‹ Essai sur Ives de ChartresChapitre 2 sur 20 · CHAPITRE DE NOTRE-DAME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DE NOTRE-DAME

A peine installé sur le siège de Chartres, Ives se trouva aux prises avec de nouvelles difficultés. Aussi ne tarda-t-il pas à tourner ses regards vers cette chère solitude de Saint-Quentin, où il avait passé de si paisibles années. « Hélas ! s'écriait-il avec » tristesse, l'épiscopat n'est donc qu'un mart3rre, et le poids des » honneurs, un fardeau écrasant (2) ? Q.ue ne s'oflfre-t-il à moi » une occasion honnête pour me soustraire à une si lourde » responsabilité, et pourquoi la malice de mes ennemis, donnant » à la violence les dehors de la justice, ne vient-elle pas enfin » décharger mes épaules (3) ? »

(1) Ep. 6. — Les revenus de cette prévôté avaient été concédés à rÉglise de Chartres par le duc Richard de Normandie, vers Tannée 10 17.

(2) Qmd aliud est hic honor, nisi onus ?

(3) Ep. 17.

Il aurait voulu prendre les ailes de la colombe et s'enfuir au désert, c'est-à-dire derrière les murailles de Saint-Quentin. Là il aurait retrouvé ces loisirs féconds, dont la douceur ne connaît point de dégoût, dont le repos s'illumine de clartés délicieuses. Mais il n'osait, sans le bon plaisir de Dieu et sans la permission du Pape, quitter un siège où l'avait porté la volonté du Pape et de Dieu. Il se rappelait la parole du grand Apôtre : Parmi nous, personne ne doit vivre pour soi, ni niourir pour soi, mais il faut vivre et mourir pour celui qui est mort pour nous (i). Et il se résignait à vivre et à mourir parmi le troupeau confié à-^a vigilance. D'ailleurs il se sentait grandement consolé et fortifié dans sa difficile mission par l'affection de son clergé , par l'attachement de son peuple, par les protestations d'amitié et de dévouement qu'il avait reçues de la comtesse Adèle, en l'absence, mais au nom, du comte Etienne son époux.

Ives ne resta pas en retour : il prodigua à ses diocésains les témoignages de cette amitié, de cette tendresse véritable, qui tour à tour flatte, caresse, avertit, réprimande, et, s'il le faut, punit.

Il déploya le plus grand zèle pour faire refleurir la discipline ecclésiastique parmi ses prêtres. Le long séjour de Geoffroi sur le siège de Chartres (1077-1090) avait laissé naître et grandir bien des abus, qui avaient été épargnés par la négligence de l'Évêque , quand ils n'avaient pas été encouragés par son exemple. Ives s'occupa donc de rappeler à l'observance des règles canoniques tous ceux qui travaillaient sous sa garde au salut des âmes. Tous les ans il tenait exactement les deux synodes diocésains prescrits par le droit canon : il en profitait pour remettre sous les yeux de ses prêtres les sages ordonnances de l'Église. Rien ne pouvait le distraire de ce devoir : mandé à une réunion d'évêques, où sa présence était nécessaire, il priait le légat de retarder l'ouverture de l'assemblée conciliaire, craignant de ne pouvoir plus réunir lui-même son clergé , s'il remettait le synode d'automne à une époque ultérieure (2). Entouré de ses prêtres,

(i) Rom. XIV.

(2) Ep. II.

Ives se levait, dans la majesté de son génie et de sa vertu, pour prononcer les magnifiques instructions synodales, dont quelques-unes sont parvenues jusqu'à nous. Tantôt il traitait du baptême , expliquant le sens mystérieux des cérémonies que les ministres de Dieu accomplissent tous les jours (i); tantôt il parlait de l'excellence du sacrement de l'ordre et des sept degrés qui conduisent le jeune clerc jusqu'aux sommets du sacerdoce (2), ou bien encore il indiquait les pieux sentiments, les saintes pensées, dont le prêtre doit nourrir son esprit et son cœur, pendant qu'il revêt les ornements sacerdotaux (3). Mais il insistait surtout , dans ses belles conférences , sur la nécessité de la vocation pour entrer dans l'état ecclésiastique. Ce n'est pas assez, disait-il, de choisir Dieu pour son partage, il faut être choisi de Dieu. Le désir de procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes doit être le seul mobile d'une détermination aussi redoutable que l'entrée dans les saints ordres. Arrière surtout, celui qui ne verrait dans la cléricature qu'un moyen de se procurer le bien-être, qu'une ressource pour se faire de studieux loisirs, qu'une porte ouverte pour arriver aux honneurs (4) ! Et puis, quand on a répondu à l'appel de Dieu, il faut rester digne d'une si sainte vocation. Que le prêtre renonce donc au superflu et se contente du nécessaire; qu'il vive des oblations de son troupeau; qu'il cherche même, — Ives le permet, probablement en souvenir de Saint Paul (5) — à se faire quelques revenus par le travail des mains, ou par quelques occupations innocentes ; mais qu'il se garde bien de pratiquer l'usure , et de courir après un gain déshonnête, en se livrant soit au négoce, soit à des trafics illicites; qu'il porte dans toutes ses œuvres l'humilité, la pauvreté, l'esprit de renoncement, dont la tonsure

(i) T. M., t. GLXII, Sermon I.

(2) Sermon II.

(3) Sermon III.

(4) Nemo enim ad hoc débet fiericlericus, ut serviat voluptati, studeat curiositati, inhiat ambitioni. Sermon II, circa initium,

(5) Saint Paul travaillait des mains pour n'être à charge à personne.

cléricale est le symbole ; qu'il soit en un mot l'homme de Dieu , et que le Seigneur soit véritablement son unique héritage : Damiuus pars hœreditatis mea (i).

C'était encore dans ces réunions synodales qu'il faisait donner lecture de son Traité sur les rapports du sacerdoce antique et du sacerdoce nouveau (2), pour rappeler aux prêtres de Jésus- Christ qu'ils devaient dispenser avec respect les sacrements, dont la loi ancienne n'avait exprimé que la figure et dont la loi nouvelle contient la réalité. N'était-ce pas là enfin qu'il communiquait à ses prêtres les Homélies, qu'il avait composées pour toutes les fêtes de l'année liturgique, et qui pouvaient fournir aux pasteurs un cours complet d'instructions sur l'oraison dominicale et le symbole des apôtres, ou encore sur les dispositions qui conviennent à certaines époques, telles que l'Avent, la Septuagésime ou le Carême (3).

Plein de bonté pour ses collaborateurs, il cherchait à concilier l'intérêt du troupeau avec celui du pasteur : aussi était-U désireux de confier à chaque prêtre un poste qui fut en rapport avec ses aptitudes, ses besoins ou ses goûts (4). Voici un échantillon de la manière dont il savait faire accepter la charge d'une paroisse : il s'adresse à un prêtre, du nom de Gonthier (5), qui revenait d'un lointain voyage, peut-être même de la Croisade.

« Je suis heureux de "votre retour parmi nous , et je rends » grâces à Dieu qui vous a protégé à travers les périls de l'Océan. » Vous voilà donc rendu à vos frères et vous êtes désireux de » retrouver enfin le repos de la vie intérieure. Mais s'il vous » en coûte de donner vos soins à un troupeau nombreux, du » moins vous ne regarderez pas la charge de quelques âmes

(i) Ps. i5.

(2) Sermon V.

(3) Sermon IV à XXIV.

(4) Voyez le certificat de bonne vie et mœurs délivré par Ives à un prêtre, qu'il ne croyait pas devoir retenir dans le diocèse de Chartres. Merlet, Lettres de Saint-Ives, Lett. 11 5.

(5) Gonthier ou Gonhier.

» comme un trop lourd fardeau. Je conseille à votre fraternité » d'accepter l'Église de Gournai (i), dédiée à la Bienheureuse » Vierge Marie. Vous y pourrez tout à la fois trouver le repos » après lequel vous soupirez, et contribuer au salut dequelques- » uns de vos frères. Priez pour moi, frère bien-aimé, afin que » la violence de la tempête ne m'arrache pas la rame des mains » et ne m'entraîne pas à la dérive. Adieu. »

Mais, comme il était jaloux de conserver intact l'honneur de son église, il fermait impitoyablement le sanctuaire à ceux qu'il savait indignes des honneurs ecclésiastiques. Ni la brigue, ni l'intimidation ne pouvaient triompher de sa résolution; il ne reculait même pas devant la perspective de perdre les plus puissantes amitiés, s'il fallait, pour conserver les bonnes grâces du prince, conférer une dignité, sans doute vivement désirée, à un sujet sans vocation ou sans vertu (2).

Il donna une preuve remarquable de son inflexible rigueur sur ce point, dès le début de son épiscopat. Un illustre client était venu frapper à sa porte, se recommandant à lui par deux titres toujours puissants sur un grand cœur, le souvenir d'une vieille amitié et la perte d'une brillante fortune. C'était Roscelin, l'ancien condisciple d'Ives à l'école du Bec, chassé alors de la chaire de Compiègne. Le célèbre écolâtre avait émis sur la Trinité des opinions hétérodoxes, qui avaient été condamnées au Concile de Soissons, en 1092 (3). Cédant à la nécessité, il se rétracta; mais il ne tarda pas à reproduire ses erreurs, avec moins d'éclat et non moins d'opiniâtreté, dans un petit cercle d'auditeurs choisis. Un pareil scandale ne pouvait rester impuni. Roscelin perdit avec sa chaire les riches prébendes qui en étaient l'apanage. C'est alors que , pressé par le besoin , il tourna ses yeux vers Chartres et supplia Ives de le recueillir. Celui-ci eut le chagrin de ne pouvoir donner à cette demande une réponse favorable. Après

(i) Dép. de la Seine-Inférieure.

(2) Ep. 114, 124.

(3) Roscelin enseignait le Trithéisme. Darras : Histoire de V Église y XXVI, 137.

avoir conseillé à Roscelin, dans la poursuite de la sagesse, cette sobriété que l'Apôtre recommande (i), Ives lui reprocha sa rechute dans l'hérésie, et lui fit envisager la perte de ses bénéfices, moins comme une injustice des hommes que comme un châtiment de Dieu. Roscelin, il est vrai, témoignait du repentir et demandait à abriter sa pénitence sous les ailes de Notre-Dame de Chartres : mais Ives doutait de sa persévérance, et lui opposait un vieux souvenir classique, le vers si souvent rappelé d'Horace : Quo semel est imbuta recens , servaMt odorem Testa diu . . . (2) « Quant à moi, ajoutait-il, je n'aurais ni crainte ni horreur » de votre présence; j'aurais au contraire le meilleur espoir de » vous faire rentrer dans la voie du salut. Mais plusieurs de mes » diocésains, plus enclins à blâmer la vie des autres que soigneux » d'amender la leur, n'auraient que haine pour vous et que » défiance pour moi. Dès qu'ils connaîtraient votre nom et sur- » tout votre passé, ils s'empresseraient, selon leur habitude, de » recourir aux pierres, et vous écraseraient sous une grêle de » coups (3). Je vous conseille donc de prendre exemple sur la » patience de Job, de qui vous êtes encore assez loin, et de » répéter avec lui : Je supporterai le courroux de Dieu, car je l'ai » mérité^ et f attendrai qu* il fasse triompher la justice de ma cause (4). » Croyez-moi ; si vous versez les larmes d'un vrai repentir, si » vous consentez à vivre dans la simplicité de la foi, si vous » renoncez à l'orgueil des vanités charnelles qui gonfle votre » cœur, le lait des divines consolations ne vous sera pas refusé ; » et l'Église, qui a déployé contre vos erreurs la sévérité d'un » père, témoignera à votre retour la tendresse d'une mère. Vous » n'avez donc qu'un parti à prendre : c'est de rebrousser che- » min, de rétracter vos scandaleuses doctrines, et de travailler

(i) Ivo. . . Roscelino, non plus sapere quam oportet sapera, sed sapera ad sobriatatem. Ep. 7.

(2) Ethici tractatoris sententiam salon l'expression doives. — On sait qu'au moyen-âge, Horace était rangé parmi las moralistes.

(3) Détail de mœurs bon à noter en passant.

(4) Lib, Job, ch. VI.

» publiquement à réparer la robe de l'Église que vous avez » déchirée publiquement. Si vous avez été pour plusieurs un » maître dé perdition, soyez dans la suite un modèle de péni- » tence. Alors, le parfum de vertu qui vous précédera fera ou- » blier la mauvaise odeur de votre vie passée , et vous pourrez » être aimé, accueilli, comblé de bénéfices^ par moi et par » d'autres (i). »

Ives trouva une occasion mémorable de montrer son zèle pour l'honneur de son clergé. D'après les canons, nul ne peut être admis à la cléricature , s'il est esclave , et l'on ne doit conférer le sacrement de l'ordre qu'à des hommes libres, qu'ils le soient de naissance, ou par suite d'un contrat authentique de manumission. Or il se trouvait, parmi les gens de la comtesse Adèle, des individus placés dans une situation toute particulière, affranchis du servage, mais tenus encore à certaines obligations serviles, en un mot, serfs par plus d'un côté (2). Toute cette clientèle de la puissante comtesse jetait un œil d'envie sur les riches prébendes du Chapitre, et prétendait y avoir accès, grâce à l'intervention d'Adèle. Mais le Chapitre (3) repoussait de pareilles prétentions, et, sans même consulter l'Evèque, les chanoines s'étaient engagés par serment à ne jamais recevoir dans leurs rangs les conditionnaires de la comtesse.

Sur le rapport de ses clients, la comtesse entre en fureur ; elle jure de faire revenir les chanoines sur une résolution qu'elle regarde comme une insulte envers sa personne, ou de leur faire expier une résistance obstinée à ses volontés (4). En vain l'Evêque essaie-t-il de la calmer, en protestant du souvenir reconnaissant qu'il garde de ses bienfaits; en vain il l'engage à ne pas se

(i) Ep. 7.

(2) Ils sont désignés par le mot de conditionarii.

(3) Outre le chapitre de la Cathédrale, on comptait avant la Révolution i3 collégiales dans le diocèse': c'étaient à Chartres, Saint- André, Saint- Aîgnan et Saint-Maurice : à Châteaudun , la Sainte-Chapelle et Saint- André : enfin les collégiales de Dreux, Maillebois, Maintenon, Mantes, Montfort-rAmaury, Montmirail, Nogent-le-Rotrou, Poissy.

(4) Ep. 116.

laisser égarer par ses gens, à ne pas prendre de décision précipitée, mais à différer la solution d'une affaire, qu'elle pourra mieux juger, quand elle sera de retour à Chartres* Sans tenir compte de ces sages observations, ni même d'un second avis qu'elle reçut de l'Evêque, Adèle déclara la guerre aux chanoines. Elle exerça de violentes représailles sur les biens que le Chapitre possédait à Châteaudun et à Bonneval; elle poussa la vengeance, jusqu'à saisir le vin du chantre Hilduin , dans le faubourg de la Corroierie, à Chartres. Ives lança un troisième avertissement à la comtesse, lui reprochant de n'avoir pas su contenir son impatience , d'autant plus, disait-il , que les chanoines étaient prêts à faire tout ce qui était exigé par la raison et la justice. Le Chapitre irrité voulut répondre à la force par la force : des instances furent faites auprès de l'Evêque pour qu'il jetât l'interdit sur la ville de Chartres, et même sur tout le diocèse. La rigueur de la mesure, et la solennité des fêtes que l'on célébrait à cette époque (i), empêchèrent Ives de se rendre aux désirs de son Chapitre. Il obtint, quoique à grand'peine, une courte trêve, pour tenter un suprême effort sur cette femme vindicative. Il lui déclara donc, avec tous les ménagements dus à son rang et à ses bienfaits passés, que si elle ne voulait pas satisfaire à de légitimes réclamations, elle ne devrait pas être étonnée de voir l'Evêque prendre enfin contre elle le parti des affligés (2).

Rien ne put fléchir le caractère altier de la comtesse, dont les gens continuèrent à poursuivre de leurs vexations tout ce qui appartenait au Chapitre. Ives porta l'affaire au tribunal du Pape, Pascal H, alors régnant. Pascal, approuvant le zèle des chanoines pour la dignité de leur Église, confirma la fameuse décision, source de tant de maux. Adèle ne se regarda pas comme vaincue : elle s'efforça de gagner l'Evêque paf l'entremise de Daimbert, archevêque de Sens. Aux ouvertures d'arrangement que lui fit l'Archevêque de Sens, Ives répondit qu'il n'avait été pour rien dans la résolution prise par les chanoines (3);

(i) Les fêtes pascales, probablement.

(2) Ep. 121.

(3) Ep. 26.

mais que, après le serment par lequel ils s'étaient engagés à exclure de leur compagnie les affranchis, surtout après le bref pontifical qui avait tranché le débat et dont il transmettait la teneur à Daimbert, il n'y avait plus à revenir sur cette affaire. Ives espérait que, grâce aux bons offices de Daimbert, la comtesse pourrait mieux envisager une question dans laquelle ses prérogatives personnelles n'avaient reçu aucune atteinte ; enfin , si tous les moyens de conciliation devaient échouer , Ives déclarait que les chanoines étaient prêts à tout souffrir, même l'exil, plutôt que de se parjurer.

La comtesse Adèle , au lieu de l'exil qu'elle ne pouvait infliger aux chanoines, leur interdit l'usage des chemins, du pain et de l'eau, dans toute l'étendue de ses possessions. Le Saint évêque à cette nouvelle, laissa éclater un long cri de douleur et d'indignation. « Agir ainsi, s'écriait-il, qu'est-ce autre chose que condamner à mort des innocents ? Car la faim tue aussi bien que le glaive. Les mécréants contre lesquels guerroient les croisés pourraient-ils inventer contre les chrétiens un plus cruel supplice , que de leur refuser ce qui est nécessaire à la vie ? Est-ce donc là le prix de ma condescendance , à moi qui n'ai pas voulu me rendre aux désirs des chanoines, en refusant à leurs persécuteurs l'accès des sacrements, de ces sources mystiques^ où les âmes viennent puiser la vie ! Marchez sur les traces de la femme forte, louée par Salomon, et non sur les pas d'Hérodiade ! Prêtez l'oreille à mes avis ; souvenezvous de la paix que vous avez jurée au Seigneur Pape, cette année même, et à moi, il y a trois ans. Fixez vous-même, faites-moi connaître par le porteur de cette lettre le jour que vous aurez choisi pour vider une trop longue querelle, et cependant laissez à mes fils la paisible jouissance de leurs biens. Mais si vous méprisez tout, sachez que les clercs de mon Église et des Églises qui en dépendent se prosterneront la face contre terre, devant le corps et le sang du Seigneur, devant les reliques des saints , et qu'ils feront monter au ciel le cri de leur malédiction contre les agents et les complices d'une telle iniquité. Sachez enfin que j'inviterai les Évêques

» de la province à porter contre vous selon leur devoir, une » sentence d'excommunication (i). »

Tout fut inutile ; la comtesse ne voulut rien retrancher ni à ses prétentions, ni aux vexations par lesquelles elle les appuyait. Les chanoines firent les premiers pas vers un accommodement. Plusieurs d'entre eux, aigris par la souffrance, se repentirent du serment qu'ils avaient fait. On examina les termes , on pesa les motifs, et tous, grands dignitaires ou simples chanoines, reconnurent qu'en prononçant une si malencontreuse exclusion contre les conditionnaires, ils ne s'étaient pas enlevé le droit d'y apporter plus tard les modifications jugées nécessaires. Il ne restait donc plus qu'une question d'amour-propre. La prudence de l'Évêque finit par en triompher.

Ives ne put voir plus longtemps son Église troublée par une tempête aussi violente. Au moyen de firéquentes exhortations adressées tantôt au chapitre assemblé, tantôt à chacun des chanoines pris en particulier, il obtint qu^on ferait une exception pour les conditionnaires appartenant à la clientèle de la comtesse, pourvu que d'ailleurs ils fussent nés de légitimes mariages. Par voie d'extension^ on devait accorder le bénéfice de la même exception aux fiscalins royaux, dont la mauvaise volonté n'était pas moins à craindre. Fort de cette transaction si péniblement obtenue , Ives s'adressa au Pape pour le prier de modifier en ce sens le décret antérieurement porté. Il représenta au Souverain Pontife la triste situation de l'Église de Chartres, situation qu'une simple parole, tombée de la chaire apostolique, pouvait réparer en un instant. Le Pape devait avoir d'autant moins de scrupules, que l'admission des conditionnaires et des fiscalins n'était contraire, en somme, à aucun des principes fondamentaux de la religion, et que le serment des chanoines avait eu pour objet, de leur propre aveu, la prospérité de l'Église de Chartres et non sa ruine. Ives s'était proposé d'abord d'aller en personne traiter cette affaire auprès de Pascal II : mais au début de l'automne, il s'était trouvé pris d'une grave indisposition,

(i) Ep. 179.

qui ne lui permettait d'entreprendre aucun voyage. Il dépêcha donc à Rome, muni d'instructions précises, un homme de grande réputation et agréable à la curie pontificale : c'était Bernier, abbé de Bonneval. Les chanoines lui avaient adjoint un des leurs, Goslin, fils du seigneur de Lèves, pour exposer au Pape les vœux du Chapitre et rapporter la décision de Pascal. Le doyen et le chantre, déjà avancés en âge, n'osaient tenter une pérégrination si périlleuse, quoique le Pape les eût invités spécialement à venir à Rome. Ives se chargea de faire agréer leurs excuses (i).

Les délégués de l'Évêque et ses chanoines firent au Pontife la peinture des vexations, dont la comtesse Adèle les accablait; ils lui parlèrent des récriminations qu'une partie de leurs confrères ne cessaient de faire entendre contre les promoteurs de la fatale mesure. A cette première source de conflits, une autre était venue se joindre. Certains dignitaires du chapitre exigeaient l'hommage de quelques-uns de leurs collègues, peut-être de ceux qui sortaient des rangs des conditionnaires ou des fiscalins. H en résultait pour ceux qui étaient soumis à cette obligation une infériorité, qui les exposait au mépris. — Voici le bref par lequel l'autorité du Pape mettait fin à toutes ces difficultés.

« Pascal , Évêque , serviteur des serviteurs de Dieu, au clergé » de l'Église de Chartres, salut et bénédiction apostolique.

« Nous venons d'apprendre par des témoignages dont nous ne » pouvons suspecter la sincérité, que des ferments de discorde » ont pris naissance parmi vous. A la suite du serment par » lequel vous êtes engagés à exclure de votre corps les condi- » tionnaires, vous vous adressez mutuellement des reproches, » des paroles amères et injurieuses. En outre vous avez conclu, » contrairement à la loi du Seigneur, des traités et des conven- » tions qui blessent la charité firatemelle. C'est pourquoi nous )> conjurons votre dilection et nous vous ordonnons, au nom » de Dieu qui parle par notre bouche, d'oublier vos torts mu- » tuels dans toute cette affaire. Nous-même nous voulons faire

(i) Ep. 147.

» preuve de modération, et pratiquer à votre égard la mansué- » tude apostolique, afin de gagner vos âmes à Dieu et à l'Eglise. » Si donc vous aimez Dieu , si vous avez quelque révérence » pour le Siège apostolique, faites-nous à nous-même (je » devrais dire à vous) le sacrifice des vexations injustes que » vous avez endurées. S'il en est un parmi vous, qui se plaise » aux querelles, celui-là n'est point un membre de notre corps ; » ni ce saint Siège, ni l'Église ne veulent avoir de commerce )> avec lui. Relativement à l'hommage exigé parmi vous de )> certains clercs au profit des autres , nous vous enjoignons de » vous en abstenir dans la suite, et nous déclarons nul tout ce » qui a été fait, parce que l'honneur du corps ecclésiastique a » été blessé. Souvenez-vous que la Jérusalem d'en haut est libre , » et que tous les fidèles dont elle est la mère, ont reçu de » Jésus-Christ la liberté. Donné au palais de Latran le IX des » calendes de décembre (i). »

On a pu remarquer dans le cours de cette affaire si laborieusement terminée , que l'accord ne parvenait pas toujours à s'établir au sein du Chapitre. La distribution des revenus était une source perpétuelle de conflits et suscitait mille embarras à l'Évêque. Tantôt le doyen et le sous-doyen se disputaient certaines redevances, Tun s'attribuant la totalité de la prébende, l'autre soutenant qu'il devait y avoir partage. Tantôt il s'agissait de frais généraux à prélever sur les fonds communs, et certains membres du Chapitre, qui avaient repoussé la dépense, refusaient d'y participer. C'est ce qui arriva, par exemple, dans un procès intenté à la comtesse pour violation du cloître de Notre- Dame. Il y avait dans le Chapitre une minorité d'opposants, hostiles aux poursuites intentées , et qui prétendaient en conséquence ne pas en supporter les charges. La majorité répondait que la somme devait être payée par toute la compagnie, puisque la dépense avait été faite dans l'intérêt de tous. On alléguait d'ailleurs des raisons plausibles pour établir l'impossibilité où

(i) Pascalis II ei>. 4o3, P. M., t. CLXIIL — Cart. de N.-D. de Chartres, t. I. p. 112.

l'on s^était trouvé de recueillir les suflrages de tous. Ives était de cet avis ; mais il voulut, avant de prendre une décision, consulter l'Archevêque de Sens (i). Nous n'avons pas trouvé la réponse de Daimbert et nous ne savons quelle suite fut donnée à cette affaire du reste assez minime.

La condescendance de l'Évêque envers ses chanoines n'était pas toujours récompensée comme elle le méritait. Certains personnages turbulents ne craignaient pas de lui faire une opposition aussi injuste que violente. Lorsqu'il voulut disposer en faveur de Garin d'une prébende alors vacante, le doyen, appuyé de presque tous les clercs, lui avait résisté en face et avait fini par l'empêcher de procéder à l'installation du futur chanoine (2). Ives s'en plaignit au Pape, qu'il priait de se tenir en garde contre tout rapport ayant trait à cette question ; il se montrait d'ailleurs disposé à tout accommodement raisonnable, car il désirait affermir la paix au sein de son Église, ne pouvant la voir sans chagrin déchirée par les dissensions intestines. Mais quand il voulut conférer la charge de sous-doyen à Foulques, ce fut une nouvelle explosion de colère et de mécontentement. Hugues, neveu du doyen Arnaud (3), le doyen lui-même, le chantre et son frère, résolurent d'empêcher, à tout prix, la collation de cette prébende. Nous soupçonnerions volontiers que Hugues et son oncle avaient des raisons assez peu désintéressées pour blâmer le choix de l'Évêque. Quoi qu'il en soit, ils réunirent dans leurs maisons un certain nombre de jeunes gens, et quand l'Évêque présenta le livre au récipiendaire pour lui conférer l'investiture de sa charge, il se produisit dans l'Église un tumulte indescriptible. Les chanoines opposants et leurs partisans entourèrent le prélat et lui défendirent de passer outre. Ives leur demanda quelles objections ils faisaient à son choix. Ceuxci répondirent que l'Évêque aurait dû prendre leur avis, avant

(i) Ep. i32.

(2) Ep. 127.

(3) Arnaud était allié à la famille du Puiset, dont il paraît avoir partagé le mauvais vouloir à Tégard de l'Évêque de Chartres.

de donner un titulaire à la prébende du sous-doyen. Etonné d'une prétention aussi exorbitante, puisqu'elle était contraire à la coutume de l'Église de Chartres (i) et que ses contradicteurs n'avaient pas réclamé , quand il les avait élevés eux-mêmes aux dignités capitulaires, Ives persista dans sa résolution et voulut accomplir la cérémonie. Aussitôt une troupe furieuse se précipita dans le sanctuaire, entoura le siège de l'Évêque, vomit contre lui mille imprécations et lui arracha le livre des mains.

Ces misérables , sans respect pour le caractère sacré de celui dont ils étaient en outre les hommes-liges, lui auraient certainement fait un mauvais parti, sans l'intervention des autres chanoines, qui parvinrent à le tirer d'embarras. Non contents de ce premier succès, le doyen et son neveu eurent l'audace de citer Ives à leur barre : celui-ci, fort de son droit, mais toujours ami de la conciliation , accepta la discussion , il leur laissa même le choix des juges, à moins qu'ils ne voulussent en appeler directement à l'Archevêque de Sens. Sur le désir de ses contradicteurs, Ives écrivit au métropolitain : il le priait de vouloir terminer cette affaire dans le courant du carême, et l'engageait même à réunir quelques-uns de ses suffragants pour traiter une cause, où la dignité de l'Épiscopat se trouvait gravement compromise. Il eût désiré que l'Archevêque profitât de cette occasion pour faire le voyage de Chartres. Cette visite, en facilitant l'instruction de l'affaire, aurait été une consolation pour une Église aussi affigée. Du reste , si Daimbert ne pouvait accéder à cette filiale prière , Ives s'en remettait à lui pour la fixation du lieu et du jour, ainsi que pour la délivrance du sauf-conduit indispensable (2).

Hugues et ses partisans sollicitèrent l'appui de l'Évêque du Mans, Hildebert; ils le prièrent de se rendre à Étampes, le mercredi qui suivrait le dimanche Latare, pour prendre en main leur défense et plaider leur cause devant le tribunal de l'Archevêque de Sens. Malgré tant d'efforts, les adversaires d'Ives perdirent leur procès : Foulques fut maintenu dans la dignité de Sous-

(i) Introd. au Cart, de N.-D., p. LXXIII et LXXVI. (2) Ep. 12.

Doyen. Cependant Arnaud, qui n'était pas homme à lâcher pied si facilement, épuisa toutes les vexations pour obliger Foulques à quitter la place. Celui-ci trouva heureusement un puissant allié dans la personne du roi de France. Louis le Gros, informé de ces manœuvres peu fraternelles^ adressa un message au Chapitre de Chartres, pour recommander Foulques à la bienveillance de ses collègues et mettre fin à de trop longues querelles (i).

Lei5 vexations des Prévôts du Chapitre ayant excité les réclamations des chanoines, Ives dut encore donner ses soins au règlement de cette grosse difficulté.

La création de ces officiers capitulaires était d'une date relativement récente. Lorsque TÉvêque et ses chanoines vivaient en commun, les biens du Presbyterium étaient administrés par un économe. Saint Laumer (2) avait autrefois rempU cette charge auprès de TÉvêque de Chartres, et, quoiqu'il soupirât sans cesse après les biens célestes, il avait soin de fournir à ses frères les choses nécessaires à la vie; il y mettait, dit-on, autant de' vigilance que de discrétion, évitant tout à la fois la parcimonie et la prodigalité. L'Établissement d'une mense particulière pour le Chapitre, vers le IX® siècle, laissa cependant les prébendes indivises, au moins tant que dura la vie en commun. Mais, lorsque les chanoines cessèrent de partager la même table, ils établirent des Prévôts, chargés d'administrer les biens et de distribuer à chacun ce qui lui revenait. Il y avait alors quatre prévôtés, à savoir, de Beauce, de Nogent-le-Phaye, d'Amilly et de Fontenay-sur-Eure (3).

Les chanoines de Chartres , plus confiants ou moins avisés que ceux de Paris, avaient négligé de prendre, vis-à-vis de leurs Prévôts, une précaution fort nécessaire, ainsi qu'on le verra. A

(i) Merlet. Lettres doives de Chartres et d' autres personnages de son temps. Ces lettres sont extraites de notre manuscrit Chartrain. Bibl. de Chartres, mss. n® 19, 2« partie.

(2) Bolland. t. II de Janvier.

(3) Souchet, note ad ep. 265. Migne, t. CLXII.

Paris, les douze Prévôts du Chapitre restaient les serviteurs et non les égaux des chanoines, qui les surveillaient, se faisaient présenter des comptes, et ne déléguaient ce mandat que pour un an. C'était un excellent moyen pour avoir toujours des économes fidèles et pour se débarrasser facilement de ceux dont on aurait à se plaindre. A Chartres, les chanoines avaient eu le tort de conférer à leurs Prévôts un titre inamovible : il en résultait que la désignation de ces oflSciers était dévolue à l'Évêque et qu'ils devenaient par là indépendants du Chapitre, dont ils n'auraient dû être que les mandataires. Aussi les abus ne tardèrent pas à se manifester. Déjà sous l'évèque Eudes (966- 1004), l'administration des Prévôts avait été attaquée par les chanoines et réformée par un règlement épiscopal. Ce n'était pas sans besoin , car les Prévôts en étaient arrivés , paraît-il , à tailler les prébendes selon leur bon plaisir (i).

Sous l'épiscopat d'Ives, nouveaux abus et nouvelles plaintes. Les Prévôts n'écoutant que leur cupidité diminuaient, autant qu'ils le pouvaient, la portion de leurs confrères, refusaient de leur délivrer les firuits de leurs prébendes, et allaient même, pour satisfaire une détestable avarice, jusqu'à molester de mille façons les gens de service du Chapitre, au lieu de s'en faire les protecteurs. Ives porta donc un décret (2). Après avoir exposé les injustices et les violences reprochées aux prévôts , il leur enjoignait de ne plus se permettre leurs coupables exactions envers les paysans des domaines capitulaires, et prescrivait les mesures qu'il jugeait nécessaires pour sauvegarder les intérêts communs. Il ordonnait, entre autres choses, que les revenus de plusieurs précaires, dont les prévôts vendaient les firuits pour leur propre compte, fissent retour à la masse. Ives demanda confirmation de cette ordonnance à Pascal II , qui daigna la ratifier par une bulle datée d'Anagni, le v des nones de novembre 11 14 (3).

(i) Cuilibetprebendam talem qualem prolibito administrabant. Cart. de iV.-D., t. I, p. 48.

(2) Cart, de N.-D,, t. I, p. 119.

(3) Cart.deN.'D.,tAyT^. i2i.Pascalis II ep. 396. P. M. t. CLXIII.

Les Prévôts irrités envoyèrent deux ambassadeurs pour faire entendre leurs plaintes au roi, Louis le Gros : ils accusaient rÉvêque de porter atteinte à leurs prérogatives , en leur enlevant des droits qu'ils possédaient de temps immémorial. Ives se défendit par une lettre, où il démontrait au prince que ces prétendus droits étaient des exactions, défendues même à des laïcs , et avec plus juste raison à des clercs; que d'ailleurs, l'autorité apostolique ayant réglé la question, nul autre que le Pape ne pouvait modifier la décision prise. Ives offrait au roi d'envoyer des députés à Rome (i), aussitôt que les chaleurs seraient passées, pour demander au Pape un nouveau règlement, s'il était possible de déférer aux désirs du roi, sans blesser ni les lois de la justice, ni l'intérêt des pauvres. « En attendant, ajoutait-il, je prie et » j'avertis votre Majesté de ne point troubler la paix de l'Église » et de ne point se charger des péchés d' autrui. Il convient à » la majesté d'un roi de suivre une route vraiment royale , sans » prêter à une orgueilleuse avarice une oreille facile et une lan- » gue complaisante. Sachez donc que je ne veux en rien dimi- » nuer les prérogatives des Prévôts, quand ils ont pour eux le » droit et une légitime possession. »

Si les Prévôts n'avaient fait que se plaindre au roi de l'injure qu'ils prétendaient avoir reçue, la faute eût été déjà bien grave; mais ils s'étaient permis une méchanceté encore plus noire. C'était de représenter à Louis le Gros^ qu'on s'attaquait bien plus à son autorité qu'à leurs droits et que ce décret amoindrissait l'autorité royale. Il fallait ou être bien simple pour se laisser prendre à un piège si grossier, ou chercher un conflit pour saisir un prétexte aussi misérable. C'est pourtant ce qui arriva ; et pour toute réponse aux offres conciliantes de l'Évêque, Louis le Gros menaça de ravager les biens de l'Église de Chartres, si le décret, confirmé par la bulle du Pape, n'était mis à néant.

Ives ne se laissa pas intimider. Il dépêcha à Rome un nouveau courrier, qui ne craignit pas d'encourir la colère du roi, et même celle du comte gagné aux intérêts des Prévôts récalcitrants.

(i) Ep. 265.

Le porteur de ce message était chargé de mettre sous les yeux du Pape la lettre de Louis le Gros : il devait ensuite faire connaître à Pascal II le nom de ceux qui avaient si perfidement égaré le roi de France et solliciter contre eux une sentence d^excommunication (i).

Une seconde bulle du Pape (5 avril 11 16) fit droit à ces justes réclamations, mais la mort avait déjà firàppé TÉvêque de Chartres (2).

Désireux de sauvegarder les intérêts de ses prêtres, Ives était plus zélé encore pour maintenir son clergé dans la pratique du devoir : ce qui lui valut souvent bien des ennuis , quelquefois même des dénonciations auprès du Pape. Ce n'était pas sans raison que TÉvêque de Chartres, au début de son épiscopat, avait mis Urbain II en garde contre les insinuations malveillantes de certains ecclésiastiques mécontents (3). Un clerc, convaincu d'être faux monnayeur, et de ce chef condamné par son Évêque, essaya par deux fois de surprendre la religion du Pape. L'exévêque GeofFroi avait probablement des intérêts engagés dans le trafic assez lucratif de ce misérable, auquel il avait vendu, à beaux écus sonnants, une église et ses dépendances (4). Ces opérations éhontées n'étaient, paraît-il, ignorées de personne. Mais le protégé de GeofFroi marchait le front levé et ne répondait aux accusations portées contre lui , qu'en offrant de se purger par serment. Ives se garda bien de lui fournir l'occasion d'un parjure.

(2) Cart, de N.-D,^ t. I, p. 124. Plus tard les Prévôts s'attirèrent par de nouvelles exactions les remontrances de l'Évêque, Goslin de Lèves, successeur d'Ives. Ils durent alors renoncer en plein chapitre aux abus qu'ils commettaient, jusqu'à ce que, sur des griefs sans cesse renaissants , ils se vissent retirer l'intendance des biens capitulaires, en 1171, par Guillaume aux Blanches-Mains, archevêque de Sens, légat du Pape et administrateur par intérim du diocèse de Chartres. Inirod, au Cart, de N*'D,y p. 99.

(3) Ep. 12.

(4) Ép. 25.

Plus tard, Ives compta parmi ses détracteurs deux de ses clercs : l'un encore imberbe, quoique chanoine, à qui TÉvêque avait défendu de recevoir une investiture laïque ; l'autre , qui n'était encore ni prêtre, ni chanoine, mais qui avait été suspendu de ses fonctions de diacre pour le scandale de ses mœurs. Sachant que le poids des années ne permettait pas à leur vénérable contradicteur d'entreprendre un lointain et difficile voyage , les deux adversaires d'Ives se rendirent à Rome , et revinrent triomphants avec des lettres munies du sceau pontifical , infligeant à l'Évêque un blâme sévère : on lui reprochait d'avoir cédé au Chapitre les revenus d'une depii-prévôté , et d'avoir ensuite repris ce don, contre toute justice, sous la pression de la volonté royale. Ives, surpris de se voir condamné sans avoir été entendu , soupçonna que ce document pouvait être l'œuvre d'un faussaire. Aussi il se hâta d'en référer au Pape. Après avoir témoigné son étonnement de la fiicile créance accordée par la Chancellerie pontificale aux dires des plaignants, Ives se résignait à échanger le rôle de juge contre celui d'accusé, et faisait à Pascal l'exposé de la question. Or voici ce qui s'était passé (i).

L'Évêque de Chartres, voyant avec douleur que la ferveur des chanoines sommeillait, avait cherché quelque moyen efficace pour les tirer de Jeur assoupissement. Il songea donc à prélever sur ses propres revenus^ la moitié des produits d'une demi-prévôté, pour en consacrer les firuits à des distributions quotidiennes, en faveur des chanoines les plus exacts. Quoique les membres du Chapitre fussent assez largement pourvus de prébendes, peut-être ne seraient-ils pas insensibles à ce surcroît de recettes. Ives organisa des distributions supplémentaires à titre d'essai, et sans prendre aucun engagement formel à ce sujet. Mais au bout de trois mois, il reconnut, hélas ! qu'il n'avait pas atteint son but ; car si les intéressés assistaient plus régulièrement à l'office, ils n'en étaient pas devenus plus édifiants: les plus âgés vendaient leur part, et les plus jeunes la dépensaient au jeu ; de plus , les uns et les autres trouvaient

(i) Ep. 219.

moyen de se présenter au moment de la distribution, et disparaissaient ensuite. L'Évêque supprima des largesses qui appauvrissaient la mense épiscopale, sans ranimer l'esprit sacerdotal parmi les chanoines. Puis, sur les récriminations de ceux qui tenaient d'autant plus à ces distributions qu'ils en faisaient un moins digne usage, Ives demanda que la question fût réglée par l'Archevêque de Sens. Ayant obtenu une sentence conforme à ses désirs, il la promulgua dans une réunion plénièredu Chapitre. Cependant il convient de dire que les opposants ne s'y présentèrent pas. La chose ainsi réglée, Ives ne voulut pas bénéficier des revenus , en possession desquels il rentrait ; il forma alors le projet de réunir douze prêtres, dont il ferait une communauté modèle, et qui recevraient pour leur entretien les firuits de cette demi-prévôté.

H s'employa, et employa le concours du doyen, pour trouver des titulaires; il s'adressa encore pour le même objet au légat, Richard d'Albano. Mais personne ne se présenta, ou personne ne voulut accepter les offires d'Ives; il se trouva donc réduit à faire gérer sa prébende par un clerc , dont il connaissait le mérite. Il n'avait pas voulu en abandonner le revenu au titulaire de Tautre moitié, car on soupçonnait ce personnage de n'avoir pas été étranger à toutes les difficultés suscitées à l'Évêque. Le légat du Saint-Siège ayant approuvé cette conduite, Ives regardait la chose comme définitivement réglée. Il pria donc le Pape de ne point revenir sur cette affaire , malgré les instances des malveillants. Puisque le trouble soulevé par ce litige était heureusement apaisé, à quoi bon rouvrir le débat ? « Père bien-aimé, » disait-il à Pascal H, ayez pitié de mes cheveux blancs, et ne » me laissez pas en butte à la turbulente insolence des appelants. » L'ingérence inopportune du pouvoir supérieur dans nos juge- » ments affaiblit notre propre autorité. Nous ne pouvons plus » appliquer la rigueur de la loi aux coupables , s'ils ont la res- » source d'en appeler de notre sentence, non pour obtenir justice, » mais pour retarder le châtiment. Si ma vigueur d'autrefois me » permettait de franchir à pied les sommets neigeux des Alpes » et de passer à cheval les fleuves et les torrents , si je pouvais

» précéder ou même suivre mes délateurs au tribunal du Siège » apostolique, j'aurais bientôt réduit au silence les clameurs de » mes adversaires. En prêtant l'oreille aux récriminations de » ces jeunes gens, qui aspirent à augmenter leurs bénéfices, » quand ils méritent si peu de conserver ceux qu'ils possèdent, » prenez garde d'obliger un vieux lutteur à déserter l'arène pour » aller ensevelir son découragement dans la solitude. »

Avons-nous besoin de dire que les offres de démission qui terminaient cette épitre , furent repoussées par le Souverain Pontife, et que TEvêque de Chartres resta au poste de combat où Dieu l'avait placé ? Jusqu'à la fin de sa longue carrière , nous le verrons toujours attentif à procurer le bien spirituel, comme à défendre les intérêts temporels de l'Église et de son diocèse. A chaque instant il interviendra pour confirmer les donations déjà faites ou en provoquer de nouvelles , pour maintenir les droits acquis ou contrôler les réclamations qui se produisent; jamais il ne refusera son arbitrage, quand il s'agira d'aplanir les différends, de faire cesser les divisions, de rétablir l'ordre et l'harmonie (i).

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