‹ Essai sur Ives de ChartresChapitre 7 sur 20 · SOCIÉTÉ ECCLÉSIASTIQUE. — ÉLECTIONS ÉPISCOPALES · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ ECCLÉSIASTIQUE. — ÉLECTIONS ÉPISCOPALES

S'il est vrai de dire que la vie morale de Thomine sur la terre est une lutte perpétuelle, la société et l'Église elle-même n'échappent pas à cette loi douloureuse. L'Église en effet ne cesse de lutter contre le torrent du mal qui semble toujours prêt à l'engloutir; elle combat sans relâche pour défendre, affermir, étendre, dans l'âme de ses enfants, les saintes frontières de la vertu . Or, pour entrdner le peuple à la conquête des biens invisibles, l'Église a besoin du concours de tous ceux qui occupent dans la société une place d'honneur, rois et magistrats dans l'ordre temporel, prêtres et pontifes dans l'ordre spirituel. Les princes (qu'ils portent le sceptre de la puissance ou celui du génie) ne peuvent refuser de prendre part à ces luttes pacifiques : leur place est marquée à la tête des combattants. Le Ri^is ad exemplar du poète exprime une vérité profonde que les classes dirigeantes ne devraient jamais oublier : l'exemple vient d'en haut, et si les petits ont parfois à souffrir des passions des grands , ils sont plus souvent tentés de les approuver, dès qu'il leur est loisible de les imiter.

Mais il est évident que le principal agent de la moralité publique dans l'Église , c'est le sacerdoce. Le prêtre est le sel de la terre, sans lequel toute vertu s'affadit et se corrompt. C'est donc par la réforme de l'ordre ecclésiastique que doit commencer toute régénération morale. C'est ce qui explique l'énergie déployée par Grégoire VII pour arracher les chefs du sacerdoce catholique à l'influence désastreuse de la puissance séculière et rappeler les

clercs à l'esprit de leur sainte vocation. Dans cette lutte gigantesque , la papauté vit combattre à ses côtés des auxiliaires nombreux et dévoués, parmi lesquels Ives de Chartres occupe un rang distingué.

Comme Grégoire VU, Ives de Chartres avait mesuré toute rétendue du mal; il comprenait, lui aussi ^ que le triste état des membres s'expliquait par la faiblesse de la tête : « Hélas ! écri- )} vait-il à Pascal H, l'Église peut s'écrier comme l'Époux des can- » tiques iMan front est chargé de rosée et mes cheveux sont trempés » par les pluies de la nuit (i). L'Église presque entière est cou- » verte par les broussailles du vice et c'est à peine s'il se ren- » contre une main pour arracher les épines. Les chefs du peuple » sont arrivés à un tel degré de perversion qu'ils ne prêtent plus » l'oreille à nos paternelles admonitions. Us ne se laissent même » plus effrayer par les célestes fléaux : et pourtant la terre deve- » nue stérile ne peut plus nourrir ses habitants décimés par la n famine, tandis que le feu sacré étend au loin ses ravages et » conduit des milliers de victimes au tombeau (2). » Mais si l'évêque de Chartres désespère de voir les conseils de la vertu acceptés par les puissants du siècle, il travaille avec ardeur à faire entendre la voix de la sagesse aux pasteurs du peuple chrétien; il emploie surtout le crédit de sa science, le poids de sa parole, à fermer la porte du bercail aux indignes. Jamais il ne se désintéresse des élections épiscopales, quand il doit régulièrement intervenir. D examine avec impartialité les suffrages des électeurs et les titres de Télu. A l'ardeur juvénile d'un candidat encore adolescent, il rappelle ce mot de l'Écriture : Celui qui court trop vite à l'héritage ^ le perdra (3). A l'ambition sénile d'un doyen de Chapitre, presque au bord de la tombe, il oppose la pensée des biens éternels et les graves méditations que doit suggérer l'approche de la mort (4). Avant qu'un élu indigne

(1) Au livre du Cantique des Cantiques, ch. III.

(2) Ep. 204.

(3) Au livre des Proverbes, ch. XX, 21.

(4) Ep. 5i.

reçoive la consécration, il le conjure de revenir en arrière, et de perdre l'épîscopat pour sauver son âme (i). Il s'efforce d'élever une barrière, afin d'écarter les intrigants, qui se font moines pour devenir abbés , et qui brûlent ensuite d'échanger la crosse abbatiale pour celle de l'évêque (2). Par contre, il vient en aide aux résistances des âmes timides qui redoutent l'honneur ou le fardeau de l'épiscopat. Vulgrin, son filleul et son chancelier, ayant été élu par le Chapitre de Dol , refusait obstinément d'accepter le bâton pastoral. H était recommandable par la pureté de sa vie et ne manquait pas de savoir ; mais la perspective d'une responsabilité si grande, surtout à une époque aussi difficile, effrayait son courage. Ives appuya de son autorité le refus du pieux chancelier ; il écrivit à ce sujet au Chapitre (3), au Pape lui-même (4), pour demander que Vulgrin ne fût pas uni de force à l'épouse qui lui était offerte. Ne valait-il pas mieux lui permettre de travailler à son salut dans l'ombre et le silence, que de l'exposer à perdre son âme dans une position plus élevée ?

Si de pieux évêques, découragés par la stérilité de leurs eflForts, veulent renoncer à leur charge, et viennent s'ouvrir à lui de leur projet, Ives écoute leurs confidences, calme leurs scrupules, essaie de combattre leurs raisons. Mais quand il a reconnu la sagesse de leur résolution, loin de les blâmer, il les approuve; et lorsque plus tard la calomnie s'efforce d'atteindre et de salir, jusque dans le cloître, la vie passée du prélat démissionnaire, l'évêque de Chartres se fait encore le champion de la vertu outragée et lui rend un solennel hommage (5).

A part une ou deux exceptions , que nous discuterons plus loin (6), Ives se montra toujours favorable au vrai mérite et fut le strict observateur des règles canoniques dans les élections épis-

(1) Ep. 277.

(2) Ep. 52.

(3) Ep. 178.

(4) Ep. 176.

(5) Ep. 88.

(6) Voyez partie III, ch. 3,

copales : sa conduite dans les principales élections de la Sénonaise nous en fournira la preuve. Lorsque le Roi de France et le Chapitre de Sainte-Croix d'Orléans demandèrent à Ives qu'il voulût bien ordonner prêtre, puis sacrer évêque, le successeur désigné de Jean P% Ives en référa immédiatement au pape et au légat. Il ne s'agissait plus cette fois d'un vieillard chargé d'ans et d'opprobres, mais d'un clerc presque au seuil dç la vie, quoique déjà loin dans la voie de l'iniquité. C'était l'archidiacre Jean, créature de l'archevêque de Tours. Jean était un jeune libertin, sur le compte duquel on débitait mille infamies, qui n'était connu que sous le nom de Flora (i), et dont les orgies mettaient en verve les chansonniers de l'époque. L'archevêque de Tours, Raoul, qui était dignitaire du Chapitre d'Orléans avant son élévation sur le siège de saint Martin, et qui, contrairement au droit canon, avait conservé deux prébendes dans l'Église de Sainte- Croix, prétendait bien régenter les électeurs et leur imposer un candidat de son choix (2). A ceux qui lui opposaient la conscience des chanoines, ou les prescriptions du droit canon, il répondait cjmiquement qu'il avait dans sa bourse de quoi tenir lieu de tout. D'ailleurs il était assuré que Bertrade ne verrait pas d'un mauvais œil la candidature de Jean, dont les mœurs si décriées promettaient aux désordres du couple royal la plus complète sécurité. Cependant il y avait une difficulté. Bertrade avait promis le siège d'Orléans à Baudri, abbé de Bourgueil. Celui-ci arriva en effet, le jour de Noël, le nez au vent, les mains ouvertes (3), pour recevoir une investiture simoniaque. L'archidiacre d'Orléans était là aussi. Or les gens du roi avaienr inspecté, sans rien dire , les sacoches de Baudri et celles de Jean,

(i) C'était le nom d'une courtisane fameuse,

(2) Ep. 54, ^'], — L'élection de Jean , qui avait eu lieu le jour des saints Innocents , inspira le distique suivant à l'un des témoins , peutêtre même à l'un des auteurs de ce triste choix :

Eligimus puerum puerorum festa colentes y Non nostrum morem, sed régis jussa sequentes.

(3) Ore patulo, manibus apertis, ep. 66.

et à la suite de leur rapport, Philippe, oubliant la promesse de Bertrade, se prononça pour l'archidiacre. L'abbé, furieux de son échec, se plaignit amèrement au roi d'un pareil manque de parole. Son indignation parut naïve à Philippe, qui se contenta de répondre en souriant: « Patience donc! laissez-moi d'abord » faire mon petit trafic; obtenez ensuite la déposition de Jean, » et le siège d'Orléans est à vous (i). »

Dans une longue épitre, Ives racontait au légat ces détails navrants, et lui demandait la conduite à tenir. Hugues de Lyon le pria de recueillir des témoignages et l'invita à comparaître par devant lui, aux calendes de mars, pour fournir la preuve des accusations formulées contre Jean (2). Ives présenta deux objections au légat : premièrement, que la vie désordonnée du candidat et les pratiques simoniaques, employées pour obtenir le consentement du roi, étaient assez notoires pour n'avoir pas besoin d'une démonstration juridique , mais que cependant personne n'aurait le courage d'en témoigner publiquement ; secondement, que la nécessité d'entreprendre le voyage de Lyon effraierait les plus zélés, peu assurés du succès, mais trop certains des dangers qu'ils auraient à courir. Ives pensait qu'il valait mieux instruire cette affaire sur les lieux, en prenant toutes les précautions pour ne pas exposer les témoins à la colère des coupables ; il protestait en outre qu'il n'obéissait, en parlant ainsi, qu'à un double sentiment de justice et de charité. Les prévisions d'Ives se réalisèrent en effet. Au jour fixé, aucune déposition ne se produisit contre Jean , et l'autorisation de procéder au sacre fut délivrée. Nous ne saurions dire si ce fut l'évêque de Chartres qui remplit cet office , conformément à la demande qui lui en avait été faite auparavant ; mais nous savons que le nouvel évêque lui garda rancune de sa consciencieuse opposition. Dans un démêlé d'Ives avec un certain Payen , et

(i) Ep. 66. — Voyez les plaisanteries que se permettait également Henri IV d'Allemagne, en conférant les bénéfices. Darras, Hist, de VÉglise, t. XXII, p. 57.

(2) Ep. 68.

malgré un jugement rendu par le concile de Poitiers en faveur de Tévêque de Chartres, Jean se fit gloire d'appuyer les résistances du récalcitrant : ajoutons qu'il était soutenu lui-même par l'archevêque de Tours, qui partageait, on le croira sans peine, les ressentiments de son favori (i).

A la mort de Geoffroi de Boulogne (i«' mai 1095), ^^ Chapitre de Paris avait jeté les yeux sur un des plus jeunes membres du clergé chartrain, Guillaume de Montfort, firère de Bertrade. Ives portait beaucoup d'affection à ce jeune homme; il l'avait vu grandir sous ses yeux, et s'était plu à se venger de la sœur, en formant le frère aux vertus de la cléricature. Guillaume fut surpris de ce choix; il n'ambitionnait pas un pareil honneur, et n'avait jamais songé à s'en ouvrir le chemin par des brigues qui n'auraient pas manqué de lui réussir. Sa première pensée , avant d'accepter, fut de recourir aux conseils de son maître vénéré. Ives, malgré sa tendresse pour Guillaume, soupçonna quelque piège sous cette élection. Il fit prendre des informations pour s'assurer que ce choix n'était pas entaché de simonie et n'avait pas été imposé parla cour de France. Sur le rapport de ses délégués, il donna à Guillaume le conseil d'accepter l'épiscopat: c'était une chose si rare qu'une élection sans tache ! il n'était pas sage , par un refus inopportun, d'exposer l'Église de Paris à tomber aux mains de quelque simoniaque. Il est vrai que l'élu n'avait pas encore atteint l'âge canonique (2) ; mais on pouvait différer sa consécration, ou obtenir du pape les dispenses nécessaires. Ives écrivit à Urbain II pour le renseigner sur cette élection et pour lui recommander l'élu (3).

Le pape ne se pressa pas de traiter cette question ; la parenté de Guillaume avec Bertrade donnait à réfléchir; aussi il remit la décision à son prochain voyage en France. En attendant, il

(1) Ep. 100. — On dit qu'en devenant évêque d'Orléans, Jean II changea de conduite et gouverna sagement son troupeau. Gallia christ. t. VIII, 1443-48.

(2) C'est-à-dire 3o ans.

(3) Ep. 43.

priait Ives de recueillir tous les documents relatifs à cette cause, qui fut en efiet longuement débattue à Montpellier, Tannée suivante, entre le pape et l'évêque de Chartres. Urbain donna enfin son consentement : il poussa même la condescendance jusqu'à lever l'interdit, prononcé au concile de Clermont contre Richer de Sens , et permit au métropolitain rebelle l'usage du pallium pour la cérémonie du sacre (i).

Richer usa de la permission et conféra Tonction épiscopale au nouvel évêque de Paris , quelques jours avant la fête de saint Rémi (1096); mais il ne répondit pas aux avances du Souverain Pontife et persista dans son impénitence. Quant à Guillaume, il ne paraît pas avoir complètement satisfait les espérances que son ancien maître avait conçues de lui ; aussi quand il fit le voyage de Rome, Ives engagea le pape à profiter de cette occasion pour faire entendre au jeune évêque de paternelles exhortations. « C'est grâce à vous, disait Ives de Chartres, que cet » enfant a pris la charge pastorale ; accueillez-le avec la tendresse » d'une mère ; parlez -lui avec l'autorité d'un père. Que vos » enseignements nous le renvoient plus sage et votre gravité plus » sérieux. Recommandez -lui de renoncer à la passion de la » chasse et aux frivolités du jeune âge pour se livrer, avec plus » d'ardeur qu'il ne l'a fait jusqu'ici, à la prière et à l'étude (2). » Guillaume n'occupa le siège de Paris que quelques années ; ayant pris la croix avec Hugues le Grand, frère du roi, il mourut au retour de la Palestine, en 1102. Pour le choix de son successeur (3), Ives adressa les plus pressantes recommandations au Chapitre ; il conjura les archidiacres (Vulgrin et Etienne) de

(i) Ep. 5o. — Richer avait été privé de Tusage du pallium par Urbain II, au concile de Clermont, pour son obstination à ne pas vouloir reconnaître la primatie de TÉglise de Lyon.

(2) Ep. 65.

(3) Foulques , doyen du Chapitre, administra le diocèse de Paris , pendant l'absence de Guillaume. A la mort de celui-ci, il fut élu pour lui succéder, mais son élection rencontra une vive opposition. Il partit alors pour Rome, où il fut sacré par le pape Pascal II. Il mourut au bout de deux ans, en 1 104.

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rappeler aux chanoines qu'ils ne devaient écouter que la voix de la justice et ne pas céder aux influences de la cour (i).

Mais l'église qu'il aurait voulu pourvoir de saints évêques, c'était surtout l'église de Beauvais. Outre la tendresse toute filiale qu'il avait conservée pour son diocèse d'origine, Ives déplorait que ce fût une sorte de tradition à Beauvais d'avoir des pasteurs indignes (2). A la mort de l'évêque Anseau (1099) , les chanoines de Beauvais, cédant aux prières, aux menaces peut-être, de Philippe et de Bertrade, avaient porté leur choix sur Etienne de Garlande, chancelier du roi, archidiacre de Paris, et titulaire de plusieurs prébendes à Orléans. Etienne désirait vivement l'épiscopat, et à plusieurs reprises il avait essayé de ceindre la mitre. Malheureusement la pureté de sa vie ne répondait guère à l^ardeur de ses convoitises. Ives nous en a tracé en deux lignes (3) un portrait tellement peu flatteur, qu'on se demande si l'échec d'un pareil candidat pouvait faire l'objet d'un doute. Etienne n'avait encore reçu que les ordres mineurs, et le scandale de ses mœurs lui avait déjà attiré l'excommunication. Les cardinaux légats , Jean et Benoît, et le pape lui-même, avaient été informés par Ives des obstacles qui s'opposaient à la ratification d'un semblable choix : aussi l'approbation avait été refusée, malgré les démarches d'Etienne, malgré les instances de ses délégués auprès de la cour romaine. Cependant le clergé de Beauvais persista dans son vote, et l'on usa de tous les moyens pour amener Ives à changer de sentiments sur le compte du candidat. On disait que le chancelier n'avait pas d'autre irrégularité que celle de n'être pas dans les ordres majeurs (ce qui était assurément réparable) ; on ajoiitait que s'il avait été firappé d'excommunication, c'était le résultat d'une précipitation regrettable de la part des juges ; que l'accusé n'avait pas été juridiquement convaincu; que l'accusateur le plus acharné d'Etienne était devenu son meilleur ami , son défenseur,

(i) Ep. i38, iSg.

(2) Ep. 87.

(3) Ep. 89. Hominem illiteratum, aleatorem, mulierum sectatorem, publiée olim de adulterio publiée infamatum, ete«

après avoir reconnu son innocence ; qu'enfin , si le pape voulait ordonner une enquête canonique, le clergé de Beauvais démontrerait l'inanité des accusations portées contre l'élu. Ives poussa la bonne volonté envers le Chapitre de Beauvais jusqu'à se faire, nous ne dirons pas le complice, mais l'écho de ses réclamations (i). La puissance des liens qui l'attachaient à Beauvais, et l'importunité d'Etienne, finirent par arracher à l'évêque de Chartres une lettre de complaisance , qui détruisait ses affirmations précédentes, ou du moins qui en atténuait singulièrement la portée. Ives ne se dissimulait pas que cette façon d'agir n'était pas très correcte ; mais il avait pensé que le pape serait assez bon pour lui tenir compte des dilSBcultés de la situation et assez fin pour lire entre les lignes (2). Cet acte de faiblesse lui attira une sévère admonestation de Pascal H, sans avancer les affaires d'Etienne. La décision précédente fut maintenue. Ives fut même chargé de notifier aux évêques d'Arras et de Térouanne (3), que, la résolution du pape étant irrévocable, on devait procédera une nouvelle élection. Une partie du clergé de Beauvais, la plus sage d'après Ives , obéit à l'ordre du Souverain Pontife et désigna par ses suffrages. Galon, prieur de Saint-Quentin. Mais le mérite de Galon n'avait pu enlever, sa piété surtout n'avait pas voulu acheter à prix d'or, les suffrages qu'Etienne s'était assurés par toutes sortes de présents, tels que fourrures et autres vanités (4). Canoniquement, on ne pouvait rien objecter au prieur de Saint-Quentin; mais on s'y prit de façon à lui aliéner le bon vouloir du roi, ce qui devait être facile après l'échec du favori royal. On représenta donc à Philippe que Galon était l'élève d'Ives de Chartres, et que le disciple marcherait certainement sur les traces du maître. La conclusion était, que le roi, en confirmant cette élection, se préparait un nouvel adversaire. Ces

(i) Ep. 92. Quia materni dolores, quamvis aliquando non usquequaque ratîonabilîter; pia vîscera pénétrant.

(2) Ep. 95.

(3) Ep. 97.

(4) Ep. 104.

considérations ne manquèrent pas leur but : Philippe refusa son consentement. Les électeurs de Galon en appelèrent au pape, et l'appel fut soutenu par Ivés. Ses contradicteurs alléguaient, pour triompher des résistances de Pascal H, le serment par lequel Philippe s'était engagé à ne jamais permettre que Galon montât sur le siège de Beauvais. Ives pensait que ce serment, qui ne pouvait lier même son auteur, devait encore moins embarrasser la conscience du pape : Pascal fut de cet avis (i). En conséquence Galon fut sacré. Il partit bientôt après pour Rome en compagnie de l'évêque de Chartres; mais celui-ci, arrivé au pied des Alpes, se vit obligé de rebrousser chemin, à cause des embûches qui lui étaient dressées, probablement par des émissaires du roi. Galon, poursuivant sa route, atteignit le terme de son voyage. A son retour en France, il voulut prendre possession de son évêché ; mais Philippe s'obstina à lui en fermer l'accès, plus scrupuleux pour garder un serment inique, que pour respecter les lois les plus saintes de la morale. Cette situation anormale menaçait de se prolonger indéfiniment, car l'héritier du trône, Louis le Gros, partageant sur ce point les errements de son père, s'opposait également à ce que Galon fût intronisé à Beauvais. Enfin on trouva un terrain de conciUation. Le siège de Paris se trouvant alors vacant, le roi consentit à y transférer Galon. Il fallait pour cela le consentement des métropolitains de Reims et de Sens : le premier devait délier Galon de l'obédience, et le second l'attacher à sa nouvelle Église. Ives en écrivit à Manassé (2) et à Daimbert (3) pour les rallier à cette combinaison, qu'il s'efibrça en outre de faire accepter au Pape (4). C'était un véritable divorce à prononcer entre Galon et l'Église de Beauvais : Ives n'en disconvenait pas ; mais il représentait au Souverain Pontife que l'union n'avait pas été consommée, puisque l'évêque n'avait pu se mettre en possession de

(i) Ep. io5.

(2) Ep. 145.

(3) Ep, 146.

(4) Ep. 144.

son siège. Pascal donna les mains à ce projet, et Galon, transféré à Paris , s'éloigna d'un siège où il n'avait pu s'asseoir. Les suffrages des électeurs y appelèrent ensuite Geofiroi P', qui fut, dit-on, un pasteur selon le cœur de Dieu.

Etienne de Garlande se résigna donc à voir l'Église de Beauvais lui échapper, mais ne désespéra pas néanmoins de forcer quelque jour l'entrée du bercail. A la mort de GeoflFroi, le chancelier reprit le projet de faire nommer à Beauvais l'évêque. de Paris (i), dont il prétendait recueillir la succession. Ives de Chartres encouragea (2), faut-il Tavouer? des tentatives qui devaient avorter de nouveau. Nous regrettons d'autant plus cette démarche que le vénérable champion de la justice et du droit abandonna ici sa ligne de conduite habituelle, en flattant les visées ambitieuses d'Etienne, qu'il engageait à escompter d'avance la faiblesse de Pascal H. Quoi qu'il en soit , le chancelier ne put parvenir à ses fins , et mourut sans avoir obtenu les honneurs de l'épiscopat (3).

Le zèle d'Ives pour les élections épiscopales s'étendait jusqu'aux églises d'Outre-Manche. Après la mort de saint Anselme, archevêque de Cantorbéry, le mauvais vouloir du roi d'Angleterre prolongea la vacance du siège, et les biens de la mense épiscopale furent indignement dissipés. Ives éidt profondément affigé de cet état de choses : aussi, quand les suflfrages des électeurs se furent réunis sur l'évêque de Rochester, il s'empressa d'offrir ses bons offices à l'élu pour obtenir du pape le décret de translation (4). On le voit encore prendre le plus vif intérêt aux destinées d'une Église qui tenait au sol de la pairie , mais qui avait passé alors sous la domination anglaise. L'Église de Lisieux était devenue la proie d'un misérable , qui , non content d'usur-

(i) La lettre 268 ayant pour suscription Waloni Belvacensi îeraLÏt supposer que Galon fut en effet rapporté à Beauvais.

(2) Ep. 260.

(3) Sur Etienne de Garlande , voyez la note de M. Merlet. Lettres d'Ives de Chartres y lett. 89.

(4) Ep. i5o.

per lui-même la houlette pastorale, assurait des évêchés à ses enfants par des contrats sacrilèges en bonne et due forme. Ives écrivit au pape pour lui exposer cette déplorable situation (i) ; puis au comte de Meulan (2) pour le conjurer d'employer, en faveur de la bonne cause, toute son influence sur le roi d'Angleterre. Il s'adressa également à l'archevêque de Rouen (3), d'abord pour l'engager à mettre la cognée à la racine de l'arbre, et ensuite pour le féliciter d'avoir jeté bas les prétentions scandaleuses d'un évêque simoniaque et clérogame.

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