‹ Essai Sur Deux Cases De Paralysie SimuléeChapitre 5 sur 10 · MA TUE · texte numérisé non relu

MA TUE

» Ce fut l’occasion d’une nouvelle épreuve : toute la moitié droite du thorax et le membre supérieur droit furent enveloppés d'une grande quantité de coton et d’un fort bandage silicaté. Ce bandage rendait impossibles les pressions extérieures sur les vaisseaux et les positions du bras aptes à y arrêter la circulation. Le bras droit resta ainsi enveloppé pendant quatre jours, #/ se maintint pendant tout ce temps à 2° environ au-dessus du qauche; la présence du coton explique, je pense, suffisamment cette différence.

» Les preuves s’accumulaient donc et pouvaient sembler suffisantes; cependant M. Bérenger-Féraud voulut qu'une dernière expérience vint contrôler toutes les autres. Elle commença le 143 novembre au matin, X... étant couché, ses avant-bras furent maintenus symétriquement au-dessus du plan du lit par trois larges bandes molles et élastiques. MM. les aides-médecins Barreau et Bédart voulurent bien partager avec moi la dure corvée de maintenir et de surveiller X... en cette position pendant plus de quarante heures. Je dois remercier ici mes deux amis de leur complaisance.

» La température fut prise de demi-heure en demi-heure à chaque avant-bras. La courbe thermique ainsi obtenue présente au début des oscillations excessivement considérables ; mais, dans les douze dernières heures, ces variations furent supprimées, et la température suivit une marche à peine décroissante et symétrique pour les deux bras. De 36° le bras droit arriva à 34°8, pendant que le gauche descendait de 35°4 à 34°3. Aïnsi la dernière partie de l'expérience fournissait la confirmation des résultats obtenus précédemment.

» Quant aux grandes oscillations thermales du début, je ferai observer d’abord que les ascensions se sont toujours produites aussitôt après les repas et les baisses thermométriques dans leur intervalle. Mais, en dehors de cette explication physiologique, je crois pouvoir affirmer que la volonté de X... n'a pas été étrangère à ces variations, ou au moins à la différence observée d’un brasà l'autre dans leur marche. Plus d’une fois, en effet, la bande placée

au-dessus du pli du coude descendit tantôt à un bras, tantôt à l'autre, dans ce pli lui-même, tandis que l’avant-bras replié se comprimait sur elle. De plus, à certains moments, un des bras appuyait plus fortement que l’autre sur les bandes qui le soutenaient. La position incommode dans laquelle il était placé, et sa longue insommie avaient occasionné chez le Simulateur une fatigue intense. Aussi, dans la nuit du 14 au 45, il fut presque continuellement plongé dans un sommeil profond. C'est justement pendant ces douze heures d’engourdissement de la volonté que fut obtenu et conservé l'équilibre thermique entre les deux bras.

» Pour écarter toute objection, il ne restait plus qu’à établir que les moyens mécaniques employés par cet homme, étaient réellement aptes à produire un abaissement notable de la température. Sur le conseil de M. Bérenger-Féraud, je fis moi-même l'essai de ces procédés.

» Je fis d'abord prendre à mon bras droit la position observée sur : le simulateur. Une fatigue assez intense succède vite à cette attitude et s'accompagne de sensations douloureuses à la partie interne du bras, au point de réunion de la moitié supérieure avec la moitié inférieure sur le trajet du paquet vasculo-nerveux.

» La fatigue m'empêcha probablement de maintenir cette position aussi rigoureusement qu'il l’eût fallu, car la réaction thermique qui se produit sur X... lorsqu'on le surveille, semble se manifester moins fortement sur moi.

» Néanmoins, au dire de tous les témoins, ma main était manifestement moins froide au bout d’une heure qu'après les vingt premières minutes de l'expérience, et la température de mon bras droit avait baissé, pendant cette heure, de 0°,4, tandis que celle du bras gauche augmentait de 0°,3.

» Ce résultat ne pouvait évidemment être comparé que de très loin à la réfrigération de 15° obtenue parfois par notre simulateur. Mais l’accoutumance de son bras au refroidissement ne devait-elle être

comptée pour rien. La même observation doit être faite pour les résultats que j'ai pu obtenir, en appliquant un compresseur sur l'artère humérale de mon bras droit. |

» La compression n'était pas assez forte pour empêcher de sentir le pouls radial. Au bout d'une demi-heure, la température du bras droit avait baissé de 2°,9, tandis que celle du bras ganche montait de 4°. Une demi-heure après que le compresseur eùt été enlevé, mes bras revinrent à la température initiale, qui était la même pour tous les deux.

» Sans vouloir tirer d’une seule expérience plus de certitude qu’elle n’en peut fournir, ces résultats me semblent intéressants. Ils permettent d'affirmer que les procédés mécaniques de compression artérielle au pouvoir de X... sont très capables d'amener le refroidissement du membre.

» Quoi qu'il en soit, au point de vue thermique la question était définitivement résolue. C’est volontairement que X... refroidissait son bras droit. Ce seul fait prouvait évidemment qu'il ne fallait pas attacher grande importance aux autres symptômes de l'affection. Il est d’ailleurs facile de l’établir directement. La cyanose, l'æœdème ont le résultat fatal du ralentissement volontaire du cours du sang. Il est de mème absolument physiologique que, dans un membre aussi froid, la contractilité électrique ou volontaire des muscles et la sensibilité cutanées sont fortement diminuées. »

Cette intéressante observation si bien rédigée par M. Bellot est suivie de quelques considérations qui trouveront mieux leur place à l'examen critique des divers symptômes présentés par X... Grâce à ces expériences variées, l'opinion de tous fut bien arrêtée : on était en présence d'un simulateur. Néanmoins, avant de renvoyer X... à son corps en le signalant comme tel, M. Bérenger-Féraud crut devoir user de tous les moyens de contrôle, et, en présence du

directeur de service de santé, le 19 au matin, X... fut soumis au

chloroforme. Mais doué d'une grande énergie, très intelligent, X... avait mis à profit son séjour à l'hôpital pour apprendre comment agissait le chloroforme. Il opposa une résistance passive très remarquable, il simula le sommeil dès le premier moment, et de fait ne présenta pas la période d’excitation sur laquelle on comptait pour démontrer d’une façon indiscutable que les mouvements du bras droit étaient conservés. Au réveil cependant il exécuta un mouvement musculaire très net et constaté par plusieurs assistants du pouce droit, qu'il prétendait être paralysé. Aussi, le 21 novembre 1882, X.. fut renvoyé à son corps et signalé comme simulateur, sans qu’on püt d’ailleurs lui faire avouer sa fraude, ou le décider à se reconnaitre guéri.

Qu'advint-il? X..., renvoyé à la division d'équipage, fut puni de trente-jours de prison, après lesquels il fut désigné pour embarquer sur un croiseur destiné à faire une longue campagne. Il obtint alors, comme c’est l'habitude, une permission de quinze jours pour aller dans sa famille. A l'expiration de cette permission, X... revint parfaitement quéri : sa main droite ne présentait plus aucune trace de cyanose, et la température des deux bras.était absolument semblable. Questionné sur la cause de cette guérison médicale, il répondit que quelqu'un lui avait indiqué, dans son pays, la recette d’un manuluve qui lui avait remis le bras.

Mon collègue Bellot disait dans la conclusion de son travail : « L'hôpital de Cherbourg reçoit en traitement des soldats de l’armée » de terre et de l’armée de mer. Tous ceux d’entre eux qui ont » connu notre simulateur à l'hôpital connaissent évidemment aussi » Les moyens qu’il employait. Il ne serait donc en rien surprenant » que les médecins de l’armée et de la marine voient se produire à » bref délai un nombre plus ou moins considérable de simulations » de ce genre. » Notre ami prophétisait vrai; quelques semaines après arrivait à l'hôpital un deuxième simulateur dont voici l’observation.

OsservarTion IL {Annales d'hygiène et de médecine publique, 1884 mai. — Bérenger-Féraud). |

D..., âgé de vingt-deux ans, né dans le sud-ouest de la France, licencié en droit, engagé volontaire dans l'infanterie de marine depuis un mois, rentre à l'hôpital maritime à Cherbourg, le 4 janvier 1883. Son billet porte coliques, et comme il règne en ce moment une épidémie de fièvre thyphoïde, on lui prescrit aussitôt : bouillon, orge, deux verres d’eau de Sedlitz.

Le 5, le médecin traitant le questionne et ne reçoit que des réponses insignifiantes touchant son état de malaise. Depuis quelques jours il aurait des douleurs de tête, de ventre, aurait eu la fièvre à la caserne, etc., etc. Température 36°3. Soupe, orge. À surveiller.

Pendant les jours qui suivent, D... se plaint de coliques, de diarrhée, puis de palpitations de cœur. Un examen attentif montre que sa santé est florissante ; on lui en fait la remarque ce qui le met de mauvaise humeur. :

Le 14 janvier, il appelle l'attention sur l’état de sa main droite, dans laquelle iléprouve des fourmillements etune diminution de force musculaire ; il parait étonné de cet état et dit ne savoir à quoi l’attribuer. Cette main est légèrement œdématuée, un peu cyanosée et donne au toucher une sensation notable d'abaissement de la température: un thermomètre appliqué là indique 18°, tandis qu'à un endroit similaire de la main gauche il marque 32°.

Jusqu'au 23 janvier où 1l est évacué sur mon service, on note des variations assez grandes de température. C'est lainsi que, sur deux points fanalogues pris ‘au bras droit et au bras gauche, il y a

eu :

Côté droit Côté gauche le 15 janvier 36°,/ S 7 LA | 16 ‘id. 48e mets 23°

je fid: | 30° 34°,7

Côté droit Côté gauche

Le 18 janvier 19° | 24°,6 19 id. 19°. 27°,6 20 id. 19° 940 7

21 id. 25° 3 37°, 22 id. 36,9 35° 6

Le jour où D... fut placé dans mon service, il fut questionné méthodiquement et déclara que depuis huit jours, sans cause appréciable, il avait vu survenir ce gonflement avec teinte violacée et abaissement de la température de la main droite. Il n’a jamais été malade antérieurement, dit-il, et l’'exameu constate que la musculature du membre est semblable à celle du congénère.

Je fais prendre avee soin la température dans les cinq points suivants des deux bras.

A Espace interdigital entre index et médius ;

B Paume de la main ;

C Face palmaire de l’avant-bras tiers moyen; D id. id. id. tiers supérieur ; E Pli du coude.

Voici les résultats obtenus :

A B C D E __ droit 2200 2002 330 341 3301 CORNE NE Sr gone 3905 3402 3302 3048 droit 19o 250 30° 3305 31°

< 7e Fm 25° 29° 311 330 320 droit 19% 2105 2105 2405 2802

UE gauche 210 250 29° 31° 3102 droit 2107 2608 29°2 3305 35°

4 nn 250 290 2905 329 33° droit 2008 2702 2803 3202 340

FLE ae 2900 280 2905 320 350 droit 25° 2603 300 310 31°

DES a 250 260 3001 30° 220

Dans le cours de la journée, D... n’affectait pas de position spéciale de son bras, si ce n’est entre deux et trois heures du soir, moment où, sous prétexte de faire la sieste, il plaçait sa main droite sous le corps.

Pendant la nuit, la température appréciée par le toucher était égale aux deux bras quand le sujet dormait, mais, vers quatre heures ou cinq heures du matin, D... se plaçait sur le côté, de telle sorte que son bras droit portât le poids du corps, et alors la chaleur de la main droite baissait sensiblement.

Mon opinion ne tarda pas à être faite, renseigné que j'étais par l'expérience précédente de X... Aussi manœuvrais-je désormais de manière à préoccuper mon simulateur. Chaque matin en passant près de son lit, je regardais sa feuille clinique sans jeter un coup d'œil sur sa figure, sans le questionner et disant au contraire à l’aide-médecin chargé de prendre la température « Poursuivez » l'expérience, quand nous aurons une série suffisante d’observa- » tions, je vous ferai faire autre chose afin que le résultat soit bien » clair. » ,

Je savais bien, en agissant ainsi, que j'arriverais à une crise où à une explication; en effet le troisième jour D... voulut me parler, mais comme par hasard je m'étais déjà éloigné de son lit et dis à mon chef de clinique de lui demander ce qu'il désirait.

Le lendemain D... se trouva sur mon passage au moment où Je passais dans le corridor en sortant de mon service; cette fois jeus l'air préoccupé et il ne put appeler mon attention par ses regards.

Le 27 au matin, lorsque j'arrivai dans mon cabinet peu d'instants avant ma visite, je le trouvais près de la porte et il me demanda d'un ton très visiblement gèné la permission de m'’entretenir un instant. Je le fis entrer et sans lui donner le temps de se remettre de son émotion, je lui dis entrant brusquement en matière : « Vous » êtes un farceur; vous jouez un mauvais jeu, et puisque vous venez » me parler, voici en deux mots ce que je veux vous dire à vous

ET » seul; je me proposais de vous dire cela d’ailleurs demain matin » en pleine salle devant tous les autres malades. »

Il voulut protester de son innocence et commença à me dire avec volubilité qu'il était réellement malade, que cet abaissement de température de la main remontait à son enfance, qu'il avait été soigné longtemps par un professeur de l’école de Bordeaux etc.

Mais je ne le laissai pas continuer quand je vis que peu à peu il reprenait son assurance; je lui imposais silence et lui dis à mon tour. « Vous êtes ennuyé d'être au service et vous espérez vous » faire réformer par ce moyen qu’on vous a suggéré. Or prenez » garde, les simulateurs, lorsqu'ils sont découverts sont punis de » prison et peuvent même être envoyés dans les compagnies de » discipline.

» S1 vous étiez, ajoutai-je, le premier venu ignorant et grossier, | » je ne prendrais pas la peine de vous prévenir du danger auquel » Vous vous exposez, mais comme vous êtes instruit intelligent et » que vous appartenez à une famille honorable, je vous laisse le » choix de votre conduite après vous avoir renseigné sur ses » conséquences.

» Vous m'affirmez que vous êtes malade; très bien. Je vous laisse » jusqu’à demain pour réfléchir. Si vous comprenez d'ici là que vous » êtes dans une mauvaise voie, vous me direz demain, quand je » passerai près de votre lit, que vous allez mieux. Après-demain que » vous êtes guéri, je vous mettrais alors simplement exeat, et vous » ferez votre service sans qu'il soit plus question de votre cyanose » et de votre refroidissement de la main droite.

» Si, au contraire, vous êtes bien certain de ne pas être un simu- » lateur, et bien! je continuerai mon expérience. Si vous êtes » réellement malade, vous aurez gagné votre procès; mais si je » démontre votre fraude, et je suis certain de la démontrer, car » vous êtes moins habile que X..., dont je suis cependant venu à

» bout, je vous préviens, et cela: sur ma parole, que je ferai mon

RS » devoir tout entier sans me laisser toucher par vos supplications » ou celles de vos parents.

» Je suis ici l'expert de l’État, et vous pouvez être certain, si

» vous frauder, que mon rapport à l'autorité militaire vous enverra

» en prison, sinon aux compagnies de discipline et fera inscrire le

» motif de votre punition sur votre livret. Or, pour un grossier

» manouvrier cette punition serait déjà très pénible. Pour vous

» elle le sera doublement, parce qu’elle entachera votre honneur

» militaire et vous voyez d'ici les circonstances morales qui en

» découlent. »

D... fut mis en considération par ces paroles, il me demanda la faveur d’un congé de convalescence, mais je le renvoyai impérativement à son lit, lui disant que je n'avais rien à ajouter à mon ultimatum.

Le lendemain, quand j'arrivai au lit de ce jeune homme, il me dit en rougissant qu'il allait mieux, qu'il était certain de guérir prochainement, etc. Enfin je dois ajouter qu’à partir du moment de sa sortie de l'hôpital, D... n’a plus parlé du refroidissement de sa main droite, qui d’ailleurs n'existait plus. »

Ces observations sont fort intéressantes, la première celle de X... surtout; nous n'en connaissons point d’autres semblables et, à défaut de recherches bibliographiques complètes, les différents médecins militaires ou de la marine, à qui nous en avons parlé, ne connaissent rien de comparable à ces faits. Les observations de température simulées que l’on trouve sont bien différentes; c’est une hystérique qui déplace en masse la colonne mercurielle par des coups secs et répétés sur la boule du thermomètre et amène de fausses lectures. — Dans l'observation de Sellerbeck, reproduite par la Revue militaire de médecine et de chrurgie (février 1882). La: malade obtenait une augmentation de la température par la friction de la boule thermométrique placée dans l’aisselle ; une comparaison

faite avec la température rectale découvrit la simulation. Dans la même classe on doit ranger l’histoire de cette vieille névropathique de Guy’s Hospital qui avait imaginé de chauffer le réservoir du thermomètre à maxima qui lui était confié (fait rapporté dans le journal de Lucas-Championnière). Pendant que nous mettions en œuvre les matériaux de cette étude, une thèse a été soutenue à Paris par M. Fournier sur /es températures exagérées et les températures simulées. Nous n’en connaissons pas les détails.

Dans les deux observations que nous avons citées il s’agit plutôt de température provoquées, que de températures simulées. Devant le tableau clinique présenté par ces deux hommes, il reste à voir en quoi les symptômes s'accordent avec ceux observés dans les paralysies vraies, en quoi ils s’en écartent. C’est ce qui fera la deuxième partie de notre travail.

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