SUR
les dédommagea de ces fâcheux incidents. Grégoire VU écouta avec bonté leurs doléances et les retint auprès de lui jusqu'à ce qu'il eût obtenu de son légat les renseignements nécessaires. Il résulta d'un examen sérieux de l'affaire que les formes canoniques n'avaient pas été observées, et que Geoiïroi avait été déposé sans avoir été suffisamment entendu. Alors Grégoire Vil exigea que l'Evêque de Chartres se purgeât du crime de simonie par un serment sur le tombeau des saints Apôtres Pierre et Paul ; puis il le remit provisoirement en possession de son siège à la condition que cette cause serait portée à nouveau devant le tribunal du légat. Le pape écrivait dans ce sens à Hugues de Die et adressait également une lettre au Chapitre de Chartres pour engager les chanoines à rendre obéissance et honneur à leur évêque. La nouvelle procédure, dont les détails nous manquent, fut certainement favorable à Geoffroi, puisque, à partir de 1078, il siège sans conteste, fait ou confirme des donations, et prend part aux Conciles de sa province. Les choses allèrent ainsi jusqu'à la mort de Grégoire Vil et pendant le court pontificat de Victor m. Mais peu de temps après l'avènement d'Urbain H, Geoflfroi se vit de nouveau inquiété par le légat. Cette fois il ne put se soustraire aux charges accablantes qui pesaient sur lui. Ses protecteurs eux-mêmes n'avaient pas osé prendre la défense d'un accusé aussi notoirement coupable. Aussi Geoffiroi avait -il résigné entre les mains du pape, sans condition aucune, Tanneau et le bâton pastoral (i), souscrivant ainsi d'avance au décret, dont il pouvait être l'objet et qui fut en eflfet porté contre lui.
On était alors aux premiers mois de l'année 1090. Le peuple et le clergé de Chartres procédèrent aussitôt à l'élection d'un nouvel évêque. Sur la recommandation du pape, leurs suffrages appelèrent à l'épiscopat Ives, prieur des chanoines réguliers de Saint-Quentin, à Beauvais. Jamais élu n'avait mieux mérité cet honneur et n'avait moins songé à le conquérir.
Ives était né, vers Fan 1040, au territoire de Beauvais et
(i) Urbani papce II, ep. 44, P. Af., t. CLI.
appartenait, quoi qu'il en dise (i), à une noble famille du pays. Son père se nommait Hugues d'Auteuil et sa mère Hilemburge. Après avoir étudié les lettres et la philosophie, il vint prendre place au monastère du Bec, parmi les élèves de l'illustre Lanfranc. C'est là qu'il rencontra Anselme, le futur archevêque de Cantorbéry, avec lequel il se lia d'amitié. Il sortit du Bec pour occuper une prébende à la collégiale de Nesle, en Picardie ; mais il ne tarda pas à être rappelé dans son pays, où ses talents et sa vertu avaient laissé de vivants souvenirs (2).
Uévêque de Beauvais, Gui, venait de construire, aux portes de la ville épiscopale, un monastère sous le vocable du bienheureux saint Quentin. Il avait été lui-même doyen de l'église de ce nom à Verdun. Ayant résolu d'instituer dans le nouveau monastère des chanoines réguliers , il voulut en confier la direction à la sagesse d'Ives^ et rappela à Beauvais le chanoine de Nesle. Ives commença par abandonner son patrimoine à la communauté (3), et non content de consacrer son bien à l'entretien de ses frères , il dépensa tout son zèle pour faire revivre parmi eux les antiques constitutions de saint Chrodegang.
Ses efforts furent couronnés de succès. La piété des chanoines de Saint-Quentin , la régularité de leur vie , leur amour de l'étude répandirent au loin comme un parfum de pur ascétisme au milieu de la décadence générale. Chaque jour de nouvelles recrues arrivaient à Beauvais ; chaque jour de nouveaux essaims en partaient pour aller faire connaître ailleurs le mérite du saint prieur, ainsi que le renom de l'antique observance qu'il avait su rajeunir. Aussi quelques historiens, trompés par la vive impulsion que
(i) Ep. 3. P. M., t. CLXII. — Nota. Dans tout le cours de ces notes les lettres d'Ives sont citées d'après le t. CLXII de la Patrologie de Migne, L'indication P, M. désigne toujours cette Patrologie,
(2) Gallia christiana, t. VIII, col. 11 26. — Vita D, Ivonis^ auctore Frontone, P. M, t. CLXI, col. 11.
(3) Nécrologe de Saint- Quentin de Beauvais. — Devic. Étude hist. et litt. sur Ives de Chartres , dans les Mémoires de la Société archéoU de rOise (i%S6),
donna saint Ives à l'établissement des chanoines réguliers , l'ont regardé comme l'auteur d'une institution dont il n'a été que l'un des plus éminents réformateurs.
Ce fut à cette époque, et malgré les nombreux soucis d'une charge aussi déUcate , qu'Ives trouva des loisirs pour recueillir et coordonner les matériaux d'où sortirent le Décret et la Panormie (i). Ces deux ouvrages, promptement répandus par les élèves qui retournaient dans leur pays^ après s'être formés à l'école de Beauvais , mirent le comble à la réputation du maître. Comme le prieur de Saint-Quentin joignait d'ailleurs la vertu au savoir, il n'en fallait pas davantage pour le signaler à l'attention du Souverain Pontife et aux suffrages des Chapitres qui auraient un évêque à élire. En effet, après la déposition de Geoffroi et sur l'avis d'Urbain H, les chanoines de Chartres jetèrent les yeux sur le prieur de Saint-Quentin.
Les députés du Chapitre se rendirent à Beauvais et notifièrent à l'élu le choix qui avait été fait de sa personne. Ives fut grandement surpris : s'il n'eût écouté que les conseils de son humilité, s'ajoutant aux larmes de ses frères, il eût certainement refusé une dignité qui l'arrachait à son monastère, à ses études, et qui le jetait brusquement au miHeu de difficultés dont il ne se dissimulait pas la grandeur. Mais un ordre exprès du pape ne lui permit pas d'hésiter longtemps. « Si je ne suivais que mes » propres sentiments, répondit-il au Pontife^ et s'il était accep- » table (ou plutôt si ce n'était un crime) de s'attaquer au suc- » cesseur de Pierre, à celui qui a pris position dans la citadelle » du souverain Pontificat, j'aurais dressé mon camp, j'aurais » armé ma colère contre vous et je ne cesserais de vous décocher » les traits de mes malédictions; car, je le sais, je puis donc en » parler, c'est grâce à vous que je me vois arraché de mon pai- » sible rivage et jeté en pleine mer par ce coup de vent inat- » tendu. Je prévois déjà combien je serai ballotté par les flots » orageux des affaires temporelles. Forcé de pourvoir à tant
(i ) Le Décret est divisé en 17 parties : la Panormie ou Pannomie comprend 8 livres. — P. M., t. CLXI,
» d'intérêts divers, je désespère, hélas! de suffire à mon propre » salut et au salut des autres. Et pourtant j'avais choisi l'abjec- » tion dans la maison de Dieu , moi qui ne pouvais asseoir de » présomptions ni sur la noblesse de ma race, ni sur Téclat de » mon savoir. D'ailleurs la société de mes frères, leur piété et la » plénitude de leur charité me tenaient lieu de toutes les » richesses. Et c'est au moment où je me cachais ainsi dans » l'ombre, sans craintes, comme sans prétentions, que l'Église » de Chartres est venue me jeter sur les épaules le lourd fardeau » de l'épiscopat. Assurément aucune raison n'eût été capable de » vaincre mes résistances, si je n'avais, pour m'y obliger, votre » volonté, vos ordres même, auxquels on ne peut se soustraire » sans péché (i). »
Ici le nouvel élu , en fils reconnaissant , recommande le nouvel évêque de Beauvais, Foulques (2), à la bienveillance du pape ; puis il termine sa lettre en exprimant de nouveau le chagrin qu'il éprouve à la pensée des terribles responsabilités de l'épiscopat (3).
Cependant il fallait dire adieu à la pieuse solitude de Saint- Quentin, quitter cette famille selon la grâce, famille si heureusement développée, si tendrement aimée.
Les enfants se résignaient, puisque tel était l'ordre du Ciel, à supporter l'absence du père; mais ils ne voulurent point consentir à se priver de ses lumières, de sa tendresse et de son autorité. Ives devait donc rester prieur des chanoines de Beauvais, en devenant évêque de Chartres.
Il prit la route de sa ville épiscopale avec les députés du Chapitre. Mais, chemin faisant, on se dit qu'il serait sage de s'assurer avant tout l'assentiment du roi. Philippe P' n'avait peut-être pas
(i) Ep. 3.
(2) Successeur de Gui. — Son élection souffrit, comme celle d'Ives de Chartres, les plus grandes difficultés.
(3) Aussi les plus saints personnages essayaient-ils de se soustraire à ce fardeau : « Si ipse me Deus eligeret , » disait Anselme , encore abbé du Bec, « adhuc timerem. » — jE'jt veteri chronico Beccensi, Juretj note ad Ivonis epist. 3o.
vu de très bon œil la déposition de Geoflroi, soit à cause des alliés puissants dont l'influence longtemps victorieuse avait soutenu jusque-là cet indigne pasteur, soit à cause de la tranquillité que promettait aux désordres privés du monarque la conduite personnelle d'un pareil évêque. Un nouveau titulaire n'avait chance d'être agréé du prince et ne pouvait lui faire oublier GeofFroi qu'à la condition de lui offrir les mêmes garanties. Or ce n'était pas du prieur de Saint-Quentin que le roi pouvait attendre un tel avantage. En outre, le chanoine régulier était doublé d'un canoniste et la science d'Ives n'était pas moins redoutable que sa vertu. Cependant, malgré les motifs qu'il pouvait avoir de s'opposer à l'élection du nouvel évêque, Philippe avait résolu de la sanctionner. Il n'osait pas mettre à néant les suffrages du Chapitre ; peut-être même, par suite d'un calcul qui lui parut habile , s'était-il flatté qu'Ives se souviendrait plus tard d'une si haute marque de bienveillance et qu'il voudrait y répondre, sinon en fermant les yeux, du moins en gardant un silence indulgent. Il se préparait donc à donner l'investiture à Ives, dès que celui-ci lui serait présenté : Ives au contraire n'était pas disposé à la recevoir. Le pape avait condamné l'investiture royale par la crosse et l'anneau, symboles de la juridiction spirituelle : recevoir du roi les insignes de la charge pastorale eût été une infraction capitale aux récentes décisions conciliaires, un exemple plein de séduction pour les faibles autant que scandaleux pour les forts. D'un autre côté, il était impossible de prendre possession du siège de Chartres sans l'investiture royale : Philippe ne l'eût pas souffert et le Chapitre ne l'eût pas osé. Les députés du clergé chartrain épuisèrent donc toutes les ressources d'une casuistique ingénieuse et souple pour forcer la conscience d'Ives et le décider à faire envers le roi l'acte de soumission exigé. Rien ne put triompher de son inébranlable résolution. Mais ses électeurs n'étaient pas hommes à s'arrêter en face de pareils scrupules; ils demandèrent à la violence ce qu'ils ne pouvaient obtenir de la persuasion, et s'emparant de leur élu, ils l'entraînèrent malgré ses résistances aux pieds du roi, qui lui plaça de vive
force le bâton pastoral entre les mains (i). Fiers de leur triomphe, les chanoines ramenèrent leur évêque à Chartres et se crurent assurés de ne plus rencontrer aucune opposition (2).
Les difficultés allaient venir des partisans de Geoffiroi. A leur tête se trouvait Richer, archevêque de Sens, dont TÉvêque de Chartres relevait à titre de premier suffiagant.
L'Évêque de Paris, un moment réduit au silence par les méfaits trop manifestes de son neveu, avait repris courage (3). Grâce à ses instances , l'Archevêque de Sens s'était intéressé à Geoffiroi, et malgré la sentence prononcée par le pape, s'obstinait à regarder l'évêque déposé comme le légitime pasteur.
Aussi ce fut en vain que les clercs de Chartres prièrent Richer de fibcer un jour pour la consécration de leur élu ; le métropolitain fit la sourde oreille, et toutes leurs démarches demeurèrent sans résultat. Comme cet état de choses menaçait de se prolonger indéfiniment, Ives résolut de partir pour Rome, afin d'activer la solution de l'affaire. Urbain II était alors à Capoue. Rentré à Rome , à une époque où les revers d'Henri IV avaient ébranlé la puissance de l'antipape Wibert (4) en ranimant la
(i) La même chose eut lieu pour saint Anselme qui fut traîné de vive force au lit du roi d'Angleterre, alors malade. Les chanoines retinrent fortement la main gauche de l'élu , pendant que le prince lui plaçait la crosse dans la main droite. P. M., t. CLXII, col. 3o3.
(2) Parmi les estampes gravées par Lepautre vers 1682 pour mettre sous les yeux des fidèles la doctrine que prêchaient les partisans de la Régale, la deuxième représentait un évêque recevant la crosse des mains du roi. Au bas , on lit : « Régi fui praesentatus et inde cum virga pastorali a rege mihi intrusa ad ecclesiam meam deductus sum. » Ivonis ep. 8. — Biblioth. nationale : Estampes : Recueil de Fontanieu et œuvre de Lepautre. — Gérin, Recherches sur rassemblée de 1682, p. 70. — Or, voici le texte véritable de saint Ives : « Quum, clericorum
primo ingenio, postea violentia, régi fuissem praesentatus , etc »
Si la modification introduite dans le texte de saint Ives n'est pas une habileté de l'éditeur, c'est pour le moins une forte inadvertance.
(3) Ep. 12.
(4) Clément III.
constance des romains fidèles, Urbain avait quitté de nouveau la ville éternelle , lorsque la victoire était revenue sous les étendards de l'Empereur. Au mois de novembre 1090 (i), il était rejoint à Capoue par l'Évêque de Chartres, qu'accompagnait une députation des Clercs de cette église (2). Non-seulement le pape renouvela la sentence de déposition portée contre GeofFroi et confirma l'élection d'Ives, mais il voulut de ses propres mains donner l'onction sainte à celui qui devait bientôt combattre le bon combat avec tant de courage. Spectacle touchant que celui d'un évêque persécuté, agenouillé devant un pape proscrit lui-même !
Après la cérémonie, Urbain II adressa au nouveau prélat une allocution , où les conseils de la prudence se mêlaient aux efiusions de la tendresse. « C'est pour répondre à la volonté divine » qui vous appelait , nous n'en doutons pas , que le clergé et le » peuple de Chartres vous ont d'un commun accord choisi pour » pasteur^ et que, vous conduisant à nos pieds, ils ont sollicité » pour vous la consécration épiscopale. Avec l'aide de Dieu, » l'imposition de nos mains vous a sacré Évêque. Désormais, » frère bien-aimé, souvenez-vous qu'en recevant charge d'âmes, » vous avez assumé le plus lourd des fardeaux. N'oubliez pas » que vous devez vous sacrifier aux intérêts de votre troupeau, » vous faire le dernier de tous, le serviteur de tous; et que » vous rendrez compte, au jour des jugements divins, du talent » qui vous a été confié. Si le Sauveur a dit qu'il n'était pas » venu pour être servi, mais pour servir les autres; s'il adonné » sa vie pour ses brebis , combien plus devons-nous, serviteurs » inutiles du père de famille, consacrer nos sueurs au troupeau » qui nous a été confié par le souverain Pasteur, préserver nos » brebis de tout mal et de toute souillure, et les conduire, avec » l'assistance de Dieu, jusqu'au bercail du Seigneur. Vous avez
(i) Cette date, contestée par certains auteurs, nous paraît incontestable: Ruinart, Vita Urbani, p. 89 P. M. t. CLI. Souchet, Hist, du diocèse et de la ville de Chartres y t. II, 307 et seq.
(2) Ep. 2.
fait entre nos mains, au début de votre consécration, une profession de foi sommaire, mais nette et précise ; gardez toujours intact le dépôt de la foi , car la foi est le fondement des vertus. Nous savons d'ailleurs que dès votre enfance vous avez été nourri dans les saintes lettres et que vous êtes versé dans la science des Canons. Nous voulons pourtant vous adresser quelques recommandations. Ne vous laissez point élever par le succès, ni abattre par les revers; que la prospérité n'enfle point votre cœur et que l'adversité ne brise point votre courage. Nous voulons en toutes choses que vous agissiez avec prudence et discrétion, afin que votre conduite, à l'abri de tout reproche, vous mérite l'estime de tous. Allez, mon firère, que l'adorable Trinité vous protège et vous ramène sain et sauf. Puissiez-vous conduire avec tant de sagesse le troupeau dont vous avez reçu la garde, que vous méritiez d'entendre, au jour de l'étemelle rétribution, ces douces paroles de la bouche de Dieu: Allons, bon et fidèle serviteur, entrez dans la joie de votre Maître (i). »
Le même jour le Pape datait de Capoue deux rescrits , l'un pour le peuple et le clergé de Chartres, l'autre pour l'archevêque Richer (2). — Dans la première de ces lettres, Urbain confirmait en même temps la déposition de Geofiroi et l'élection d'Ives ; puis , après avoir recommandé le nouvel évêque à l'affection des prêtres et des fidèles, il prononçait la sentence d'excommunication contre l'évêque déposé et contre ses fauteurs, s'il essayait de se remettre en possession du siège de Chartres. Par la seconde lettre, le Pape notifiait cette sentence à Richer, et lui reprochait d'avoir manqué à ses devoirs de métropolitain , en refusant de sacrer l'élu du Chapitre , après que la requête lui en avait été réguUèrement présentée.
Ives ne tarda pas à prendre congé d'Urbain H. Il emportait dans son cœur, avec la grâce sacramentelle qui l'avait revêtu de la
(i) Cette admonition se trouve, avec plus d'étendue, dans le Pontifical Romain,
(2) Urbani, ép. 44 et 45. P, M., t. CLI.
force d'en haut, le précieux souvenir de la tendresse que le Souverain Pontife lui avait témoignée et la résolution inébranlable de se guider toujours d'après ses paternelles exhortations.
Le peuple de Chartres reçut avec joie son évêque , avec respect le bref pontifical. Ce fut pour Ives la plus douce récompense des fatigues et des dangers qu'il avait affrontés pour se rendre à Rome. Fort de l'affection de ses ouailles, il se mit courageusement à l'œuvre pour cultiver le champ du père de famille , où les scandales si longtemps impunis de l'indigne Geoffiroi avaient laissé croître les ronces et les épines.
Tves s'empressa d'informer l'archevêque de Sens qu'il était disposé à rendre au métropolitain l'honneur et la soumission qui lui étaient dus , et protesta du désir qu'il avait de vivre avec lui dans la paix et la charité. Il lui fit remettre par le même courrier la lettre d'Urbain II. Mais la situation du Pape exilé , au lieu de donner à sa parole ce pouvoir si puissant qu'exerce sur les cœurs bien nés la voix d'un père, et d'un père malheureux, encouragea Richer dans Tesprit de rébellion. Richer était entretenu dans sa révolte par Geoffroi , qui était soutenu lui-même par son oncle, l'Évêque de Paris. Aux ordres d'Urbain II et aux avances d'Ives, le métropolitain ne répondit que par une lettre des plus outrageantes. Dans ce message insolent, Richer accusait Ives d'avoir envahi un siège qui n'était pas vacant; il lui reprochait d'avoir été chercher à Rome la consécration épiscopale, d'avoir refiisé l'obéissance au métropolitain, et finalement il le citait à comparaître devant le Concile d'Étampes.
Tant que Richer n'avait usé que de la force d'inertie, en s'obstinant à ne pas reconnaître la déposition de Geoffiroi et à ne pas sanctionner l'élection d'Ives, il s'était ménagé, grâce à la persistance de ses refus, un semblant de victoire ; mais en sortant de son mutisme, en provoquant son adversaire sur le terrain de la discussion, il marchait à une défaite inévitable. Ives n'eut pas de peine à la lui infliger. Tout autre que l'Évêque de Chartres aurait fait exhumer de ses archives quelque vieux parchemin pour répondre aux arguments de Richer : l'auteur du Décret n'avait qu'à se souvenir. Aussi les citations viennent-elles nombreuses.
précises , irréfragables , se placer comme d'elles-mêmes sous sa plume.
« J'ai reçu, écrivait-il à Richer, des lettres pleines d'amer- » tume et d'outrage, portant votre seing et votre nom. Vous » jetez sur ma personne les imputations les plus calomnieuses, » et vous n'avez pas craint de vous attaquer à la majesté du » Siège apostolique, ce qui est pour moi un sujet de profonde » douleur. Vous, à qui l'autorité pontificale avait ordonné de » me traiter avec bonté et de me recevoir comme un fils , vous » ne m'avez salué dans vos lettres, ni comme un frère, ni » comme un collègue; et pourtant je ne vous ai jamais refiisé, » ni le concours que vous doit un évêque, ni les égards qu'on » peut attendre d'un fils.
» Si je suis un étranger pour vous, de quel droit me citez- » vous à votre tribunal? et pourquoi m'astreindre à l'obéissance, » si vous ne voyez en moi ni un sufiragant ni un confrère ? C'est » là une injure à laquelle vous ajoutez encore, quand vous m'ac- » cusez, sur un fondement assez inepte, de vouloir démembrer le » siège métropolitain. Un rameau aride, qui n'avait jamais pu se » grefler sur la mère branche, un rejeton qui n'avait jamais donné » ni fleurs, ni fruits, a été retranché par la main du grand » maître. La même main qui a coupé le bois mort, m'a choisi, » non ad demembraiionem , mais pour tenir la place vacante^ » et m'a enté sur le même arbre, ainsi qu'elle en avait le pouvoir. » Le pape espérait que je donnerais quelques fruits et que la » tige principale n'en souffirait pas. Celui qui avait le droit, » sans encourir vos protestations, de retrancher un rameau » nuisible, pouvait-il n'avoir pas la faculté d'insérer une greffe » nouvelle, qu'il pensait devoir être utile ?
» Vous me reprochez d'avoir envahi le siège de Geoffroi votre » co-évêque. D'abord vous vous insurgez manifestement contre le » Siège apostolique , en vous efforçant de renverser ce que le » pape édifie, et de relever ce qu'il abat; or vous savez que la » résistance aux jugements et aux décrets du Saint Siège est » notée d'hérésie, puisque, d'après les canons, on doit tenir pour » hérétique quiconque est en désaccord avec l'Église romaine.
» En outre vous êtes bien peu soucieux de votre réputation. » Votre client est un bouc émissaire, dont les adultères, les » fornications, les trahisons et les parjures sont connus dans » toute l'Église latine. Condamné pour tous ces crimes et pour » tant d'autres, réduit à l'impuissance de se justifier, il a déposé » de lui-même le bâton pastoral et l'anneau. Vous avez reçu » notification du décret apostolique portant sentence d'excom- » munication contre tous ceux qui aideraient Geofiiroi, soit à » ébranler, soit à reconquérir le siège de Chartres ; et néanmoins » vous lui donnez le nom d'évêque, et vous cherchez à lui en » rendre les prérogatives. Se faire le défenseur de ses crimes, » qu'est-ce autre chose que prononcer contre soi-même la sen- » tence d'excommunication ? Car si l'Apôtre a pu dire que pour » encourir la damnation, il sufiit de donner son consentement » aux péchés d'autrui, est-il moins grave de s'en faire le protec- » teur et le champion ? Et vous n'avez pas même pour excuse » le prétexte de l'ignorance, car, je l'ai dit, les crimes de » Geoffroi sont connus, non-seulement dans la Gaule Lyonnaise, » mais dans presque toutes les églises du rit latin (i). »
Voilà donc deux points parfaitement établis : la vacance du siège de Chartres par suite de la démission du titulaire, et la sanction donnée par le pape au nouveau choix du Chapitre. La quaUfication d'envahisseur, dont Richer voudrait flétrir son adversaire, tombe ainsi pour ne plus se relever, et la validité de l'élection contestée n'est véritablement pas contestable. La validité de la consécration n'est pas plus douteuse.
Arrivant en effet à cet autre grief, Ives s'en débarrasse avec la même facilité. Le métropolitain de Sens n'a pas craint d'appeler Bénédiction telle quelle la consécration qu'Ives a reçue du Pape en présence des Cardinaux. C'est là « une impudente audace, un blasphème contre le ciel, une dérision insolente (2). » Il est clair qu'il ne pouvait être ici question de vaUdité dans le sens absolu du mot. Même dans la pensée de Richer, à moins qu'on ne lui
(i) Ep. 8.
(2) Id,
suppose la plus grossière ignorance de la science théologique, le seul fait d'avoir été sacré par un autre que le métropolitain , ne pouvait invalider l'ordination. Richer ne veut évidemment reprocher à Ives que d'avoir foulé aux pieds, en se faisant sacrer par le pape, les règles de la hiérarchie. Ives répond d'abord à la question de droit : le pape, dit-il, a jugé convenable de sacrer lui-même l'élu des Chartrains, quoique sufïragant de Sens ; or la conduite du pape en cette matière ne relève pas du jugement de ses inférieurs , car c'est à l'Église romaine qu'il appartient , principalement et sans restriction, de confirmer ou d'infirmer l'élection de tout évêque, métropolitain ou autre ; elle seule a le droit de reviser les constitutions et les jugements de ses subordonnés, tandis que ses décrets n'admettent ni la revision, ni la correction d'une autorité inférieure. Voilà certes une doctrine nettement formulée et dont nous aurons à nous souvenir plus tard. Cependant il y a ici une objection à faire : c'est que, si le pape a le droit de porter une sentence irréformable, confirmant ou infirmant celle du métropolitain, il n'en a pas moins outrepassé ses droits, en conférant lui-même la consécration, puisque les canons exigent que les suffiragants la reçoivent du métropolitain. Dans ce cas, il y aurait eu abus de la part du pape, violation de la subordination hiérarchique de la part de l'élu. Voici comment Ives défend sa conduite, et justifie par là même celle d'Urbain n. « Vous m'accusez d'insubordination, mais à tort : en » eflfet la lettre pontificale vous avait annoncé que votre Paternité » trouverait en moi un fils soumis, et par le fait je n'ai désobéi à » aucune de vos recommandations, puisque je n'en ai reçu aucune. » Quant au reproche que vous m'adressez, d'avoir été cher- » cher au loin la consécration épiscopale , laissez-moi vous dire » que je ne l'ai demandée ni à vous , ni à qui que ce soit. Voici » les faits : les clercs de Chartres, après avoir inutilement essayé » la persuasion, m'ont entraîné de force aux pieds du roi, qui » m'a fait violence pour me mettre dans les mains le bâton pas- » toral. De là, j'ai été ramené à mon église; et comme, malgré » les demandes réitérées du clergé, vous ne vouliez fixer aucun » jour pour la consécration, je résolus de ne pas donner
— lé —
» d'assentiment définitif à mon élection , avant de m' être assuré » et de la déposition canonique de Geoffroi et de la volonté » expresse du Souverain Pontife. Je me rendis alors auprès du » Pape, emportant avec moi les vœux de l'Église de Chartres, » et bientôt je me vis chargé des chaînes de Vépiscopat , puis » sacré évêque par l'autorité apostolique. »
Il y a dans cette exposition des faits, un souffle de sincérité qui ne permet pas de supposer un instant qu'en recevant l'onction sainte des mains du pape, Ives ait eu l'intention de déroger aux prérogatives du métropolitain. Richer ne peut donc s'en prendre qu'à lui-même et à ses refus, aussi malveillants que peu canoniques, de l'affront justement infligé à son siège par le Souverain Pontife.
Après une réfutation aussi victorieuse et pour donner une preuve évidente du peu de fondement qu'avaient les griefs de Richer, Ives termine en promettant de se rendre à l'appel du métropolitain et de répondre à la citation qui lui est adressée. La citation de Richer n'était véritablement qu'une provocation. C'était une injure gratuite à la personne d'Ives; c'était une attaque, à peine déguisée , contre l'autorité de celui qui était le chef de Tévêque de Chartres et de l'archevêque de Sens, si tant est que ce dernier pût encore se dire en communion avec Urbain II ! Cependant, Ives accepte la discussion, sauf son droit d'appel au Saint-Siège qu'il réserve formellement, et il se montre prêt à se rendre au concile d'Etampes. Il n'y mettait qu'une condition : c'est que le roi et le métropolitain lui délivreraient un saufconduit. Il se défiait^ et ce n'était probablement pas sans raison, des intentions de ses adversaires. Il se pouvait que le zèle pour les règles de la discipline canonique ne fût pas le vrai motif de cet ordre de comparution, et le choix même du lieu était de nature à donner à Ives plus que des soupçons. On conçoit donc les précautions qu'il prend pour assurer sa sécurité ; il ne voulait pas s'exposer à rencontrer sur sa route des ennemis placés en embuscade pour le dispenser de produire au concile ses raisons, peut-être même sa personne (i).
(i)Ep. 8.
Le sauf-conduit fut accordé et le concile d'Etampes s'ouvrit au jour fixé. La réunion était présidée par Richer, assisté de Geoffroi de Boulogne, évêque de Paris, de Gauthier de Chambly, évêque de Meaux, et de Philippe de Pont, évêque de Troyes (i).
L'accusation portée contre Ives paraît avoir changé de face. La méditation du mémoire, que nous venons de lire, fit sans doute prévoir à l'archevêque de Sens un échec inévitable, s'il maintenait le débat sur le même terrain. La vigueur de logique déployée par Ives dans sa défense écrite était le meilleur garant de l'effet qu'il devait produire sur l'esprit des juges, quand il aurait la parole. Du reste, en se plaignant de l'outrage fait à son siège, Richer s'attaquait plutôt au Pape qu'à l'Évêque de Chartres : il pouvait en outre se faire suspecter de poursuivre la satisfaction d'un ressentiment personnel, autant et plus que la répression d'une atteinte portée au droit commun. C'était enfin une tactique habile de changer, à l'insu d'Ives, le terrain de la discussion; car, à supposer même que ce nouveau champ de bataille ne fût pas plus tenable que le premier, Richer avait du moins l'avantage d'avoir choisi ses positions; Ives pouvait, au contraire, malgré sa science si redoutée , perdre les chances de la victoire, grâce à une attaque perfidement dissimulée par ses adversaires.
Qjiand l'Évêque de Chartres parut à la barre du Concile, quel ne fut pas son étonnement? Il s'entendait accuser, non plus d'avoir méprisé les prérogatives du métropolitain, mais d'avoir outragé la majesté royale, en allant demander sa consécration au Siège apostolique.
Ives dut se contenter de hausser les épaules à l'énoncé d'une accusation aussi puérile : Richer ne pouvait mieux avouer son indigence en fait de bonnes raisons, qu'en produisant de pareilles inepties. Qu'avait donc à faire l'autorité du roi, dans une question de ce genre ? Depuis quand la consécration d'un évêque avaitelle besoin du placet royal? Ives, quoique à regret, avait reçu, disons le mot, avait subi l'investiture laïque; mais la remise qui lui avait été faite par le roi du bâton pastoral, renfermait pour
(2) Ep. 12. — Gallîa christianayU VI IL
lui , comme pour tous les autres , le consentement du monarque à l'élection, et conséquemment Tautorisation de procéder au sacre.
Ives ne nous a pas fait connaître sa réponse. Nous aimons à croire qu'en présence d'un parti-pris aussi évident, il se renferma dans un silence majestueux; mais il ouvrit la bouche, lorsque le Président de cette inique assemblée voulut porter une sentence de réintégration en faveur de GeofFroi , en même temps qu'un décret de déposition contre le nouveau titulaire.
Ives en appela au Pape. Cet appela en apparence si peu redoutable pour des hommes sans conscience, ne laissa pas de jeter l'indécision dans les conseils de Richer et de ses assesseurs. Ives en appelait au Saint-Siège : c^était son droit , et l'on ne pouvait songer à lui en contester l'usage. Mais accepter cet appel, c'était prêter le flanc à des coups dont il était impossible de se relever. Les juges frémissaient à la pensée de l'issue trop certaine, qui les couvrirait de ridicule et de honte. D'autre part, ne pas accepter l'appel, c'était encore s'avouer vaincus, puisqu'ils n'osaient pas courir les chances d'un nouvel examen de l'affaire en cour de Rome. Il ne restait qu'un, moyen , qui eût fait honneur à leur sagesse , plus qu'à leur vertu; c'était; d'abandonner une cause, sottement et méchamment engagée, de faire la paix avec Ives et de donner enfin l'accolade fraternelle à un collègue, si fort de son droit, si invincible dans sa défense. Mais leur amour-propre saignait : leur fallait-il donc se voir réduits à faire une si pauvre figure ? Même quand on peut se promettre un oubli charitable de la part d'un adversaire vertueux, on ne peut se promettre à soi-même l'oubli de ses torts; or peu de gens ont assez de courage pour affronter le pardon d'un ennemi généreux, en subissant l'amertume de leur propre ressouvenir.
On se sépara donc sans avoir rien fait. Ives écrivit au Pape pour l'informer de ce qui s'était passé au concile d'Étampes , et le pria d'écrire à l'archevêque de Sens , afin de presser le règlement définitif de la question (r).
(l)Ep. 12.
Les choses en restèrent là.
Quant à Geoffroi , pour se consoler de n'avoir pu ressaisir la crosse et la mitre , il parvint à se maintenir, grâce à l'appui du comte Guillaume d'Évreux, dans la possession d'une prévôté de Normandie, appartenant à l'Église de Chartres (i). Il y continua, paraît-il^ le cours de ses scandales, tandis que le nouveau pasteur du diocèse prodiguait les soins les plus empressés à son troupeau trop longtemps négligé.