‹ Essai sur GœtheChapitre 4 sur 27 · Richard M. Meyer, Gœihe, 3 vol. Berlin · texte numérisé non relu

Richard M. Meyer, Gœihe, 3 vol. Berlin

2. Johannes Falk, Gœthe aus nàherem persônlichem Umgange dargestellt, Leipzig, i836.

toujours là une vieille et bonne parole. Cela convient d'abord et convient sans cesse, et un écho retentit dans la joyeuse salle, un magnifique Ergo bi* bamusl « Voilà qui ne ressemble ni à la Chanson de répée ni aux Sonnets cuirassés. En réalité, Oœthe était tout rempli de sympathie pour la culture française et d'admiration pour Napoléon. Il saluait en lui « la plus haute apparition qui fût possible dans l'histoire )>. « Quand on entend décrire avec ^naïveté cet empereur et son entourage, écrivait-il à son ami Knebel, on voit bien qu'il n'y a jamais rien eu et qu'il n'y aura peut-être jamais rien de pareil *. » Les grands hommes sont faits pour" s'entendre : Napoléon l'avait loué; il lui rendait son éloge, sans songer au prix que cette grandeur coûtait à son pays. Plus tard, il a éprouvé le besoin de se défendre de cette indifférence, qui lui a été souvent reprochée : « Gomment aurais-je pu prendre les armes sans haine, a-t-il dit, et comment haïr sans jeunesse !... Écrire des chants de guerre et rester en chambre, voilà ce que j'aurais pu faire. Au bivouac, où l'on entend hennir les ' chevaux des avant-postes ennemis, je me serais laissé entraîner. Mais ce n'était là ni ma vie, ni mon affaire: c'était celle de Théodore Korner... A lui, ses chants de guerre lui vont très bien. Pour moi, qui ne suis pas une nature guerrière et n'ai point le sens belliqueux, ils n'auraient été qu'un masque mal adapté à mon visage... » A vrai dire, ce n'était pas seulement le<( sens belliqueux » qui lui manquait, c'était toute

i.Guhrauer, Briefwechsel zwischen Gœihe und Knebel,

espèce de patriotisme. Le mot même, à ce qu'il semble, lui était étranger. Il n'éveillait en lui d'autre idée que celle d'une bonne compagnie d'esprits sympathiques : « Toutes ces excellentes personnes avec lesquelles vous avez maintenant des relations agréables, disait-il un jour à Eckermann, voilà ce qui pour moi compose une patrie. » Je ne songe point à reprocher à Goethe l'absence de ce sentiment qui, d'ailleurs, au temps de sa jeunesse, était presque inconnu; si j'insiste, c'est seulement pour établir qu'en ces années i8io-i4 il restait en dehors de l'entraînement qui gagnait son pays, à l'écart de la préoccupation commune, dansune sorte d'isolement.

D'autres circonstances, d'ailleurs, contribuaient encore à l'isoler.

La mort de Schiller l'avait privé du seul ami qu'il aimât peut-être réellement, du seul aussi qu'il pût regarder à peu près comme un pair; et il voyait croître autour de sa vieillesse une génération nouvelle, dont il se sentait très différent. Sans doute, les jeunes gens de l'école romantique professaient pour lui l'admiration la plus vive. Mais ils échappaient entièrement à l'influence de ses œuvres les plus récentes et ne se rattachaient à lui que par celles de la première manière, dont il se trouvait alors fort éloigné. Bien qu'il s'en défendît, Goethe était imbu de la philosophie française du xviii^ siècle: eux, revenaient au christianisme, au catholicisme surtout, les uns eff'ectivement, comme Stolberg et Frédéric Schlegel, et les autres par le désir et les aspirations. Oublieux de Werther, Goethe avait banni la mélan-

colie et réglé sa sensibilité : eux, déifiaient la sensibilité et s'abandonnaient au « mal du siècle » : Novalis mourait après une brève existence toute dévorée par la maladie; Hôlderlin devenait fou; Franz Sonnenbero^ se suicidait; Ernest Schulz, le gracieux auteur de la Rose enchantée, mourait de tristesse. Comment l'Olympien eût-il pu les comprendre ? Leurs théories esthétiques, qu'établissaient Tieck et les Schlegel, rompaient avec celles que Gœthe soutenait : ils célébraient les peintres primitifs, opposant Albert Durer à Raphaël, admirant les fresques devant lesquelles Gœthe passait, en Italie, 'avec un si tranquille dédain; ils adoraient la poésie populaire, la vraie, celle dont Clément Brentano et Achim d'Arnim recueillaient de si curieux spécimens ; ils exhumaient Calderon et le proclamaient supérieur à Shakspeare, à cause de la Dévotion à la croix; ils se pâmaient dans les nuages de la philosophie des Fichte, des Schelling, des Schleiermacher, leurs vrais maîtres ; ils étaient patriotes enfin avec passion : les Arndt, les Rûckert, les Koerner sortaient de leurs rangs. Tout cela étonnait fort le poète sexagénaire, qui ne manquait pas pour ces jeunes gens d'une certaine bienveillance, mais qui ne les comprenait pas. En 1808, il avait reçu la visite de Zacharias Werner dont il fit jouer à Weimar la tragédie de Wanda : « Cela m'étonne beaucoup, pieux païen que je suis, écrivait-il alors à Jacobi, de voir la croix plantée sur mon propre terrain et d'entendre prêcher le sang et les blessures du Christ sans que cela me déplaise tout à fait. » Mais « cela » ne

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devait pas tarder à lui déplaire; à mesure que le romantisme se dessine, il le juge avec plus de sévérité : « Il y a une demi-douzaine de jeunes talents qui me désespèrent, écrit-il à Zelter, car, avec des dons naturels extraordinaires, ils arrivent difficilement à faire quelque chose qui me satisfasse. Werner, Œlenschlaeger, Arnim, Brentano et d'autres travaillent et produisent beaucoup, mais tout demeure sans forme el sans caractère. Personne ne veut comprendre que la plus haute et la seule opération de la nature et de Tart est celle qui consiste à donner la forme {die Gestaltung)^ et qu'il n'y a point d'art à laisser son talent agir au hasard, selon ses commodités personnelles... » Dans sa vieillesse, il se montrait plus sévère encore pour ce mouvement qui, d'ailleurs, n'avait pas tenu toutes ses promesses. Il en attribuait l'origine à ses discussions littéraires avec Schiller, et le jugeait sommairement en ces termes : « Je nomme le genre classique le genre sain, et le genre romantique, le genre malade. Ainsi, les Nibelunff en soni classiques comme Homère, parce que tous deux sont sains, solides. La plupart des modernes sont romantiques, non pas parce qu'ils sont récents, mais parce qu'ils sont faibles, maladifs, malades ; l'antique n'est pas classique parce qu'il est antique, mais parce qu'il est vigoureux, frais, serein et sain. Si nous distinguons le classique et le romantique d'après ces caractères, nous y verrons bientôt clair. » On reconnaîtra que c'est en tout cas simplifier la question; et peut-être s'étonnera-t-on une fois de plus de la quantité de choses que n'a pas comprises

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cet homme qui jouit encore de la réputation d'avoir tout compris.

Que Goethe ait eu la sensation de cet isolement qui entourait sa grandeur incontestée, on n'en saurait douter. Il Teut d'une façon très directe : lui qui, pendant de longues années, depuis l'époque lointaine de ses débuts, ne connaissait que le succès, il subit coup sur coup deux échecs. Ce fut d'abord celui des Affinités électiveSy que la critique accueiUit assez mal. Sans doute, ce roman eut ses enthousiastes; mais il déplut à Wieland, qui, depuis la mort de Schiller, était après Goethe la plus haute personnalité littéraire de l'Allemagne. Quelques uns l'attaquèrent avec une extrême violence, en lui opposant les œuvres d'autrefois : « divin Sophocle! — peut-on lire dans un journal estimé, — ô saints Shakspeare, Richardson, Rousseau, et vous tous qui avez su émouvoir le cœur humain par le spectacle des luttes de la passion et du sentiment du sublime ! l'auteur de Werther et à^Iphigénie a-t-il ici voulu se moquer de lui-même ou de son public » ? Pendant que les lettrés s'insurgeaient ainsi contre la royauté du vieux maître, les savants refusaient de prendre au sérieux sa Théorie des couleurs à laquelle il avait travaillé avec tant d'ardeur, et qu'il persista jusqu'à la fin de sa vie à considérer, malgré l'évidence, comme son plus beau titre de gloire. En vain, ses amis essayèrent-ils de lui réserver un meilleur accueil auprès de la science française : l'Académie des sciences de Paris refusa de préparer un rapport sur son travail, qu'on ne jugea pas digne, selon

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l'expression de Cuvier, d'occuper une académie *• Sur ce terrain scientifique où il s'était aventuré avec plus de courage que de prudence, il ne réussit qu'à faire un seul disciple : le jeune Arthur Schopenhauer, qui entrait aussi dans la science avec des allures fantaisistes et que devait d'ailleurs persuader une intransigeante admiration pour l'illus* tre ami de sa mère.

Si l'on tient compte de ces diverses circonstances, on pourra peut-être se faire une idée de l'état d'esprit de Goethe pendant ces années 1 808-181 4, où il médite, arrange, rédige ses souvenirs. Il a 60 ans, et il est « fort bien conservé », comme le lui dit Napoléon dans leur mémorable entrevue. Il a derrière lui un loni,^ passé glorieux, une carrière unique peut-être dans l'histoire, sans revers d'aucunes sortes, sans autres chagrins que ceux que connaissent tous les hommes, et que son heureuse nature a atténués. Ses contemporains ont pour lui des admirations et des indulgences que peu de poètes ont connues de leur vivant. On vient le voir de très loin, comme au siècle précédent Voltaire ou Rousseau. Le grand ennemi de sa patrie, qu'il admire, lui a rendu un hommage flatteur. Sa vie est pleine d'agréments : il a façonné selon ses désirs la jolie résidence où il a pris racine, et dont il est plus souverain que l'excellent prince qui s'honore d'être son ami. Il peut donc se regarder, à juste titre, comme le premier homme de son pays : plus loin.

I. Voir, dans la Revae des Deux-Mondes du i«' novembre i865^, rétude de E. Caro sur Us Travaux scientifiques de Goethe.

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comme un de ces êtres exceptionnels qui traversent riiistoire dans un rayonnement, entourés de l'universelle admiration, consacrés pour la gloire. Mais, en même temps qu'il jouit de cette extraordinaire situation, voici que lui échappe la direction des esprits et des cœurs qu'il exerce depuis Werther. Son royaume est menacé. On le discute. Des idées reviennent, qu'il a caressées autrefois, c'est vrai, mais dont il est détaché. Autour de l'arbre au tronc superbe, poussent des arbustes d'autre famille, qui ne sortent pas de ses racines, ou qui les contrarient, qui vont peut-être les empêcher de s'étendre, leur voler la sève de leur sol. Heure mélancolique, qui sonne toujours, à un moment de la vie, pour les rois de la Pensée : car, quelque vaste et mobile que soit le génie d'un homme, il ne suffit point à suivre les rapides mouvements de Tâme collective, et s'il parvient à les diriger un temps, ce temps passe. Goethe a été plus fort que les circonstances hostiles : paisiblement, à travers le désastre de sa patrie, il a suivi la loi normale de son développement ; il a su rester serein au milieu des orages qui bouleversaient le monde ; il a poursuivi son rêve de beauté pendant que d'autres rêves, moins nobles sans doute, violents, meurtriers, agitaient la foule. Mais les autres, autour de lui, se laissaient entraîner, façonner par ces circonstances extérieures auxquelles il résistait de toute la force de son âme calme. En sorte qu'il s'est trouvé séparé d'eux, — les dominant de sa haute taille, de son front tranquille, — mais isolé. 11 constate son isolement, il s'en fait gloire, il y grandit encore à ses

propres yeux. Il se donne raison contre tous : de même que les résistances des corps savants n'ébranlent point sa foi en sa théorie des couleurs, il demeure fidèle à sa philosophie qui semble un anachronisme. Il devient à ses propres yeux un être sacré, dont l'explication importe au monde : qui pourrait l'expliquer, sinon lui-même ? Et il entre ' prendra la tâche, la sachant grande, sans un doute sur sa compétence, s'étudiant comme il venait d'étudier le spectre solaire, avec des partis pris analogues et une égale certitude.

Notez que ce vaste travail ne l'absorbe pas plus que de raison. Il trouve du temps à consacrer à d'autres écrits. Plusieurs de ses compositions poétiques datent de cette époque. Un instant, il songe à se faire historien, et projette une biographie du duc Bernard de Saxe-Weimar. Il ne l'exécute pas : un des moins bienveillants parmi ses biographes, M. A. Baumgartner, semble croire que ce projet avorté se rattache à la rédaction des Mémoires y et que Goethe, en parlant de soi, se vengea de n'avoir pas su parler du plus fameux ancêtre de ses bienfaiteurs ^ . En même temps, il continue à vivre, — ce qui, pour lui, était la grosse affaire. Il mène de front les lettres, le monde, les affaires. Il administre le duché, il en surveille les établissements artistiques et scientifiques, il en dirige le théâtre. Il entretient une énorme correspondance avec une foule d'hommes distingués. Il est toujours l'orga-

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