‹ Essai Sur Deux Cases De Paralysie SimuléeChapitre 4 sur 10 · LEE · texte numérisé non relu

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convalescence ; il prétend qu’une fracture récidivée de l’avant-bras droit, datant de peu de temps, lui a laissé une faiblesse musculaire encore assez grande, pour justifier une prolongation de congé.

Voici les renseignements que j’obtins dans mon investigation (c'est M. Bérenger-Féraud qui parle), X... est parti, il y a un an, sur le croiseur le Villars; une fois dans les mers de Chine il dit avoir eu l’avant-bras droit fracturé pendant une manœuvre, juste à l'endroit où ce membre avait été rompu précédemment à une date que je ne puis parvenir à lui faire préciser. Il à été renvoyé en convalescence en France par la Commission de la station navale. Mais il est à remarquer que, d’une part, le certificat de congé porte seulement bronchite chronique et anémie, sans faire mention de cette fracture; d’autre part, l'examen le plus minutieux ne fait percevoir aucune trace de cal.

Questionné sur sa première fracture de l’avant-bras, X... nerépond pas clairement, il présente seulement le certificat d’un officier de santé disant 4 posteriori qu'il l’a soigné, il y a quelques années pour une fracture de l’avant-bras droit.

Dans le moment actuel X..., quoique un peu pâle, a l'air de se bien porter; il est grand, bien musclé, ses poumons sont en parfait état; sa main droite semble bien un peu cyanosée, mais elle exécute parfaitement tous les mouvements. L'électricité révèle que la sensibilité et l'activité musculaire sont à l’état normal.

L'habitude du service me fait penser que X.., trouvant son congé agréable, voudrait bien le faire prolonger, mais rien dans sa santé ne justifierait cette prolongation. Cependant, comme il insiste à dire qu'il ne peut pas faire son service, je le garde en observation pendant dix jours, prescrivant une alimentation ordinaire et une série de bains sulfureux qui alterneront avec des séances de faradisation de l’avant-bras et de la main.

Le 19 septembre je mets X... exeat et j'informe le médecin de la division qu’il peut faire entièrement son service.

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Les exigences de la navigation firent bientôt que ce médecin fut appelé à servir à la mer, et son successeur, qui n’était pas prévenu du résultat de la première tentative de X..., le vit bientôt arriver à sa visite, présentant cette fois des phénomènes de cyanose et d'abaissement de température de la main droite, tels, qu'il le dirigea sans retard sur l'hôpital (4).

« Le 3 octobre, X... est replacé dans le service de M. Bérenger- Féraud. Dans les quinze jours qui venaient de s’écouler l’affection avait fait des progrès extraordinaires. Augmentation de la cyanose et de l’'œdème, température inférieure de plus de 10° à celle du membre gauche. Sensibilité complètement abolie. Tels étaient les symptômes présentés par l’avant-bras de X... Seule la contractilité musculaire était restée dans le mème état, tous les mouvements étaient encore possibles quoique très diminués. [ls ne tardèrent pas à être supprimés.

» Dès le 8 octobre la paralysie des muscles de l’avant-bras et de la main était absolument complète, au dire de cet homme. La flexion elle-même de l’avant-bras sur le bras était impossible. Le biceps brachial semblait donc aussi paralysé, tandis que, fait inexplicable, dans la station verticale certains muscles de l’épaule et du bras étaient contracturés : le grand dorsal et les autres muscles à action analogue attiraient le moignon de l'épaule en arrière et un peu en dedans. Le triceps maintenait l’avant-bras dans une extension complète et dans une demi-pronation. C'était, d'après X..., la seule position que püt prendre son bras droit sans secours extérieur. J'aurai (M. Bellot) souvent à rappeler par la suite cette attitude bizarre.

» Malgré l’impossibilité absolue des mouvements volontaires à l’avant-bras, la contractilité électrique ne fut jamais abolie. Il était

(1) Ce qui suit est tiré du travail de G. Bellot, Archives médecine navale, février 1883.

RE Ness seulement nécessaire d'agir sur Le bras droit avec des courants plus forts que sur le gauche.

» Cet ensemble symptomatique étrange et les changements si rapides survenus dans une affection qui devait aussitôt après rester stationnaire, ne firent que fortifier chez M. Bérenger-Féraud l’impression que lui avait causée X... lors de son premier séjour à l'hôpital. Malgré cette présomption de simulation, un traitement fut institué. [1 consista d'abord en manulures sulfureux et sinapisés ; à partir du 15 octobre on le compléta par une séance journalière de faradisation.

» Afin de pouvoir suivre de près la marche de l’affection, les 4, 14, 21 et 28 octobre ont prit la température moyenne de chaque avant-bras, à l’aide de cinq thermomètres vérifiés et placés dans des points symétriques.

» Le 4 octobre, le côté droit était à une température moyenne inférieure de 3°,5 à celle du côté gauche.

» Le 14, cette différence était devenue de 6°,2. Cette aggravation thermique parut en relation directe avec la suppression absolue de la contractilité volontaire survenue le 8.

» Le 21 octobre, l’avant-bras droit était de 3°,5 seulement plus froid que le gauche. Cette amélioration sembla justifiée par l’adjonction, faite le 45, de la faradisation au traitement.

» Mais, le 28 octobre, l'écart entre les deux bras s'élevait à 5°8, et cette fois on ne put trouver aucune explication pour rendre compte de ce refroidissement du bras droit.

» À ce moment X... demanda, pour la première fois, à être réformé. Cette demande et l’irrégularité sans cause appréciable constatée dans le tracé thermique venaient confirmer les soupçons conçus depuis longtemps. Aussi M. Bérenger-Féraud disait, au début de novembre, aux médecins de son service : « Je suis convaincu que » cette affection n'existe pas réellement, mais il faudrait trouver

» une preuve matérielle de la simulation. »

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» J'étais alors de garde à l'hôpital, et j'essayai d’y arriver. Dans la nuit du 4 au 5, à une heure du matin, je me rendis auprès de X...; il était endormi, le bras droit complètement à découvert. Ce n'était plus le bras cadavérique que je connaissais : le sang y affluait, les échanges nutritifs y semblaient surabondants, comme si chaque élément anatomique avait hâte de réparer le temps perdu. Plus de cyanose, plus d’œdème; au contraire, une teinte d’un rouge franc. Au thermomètre, une température supérieure de 3°1 à celle du côté gauche. La figure de X... est elle-même changée; elle a perdu sa placidité ordinaire. Cet homme semble mécontent de mon arrivée intempestive ; il affirme que jamais encore son bras n’a été plus chaud la nuit que le jour.

» Cette visite nocturne m'avait permis d'ajouter un fait entièrement nouveau et très intéressant à l’histoire pathologique de X...

. Dès le lendemain, M. le Médecin en chef Bérenger-Féraud, sans cesser de me diriger par ses conseils, voulut bien me confier le soin de continuer l’étude de ce cas.

» En présence de l'élévation nocturne de température que j'avais constatée, trois hypothèses me semblèrent permises : 1° cette élévation se produit pour la première fois, et elle indique soit une modification brusque dans la marche de la paralysie, soit le début d’un processus inflammatiore ;

» 2° Cet afflux de calorique dans le membre droit s’est déjà montré et on se trouve peut-être en face d’une de ces affections peu étudiées du système nerveux dans laquelle les vaso-moteurs, sans l’intervention de la volonté du malade, font brusquement varier la cireulation d’une portion quelconque du corps ; :

» 3° Le refroidissement du membre étant déterminé volontairement par l'individu, l'élévation thermique constatée est due à la cessayon, pendant le sommeil, de la manœuvre par laquelle le simulateur provoque l’abaissement de la température.

» Dès la visite du matin, la première hypothèse fut écartée, le bras

Ag re était redevenu froid et cyanosé; de plus, les malades et les infirmiers interrogés déclarèrent avoir, souvent la nuit, constaté que le bras droit de X... était à une température au moins égale à celle du gauche. L’élévation de température dans la nuit précédente ne pouvait donc s'expliquer que par une affection bizarre du système nerveux vaso-moteur ou par la simulation. Dans l'hypothèse de la simulation, c'était à la position singulière affectée, au dire de tous, par le bras droit de ce matelot que semblait de prime abord devoir être attribué le refroidissement. Si on faisait remonter la température en rendant cette attitude impossible, c'est qu'évidemment on n'aurait pas affaire à une affection vaso-motrice.

» L'expérience était facile. Le 5 novembre dans l’apès-midi, je me rendis auprès de X... Cet homme était debout, le bras droit pendant dans la situation accoutumée, et froid comme à l'ordinaire. Je le fis asseoir et lui soutins horizontalement par un seul jet de bande au niveau du poignet les avant-bras dans une position symétrique.

» À ce moment le thermomètre marquait au bras droit 23°,5 et au bras gauche 31°,1. Après une demi-heure de suspension, il monta à droite à 24°,3 et descendit à gauche à 29°,4. Je cessai alors la suspension et fis coucher l'individu. Une demi-heure après la température du bras droit était de 25°7 et celle de gauche 28.

» Ainsi la température du bras droit s'était élevée de 2°2, tandis que celle du bras gauche, placé dans les mêmes conditions, avait baissé de 3°,1. De plus, si ce double mouvement thermique avait pris naissance pendant la suspension, il s'était surtout accentué après que X... avait été couché dans une position plus normale. Ce n’était donc pas à une action spéciale de la suspension sur les vaso-moteurs, mais à l'impossibilité où la surveillance avait placé cet homme d’agir sur son bras, que devait être attribué le résultat obtenu.

» Un fait nouveau vint bientôt permettre de rendre l’action de la surveillance plus évidente. Sur mon ordre, X... était resté au lit. A

— 1} — six heures, il fit constater par la sœur hospitalière et les infirmiers que son bras droit était beaucoup plus chaud que le gauche. Il venait, disait-il, de s’apercevoir à l'instant et par hasard de cet état. À partir de ce moment, la température du bras droit, au dire des témoins, baissa graduellement jusqu'à neuf heures, où je fus prévenu de ce renversement d'équilibre thermique.

» Que s’était-il passé de trois heures à six? X... affirmait que l’afflux de calorique s’était produit brusquement. IT était cependant permis de croire que la marche ascendante, dont le début avait été observé à trois heures de l'après-midi, s'était continuée pour atteindre son point culminant trois heures après. Le bras droit était ensuite redescendu graduellement de cette température élevée vers celle du bras gauche.

» Il me parut intéressant de chercher, par une surveillance attentive, à enrayer cette marche descendante, à maintenir le bras à une température normale. Pendant toute la nuit, aidé par un infirmier, je pris, de demi-heure en demi-heure, la température du bras droit. Comme point de repère je pris aussi, de loin en loin, celle du gauche. Ces numérations thermométriques furent continuées dans la journée du 6 novembre jusqu’à trois heures de l'après-midi.

» Pendant ces dix-huit heures, la température du bras droit oscilla entre 35°1 et 36°4; celle du bras gauche présenta des variations un peu plus considérables qui me parurent suffisamment expliquées par les changements de position que ce bras avait été libre d'accomplir. D'ailleurs le thermomètre marquait à gauche, au début de l’expérience, 36°2 et, à la fin, 35°9. Le but souhaité était atteint et les deux hypothèses favorables àla réalité de l'affection de X.… étaientécartées.

» Mais quel était le procédé de simulation employé par lui? Etaitce réellement et seulement l'attitude incriminée tout d’abord? Je pus répondre à cette question dans la nuit du 6 au 7 novembre. Je fus assez heureux pour saisir dans l’aisselle droite de cet homme un crucifix métallique d'un assez fort volume qui avait laissé sur

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le paquet vasculo-nerveux la trace d’une vigoureuse compression. Ce crucifix lui fut enlevé sur-le-champ; mais ce n'était pas le seul agent de compression qu’il possédât; la sœur hospitalière surprit en effet successivement le lendemain, entre les mains de ce matelot, auquel il était interdit de fumer, deux volumineuses pipes en bois, dont la première seule put lui être confisquée. Ce jour-là même le bras droit était, à huit heures du matin, à 1°3 et, à quatre heures du soir, à 7°6 au-dessous du gauche. Cet abaissement de température n'était probablement pas sans relation avec les corps durs découverts en la possession de X...

» Je songeai d’ailleurs à profiter de ce nouveau refroidissement pour compléter les résultats obtenus du 5 au 6 novembre. Pour cela, de trois heures à neuf heures du soir, la température des deux bras fut prise chaque demi-heure. Au début, la température du bras droit était de 26°3, à six heures elle avait monté de 10° pour redescendre un peu et rester stationnaire entre 35°8 et 36°1.

» Celle du bras gauche avait, pendant ce temps, monté d’une façon lente et régulière de 35°9, à trois heures; elle était arrivée à 36°9 six heures après. Cette dernière investigation prouvait donc que /a surveillance non seulement conservait un équilibre (hermique déjà acquis mais encore en déterminait la production.

» Pensant bien que notre simulateur chercherait de nouveau à refroidir son bras, je me rendis près de lui dans la nuit suivante et je le surpris endormi. Comme le soir du 6 novembre, il s'était couché sur le bras droit, mais de plus sa main gauche recouvrait l’aisselle droite et semblait y maintenir un corps étranger.

» J'essayai de m'en emparer, mais X... était déjà éveillé et m'avait reconnu. Feignant de rêver, il se débattit contre moi, je ne pus rien saisir, et quand je le fis sortir de ses draps il était trop tard, le corps du délit avait disparu. Comme cet incident pouvait le faire prévoir, le 8 novembre au matin le bras droit était à une température

moyenne inférieure de 6° à celle du bras gauche.

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