Essai sur Albert Mockel
Les Fleurs de V adolescence (1914). Poème. La Solitude humaine (1915). Poème en cinq parties. U amour de la nature (1914). Impressions et paysages. Le Livre de la Sagesse et de la Guerre. (1918).
Essais de critique et d'histoire
Sur Paul Claudel. Louvain, 1914.
Essai sur la Poésie lyrique. Id., 1919.
Sur quelques livres. Extraits de la chronique des poèmes à la Terre Wallonne. 1921-1922.
La vie et V œuvre d'Octave Pirmez. 1922.
Idéalistes et Inluitionnistes. — I. Novalis, Carl^le, RusJ^in, Emerson, O. Wilde. — IL Baudelaire, Villiers de Vhle-Adam, Huysmans. — Les Symbolistes, Bergson. 1916-1918).
Lamartine et le classicisme. Thèse. (1917).
Lucrèce et le Sentiment de la Nature. Thèse. (1920).
Les Religions préhelléniques. (1916-1917).
En préparation : Fernand Séverin, sa poésie et ses sources.
Le prince de Ligne^ son siècle et le nôtr",.
Contribution à l'Histoire du Symbolisme
Quand j'examine sa généalogie, je constate qu'il a de qui tenir, ce défenseur de Tindividualité wallonne et de la culture française. Dans son ascendance maternelle, où le sang germanique s'est perdu dans le sang français, aussi bien que dans son ascendance paternelle, on rencontre en 1830 de farouches partisans des droits de la cité liégeoise qui se dressent contre la morgue hollandaise. Le grand -père paterne-l (1 ), membre de la régence de Maestricht, était annexionniste : prisonnier politique pour avoir affirmé les droits de Liège sur Maestricht. Ses aïeuls maternels se rangèrent parmi les révolutionnaires. Son grandoncle, Charles Behr, commandait les Liégeois à S ain t e - Walbur ge .
Il n'est pas aussi facile de faire la généalogie de ses ancêtres spirituels. Mais il est certain que le sang des musiciens liégeois coule en lui : toute son œuvre est dominée par un idéal de musicien. Mais les musiciens liégeois sont d'une qualité si rare ! non seulement des artistes, mais encore des esthètes, tels Grétry et César Franck. Voilà bien l'originalité wallonne : l'âme de ce peuple est soulevée par le rythme ; elle 'se plaît à créer des formes musicales dont les lignes suivent les élans de son idéalisme ; et si, par hasard, elle préfère des formes plastiques ou littéraires, c'est un chant pathétique mais harmonieux qui s'exhale des peintures de Roger de la Pasture, des statues de Du Brœucq et de Rousseau, des dessins de Rops et de Donnay, et des livres de Ligne, de Pirmez, de Severin et de Mockel.
(1) Liégeois de naissance.
J'insiste sur ce fait que l'art wallon est pénétré d'une intellectualité qui en fait la finesse et la distinction et qui explique son idéalisme et son classicisme.
Mockel est un type représentatif de sa race, une race où les dons les plus heureux s'harmonisent à merveille, comme dans la race grecque ou la race française. Esthéticien, il incarne l'intelligence généralisatrice de notre peuple ; il affirme que le petit Wallon n'est pas le petit Belge dont les Parisiens se sont trop de fois gaussés ; et c'est comme esthéticien que Mockel vaut le plus. Poète et conteur, il exprime notre goût pour le merveilleux et le mystère, notre penchant pour les féeries de l'esprit et des sens, notre amour de la clarté et des nuanceSj de la musique sobre et vibrante, enfin le grand rêve des vieux Celtes toujours en quête de princesses lointaines et de Saint- Graal. Or, l'aspiration de Mockel est plus détachée de la terre que celle d'un Severin même : à son insu, c'est presque celle d'un sage vers l'absolu ; ce n'est pas l'amour de Tristan pour Yseult, mais celui du poète pour la symbolique fleur bleue.
L * Esthéticien
Mockel est peut-être le seul esthéticien qu'ait produit la Belgique. M. Fierens-Gevaert s'est plutôt occupé de l'histoire de l'art. Réfléchissant sur l'art, aux moments de loisir laissés par l'action, des hommes d' œuvre, des artistes, com,me les Destrée et les Carton de Wiart, n'ont pas poussé la généralisation jusqu'à la philosophie. S'ils étudient un livre, dans un compte-rendu, ils ne vont guère jusqu'à systématiser leur critique. Sur les traces de Ruskin, ils ont voulu concilier le beau et le bien. Au lieu de déterminer les conditions de la jouissance esthétique, neuve et haute, pour une élite, ils ont cherché plutôt s'il était possible que le peuple eût aussi quelque plaisir au contact d'une certaine beauté plus accessible. Ils ont quitté le temple retiré où, dans leur jeunesse
orgueilleuse, ils avaient voué un culte solitaire à une beauté moins populaire, et ils sont allés parmi les foules comme des apôtres, mettre en paraboles naïves les intuitions suprêmes qu'ils avaient eues.
Mockel est resté dans l'enceinte sacrée ; on ne l'y rencontre qu'avec ses pareils. S'il descend vers la ville, c'est afin d'y parler non point d'art directement, mais afin d'y défendre les intérêts du temple, dont il est le délégué. S'il vient aujourd'hui aux réunions de VAsscmblée Wallonne et des Amitiés françaises, dont il est un des fondateurs, dénoncer les barbares mentant à l'horizon du Nord et de l'Est et aider à dresser un plan de bataille en faveur de l'individualité wallonne, c'est parce que la culture française qui forma celle-ci est la mère de la beauté classique qu'il dessert là-bas, dans son sanctuaire. « C'est par la langue et la culture françaises que nous avons exercé notre intelligence. Le français est pour nous une nécessité vitale », a-t-il dit dans le discours qu'il prononça au banquet organisé en son honneur le 5 avril 1914 à Liège. « Le français, continue-t-il, apprend à scruter les idées avec précision, à ne point se satisfaire d'un à-peuprès. C'est en français, sans doute, qu'il est le plus malaisé de mentir. Mais il y a plus encore, et nous le savons bien. La culture française a recueilli l-es eaux de la source sacrée qui jaillit autrefois en Grèce, source divine de l'Ordre et de la Beauté, source divine de la Liberté » (1). Je retiens cette déclaration qui milite non seulement en faveur de la culture française, mais surtout en faveur des humanités classiques et je trouverais peut-être une des raisons du germanisme borné et francophobe des étudiants en philologie germanique, où se recrutent les meneurs activistes, dans le fait que leur programme, pour les cours de la candidature en philosophie et lettres ne
(1) Cf. rartlcle d'E. Baussart sur la culture française dans la Terre Wallonne, Mai 1920.
comporte 1" explication ni d'un auteur latin, ni d'un auteur grec.
Dans une lettre où il me fait l'éloge de Platon, de la sculpture et de la poésie grecques, Mockel me dit que la France est une Grèce vivante : « Elle fut ma grande formatrice, la Mère ; et je l'aime d'une ferveur passionnée. Toute la France et la France de tous les temps. »
Jeune homme de vingt-deux ans, brûlant néophyte de la nouvelle religion d'art qui se répandait en Belgique et en France, fondateur de la Wallonie, Mockel apparaissait aussi bien doué pour l'action que pour la contemplation, mais n'accordant à celle-là que d'être le rayonnement de celle-ci. Adorateur d'une beauté très haute, faite de fierté et d'intelligence, pénétré des principes de l'idéalisme nouveau qui vivifiait la jeune littérature, il groupa, dans le comité de rédaction de sa revue, les meilleurs écrivains de France et de Belgique qui devaient faire la fortune du symbolisme et qui nouèrent entre la France et la Wallonie des liens indissolubles. Il défendit luimême le nouvel idéal d'art, la conception d'une littérature plus spontanée, plus musicale, plus significative de la vie de l'esprit, que celle où se plaisaient les derniers naturalistes de 1880 et notamment la plupart des collaborateurs de la Jeune Belgique, surtout les Flamands. N'est-ce pas grâce à Mockel que les artistes wallons prirent consscience de l'originalité de leur idéalisme et s'ape-'çurent que « l'art des Flamands était malgré tout un art matéirialiste )>, comme on lit dans la Wallonie. Toutefois, Mockel n'était guidé par aucun exclusivisme : la Wallonie, qu'on se le rappelle, publia pour la première fois non seulement des pages de Louys, de Régnier et de Severin, mais aussi les Bords de la Route, de Verhaeren (numéro consacré au poète flamand en 1890), et V Intruse, de Maeterlinck. Il convient, pense Mockel. de ne pas trop délimiter les frontières de l'art, parce que l'art est esprit et que l'esprit souffle où il veut.
Retenons ces premiers gestes de Mockel qui présagent l'action actuelle du défenseur de la cause wallonne et qui font entrevoir l'importance considérable de la Wallonie, non seulement dans l'histoire du renouveau littéraire belge, mais encore dans l'histoire du symbolisme français. La Wallonie figure avec la Vogue et la Pléiade... parmi les revues d'avant-garde où naquirent des talents aujourd'hui respectés et qui sont à consulter pour l'histoire du mouvement intellectuel
depuis 1880.
Mockel est un des principaux théoriciens du symbolisme sans qu'il ait traité ex professo du symbolisme dans quelque manifeste tapageur et vain. Ses Propos de Littérature (1894) parurent en même temps que VEleusis, de Mauclair, quelques années après la Littérature de tout à V heure, de Morice, avant la Poésie populaire de Souza, et quelques années avant la Poésie nouvelle, de Beaunier, et le Tourment de V Unité, de Mithouard, les cinq ou six ouvrages où l'on expose la nouvelle doctrine littéraire. Non que Mockel ait jamais systématisé ses idées ; mais il a fait, dans tous 'ses ouvrages critiques, de l'esthétique sans en avoir l'air (i). Et c'est surtout son esthétique personnelle qu'il développe, même lorsqu'il parle des autres, parce que ceux-ci sont ses frères d'âme. Toutefois il savait, quand il fallait, se séparer d'eux. Ainsi il constate que Régnier allégorise trop, que Vielé- Griffîn manque d'harmonie et de fini et que Verhaeren est f-atigant par ses barbarismes et son facile intellectualisme.
Mais on peut réunir ses idées en corps de doctrine en glanant dans ses œuvres et sa correspondance. Qu'il me soit permis de repenser ces idées, de les fusionner, de les presser et d'en extraire une philosophie de l'art.
(1) Ainsi, dans son Auguste Donnay, qui pai^aît pendant que je corrige ces épreuves (Liège, Thone, 1922), Mockel avoue qu'il théorisait plus que ses amis en 1886 (p. 21) ; il résume les principales esthétiques en deux mots exacts et définit l'Art à peu près comme Bacon : honio additus naturae.
Les Idées et les Sources de r Idéalisme de MockeL
Toute esthétique est basée sur une théorie de la connaissance et celle-ci suppose une psychologie.
L'idéologie de Mockel est nettement subjectiviste ; elle aboutit à un relativisme très conscient. «.Nous ne percevons que des vérités relatives, dit Mockel {Mallarmé, p. 16), des vérités mobiles qui sont nos aspirations (Poésie et Idéalité, p. 61). » J'aurais beau jeu si je voulais épingler ici toutes mes fiches, afm de prouver cette proposition. Tous les quatrevingtistes se sont pénétrés des quelques principes essentiels du subjectivisme, qu'ils ont trouvés formulés par le plus français des philosophes allemands contemporains, par Schopenhauer ou par ses commentateurs (1).
« L'âme, écrit Mockel, ne saisit, des choses, que ce qui peut l'affecter ; le raisonnement, rapport de plusieurs souvenirs, n'est que la comparaison de plusieurs états de son développement {Propos de Littérature, p. 21). Par le symbole, le poète se recherche dans la vie ; il subjective les images au lieu d'objectiver en elles une pensée ; son but n'est que lui-même ; s'il examine les choses, c'est pour en recueillir les divers éléments idéaux, c'est-à-dire — puisque nous ne connaissons des choses que leur rapport avec nous-mêmes — les éléments les plus intimes de son moi qui s'y trouvent contenus. La création du symbole est une projection vers notre être futur. » {Loc. cit., p. 113).
Certaines pages de la première étude sur Verhaeren, poète du paroxysme, sont fortement teintées de germanisme. L'auteur, en un langage abstrait, nous parle de la théorie schopenhauerienne de la libération par la contemplation
(1) Foucher de Carell (Heg-el et Schopenhauer. 1862), Challemel- Lacour, RIbot, qui écrivirent surtout sur Schopenhauer entre 1870 et 1874 ; Scherer, Schuré, Caro, Boutmy...
esthétique et de la perpétuelle évolution du moi, idée tout allemande née au XVIIP siècle. Dans les Propos^ il s'en réfère à Schopenhauer pour l'esthétique de la suggestion vantée par le philosophe, mais qui doit sa fortune, dans ces dernières années, surtout à Mallarmé ; et c'est plutôt ce dernier que Mockel rappelle dans sa paraphrase . « Préciser une idée, c'est la borner et c'est enlever d'avance au poème qui la contient ce frémissement illimité que donne le chef-d'œuvre... L'idée particulière n'embrasse que le relatif, ce qui est éternel lui échappe... Elle ne nous conduit pas au-delà de nous-même et rapetisse l'œuvre d'art à une réalité immédiate et tangible, lorsque la fonction même de cette œuvre est de nous suggérer rinfmi. » (1). Garlyle développe cette pensée à propos du symbole dans un passage que j'ai expliqué ailleurs.
J'extrais du finale en prose de Chantefable une phrase qu'on croirait détachée des Moralités légendaires de Jules Laforgue, qui fit de l'émotion avec la philosophie de Schopenhauer et de Hartmann, et qui tira de leur idéalisme misogyne la matière d'admirables poèmes lyriques. « Trojs sexes, oui, c'est bien cela, il y a trois sexes : celui qui pense et rêve, celui qui gante 5 % et fait rêver, puis tout le reste, la foule des neutres... C'est aussi penser et nouis chercher en celles qui nous font rêver... Ah ! mon Dieu, suis- je allemand aujourd'hui !... » (2).
En 1885, on croyait de bonne foi être allemand parce qu'on s'était pénétré de quelques idées essentielles de Schopenhauer, qui, lui, les avait prises aux Indous et à certains écrivains matérialistes (du XVIIP siècle français finissant. Cabanis, Chamfoirt, iStendhal, sont dans Schopenhauer et celui-ci est dans Nietzsche.
Mockel ne publie pas comme Mauclair que Schopenhauer est son maître ; mais on voit non seulement au jargon de certains chapitres des
10 ESSAI SUR ALBERl MOCKEL
Propos et de VEtude sur le Paroxysme, mais encore à la tournure générale de la pensée, que notre auteur a goûté aux fruits quelque peu enivrants de l'idéalisme allemand qui est essentiellement une philosophie de l'évolution et une apologie de l'individu. Wilmotte semble regretter cette influence ; il a tort : toute nourriture est bonne qui est bien assimilée (1). J'en conviens, le genre de philosophie que les Allemands s'enorgueillissent, depuis Fichte, d'avoir donné au monde, est un poison pour l'intelligence des races latines, parce que la discipline gréco-latine qui a formé
(1) La Culture française en Belgique, p. 262. « Ici Mockel se souvient de Schopenhauer comme il nous remémorait tantôt Hegel. La philosophie allemande a effleuré ce cerveau wallon de son aile un peu rude... Mais pas plus pour les poètes de 1850 {Weustenraad, Wacken, qui florissaient aussi sur la rive niosane) que pour lui il n'est permis de conclure de là à une participation surabondante d'éléments étrangers au génie de la race. »
Dans la Renaissance d'Occident, M. Wilmotte écrit dans le même ordre d'idées : « Pas une parcelle de germanisme dans la culture de nos auteurs de ces cinquante ans, sauf Maeterlinck... Seul Mockel a lu Schopenhauer, et ce n'est peut-être pas ce qu'il a fait de mievix. » (Septembre 1921, p. 291).
Dans une lettre, Mockel ne nie pas avoir lu le pessimiste allemand, mais il affirme avoir échappé à son influence immédiate et devoir au Védânta ce qu'on attribue à Schopenhauer. Il m'écrit : « Je ne songe nullement à nier l'influence qu'aurait eue sur moi la philosophie allemande, tout en la réduisant à des proportions raisonnables. Outre Schopenhauer, j'ai quelque peu pratiqué Hegel, et je garde toute mon admiration au noble Goethe. Qu'importent les haines guerrières, quand on est dans le domaine des idées? J.-S. Bach, Beethoven, Wagner ont aidé puissamment à former ma sensibilité d'artiste et ma foi en la beauté. Je garde pour eux un respect filial, bien que j'aie eu aussi d'autres maîtres en musique. Il ne faut pas du reste que cette atroce guerre, par un dernier méfait, anéantisse en nous la liberté de la pensée et l'équilibre du jugement. Le germanisme est historiquement l'un des facteurs de la mentalité fi'ançaise. On ne peut le nier sans aveuglement. Dans le Nord de la France en particulier, et j'y insci-is la Wallonie, les échanges furent constants avec le Palatinat et le pays rhénan. L'Allemagne a subi fortement notre influence celto-latine, mais par la Rhénanie, elle a pénétré aussi chez nous... Un mets étranger demeure fortifiant, même lourd, si nous l'assimilons... Qu'il y ait apport et non envahissement. » Déclaration précieuse. Ce que Mockel avait pris à doses modérées dans le germanisme, a fini par se transfoi'mer en sa propre substance après être resté un peu apparent encore à l'époque des Propos. Aujourd'hui, personne n'est plus français que Mockel.
des hommes tels que Saint Thomas d'Aquiii, Descartes, Pascal, Comte... apprend à l'espi'it à définir, à voir juste et clair, signe de perfection pour la pensée, tandis que la culture germanique enseigne à confondre le sentiment et l'intelligence, ce qui mène à défigurer le vrai, à tout brouiller, à ne rien définir. La philosophie romantique allemande est la négation même de la science ; mais parfois elle se rapproche assez bien d'une certaine poésie. C'est sa seule qualité ; et c'est pour cela que, absorbée modérément, elle constituait une excellente nourriture pour un poète comme Moc • kel. Mais esprit clair et sain, il en a rejeté les aberrations, le pessimisme, le nihilisme, le nietzsichéiisme, l'asicétisme et autres poisons en isme.
« Je ne puis me dire le disciple de Schopenhauer, m'écrit-il. Je n'ai jamais admis son pessimisme intégral. Moins encore qu'à ce pessimisme intégral, je crois à la fixité du caractère ; et cela, c'est la base même de la morale de Schopenhauer. A mes yeux, au contraire, le moi est toujours changeant ; il obéit à Maia... En même temps que Schopenhauer, je lisais avec émerveillement quelques livres traitant de la philosophie hindoue. C'est dans la métaphysique de l'âtma, ou du moins dans le peu que j'en pouvais connaître en ma première jeunesse, que je découvrais la lumière... » Soit ; je retiens ces indications qui justifient telle de mes inductions ; mais je réponds que Schopenhauer est pénétré d'hindouisme, que l'idéalisme allemand, par la bouche de tous ses représentants, proclame cette évolution du moi vers le soi supérieur et que tout le romantisme se résume dans l'aspiration du moi individuel au moi universel ou divin. Sur ce point on lit dans VEve future ou TribuJat Bonhommet, de Villiers de l'Isle-Adam, le vulgarisateur principal de 'l'hégélLanisme pour les Symbolistes et très apprécié des jeunes écrivains belges de 1885, des phrases comme celles que j'extrais des Propos de Littérature, p. 191 : « Le moi ne serait-il qu'un moment de l'Idée, vivante émanation du Soi
universel? » Mockel reprend aussi les idéeis essentielles de Schopenhauer sur l'origine et la signification de la musique, ou plutôt il se sert de sa terminologie : « Le rythme est à l'harmonie ce que la direction est à l'espace ; il s'effuse en elle, comme la volonté dans la représentation. (Propos^ p. 70.) ...Forme virile de notre pur instinct, le rythme naît de notre désir et s'identifie avec nous-même. » (M, p. 76). C'est l'emploi de ces termes qui rend obscur tels passages des Propos et de la première étude sur Verhaeren. Mais quand toutes ces notions métaphysiques se furent clarifiées dans l'esprit de Mockel, comme dans une eau pure, et qu'elles furent entrées dans la synthèse mentale, notre auteur nous donna, dans ses monographies de Mallarmé, de Van Lerberghe et dans son récent Verhaeren, des livres d'une clarté transparente où se découvre la profondeur limpide de son idéalisme. Mallarmé, Le Bréviaire du Pauvre , Poésie et Idéalité, deux proses fascinantes parues dans Vers et Prose, sont des essais où la poésie se mêle à la philosophie avec une harmonie ravissante : la raison, le sentiment et la fantaisie y tracent d'élégantes arabesques où se joue un esprit sûr de lui-même. Wilde, Gide ou Thibaudet n'ont rien de supérieur au Mallarmé de Mockel. A côté de cela, Novalis n'est que bégaiements, Maeterlinck et Mauclair paraissent obscurs. Je m'empresse d'ajouter que déjà les Propos de Littérature fourmillaient de remarques judicieuses sur le rythme et le symbole.
Déjà dans ce livre et dans des articles de la Revue de Belgique {Réflexions sur la critique^ 1897) , je trouve une esquisse de cette psychologie nuancée et vivante sur laquelle les Symbolistes ont a leur insu fondé leur esthétique. Elle est une forme du phénoménisme de Taine, en germe déjà dans la philosophie romantique, qui deviendra, dans la pensée rayonnante de Bergson, un des plus lumineux systèmes qui soient.
(( L'âme est en devenir vers elle-même, écrivait Mockel en 1894 (1). A tous les stades de
(1) Propos, p. 21.
son épanouissement, le moi ne peut être connu que par ses phénomènes, les idées, qui évoluent selon la durée, et le regard direct ou la conscience des spiritualistes n'a pour objet qu'une synthèse d'idées, elle aussi mouvante. » Contraste kantien entre phénomène et noumène, n'est-il pas vrai l « L'âme continue-t-il, existe en tant que rythme, en tant que direction vers un but à l'infini, et ce but, c'est soi-même... » « J'aimerais à dire, écrit-il ailleurs en poursuivant la même idée (1), que notre âme est pareille à un thème musical qui va et se développe dans une symphonie... Gomme le thème musical, nous évoluons sans cesse. Il y a en nous je ne sais quoi de vivant qui progresse... »
Artiste, poète et musicien, plus que philosophe, Mockel semble bien devoir cette idée de la continuité progressive du moi plutôt à une intuition lyrique qu'à une adaptation des idées de Schopenhauer sur la musique, objectivation du moi. Quoi qu'il en soit, il prend son point d'appui dans cette théorie psychologique pour s'élever jusqu'à une philosophie générale.
Le moi en progrès vers lui-même se cherche dans la vie, dans l'art et dans la science, résidu de la vie : il aspire toujo'urs à changer. Le moi présent cherche à devenir un moi supérieur, parce que différent : c'est une loi universelle étudiée par de Gaultier, qui s'inspire de Tarde, le psychologue de l'imitation, cité une fois par Mockel dans Poésie et Idéalité. Toujours des sensations nouvelles, plus fines ; toujours des idées plus hautes, plus de vérité, plus de beauté, plus de liberté, plus de joie 1 Mais comme la vie, cette pauvresse ou cette avare, ne nous apporte rien de tout cela, c'est l'art qui crée cette richesse, en même temps qu'il crée en nous la joie de la posséder dans notre moi d'un instant, notre moi qui ne se sent pas comblé et aspire de nouveau à quelque chose d'autre. Le domaine de l'art, c'est la joie de la fiction forgée par l'aspiration, parce que l'artiste pratique toujours l'amour platonique : il ne possède jamais
(1) Revue de Belgique, 15 décembre 1897.
que des idées. « L'aspiration ne tend pas vers un objet matériel, me dit Mockel dans une lettre. On n'aspire pas à des choses, mais à l'idée qu'on fait naître des choses. L'artiste, par exemple, cherche le divin dans la nature. Le moi se détourne de ses fms immédiates pour tendre vers des fins suprêmes. Dans le fait d'aspirer et dans le fait de l'artiste qui se sacrifie à son œuvre, pour tenter d'exprimer son rêve, il y a comme une projection du moi vers le soi, de ce que nous sommes, vers ce que nous voudrions devenir : c'est ce que signifie l'épigraphe de Chantefable un peu naïve : « Ge nous même toujours inconnu qui cherche à naître dans le paysage, à se contempler dans la femme, à prendre conscience par l'œuvre. »
Cette théorie de l'aspiration, que Mockei me dit être née en lui de la doctrine hindoue par voie de formation indirecte et comme par bourgeonnement, ne diffère de celle de Sully-Prudhomme que par la manière de présenter les faits psychiques ou plutôt de les nommer. Ge que nous appelons idéal avec Sully-Prudhomme, les Allemands et Mockel l'appellent Soi. G'est l'idéal conçu par le poète et incorporé à sa conscience. De plus, on n'invente pas de nouvelles idées : tant d'hommes ont pensé qu'on doit se borner à répéter avec des nuances tout au plus. Gette doctrine me rappelle Fichte et sa notion fondamentale du caractère illimité du moi, qui a passé dans l'école d"Iéna et notamment dans Novalis, dont Mockel m'écrit n'avoir lu que bien tard quelques écrits mystiques. Novalis définit la philosophie et son succédané la poésie, une excitation du moi réel par le moi idéal. A de certains moments surgissent en nous des idées dépassant le moi que nous connaissons par l'analyse de la conscience et qui jaillissent des parties secrètes de notre âme. du moi infini. La vie véritable est un acte d'aspiration continuelle vers cet être d'essence divine. Gette région inconnue de l'âme, ce moi idéal, ressemble, en somme, moins à l'intelligence (Nous) de Plotin et à l'intellect actif
d'Aristote qu'à Tâme {atnia) telle que la considèrent les Brahmanes, les Samkyas, c'est-à-dire la raison supérieure à Tintelligence et à la conscience, comme au corps et à la sensation, témoin inactif et serein en nous, substance émanée de rame divine [Brahnian) (1).
« Le Soi seul, m'écrit Mockel, est immuable , mais bien qu'il soit déjà secrètement en nous, nous l'ignorons encore. Nous sommes en devenir vers le Soi conscient ; et cette évolution ne s'arrête pas à la mort. Le Soi lui-même, d'une aspiration infinie, tend à s'unir au divin d'où il est émané. Telle est ma foi. »
Tous les symbolistes ont versé dans les arcanes de l'abstraction. Dans la Cité d'Eleusis, Mauclair s'exprime dans les mêmes termes. Le Soi est atteint dans l'exaltation, dans la fiction artistique, dans le rêve, dans les grands moments de la vie, dans la luxure, dans tous les paroxysmes. Cette idée provient de Novalis. Gomme Mauclair reconnaît sous le moi conscient, une vie infuiiment sourde et sous-jacente et surtout ineffable, c'est cette vie qui s'exprime dans les paroxysmes. Moickel (2) évoque cette âme profonde, centre de notre être, indicible et subconscient, qui est en contact avec l'univers entier, avec le divin répandu partout, parce qu'elle est elle-même une émanation du grand tout. C'est la théorie du subliminalself de William James, théorie qui est loin de lui être personnelle (on en trouve les éléments partout, chez Platon, chez les mystiques du Moyen-
ci) Maeterlinck empiunta ce moi pur à Novalis pour en faire la mesure de sa morale mystique ; Mauclair la reprit à l'auteur du Trésor des Humbles; presque tous les Symbolistes en parlent; Retté même...
Mockel professe souvent les mêmes idées que Novalis sur le rôle et l'essence de la poésie, sur le moi, sur le symbole et l'allégorie, sur la fiction ; mais il a exprimé ces idées avant la traduction de Novalis par Maeterlinck. Il ne faudrait cependant pas écarter toute influence. Paul Souday combat Lasserre qui cherche l'orierine de l'intuitionisme des Symbolistes dans Novalis — thèse de Thorel et de Visan (Le Tevi2)s, IS août 1920). Mais il est trop absolu en niant tovite infiltration de l'idéalisme allemand.
(2) Emile Verhacren, p. 132.
Age...) et qui identifie le moi profond avec le divin. Tantôt Mockel nous décrit l'effort de l'artiste pour s'élever, dit-il, vers ce qu'il y a d'éternel dans la vie intérieure de Thomme {Verfiaeren, p. 102) ; et tantôt il montre comment la poésie « éveille la palpitation mystérieuse de notre subconscient sollicité, attiré jusqu'au bord de la conscience où elle épanouit sa fleur humide et lumineuse. » {Idem, p. 132).
Pour Mockel, le propre de l'émotion esthétique, c'est qu'elle unit le moi conscient au moi subconscient ou divin. Tel est l'aboutissement de cette théorie de l'aspiration à laquelle Mockel a donné un accent personnel, non seulement en la mettant en relief dans ses ouvrages critiques, mais encore en s'en inspirant dans sa poésie. Chose curieuse, cette théorie est toute mystique. Mockel nous parlant, dans une lettre, de la joie esthétique qui est essentiellement active parce qu'elle est toujours nourrie par l'aspiration, me rappelle étrangement Ruysbroeck qui, dans sa lutte contre le quiétisme de son temps, ne cesse de développer l'idée que la contemplation doit être toujours vivifiée par la charité, et que l'âme unie à Dieu sent s'allumer en elle de nouvelles ardeurs. « La joie esthétique n'est pas tout entière dans le repos du désir et dans la contemplation désintéressée ; elle les dépasse même en deux sens. A son degré le plus bas, elle n'est pas purement désintéressée : elle commence à le devenir. A son degré suprême, elle surpasse cette contemplation par une activité mystique. L'émotion d'art n'est pas inerte en sa contemplation. L'être particulier s'y unit à l'esprit universel, l'être éphémère s'élance vers le Soi éternel. La joie de la Beauté est le pressentiment du Divin. » Or, Mockel n'a parlé qu'une fois de Ruysbroeciv, qu'il trouve lourd et glacé ; et la preuve qu'il n'a pas puisé cette idée mystique chez les chrétiens, c'est qu'il craint « de froisser les catholiques ombrageux, me dit-il, en formulant ces propositions issues de l'hindouisme et que vous
trouverez à peu près en ces termes dans quelques passages de mes Banalités indiscrètes, quand elles seront publiées. »
Ainsi donc le meilleur de Thomme est dans l'amour qui nourrit l'instinct vital, qui entretient l'aspiration, qui exalte le moi et le tend vers l'idéal. Au contraire, pour Schopenhauer, l'esthétique consistait à éteindre cette flamme dans la contemplation sereine et froide ou dans la pitié sans acte. Or, Mockel dépasse la morale de Schopenhauer ; le poète idoit exciter linstinct vital, réveiller sans cesse l'amour de l'idéal, principe de la joie esthétique et de la joie de vivre (1).
« La pitié de Schopenhauer, m'écrit Mockel, ce n'est pas assez... Il faut le ressort même de la pitié, l'amour qui se donne, se donne encore. Il est le ferment de la ferveur, la source de l'idéalité ; il est la force infinie qui s'émeut dans les hommes et s'épanouit dans les mondes, il est le Verbe qui se révèle par l'harmonie. Et ici, tout à coup, je me sens chrétien jusqu'au vertige. Rien d'aussi grand, rien d'aussi beau n'a été dit jamais, rien d'aussi profond non plus, que ces simples paroles : « Aimez-vous les uns les autres... » Ne concluez point pourtant, de ce sentiment chrétien, à ma foi catholique... Je sens profondément en moi des ferveurs religieuses, mais elles s'offrent à ma raison sous la forme d'un panthéisme très spiritualisé. »
Jean-Marie Guyau a aussi vaincu le pessimisme en puisant la joie de vivre dans l'amour ; pour lui la poésie avait aussi pour but d'exciter l'appétit de vie ; il était agnostique comme Mockel, pour qui la vérité ise confond avec notre vouloir (2) : le sentiment religieux est une libre aspiration de l'âme avide d'infini, de « l'âme qui répugne à ce qui la borne », répète Mockel.
On le voit, ces idées sur le moi sont loin d'être banales. Elles sont l'indice d'une réelle culture
(1) Poésie et Idéalité, Vers et Prose, p. 96. Mars 1905.
(2) Idem, pp. 96 et 101.
philosophique et d'une puissance d'analyse remarquable. Elles empruntent de la personnalité de Mockel un cachet original que Tétude des sources met en valeur. Elles sont cohérentes : c'est une psychologie d'où sortent naturellement une éthique de la charité et une esthétique de l'aspiration ineffable ; c'est un monisme spiritualisé, conception fort répandue chez les artistes, qui y penchent naturellement, et qui leur tient lieu de religion. Le voici en substance.
D'abord une théorie de l'évolution, basée sur une théorie du mouvement.
Sans cesse notre personnalité se développe. C'est une synthèse toujours renouvelée, un changement qualitatif perpétuel, un mouvement constant. Aussi, comme son être n'est jamais fixé, ses démarches sont-elles imprévisibles. Contre Taine, Mockel affirme ainsi notre liberté. Dans un paragraphe de Poésie et Idéalité, il parle comme Bergson (1). L'artiste est libre, c'est-à-dire original, quand il agit en pleine possession de toute sa personnalité.
Mockel, au même endroit, formule aussi une autre idée chère à Bergson. L'âme s'assimile le présent et le passé pour en composer la matière d'un perfectionnement futur. L'image du passé, loin d'avoir une réalité moindre, marque un progrès sur le passé lui-même.
Comme l'être est un perpétuel devenir et que le mouvement est un acte simple, il est impossible de sectionner le moi sans en altérer le caractère. C'est ce qu'ignorent l'art classique et parnassien (2) , de même que la psychologie traditionnelle qui s'efforcent de saisir quelque chose du flux de la vie intérieure, qui mettent dans leurs éprouvettes les éléments qu'ils ont pu agripper et les analysent en les classant dans l'une ou l'autre des catégories toutes prêtes que le langage, la logique et la littérature ont façonnées. Dans le Bréviaire du Pauvre, Mockel développe avec émotion cette idée
(1) Id.. p. 97.
(2) Le Parnasse immobilisa la strophe ; 11 immobilisa le poème et la Poésie. {Propos, p. 58).
essentielle du symbolisme : « Définir : figer une vague ». Chaque élément de l'état d'âme emjjrunte de sa dissolution dans les autres la forme la plus incommunicable : il reçoit, en elï'et, l'empreinte de la personnalité même. Une fois qu'un poète intellectualiste dissocie un moment de son devenir, il isole les faits de conscience de l'ensemble dont ils sont parties intégrantes et les fait entrer dans les cadres des concepts universels et des noms communs en leur enlevant leurs contours spécifiques ; et non seulement il obtient de son moi une image presque impersonnelle, mais il le prive du mouvement qualitatif qui entraîne son âme au cours de son évolution constante. Image impersonnelle, car ce moi est créé par la vie sociale ; il se constitue de classifications de lieux communs, de locutions toutes faites dues à tant de siècles de littérature : tous les éléments y sont localisés, définis, étiquetés, comme les objets du monde extérieur, et ont entre eux les mêmes relations que ceux-ci, relations de juxtaposition ou d'opposition, si bien que la réflexion et la mémoire n'ont pas de peine à les distinguer, dans leurs conflits ou leurs alliances.
Mais notre personnalité se compose d'un moi infiniment plus vaste. Ici la distinction des facultés, si tranchées dans le premier moi, n'existe que virtuellement : l'intelligence y doit être stimulée par des instincts secrets ; les sentiments y sont éclairés par une lumière qui n'est pas la raison toute pure et déterminés par des sensations, des appétitions qu'on ne soupçonne guère. C'est ce moi qui transforme en substance vivante les idées venues du dehors et leur communique une chaleur capable de se dépenser en actes, mettons en aspirations lyriques. Si l'artiste est libre, original et sincère, c'est lorsque ce moi, et rien que lui, le pousse à l'action. Ordinairement ce moi profond est voilé par le moi de la conscience. Le contenu n'en apparaît iqu'à la faveur des déchirures soudaines que le moi subconscient fait parfois dans le voile du moi superficiel, plus souvent au cours de l'action que de la réflexion, par exemple aux
heures critiques de la destinée. Grâce à l'exaltation, princiipe de la poésie e't de l'aspiration, les poètes lyriques, ainsi pensent Mockel, Mauclair et Maeterllinck, traversent fréquemment le moi des catégories, des clichés et des sentiments conventionnels, et atteignent leur moi vraiment personnel, où des éléments confluant du dehors, s'élabore sans cesse la matière de leur devenir et d'où ils tirent leurs idées, leurs images, leurs sentiments vraiment originaux, le rythme enfin de leur vie propre.
Mockel l'a remarqué dans ses Propos de littérature : le poète classique ou parnassien décrit des états figés de l'âme ; le poète symboliste suggère les mouvements successifs du 'moi en voie de création. Ce sont les transitions qui vont d'un état d'âme à un autre, les sentiments de passage dont parle W. James, qui ont de la signification pour Mockel, bien plus que ces états d'âme eux-mêmes. Dans l'art traditionnel, l'intelligence glace la vie intérieure ; c'est elle qui produit ces états de l'âme en la dépouillant de son mouvement immanent. Il ne faut pas additionner ces états en les décrivant du point de vue pris dans le moi superficiel. Il est nécessaire de vivre le développement de l'âme. On ne saurait trop bien se persuader que la vie propre d'un esprit ne tient pas à ses représentations, celles dont il est conscient ou celles que nous croyons distinguer en lui. Le dynamisme lyrique dont palpite un poème, n'est point produit par les mots avec lesquels on compose les stances; c'est la personnalité cachée du poète qui l'alimente. C'est le moi profond, irréductible aux représentations qui s'en projettent sur le champ de la conscience et qui le symbolisent fort imparfaitement, qui déploie et nuance le rythme vraiment personnel d'une âme. Telle est la signification du Lied de Veau courante, un des plus beaux poèmes de Mockel, image du fluent de la vie intérieure; tel est le sens de la méthode qu'il adopta dans sa critique. Il importe d'e/re la personnalité de l'auteur, de sympathiser avec elle le plus intimement possible, ce que Mockel a fait à merveille dans ses études
sur Régnier, Vrelé-Griffîn, Mallarmé et Verhaeren ; ou, si l'on est sujet, il s'agit de laisser tout ce qui n'est pas la nature essentielle du moi et de s'abandonner aux forces qui en émanent ;il faut enfm obtenir du mouvement qui emporte les faits de conscience en des combinaisons instables, une image analogue à ces peintures, où les artistes contemporains se sont efîorcés de reproduire les vibrations de la lumière et la trépidation des mouvements locaux. Mais c'est « selon l'harmonie » — et Mockel a insisté sur ce point depuis toujours (1) — que le poète exprimera ses aspirations, ses forces intérieures, ses vérités mobiles, dit notre esthéticien.
L'acte par lequel l'artiste atteint rindividualité d'un être, la caractéristique d'une figure humaine ou d'un paysage, c'est-à-dire le mariage des traits ou des rayons lumineux qui dessinent des formes par leur déploiement ondulé, cet acte est une sensation du mouvement enveloppée dans une connaissance instinctive des conditions et des intentions de la vie. L'opération par quoi le poète saisit et exprime à la fois sa personnalité est aussi la perception d'un mouvement, mais d'un mouvement plus complexe, plus subtil et plus fluide que le trémolo et les accords vibrants des ligne's et des rayons lumineux ; c'est la vie même de l'âme. Non pas celle qui tombe immédiatement sous la prise de la réflexion, mais la vie la plus intime, dont elle est animée, la plus autonome, la plus rebelle à l'analyse. Eh ! bien, ces perceptions du mouvement qualitatif sont l'œuvre de ce que Mockel appelle Vâme, c'est-à-dire de la raison, du sentiment et des sens intimement fusionnés dans un