15.

^Ep. 89,93,94,96.

89 nsAi

fëoondes ; elles ne font «Qu'engendrer d'antres diètes' . » Il rend raison de ces lenteurs. « Les uns faisaient leurs affaires dans ces dissensions , les antres se trou- Taieot bien de la nentralit^. Chacun gardait M qu'il tenait, et les ordinaires disposaient des bénéfices à leur fantaisie. » Cependant l'assemblée de Nuremberg s'était décida à envoyer des députés b Rome et à Bâte « ne quid respublica cfaristiana detrimenii caperet. n jEneas fat compris au nombre des envoyés du roi des Romains.

A cetteépoque s'opérait dansson esprit un nouveau changement. Au langage impartial des neutres dont il était alors entouré, il reconnaissait qu'à Bâie Eugèoel V avaitété l'objet de nonibreusescaiomnies* . Ses relationsavaient continué avec le cardinal Julien', qui l'entretenait de son dévoûment aux intérêts de l'Église. Celui-ci lui déclarait que son chagrin le plus amer était d'avoir induit les autres en en'eur en se trompant lui-même^. Il le pressait de l'imiter dans son repentir comme dans ses égarements. Le martyre de ce grand homme à ta funeste journée de Varna (1444) dut rendre ses désirs sacrés aux yeux de son disciple, ^neas raconte en plusieurs endroits la mort de cet homme « si prudent, si éloquent, si divinement propre à tout ce qu'il entreprenait '. >i

' Ep. 65.

' Rtiraci.

lEp. 1,2,65.

* Retract.

^ Ep. 52. — Cosmogr. dans le reiiioil do 1 55 1 , p. 399^

sus MHEAS SVLVIVS PICCOLOHINI. 33

Il regrettait d'ailleurs, comme il l'aTatt marqué au même cardinal, « de ne .pouvoir vivre et mourir dans. sa patrie*. » A la vérité, il lui écrit ajlleui-s: « La malbeureuse Italie est déchirée, et c'est mon seul motif pour prolonger mon exil. Il est mqins triste d'en apprendre que d'en voir les malheqrs. h Mais en réalité le mal du pays Le sollicitait à se xap- [HX)cher du Saint-Siège. •

. Dam ces dispositions, la résistance du Concile aux taotatives d'accommodement ledécida. m Les écailles, dit-il, me tombèrent des jeux '. » Il accepta donc avec empressement l'ambassadeà Rome, passa quelques joui-s à Sienne, s'arracha aux pleurs de ses proches qui craignaient la vengeance du Pape , et fut admis en sa présence après la levée des censures qui pesaient sur lui.

I] avoua sa faute ou plutôt son erreur ^. Engènç lui répondit avec bonté ■- « L'£glise ne remet jamais le péché à qui le renie , mais ne le retient jamais a qui le confesse. . . Tu es en position de défendre la vérité ; marche droit et bien nous t'aimerons ''. »

Bientôt Carvajal lui apporta au delà des Alpes la dignité de secrétaire apostolique. Ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'il n'avait pas encore renoncé au même titre auprès de Félix V. Il se trouvait ainsi le secrétaire d'un pape, d'un anti-pape et d'un roi des Romains neutre.

■ Ep. 3.

' Retract.

* Voii'soD Discours , Com., 1. 1 , p- 10.

* CiHPAMig, F'ie , etc.

3i ESSAI

Celui-ci, à la vërité, penchait pour Ei^ène IV. ^neas lui avait montré que la plus saine politique était de se rallier au Saint^ï^e, que le meilleur moyen de rétablir la hiérarchie dans l'empire , où la féodalité Tavait détruite, c'était de la rétablir dans l'Ëglise. « PouTait-il pensera porter atteinte au pouvoir pontifical pour Claire au peuple (c'est le populos comprenant les seigneurs), qui de sa nature est si inconstant. Il existe en général une haine éternelle entre les souverains et les peuples. » Frédéiic ne tarda pas à suivre ce conseil. Les électeurssvaient fait un pacte secret pour adhérer au décret de destitution rendu contre le Pontife s'il ne révoquait luimême la déposition de deux des leurs, les archevêques de CoWneet de Trêves, s'il ne supprimait les contributions imposées à l'Allemagne, et ne reconnaissait la supr^atie des Conciles. Frédéric III, à qui ils firent des ouverturesaasujetdeleur ligue, en donna secrètement communication à Eugène IV par l'entremise d'^^neas. Le secrétaire devait en mteie temps représenter an Pape la nécessité de faire des concessions.

11 fut assez heureux pour rencontrer dans son voyagel'évêque Thomas de Bologne, un de ses anciens protecteurs, depuis élevé au pontificatsous le nom de Nicolas V '; et c'est un beau spectacle de voir ces deux futui-s pontifes, dans une saison rigoureuse, gravir pour la cause de l'Ëglise de hautes moiïtagnes cou-

' Com., 1, I , n, 1 ( . Vuir dans les pages préocdenlca le rcoil d'un malenleiidti qui les divisa un momcnl et de leur touchante

StTH XHKXS STLVIOS Plb^LOHINI. 25

vertes de neige, et qui n'offraient pas de chemins ti-acës. Vévéqae appuya ^neas auprès d'Eugène IV. Le discours de l'ambassadeur , qui nous a été conservé ' , laisse à dessein beaucoup de vague dans la partie qui regarde la prééminence des Conciles. Le Pape fit des concessions. Iliomas fut envoyéà la conr de Bourgogne, pour obtenir le consent«nient dn duc Philippe au rétablissementdcs deux archevôques électeurs qu'avaient remplacés deux de ses parents. Le pi-élat devait ensuite rejoindre ^neas à Francfort. ■ Ils firent encore une partî^e de la route ensemble. Tous deux successivement tombèrent malades dans ce voyage , et nous ne dépeindrons pas leur douleur , lorsque le plus dispos était coutraintde laisser l'autre en arrière.' On s'imaginerait difficilement lesdangers qu'offraient ces voyages sur des routes infestées par les brigands. Tels étaient leur nombre et leur audace qu'ils tenaienten échec le roi des Romains lui-même^. Cependant les conditions d'Eugène semblaient encore dures aux électeurs. Sa cause paraissait désespérée lorsque ^neas s'avisa de composer pendant toute une nuit, d'après des notes, qui exprimaient lés désirs dès princes, d'autres noies exemptes du venin qui avait blessé le Pape. Il insistait plus que les princes eux-mêmes sur les griefs de la nation allemande, qui les intéressait particulièrement , et

* MtKTÈNE, AmpUssimâ CoUeclio, t. VIII, |>. 980. ■ CoDi.,1. 1, |>. H.

26 ESSAI SDR ANBAS STLVIOS PICCOLOMIIII.

laissaitàpeu prèsdecôtéla question plus spéci)lptive pour eux de la suppréniatie des Conciles.

Ensuite il se rendit de nouveau à Rome avec les députes des princes. Ils tix)uvèrent Eugène malade et près d'expirer. La plupart d'entre eux étaient d'avis de refuser Tcdiédience à œ pontife moribond. Mais ^neas , et Lysura , dé[Hité de l'archevêque de Mayence, les décidèrent à prêter serment'. Lysura, l'âme de la coalition des princes, avait étégagné par le Pape, au prix d'une somme avancée par le roi des Romains'. Le secrétaire du Pape et du roi des Romains rédigea , d'après ses propres idées , la bulle qui amena la fin du schisme' (1447). U est vrai qu'Eugène réserva le cas où , dans l'affaibli ssement de ses facultés , il aurait accédé ^ quelque clause préjudiciable au Saint-Siège.

L'ancien partisan du concile de Bàle s'est donc rapproché du Saint-Siège, et a réconcilié avec cette puissance la nation qui devait entraîner les autres dans sa voie. Et cependant la conduite d'jEneas semble toujours aussi loyale que son habileté est pix>fonde. II donne au nmins à ses variations les motifs les [Jus plausibles; et si ces changements se trouvent souvent d'accord avec ses intérêts on avec ses désirs, quelquefois aussi ils les gênent et deojiandent de douloureux ellorts.

' Com.,\. I, p. 13.

• Pfister, Histoire ^Allemagne, l. III , ch. 4, §. «.

* Bullaiium, t. I, Eug. IV, Constitat. 16.

MKBAS «Mmum DBS PAFBS ET JO» EHPSUniBS.

Jusqu'à ce 'moment l'Ame d'jËneas s'est montrée loyale, grande, dévoaëe aux intërto de l'Ëglite. A peine avonï-noiu remarqué quelques instants d'iodifférence i>ësultant des fatigues de la lutte. Si , d'une autre part , nous portons notre attention jusque sur SB TJe prÎTée , son condisciple , à Tëcole de Sienne , Agiiotti , rend à la pureté de mœurs, qu'il y conserva pendant ses études , le même hommage qu'à ses talents : « Je dois dire, s'écrie-t-il , quelle vertu, qudile sagesse, quelle modestie ornèrent ces années de sa jeunesse; » et après une longue énumération des professeurs et des élèves distingués qui pouvaient attester la vérité de ses paroles, ilajoate: « Tous assureraient qu'^DCas, alors laïque, avait les habitudes, la modestie, la continence d'un religieux , et qu'il était l'objet d'une profoq^e vénération pour toute l'école. Personne n'eût été assez hardi p<Hir prononcer en sa présence une parole indécente '. »

Cependant la première partie de sa vie ne fut point irréprochable. Il eut un fîls d'une Anglaise nommée^Elisabeth , qu'il connut à Strasbourg. Dans une lettre spirituelle et quelque peu impudente où il répond aux reproc:hes de son père', » il laisse, dit-

' AuoTT., Ep. ei Opiisc, i. H , p. 349.

' Ep, 15.

il , un petit Ënée pour consoler, en son absence , la vieillesse de ses parents. >; C'est sans doute de ce même enfant qu'il parle dans l'épitre 46, où it prie son père de prendre soin du tils qui lui est né k Florence. Quelques lettres cachent encore l'immoralité sous des formes charmantes de grAce, de gaité, de naturel, defranchise'. Mais il est important de remarquer qu'à cette époque il n'était pas encore entré dans les' ordres, dont Eugène lui conféra en mourant les premiers degrés (144T). Il fut sous-diacre à quarante-deux ans ; longtemps même il avait été loin de songer au ministère ecclésiastique. U écrit à Pierre de Noxeto , l'un de ses amis : « Si vous êtes marié , je vous donne la commission de me revêtir de la même dignité. Jusqu'ici j'ai pris garde de me laisser emmaillotterdans les ordres. La continence convientbeaU' coup mieux aux philosophes qu'aux poètes'.

C'est un spectacle curieux que celui de la révolution morale qui s'opéra en lui. Les fatigues et les ennuis des cours, la pensée de la mort, des infirmités précoces, l'avaientamené à des habitudesplusgraves^ « Savoir mourir, écrivait-il , c'est la grande science, l'unique sagesse, la vraie philosophie. La mort est la dernière action de l'homme. Eût-il bien fait jus- C|u'à la fin , s'il la manque , tout est perdu : c'est un poète qui néglige son dernier acte. »

Il fut maintenu dans ses fonctions de secrétaire ,

■ Ep. 15, 23, 36,45, 46, 83, 122, 123.

SUR ^NEAS srLVlDS PICCOLOMINI. 29

et nommé à l'éréché de Trieste par le nouveau pontife, Nicolas y , sOD ami..Les habitants de son diocèse l'accueillirent non comme un étranger, mais comme un concitoyen '. Cependant il les quitta bientôt après et se rendit à la diète d'ÂschalTembourg (1447), sur l'ordre de Frédéric 111. C'est principalement par ses soins.que l'ony vota \ti concordat de la nation germanique, rédigé dans des tenues favorables à l'autorité du Saint-Si^e '.

Bientôt après nous le retrouvonsà Milan. Il réclamait, en faveur du roi des Romains, ta réversion de ce duché vacant par la mort du dernier des Visconti. Dans son discours il vanta la liberté qui s'accorde avec les lois, avec la modération, avec le pouvoir légitime ^. Le peuple était persuadé; mais, contre.ses consuls, les Allemands refusèrent de stipuler le maintien des privilèges de la ville, et perdirent tout.

Cependant, assiégés par le condottiere Sforza, les Milanais implorèrent le secours du prince qu'ils avaient repoussé, ^neas (it partie d'une seconde députation , et la décida , malgré ses craintes , à pénétrer dans la ville à travers les lignes des assiégeants. Mais vainement le traité qu'il conclut ménageait-il les droits de Frédéric. L'indolence de ce monarque , ou le manque de ressources, retarda ses secours , et Milan ouvrit ses portes à Sforza.

Dans le cours des n^ociationa, le peuple s'était

' Ughblli , Hiiloria sacra , l. V, ciJ. 582.

■ Com., 1. 1, p. 14.

> Cimpàbds , Éloge funèbre Je Pie H.

gënëralenient déclaré pour le roi des Romains; mais il avait été comprimé par la politique équivoque du sénat. Charles de Gonzagae, an des chefs da parti populaire, était venu, de nuit, proposer à JEneas de le soulever. Celui-ci répondit que ce moyen était indigne de son caractère sacré. Dans la suite Gonzague accusa l'évéque d'avoir été partisan secret de Sforza. La seule circonstance que nous pourrions citer à l'appui de ce reproche , si elle n'était ellemême insignifiante , serait que les envoyés impériaux eurent avec le condottiere une conférence où ils furent traités avec honneur '.

Ainsi, en déployant une adresse admirable, ^neas resta toujours dans les limites de la {Jus rigoureuse probité. C'est lYpoque où le roi des Romains le récompense par le titre de conseiller et de prince d'empire, avec le droit de donner le premier son avis au conseil '.

Il i-eparut en Italie pour une mission plus heureuse. Il devait préparer, à Naples , le mariage du roi des Romains avec Léonore, sœur du roi de Portugal et nièce de celui d'Aragon (1451). L'éloge des contractants , qu'il prononça , lui fournit l'occasion d'étaler, sur les qualités et les défauts des femmes , une érudition qui caractérise le temps et le savant orateur en particulier^. Alors commença

' Com.,\. I,p. 16.

' Ep, (le Lollius déjà citée.

* Germanicarumrerum icripiores Fieheri, «dit Fraiicof. 1602 , t. II, p. 27-31,

SDR .SNEA5 SVITIDS PICCOLOHINI. 31

le crédit tV^neas auprès d'Alphonse le Magnanime'.

En même temps, Nicolas V l'éleva de Vévéché de Trieste à celui de Sienne. Le prélat fut reçu avec une vive allégresse" par ses compatriotes dont il devenait ainsi le pasteur. II n'avait guère paru à Trieste que |iour arranger momentanément un différend entre le roi des Romains et Venise. Mais la résidence était alors généralement négligée ^.

Bientôt il retourna au delà des monts, annoncer s son maitre qu'il avait disposé les principales puissances d'Italie à lui accorder le passage pour son coui'onnemeat à Rome , préparé en même temps que son mariage. L'initiative même de ce projet parait avoir appartenu à ^neas; car dans les premières années qu'il passa à la cour impériale, il composa deux dissertations pour pronver à l'empereur quelle serait la gloire d'un voyage en Italie et du rétablissement de l'unité dans l'Ëglise. La premièi'e, dialogue entre Frédéric et son secrétaire, fut peutêtre l'origine du grand crédit de ce dernier. L'autre est une conversation enU-e cinq personnes, parmi lesquelles Gaspard Schlick et l'évêque de Chiemsée. Elle a pour bat de montrer à l'Empereur comment

' Voir ses premières opioionij sur ce prince, Ep. 21 , 39. Il craint d'abord , puis désire sa domination sur les communes italiennes. .

' Sloria del Vetcovado dcUa riltà lU Sicna, da G. A. Pecci. Lucco,1748, in-4», p. 322.

iCom., 1. I,p 16.

il peut contenir rAlleraagne et l'Italie l'une par l'autre, et, au moyen de cet équilibre, assarer l'empire à sa famille. C'est la politique de ce prince tout entière'.

Cependant le dévoué, l'infatigable secrétaire trouva en Allemagne de plus grands obstacles à surmonter.

Nicolas V avait nommé ^neas nonce apostolique en Autriche, en Bohême, en Moravie et en Sïlésie. Il devait conférer avec les hussites, surveiller les rapports de l'ordre Teutonique avec ta Prusse, et enfin travailler à la pacification des Ëtats autrichiens, ligués contre Frédéric III , qui retenait à sa cour Ladîslas, leur jeune souverain '.

Comme le nom d'iËneas se trouve mêlé à leurs griefs, il est important de considérer s'ils étaient fondés.

Sans doute, Frédéric pouvait nourrir quelque arrière-pensée en gardant ce jeune prince auprès de lui. Cependant, son conseiller nous apprend qu'il craignait de livrer son parent et pupille aux embûches des hérétiques bohémiens, et l'événement parait avoir justifié dans la suite ses appréhensions ^ Quanta ^neas, il nous semble avoir porté une vive

' Perttatogus de rehus Eccîesiee et Imperii, dans le Thésaurus anecdotorirm novissimus de Bernard Pez. Aug. Vindelicorum lI Graeii, 1723, t. IV, m" pnrt., col. G37.

'Raynaldi, 1. XXVni, nn. 1454. — Ep, 162 adressée à Hirolas V,

* Ep. 32-*.

SDH XSEAi STLVIDS PlCCOLOHINr. 33

affecti(m à cet enfant, qu'il regardait comme son élère '. Il ne cessa ' de plaider sa cause auprès de ses partisans et de ses ennemis , à Bénesdia-w , à Rome , à Naples, à Nuremberg, à Cologne, à Venise. Sa lettre ' à l'évéque de Cracovie est un chef-d'œuvre diplomatique. Au milieu de ses compliments , il flé- , trit l'injustice des prétentions de la Pologne sur le trône de Ladislas, et il prouve, par le désastre de Varna ^ l'imprudence d'une nation ambitieuse, qui aurait d& concentrer ses forces contre les Turcs.

Dans les conjonctures où nous l'aTioos laissé , le secrétaire déploya toutes les ressources de son adresse pour calmer la fureur des sujets de Ladislas^ (1451). L'université de Vienne, mécontente de Nicolas V, qui soutenait le Roi des Romains, en avait appelé an prochain concile. La réponse d'.£neas fut, au témoignage de Muratori ^, le plus éloquent de tous ses discours, et le plus remarquable par la science.

A la diète de Béneschaw, il adressa aux Bohémiens un discours latin, que Frocope de Rabenstein, seigneur distingué de cette nation, l'un des chefs du

■ Ep. 13, — Discours cité dans Muratori, Anecdoia, t. Il, p. 126,141.

> Ep. 78,93, 94, 95, 118.— Vofr anisi la lettre 409 «ur les méDigement» dont tua .£neaa k l'égard d'un goa*emeur dn prince, qui avait favorisé ooe tentative d'évasion.

* Ep. 101.

* Com.,\. I,p. 17,18.

' Hdbatobi, Aneeà., t. Il, p. 132-175. Quelques auteurs rapportent ce DiicotiTs ft l'année 1453 , Unratori préf^ la date de 1452.

parti catholique, et l'ami d'^neas', traduisit dans leur lan^e. Je ne puis m'empéchn* de le citer au long : H Les Hongrois et les Antricbiens, disait-il , désirent aussi posséder Ladislas. Si c'est à tous que notre monarque le rend, ih s'en tiendront pour offensés. Au cas où il faudrait opter, le Roi préfère* rait votre alliance à celle des autres peuples. II se souvient de tos anciens rapports avec ses ancêtres, et des bîeniàit& qu'il a reçus de tous. Si l'on a égard à la valeur, & la noblesse, qui n'envierait celle des Bohémiens? Mais pour le moment Ladislas ne saurait TOUS être utile. Vous auriez besoin d'argent pour le recevoir avec une pompe royale, pour lui faire une cour digne de la magniBcence de ses pères, pour réparer $69 palais. Et cependant vos finances sont épuisées; vous n'avez point de revenus; aucun impôt n'est établi dan» votre paj« ; vons devres donc vider vos bourses. D'ailleurs, vous êtes plusieurs seigneurs égaux en prudence, en autorité, en richesses. La conduite du prince doit être confiée à un seul , et celui-là sera te véritable monarque qui aura la garde de sa personne; de là de nouvelles discordes. Le Roi vous tire de ces embarras en se chargeant lui-même de la tutelle et de l'entretien de Ladislas. Entre quelles mains serait-il mieux qu'entre celles de ce monarque , son proche parent? Si les Hongrois vous disputent le gouvernement du prince , ils auront sur vous l'avantage de l'avoir vu naître et couronner.

' £ne«s en pdrfe i^neuK fois dans sm Comme» ta ire^i , 1. I , p. 8. Voir aussi les Ep. 41, 97, elc.

StB .ENBAS STLVIC8 PICCOLOMINI. |3S

LaisWK'le croître jusqu'à sa ntDJôrité, et alors le Roi TDub le confiera préferablement auï antres. Qtiaiit à la menace dVlîre un autre souver^n, il n'y 6roït point 1 il s'en rapporte à Totre fidélité jusqu'ici incorruptible. Apr4 tout, quf pout-i'tez^-vous ptêtéret à Ladislflt? » Ici l'orateur rappelle l» titres de ses ancêtres, sa puissance, ses alliance*, l'apptii que Inl doivent prêter le Roi et les princes allematids '. Noo» devons rapprocher de ce discours une lutire adressée aux seigneurs liongrols. Il les met aa défi d'élite un autre monarque, ou dfe se constituer fin fédération, menacés comme ils sont par les Turcs. Il leur promet les leTeurB de Ladislas, aussitôt que ce prince aura retétu la robe virile *.

Les Bohémiens continrent unanimement de temercicT Frédéric ill. ^neas, chargé en particulier de ménager Georges Poggiébrach , le plus paissant de leurs chels, le disposa pour toujours à l'alliance de son maître*. £n effet, co dernier avait tout intéi'êt it l'absence du prince, dont il commençait à obtenir le pouvoir, principalement par l'appUi des Hussites.

£neas s'enfonça ensuite dans l'iatérieur de la Bohême, dont il nous dépeint ta barbarie : « Il me semblait, dit-il , avoir été au delà des Sanroniales et de la mer Glaciale, parmi les anthropophages et les

' Hût. de la guerre des HussUet et du eondte de Bâle, par Jacques LeDraDt(protestaDt), Amsterdam, 1731, in-4°, p. 222. • Ep. 78.

^LEMFANT.p. 223.

36 SSSAI

monstres de Tlnde et de la Libye. » Surmontant les vives inquiétudes de ceux qui l'accompagnaient, il soutint une longue polémique avec Poggiébrach et d'autres fameux sectaires '. Lorsqu'il eut quitté la Bohême, il n'oublia point la cause de l'orthodoxie dans ce pays. Il la recommande souvent au Pape, envoie aux catholiques de prudents avis y et les encourage à braver les tourments ' .

Frédéric III rappela son ministre du fond de la Bohême, pour se faire devancer par lai au delà des Alpes. Celui-ci était toujours prêt.

Il décrit l'inquiétude qui agitait les États italiens lors de ce voyage, qui fut le dernier d'un César allemand à Rome. Il eut lui-même a intervenir entre Florence et les deux cités de Pise et de Volterra , qui saisirent l'occasion pour se soulever. Sienne, sa ville épiscopale, sa patrie, lui témoigna de la défiance, et cependant il lui donnait sans cesse des gages de son attachement '. Il n'y eut pas jusqu'à Nicolas V, qui, craignant la versatilité des Romains, ne voulût contremander le voyage du Roï.

^neas le rassura par une lettre vive et hardie : « Si tu n'avais parlé qu'à moi seul de ta première résolution, lui disait-il, tu pourrais te rétracter; la honte en rejaillirait sur moi : on croirait que je me suis trop avancé; mais deux de mes collègues étaient

■ Ep. 130.

' Ep. 157, 158.

»Com.;i. I, p. 19.

SUB .ENBAS 8YLV1US PlCCOLOHlMr. 37

{Nrésents. » Le Pontife supplia aussitôt Frédéric de hâter son voyage ' .

Enfin le Roi pat venir recevoir sa fiancée à Sienne, et le poète lauréat y fut l'orateur de Ejéonore *.

Avant que Frédéric mit le pied sur le sol de l'État i-omain, le Pape exigea de lui le serment habituel. £neas s'etforça de démontrer que c'était une innovation '; le pi-ince, plus respectueux, céda, « bien que cette prétention lui parût fort étrange. »

Le collège des cardinaux vint à sa rencontre. « Quelques auteurs prétendent, dit ^neas, qu'on n'avait point encore fait cet honneur aux rois allemands. Je crois , au contraire , qu'il n'en a été ainsi qu'à partir de l'époque oiî la majesté de l'Empire a diminué; car il est certain qu'autrefois les papes eux-mêmes allaient au-devant d'eux. »

Nous insistons sur ces détails, parce qu'ils caractérisent l'esprit indépendant qu'il avait conservé. Cependant ce prélat, si libre dans son langage, reconnaît que « l'Empereur, avant son couronnement, n'est pas au-dessus des cardinaux : le premier cardinal lui est même supérieur^. j>

L'entrée pompeuse de Frédéric dans la ville éter-

* nUt. de Frédéric III, éditée par Boecter. Strasb., 1685, p. 46. Elle se trouve aussi dans deux Hss. de U Bibl, ftoj., n" 6028, 6224.

* Com., 1. 1 , p. 20. Il décrit la pompe de l'entrevue.

* Hiit. de Frédéric UI , p. 76, etc.

* Ibid.

98 »wi

wA\n fut atvsi nn triomphe pour -^neiis, qui lui set^ . vait d'interprète '.

U nous -a hmé la description dm cérémonies du couronnement, et »ne dissertation curieuse sur les ppurQiines. Gonsklérant de près l'épéQ que l'on ceignit à l'Empereur, et que l'on assurait éti-e celle de Charlemvgne, il démontra que c'était plus probablement celle de Charles IV de Luxembourg '-

II prononça les discours d'usage en ces circonstances ; mais ce fut pour y déplorer la corruption du clergë et des peuples , l'humiliation de l'Église , opprimée par les princes, et demander la convocation d'un concile général eu Allemagne ^ Cependant les défiances mutuelles se dissipèrent, ^neas semble avoir abandonné les idées qu'il avait émîmes, et s'en être remis à la prudence de Nicolas Y. D'un autre coté, il rassura une seconde foi* le Pape, qw, retombé dans ses craintes, s'était fortifié à l'approche des Allemands, et il assista aux entretiens intimes des deux premiers souverains du n^onde. Dès ce mome«t, on l'auntit promu au cardinalat, si les importunités des princes , pour leurs candidats respco* t^s, avaient laissé à Nicolas V la liberté de suLvre son inclination sans se prêter à leurs exigences

(mi), .

Frédéric i-evint avec lui, et partout le seci'étaii'e porta la parole au nom de l'Empei-eur. Il lui rendît ■ Com-, 1. I,p.20.

• Hùtoire de Frédéric lit , p. 7fl , ete.

tm scriplores Freheri, t. Il , p, 3i4.

W» «HUS »VI,ViIIS PlCQOIi»)llKI. A9

bientôt après «kfr services plus impt^taots. L«9 w^ls 4e Ladisliis aïaiwt enSo arricbé leur ymaé monar^e des' inaia» de Frédéric, Ië coatraigoant pav la force ii cette coneevwoD, qu'^neaâ loi avait depuis longtemps conseillée '. Ce dernier assi^, parmi les évéques médiateurs, à la première entrevue du Roi autrichien et de ses sujets. Ils ne pouvaient se lasser d'embrasser leur prince, « et ils le conduisirent aussitôt au bain, pour le dépouiller de tout ce qui pouvait lui rester de stjrien '. »

Bientôt Bohémiens, Hongrois, Autrichiens, tous les peuples de Ladislas vinrent, sous ses ordres, assiéger Frédéric III à Vienne. Mais la médiation d'.£neas fut acceptée avec joie, surtout par le héros de la Hongrie, Jean de Huniad (Hualade)^ : la paix se rétablit.

Il ne fut pas moias glorieux pour le conseiller impérial d'empêcher les princes allemands de commettre une injustice à l'égard de Nurêmbei^, et le laîble Empereur de s'y prêter *.

Au milieu de ce conflit d'intérêts particuliers, qui rendait les Occidentaux sourds aux cris de leurs frères d'Orient, le bruit d'une terrible catastrophe, de la chute de Constantinople, vint les remplir d'effroi, ^neas s'élève alors au-dessus de lui-même. Nous l'avons vu déployer un zèle ardent, d'inépuisables

' ffùl.de Frédéric III , p. 110.

* L'Empereur était de la branche de Styne.

* Hist. de Frédéric III, p. t09, 110.

* Corn., 1, I , p. 22.

iO BSSAI 8DB £HEAS 8TLVICS PIGCOLOinid.

ressources, une constance inébranlable dans la cause de l'Église et de l'Empire; il a aussi commencé k cunbattre Thét^ie. Maintenant , il Ta se surpasser pour réunir l'Europe chrétienne contre les musulmans, ennemis de la foi et de la civilisatimi.

tv.

PBÉDICATION m LÀ eOEBSS SAnTE- ~ CARDHUAT.

La capitale de l'empire grec , le rempart de la chrétienté a cédé aux coups de Mahomet II (14â3)> Ce malhenr, qn'^neas sent plus vivement que personne, le dangw du monde chrétien, du iiionde âvllisé , déreloppent les sentiments généreux de son âme.

Depuis longtemps il sepliaîgnait de ses&tigues, de ses souffrances : u Voilà deux ans que je chevauche, écrivait-il; je n'ai aucun repos'. J'ai éprouvé mille espèces de fièvres, je suis souventmaladede la pierre, des douleurs d'entrailles m'ont tourmenté à Rome. Parlerai-je de mes faiblesses et de mes tortures d'estomac? Une seule maladie ne m'avait pas attaqué, celle de la vessie dont je souffre maintenant*. » Ces vers, faibles du reste, expriment vivement les douleurs de la goutte qui ne le quittèrent de sa vie :

Si sacer est sanguis Christ! de corpore Tusiis ,

Et di^us latria , dira podagra fnge.

At s! membra diu pouesaa relînquere netci* ,

Urgeat ut saltem flamma dolorque minui ^.

^ Dans le petit recueil de Joann. jidolphus Itulingiu , de ■Strasbourg (Bibl. del'Anenal).

42 BSSA.I

11 ne pouvait se faire a U vie de la cour '. Son projet était de revenir dans sa patrie pour s'y 6xer* et il tressaillait de joie dans cette espérance % bien qu'elle fût souvent déçue par de nouveaux délais que lui demandait rEmpereur.

Dans le dialogue sur la prise de Constantinople , que nous avone déjà cité , saiut Bernardin de SicDoe , apparaissantà iËneas, lui reproche d'abandoonerson évédbé , dcmt il n'avait pas osé lui-même accepter l'adminùtraliou. ^neas lui raconte ses tcatatives pour obtenir la permission de retourner dans son diocèse, et la violence qu'il s'était faite lorsqu'il fallut sacrifier ce devoir au devoir plus impérieux de précber la CTOÙftdeh Le dévouement lui donna un nouveau courage et de nouvelles forces.

Il avait songé an danger avant la |;Mrise de Constantinople. C'est lui qui avait sollicité l'envoi en AUemagne du célèbre religieux Capistran *, le Pierre l'Ërmïte de l'époque. Lui-même, il avait prêché la croisade au couronnement de Frédéric : il y repr^nta la chrétienté, pressée au nord par les Tartares id(^trea^ à l'orient, à l'occident, au midi par les musulmans, maîtres de l'Asie, de l'Afrique, d'une partie de l'Espagne et des îles de la Méditerranée*.

■ Ep. 42 , 166.

* Ep. 41 ».

s Ep. 399.

SUR £NBAS STLVlDi PlCCOLOHIin. 43

A la vouvelle du d^stre d«s Grecs , il ne peut d'abord en croire la renommée '} il s'informe avec inquiétude des dispositions duFapeetdes cardinaux*; ii prie l'uu d'entre eux de ne point leur laisser de relâobâ ^ 11 ose en^n lui » vermisseau^ » adresser au Foutife lui-même les paroles le» plus énergiques : wG'est une obligatiai> rigoureuse pour le Saint-Siëge, dit-il f de songer aux moyens dé détourner un si grand péril, d'avertir les princes et les peuples, de veiller^ de s'empresser d'agir, enfin de ne rien omettre pour le salut de la république chrétienne'^. » « La main me tremble en vous éra-ivant, lui disaitil dans uneautre lettre. L'indignation ne me permet pas de me taire, ni la doulenr de m'expi'imer- Il est honteux de vivre encore! L'Italie, l'AUemagoe, la France, l'Espagne sont dans l'état le plus florissant, et voilà (ô honte!) que nous laissons pi^ndre Constantinople par des Tujrcs voluptueux !£ut-ou jamais semblable désastre à déplorer? Home , il est vrai, a été prise par les Gotbs,. mais au moins ont^ils respecté les lieux saints l »

Ensuite, sachant le Fontife bien digne de le compr«Qidre> ^neas déplorait la perte des trésors littérairesdeVaiitiquité;et,par un trait delà plushaute éloquence, après avoir résumé ce que l'histoire

' Ep. 139.

* Ep. 140.

sEp. 141. > -

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