‹ Essai sur GœtheChapitre 3 sur 27 · MONSIEUR PAUL PERRIN · texte numérisé non relu

MONSIEUR PAUL PERRIN

Il y a dix ans, j'eus roccasion de faire^ à la Faculté des lettres de Genève, un cours sur Gœlhe. Comme tous ceux qui s'approchent de ce grand homme, je subis avec force son ascendant : mon cours, et quelques articles que je publiai à ce moment-là, furent l'expression d'un enthousiasme sans réserve. Mais une visite à Weimar^ de nouvelles lectures et de nouvelles réflexions nuancèrent peu à peu ou modifièrent mon impression : Gœthe est peut-être detousles écrivains celui qui a pris l'attitude la plus nette devant les problèmes de l'existence; il est donc naturel que ridée qu'on se fait de lui se transforme avec Texpérience des années. Les pages qui suivent sont le fruit de ce second mouvement : après avoir perdu, devant les œuvres du grand homme et devant la vie dont elles sont le reflet, ma liberté d'esprit, je Tai retrouvée et j'ai lâché de m'en servir. Si ce livre a quelque mérite, c'est celui d'être pensé librement et libre-

ment écrit, àTabri des influences du fanatisme et de celles du dénigrement. 11 va se perdre dans rénorme littérature qui roule autour du sujet : s'il pouvait engager quelques esprits indépendants à considérer sans parti-pris Tœuvre de Gœthe, à le goûter sans le subir, à Tadmirer sans extravaguer, il aurait rempli le but que je me suis proposé.

L'idée que nous nous faisons des grands écrivains et de leurs œuvres n'est point immuable : elle se modifie, au contraire, avec les générations. Mais ce changement s'accomplit avec lenteur : il arrive, en effet, que, lorsque Tadmiration que les poètes préférés ont inspirée commence à perdre sa spontanéité et sa sincérité premières, on les lit moins ; en même temps, abandonnés par ceux qui cherchent dans la lecture du plaisir ou de Témotion, ils deviennent la proie des érudits, qui les commentent à l'infini, sans pour cela les juger, ou même les comprendre ; enfin leurs ouvrages, en se vulgarisant, se déforment, car on les met volontiers, s'ils y prêtent, en images ou en opéras, et c'est sous ces formes simplifiées qu'ils survivent. Cette espèce de cristallisation, — tribut de reconnaissance payé par la postérité à ceux qu'ont aimés les ancêtres, —

produit ce singulier résultat, que tels poètes ou, tels penseurs sont d'autant plus célèbres que leur action réelle est plus réduite : on n'a plus alors sur eux qu'une opinion faite d'avance, que personne ne songe à reviser ni même à justifier, qui se traduit par des formules à la fois imprécises et fixes, lesquelles revêtent le caractère sacré d'articles de foi. Tel est, dans certaines mesures, le cas de Goethe. Si nous évoquons sa figure, elle nous apparaît comme en une auréole de légende, dans deux ou trois moments caractéristiques de sa vie : nous le voyons patinant à Francfort, ainsi que Ta peint Kaulbach, ou rêvant son Faust dans la cave d'Auerbach, ou tenant tête à Napoléon ; après quoi, nous nous répétons qu'ilfut un « intellectuel », qu'il eut un « génie encyclopédique », et cela nous suffit. Nous n'avons garde d'approfondir. Si nous pensons à ses œuvres, même à celles dont nous connaissons le mieux les titres, nos jugements se brouillent davantage encore. Mille peintures, reproduites par toutes sortes de procédés, dansent devant nos yeux : nous voyons Charlotte coupant à sa nichée des tranches de pain bis ; Faust et Méphistophélès emportés dans un tourbillon parmi les sorcières de la nuit de Walpurgis, que sais-je encore ? La musique ajoute à cette confusion : Schumann, Berlioz, Gounod, M. Boïto, ont broché sur Faust d'autres Faust que nous connaissons mieux ; Wilhelm Meister nous chante les romances de M. Ambroise Thomas ; l'habit bleu barbeau de Werther se détache sur les accompagnements de M. Massenet. Quant aux œuvres qui n'ont point eu la fortune d'être ainsi vulgarisées,

Gœtz de Berlichingen^ Egmont^ Tasso, les Af/lnités électives, elles flottent dans des brumes de plus en plus incertaines. Cependant, la critique allemande, avec une infatigable ardeur, travaille sur l'œuvre énorme, sur la longue existence si remplie et si riche. Chaque année voit s'augmenter une bibliothèque déjà colossale. Les papiers de Gœthe ayant été livrés à l'avidité des chercheurs, on a tout publié, jusqu'à ses carnets de ménage. On ne s'est pas contenté de dresser autour de ses moindres écrits un appareil redoutable de commentaires, ni de discuter à coups de documents et d'hypothèses les moindres détails de son histoire : on a écrit de longues monographies sur les plus obscurs des personnages qui se trouvèrent en rapport avec lui ; ses camarades d'études sont devenus des célébrités, ses maîtresses des figures historiques. Lui- môme a pris des proportions surhumaines : dans plusieurs universités, des professeurs consacrent leur vie à le raconter et à l'expliquer. Weimar, où sont recueillis ses souvenirs, est devenu la Mecque d'une religion dont il est le dieu : on y conserve sa tabatière et ses collections, les cailloux qu'il ramassait dans ses promenades, les objets d'art qu'il rapportait d'Italie, les présents qu'il recevait de ses admirateurs. Il y a un Musée Gœthe pour l'installation duquel le rigorisme allemand s'est adouci, car on y expose les portraits de toutes les femmes qu'il a aimées autour de ceux de sa femme légitime. Il y a une société, puissante et riche, vouée exclusivement à son culte. Il y a des Gœthe- Jahrbûcher, oh Ton publie tout ce qu'on peut retrouver de lui, ou sur lui, ou sur

ceux qui l'ont approché. Il y a des volumes et des volumes, des brochures et des brochures, qui paraissent chaque jour, qui s'accumulent, qui rendent impossible, par leur nombre, TétabUssement d'une biographie définitive.

On n'attend pas, sans doute, que nous dressions point par point le bilan de ces découvertes, ni que nous soulevions toute cette littérature gœthéenne, dont nous comptons cependant quelquefois nous servir. Noire but est autre: il nous a semblé que le moment était venu de relire les œuvres capitales de Goethe, de les relire en s'aidant des documents principaux qui les éclairent, de les relire avec un esprit de critique : c'est-à-dire en cherchant à se dégager autant que possible des jugements portés sur elles; à comprendre leur signification par rapport à leur auteur et par rapport à nous-mêmes; à mesurer leur importance dans le mouvement littéraire qui les a suivies. Ces œuvres sont, pour ainsi dire, restées au répertoire, en ce sens du moins que leslettrésles lisent quelquefois, que les demi-lettrés les invoquent souvent, que les illettrés croient les connaître ; nous voudrions les considérer à peu près comme des œuvres contemporaines, entrées d'hier dans notre vie intellectuelle; nous voudrions croire que les jugements sur elles ne sont point encore fixés, et fixer le nôtre, et tâcher d'influencer celui de quelques-uns. Si l'expression n'était pas outrecuidante, nous dirions que nous allons tenter de reviser le procès du Grand Gœthe, sans nous figurer, — est-il besoin de le dire ! — que notre jugementsera définitif, mais en cherchant simplement

à le mettre d'accord avec Tesprit actuel. Besogne beaucoup plus modeste qu'elle ne le paraît d'abord, espèce de « rapport » où nous ne serons que greffier. Il est naturel que nous commencions notre tâche par celui des livres de Gœthe où nous avons le plus de chances de trouver son intelligence et son cœur, et où nous trouverons, en tout cas, l'image qu'il désirait laisser de lui-même, — par ses Mé^ moires.

C'est en 1808, au moment où parut la première édition, en douze volumes, de ses Œuvres compté-' tes, que Gœthe sentit la nécessité [d'écrire ses Mémoires pour « éclairer » ses ouvrages. Un petit nombre d'entre eux, en effet, comme Iphigénîe, avaient, si Ton peut dire, une existence indépendante. La plupart restaient comme attachés à leur auteur, en relations étroites avec les circonstances personnelles qui les avaient produits. Werther, Weislingen dans GœtZy Tasso, Wilhelm Meister, Clavijo, Fernand dans Stella, Edouard dans les Affinités électives, c'est toujours Gœthe : toujours il tire de son propre fonds les sentiments qu'il prête à ses personnages, en sorte qu'on aurait peine à trouver un poète plus « subjectif » que cet homme qu'on aime à nous représenter comme le génie cosmique par excellence. Les figures de femmes qui se partagent, avec les protagonistes, l'intérêt du lec-

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teur, il les a toutes connues de très près : toutes ont joué un rôle dans ce qu'il appelle son « développement »'; parfois il leur conserve jusqu'à leurs prénoms : il Ta fait pour Charlotte et, plus tard, pour Marguerite. Il les transforme en personnes littéraires alors qu'elles palpitent encore du drame, de l'idylle ou de la comédie qu'il leur a fait vivre : on sait que Werther parut bien peu de temps après le séjour à Wetzlar, et les biographes nous racontent qu'en écrivant les A/Jinités électives, le poète acheva de soulager son cœur encore tout épris de Minna Herzlieb. Quant aux poésies lyriques, beaucoup seraient entièrement inintelligibles si on les dégageait de l'impression, de l'épisode ou du moment qui les ont produites. Entre la vie et l'œuvre, il y a, je ne dirai pas une parfaite unité, mais une cohésion complète : celle-ci continue celle-là, en la poétisant, en la corrigeant, en l'excusant quand il le faut ; elle n'est roman qu'à condition que l'autre le soit d'abord ; le travail de la fantaisie est limité : il consiste simplement à parer la mémoire, à embellir la transposition. Gœthe eut donc le sentiment que le récit de sa vie était indispensable à l'intelligence de son œuvre, et, au risque de faire double emploi avec ce qu'il en avait déjà tiré, il résolut de la raconter luimême. Il se mit au travail en 1810, et donna, de deux en deux ans, les trois premiers volumes des Mémoires, comprenant cinq livres chacun. Le quatrième (livres XVI à XX) ne fut achevé qu'en 181 1 : il fallait attendre la mort de Lili pour pouvoir parler d'elle. Les trois premiers quarts de l'ouvrage furent donc composés et publiés entre 1810 et i8i4'

Ces deux dates ont leur éloquence : elles enferment l'histoire du réveil patriotique provoqué en Allemagne par les victoires de Napoléon et de la grande lutte qui devait se terminer sur les champs de bataille de Leipzig et de Waterloo. Goethe resta tout à fait étranger à ce mouvement : « Il s'enferma dans son musée, dit un de ses plus récents biographes, et, perdu dans sa contemplation de l'éternelle beauté, il ferma les yeux pour ne pas voir les horreurs du jour *. » Les victoires de Napoléon, les malheurs de son pays, ceux même de l'honnête petit souverain dont il était le ministre, ne lui arrachèrent qu'une boutade : « Je veux me faire chanteur de foire, se serait-il écrié un jour, en présence d'ailleurs d'un seul de ses amis ^, et mettre notre malheur en chansons. Je m'en irai dans tous les villages et dans toutes les écoles où le nom de Goethe est connu. Je chanterai la honte des Allemands, et les enfants apprendront par cœur mes chants, jusqu'à ce qu'ils deviennent des hommes et replacent mon maître sur son trône. » S'il prononça jamais ces paroles, — ce dont il est permis de douter, — elles furent tout son apport à la cause nationale : loin d'exécuter ce projet, il composa, en ces troubles années, ses « poésies de société », qui ne sont point parmi celles qui l'honorent le plus : « Ici nous sommes assemblés pour une action louable, chers frères : Ergo bibamus ! Les verres tintent, les causeries cessent : avec courage, erffo bibamus ! C'est

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