‹ Essai sur Ives de ChartresChapitre 4 sur 20 · SI · texte numérisé non relu

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il congédia ses religieuses qui continuèrent leur route vers Haute-Bruyère sous la conduite d'Angardis , prieure de Fontevrault. Robert garda avec lui Pétronille, l'abbesse de Haute-Bruyère, qui était sans doute venue jusqu'à Bonneval à la rencontre de ses nouvelles compagnes. Mais pour mieux assurer le succès de sa pacifique expédition , il tenait surtout à s'adjoindre un allié , dont le concours lui paraissait indispensable , Bernard , le futur abbé de Tiron. Bernard, mandé à Bonneval, s'empressa de répondre à l'appel de son saint ami. D est également certain , quoique le biographe n'en parle pas, que Robert décida Bernier lui-même à faire le voyage de Chartres. L'évêque ouvrit son cœur et ses bras à Bernier ; celui-ci hésitait encore à sy jeter. Mais enfin l'éloquence saintement persuasive de Robert et de Bernard, les larmes et les prières de Pétronille, triomphèrent d'une inconcevable obstination. La paix fut conclue. La vieille amitié qui unissait autrefois Ives et Bernier reprit son cours , et rien ne vint plus dans la suite en altérer la sérénité (i). Si Bernier eut des torts envers l'évêque de Chartres, ses propres religieux se chargèrent de lui en infliger le châtiment. Son autorité fut méconnue ; son zèle impuissant se découragea , et il songea à se démettre de sa charge pour aller chercher le repos au monastère de Quny , sous la direction de Pierre le Vénérable. — Nous ne saurions dire s'il mit son projet à exécution.

Si nous tournons les yeux du côté de Vendôme , nous verrons également que la paix ne régna pas toujours entre l'évêché de Chartres et le monastère de la Sainte-Trinité (2).

Geofiroi P% issu d'une noble famille d'Anjou (3), fut d'abord l'élève de la puissante abbaye, dont il devait plus tard prendre en main le gouvernement. Quand il eut achevé ses études, il revêtit l'habit monastique, et, passant par les divers degrés

(i) Bolland, t. II de février.

(2) Le Vendômois, qui appartient au diocèse actuel de Blois, faisait partie alors du diocèse de Chartres.

(3) Gallia Christianay VIII, i368. Geofïroi gouverna Tabbaye pendant près de 40 ans, sous le Pontificat des papes Urbain II, Pascal II, Gélase II, Calixte II et Honorius II (1093-1132).

de la cléricature, parvint jusqu'au diaconat. Il était alors dans toute la fleur de la jeunesse , grave dans sa conduite , modeste en ses démarches, non moins beau que savant. Aussi lorsque l'abbé de la Trinité, Bernon, fatigué du commandement, en déposa le fardeau par une abdication volontaire, le choix de son successeur ne souffrit guère de retard : tous les suffrages se portèrent sur Geoffroi, qui fut élu le 21 août 1093. Trois jours après , Ives bénit le nouvel abbé , dont il exigea préalablement le serment d'obédience.

Désireux d'entretenir avec son évêque des rapports pleins de déférence et d'affection, Geoffiroi s'était bien promis et avait promis à Ives de se montrer toujours le fils le plus dévoué (i). Mais bientôt il se vit obligé de défendre , contre des prétentions qui lui parurent injustifiables, les prérogatives de sa congrégation. L' évêque de Chartres avait cru devoir frapper d'interdit (2) toutes les Églises du diocèse soumises à l'abbé de Vendôme, à l'exception pourtant de l'Église-Mère. Geoffroi lui écrivit, dans les termes les plus respectueux, mais les plus fermes (3), pour lui rappeler que non-seulement l'église de la Trinité, mais toutes celles qui en dépendaient, étaient exemptes de la juridiction de l'ordinaire et ne relevaient que du Saint-Siège ; qu'en conséquence les religieux continueraient dans leurs églises respectives à célébrer les offices publics ou privés, et que, si l' évêque s'y opposait, appel serait interjeté en cour de Rome (4).

Geoffroi prit en effet le chemin de Rome, non pas, il est vrai, pour se plaindre de son évêque, mais pour déposer son hommage aux pieds d'Urbain H. Le Pontife était dans la situation la plus précaire (5). Chassé de la Ville Étemelle par la faction de l'an-

(i) Goffridi Vindocy ep. i, lib. II, P, M. t. CLVII.

(2) Nous ne savons pour quel motif.

(3) Même résistance de la part de Geoffroi à propos d'une sentence d'excommunication fulminée par Ives contre certains serviteurs de l'abbaye de Vendôme. Goffridi ep. 9.

(4) Goff. Ep. 2.

(5) Gallia christiana^ VIII.

tipape Wibert, il se tenait caché aux abords de la cité, attendant qu'un retour de la fortune lui en rouvrit les portes. Le jeune abbé de Vendôme parut alors conune le messager de la Providence : il apportait au Pape, avec les vœux de la congrégation, une riche offrande. Ce secours inattendu permit à Urbain de forcer à prix d'or des remparts qui résistaient aux coups de ses armes. Geoffroi entra dans Rome à la suite du Pape; il fiit admis le premier à lui baiser les pieds dans le palais de Latran si heureusement reconquis, et obtint en récompense de ses libéralités, l'Église cardinalice du titre de Sainte-Prisque (i). Une nouvelle et insigne faveur devait lui être ménagée, quelques années plus tard , par la reconnaissance du Souverain Pontife.

Après le concile de Clermont (1095), Urbain II voulut rendre à Geofiroi la visite qu'il en avait reçue : il daigna passer onze jours au monastère de la Trinité. Nous avons déjà dit que Geoflfroi, cédant aux instances de TÉvêque de Chartres, avait prêté, quoique à regret, le serment d'obédience; mais soit par prudence, soit par délicatesse , il n'en avait pas ouvert la bouche pendant son séjour à Rome : moins discrets ou plus entreprenants, ses religieux ne s'étaient pas regardés comme tenus au silence : aussi avaient-ils porté plainte au Saint-Siège , qui avait annulé le serment indûment prêté (2). Or pendant le séjour d'Urbain II à Vendôme, la conversation étant venue à tomber sur ce sujet, le pape n'avait pu s'empêcher de sourire en regardant Geoffroi qui rougissait; mais pour punir une petite colombe ^ d'un cœur si faible, si facile à séduire (3), il se contenta de renouveler tous les privilèges précédemment accordés à l'abbaye (4). Ce blâme fut très-sensible à l'Évêque de Chartres. L'attitude inconvenante

(i) Les religieux de la Trinité, qui desservaient alors cette Église, en avaient été expulsés par la faction de Tantipape. Gallia christiana^V ll\, — Geof&oi ne ref ut k chapeau de cardinal qu'en 1102, des mains de Pascal II.

(2) Urbani ep. 95 P. M. t. CLI.

13) Goff. ep. 7.

(4) Goff. ep. 27.

de certains membres du clergé séculier, à Vendôme, leur intempérance de langue surtout, avaient encore envenimé la blessure. Il en résulta que la bonne harmonie fat assez longtemps troublée ; car, à la mort d'Urbain II (1099), l'entente n'était pas rétablie (i). A cette époque en effet, Ives, trompé par de faux rapports, avait lancé une circulaire au clergé et aux fidèles de Vendôme pour se plaindre des procédés de Geofiroi à son égard : celui-ci, qui se sentait fort de son innocence, répondit à cette attaque immé" ritée par une lettre aussi calme que digne. Il se défendait de s'être jamais permis contre l'évêque le moindre mot désobligeant; puis , après avoir rappelé sa simplicité d'autrefois , il se déclarait bien résolu à repousser tout empiétement épiscopal et à se retrancher fièrement sous le couvert du Saint-Siège (2). Le temps, ou plutôt la sagesse et la vertu des deux adversaires, amenèrent peu à peu une détente dans les relations entre Chartres et Vendôme : l'union se rétablit enfin, et la correspondance redevint, comme par le passé, cordiale de part et d'autre. L'abbé soumettait à l'évêque ses diflSicultés en matière de droit canonique ou de liturgie, et l'évêque ouvrait gracieusement à l'abbé le trésor d'une vaste et solide érudition. (3).

Le clergé Vendômois ne semble pas avoir désarmé aussi facilement (4). Non contents de calomnier Geofiroi auprès de l'évêque, les clercs de la ville s'étaient un jour ameutés contre l'abbaye : ils avaient fait le siège de l'église et avaient même détruit les degrés qui y conduisaient. L'abbé fut obligé de réclamer l'inter-

(i) La lettre 7° de Geoffroi n'a pu être écrite qu'après la mort d'Urbain II, dont il dit : Dominus noster honorabilis memoriae papa Urbanus, dumper nos transiret...

(2) Goff. ep. 7. — Deux autres lettres furent encore échangées sur le même sujet : la igS® d'Ives et la 11® de Geoffroi.

(3) Goff. Ep. 19. Geoffroi croyait, et l'évêque de Chartres était de cet avis, qu'on ne pouvait réitérer le sacrement de l 'extrême-onction. V, la 25 5® lettre d'Ives.

(4) Goff. Ep. 7.

vention épiscopale pour obtenir réparation du dommage (i). Mais à peine avait-il réussi à mettre les simples clercs à la raison, qu'il se voyait réduit à recommencer la lutte contre les dignitaires : tantôt l'archidiacre défaisait par ses sentences les sentences prononcées par l'évêque (2); tantôt Tarchiprêtre excitait les seigneurs à piller les biens de l'abbaye (3) et encourageait ensuite le clergé à violer l'interdit (4). L'évêque de Chartres avait en effet pris cette mesure extrême, sur les instances réitérées de Geoffroi (5), pour essayer de mettre fin aux déprédations sans cesse renouvelées de Nivelon, d'Ursion son fils, de Boémond, et de quelques autres piUards incorrigibles, que rien n'arrêtait, disait l'abbé, ni le respect de la dignité ecclésiastique, ni la pensée du compte qu'ils auraient à rendre au Souverain Juge (6). Le comte de Vendôme lui-même , GeoflFroi Grise-Gonelle , avait tellement exaspéré par ses violences la patience de l'abbé, que celui-ci avait sollicité et obtenu de l'évêque une sentence d'interdit. Par une touchante et délicate attention, Ives, en prenant cette mesure si rigoureuse et alors si redoutée, en avait excepté l'inhumation des pauvres. Cette marque de bonté, non-seulement ne toucha pas le cœur du coupable , mais elle permit en outre aux sujets du comte d'éluder la pénalité édictée : chacun réclama pour ses morts le privilège , peu envié en d'autres temps , de la pauvreté ; le clergé de la ville se prêta d'ailleurs volontiers à cette supercherie ; et le but que l'on voulait atteindre allait être manqué, si l'évêque de Chartres ne coupait court à cet abus (7).

A l'exemple de leur abbé, les religieux de la Trinité réclamaient dans les circonstances critiques l'intervention d'Ives de Chartres. Un moine, du nom de Daniel, puni sévèrement pour

(i) Goff. Ep. i5.

(2) Id. ep. 17.

(3) Id, ep. 9.

(4) Id. ep. 12.

(5) Id. ep. 8, 9, 10.

(6) Id. ep. i3.

(7) Id. ep, 16, 12.

une faute grave, quitta l'abbaye et vint à Chartres se plaindre des mauvais traitements qu'il prétendait avoir reçus de son abbé : il ajouta qu'il n'était pas la seule victime d'une humeur acariâtre, qui n'épargnait aux coupables ni les invectives les plus amères, ni même Thumiliation du fouet. Ives prit la plume, et se mit en devoir, peut-être un peu trop promptement, d'écrire à Tabbé de Vendôme. Il lui conseilla de tempérer l'ardeur de son zèle, de mêler toujours la douceur à la sévérité, afin de ne pas écraser ceux qu'il voulait relever de leurs chutes ; et, pour ce qui concernait Daniel , il demandait qu'on employât à son égard des procédés moins violents, ou que, s'il résistait à tous les eflforts, on lui ouvrît la porte du monastère : peut-être le coupable se convertirait-il dans une autre communauté; en tout cas, Geoffroi n'aurait plus à répondre devant Dieu de la perte de son firère (i). « Je veux bien^ répondit l'abbé de Vendôme, me montrer in- » dulgent pour frère Daniel , en faveur duquel vous m'avez écrit ; » mais en lui accordant son pardon aux dépens de la règle, je » ne croirais pas faire acte de piété ; il me paraît donc utile , et » même nécessaire, qu'il revienne à l'abbaye, qu'il témoigne » son repentir en présence de ses frères , et qu'il mérite ainsi » la rémission de ses péchés. Puisque, par une inspiration dia- » bolique, il ne lui a pas déplu autrefois de laisser de côté son » devoir, il ne doit pas lui déplaire aujourd'hui de revenir à » l'application de la règle. Je pourrais sans doute, par amitié » pour vous , lui pardonner ses fautes sans exiger de satisfaction ; » mais je ne puis ni ne dois lui promettre ce qui ferait cer- » tainement son malheur, ce qui ne serait qu'un bonheur men- » songer. Qu'il revienne donc, comme je l'ai dit plus haut, » qu'il reconnaisse humblement ses erreurs, et qu'il mérite par » l'humilité la plus sincère le pardon de ses fautes passées. Je » serai alors tout disposé à prendre envers lui les mesures de » clémence que votre sainteté croira devoir solliciter (2). » Il est impossible de concilier plus sagement la déférence pour un

(i) Ivonis ep. 82, (2) Goff. Ep. 3.

auguste intercesseur avec Tintérêt même du coupable, et le désir de l'indulgence avec les exigences de la discipline.

L'abbé de Vendôme redoubla d'attentions pour Ives, lorsque le poids des années commença à se faire sentir plus lourdement au vénérable prélat. Ayant appris que l'Évêque de Chartres était mandé à Rome pour le règlement d'une aflFaire, Geoffroi lui dépêcha un courrier et lui offrit ses bons offices afin de lui épargner la fatigue d'un pareil voyage. « On m'a rapporté, écrivait- » il à Ives, que le seigneur Pape vous a ordonné de vous rendre » à Rome en personne ou de vous y faire représenter, avant la » fête de Noël. Si la chose est vraie, comme j'ai le plus vif » désir de vous être utile, je suis presque tenté de m'en réjouir. » Car je voudrais enfin obtenir de la nécessité ce que votre » bienveillance me refiise depuis si longtemps (i). Je ne pré- » tends pas cependant que votre grandeur ait besoin des services » de ma petitesse ; le langage que je vous tiens ne m'est dicté » que par mon affection pour vous , affection qui a sa source » dans la charité la plus pure. Me voici donc à votre disposi- » tion; je vous offre tout mon dévouement et si vous m'or- » donnez de vous représenter à Rome, comme j'en ai toujours » eu le désir, je suis prêt à exécuter vos ordres. Vous trouverez » peut-être un représentant plus capable de vous servir : vous » n'en trouverez pas qui le fasse avec plus d'ardeur (2). » L'Évêque de Chartres avait déjà accepté, nous le croyons du moins, les services de Bemier, abbé de Bonneval (3) ; mais combien ne dutil pas être touché de ce dévouement tout filial ? Du reste Geoffroi ne tarda pas à lui en donner une nouvelle preuve ; car en passant par Lyon, au retour de Rome, il vit l'archevêque-primat et s'employa pour faire rentrer Ives dans ses bonnes grâces : il eut la consolation d'y réussir (4).

(i) Probablement à cause du conflit dont nous ayons parlé plus haut.

(2) Côff. Ep. 5.

(3) Ivonis ep. 147.

(4) ^off' ^P* ^* Les archevêques de Sens avaient longtemps refusé de reconnaître la primatie de Lyon, et Ives avait appuyé leurs résistances.

Les moines de Mannoutier obligèrent aussi trop souvent TÉvêque de Chartres à rompre des lances pour s'opposer à leurs empiétements. Au début de son épiscopat, il bataillait contre eux pour leur arracher quelques religieux de son diocèse, auxquels ils avaient donné asile et qu'ils prétendaient conserver définitivement (i). Ives réclamait le droit d'examiner l'aflFaire, afin de juger si les moines fiigitifs avaient eu des raisons suffisantes pour quitter leur premier monastère, et s'ils pouvaient en conséquence demeurer légitimement attachés à celui de Marmoutier. Vers la fin de sa vie, il lui fallut encore reprendre les armes , et quoique ses mains tremblantes pussent à peine en soutenir le poids, il ne déserta pas la lutte. Les moines de Marmoutier voulaient s'emparer de l'Église Saint-Nicolas de Courville. Par la violence et les menaces, ils en avaient chassé les chanoines; mais ce n'était pas assez. Ils prétendaient faire sanctionner leur invasion sacrilège par un jugement en bonne et due forme. En vain leur opposait-on la sentence déjà rendue au sujet de cette affaire (2) par le légat Hugues de Die, sous le pontificat de Grégoire Vil, à la requête de l'évêque de Chartres, Geoffroi. Les moines ne voulurent rien entendre. Ives n'étant pas en état d'entreprendre un long voyage , ses adversaires , qui redoutaient de se trouver en présence de leur éminent contradicteur, faisaient des efforts inouïs pour que le règlement de l'affaire ne se fît pas sur les lieux. L'évêque sévit donc obligé d'écrire au légat, Conon de Préneste, aux Pères du concile qui était saisi de la cause, au Pape lui-même , pour exposer l'état de la question et produire les documents qui attestaient ses droits (3) : il se plaignait en outre avec chagrin des procédés employés par les moines contre un vieil évêque , réduit par l'âge à l'impuissance de se défendre. La victoire lui tenait d'autant plus à cœur, qu'il s'agissait des chanoines réguliers : il n'est donc pas étonnant que pour les protéger, il ait retrouvé sur la fin de ses jours, sinon l'agilité corporelle, du moins toute la vigueur d'esprit de sa jeunesse.

(i) Ep. 4.

(2) Au concise d'Issoudun, Ep. 268.

Si nous avons donné quelque attention aux luttes soutenues par Ives pour ou contte certains monastères, il ne faudrait pas en conclure qu'il a toujours eu la férule en main pour redresser les torts des moines. Son cœur d'évêque dut être bien souvent consolé par les vertus qui fleurissaient à l'ombre du cloîtte , par les bonnes œuvres que semait dans le pays chartrain la charité des religieux. Au seuil des monastères , le voyageur fatigué avait toujours l'assurance de rencontrer un visage souriant pour lui souhaiter la bienvenue. Chaque jour, au son de la cloche, les mendiants se réunissaient dans la grande salle pour prendre leur repas ; les malades étaient transportés dans les vastes infirmeries, où les moines, quand ils ne pouvaient guérir le corps, purifiaient et sauvaient les âmes. Il n'est pas inutile de rappeler aujourd'hui la charité et le dévouement des religieux ; il est bon, à l'heure actuelle, de remettre en lumière l'antique sollicitude de nos évoques pour tous ceux qui souflSrent (i). N'était-il pas déjà de la race des Vincent de Paul, cet Ives de Chartres, qui portait un si tendre intérêt aux malheureux sans abri et sans ressources , cet évêque qui regardait comme l'un des principaux devoirs de la charge pastorale de défendre les biens consacrés aux pauvres, et qui levait le glaive de Tanathème contre les spoliateurs de ce patrimoine sacré? Qu'il est touchant, après sept cents ans écoulés^ de relire la charte par laquelle Ives recommandait à la générosité des fidèles l'hôpital Sainte-Madeleine de Châteaudun. « Nous plaçons, disait-il, sous la tutelle de l'Église » de Chartres , nous prenons sous notre paternelle protection » toutes les oflfrandes que les fidèles ont déjà faites ou feront à » l'avenir, par l'inspiration de Dieu , à l'hôpital de la Bienheu- » reuse Marie-Madeleine de Châteaudun. A ceux qui oseraient » porter sur ces biens une main sacrilège, nous rappelons la » terrible condamnation qui leur est réservée au tribunal du Sou- » verain Juge ; et pendant qu'ils appartiennent à cette Église de » la terre , sans la communion de laquelle on ne peut être admis

^i) Sur le budget de la charité au Moyen- Age. V. Darras, Hist, de FEglisey XXlly 571.

» :i celle de là-haut, nous leur refusons le corps et le sang du » Seigneur; nous les séparons de la communion des fidèles, » jusqu'à ce qu'ils aient fait pénitence et restitué le patrimoine » du Christ. A ceux au contraire qui protégeront, qui augmen- » teront ce même patrimoine, nous promettons la bénédiction » et la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ , de celui qui étant » riche par nature, s'est fait pour nous pauvre et infirme, afin » de nous enrichir par sa pauvreté et de nous guérir par son » infirmité (i). » C'est en parlant ce langage que les évêques ont grossi le budget des pauvres avec une efficacité et une abondance que d'autres époques pourraient envier.

En 1094, l'Évêque de Chartres autorisa Hugues de Quny et les frères de la Charité-sur-Loire à bâtir une Église et un cloître dans la plaine de Beaulieu (2). Non loin de là s'élevaient les murailles de la célèbre maladrerie fondée vers le milieu du siècle précédent par le comte Thibaut III, et qui ouvrit bientôt ses portes aux victimes de la lèpre (3).

Quelques années plus tard (4), Simon, comte de Montfortl'Amaury, ayant fait vœu de bâtir un monastère en l'honneur de la Bienheureuse Vierge Marie, chercha un emplacement dans la forêt d'Yveline. H rencontra, entre Montfort et Dourdan, un charmant bocage arrosé par des eaux limpides, et il donna au couvent qu'il construisit en cet endroit un nom pittoresque comme le pays : il l'appela Qaire-Fontaine.

Mais entre toutes les fondations qui remontent à Tépiscopat d'Ives de Chartres , nous devons signaler particulièrement celle de Tiron.

Vers l'an 1046 (5), naquit dans le Ponthieu, au territoire d' Abbeville , de pieux et honorables parents , un enfant qui reçut

(i) Ep. 282. Cette pièce, rangée à tort parmi les lettres de saint Ives, doit prendre place parmi les chartes de notre grand évéque.

(a) Cart. de iV.-D., t. L, p. 99.

(3) Â la suite des Croisades.

(4) Vers Tannée 1 100.

(5) Gauf'Crass, S, Bernadi Tironensis vita^ *P. M., t. CLXXII.

— él -

au baptême le nom de Bernard. Appliqué de bonne heure à Tétude des lettres, il y fit de rapides progrès : mais la science qu'il cultivait de préférence à toutes les autres , c'était celle de la vertu. Quand il eut atteint sa vingtième année, il résolut de se consacrer à Dieu et quitta son pays natal pour se rendre en Aquitaine auprès des plus célèbres maîtres de la vie monastique. Trois de ses compagnons, épris du même désir, se mirent en route avec lui. Chemin faisant, ils rencontrèrent le jeune roi de France (i) qui chevauchait à la tête d'une brillante escorte. « Voilà » pour nous un heureux présage ! s'écria Bernard ; comment » ne trouverions-nous pas le roi du ciel que nous cherchons, » puisque nous avons rencontré le roi de la terre , que nous ne » cherchions pas ? » Les pèlerins arrivèrent à Poitiers, et allèrent frapper à la porte du monastère de Saint-Cyprien, où l'abbé Reginald avait fait refleurir la sévérité de la discipline antique. Bernard passa une dizaine d'années dans cette pieuse retraite , et ne la quitta que pour accompagner un de ses amis, nommé Gervais, qui venait d'être élu abbé de Saint-Savin (2). Menacé lui-même d'un pareil honneur, à la mort de Gervais, il se déroba par la fuite aux suftages de ses frères. C'est alors qu'il commença cette odyssée admirable, où nous ne pouvons le suivre. La forêt du Maine et les îles de Chaussey furent les deux principales étapes de ses pérégrinations apostoliques.

Cependant les souvenirs de vertu qu'il avait laissés à Saint- Cyprien y vivaient toujours; aussi l'abbé Reginald, arrivé au terme de sa carrière mortelle , songeait à se donner Bernard pour successeur. L'abbé de Saint-Cyprien finit par découvrir la retraite de son ancien disciple. D se rendit auprès de lui, et, grâce à une ruse innocente, il réussit à l'attirer jusqu'à Poitiers. Bernard s'aperçut, mais trop tard, qu'il était tombé dans un piège. En eflfet, dès les premiers jours de l'année iioo, Reginald laissait en mourant la crosse abbatiale aux mains de Bernard. Le nouvel abbé de Saint-Cyprien assista en cette qualité au concile de

(i) PhUippe !•'.

(2) Dans le Poitou,

Poitiers (i 104), dont nous aurons à retracer dans la suite les dramatiques péripéties.

Outre les difficultés inséparables du gouvernement intérieur d'un monastère, Bernard eut encore à défendre sa communauté contre les attaques venues du dehors. La puissante congrégation de Cluny prétendait soumettre Saint-Cjrprien à sa juridiction. La cause, jugée une première fois , fiât reprise quelques années plus tard par les moines de Poitiers, sur l'avis de leur évêque, Pierre II (i). Si la victoire resta finalement à ceux-ci, elle fut chèrement achetée par Bernard, qui entreprit deux fois le voyage de Rome, et qui eut à lutter, non seulement contre la mauvaise foi de ses adversaires, mais contre les préventions de Pascal II lui-même , favorable alors aux moines de Cluny.

Le Pape, qui avait d'abord traité Bernard avec une certaine rudesse, fut tellement frappé de son humilité, de son zèle, de son courage à braver tous les obstacles, qu'il voulut se l'attacher, en le revêtant de la pourpre cardinalice. Mais le fervent religieux n'accepta du Souverain Pontife que la mission d'évangéliser les contrées dépourvues de pasteurs , et, renonçant même à la dignité abbatiale, il prit le bâton de pèlerin, repassa par sa chère île de Chaussey, revint quelque temps parmi ses frères de la forêt du Maine et résolut de se fixer enfiiv lui-même dans les environs de Fougères. Les disciples accoururent bientôt en foule pour se mettre sous sa conduite ; ils défrichèrent la forêt avec tant d'ardeur que le seigneur du pays, Raoul de Fougères, se prit à craindre que le gibier ne fît défaut pour ses parties de chasse. Il pria donc Bernard et ses religieux de se retirer et les adressa à Rotrou, comte du Perche. Celui-ci leur concéda, non loin de Nogent, une délicieuse solitude sur les bords du ruisseau d'Arcisses. Mais à cette nouvelle, les moines de Cluny, établis à Saint-Denis de Nogent, jetèrent les hauts cris et par l'entremise de la comtesse Béatrix, mère de Rotrou, ils obtinrent que la concession d'Arcisses fût annulée. L'humble Bernard ne fit entendre aucune

(i) Évêque de Poitiers de 1087 à m 5 : il a été mis au nombre des saints.

plainte : il se retira du côté de Tiron , choisit un nouvel emplament que lui concéda Rotrou et s'y établit avec ses frères, après y avoir construit quelques cabanes et une église de bois. La première messe fut célébrée à Tiron, le jour de Pâques, 25 avril II 10.

La nouvelle colonie se mit à l'œuvre pour défricher et ensemencer la terre ; mais les pluies excessives du printemps détruisirent les récoltes. La famine, qui désola toute la contrée, se fit sentir plus cruellement qu'ailleurs dans le pauvre monastère. Fort heureusement. Dieu prit en pitié la détresse de ses serviteurs. Le comte Guillaume de Nevers, ayant entendu parler de Bernard, voulut se recommander à ses prières et lui envoya un vase d'or massif, dont la vente procura du pain à toute la communauté.

Une nouvelle épreuve attendait Bernard. Ses frères, vêtus de peaux de mouton et d'étoffes grossières, rencontraient chaque jour dans la forêt quelques bûcherons, dont la naïve imagination avait été frappée par ces apparitions étranges. Le bruit se répandit aux alentours que les nouveaux venus n'étaient pas des moines, mais des Sarrazins, cachés sous ce pieux déguisement et chargés d'explorer le pays : c'était l'effet naturel de la surexcitation entretenue dans les esprits par les événements qui se déroulaient en Palestine. Aussitôt cette rumeur prend de la consistance et rencontre partout d'autant plus de créance qu'elle est moins croyable. Alors les courages s'échaufient et une troupe de gens déterminés cerne la forêt; tous sont résolus à mourir, s'il le faut, pour avoir le dernier mot de cette mystérieure aflfaire. Les assaillants avançaient avec précaution pour surprendre les émissaires des Sarrazins dans leurs repaires. Quel ne fiit pas leur étonnement, quand ils entendirent le chant des hymnes et qu'ils aperçurent les compagnons de Bernard, occupés à bâtir leurs cabanes ! La peur fit place à l'admiration et nos braves percherons se jetèrent aux pieds de Bernard et de ses moines pour demander leur bénédiction. Depuis ce jour, les moines furent l'objet de la vénération universelle. On dit que les animaux aussi bien que les hommes subissaient l'empire de leur vertu.

Les fauves se repliaient sans résistance devant les pionniers de Bernard et Ton raconte même qu'un loup, ancêtre de celui qui deviendra l'ami de François d'Assise (i), eut la délicatesse de ramener, à l'étable de Tiron, une génisse égarée dans la pro~ fondeur des bois.

Le cœur des moines de Cluny ne fut pas si facile à toucher : ils continuèrent à poursuivre Bernard de leurs vexations. Sous prétexte que le territoire de Tiron était enclavé dans une paroisse qui leur appartenait , ils voulurent exiger des solitaires les droits de dîme et d'enterrement. Bernard ne songea même pas à contester ; mais, selon ce qu'il avait déjà fait, il prit le parti de se retirer une fois encore devant les exigences de ses puissants rivaux. Néanmoins, pour en finir avec cqs tracasseries, il se rendit à Chartres et pria l'Évêque de lui céder un coin de terre^ où l'on pût vivre en paix. L'Évêque réunit son Chapitre. Les chanoines possédaient à quelques pas de Tiron un domaine assez exigu, mais suflSisant pour nourrir Bernard et ses frères et surtout pour les mettre désormais à l'abri de toute atteinte. L'acte de donation fut aussitôt dressé par Ives et souscrit par le Chapitre ; il porte la date du m des nones de février 1113. D'après la teneur de ce document, l'Évêque et le Chapitre concédaient à Bernard une charruée de terre, sise sur le ruisseau de Tiron, dans la paroisse de Gardais, pour y bâtir un monastère et pour y établir un cloître avec toutes les dépendances nécessaires. Cette donation était aflfranchie de tout droit de synode et de circade, de toute redevance paroissiale, sauf l'obédience due à l'Évêque de Chartres et au Chapitre de Notre-Dame (2).

L'abbé de Tiron accepta avec reconnaissance. Du reste, les ofiires ne lui manquèrent pas. La comtesse Adèle voulut attirer sur ses domaines le saint personnage dont la réputation s'était répandue dans tout le pays chartrain ; mais quelque puissant que fût le patronage de la fille de Guillaume le Conquérant, Bernard préféra s'abriter sous la protection de la bienheureuse Vierge

(i) Voyez dans /e5 Fioretti l'histoire du loup de Gubbio. (2) Cart, de N.-D., t. I, p. 117.

Marie et se fixa définitivement à Gardais. Il édifia une église sous le vocable du Sauveur et y fonda pour ses bienfaiteurs une messe à perpétuité.

Pendant près de vingt ans, Bernard émerveilla nos pères de ses prédications, de ses vertus, de ses miracles. La comtesse Béatrix, ayant appris à le mieux connaître, le combla de présents , contribua pour une large part à la construction du monastère et s'y ménagea même une habitation, séparée du cloître, où elle vint terminer ses jours. Le roi de France, Louis le Gros, guéri par les prières de Bernard, lui voua une reconnaissance que rien ne put altérer et le pria de tenir sur les fonts baptismaux les deux premiers de ses enfants, Philippe et Louis. A la suite des grands de ce monde, les pauvres, les pécheurs et les malades affluaient à Tiron. Au lieu d'y apporter leurs ofirandes, ils venaient y chercher du pain, pleurer leurs fautes ou demander la santé. Enfin le renom du saint ermite, firanchissant les limites de notre pays, amenait à Tiron les plus nobles personnages des contrées lointaines. Henri ?% roi d'Angleterre, employa l'entremise de Thibaut, comte de Chartres, et de Rotrou, comte du Perche, pour obtenir la faveur d'être visité en Normandie par Bernard, qu'il renvoya comblé d'honneurs et de biens.

Cependant le jour arriva, qui devait marquer pour l'abbé de Tiron le terme d'une carrière si bien remplie. Depuis deux ans déjà, son vénérable protecteur et ami, Ives de Chartres, avait reçu la récompense de $es travaux, lorsque Bernard sentit approcher pour lui-même l'heure des adieux. Le 5 avril 11 17, onze jours après la fête de Pâques, il se trouva indisposé pendant l'office de matines et fut obligé de quitter le chœur. Ses religieux^ ne le voyant pas rentrer , envoyèrent à sa recherche. Bernard, privé de connaissance, était étendu sur les dalles du cloître; on le releva et on le porta dans sa cellule, où les soins de ses frères parvinrent à le ranimer. Ce n'était pas pour longtemps. Le 14 du même mois , il bénissait une dernière fois ses enfants , et , leur laissant pour héritage le trésor de ses saints exemples, il allait prendre place parmi les serviteurs fidèles et entrait dans la joie de son Seigneur.

Le monastère de Tiron , auquel Ives de Chartres eut la gloire d'attacher son nom, parvint, à travers bien des vicissitudes, jusqu'à la Révolution française. A cette époque, les murs de l'antique abbaye , plusieurs fois reconstruite, abritaient une studieuse jeunesse, qui préludait par les combats pacifiques des lettres au rude métier des armes et aux patriotiques émotions du champ de bataille (i).

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