CHAPITRE IV
RELATIONS DOIVES DE CHARTRES AVEC LES SEIGNEURS DU PAYS GHARTRAIN; — AVEC LES ÉTRANGERS.
Ives nous apprend lui-même qu'aux premiers jours de son épiscopat, il reçut l'accueil le plus flatteur non-seulement du clergé et du peuple, mais des seigneurs de Chartres.
Etienne - Henri , fils de Thibaut III, comte de Chartres et de Blois, succéda à son père en Tannée 1089. Il avait épousé en io8o Adèle, fille de Guillaume le Conquérant, sœur de Guillaume le Roux et de Henri P^ rois d'Angleterre (2). Ives
(i) Sous les auspices de Henri de Bourbon, abbé commendataire, la congrégation de Saint- Maur entreprit la réforme de Tiron, en 1629. La discipline fut ramenée à son antique splendeur et les ruines matérielles furent réparées. En même temps, un gymnase fut ouvert, où plus de deux cents internes, outre les élèves qui venaient du voisinage, se préparaient à la carrière militaire et recevaient des leçons d'humanités, de rhétorique et de philosophie.
(2) Etienne aimait, dit- on, la littérature: il était même poète à ses heures. L'évêque Hildebert du Mans se permet de le comparer à
savait par ouï-dire que la noblesse selon le sang (i) était rehaussée dans Adèle par la pureté des mœurs et par une générosité inépuisable. Ce fat elle, en Tabsence de son époux, qui souhaita la bienvenue . à l'Évêque et qui lui promit de la meilleure grâce aide et protection. Malgré ces protestations d'amitié, l'entente ne régna pas toujours entre le palais épiscopal et la cour d'Etienne. Ives se trouva dans la nécessité de rappeler le comte à l'observation de la Paix (2) et le menaça des foudres ecclésiastiques, s'il ne donnait satisfaction à ce sujet (3). Ives défendit également la liberté du cloître de Notre-Dame contre les empiétements d'Étîenne. Les chanoines avaient la prétention assez naturelle d'être les maîtres chez eux ; mais chaque jour voyait naître un nouveau conflit entre les officiers du Chapitre et ceux du comte , relativement aux Hmites respectives des deux juridictions. L'inmiunité du cloître, à l'égard de toute puissance civile , avait pour elle une tradition séculaire, les décrets des rois et ceux de l'autorité ecclésiastique. Aussi avaitelle été reconnue en principe par les seigneurs de Chartres, jusqu'à l'épiscopat de Geoffroi, qui s'était montré sur ce point d'une très grande faiblesse. Ives pensait avec juste raison que les concessions de ce pasteur infidèle n'étaient qu'une prévarication de plus à sa charge et ne pouvaient créer aucun titre valable pour le comte. Il déploya donc la plus grande vigueur pour repousser les envahissements d'Etienne, qu'il menaça une seconde fois de Texcommunication (4). La question, assoupie pour un temps, se réveilla plus tard et fut portée au tribunal du légat, Richard d'Albano. Ives, partageant les craintes du Chapitre, pria Richard
Virgile. On ajoute qu'Adèle faisait aussi des vers et qu'elle protégeait les savants. Le roman de Rou dit en parlant d'Adèle : Elle fut de Chartres nintpssf^ Espuse al conte Estievenum, Gentiz home, noble barum.
(i) Ep. 7.
(2) Nous parlerons plus loin de la Paix et Trêve de Dieu, et de la part que prit Ives de Chartres à cette magnifique institution.
(3) Ep. 86.
(4) Ep. 49.
de ne pas choisir la ville de Blois pour traiter cette affaire. Les chanoines, en effet, en se rendant à Blois ^ n'iraient-ils pas se livrer sans défense aux mains de la comtesse. Ils avaient d'autant plus à redouter ua piège, que leur suzeraine était déjà fort irritée contre eux, à cause de la persistance qu'ils avaient mise à refuser l'accès du canonicat à ses affranchis. Après bien des discussions, on aboutit à une transaction, qui n'empêcha pas les conflits de se renouveler à chaque instant pendant plusieurs siècles (i).
La maison épiscopale , comme le cloître , était exposée à des insultes , à des ravages , contre lesquels Ives résolut de la défendre. C'était l'usage, depuis un temps immémorial, qu'à la mort de l'Èvêque, son palais fût mis au pillage (2). Dès que le prélat avait fermé les yeux, la multitude se ruait sur sa demeure, sans respect pour sa dépouille mortelle à peine refroidie. Chacun s'appropriait tout ce qui se trouvait à sa portée ou à sa convenance: bois, fer, plomb, meubles, provisions de bouche. On conçoit qu'à la suite de ces dévastations périodiques, la résidence épiscopale ne devait pas être en fort bon état. Ives entreprit de la rebâtir par les fondements, et, vers noo, il eut la joie de contempler son œuvre, heureusement achevée. Mais une pensée douloureuse venait assombrir la satisfaction qu'il éprouvait : à sa mort, des mains sacrilèges porteraient de funestes atteintes à l'édifice qui lui avait coûté tant de travaux, qui avait exigé tant de dépenses. Que faire pour le soustraire à ce désastre inévitable ? Une lueur d'espérance illumina tout à coup le front de rÉvêque. Le comte Etienne se disposait à repartir pour la Terre- Sainte, désireux d'effacer par ses exploits le souvenir de sa faiblesse première (3). Le moment n'était-il pas bien choisi pour lui présenter une requête en faveur de la maison épiscopale et lui demander une renonciation en règle à la coutume barbare, qui
(î) La querelle ne fut définitivement vidée qu'en i3o8.
(2) Chose singulière! le sac de la maison épiscopale, à la mort de TEvêque, était également en usage dans certaines contrées de Tltalie. Darras, Hist de V Église, t. XXI, p. 102.
(3) V. plus loin, II® partie, ch. 7.
livrait au pillage les biens de TÉvêque défunt ? Ives plaida si chaleureusement sa cause que le comte se prêta à ses désirs. La charte fut immédiatement dressée , au nom d'Etienne et d'Adèle, puis signée par eux et leurs officiers, ainsi que par TÉvêque et ses familiers (i). De plus, Ives ne croyant pas qu'on pût entourer de trop de garanties un acte aussi important, sollicita la sanction du Saint-Siège et obtint de Pascal H, à la date du 14 février iioi, une bulle de confirmation (2).
Ici se terminent les relations d'Ives avec le comte Etienne, qui ne revint pas de l'Orient. Il mourut le 18 juillet 1102 et eut pour successeur Thibaut IV, son second fils, à l'exclusion de son fils aîné, Guillaume, comte de Blois, injustement dépouillé du comté de Chartres.
Adèle , soit en l'absence , soit après la mort de son époux, fut en relations continuelles avec l'Évêque. La comtesse ne souffrait pas volontiers la contradiction. Nous en avons eu la preuve dans la conduite qu'elle titit à l'égard du Chapitre à propos des conditionnaires , comme aussi dans les difficultés relatives à l'abbaye de Bonneval. On ne s'étonnera donc pas que les rapports entre Ives et Adèle aient été souvent fort tendus. Les lettres de l'Évêque sont pleines de récriminations (3), soit contre les prétentions inadmissibles de la comtesse, soit contre ses impatiences toutes féminines, quand la solution d'une aflfaire est pendante. Si les choses n'allaient pas à son gré, Adèle ne craignait pas de recourir aux moyens les plus violents. Tantôt elle traquait les gens du Chapitre, leur fermant les routes, leur refusant le pain et l'eau (4); tantôt elle laissait Guillaume, son fils aîné, ameuter tous les hommes de son ban pour forcer l'Évêque .à capi-
(i) Cart, de N.-D,, t. I, p. 104.
(2) Cart, de N.-D,^ t. I, p. 109. On obtint de Philippe en iio5, une nouvelle charte de confîrmation. (Original en parchemin, arch. d'Eureet-Loir, fonds du Chapitre). Néanmoins à la mort d'Ives, le fils d'Etienne, Thibaut IV, mit à sac Tévêché. (Introd. au Cdrt. de N.'D.y p. Lxvi, en note).
(3) Ep. 91, ICI, 106.
(4) Ep. 179.
tuler (i). Ives répondait à ces vexations par des lettres énergiques, frappait quelquefois, menaçait plus souvent, et savait toujours tempérer l'indignation la plus vive par l'indulgence et la bonté (2).
A l'égard des vicomtes Evrard, puis Hugues, du Puiset, Ives ne se contenta pas toujours des menaces. A plusieurs reprises, il lança l'anathème contre leurs personnes et l'interdit sur leurs territoires.
Pour faire respecter la sentence, quand les coupables en faisaient trop bon marché, Ives s'adressait à tous ceux qui étaient obligés de lui prêter main-forte , à l'évêque d'Orléans (3), à l'archevêque de Sens (4). S'il apprend que le Chapitre de Paris a entretenu quelques rapports avec les excommuniés du Puiset, il s'en plaint avec vivacité (5) et il n'épargne même pas ses objurgations à Hugues de Lyon, sur le bruit, du reste mal fondé, que le légat avait relevé le vicomte du Puiset de l'excommunication portée par l'évêque de Chartres (6).
Alix de Rochefort, femme d'Evrard, encourut également le courroux d'Ives. Si l'évêque d'Orléans, trop voisin du Puiset, hésitait à faire usage des armes que l'Église mettait en ses mains, l'évêque de Chartres ne, se laissait pas décourager; il demandait au Pape l'autorisation de fulminer contre Alix, réfugiée sur le territoire Orléanais , où elle se croyait assurée de trouver l'impunité (7). Cependant au premier signe de repentir, Ives s'empressait de faire la paix et d'accorder le pardon à la vicomtesse, dût-il encourir la colère de l'évêque d'Orléans lui-même , qui ,
(i) Ep. 134.
(2) Ep. i36.
(3) Ep. 75.
(4) Ep. 76, III. — Ives vouait Tobliger à intervenir en qualité de métropolitain.
(5) Ep. 112.
(6) Ep, 60. — Nous verrons plus loin des démêlés plus sérieux entre Ives et Tarchevêque de Lyon.
(7) Ep. 75.
après avoir tardé à entrer en lice, ne semblait plus disposé à mettre bas les armes.
Marchant sur les traces de leurs parents, les fils d'Evrard et d'Alix étaient des paroissiens bien turbulents, et des voisins très incommodes. Pendant que le fils aîné, Hugues DI, bataillait dans les rangs des croisés, son firère cadet, Gui, continuait à aflliger l'Église de Chartres. Ce triste personnage, durement qualifié par Ives (i), fut également frappé d'excommunication, à cause de ses sacrilèges déprédations : il fallait bien donner satisfaction aux clameurs des veuves et des orphelins, aux gémissements de tous les malheureux. L'évêque d'Orléans, dont nous connaissons la mollesse, hésitait selon son habitude; le métropolitain n'avait guère plus de décision; mais l'évêque de Chartres frappait sans trembler , car il était urgent, pensait-il, de réprimer vigoureusement les déplorables excès, qui attiraient sur notre pays, avec la colère de Dieu, des maux épouvantables, tels que la famine et le feu sacré (2). Du reste l'Église n'était pas seule à gémir sous les coups des vicomtes du Puiset : la terreur qu'ils inspiraient se faisait sentir jusqu'à la cour du roi, car la forteresse, derrière laquelle se retranchaient les agresseurs à la suite de leurs expéditions dévastatrices, se dressait comme une perpétuelle menace contre la puissance royale. Louis le Gros se vit donc obligé d'entreprendre un siège en règle pour abattre l'orgueil d'un insolent vassal, et ne réussit qu'après bien des efforts à raser de redoutables remparts.
Le vicomte du Puiset était, au fond, de l'avis du roi; il
n'aimait pas les citadelles qui lui faisaient échec. Après avoir cédé
^ à Ives , seigneur de Courville , une terre dont celui-ci vendit
la moitié à Rotrou, Hugues intenta un procès au comte du
(1) c Guidonem Puteacensem refugam, et clericalis militiœ déserterem, etc. » Ep. 204. Gui était d'abord entré dans la cléricature et avait été chanoine de la cathédrale de Chartres , mais bientôt il déposa les livrées de la sainte milice, et ravagea impudemment les terres du Chapitre.
Perche pour obtenir la démolition d'une redoute nouvellement construite (i).
Le comte du Perche prétendait qu'il avait le droit d'élever des fortifications sur un terrain par lui acheté. Hugues soutenait le contraire, et comme il partait à la Croisade, il profita de son passage à Rome pour exposer l'affaire au pape. Naturellement, il démontra que ses droits avaient été violés, et il obtint de Pascal II la promesse d'obliger l'Évêque à sévir contre Rotrou. Ives de Chartres trouva la procédure quelque peu sommaire: il en écrivit à l'archevêque de Sens, à Tévêque de Paris, au pape lui-même, pour demander que le jugement suivît un cours régulier (2). Pendant toutes ces négociations, Ives de Courville et le comte du Perche avaient pris les armes, et le premier était tombé aux mains du second, qui l'avait jeté en prison. Les lettres écrites par Tévêque de Chartres , au sujet de cette aflFaire, témoignent d'un vif désir d'aplanir le différend et de concilier tous les droits, mais elles ne nous font pas connaître la sentence définitive.
Avant de passer la frontière du diocèse, arrêtons -nous une dernière fois sur le nom de Hugues du Puiset, qui s'attira de nouvelles rigueurs, en soutenant Payen (de Regmalard). Celuici refusait d'abandonner les revenus d'un autel, quoique le concile de Poitiers les eût adjugés à l'évêque de Chartres (3).
Par la comtesse Adèle, fille de Guillaume le Conquérant, Ives se trouva en rapport avec la cour d^Angleterre. Il faillit d'abord perdre les bonnes grâces de Guillaume le Roux , pour avoir déclaré nul le serment de fidélité prêté par le seigneur de Septeuil au monarque anglais. Ives n'eut pas de peine à faire comprendre à Guillaume que Nivard, lié au roi de France par des serments antérieurs, n'avait pu contracter de nouveaux engagements, sans
(i) L'emplacement de cette redoute porte encore aujourd'hui le nom de la Motte -Rotrou : il est situé aux environs de Pontgouin, sur la route de Nogent-le-Rotrou.
forfaire à Thonneur (i). Un serment, dont Tobjet est mauvais, disait- il j ne constitue pas un lien qu'on doive respecter; c'est pour avoir été l'esclave d'un serment de ce genre qu'Hérode a fait mettre à moit Jean-Baptiste.
A l'avènement d'Henri I«' (2), îves adressa au nouveau roi une lettre magistrale sur les rapports entre le sacerdoce et l'empire, lettre sur laquelle nous aurons à revenir^ Bientôt après, il expédia un second message par l'entremise d'un chanoine de Chartres, pour solliciter en faveur de son Église la générosité du prince. « La dévotion à Notre-Dame était traditionnelle dans la famille de Guillaume le Conquérant : aussi l'évêque frappait avec confiance à cette porte, assuré que l'accès ne lui en serait pas fermé. Les trois vertus d'un roi sont la piété, la mansuétude, la justice : là piété d'Henri étendra ses rameaux jusqu'à Chartres ; sa mansuémde ne fermera pas l'oreille aux prières d'un évêque suppliant; sa justice ne mettra pas en oubli les promesses du passé. t>'ailleurs ce n'était pas à son profit, mais pour le compte de son Église, qu%es se faisait mendiant; il espéfdt donc recevoir bientôt les oflBrandes du roi d* Angleterre et lui promettait en retour la protection de la Bienheureuse Vierge Marie (3). »
Dans une troisième lettre , Ives essaya de s'opposer au mariage alors projeté entre la fille d'Henri P^ et le fils de Gervâis , sei* gneur de Châteauneuf-en-Thînierais (4); mais ses eflforts ne furent* pas couronnés de sucées, et le mariage eut lieu (5).
Ives présenta aussi des requêtes charitables à la reine Mathilde, en lui exprimant l'espoir qu'elle imiterait la piété, dont les reines des
(i)Ep. 71.
(2) Henri I®', dit Beauclerc, frère de Guillaume le Roux et fils du Conquérant, 1 100 «^ 11 35.
(3) Hp. Ï18.
(5) Souchet, note ad ep. 261. — M. Meriet prétend au contraire, dans sa note à la lettre 263, que, grâce à ropposition d'Ives, le projet de mariage fut abandonné.
Angles avaient toujours fait preuve envers la reine des Anges {i^ : l'envoi d'une aube, ou de tout autre ornement sacerdotal, était le moindre gage qu'elle pût donner à Notre-Dame de sa royale munificence. Mathilde voulut faire davantage : elle envoya des cloches à la cathédrale de Chartres. L'évêque s'empressa de les faire suspendre, et dès que son oreille eut été réjouie par leurs volées harmonieuses, il écrivit à la noble donatrice une lettre de remerciements , où il lui disait : « Chaque fois que » vos cloches seront mises en branle, le cœur de ceux qui les » entendront sera délicieusement ému , et votre souvenir revivra » sans cesse parmi nous. Combien est précieux le souvenir qui » se réveille dans les âmes , à cette heure solennelle , où l'auguste » victime s'immole sur l'autel , où les hjinnes sacrées retentis- » sent, où les pécheurs se firappent la poitrine pour fléchir la » divine miséricorde (2) ! »
Mais la générosité de Mathilde envers Notre-Dame n'était pas encore épuisée, Ives en avait l'assurance. Il pensait que la reine se ferait un bonheur de contribuer à la réparation de la toiture et à l'entretien du mobilier. Qu'elle donne ce qu'elle voudra , comme elle voudra, et qu'elle attende la récompense de ses bienfaits du Dieu lui-même qui en a été l'inspirateur (3).
Ives ne fut pas ingrat; il ne cessa de faire monter au ciel ses plus ardentes prières pour la généreuse bienfaitrice de Notre- Dame , et lorsque Mathilde eut la douleur de perdre son frère , le roi d'Ecosse , il lui promit dans une lettre attendrie de recommander celui qu'elle pleurait à l'indulgence du Dieu des miséricordes (4).
(i) Dilectionem quam... Reginae Angelorum... exhibuerunt reginae Anglorum. Ep. 107.
(2) Ep. 142.
(3) La générosité de Mathilde répondit pleinement aux espérances de rÉvêque. Voici ce qu'on lit au Nécrologe de N.-D. « Obiit MaltidiS; regina Anglorum, quas hanc ecclesiam dilectionis priyilegio amplectens et venerans , plumbeo tegmine decoravit et praeter alia multa bénéficia casulam ei deauratam et 46 libras nummorum ad usum iratrum donavit. > 3i octobre 1,118. Cart de iV.-Z)., t. III. p. 204.
(4) Ep. 174.
Ives s'adressait avec la même confiance aux évêques d'Angleterre pour obtenir les objets nécessaires au culte, qui lui manquaient encore. Ainsi, ayant appris que l'Église de Winchester possédait un vase pour le Saint-Chrème , d'une forme nouvelle, inconnue aux orfèvres du pays Chartrain , il pria l'évêque de lui envoyer un spécimen de ce beau travail (i). Le prélat anglais y consentit, et lui fit remettre le vase demandé, par Guillaume, prévôt de Saint-Satur (2) : il mérita ainsi d'être présent à la pensée de l'évêque de Chartres toutes les fois que celui-ci distribua l'onction sainte. De Samson, évêque de Worcester, il reçut des sandales, destinées aux cérémonies pontificales. Il le remercia à deux reprises de ce présent , qui était probablement accompagné d'une lettre d'envoi; car l'évêque de Chartres, pour se conformer, disait-il, aux avis de son correspondant, lui promettait le secours de ses firatemelles prières, afin qu'ils pussent l'un et l'autre « naviguer heureusement sur la mer du monde (3). »
C'est la même pensée qui l'inspire, quand il écrit à Thomas, archevêque d'York, « à cet astre lumineux qui resplendit au ciel de la barbarie. » Il désire entrer avec lui en communion incessante de prières, et veut que les deux amis soient toujours présents l'un à l'autre près du cœur de Dieu , comme les deux chérubins du propitiatoire (4).
Une autre fois, il ofte ses bons offices à Robert, évêque de Lincoln. Ives possédait auprès de lui quelques diocésains de ce prélat : c'étaient probablement de jeunes clercs , qui venaient à Chartres se perfectionner dans la science des canons, ou peutêtre s'initier à la discipline des chanoines réguliers. Quoi qu'il en soit de cette simple conjecture , Ives reporte , dit-il, sur les diocésains, l'aflFection qu'il ressent pour l'évêque, au service duquel il est heureux de mettre toute sa bonne volonté (5).
(2) Saint-Satur, village dans le dép. du Cher.
(3) Ep. i65, 207.
(4) Ep. 21 5.
(5) Ep. 278.
Nous ne pouvions manquer de rencontrer sous la plume d'Ives de Chartres le nom d'Anselme. En efFet, les liens d'amitié qui avaient existé entre Ives et Anselme, pendant leur séjour à l'école du Bec, ne furent pas brisés, lorsque le prieur du célèbre monastère normand fut appelé au siège de Cantorbéry. Le nouveau primat d'Angleterre était à peine revêtu de cette éminente dignité, qu'il recevait de l'évêque de Chartres un billet, tout embaumé d'affection et d'exquise délicatesse.
« S'il a plu, à celui qui vous a invité, de vous dire, alors que » vous pensiez le moins aux honneurs : Mon ami^ numte:^ plus » haut, votre Paternité de tout temps si bienveillante perdrait- D elle le souvetiir de ceux qu'elle a aimés autrefois en Jésus^ » Christ, ou dont elle agréait autrefois, pour l'amour de Jésus- » Christ, le fraternel hommage ? Je ne le crois pas. Si pourtant » le tourbillon des affaires quotidiennes m'effaçait de votre )> mémoire, pour moi, je ne saurais vous oublier. Je saisirai » toutes les occasions de me rappeler à votre souvenir pour me » ménager l'appui de vos prières, et, s'il en est besoin, le secours » de votre charité (i). »
Anselme s'arrêta quelques jours à Chartres, quand il se rendit à Rome, vers 1104, pour traiter avec le pape la question des investitures, qui troublait si profondément l'Église d'Angleterre. L'archevêque de Cantorbéry désirait saluer la comtesse de Chartres, sœur du monarque anglais , espérant peut-être qu'à la suite de cette démarche courtoise, il pourrait compter sur les bons offices d'Adèle et qu'il se ménagerait ainsi un auxiliaire précieux à la cour d'Angleterre, Mais n'avait-il pas un autre motif? Celui de prendre conseil de l'évêque de Chartres, afin d'adopter une ligne de conduite en harmonie avec les décisions du grand canonîste ? Anselme reçut à Chartres l'accueil distingué, auquel lui donnaient droit son mérite personnel et la noble cause qu'il défendait si vaillamment. Son cœur fut touché des égards que la comtesse et l'évêque lui prodiguèrent. II en témoigna sa joie
(i) Ep. 39.
dans une lettre qu'il écrivit quelque temps après au prieur de Cantorbéry (i).
On était alors à l'époque des plus grandes chaleurs, et, craignant pour l'auguste pèlerin les inconvénients d'un voyage en Italie sous un ciel de feu, la comtesse joignit ses instances à celles de l'évêque pour conserver Anselme dans notre pays. Mais celui-ci ne crut pas devoir se rendre à leurs vœux : il quitta ses vénérables hôtes et revint sur ses pas pour prendre, dans sa chère Normandie, les quelques semaines de repos que la saison lui imposait.
D est regrettable que nous en soyons réduits à ces quelques lignes sur les relations de saint Anselme et d'Ives de Chartres. Les lettres qu'ils durent échanger oflFriraient pour nous le plus vif intérêt. Nous aurions constaté une fois de plus , dans les mutuels épanchements de ces deux grandes âmes , la tendresse et l'élévation qui caractérisent l'amitié des saints (2).
(i) Anselmi ep. 76, L. III. P M., t. CLVIII.
(2) Nous croyons être agréable à nos lecteurs en transcrivant ici le jugement porté par M. de Rémusat sur la correspondance de saint Anselme, jugement qu'on pourrait presque appliquer intégralement aux lettres de saint Ives de Chartres. « L'homme, dit M. de Rémusat, s'y traduit souvent dans l'écrivain. Les lettres d'Anselme ont éminemment ce mérite d'un naturel relatif : il s'y peint avec une naïveté persuasive. Toutes les préoccupations de son esprit , toutes les agitations de son existence, toutes les inquiétudes de sa vertu, scrupules, regrets, craintes, espérances, vives amitiés, bienveillantes remontrances, sévères conseils, tout est réussi dans ce précieux recueil; tout le remplit d'un intérêt doux et soutenu. Tout y révèle l'intime secret de cette âme qui ne connut que deux choses : les affections et les principes, aimer et penser. » M. de Rémusat, Saint Anselme de Cantorbéryy L. II, ch. 2.