‹ Essai sur Jean GersonChapitre 1 sur 7 · AVIS · texte numérisé non relu

AVIS

L'opuscule que je présente au public n'a pas la prélenlion d'être une biograpuie Coiiiplète et détaillée de l'illusli e cbancelier. Il était destiné primitivement à participer à un concours ouvert en 1837 par l'Académie française; mais une maladie que je fis au printemps de l'année 1838, m'empêcha de lui donner tous les soins qu'eût réclamés cette destination. Il ne serait jamais sorti de mon pupitre , si des hommes que je vénère autant pour leur haute position dans le monde savant que pour l'affection dont ils m'honorent, ne m'eussent engagé à le livrer à la publicité.

Je n'ai rien voulu changer à la forme que je lui ai donnée d'abord; cette forme, qui m'était imposée par la destination même de mon travail, présentait d'assez grandes difficultés. Je suis loin de m'imaginer de les avoir vaincues ; mais les personnes indulgentes qui liront ces pages, y reconnaîtront au moins les traces d'un travail consciencieux et d'une sincère admiration pour un des plus nobles caractères qui aient honoré le moyen âge et notre patrie.

Strasbourg, 6 avril 1839.

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En nous reportant aux dernières années du quatorzième siècle, où le spectacle de tant de malheurs et de bassesses attriste nos regards, nous aimons à nous arrêter au souvenir de celui qu'on a appelé le docteur chrétien par excellence, et que Dieu semblait avoir chargé tout spécialement de rendre témoignage de lui. Né dans un temps de troubles et de calamités, Gerson s'est constamment efforcé de rendre aux hommes la paix qu'ils avaient perdue, et de rétablir sur la terre l'empire de la justice. Au milieu de l'immense confusion qui régnait dans l'Etat comme dans l'Eglise, il nous apparaît comme le représentant d'un principe supérieur aux orages , destiné à pacifier toutes les luttes, à résoudre toutes les contradictions. Cest en lui que se résument, pour ainsi dire, toutes les tendances du moyen âge français; il est devenu le héraut des plaintes

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des populalions soulfianles-, en exprimanl avec franchiso les besoins cl les douleurs de son époque, il a contribué à préparer l'avenir; c'est lui eniin qui a réclamé en faveur de la philosophie et de la religion contre une scolastique dégénérée, et qui a marqué à l'Eglise de France sa position dans ses luttes mémorables avec la papauté absolue.

Nous le verrons ainsi dominé tour à tour par l'esprit de son siècle, subissant à un haut degré l'influence des faits extérieurs, et animé lui-même du désir de modifier ces faits, et de pousser cet esprit dans de meilleures voies. Paix et union, tel a été son symbole, tel a été le but de sa vie, le terme de ses longs et pénibles travaux : paix dans l'Etal, paix dans la science, paix dans l'Eglise. Toute son existence a été vouée à la réalisation de ce sublime idéal, et si le succès n'a pas couronné ses efforts, ce que plus d une fois il a déploré lui-même avec un sentiment de tristesse profonde, il n'en est pas moins digne de respect et d'admiration. Car à une époque de corruption générale, où la discorde avait envahi toutes les classes de la société, où les talents et les consciences se vendaient à de vils intérêts, où la justice était trahie par ceux même qui devaient en être les gardiens les plus fidèles, il a su conserver la pureté de son âme et la liberté de son caractère, il n'a pas craint de flétrir le vice sous quelque forme qu'il se présentât, et d'exhorter les hommes à la pénitence, pour les ramener à la paix dans l'union. Il a pris une part active à tous les grands événements qui tmt marqué la lin du quatorzième et le commencement du quinzième siècle; il a rempli sa mission avec un dévouement sans bornes, avec un zèle que rien ne pouvait ébranler. Nous le retrouvons partout où la vérité et le droit étaient en souffrance, par-

SUR JEAN GERSOIS. ô

loul OÙ la paix était roaipue, partout où l'on pouvait faire enlendre une parole de justice ou de réconciliation. L'Église le réclame comme un de ses docteurs les plus célèbres, comme le défenseur de ses libertés; la science théologique le compte parmi ses plus dignes et ses plus vertueux représentants; l'Université de Paris vénère en lui lorgane de sa puissante autorité; sa patrie enfin doit le regarder comme un de ses meilleurs fils, comme un de ceux qui feront à jamais son honneur et sa gloire.

Jean Charlier naquit le 14 décembre 1363, au hameau deGerson, dans le diocèse de Rheims; ses parents furent ArnoulfCharlier et Elisabeth de Lacliardenière. Une grande piété régnait dans cette obscure famille de laboureurs'; de douze enfants, dont Jean fut l'aîné, trois frères et quatre sœurs se vouèrent à la vie monastique. Elisabeth, que le chancelier reconnaissant appelle quelque part une autre Monique^, sut inspirer à ses enfants cet esprit profondément religieux qui, dans les troubles du moyen âge, conduisait dans les couvents toutes les âmes désireuses de paix et de solitude.

A l'âge de quatorze ans le jeune Charlier fut envoyé à Paris pour y commencer ses études; il devait embrasser la théologie, et ses parents consacrèrent une partie de

' Discours de Gerson sur l'excellence de la virginité , à ses sœurs « qui sont de village et de labourage , » t. III de ses œuvres (éd. Dupin , Anvers, 1706, fol.) p. 839.

- Epislola ad fralrem Nicolaum , t. III , p. 745.

o Essvr

leur liérilage pour lui faire apprendre la Sainle-Écriture'. Il cnlra au collège de Navarre.

A peine a-t-il passé une année dans cette célèbre école, qu'il voit éclater le grand schisme d'Occident. Le pape (irégoire XI meurt le 27 mars 1378. L'archevêque de Bari, Urbain VI, est élu pour donner aux Romains révoltés un pape de leur nation; mais irrités de sa dureté, les cardinaux quittent Rome, et la chrétienté apprend avec surprise l'élection d'un second chef. Urbain \I excommunie Clément A II qui, réfugié à Avignon, le maudit à son tour. Le monde, d'abord stupéfait, se divise, et chacun des deux papes trouve son obédience.

Avec ce schisme fatal commence une ère de désolation pour l'Eglise opprimée par les papes, dont les besoins augmentent à mesure que leurs ressources diminuent. La France, épuisée déjà par sa longue lutte avec l'Angleterre, et malgré son empressement à reconnaître Clément VII , est le pays qui a le plus à souffrir. « Exactions se faisaient, » dit la Chronique de saint-Denis, « tant de vaquans que de «dixiesmes, et d'arreraiges des choses qu'on disoit estre 4 dedans la chambre apostolique, et poursuivoit-on les «héritiers des gens d'Eglise, et disoit-on que tous leurs « biens dévoient estie au pape : et seroit chose trop longue «à reciter les maux qui se faisoient, et les inconveniens « qui en venoient, ... et fut la chose en ce poinct, que nul « homme de bien tant de l'Université que autres ne pou- « voient avoir bénéfices". »

L'Université de Paris, que dès le commencement le

1 Dialogue spirituel avec ses sœurs, l. lil, p. 805.

- A l'année 1381 ;dansles Preuves desUbertéz dcV Église gallicane; Paris, 1731, fol.; chap. XXII, n" 6.

SLR JEAN GERSON. 7

schisme avait indignée et qui n'avait reconnu Clément VII qu'après de longues délibérations, se plaint hautement de ces abus; en 1380, le duc d'Anjou, qui les favorisait parce qu'il «en avait son butin,» fait emprisonner le docteur Jean Ronce pour les avoir blâmés avec trop de franchise; l'année suivante le vice-chancelier, Henri de Hesse, publie son Consilium pacis de unione ac reformatione Ecclesiœ in concilia universali quœrendà, et Pierre d'Ailly exprime la même opinion dans un discours prononcé au nom de l'Université devant le régenl.

Ces mouvements occupent tous les esprits; l'Université en est vivement agitée ; les étudiants voient leurs professeurs délibérer sur la manière de conserver la paix et les droits de l'Eglise; ils écoutent leurs discours, et lisent leurs écrits avec une attention de plus en plus excitée. Le jeune homme du hameau de Gerson , duquel , selon la coutume du siècle, il avait pris le nom, est surtout frappé de ces choses; il se sent né dans une époque de crise, dont il comprend toute la gravité. Ajoutez à ces impressions celles que les calamités de la France doivent faire sur son esprit.

Avant de mourir, Charles V avait encore vu la tranquillité, qu'il avait réussi à rétablir, troublée par d'effroyables révoltes, et à l'avènement de l'enfant Charles VI, le pays, accablé d'énormes impôts, se trouvait dans un état de misère que l'avide régent, Louis d'Anjou, ne se souciait guère de soulager. A coup sûr, le jeune Gerson , né du peuple, compatissait aux malheurs de ses compatriotes; sans doute il se rappelait les récits de ses parents sur les terribles événements du quatorzième siècle; il se souvenait de ce qu'ils lui avaient raconté de la grande

pesle de 1348, de la guerre ruioeuse avec l'Angleterre, de la révolte de Marcel, de la sanglante insurrection de Jacques Bon-homme poussé au désespoir. Ces récits avaient dû laisser dans l'esprit de l'enfant des traces profondes, et ils ont dû se réveiller lorsque le jeune homme vit passer sous ses yeux les événements que le quatorzième siècle avait préparés. Les impressions que l'on reçoit dans les premières années de la vie, où l'âme est encore semblable à un champ qui attend la semence, s'y gravent en traits ineffaçables; bien souvent elles décident de tout notre avenir. C'est ce qui arriva au jeune étudiant du collège de Navarre : c'est à cela, sans doute, qu'en grande partie nous devons attribuer son penchant à la théologie mystique, c'est là qu'il faut chercher la source première de celte tristesse empreinte à tout ce qu'il a écrit.

Le souvenir de tant de maux , et l'affligeant spectacle de la division de l'Eglise, le confirmèrent sans doute dans sa résolution de se vouer entièrement à la théologie. Les germes de piété, déposés par sa mère dans sou âme douce et aimante, se développèrent avec les années, et bien (ju'un vague désir d'amour et de poésie, si naturel au jeune homme , l'attachât pendant quelque temps aux poètes profanes, il finit pourtant par préférer la science des choses divines à toutes les autres ^ Cette science lui apparaissait comme la véritable sagesse, à laquelle sont subordonnées toutes les autres connaissances, et qui leur donne à toutes leur charme et leur valeur; il la regardait romme une source inépuisable de consolations, comme un chemin qui de l'exil terrestre conduit à la patrie éter-

1 RespoHsioad scripta cujusdam de innoccntia puerili , (. III , p. 296.

nelle*. 11 espérait y trouver un refuge pour échapper aux orages de son époque, il désirait passer sa vie dans le calme de la retraite, pour pouvoir prier et méditer à son aise. Sans doute le jeune étudiant ne prévoyait pas que ses études mêmes devaient le lancer dans ces orages qu'il voulait éviter; une mission bien autrement grave que celle de méditer en silence, attendait alors le théologien convaincu de sa foi et attristé du déplorable état de l'Eglise.

A l'âge de dix-neuf ans, après avoir pris le grade de licencié es arts, il entre en théologie, la même année que Jean WiclifFe entreprend sa lutte contre le système catholique. Il commence ses études sous Pierre d'Ailly et Gilles Deschamps ; d'Ailly surtout exerce une grande influence sur son développement; il lui communique ces idées libérales sur le gouvernement de l'Eglise, qui ont fait la gloire de l'Université de Paris; il lui fait entrevoir les vices de la science telle qu'on l'enseignait alors , et dirige son esprit ardent vers des sujets dignes de l'occuper. L'élève deviendra aussi illustre que le maître. Quand Gerson aura quitté l'école, l'amitié la plus intime unira ces deux hommes, qui désormais lutteront pour la même cause; souvent peut-être ils différeront dans leurs manières de voir, mais l'harmonie de leurs sentiments n'en pourra jamais être troublée. Sous d'Ailly et ses savants collègues, Gerson étudie les Pères et les Docteurs de l'Eglise; à cette étude il enjoint une autre qui, pour un théologien du quatorzième siècle, était regardée comme aussi indispensable que celle du maître des sentences, savoir l'étude d'Aristote, du chef de la philosophie du moyen âge, et de

1 Triloghim aslrologiœ theologizala.', i. V' , p. 185),

ses commenlaleurs arabes; en se familiarisant en outre avec les poètes et les sages de l'antiquité, il s'acquiert ce londs d'érudition classique j dont il a su faire un emploi si remarquable dans ses écrits. En 1383 l'Université rend hommage au zèle et au savoir du jeune homme en l'élisant procureur de la nation de France, charge que l'année suivante il occupe une seconde fois. Bientôt il obtient le grade de bachelier en théologie, et c'est comme tel que nous le voyons paraître pour la première fois sur une scène, où il ne tardera pas à prendre sa place et à jouer un rôle digne de ses talents et de sa haute et inflexible probité.

Une division avait éclaté dans le sein de l'Université. Les théologiens de ce corps célèbre soutenaient un dogme qui avait trouvé des adversaires parmi les docteurs les plus savants et les plus vénérés de l'Eglise , savoir le dogme de l'immaculée conception de là Vierge. Les dominicains, au contraire, le combattaient avec une ardeur dont l'Université ne tarda pas à s'irriter. En 1387 elle condamna le docteur Jean de Monlson, pour avoir enseigné que la Vierge Marie avait été sujette au péché originel'. Jean de Montson en appela à Clément Vil et se rendit à Avignon; l'Université, pour défendre sa doctrine ainsi que ses prérogatives , s'adressa également au pape; elle envoya auprès de lui une députation , à la-

' BcL.EUS, Hist. Univ. Par., t. IV, p. 618 et suiv. , et Ddpi.essis D'An- GEXTRÉ , collectiu judiciorum de novix erroribus, t. I'^, p. Il , p. 61 et suiv. Ce n'est que vingt-cinq années plus tard, en 1403, que les dominicaiDs furent réintégrés dans l'Université, principalctuent sur les instances de Gerson, (Pro rcconciliation& dominicanorum , chez Bul.eus, t. V., p. 83), bien qu'il fût lui-même partisan de l'immaculée conception. V. son Sermo (le conceptione B. virginis , t. III, p. 1322 et suiv.

quelle elle adjoigait le bachelier Gerson , assez distingué déjà pour mériter cet houneur. Elle se réserva devant Clément, par la bouche de Pierre d'Ailly, le droit d'examiner et de juger les questions de doctrine. Elle triompha des dominicains; le pape confirma sa sentence, et les adversaires de l'immaculée conception furent exclus des chaires de l'enseignement parisien. Le séjour de Gerson à la cour papale fut un moment décisif pour sa vie; témoin de la persévérance avec laquelle l'Université défendit ses droits , il vit en même temps de ses propres yeux les vices de cette Babylone d'Avignon, qui depuis de si longues années étonnait le monde par le scandale de sa dissipation. Profondément frappé de ces spectacles, il retourna à Paris avec la résolution de joindre ses efforts à ceux que faisaient alors tous les vrais amis de l'Eglise, pour y rétablir la paix et en réformer les mœurs. Déjà il prêche devant l'Université avec cette éloquence ardente et intime, qui devait lui attirer dans la suite tant d'auditeurs, et produire de si grands effets. Déjà il s'écrie, en s'adressant aux bienheureux qui habitent le ciel : « 0 vous, qui jouissez de la paix éternelle, tournez, nous vous en prions , tournez vos regards vers notre malheureuse terre ! Si les souffrances n'arrivent plus jusqu'à vous, du moins vous pouvez compatir à nos maux ! Ayez pitié de nous qui sommes exilés, qui gémissons et pleurons dans une vallée de larmes! Car voici, les ennemis nous pressent de toutes parts, ils nous foulent aux pieds, ils nous déchirent, ils nous jettent dans les prisons. Déjà, pour parler avec le prophète, «toute tête est en douleur, et tout cœur est languissant; déjà depuis la plante des pieds jusqu'au sommet il n'y a rien d'entier, rien de sain »

dans celle Eglise , doiil les fondemeals sont sur vos sainles montagnes, que vous avez cimentée de votre sang, et que maintenant vous voyez misérable, sans défense, tombanl en ruines, de telle sorte que de la part des hommes il n'y a plus de secours à espérer pour elle*. » C'est ainsi que le jeune homme exprime ses plaintes et tourne ses regards vers Celui qui seul pouvait porter un remède à ce mal immense. Jamais il n'a pu imposer silence à ces plaintes, jamais il n'a pu vaincre celte tristesse dans laquelle était plongée son âme. Ce ton plaintif prédomine dans tous ses livres, il témoigne de la profonde sensibilité qui faisait tout le fond de ce beau caractère.

En 1392, après dix années d'études sérieuses, après avoir préludé par son voyage d'Avignon et ses discours dans l'Université , à des travaux d'une portée plus haute , Gerson fut promu au grade de docteur en théologie» trois années plus tard, en 1395, à peine âgé de trentedeux ans, il succéda, comme chancelier de l'Université, à son maître Pierre d'Ailly , que Clément VU venait de nommer successivement aux évêchés du Puy et de Cambray.

Dès lors une nouvelle carrière s'ouvre à son activité; il se voit jeté dans un monde auquel il avait cru échapper en entrant dans l'Eglise; mais l'Eglise alors était un« arène divisée en deux camps , où il n'était pas permis d'assister à la lutte en oisif spectateur. Déjà la charge de chancelier de l'Université de Paris était une charge difficile à porter; elle exigeait beaucoup de dévouement et beaucoup de prudence. Car , en vérité , il Adiait être un homme peu ordinaire pour guider ce corps dans des temps aussi

' Senno l\ in fcslo omnium sanctorum , I. III , p. 1541,

agités; il fallait posséder des talents du premier ordre pour diriger une puissance qui savait se rendre formidable aux chefs de l'État comme à ceux de l'Eglise , et qui à côté du pouvoir de la force, de la coutume et de l'autorité avait élevé le pouvoir de l'intelligence! Gersou sut bientôt se mettre à la hauteur des devoirs que sa nouvelle charge lui imposait. Lié avec son maître d'Ailly et son ancien condisciple Nicolas Clamenges , il songea d'abord à réformer les études , en portant dans l'enseignement de la théologie un esprit plus libre et plus éclairé. La scolastique régnait encore en maîtresse absolue ; la science de Dieu et des choses divines était devenue un système inextricable des plus étranges subtilités ; il suffisait de connaître un certain nombre de termes barbares, ou de construire habilement des syllogismes , pour être compté parmi les théologiens ou les philosophes. Dans les leçons de d'Ailly, Gerson avait appris à pénétrer dans l'essence réelle de la philosophie; son esprit méditatif trouvait peu de goût aux vanités d'une dialectique oiseuse, il voulait autre chose, il voulait une science vivante, animée pour ainsi dire d'un souffle céleste. Bien que lui-même il n'ait pu se défendre de toute influence de la scolastique et qu'il soit demeuré dans les chaînes où l'autorité de l'Eglise retenait la spéculation , il a tâché du moins à inspirer de la vie à ces formes arides, et a lutté de bonne heure contre un système et une méthode hors d'état de satisfaire aux besoins de son àme. Déjà dans un de ses discours de bachelier il avait eu le courage de réclamer pour la science un fondement plus solide ^ Pen-

» Sermo in die Septuag. A. 1388, t. lll , p. 1029 : « Vitandae sunt et explodendae araneae, quae ipsi minervae (qiiain sapienliae deam finguot) ideo

danl tout le temps qu'il a été à la tête de l'Université il a travaillé à cette réforme des études; il s'est efforcé de les rendre plus sérieuses et de les diriger vers leur véritable but, en s'opposant avec une égale énergie aux querelles stériles des écoles scolastiques et à l'invasion des doctrines exaltées des sectes panthéistes et mystiques du Brabant, S'il n'a pas réussi autant qu'il le désirait et que le méritaient ses efforts, s'il a fallu encore près d'un siècle de luttes pour débarrasser la science de ses entraves , nous respecterons toujours en Gerson un homme qui avait entrevu les défauts de son époque , et qui en essayant d'en secouer le joug, est devenu le précurseur d'un temps meilleur. Outre la réforme des études, la conservation des droits et des franchises de l'Université était l'objet de sa constante sollicitude. Marchant sur les traces de son ami d'Ailly, que plusieurs fois il avait entendu défendre avec éloquence les prérogatives de ce corps, il se montra en toute occasion l'avocat de ses franchises , le représentant courageux de sa haute autorité; devant les princes comme devant les papes il sut maintenir intacts les droits de la science, et faire respecter la puissance de la pensée; car il disait que la conservation de la vérité était confiée aux docteurs des facultés de théologie, puisqu'à la cour des vi. papes elle ne trouvait plus aucun défenseur impartiale L'Université de Paris était placée à la tète de ces grands

invisae ac odiosa; ferunlur, quod in sublilissimorurn , sed fragilium filorum conlcxlione se ipsas evisceranl. Dcbent eiiim solida esse el forlia sapienliîie documenta, nec latn cassae sublilitali, quam planae verilali deser- \ienlia. Nec ob aliud euimCato raagnus expelli voluil ab urbe Carneadem, quam quod sophistica; sublilitali plus a'quo dedilus, verilatem aut obvolvere aut ofïuscare videretur. » ^ ^

' Traclalus de examinalione doclrinaruin. l. P' , p. IÇ^. 45-.

loyers de lumière, qui depuis deux siècles s'étaient établis en Europe; le chancelier pouvait avec raison l'appeler « la fontaine de science, la lumière de nostre foi, la beauté, le parement, l'honnesteté de France, voir de tout le monde*. » C'est à Paris que furent discutées alors avec une franchise remarquable les graves questions sur lesquelles la chrétienté s'était divisée; c'est à Paris qu'on entendit prononcer des paroles, qui faisaient trembler Avignon et Rome et dont s'étonnaient les populations attentives à ces grands débats. Le chancelier de Paris, autant par sa position que par l'impulsion de son propre cœur , prit une part active à ces mouvements; la paix de l'Église était le but de tous ses désirs comme de tous ses efforts ; aussi depuis qu'il put exercer une influence directe sur les affaires, aucun événement décisif ne se passa pendant de longues années , auquel il ne prît une grande part. En vain l'Université avait attendu jusque-là un arrangement paisible entre Urbain et Clément. Clément, il est vrai, s'était montré prêt à se soumettre à l'autorité et aux décisions d'un concile général; mais Urbain s'y était constamment refusé; la scission devenait ainsi de jour en jour plus profonde. A Urbain succède Boniface IX, qui n'a pas d'égal en avarice, et qui pousse au plus haut degré le scandale de la simonie (1389). Les deux obédiences gémissent sous une oppression égale. Le roi Charles VI, majeur depuis 1389, s'épuise en efforts pour arrêter les

1 Querela nomine Vniversitatis fada ad senatum Paris. , adversus familiam C. de Savoisi, Jul. 1404, t. IV, p. 571. — Dans le discours prononcé à Marseille devant Benoit XIII , en 1403 , il appelle l'Université : « Paradi « sum voluptatis , in quo est lignum scientiae boni et mali , et fons scien «tiaein quatuor facullatum flumina ccndivisus, irrigans universam su- « perficiem terra». » T. Il , p. 51.

exaclioQS de Clémenl, et pour le réconcilier avec son adversaire. L'Université croil avoir en lui un allié fidèle; mais il tombe en démence, et elle est encore réduite à elle seule (1392). Ses efforts pour terminer le schisme, sont entravés dès lors par la rivalité des princes qui s'emparent du roi, et qui disposent de ses moments lucides; ils sont entravés en outre par les intrigues du cardinal Pierre de Lune, que Clément avait envoyé à Paris pour soutenir ses prétentions. Plusieurs fois elle se voit obligée de suspendre ses exercices, quand ses droits sont méconnus, ou qu'on veut lui imposer silence. Enfin, cependant , elle est autorisée, par le roi, à donner son avis sur la manière de rétablir la paix dans l'Eglise. Après une longue et sérieuse consultation (G juin 1394), elle propose dans un mémoire, rédigé par l'éloquent bachelier Nicolas Clamenges, trois manières de terminer le schisme: les deux papes doivent renoncer tous les deux à leurs titres (via ccssionis)', ils doivent consentir à s'en rapporter au jugenjent d'arbitres choisis par eux [via compromissionis) ; ou enfin se soumettre à la décision d'un concile général. Clément meurt sur ces entrefaites (16 septembre 1394); son successeur, le rusé Pierre de Lune, Benoît XIII , n'est nullement disposé à renoncer à ses prétentions. Un synode parisien (1395) se déclare pour la voie de cession; les ducs de Berry, de Bourgogne et d'Orléans sont députés auprès de Benoît , pour la lui recommander, en lui rappelant les serments qu'il avait faits après son élection. Benoît, trop ambitieux et trop opiniâtre pour céder avant son rival , propose une entrevue avec Boniface, mesure évasive dont le peu de succès était facile à prévoir. Aussi l'Université, persévérant dans ses

efforts, en appelle à un pape futur, unique, véritable , orthodoxe et universel, et au lieu de se laisser intimider par les protestations et les défenses de Benoît, elle commence à parler de la soustraction à son obédience (1396) . Pressé par elle, Charles VI convient même avec l'empereur Wenceslas, dans une entrevue à Rheims, de forcer enfin les deux papes à l'abdication (1398). Wenceslas manque d'autorité pour exécuter sa promesse; mais après les décisions solennelles d'un nombreux synode national, tenu à Paris le 22 mai 1398, la soustraction de la France à l'obédience de Benoît XIII est ordonnée par le roi (28 juillet) . Benoît, abandonné de la plupart de ses cardinaux, est assiégé dans son palais à Avignon par les troupes royales.

Ces événements affligent profondément l'âme pacifique deGerson; il n'adhère qu'à regret aux décisions de l'Université, qui lui paraissent trop précipitées, car il n'est pas encore convaincu de l'urgence de mesures aussi rigouleuses. Néanmoins il déclare, dans un des traités qu'il écrivit pendant le cours de ces importants débals, que jusqu'au moment où un concile général aura rendu la paix à l'Eglise, il maintiendra tout ce que décideront l'Université et le roi, en s'opposant à quiconque serait tenté d'y apporter le moindre changement*. En même temps il blâme ceux qui pour augmenter le nombre des partisans de l'une des obédiences, excommunient ceux de l'autre en jetant ainsi le trouble dans l'âme des fidèles; car, dit-il, il serait plus salutaire pour l'Eglise, si tout le monde s'unissait pour forcer les papes à se désister de leurs prétentions ^. Et lorsqu'en 1395 Benoît parut disposé à traiter

' Protestatio super stalum ecclesiœ , circa an. 1395 , l. II , p. 1 , etc. . - Tractatus de modo liabendi se tempore schismatis, t. Il , p. 3.

avec son rival , et que l'Université eut ordonné des processions solennelles pour remercier Dieu de cette lueur d'espérance , Gerson prononça un sermon d'actions de grâces, où il ne put trouver des paroles assez éloquentes pour exprimer une joie, qui malheureusement ne devait pas être d'une longue durée ^ Car les intrigues papales ne tardèrent pas à reprendre leur cours; et le chancelier déçu, s'armant d'un nouveau courage, se rangea du côté du roi et de l'Université, lorsqu'ils eurent ordonné la soustraction^.

Vers cette époque Gerson fut nommé doyen de la cathédrale de Bruges par le duc de Bourgogne dont il était aumônier. Les devoirs de cette charge, ses obligations envers son bienfaiteur Philippe -le- Hardi, auquel, comme il disait , il devait le plus après Dieu , le conduisirent à Bruges^. Dans le silence de la petite ville, où rien ne Tenait distraire le cours de ses méditations, il fut naturellement amené à comparer ce calme avec la vie agitée, inquiète, orageuse d'un chancelier de la grande Université. Combien la modeste position de doyen de l'église de Bruges ne devait-elle pas lui sembler préférable à ses hautes fonctions! Combien ne devait-il pas regretter d'avoir cédé à des parents et à des amis, qui malgré lui l'avaient poussé aux honneurs *, et d'avoir échangé son rang obscur contre une dignité accompagnée de tant de peines! Il se représente le triste état de la France livrée à la rivalité de princes puissants et ambitieux; il songe à la décadence de l'Eglise,

• Oratio pro pace ecclesiœ , t. IV , p. 565.

2 De subtractionc schismatis , t. II, p. 7. — De schismate . A. 1396, I, II, p. 14. — Epistolaaddom. Aurelianum . \. 1404, t. II, p. 74,

3 Epistola ad quendam , t, IV, p. 723.

* Epiitola ad fratrem Nicolaum , t. III, p. 745.

SLR JEAIS GERSON. 19

divisée par un schisme funeste et abandonnée à des prêtres ignorants ou à des prélats corrompus par le luxe. La misère de son époque le frappe plus vivement que jamais , tout ce que lui-même a souffert, les dégoûts sans nombre dont il a été abreuvé dans l'exercice de la chancellerie, les calomnies qu'on a dirigées contre ses meilleures intentions, les attaques auxquelles son amour de la justice a été exposé tous les jours, tout cela lui revient en foule devant l'esprit ; son âme, dont toute l'essence est l'amour, se sent dépaysée dans ce monde, elle se trouble à ces pensées, et l'idée lui vient de renoncer à toute participation aux affaires publiques. Malade et découragé, il écrit alors à son ami Pierre d'Âilly cette épître sur la réforme de la théologie dans laquelle il parle avec tant de douleur de la ruine de l'Eglise et des vices des prélats ^ 11 dresse ensuite une longue liste des motifs pour lesquels il voulait se démettre de ses fonctions de chancelier^. Nulle part il ne peint mieux son caractère doux, intime et presque timide, mais pourtant loyal et juste, que dans cet écrit, rédigé dans un de ces moments de découragement profond, dont si souvent il était saisi. Tous les secrets de cette belle âme y sont déposés, de cette âme que la moindre injustice blessait, et qui pourtant était trop aimante et trop résignée pour rompre ouvertement avec ceux auxquels elle refusait sa sympathie. Ces nécessités qu'il faut

1 Epistola de reformatione theologiœ, 1" avril 1400, t. l" , p. 120 et suiv. — P. 122 : « ....Pro rememoratione aliquorum quae agenda videntur , scbedulam illa notantem, hoc vespere, uno et pio impetu supinus propria manu scripsi in lecto adversœ valetudinis meœ. »

2 Causœ propter quas cancellariam dimittere volebat. t. IV , p. 125 et suiv. «Isla est pars angiistiarum et calamitatum in officio canccDaris Parisiensis. »

subir dans les hautes positions sociales, ces liaisons qu'on ne peut éviter de contracter, ces marques d'estime qu'il faut donner à des hommes puissants, mais indignes, étaient pour Gerson des sujets de plaintes continuelles; plus d'une fois le souvenir l'en avait accompagné jusque devant les autels, et avait troublé son recueillement.

A ces soucis venaient se joindre des soucis d'un autre genre; malgré le poste éminent qu'il occupait, il ne s'était pas enrichi; comme le bénéfice que le duc de Bourgogne lui avait donné , devait lui fournir les moyens de sa subsistance, il était accusé d'ambition et de cupidité par des hommes qui n'attendaient que sa retraite pour se mettre à sa place. Il paraît que souvent déjà il avait exprimé ce vœu de quitter Paris, et de passer loin des affaires des jours consacrés à la science et à la méditation, mais que ses amis avaient réussi chaque fois à le retenir par leurs pressantes sollicitations ^ Il se souvient des arguments qu'ils lui avaient opposés, et les réfute avec ce ton de tristesse empreint à tout cet écrit. Us lui avaient surtout représenté qu'il avait encore trop de devoirs à remplir envers la société pour pouvoir cesser déjà de lui être utile. « Plût à Dieu, s'écrie-t-il alors, qu'égarés par leur bienveillance, mes amis ne se trompent point sur mon peu de mérite! Quel espoir peut-on avoir d'être utile à des gens qui se croient parfaits? Que sert-il de parler du salut à ceux qui n'en ont aucun souci ? Que servent les conseils des sujets auprès des princes, quand ces conseils ne

' Epistola de reform. theol. , l. c. , p. 121 : « Me prae céleris et infelicem sortera ineara dofleo, quoniam ex debito suscepti officii caiicellariae Parisiensis inciedibilibus usque uiinc urgeor angusliis , dura nec exercera libet , nec excutiendi eam a cervicibus via concedilur. Sed oromitto me , perdidi enim scriptajam verbaque innumera. »

flattent pas leur vanité ou leur ambition? Et vous, mes amis, vous qui me pressez tant de ne pas quitter mes fonctions, auriez-vous le courage de le faire dans ces circonstances, et de mouvoir seulement du doigt le fardeau dont vous voulez que mes épaules demeurent chargées? Vous dites que je serai moins considéré en descendant à un rang inférieur; mais qu'ai-je à faire du jugement des hommes? Mon juge est le Seigneur, et la vertu du chrétien, ce me semble, ne se mesure pas à la rumeur publique, mais à la pureté de la conscience. »

Toutefois il ne donne pas de suite à son projet ; il aime trop l'Eglise du Christ., pour ne pas lui sacrifier son repos personnel. Quand l'humanité est tourmentée, comment retrouverait-elle la paix, si les meilleurs esprits se retiraient de la lice, ne songeant qu'à se sauver eux-mêmes, au lieu de se dévouer pour le salut des autres? Gerson avait une autre mission à remplir que de quitter le monde en s'enfermant dans le silence d'une cellule. Aussi se relève-t-il à l'idée de son devoir, et ce qui d'abord devait l'éloigner des affaires, la vue de l'anarchie universelle, devient le motif qui l'y ramène; le mauvais succès des efforls qu'il avait tentés jusqu'alors l'engage à en faire d'autres; malgré ses répugnances il suit les conseils de ses amis, notamment du duc de Bourgogne, et renonce à son dessein de quitter la chancellerie ^ Mais il ne retourna pas immédiatement à Paris; des intérêts personnels le retenaient encore à Bruges ; il avait un procès à cause de son bénéfice; il croyait, en outre, contrairement à la plupart des ecclésiastiques de son temps, que sa qualité de doyen lui imposait le devoir

1 Epislola ad quendam , t. IV , p. 723.

(l'inslruire les fidèles de son Eglise par ses paroles et son exemple; sa maladie enfin rerapôchail sans doute de voyager ^ Cependant il était attentif à tout ce qui se passait, et entretenait une correspondance active avec l'Université. Dans ses loisirs il s'occupait de la réalisation d'une des grandes taches qu'il s'était imposées, en songeant aux moyens de réformer les études et de leur donner une direction plus religieuse et eu même temps plus philosophique. Plusieurs épîtres adressées aux étudiants du collège de Navarre contiennent les résultats de ses réflexions sur cette matière^. Le mal dont souffrait la théologie aussi bien que la philosophie se trouvait pour lui dans la vaine curiosité des docteurs scolasliques, qui voulaient saisir les choses les moins saisissables , et expliquer ou définir ce qui dépasse toutes lesbornesde l'esprit humain. Craignant de franchir les barrières que l'autorité de TEglise mettait à leurs recherches, ces docteurs, tourmentés d'un irrésistible besoin de spéculation, étaient réduits à creuser des idées souvent bizarres, à résoudre des problèmes à la fois gigantesques et ridicules. Comme ils dédaignaient les questions trop simples pour donner prise à la dialectique, ils n'enseignaient à leurs écoliers qu'un système de subtilités, dont la hardiesse ou la singularité nous étonnent, ou ils les exerçaient à des disputes sans fruit pour la raison. Dans un siècle aussi calamiteux que le quatorzième, c'était bien mal comprendre les besoins des peuples accablés de malheurs inouïs, en leur donnant pour pasteurs des hommes

' Epistola ad quendam ,1. c. ~ Causœ propter quas, etc. , l. c.

- Lecliones duœ contra vanam curiositatem in negotio fidei. A. 1402, t. I'', p. 86 et suiv. — Epistolw ad sludentes collegii I\'avarrœ : quid et qualiter studere debeal novits theologiœ audilor , et contra curiositatem sludentium , t. I", p. 106 et suiv.

SUR JEAN GEBSON. 23

armés de pied ea cap de syliogismes et de distinctions , habitués à terrasser leurs adversaires dans des duels logiques, mais incapables de compatir à la misère universelle, et de montrer aux âmes avides de paix, l'unique source d'où elle émane. Gerson exhorte donc les étudiants à vaincre une vanité qui ouvre la fenêtre à toutes les erreurs , et qui ne produit que des scissions; il les engage à ne pas aborder les études sacrées avec une âme remplie d'orgueil , mais à se scruter d'abord eux-mêmes, à faire une pénitence sincère, et à prêcher un jour au peuple, non pas des vanités scolastiques, mais des matières morales et vraiment religieuses ^

Pendant qu'il médite ainsi sur les moyens de préparer la réformation dont l'Eglise a besoin, de nouvelles difFi-

1 Dans son Epistola de reform. theol. . l. c. , p. 123, Gerson cite plusieurs des problèmes dont s'occupait alors la métaphysique : «Taies nunc currunt propositiones ex talibus doctrinis : Inflnits sunt duraliones in divinis , secundum prius et poslerius quamvis œlernaî. Et ita de mensura. Spiritus sanctus libère, contradiclorie, contingenter producilur ex parte principii quo. In divinis est absolute potenlialitas ad non esse Spiritus sancti. Producere filium in divinis , ut sic , nihil est , etc. » 11 sécrie alors, p. 124 : « Et pro honore attendatur diligenter quanta est nécessitas pro instructioue populorura , et pro resolutione materiarum moralium tcmporibus nostris. Et tune credendum est quod in tanta angustia temporis, et inter tôt aniraarura pericula non raultum placebit ludere , ne dicam phantasiari, circa ea quse prorsus supervacua sunt.» Voici maintenant la réforme qu'il propose dans l'enseignement de la théologie, l. c. , p. 122: a In facultate theologiae videtur esse necessaria reformatio super sequentibus inter caetera. Primo , ne tractentur ita communiler doctrinse inutiles sine fruclu et soliditate , quoniam per eas doctrinae ad salutem necessaria» et utiles deseruntur. Nesciunt necessaria , quia supervacua didicerunt, inquitSeneca. Secundo per eas sludentes seducuntur, qui scil. putant illos principaliter esse theologos , qui talibus se dant , spreta Biblia et aliis doctoribus. Tertio per eas termini a sanctis patribus usilati transmulanlur.... Quarto per eas theologi ab aliis facultatibus irridentur. Nam ideo appellantur phantastici, et dicunturnihilscire de solida veritate et moralibus et Biblia.... Item monendi videntur magistri nostri , quod materiœ secundi , tertii et quarti sententiarum magis tractarentur (quia vix legitur nisi priwus, occupando tempus in prsemissis doctrinis) , et similiter Biblia .. »

24 hSSM

cultes surgissent qui ne lui permettent pas de rester plus longtemps éloigné de son poste. Le 12 mars 1403 Benoît XUI s'évade, protégé par le duc d'Orléans et le roi d'Arragou. C'est cet événement, sans doute, qui ramena Gerson à Paris, car il lui fit prévoir de grandes complications. Il trouva l'Université vivement agitée; le grand problème du schisme semblait plus éloigné que jamais de sa solution ; les princes rivaux avaient adopté des avis opposés sur cette grave matière; Bourgogne et Berry soutenaient l'arrêt de soustraction ; Orléans défendait Benoît XIII; il était assisté de l'Université de Toulouse, qu'influençait la cour d'Avignon; tandis que l'Université de Paris, plus indépendante et plus courageuse, avait engagé Charles \ I à renouveler dès les premiers mois de l'année 1400 l'ordonnance de soustraction. Depuis cette époque l'Eglise de France s'était gouvernée seule et sans pape, selon ses antiques libertés; mais déjà en 1402 le parti d'Orléans avait renoué des intrigues pour la ramener sous l'obédience de Benoît. Depuis la fuite du pape ces intrigues étaient poussées avec plus de vigueur, et elles avaient tellement embrouillé les choses, que lors de son retour à Paris, Gerson s'écrie : « Hélas! quel est ce labyrinthe inextricable dans lequel nous sommes engagés? Les esprits, au lieu de se rapprocher, se divisent de plus en plus; et pendant que nous nous livrons à nos malheureuses querelles, il viendra peut-être des ennemis plus dangereux encore qui prépareront à tous les partis une ruine égale ^ » Mais loin de se laisser dominer par ses sombres prévisions, il se remet avec son activité accoutumée

1 Tracialus de schismate , L H, p. 22.

aux travaux que réclame l'impérieuse nécessité des circonstances. Depuis l'évasion de Benoit, et pendant les négociations pour le faire reconnaître une seconde fois par la France, les savants de ce pays se livrèrent avec ardeur à des recherches sur l'organisation primitive de l'Eglise. L'indignation excitée par le schisme, par les abus, par les oppressions, par la simonie que se permettaient l'un et l'autre des deux papes, avait singulièrement diminué le respect pour les chefs visibles de l'Eglise^, et la papauté regardée jusqu'alors comme autorité suprême, étant partagée maintenant entre deux compétiteurs, on était amené à chercher dans l'ancien droit ecclésiastique une autorité qui lui fût supérieure. Cette recherche ne pouvait être que la tâche de la science indépendante; cette science s'érigea donc en arbitre; ses représentants, les Universités, celle de Paris à leur tête , prononcèrent presque en dernier ressort, après avoir soumis les matières en litige à des délibérations longues et sérieuses. Toutes les questions vitales éveillées par le schisme, les voies proposées pour en sortir, les difficultés nombreuses suscitées par les ultramontains, sont examinées, approfondies, débattues avec franchise par les hommes distingués, que l'Université de Paris et l'Eglise de France comptaient alors dans leur sein; Gilles Deschamps, Pierre Plaoul, Jean de Courte-Cuisse, Simon de Cramaud, Pierre d'Ailly, et, avant tous, le chancelier lui-même, méritent d'être mentionnés avec honneur dans l'histoire de ces célèbres débats. Les opinions sont divisées; les uns, éblouis par les promesses de Benoît, veulent re-

1 De modis tiniendi et reformandi ecclesiam , t. II, p. 196: «....Et ideo jam tcmporibus istis reges, principes et doraini seculares modicam revercntiaiQ babetit ad ccclesiain. Et complelur diclum Malachise propbeta dicenlis , II , 8, etc. »

venir sans condition à son obédience; les autres proposeni un concile convoqué dans les pays qui reconnaissent le pape d'Avignon; d'autres encore, fatigués des éternelles tergiversations de ce dernier, demandent qu'on l'accuse et qu'on le destitue comme hérétique. Gerson soumet cesopinionsà un examen scrupuleux; dans les traités qu'il écrit à ce sujet, il déploie des connaissances remarquables dans le droit canon , jointes à une haute impartialité et à un ardent désir d'éviter tout ce qui pourrait envenimer la querelle^ 11 avait désapprouvé d'abord la soustraction comme injuste et violente; et quoiqu'il n'eût pas contredit cette mesure, lorsqu'elle eut été ordonnée, il est d'avis maintenant qu'on reconnaisse de nouveau l'autorité de Benoît, sauf à lui imposer des conditions, et à exiger sa promesse formelle d'accepter la voie de cession dès qu'elle lui sera proposée^. Lorsqu'un svnode national réuni à Paris, sous l'influence du parti d'Orléans (en 1403), eut décrété la restitution, Gerson exprima la joie qu'il en ressentit, en prêchant avec enthousiasme sur la régénération de l'Eglise de France^. L'Université le députa ensuite auprès de Benoit; il parla devant lui à Marseille (9 novembre 1403) et à Tarascon (1" janvier 1404) , non-seulement pour le féliciter sur sa restauration, mais surtout pour lui rappeler son devoir de donner au monde l'exemple de l'humilité en se soumettant aux lois de l'Eglise, en mettant des bornes à la pompe démesurée de ses prélats, et en ramenant sa propre puissance dans de justes limites*. Le courage avec

ï De concilia generali unius obedientiœ , t. II , p. 24 et suiv.

2 Considerationes de reslitalione obedientiœ Benediclo .t. U. p. 32 et saiv.

3 Sermo de s. Spiritu.feriasecunda Pentecostes, 1403, t. II, p. 35 et suiv. * Senno habitus Massiliœ coram Benedicto , 9 nov. 1403, t. II , p. 43. —

Sermo, indiecircitmcis., coram papa . apud Tara$conem. 1404 , t. II, p. 54.

SUR JEAN GEKSON. 27

lequel il s'exprima dans ces discours sur les causes de la décadence de l'Eglise, irrita les partisans de la papauté absolue, et il fut obligé de se justifier auprès du duc d'Orléans qui avait entendu son sermon de Tarascon , dans une lettre où il déclara que, malgré la satisfaction qu'il éprouvait du rétablissement de Benoît, il était convaincu que la voie de cession était la plus sûre pour sortir du schisme ^

Benoît, ne se trompant plus sur l'opinion publique à son égard, ouvrit enfin des négociations avec le pape italien'^. Mais irritée du peu de succès de ces négociations, entreprises pour la forme, et aussitôt interrompues que commencées, la France refusa tout subside à Benoît (arrêt du parlement, 1406) et le menaça d'une seconde soustraction (synode national, janvier 1407), lorsqu'enfin , pressés par les députés de l'Université , parmi lesquels se trouvait Gerson, les deux papes fixèrent une entrevue à Savone pour le mois de septembre 1407. Benoît s'y rendit; mais Grégoire s'arrêta à Lucques, cherchant des prétextes pour rompre les négociations, ou au moins pour les traîner en longueur. Indignés de cette perfidie, les cardinaux romains se séparèrent de lui, et à la même époque l'Eglise de France refusa de nouveau l'obéissance à Benoît. Un édit royal du 12 janvier 1408 lui laissa quatre mois pour réfléchir sur la cession (jusqu'au 24 mai) ; comme il excommunia alors ses adversaires (par une bulle déjà rédigée le 19 mai 1407) , le roi décréta une neutralité complète (édit du 25 mai 1408) ; Benoît fut déclaré par l'Uni-

' Epislola ad dominum Aurelianum , l. II, p. 74, — Dans une lettre à P. d'Ailly il se plaint amèrement de la fausse interprétation que des malveillants avaient donnée à ses paroles , t. Il , p. 74 el 75.

2 Bouiface, t 1" ocl. 1404. Innocent Vil, -[- 6 nov. 1406. Grégoire XII.

versilé schismatique , contumace et hérétique; sa bulle lut lacérée solennellement par la main du bourreau, et un synode national, assemblé au Louvre le 11 août, arrêta le mode d'administration de l'Eglise gallicane pendant la neutralité.

Benoit s'enfuit à Perpignan , dans les états du roi d'Arragon, son dernier protecteur; les cardinaux des deux obédiences, encouragés par Charles M et par l'Université de Paris, se réunissent à Livourne et convoquent un Concile pour le 25 mars 1409 à Pise.

Pendant que ces choses se passaient, l'opinion publique faisait en France d'immenses progrès. Peu d'hommes, il est vrai, étaient assez hardis pour rejeter la papauté comme superflue^; pour les âmes simples, le pape était encore toujours un représentant visible de la Divinité; beaucoup même le regardaient comme une espèce de Dieu, ayant toute puissance au ciel comme sur la terre '^. Mais parmi les savants les partisans même de la papauté se plaignaient de jour en jour plus hautement de son despotisme ; ils trouvaient dans sa puissance temporelle la racine des maux dont l'Eglise était affligée, et regrettaient les temps où les empereurs convoquaient encore les synodes de leur propre chef ^.

' Déjà dans une lellre à Clément VII , datée de 1394, l'Université de Paris avait dit : « Jam eo ventum est, et in tantam perniciem erroremque res processit , ut plerumque passim et publiée non vereantur dicere , nihi! omnino curandum quoi papœ sint, et non solummodo duo aut très , sed decera aut duodecim , imo et singulis regnis singulos prœfici posse , nulla sibi invicein poleslatis aut jurisdiclionis auctoritate praelatos. » V, BuLiEcs, t. IV, p. 700. — Le docteur de Paris, Jean de Guignecourt, disait que l'Église pouvait sans danger se passer du pape. V. Flacics, Catalogi teslium veritatis auctarium. Cattop, 1667, in 4" , p. 100.

- liesolulio circa materiam excomiminicalionum , t. II, p. 424, consid. XI.

3 V. surtout ce que dit Théod. dk >iem, de scltisma(e, Sliasb. 1629, in-8', Jiv. m, chap. 7 et suiv.

Déjà dans le sermon prononcé à Taraseon, le premier jour de l'année 1404, devant Benoît, Gerson s'était élevé avec force contre les exagérations du pouvoir papal, si pernicieuses pour la liberté des chrétiens. Défenseur de la papauté, dont il rapporte l'origine à Jésus-Christ, et qu'il veut maintenir comme une institution nécessaire au salut de l'Eglise, il distingue néanmoins entre la dignité et celui qui en est investie Distinction importante, et féconde en conséquences pour celui qui ne craindra pas de les en tirer! Gerson, malgré la douceur de son caractère, ne recule pas devant ces conséquences; il proclame sans détour que le pape, comme individu, comme être mortel, n'est pas infaillible, et que l'Eglise a le droit de s'opposer aux abus de son pouvoir, en réprimant la violence par la force, si le besoin l'exige'^. Sa conviction est celle de tous les esprits éclairés de son temps. Partout ils gémissent de l'avarice, de la simonie, de la tyrannie des souverains pontifes; partout ils répètent que leur titre de serviteur des serviteurs de Dieu n'est depuis longtemps qu'une vaine dérision, que leurs énormes prétentions ont détruit la paix de la chrétienté, et que c'est leur faute si le monde commence à douter de la sainteté des vicaires du Seigneur, semblables à ces pharisiens assis dans la chaire de Moïse, mais fermant aux hommes le royaume des cieux (Matth. XXIII, 2, 13).

La seule autorité capable de limiter la puissance papale, el de mettre fin aux discordes, était celle des conciles généraux. Un concile général est le vœu , le besoin de toute

1 Proposilio facta coram Anglicis Parisios euntibus ad Conc. Pis., 1409, . II,p. 125, consid.2.

2 Trilogus in materia schismalis , A. 1407, ex epistola Universil. Paris. , a G. scrjpla ad Universit. Tolosanam , t. II , p. 92.

celte époque; tous les partis le regardent comme l'unique moyen de rendre la paix à l'Eglise, de rétablir l'union sous un seul chef, et de faire les réformes que réclamait la chrétienté tout entière. Les docteurs des Universités ainsi que les prélats les plus distingués s'occupent à définir les droits des conciles; ils examinent surtout les rapports de l'Eglise universelle à la papauté, et la plupart d'entre eux s'accordent à résoudre ces grandes questions contrairement aux prétentions des papes.

Gerson, trompé dans l'espoir qu'il s'était encore formé lors du décès d'Innocent VII* , croit le moment arrivé de regarder toute hésitation comme un crime contre l'Eglise; il se réunit à ceux qui demandent un concile général, et il en démontre la pressante nécessité. De tout son cœur il approuve la résolution des cardinaux assemblés à Livourne; il attend du concile de Pise l'accomplissement de ses vœux les plus chers. L'Europe, indignée de l'obstination des papes , applaudit à la convocation de ce concile, quoique les partisans personnels de l'un et de l'autre des deux prétendants fissent tous leurs efforts pour l'entraver. Ces hommes disaient qu'un concile ne pouvait être convoqué que de l'autorité du chef de l'Eglise , et qu'avant toutes choses la France devait revenir à l'obédience de Benoît. Le chancelier écrit alors, pour réfuter ces objections, son traité de VUnité ecclésiastique ^ où avec une logique calme mais puissante , il jette les bases de ce système sur l'autorité suprême des conciles , dont depuis celte époque il sera un des plus ardents et des plus célèbres défenseurs 2.

> Acta quœdam de schismate tolUndo . postmortem Innoc. VII , li06, I. II, p. 76. — Disputatio de schismate tollendo , t. Il , p. 77. 2 De vnitale ecclesiastica . 29 janv. 1409, t. Il, p. 113 et suiv.

SLR JEAN GERSON. 31

L'unité idéale de l'Eglise, dit-il, subsiste toujours sous le chef éternel , Jésus-Christ. Mais quand le vicaire du Seigneur est mort corporellement ou civilenaent, ou que les chrétiens refusent de lui rendre hommage, l'Eglise peut se réunir en concile général pour élire un nouveau pape; le drqit divin aussi bien que le droit naturel l'y autorisent, aucun droit positif bien compris ne s'y oppose; elle le peut non-seulement de l'autorité des cardinaux, mais avec l'aide des princes ou même d'un chrétien quelconque. Le concile général qui représente l'Eglise , peut se réunir malgré le pape , il peut accuser le pape de schisme et d'hérésie, il peut le contraindre à abdiquer et le destituer même, quand il s'obstine dans ses prétentions. Car audessus des canons et des lois ecclésiastiques, il y a une législation plus haute , celle de la religion et de la raison ; c'est d'après elle , qui seule est immuable et absolue, qu'il faut se régler dans des circonstances aussi graves.

Ces paroles ne sont pas chez Gerson l'expression d'un esprit amer, qui ne blâme que pour faire opposition; elles sortent d'une conviction , fondée sur une étude consciencieuse des droits et de l'organisation primitifs de l'Église, et affermie par la vue des misères de l'époque, par l'intelligence de ses besoins. Sans doute Gerson n'y était pas arrivé sans combat intérieur; dans son pieux attachement à la religion de ses pères, il n'employait qu'à regret les armes de la critique contre ce qu'il avait appris à vénérer dès sa jeunesse ; ce n'est qu'avec peine qu'il se voyait réduit à combattre ce que les siècles avaient entouré d'une auréole si éblouissante, qu'on rejetait du sein de l'Église et condamnait comme les plus dangereux des hérétiques tous ceux qui osaient y porter la main. Mais sa

haute raison , son inflexible justice lui commandaient de subir une dure nécessite et il n'essaya pas un instant de s'y soustraire. Il avait déjà sacrifié au salut de l'Eglise sa tran({uillité personnelle ; il lui aurait sacrifié bien davantage, si Dieu l'eût demandé de lui. Fort de ses convictions, et résolu de tout faire pour amener enfin une solution de la crise fatale, il partit pour Pise, avec son ami Pierre d'xVilly, et une nombreuse députation de l'Université.

D'abord, accablé d'occupations, il n'avait pas cru pouvoir assister au concile tant désiré'; il y avait à peine une année qu'il avait été chargé de la cure d'une des principales paroisses de Paris (Sainl-Jean-en-Grève, mars 1408), il avait dû assister à un synode provincial convoqué par l'archevêque de Rheims pour prendre des mesures contre l'ignorance et les mauvaises mœurs du clergé de son diocèse"^; Ips discordes sanglantes qui depuis deux ans affligeaient le pays et la capitale , rendaient en outre la présence du chancelier à la tête de l'Université plus nécessaire que jamais. Cependant, comme les factions venaient de conclure la paix de Chartres, Gerson, subordonnant ses autres obligations à ce qu'il regardait comme le premier de ses devoirs, n'hésita plus à se rendre à Pise, où, le 25 mars 1409, s'ouvrit le grand concile.

Jamais réunion ecclésiastique n'avait été plus nombreuse ni plus imposante; les yeux du monde chrétien étaient

' De unilate ecdes.. p. 113 : «Monilura. Unilatis ecclesiaslicœ Iractaloribus, unus ex zelatoribus ejusdem, pacis viara féliciter inveuire. Etsi alligatum corpus vinculis occupaliouum tenealur, ne pergal ad sacrum conciliuin Pisis , Dco auspice , celebrandura , nihilominus verbum Dei non est alligatum. »

2 Sermoin concilia Jiemensi, A. 1408, de officio pastorali, t. Il, p. 542, — Tractatusde visitatione prœlalorum , tempore ejusdem concHii. t. II. p. 558.

SUR JEAN r.ERSON. 33

lournés vers la ville, où devait se débattre la plus grande question du siècle; rarement on avait tant espéré d'un concile, rarement on fut trompé davantage.

Gerson avait demandé dans son Traité sur l'unité de l'Eglise, ainsi que dans un discours adressé aux députés d'Oxford, lors de leur passage par Paris ^, que les deux papes fussent cités devant le concile, engagés à la cession, et destitués s'ils refusaient de se soumettre à l'autorité de l'assemblée. Malgré leurs protestations , et malgré l'opposition de l'empereur Robert et de Ladislas, roi de Naples, le concile entre dans ces vues, et sanctionne la doctrine de l'Université de Paris et de son chancelier. Il dépose les deux papes (15 juin), et se hâte d'en élire un nouveau (26 juin). Les cardinaux avaient juré (10 juin) que celui d'entre eux qui serait choisi, ne dissoudrait pas le concile avant d'avoir entrepris, avec son aide^ la réforme de l'Eglise dans son chef et dans ses membres; mais pressés d'en finir et travaillés par de sourdes intrigues, ils négligent de corroborer leur promesse par des garanties suffisantes , et le nouveau pape, le vieillard Alexandre V, ajourne la réforme à un concile futur. Dominé par le cardinal Ballhasar Cossa, il dissout une assemblée qui lui est importune {1 août), sans écouter les plaintes et les exhortations que Gerson lui adresse encore dans un de ses discours les plus éloquents et les plus énergiques''^.

1 Proposilio fada coram Ânglicis. t. II , p. 123 et suiv.

- Sermo coram Alexandro papa, in die ascensionis , in conc. Pisano , jun. 1409, t. M, p. 131 et suiv. — Après avoir retracé l'état florissant des premiers siècles chrétiens, Gerson met dans la bouche de l'Église des plaintes éloquentes sur la dépravation du clergé ; elle s'écrie , p. 137 : «Sed heu ! quid de calamitate prsesentium temporura querar misera !,.. Cernere est archiepiscopos , primates suos vel ignorare vel contemnere , adversus illos aut consuetudinis diuturnae praescriptionem , aut exceptionera alle-

Trois papes se disputent maintenant lè vicariat de Jésus- Christ; et nul ne songe à porter remède aux abus.

A peine de retour à Paris, Gerson fut obligé de défendre l'Université contre une bulle surprise au faible Alexandre V par les minorités, qui ne cessaient de réclamer leurs pri-

gare. Et nonne hœc eadem ab inferioribus suis archiepiscopi patiuDlur? Cernere est professes paupertatem, ...aul ad praelaluras nisibus summis aspirarc , aul , si hoc non audeant , ad beneficiorum minoruni , quod est inusitatius , coraraendas currere... Mirum est non alios aeque fcslinare ditari his quorum professio vctat ditari. Cur eniiu assidue puisant aures apostolicas, quatenus nova privilégia valcant extorquere? Si hoc ut publiée proficiant, magis quam marsiipia repleant , splendide vivant, paupertatem quam voverunt exuant, ipsi viderint; quamquam multa me experientia magislra docuerit , noiim tamen judicare. Videas alios novem ordinibus non conlenlos ; non enim novenis beneficiis saturautur , taradiu novos hiatus pandere quamdiu vivant, conjungere domura ad domum , agrum agro copulare , qnasi in medio terra; soli habitarent... Videas fere omucs summis importunitatibus in leges irruere, dum nnnc pétant gratiam obtinendorum simul incompatibilium, nunc in absentia posse fruclus colligere , nunc ante annos magnas dignitates assequi , nunc ad sacros ordines non compelli, et mille alia rectis legibus vetita. Ubi nonne est intolerandum magnos prœlatos commissos sibi grèges lupis exponere, et quotidie ad denariorum regiorum supputationes sedere?... Quid de illisloquar. de more patria; pro milris utuntur galeis ; pro veste linea vestiuntur ferrea ; arma ferunt, bella gerunt, fundunt sanguinem, prœsules negant , duces exhibent, spirilum nesciunt, carnem fovent... Porro illud quam absurdum in bierarchiis institutos nuUos actus hierarchicos exbibere , non purgare , non illuminare , non perficere I Alque utinam exemplo suo malo non inficerent, non errores traherent, ac imperflcerent pauperem plebeculam paratam in alterutrum , sequi aut bona exempta virtutum, aut prava viliorum! Quid turpius quam videre doctos aut bene moratos, aul extra ordines jacere , aut in imis collocatos , ignaros autem et improbos altissimum gradum tenere ; videre alios esurire, alios ebrios esse!... Vis aliquod beueflcium infra praelaluras confertur , quin ipsum , uni sumraus pontifex, alteri vero legalus aliqiiis, item ordinarius alleri conférai. Quid est hoc aliud quam litium maleriam exhibere? Nec illud minus absonum quod magis favoribus humanis, aut gratia , aut melu, aul cupidilate , aut consanguinilate , aut affinitalc , aul aliquo impelu anirai quamjudicio aut deleclu provisiones istae Gunt... Quos advocem defensores? Quos quaeram adjutores? Quos mihi propugnatores sperem ? Non a filiis derelicta tanlum, sed hostiliter impugnata'... Annon ergo sunl prudentes congerendis opibus, instruendis dapibus, cumulandis bonoribus , pompis fovendis, et négligentes regendis plebibus, alendis pauperibus, diligendis humiiibus,

SLR JEAN GERSON. 35

viléges (12 octobre 1409). L'Uaiversité le chargea de protester, dans un sermon public, contre la bulle attentatoire à ses libertés; dans ce discours, il défendit les droits des curés contre les usurpations des moines mendiants, mais non sans beaucoup de ménagements pour le pape'. Sans

el superfluilatibus coërcendis? Annon potius de beneflciis disceptant per leges Jastiniani, quam populura erudiant et doceant leg:ein Chrisli? Doceant dico , immodiscant! Nara quera e sacerdolum numéro inihi dabis non ignarum legis Christi?... Multas mihi raoverunt lachrymas cainalis amoris argumenta ciar issima , cum alium ambitione corruptum , per scelus dignilates rapereconari cernerem, magnâtes adiré, eorum abuti potentiy, per eam\im adhibere, aurum polliceri, minis terrere, allicere blanditiis, fas nefasque confundere... Lugebam qnoque cernens alios avarilia rapaci ovesspoliare exactionibus, exactiones cumulare, accusationes struere, serere lites, falsis criminibus innocentes irapetere, congerere pecunias, terrenis tantummodo negotiis intendere... Nec sine lachrymis inspicere

poteram alium concubinatu pollui luxuriam non clam, sed inpropatulo

habere, foedis factis fœda yerba conjungere , dapibus iraplere ventrem, inebriari vino doctum, et ad calicem vigilanti sîertere naso ; et raille malisaliis prope conspectis, fluebant mihi lachrymae, nec fluere desinenl, nisi malas istas radiées pejorura germinum matres succissas agnovero,... Habes itaque (en s'adressant aupape) vel maximos afflictionis meae causas, quia dum oranes quae sua sunt quœrunt, non quae Jesu Cbristi, et quod sibi utile est, non quod multis.... Inde discordiœ, lites, schismata , rixae , simultales , et totius ordinis mei turpissiraa confusio. Quaero domine si ab bis peslibus hoc tempore liberabis ac restitues regnum Israël ? Et precor ut restituas ; quod faclurum subindc spero.... Sacerdotes Dei legem ignorare non feres... Advocabis spirituales viros ad beneflcia , ab bis carnales arcebis. Excludes quos spes iraproba ad importune pctendum irapulerit , sed invitos intrare coges quos parvi pendere terrena , comparatione cœlestium , agnoveris... Coges quemque suum tenere locum , suo gradu conlenlari,officiura exercere ordinis suscepti , limites non excedere, non perturbare terminos positos a patribus... Leges recte latas , quantalibet importunilate petentium fatigeris, nunquam dispensabis, nisi aut nécessitas urgeat , autcommunis provocet utilitas.... Si baec feceris ad quae le suscepti officii debitum astringit, tum , schismatum avulsis radicibus, pax ipsa christiana sibi terrarum orbem denuo vindicabit. Et in hoc posilum est unicum pacis stabile fundamentum , sine quo -si quis aedificare voluerit, nihilo plus agit quam si det operam ut gravia tecta parietibus arundineissuperimponat. Morum corruptio fuit prima causa mali, quare morura correctio eril prima causa boni,,..»

2 V. BoLiEus , t, V , p. 189 et suiv. — D'Argentré , l, I" , p, II , p. 178 et suiv. — Le sermon de Gcrson se trouve dans ses œuvres, t. Il, p. 431.

cloute il espérait fni'Alexandre se laisserait engag<'i' encore à preiiclie des nicsures eiricaces pour l'union el la réforme de TEglise. Avec celte crédulité facile, commune à tous les gens de bonne foi, il avait même attendu, de la part de ce pape qui était Grec d'origine, des elforts pour réunir les Eglises latine et orientale^. Mais la mort d'Alexandre, attendue avec impatience et hâtée peut-être par Ralthasar Cossa, anéantit toutes ses espérances. Jean XXllI , souillé de crimes, eut l'audace de monter sur le siège pontifical; l'illusion de ceux qui croyaient encore à la possibilité d'une réforme par un pape, s'évanouit avec son élection.

Pour attirer dans son parti la puissante Université de Paris, sous l'égide de laquelle il voulait faire passer ses demandes de dîmes et d'annales, Jean XXIII la combla de ses faveurs; il s'empressa de révoquer la bulle de son prédécesseur, qu'elle avait repoussée avec tant d'indignation^. Mais résistant à ses intrigues, elle continua de s'opposer à ses exigences, et ne cessa de demander un concile général pour l'extinction définitive du schisme, et pour la réformation de l'Eglise dans son chef et dans ses membres. Ce vœu était celui de l'Europe, fatiguée de l'immense désordre qui régnait dans l'Eglise. Ballhasar Cossa espère en vain de le tromper; fuyant devant les armes du roi de Naples, il n'obtient la protection de l'empereur Sigismond (qui se trouvait alors dans la haute-Italie), qu'à condition de tenir dans une ville allemande le concile indiqué par celui de Pise. Il convoque les représentants de la chrétienté pour le 1^"^ novembre 1414 à Constance. L'Eglise conçoit

' Scrmo coram Alexandro, I . c ,p.i^Q.—ScrmocoratnregeFranciœ,nomine L'niversit. Par. , pro pace ccclesiœ etunione Grœcorum, t. II , p. 141 el suiv, 2 Censura profcssorum in theol. circabuUam Alex. V . t. Il , p. 442.

SUR JEAN GERSOIS.

un nouvel espoir; plusieurs, cependant, que la Iriste issue du concile de Pise avait découragés, n'attendent pas un meilleur succès de la nouvelle assemblée. Déjà en 1410 Pierre d'Âilly avait communiqué à son ami Gerson ses tristes appréhensions, dans son écrit stn^ la difficulté d'une ré forme par un concile universel; « aussi longtemps, y avaitil dit, que les cardinaux n'auront pas quitté leur esprit de vengeance et leur insatiable cupidité, de quelle utilité un concile général sera-t-il pour l'Eglise? Les abus ne continueront-ils pas sous le nouveau pape que les prélats choisiront dans leur nombre? Au lieu d'une réforme, aurat-on autre chose qu'un changement de personnes, sans profit pour les chrétiens opprimés? Et , du reste , quel mortel aurait le droit de porter la main sur la sainte papauté, instituée par Jésus-Christ, et protégée par tant de lois^?» Mais le chancelier, dont les convictions s'étaient fortifiées de jour en jour, n'avait pas tardé à lui répondre sur tii manière d'unir et de réformer l'Eglise dans un concile général"^. Après avoir gémi dans cette épître remarquable sur la misère publique, après y avoir établi, avec une haute liberté de vues, l'idée de l'Eglise universelle, il tâche de prouver à son ami, qu'un concile seul peut satisfaire aux besoins du monde, en ramenant les chrétiens sous un chef unique, et en rétablissant l'antique pureté des mœurs. Des papes criminels et schismatiques ont abdiqué de fait le caractère qui les élevait au-dessus des autres fidèles; ils manquent ainsi de l'autorité né-

' Petrus de Alliaco, tZe difficultate refonnationis in concilio univeisali , nd Joh. Gersoncm , chez von dkr 11\rdt , ConciL Constant. , l l" , p. VI , j). 256 et suiv.

- De modis uniendi uc leformandi ncclcaiam in concilio univenali , ad Petrum de AHiaco, t. Il , p. 161 et suiv.

cessaire pour réaliser les vœux de la chrétienté. Trois moyens se présentent pour terminer le schisme , trois chemins pour sortir de l'anarchie dont l'Eglise est désolée: la voie de la cession volontaire, la voie de la destitution, et si nulle de ces deux ne peut réussir, la voie de la coercition violente, s'il le faut même par la force des armes. Un concile, qui représente l'Eglise universelle, et auquel le pape, aussi bien que tout autre fidèle, est tenu de se soumettre, a seul le droit de prendre de pareilles mesures. Si Jean XXlll, fondant sa légitimité sur les décrets de Pise, refusait de le convoquer, les évêques et les cardinaux devraient le faire; si ceux-ci, à leur tour, ne pouvaient s'accorder, dans la crainte de s'exposer aux atteintes d'une réforme, la convocation du concile serait le devoir des princes de l'Europe. Quand les membres du concile ainsi convoqué seront animés du sincère désir de rendre la paix à l'Eglise, leurs délibérations porteront des fruits incalculables, et ils pourront se dire avec bonheur d'avoir renoué dans le monde les liens de la charité fraternelle. Mais pour prévenir les excès, pour empêcher le retour du mal, le concile devra donner des garanties suffisantes, en limitant la puissance papale et en lui ôtant le pouvoir de se fortifier par des décrétales arbitraires, et de dilapider les biens de l'Eglise. « Car n'est-il pas désolant de voir les chefs de la chrétienté s'adonner publiquement à la simonie, et tyranniser le troupeau de Jésus-Christ, plus semblables à des loups ravisseurs qu'à des pasteurs dévoués? Qui pourrait nous contraindre à leur obéir? Par leurs œuvres ils donnent du scandale à toute l'Eglise, ils dissipent indignement le patrimoine du Seigneur; au lieu de laisser leur vie pour leurs brebis, ils sont des Pilâtes sacrifiant

leur devoir aux cupidités des autres; en un mot, ils ne sont pas les vicaires du Christ, mais ceux de l'antechrist! Lève-toi donc, ô Dieu, dans ta colère, parais pour arrêter la fureur de tes ennemis! Entoure-toi de nouveau de l'assemblée des peuples, et mets fin à la malice des pécheurs et des mauvais pontifes ! »

C'est ainsi que parlait Gerson, cet homme plein de douceur, quand, songeant aux calamités de son siècle, il se laissait aller à sa juste indignation. Il termine son épître à Pierre d'Âilly en indiquant les points capitaux qui devront fixer l'attention du futur concile : il devra donner à l'Église un chef unique et incontesté, en écartant les trois papes, qui tous les trois sont criminels et schismatiques; il devra définir les droits du nouvel élu, rendre impossibles les violences, les exactions, les dilapidations que se permettait la chambre apostolique, empêcher par des décrets sévères le crime de la simonie, porter la réforme dans tous les ordres du clergé, et prévenir ainsi le retour des schismes.

Ces principes émis par le chancelier, quatre années avant l'ouverture du concile de Constance, furent partagés par le savant corps auquel il appartenait, ainsi que par la partie la plus éclairée du clergé de France. L'archevêque , de Cambrai, sans renoncer à son opinion sur l'inviolabilité de la majesté papale, était cependant trop pénétré de la nécessité d'une réforme, pour ne pas tomber d'accord avec son ancien disciple sur tout le reste. Et lorsque, le 5 novembre 1414, s'ouvrit le concile de Constance, les prélats, les savants, les seigneurs qui s'étaient réunis dans cette ville avec une pompe solennelle, semblaient tous être animés d'un même désir, et reconnaître la vérité des prin-

cipes professés par Gerson. Jeaii XXUl, l'àme remplie de craintes sur le sorl qui l'allendait, ouvrit lui-même le concile. Celui-ci, dirigé par Pierre d'Âilly, venait d'adopter le vote par nations, et de proclamer la voie de cession comme la meilleure et la plus légale pour terminer le schisme (15 février 1415), lorsqu'arrivèrent les députés de l'Université de Paris. A. leur tète était Gerson, en même temps ambassadeur du roi , et représentant de l'Eglise métropolitaine de Sens. Le chancelier entre aussitôt dans la lice; les partisans de la suprématie et de l'indépendance du concile général se rangent autour de lui, et la parole énergique du plus doux des hommes domine désormais l'imposante assemblée.

Le 2 mars, Balthasar Cossa, effrayé de la formidable accusation qui s'était élevée contre lui, promet d'abdiquer, mais s'enfuit peu de semaines après (21 mars), violant son serment et révoquant tout ce qu'il avait accordé. Le concile hésite d'abord, mais encouragé par la présence de l'empereur, et par undiscours public de Gerson * (23 mars) , proclame solennellement que sa dignité est supérieure à celle des papes (20 mars) . Il intente le procès de Jean XXI II ; le 29 mai il le dépose comme schismatique, parjure, scandaleux et dissipateur des biens de l'Eglise. Grégoire XII s'empresse d'abdiquer lui-même (4 juillet) . Il ne reste que l'ambitieux Benoît XIII, que ni les menaces, ni les sollicitations ne peuvent engager à céder, et qui, déposé en juillet 1417, se regarde toujours comme pape, quoique son obédience ne se borne plus qu'à la petite ville de Peniscola en Valence.

* Sermo corani concilio Constant. , post notion reccssurn papœ Johannis XXIll ,dc aucloritale concilii, l. Il - p. -01 cl suiv.

SLIV JEAN GERSON. 41

Les trois compétiteurs étant ainsi éliminés, le concile, au lieu de procéder immédiatement à la réforme des abus, se divise sur la question si cette réforme doit suivre ou précéder l'élection du nouveau pape. L'empereur Sigismond et la nation d'Allemagne, secondés d'abord par les Anglais, se souviennent du concile de Pise, et demandent la priorité pour la réforme. Gerson se joint à eux, car, comme eux, il doute de l'efficacité d'une réforme abandonnée au gré d'un pape*. Mais ce sage avis ne peut triompher; la plupart des cardinaux, Pierre d'Ailly même, et les trois autres nations s'y opposent avec tant de vivacité, que Sigismond est obligé de céder, et que le concile , après avoir arrêté quelques mesures générales (9 octobre 1417), élit, le 11 novembre, le Romain Otton de Colonne sous le nom de Martin Y.

L'espoir de l'Europe fut ainsi déçu une seconde fois! Le concile qui s'était ouvert avec tant d'éclat, qui avait proclamé des théories jusqu'alors inouïes dans l'Eglise, n'eut pas le courage de terminer son œuvre; trop heureux d'avoir donné au monde un pape unique et universellement reconnu , et comme se repentant de sa hardiesse primitive, il abdiqua son autorité entre les mains de Martin V. Les prévisions de la nation d'Allemagne et du chancelier de Paris ne tardèrent pas à se réaliser. Les réformes incomplètes et insignifiantes que Martin proposa, ne répondirent à aucune attente; au lieu de prendre en considération la ruine générale de l'Eglise, et de faire droit aux plaintes qui s'étaient élevées de toutes parts, il fit, avec les différentes nations, des concordats partiels, mais laissa sub-

» Von der Hardt, Gersonis vila, in Orne. Consi.A. I", p. IV , p. 4;{.

sistei* la plupart des abus; il put même défeadre impunément d'en appeler du pape à un concile général. En vain Gerson, trompé dans ses plus chères espérances, proteste contre cette défense arbitraire, en disant qu'elle renversait dans son fondement tout ce qu'avaient fait les conciles de Pise et de Constance' ; sa voix n'a plus d'autorité, la puissance du concile est détruite, et la papauté, franchissant de nouveau toutes les bornes qu'on croyait lui avoir posées, renvoie l'assemblée désunie, le 22 avril 1418, dans sa quarante-cinquième session.

On l'a dit avec raison, Gerson a été l'âme du concile de Constance. C'est lui qui le gouvernait par sa parole, et qui l'éclairait de ses lumières; c'est sur lui que reposait pour ainsi dire le fardeau le plus grand; il établissait dans des traités célèbres le droit de l'Église universelle de déposer les papes ^; il communiquait ses principes aux prélats assemblés, et leur inspirait sa conviction par des discours dans lesquels il leur rappelait leurs droits aussi bien que leurs devoirs^. Son activité tenait du prodige; attentif aux moindres incidents, il paraissait se multiplier dans toutes les circonstances où la justice ou la vérité lui semblaient attaquées; le jour il prêchait ou discutait soit dans

1 V. son Tractatus quomorlo élan Uceat in causis fidei a summo ponli/ice appellare seu ejusjudicium declinare. t. II , p. 303 et suiv.

-Surtout son traité de auferihilHate papœ ab ecclesia , t. II, p. 209 el suiv. Ce traité jouissait au quinzième et au seizième siècle de tant de réputation, que Rabklais le cite parmi les livres que Pantagruel trouva dans la bibliothèque de Saint-Victor ; liv. II , cbap. VII. — V. encore Tractalus de pnleslate ecclesiastica et de origine juris et legum . 6 février 1417, t. II , p. 225. — Libellas articu'orum llieologicorum contra Petrum de Luna, A. Ii17; t. II, p. 293; etc.

^ Sermo post novum recessum Joliannis XXIII . l. c. — Sertno super processionibus faciendis pro viagio régis Romanorum ad Petrum de Luna, 21 juil. 1415, t. Il, p. 273; etc.

les sessions publiques, soit dans les congrégations, et la nuit il rédigeait de nombreux mémoires pour préparer la solution de toutes les questions soumises au concile. Comme il attendait le salut de l'Église uniquement de cette réforme qu'il appelait de tous ses vœux, il ne négligeait rien pour y intéresser l'assemblée ; il lui parla plusieurs fois des moyens de détruire le mal dans sa source * , et défendit en mainte occasion les institutions utiles; c'est ainsi qu'il plaida pour les frères de la vie commune contre le dominicain Matthieu Grabow^. Courageux adversaire de tout ce qu'il regardait comme un abus, il blâma la canonisation de nouveaux saints^; il s'opposa aux excès des flagellants*; il détruisit les sophismes de ceux qui représentaient la vie monastique comme la perfection de la vie chrétienne^; il s'éleva contre des maximes perverses que des hommes puissants voulaient faire accréditer*', et combattit avec une ardeur égale les docteurs de Prague, que, de son point de vue, il devait sans doute regarder comme des hérétiques, mais qu'il aurait dû se contenter de réfuter par la science, au lieu d'approuver les épouvantables rigueurs que le concile décréta contre eux^. Sans doute son désir de ramener la paix

1 Sermo de morbis et calamitatibus ecclesiœ et de signis futuri judicii. t. II , p. 309. — Declaratio compendiosa defectuum virorum ecclesiasticorum. t. Il , p. 314. — Tractalus de simonia, t. II , p. 645.

- Sur l'affaire de Grabow, v. les œuvres du chanc, t. l" , p. 467 et suiv. Sur les frères de la vie commune , v. l'excellent ouvrage de M. Cllmann, professeur à Heidelberg, sur JeanWessel, Hambourg 1834, in-8%p. 389 et suiv.

3 Tractatusde probatione spirituum, t. I"", p. 37, à l'occasion de la canonisation de Brigitte, fameuse par ses visions.

•* Tractatus contra sectam flagellantium se, juillet 1417, t. II , p. 660, et Epistola ad Vincentium Ferrerium , contra se flagellantes , t. II , p. 658.

"' Dans le mémoire relatif à l'affaire de Grabow, t. l" , p. 467.

t» V. plus bas les passages relatifs à l'affaire du docteur Jean Petit.

" On ignore les détails sur la part que Gerson prit à l'inique condam-

dans rÉglisn peut l'excuser quand il a mécouau les droits de la conviction; sans doute, en demandant la piuiition de l'hérésie, il agissait dans l'intérêt de l'unité catholique, menacée aussi hicn par leshbres penseurs que par les mauvais papes; il partait d'ailleurs d'un principe qui avait reçu la sanction de son Eglise, et peut-être il existe encore des personnes aux yeux desquelles il n'a pas même besoin d'excuse : mais quant à nous, nous aurions attendu qu'un homme qui ailleurs avait défendu avec tant de vigueur la sainteté du serment, eût protesté contre l'inique violalion de la parole impériale, sous la foi de laquelle Jean Husss'ét-ait rendu à Constance^, etqu'il eûtrecommandéde

nalion de Huss et de Jérôme de Prague ; mais il dit lui-même, en parlant des doctrines de Wicliffe et de Huss: « pro quorum reprobatione zelavil publiée advena (scil. Gerson), et quantum aller aliorum.» Dialogus apologeticus , t. II, p. 38". — Du reste, voici ce qu'il met en tète des préceptes pour la répression de Yhérésie de Bohème : « Débet polius hoc sacrum générale concilium invocare auxilium brachii sœcnlaris , si opus fueril, quam pcr ratiocinationcs contra taies , attenta sua dclerminatione quic jam Irausiit in rem judicatam. » Tractatus contra hœresim de communione latcorum sub ulraque, écrit le 20 août 1417, t. V^ , p. 463.

• y. le décret du concile qui annule le sauf-conduit donné par l'empereur à Huss : Decretum de salvo conductu Hassonis , donné dans la dix-neuvième session, le 23 sept. 1415, chez vo.>' der Hardt, t. IV, p. 521. — Dans son Oralio ad regem Franciœ, 4 sept. 1413, t. IV, p. 071, Gerson avait dit que « jurement est tel que il se doit garder mesmemcnt aux payeus ut aux Riescréants, et à son ennemy, )> et il avait ajouté , p. 672: « Amenons icy par manière de récréation la fable du lion et du cerf, qui est ez Ooniques de France. Le lion, qui est beste singulière et incivile estoil malade. Renard esloit son Médecin, si li conseilla qu'il mangeast du cuer d'un cerf; il en pensoit bien avoir sa part, comme gens de court Lonseillent faire tailler pour y participer. Et Aristote dit que le renard et le loup et telles bestes ensuivent le lion pour avoir part en sa proie. Le lion manda le cerf sur sa foy ; en confiance icy vint et s'approoha près, et le lion leva sa griffe pour estrangler le cerf. Le cerf gauchist, mais il demeura tout escorné. Le lion le manda la seconde fois, il y vint comme fol par l'induction du renard et par les serments qu'il faisoit. Le lion ne faillit pas et l'estrangla; en défaisant ce cerf, le renard avisa son cop, et happa le cuer en tapinage , et le mangea. Quand le lion demanda^ le soupçon Qnablcmcnt chut sur le reuard; lors en souriant il

nouveau les principes d'humanilé que peu d'années auparavant il avait opposés aux rigueurs de la justice politique^; car, certes, les dissidents de Bohême méritaient au moins autant de ménagements que les flagellants fanatiques de Vincent Ferrer. Mais jetons un voile sur la part que Gerson prit à la condamnation de Huss et de son ami; l'histoire, si elle le blâme sévèrement de s'être associé à un acte terrible dont depuis longtemps elle a fait justice, si elle jette dans un des plateaux de sa balance impartiale les cendres des martyrs de Constance, elle place dans l'autre les vertus du chancelier et tout ce qu'il a fait pour la paix et la réforme de l'Eglise. Elle aime surtout à le représenter comme l'auteur et le défenseur de ce système libéral, qui fut adopté par îe concile de Constance, et que l'Eglise gallicane a constamment regardé comme base de toute liberté ecclésiastique. Ce système, fruit de longues études et d'une raison très-éclairée, est un des plus beaux titres de gloire du chancelier. Il nous sera donc permis de le caractériser par ses principaux traits, tirés des écrits de Gerson lui-même.

L'anarchie, produite par les scandales du schisme et les envahissements successifs de la papauté, avait amené plusieurs docteurs à demander la séparation absolue du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel; le clergé, selon ces hommes, devait revenir à la simplicité primitive des chrétiens apostoliques, et renoncer à toute propriété terrestre, à toute juridiction dans les matières étrangères à son domaine^. Contre ces doctrines , trop hardies encore

dil: ô sire lion, cuidés vous que ce cerf eust cuer? I! ne fust point retourné la seconde fois à vous , s'il eust eu cuer. »....

1 V. le discours cité dans la note précédente, p. 674.

- Tract, de potestale ecclesiastica , iS févr. 1417, t. II, p. 246, consid, XII,

pour celte époque, s'était élevée avec des prélenlions nouvelles la superslilioQ de ceux pour qui le pape de Rome était l'égal du Seigaeur. Les ultramontains parlaient sans réserve de la suprématie absolue de la papauté, dont devait dépendre et relever toute puissance sur la terre; la discussion, disaient-ils, sur les droits du vicaire de Jésus- Christ ou sur les limites de son autorité, est un sacrilése, une hérésie criminelle ; le pape est le maître unique des biens, des offices, des dignités ecclésiastiques, il est incapable de simonie, car, comme tout lui appartient , il peut disposer à volonté de sa propriété; lui seul peut décider les questions de foi , et donner des décrets obligatoires pour toute l'Eglise, et il n'a au-dessus de lui aucun pouvoir auquel il soit permis d'en appeler de ses sentences ^

Cette opinion exagérée avait jeté des racines si profondes dans l'esprit des peuples, que celui qui osait la contredire pouvait être sûr de s'exposer à des persécutions. Cependant çà et là elle commençait à être ébranlée, et lorsque le concile de Constance se fut saisi de ces matières, il permit à la science de renverser un échafaudage qu'une adulation aveugle s'efforçait en vain de soutenir dans ses énormes dimensions.

Trop attaché à la forme du Christianisme qu'il avait reçue de ses parents et de ses maîtres, trop modéré pour jeter le gant à la papauté elle-même , Gerson essaya de concilier les deux doctrines extrêmes par une théorie médiatrice, qui, en admettant la nécessité et la légitimité du pape, devait cependant mettre des bornes à son pou-

' Traclatus de poteslate ecclesiastica , l. c

SUR JEAN 6ERSON. 47

voir et balancer soq autorité par celle de l'Eglise universelle ^. Sa théorie triompha du système absolutiste des ultramontains; il la défendit au concile avec une énergie qui témoignait de la profondeur et de la loyauté de ses convictions. Ces grandes circonstances avaient mis en jeu tous les ressorts de cet esprit ordinairement si doux ; elles lui avaient communiqué pour ainsi dire des forces inconnues; en l'élevant à leur hauteur, elles lui avaient permis de réagir lui-même sur elles; il ne lui a manqué qu'un courage plus entreprenant pour être compté parmi les réformateurs de l'Eglise. Toutefois, si Gerson, redoutant peut-être des conséquences d'une portée plus haute, n'est pas allé jusqu'au dernier fond des questions dont dépendait l'existence du catholicisme, s'il a combattu les excès de la papauté plutôt avec les armes de la théologie scolastique qu'avec les armes plus efficaces de l'histoire^, il nous apparaît néanmoins comme un des plus vaillants défenseurs de l'antique liberté des chrétiens, comme un des élus de Dieu pour préparer les hommes à des progrès plus grands.

Marchant sur les traces de grands docteurs, et surtout de son maître en philosophie, Guillaume Occam , il trouve la racine de tous les maux dont l'Eglise était affligée, dans la confusion des pouvoirs spirituel et temporel; il commence donc par marquer à chacun son domaine, par éta-

' V. note précédente , p. 247.

^ Gerson a cependant entrevu la fausseté de certaines décrétâtes ; dans son épître de modis uniendi ac reformandi ecclesiam, il dit , p. 166 , en répondant à P. d'Ailly , qui se fondait sur un passage du droit canon pour prouver l'inviolabilité du pape : «Sed perpende , mi frater , quanta fraude, quanta astutia, temporibus antiquis fuerint facla et scripla quanapluriina ad tencndambanc dignitalem papalus. »

blir une séparation profonde entre les deux ordres. Le pouvoir temporel, aussi bien que le pouvoir spirituel, dépend immédiatement de Dieu; chacun a des attril)Utions différentes, des limites bien déterminées^ La puissance ecclésiastique est instituée par Jésus-Christ pour régir et défendre l'Eglise militante, d'après la loi de l'Evangile et pour le salut des âmes. Pour fixer l'idée de celte Eglise, car cette idée est comme le pivot de toute sa théorie, Gerson fait une distinction remarquable entre l'Eglise une, sainte et catholique, et l'Eglise apostolique. La première, dit-il, est un corps dont tous les croyants sont les membres, et dont Jésus-Christ est l'unique chef. Dans la foi de cette Église tout homme, à quoique nation qu'il appartienne, peut être sauvé, quand même dans le monde entier il ne se trouverait pas de pape. Cette sainte Eglise universelle n'a jamais pu errer , elle n'a jamais été divisée par des schismes, ni troublée par des hérésies. Mais à côté, ou plutôt dans celte Église invisible et mystique, il en existe une autre, appelée Église apostolique ou romaine; le pape est le chef de celte dernière, elle est une communion qui peut errer et qui est sujette à toutes sortes de troubles et de divisions. Son autorité est moindre par conséquent que celle de l'Eglise universelle; elle n'a de puissance qu'autant que cette dernière lui en concède; elle n'en est pour ainsi dire qu'un instrument pour l'exécution de ses lois immuables'^. Comment pourrait-elle ainsi prétendre à une suprématie qui ne lui appartient pas? Comment pourrait-elle usurper un pouvoir qu'elle na que par délégation, et se substituer elle-même à l'E-

1 De modis uniendi . etc. , p. 179.

^Jbidem.p. lfi;i.

(rlise universelle? Quand, déviant de son véritable bul, elle méconnaît l'origine et la nature de sa puissance, l'Eglise universelle, conservatrice de la tradition et dirigée par le Saint-Esprit , doit la ramener de son erreur. Or, comme la sainte Eglise catholique, formée de l'universalité de tous les chrétiens, ne peut se réunir en masse, il faut qu'elle ait un représentant capable d'exercer en son nom une autorité incontestable. Ce représentant, c'est le concile général; Gerson définit ce concile , une assemblée légalement convoquée dans tous les ordres de la hiérarchie de l'Eglise universelle, n'excluant aucun fidèle qui demande à y être entendu, et chargée de discuter et de régler tout ce qui concerne la doctrine et les mœurs de cette Eglise^ Ce concile, qui n'a pas besoin du pape pour se réunir, mais qui peut être convoqué aussi bien par les princes séculiers que par les prélats, est juge suprême en matière de foi , où il décide en dernier ressort^. A lui seul il appartient de donner des lois, de faire des canons, d'exercer la puissance ecclésiastique dans toute sa plénitude^. Car lui seul, selon Gerson, peut s'attribuer le caractère de l'infaillibilité. Cette doctrine importante qui, avant le concile de Constance , n'avait été débattue que dans les écoles, et qu'en 1414 Pierre d'Ailly avait encore contestée, est défendue par Gerson comme un corollaire de sa définition de l'Eglise universelle et du concile qui la représente*.

1 Sermo post novum recessum Johannis XXIII , l. c. , p. 205.

- Deunitate ecclesiastica, L c. , p. 114, cons. II. — Ve modis uniendi elc, p. 171 et 200. — Tract, de examinatione doctrinarum , t. I", p. 8, cons. I.

3 Tractatus de potestate ecclesiastica, l. c, p. 231 , consid. IV , et p. 243, consid. XI.

* Tract, de examinatione doctrinarum ,l.c. — Tract, de statibus ecclesiasticis, t. II , p. 529, consid, III, les décrets des conciles généraux sont appelés « leges pure divinae.» —V. les conclusions de P. d'Ailly, décemb. 1414, chez von der Hardt , t. IV , p. II , p. 200.

Le pape, chef seulement de l'Eglise particulière romaine, est subordonné, comme tout membre de l'Eglise universelle, au concile général. Il est tenu de lui obéir en loul ; le concile peut l'élire et le destituer; il peut abroger les décrets existants et en faire de nouveaux, car il possède le pouvoir de lier et de délier. Le pape n'est toujours qu'un homme, et comme tel il est sujet à l'erreur et au péché. Tel qui naguère était le fils d'un laboureur ou d'un batelier de\enise, est élevé au siège pontifical; celte élévation le rend-elle impeccable? Devient-il un ange de sainteté? Non, sans doute; car la papauté n'est pas la perfection; le rang ne sanctifie pas l'homme, mais l'homme fait respecter le rang. C'est donc une prétention injuste do dire que le pape n'est justiciable de personne; il demeure toujours sous la juridiction de cette Eglise invisible dont il est membre, et qui est représentée par le concile généraP. Dans aucun cas il ne lui est permis de changer quelque chose à l'état de l'Eglise, de déroger en rien aux décrets du concile général, d'interpréter ces décrets ou d'en dispenser qui que ce soit, de donner enfin des lois obligatoires et irrévocables^. Quant aux biens de l'Eglise, il

1 De modis uniendi etc. ,l.c.. p. 172: « Sed numquid talc conciliuni, ubi papa non prœsidet, est supra papam? Cerle sic. Superius in aucloritate , superius in dignitate , superius in officio. Tali enim concilio ipse papa in omnibus tcnclur obedire; taie concilium potest polcstatem pap» limitare , quia tali concilio, cum repraesentet ecclesiam universalem , claves ligandi et solvendi siint concessa;. Taie concilium jura papalia potest lollere , a tali concilio nullus potest appellare , taie concilium potest papam eligere , privare cl deponcre, taie concilium potest jura nova condere, et facta et anliqua destruere , lalis etiara concilii constituliones , staluta et regulac sunt immutabiles et indispcnsabiles per quamcunque pcrsonam inferiorera concilio. » V. aussi p. 1G7.

2 Tract, de slatibus ecclesiast. , l. c, p. 531 , consid. VI. - Sermo post noviim recessum Joh. XXII l, l. c. p. 205. — De modis iniiendi etc., p. 172. — De potcstate ecclesiast., l. c, p. 232, consid. IV.

n'en est ni le maîlre ni le propriélaire absolu, il en est tout au plus le dispensateur; encore moins a-t-il le droit de disposer des biens des laïques ^ Jésus-Christ n'a confié à saint-Pierre et à ses successeurs d'autre pouvoir que celui de lier par les pénitences et de délier par l'absolution. Il n'est pas dit dans les Evangiles qu'il les ait autorisés à donner des bénéfices , à posséder des villes et des domaines, ou à en priver les princes séculiers. Si le pape possède une certaine puissance temporelle, ce n'est que par suite de donations ou de cessions volontaires. Son pouvoir véritable ne s'étend que sur les âmes, et encore ce pouvoir n'est-il guère absolu^. Le rang élevé qu'il occupe doit l'engager à se soumettre plus que tout autre chrétien aux décisions de l'Eglise, puisque le monde a constamment les \ eux tournés sur lui ^. Or, s'il est simoniaque, avare, luxurieux, exacteur, peut-il encore exercer son influence et faire respecter son autorité ? Et ne doit-on pas s'empresser de lui ôter le pouvoir, afin qu'il ne fasse pas souffrir la chrétienté tout entière, en l'exposant à la tentation d'imiter ses crimes*? Quand l'Eglise se trouve dans un pareil danger , il est de son devoir de déposer par l'autorité du concile général le pape qui la scandalise, de le contraindre à descendre de son rang, et de le retrancher de la communion des fidèles. Chaque chrétien est tenu de résister au pape et de lui refuser son obéissance, quand il le voit agir contrairement à la justice et à la doctrine de l'Eglise^. Les décisions papales ne sont obligatoires qu'autant qu'elles

1 De modis uniendi elc. , l. c, p. 184.

2 De modis uniendi , p. 173 et 198.

3 Tract, de statibus ecclesiast. , p. 531 , consid . VI. * De modis uniendi etc. , p. 166.

5 Ibidem, p. 173. —V. surtout le tr ailé de au feribililale . t. II, p. 209etsuiv.

s'accordent avec les canons des conciles généraux; et il est toujours permis d'en appeler à ces conciles, tandis qu'euxmêmes prononcent en dernière instance. Le salut de l'Eglise une et catholique est ainsi confié, non pas au chel de l'Église apostolique et romaine, mais au concile qui est le délégué de l'universalité des fidèles, et auquel le Saint-Esprit communique immédiatement sa lumière'. La réformatiou des mœurs, le redressement des griefs, la conservation de la foi orthodoxe, dépendent de la tenue fréquente de ces conciles, qui seuls sont infaillibles, et qui seuls représentent en réalité l'Eglise sainte, idéale, mystique, dont Jésus-Christ est l'unique chef'^.

Pendant tout le cours du quinzième siècle cette théorie de la papauté limitée par les conciles, lutta contre celle de la monarchie papale absolue; cette dernière trouva ses plus zélés partisans au delà des Â.lpes; tandis que la France, fidèle à sa mission de défendre en toute occasion et sous toutes les formes la liberté du monde, opposa constamment son Parlement et son Université à l'invasion du despotisme ultramontain. De cette manière elle honora la mémoire de celui qui au concile de Constance la représenta si dignement , et dont la vie entière était vouée au maintien des droits de son Eglise. Eh bien , après la clôture du concile, ne devait-on pas s'attendre à le voir accueilli avec honneur par cette patrie dont il avait défendu les intérêts avec tant de courage? ne devait-elle pas le recevoir en ses bras avec reconnaissance et le ramener triomphant au sein de la capitale ? Elle l'eût fait sans doute, si elle avait joui du calme nécessaire pour appré-

• Tract, de potestate ecclesiast. . l. c, p. 248.

2 Sermo post novuni recessum Joh, XXIII , l. c. p. 206.

SliU JEAN GEKSOIM. 53

cier les mérites du chancelier; mais déchirée par des factions et vendue à l'étranger, elle n'eut pas même un asile à lui offrir; ceux qui étaient au pouvoir le persécutaient de leur haine , et pour échapper à leur vengeance , il fut obligé de prendre lui-même le chemin de l'exil. Sa vie publique cesse avec le concile de Constance; sa voix ne retentira plus; l'Université de Paris sera veuve de son chancelier; faligué des orages, il se repliera sur lui-même, il cherchera dans le fond de son âme le calme que le monde lui refuse. Comment cela est-il arrivé? comment Gerson a-t-il abdiqué son autorité? comment cet homme vertueux qui ne demandait en toutes choses que l'union , qui prêchait la réconciliation par ses paroles comme par ses œuvres, comment a-t-il pu s'attirer les haines qui l'ont forcé de chercher une retraite loin de sa patrie? Il faut reprendre de plus haut pour expliquer ce changement dans sa destinée; la vie de Gerson est si riche , elle est tellement liée à tous les événements de son époque, elle présente des faces si diverses dont chacune réclame notre attention, que l'unité même de notre travail nous a obligé de passer jusqu'ici sur des circonstances où l'illustre docteur nous apparaîtra.dans des relations tout à fait différentes , quoique professant toujours les mêmes principes.

Les malheurs de la France étaient la cause du sien. Il gémissait de la voir déchirée par des factions ennemies et ensanglantée par la guerre civile et étrangère; à toute occasion il exhalait des plaintes éloquentes sur la ruine de sa patrie, sur la misère du peuple accablé d'impôts, pillé, maltraité par des mercenaires, souffrant sous le double despotisme des seigneurs et des prélats ^ Il s'affli-

' Sermo II de Si)irHa sanclo , coram regc et aliis domina; sur Acl. I, 6,

Ol ESSAI

geail suitoul de voir au premier rang parmi les auteurs de ces maux , le jeune duc de Bourgogne , qui , dans les premiers temps, semblait encore avoir pour Gerson les mêmes sentiments que son père. L'ambition de ce prince cruel , et la haine implacable qu'il avait vouée au duc d'Orléans , avait plongé la France dans des malheurs trop connus , pour que nous dussions nous arrêter à les décrire. Tous les hommes aimant leur patrie, voyaient avec douleur cet état déplo-

t. III, p. 1253 : «Qualis esset respublica si sapientia gubernaretar divina? Profecto pulcherrima, decenlissima et pacalissima. Principes enim praîcipue pro corninuni bono populi ditarentur, ncc curarerit ultra mo- (luiu auruui et argcntura cumulare; sed eis sufflccret bomiDibus dare , et quoad Deuui reinuneratione perpétua contenti essent. Subsidia quœ capiuntur sub titulo conservationis reipublica;, non expenderentur in poiupis et prodigis donis, aliisque rébus paruin proûcientibus ; armigeri stipendiis suis contenti essent, secundum doclrinara S. Jobannis Bapt. (Luc. III, 14), nec quicquam spoliarent aut furarentur. Nec oporteret miseros honiines qui maximo laborc pecuniam lucrantur, qua illi persolvuntur , paiieni quem manducant , coraiu eis celare et ab aspeclu amovere alque sua bona , cum eos appropinquare pcrceperint, ab eis abscondere etoccultare, veluti a latronibus aut lethalibus inimicis ; satisfieret enim recte arraigeris, et ipsi satisfacerent débile. Nec tam copiosa famulorum esset multiludo , qua; ad nibil prodest, nisi ad dcvorandum et spoliandum jiuinerum augeuduni, atque doinuui aliquam diminuendaui, depauperandam et expilandam. Prœposilorum , Balivorurn, aliorura quoque offlcia non venderentur tanti , nec dareutur bis qui plus offerunt ; non satis enuiiicrari possunt mala inde emanantia. Clerici et Ecclesiastici sanctaeEcclesiae non venderent Bénéficia , introducercnturque ad verilat^m praedicandani ahsque adulatione. Nec aliae dignitates et prœlaturie ab idiotis et ignorantibus , et talis qualem Deus novit vit;e, occuparentur bominibus , nec a pueris , quibus nec secure pomum committeretur , quin ipsum manducarent; et tamen eis subjiciuntur et committuntur mille aul decera millia bominum... Sed insuper, si respublica gubernaretur secundum sanctam Scripturam , aut mutuosumptiones non fièrent, aut benc his satisfieret, aut remedium adbiberetur de officiariis qui capiunt. Novit enim Deus, et eliam populus , quales fiant extorsioncs et damna et inhonorationes a principibus, cum expecsa; eorum et tributa non débite pcrsolvuntur. Demum qui gladio uteretur sapicnliae in reipublice gubernatione, omnis ab eo deslrueretur injustitia, probiberenlur cl punirentur omnia mala juranienla, omnes inhoncsli homincs , rapiua; et rebcUiones. » — .Sermo // in feslo sancti Ludovici. ib.^ p. 144r>. — Oratio ex parle Universit. in prœsentia régis , A. 1405 , t. IV , p. (jlfi.

lable, qui présageait des calamités plus grandes encore; mais ils essayaient en vain de s'opposer au torrent , et retombaient aussitôt dans ce découragement profond qui peu à peu est devenu le caractère de toute cette époque. En vain le frère Jacques Legrand prêchait « généreusement » contre la dissolution de la cour d'Isabeau de Bavière^; en vain l'Université faisait des efforts pour interposer entre les factions sa grave autorité; en vain son chancelier prêchait pour réconcilier les princes et pour leur rappeler avec énergie leurs devoirs envers les populations infortunées ; mais « on avait beau prêcher , dit un contemporain , car les seigneurs et ceux qui estoient autour eulx , n'en tenoienl compte, et ne pensoient qu'à leur profict particulier 2. » Le mal allait de jour en jour en croissant, la haine des princes s'envenimait au lieu de s'apaiser, et ceux qui avaient encore cru à la possibilité d'une réconciliation , furent convaincus d'erreur par l'assassinat de la rue du Temple. Et lorsque, non content d'avouer son crime, le duc de Bourgogne en eut fait faire vme impudente apologie, le petit nombre de gens de bien qui lui étaient demeurés attachés, se séparèrent de lui. Gerson lui-même, que les liens sacrés de la reconnaissance avaient attaché au prince, n'hésita pas à rompre ces liens et à quitter le parti du meurtrier. Sans doute ce sacrifice a dû lui coûter des cha-

t Histoire de Charles VI . écrite par un religieux de Saint-Denis , et trad. par Lelabouredr, Par, 1663 , t. II , p. 515 , année 1405.

- Oratio ex parle Vniversit. , in prœsentia régis, A. 1405, h c, p. 583 et suiv. Ce discours fut prononcé au Louvre, en français. Juvénal des Ursixs , dans son Histoire de Charles VI. Paris 1614, in-4° , p. 219, dit en parlant de ce discours: «Laquelle proposition est assez commune et escripte en plusieurs lieux. Et si on eust voulu garder le contenu en icelle, eu bonne police et gouvernement du royaume , les choses eussent bien esté. » Il ajoute ensuite les paroles citées dans notre texte. Le discours de Gorson fut réimprimé à Paris , 1824, in-S".

grins inouïs, mais son âme loyale et pure pouvait-elle balaiicer un instant à prendre sa résolution? Quand il eut enlendu le docteur Jean Petit soutenir en audience solennelle que le duc de Bourgogne avait fait une action louable en délivrant le pays d'un tyran et le roi d'un ennemi, il n'y eut plus à choisir pour lui; les devoirs de la justice éternelle l'emportèrent sur ceux de la reconnaissance envers un homme souillé de sang. Gerson n'était pas fait pour demander à tout prix des faveurs; jamais aucune flatterie ne sortait de sa bouche; le devoir qu'il recommande aux prédicateurs de dire la vérité sans crainte, il le pratiquait lui-même avec un généreux dévouement^ ; et lel que nous l'avons vu dans ses luttes contre la tyrannie ecclésiastique , tel il nous apparaît encore dans ses relations avec les princes temporels. Il passe sa vie sans avoir la faveur des papes : il renonce à celle d'un ancien bienfaiteur dès qu'il ne voit plus en lui qu'un assassin. A.vec une égale franchise il dévoile et les plaies de l'Eglise et celles de l'Etat; il combat avec le même courage les mauvais princes comme les mauvais prêtres; orateur intrépide, il rappelle au roi , du haut de sa chaire, la mission que Dieu lui a confiée, il lui présente le désolant tableau des malheurs de la France, et en lui disant que l'amour des peuples est le plus ferme soutien des royaumes, il lui conseille de tenir ses engagements, de respecter les droits de ses sujets et de faire régner la justice à la place de la violence et de l'iniquité 2. La paix surtout est le sujet de ses plus

' Scrmo II in ramis palmariim , t. 111 , p. 1118.

- Sermo in die nativit. , in prœsentia refjis , t. III , p. Î>5S. — Sermo in die Epiph. , coram Caroto VI. l. 111, p. 980. — Sermo ad regem Franciœ , pro jiistilia , \. Ii08, t. IV, p. M-2. — OrrtUo ad regem Franciœ , A. 1413,

ardentes sollicitations; tout en combattant les doctrines criminelles que soutenait le duc de Bourgogne, il continue ses efforts pour réconcilier les partis; malgré la haine dont Jean-sans-Peur le poursuit désormais, et les nombreux désagréments qu'il lui suscite, il a trop de noblesse pour oublier entièrement que le prince a été son bienfaiteur; par un sentiment dont nous ne pouvons nous empêcher de louer la générosité, le nom du duc de Bourgogne ne sort jamais de sa bouche pendant sa longue lutte contre Jean Petit; en même temps il conserve l'espoir de rapprocher les deux factions ennemies, et chaque fois qu'elles paraissent disposées à faire une de ces trêves jamais sincères, et jamais observées, il se croit trop heureux de voir la paix rétablie, et prêche sur les bienfaits inappréciables qu'elle apporte ^ Et pourtant cette paix n'était jamais moins assurée! Les traités de Chartres (1409) et de Bourges (1412), qu'étaient-ils autre chose que des leurres perfides pour gagner du temps? Les troupes effrénées des Armagnacs et des Bourguignons ne parcouraientelles pas toujours le pays, pillant et rançonnant tout le monde, les amis aussi bien que les ennemis? Et les deux factions ne s'étaient-elles pas adressées chacune à la jalouse Angleterre, pour demander son appui, en attirant ainsi sur la France le plus grand malheur qui puisse arriver à une nation, l'invasion étrangère? Car la noblesse liguée sous le puissant duc d'Armagnac se montrait peu disposée à faire la paix avec Jean-sans-Peur qui s'appuyait sur la populace parisienne, et qui avait soin de ne pas laisser

4 sept., l. IV, p. 657 et suiv. — V. aussi ses dccem conclusioiies principibus uUlissirme contra adulatores , A. 140S, t. IV, p. (î22.

' Sermo coram regc, de pace inter ducem Burgnndiœ et filios ducis Jwrelianensis , A. 1408 , t. IV, p. 625.

s éteindre le feu de la guerre civile. En mai 1413 il excita encore dans la capitale les fureurs des Cabochiens contre les personnes cju'il haïssait le plus. Le chancelier qui dans un sermon public s'était plaint de leurs excès, fut recherché par eux, et obligé de se réfugier à Notre-Dame, pendant qu'ils pillaient sa maison et brisaient ses meubles. Néanmoins après le rétablissement de l'ordre, il prononça, au nom de l'Université, un discours devant Charles VI, pour implorer la grâce de ceux qui n'avaient pris part à la révolte que parce qu'ils avaient été séduits par d'autres ^ Loin de demander la punition des gens du peuple, comme réparation unique et suffisante du mal , il adressa des paroles sévères au roi et aux princes de sa cour; l'éclat de la couronne ne l'avait pas plus ébloui que l'éclat de la tiare; il dit donc sans crainte que les malheurs du pays étaient la suite du désordre dans le gouvernement et de la rivalité des partis, et exhorta le roi à écouter enfin les justes plaintes de son peuple.

Dans ce même discours, dont la franchise éveilla le courroux de beaucoup de seigneurs, Gerson s'éleva contre la doctrine de Jean Petit, et en demanda la condamnalion^. Cette doctrine, imaginée pour légitimer le raeuitre du duc d'Orléans, avait été dénoncée à l'Université dès 1410 par le fils de la victime. Gerson avait lui-même déclaré un jour qu'il était permis de repousser la force par la force, et de tuer les tyrans^; mais les événements l'ayant

' Oratio ad rerjem Franciœ . A. 1413 , '» sept. , t. IV , p. 657 et suiv.

■^ Ibidem, p. fiOÎ). Les documents relatifs à l'affaire de Jean Petit, se trouvent réunis dans le t. V des œuvres de Gerson.

•^ Considerationc^i contra aduIator:^s , t. IV, p. 62i , consid. Vil : « Error est dicerc terrenum principcni in nullo suis subdilis, dominio durante, obligari ; quia secundum jus divinuiu , et naturalcm aequitatera , et verum

fait revenir de celte idée, il devint l'adversaire infatigable des audacieuses propositions du docteur Petit. Il appuya de toute son autorité la demande du jeune duc d'Orléans; mais ce ne fut qu'après beaucoup de lenteurs que le roi se décida à remettre l'affaire au jugement de l'évêque de Paris, sur l'avis de trente docteurs en théologie et d'après les conclusions du chancelier. Gérard de Montagu condamna enfin l'apologie, qui fut brûlée solennellement dans le parvis de Notre-Dame, le 25 février 1414. La mémoire du duc d'Orléans fut réhabilitée, et Gerson prononça son éloge dans l'église de Notre-Dame ^ Alors le duc de Bourgogne, au comble de la colère, en appela au pape ; celui-ci cassa la sentence de l'évêque de Paris , qui à son tour en appela au concile qui allait s'ouvi ir à Cons- ' tance. Malgré les intrigues de Jean-sans-Peur , Gerson porta devant le concile neuf propositions extraites de l'apologie et condamnées par Gérard de Moutagu ; il ne cessa

de réclamer la confirmation de ce jugement contre lequel

les moines mendiants, dévoués au duc de Bourgogne, avaient amassé des sophismes tour à tolir impies ou insensés. Impatienté du peu d'intérêt que le concile semblait prendre à une matière d'une si haute importance, il s'écria un jour, que des Juifs ou des Païens l'eussent décidée plus vite que les députés du concile^. A la fin cependant

dominii finem, quetnadmodutn subditi debenl fîdem , subsidium et servitium domino , sic eliam dominus subditis suis fldem débet et protectionein. Et si eos manifeste et cum obstinatione in injuria et de facto proseqiiatur princeps , tune régula haec naturalis : vira vi repellere licet , locum babet. Ed id Seneca in tragœdiis; nulla deo gratior victima quam tyrannus, etc. Ad idem eslTuUius, III de officiis. »

1 Histoire de Charles VI , par Jean Lefèvrk ( t. II de VHisloire de Charles VI , par le religieux de Saint-Denis) p. 72, à l'année 14t4.

2 Proposiiio fada coram concilio Const. , 5 mai 1416, î. I! , p. 324,

la doctrine de Petit fut condamnée, bien que l'on cassai la sentence de Gérard de Monlagu. Mais le roi et l'Université demandaient la confirmation de cette sentence, ainsi qu'un analhème formel contre les propositions extraites de l'apologie. Gerson, avec ce zèle presque prodigieux dont il fit preuve au concile de Constance, composa de nombreux mémoires et prononça des discours pour obtenir ce ([ue réclamaient ses commettants*. Les violences des partisans de Bourgogne ne l'ébranlèrent point; il |)ersista à demander une justice plus complète, et quand le concile, plus occupé de défendre l'orthodoxie que la morale publique, la refusa, il prolesta, au nom du roi et de l'Université, contre cet indigne refus. Après l'élection de Martin \ , lorsque les Polonais demandèrent un jugement public contre le dominicain Jean de Falkenberg qui , à l'instigation des chevaliers teutoniques, avait prêché la révolte contre le roi de Pologne et ses partisans, il se joignit à eux et demanda de nouveau la condamnation de Jean Petit. Mais Martin V n'ayant rien accordé, Gerson se convainquit avec douleur qu'en cela aussi il avait trop compté sur l'impartialité des hommes 2.

A cause de sa courageuse persévérance dans cette affaire, il avait tout à craindre de l'implacable duc de Bourgogne, <jui, lors de la clôture du concile, était maître du gouvernement. Isabeau de Bavière avait vendu la France à ses ennemis; la capitale était livrée aux Anglais et aux Bour-

' Proposilio m couc. Cotist. , cilée dans la note précédeule. — Sèrmo corain commissariis fidci de crroribits circa prœccplum : non occides, t. II, p. 330. — Sermo contra assertiones Mag. Joh. Parvi, i. II, p. 338, — Sermo coram conc. Const. , 17 janv. 1 417, l. II , p. 3i9. — Le tome V.

- Dialogus apologeticus pro condemnalioue propositionnm Joli. Parvi, I. II, p. 38().

oruignons; elle venait d'être ensanglantée par le massacre des Armagnacs et de plusieurs prélats distingués (1418). En apprenant ces nouvelles, Gerson pouvait-il retourner en France*? Devait-il se jeter inconsidérément dans cette mer bouleversée, où personne n'écoutait plus la voix de l'honnête homme, et où partout on lui tendait des embûches, ou ne devait-il pas plutôt songer à échapper au naufrage de sa patrie ^P Certes on ne peut pas l'accuser d'avoir cherché dans l'exil volontaire une sûreté que son pays ne lui offrait plus; et ce n'est pas notre blâme, mais bien notre douleur qui accompagne le chancelier abattu, quand, déguisé en pèlerin^ nous le voyons sortir de Constance, et se diriger vers les montagnes de la Bavière. Pendant quelque temps il erre dans ces montagnes, jusqu'à ce que le duc Albert lui offre un asile à Raltenberg (sur rinn, petite ville et château sur un rocher) en Tyrol; il s'y arrête pour se reposer des peines qui, dans les derniers temps, avaient en si grand nombre assailli son esprit. Tout s'était réuni pour abattre son courage : le mauvais succès du concile de Constance, le retour de la papauté à ses prétentions despotiques, les calamités de la patrie qui semblait perdue sans espoir, les menaces de vengeance d'un puissant ennemi personnel. Mais le silence de la retraite fait revenir le calme dans son âme; elle s'épanouit

' Carmen in laudem ducis Austriœ. t. IV, p. 787 :

«... 0 quot Iheologi , quot pontifices periere , Carcere quos clauses dira necat rabies- Effugit altéra pars alicnis incola terris,

Tutior exilio , scd spoliata bonis :

Inter quos unus qui cancellarius almi

Parisiisstudii est, cedit et advena fit....»

- De consolatione theologîœ,lib. I, t. P^p. 131 : «Undique sibi parabanlur insidiaru!» tendiculae, euatavit ut potuit a naufragio reipublica;. »

de nouveau en présence des grandes scènes de la vallée de rinn. Comme un oiseau échappé aux pièges de l'oiseleur^ le pèlerin Tugilif jouit avec bonheur de sa paix, et si le souvenir des maux de son pays vient parfois l'alïïiger, il se retire dans le monde intime de sa pensée, où seul avec son Dieu , il trouve une source inépuisable de consolations. La lecture du livre de Boèce, du dernier philosophe de l'antiquité classique, remplit beaucoup de ses instants; Boèce était un des auteurs qu'il aimait le plus; une grande conformité de sentiments et de destinées l'attirait vers lui ; mais ce qui avait pu consoler l'éclectique romain dans sa prison de Pavie, ne pouvait suffire pour consoler le docteur chrétien. Gerson fonde sa résignation sur la philosophie et la soutient par la foi religieuse, par la contemplation des choses divines. La théologie le console en ouvrant devant ses regards une sphère où n'atteignent plus les orages terrestres. Les jugements de Dieu , dont depuis sa jeunesse il avait vu de si terribles, et qu'il admire avec humilité, raniment son esprit au lieu de l'abattre; car en ces jugements le Seigneur lui apparaît comme exerçant le gouvernement suprême du monde, comme possédant seul une liberté absolue. La religion lui apprend ainsi à souffrir avec une patience courageuse; et quand le doute s'élève dans son âme et lui fait dire : n'ai-je pas à me repentir peut-être de mes actions et de mes paroles pendant le cours de ma vie passée? loin de se vanter d'une innocence , à laquelle nul homme ne peut prétendre, il déplore ses fautes, et s'en remet à la grâce divine^. Telles étaient les

' Ibidem: « Evolavit sicut passer erepta de laqueo venantium.)) - De consolatione theologiœ , lib. IV , I. l" , p. 169 : Monicus (personnage allégorique représenlant le frère du chancelier qui clait prieur des Ce-

méditations par lesquelles il se consolait; elles lui faisaient supporter son exil sans aucun murmure sur les auteurs (Je ses revers; elles dissipaient sa tristesse quand après avoir terminé un travail difficile il s'écriait avec l'amertume du découragement : «Hélas! dans cet âge de malheurs, qui se donnera la peine de lire ces choses' ! » Impatient d'une vie sans travail, il se livrait avec ardeur aux études; plusieurs ouvrages sont les fruits de son exil; nous n'en nommerons que ses quatre livres sur les consolations de la théologie, et le premier essai qu'il fit après les Pères de mettre en harmonie les quatre Evangiles ^.

Bientôt il quitta sa silencieuse retraite de Rattenberg , pour se rendre à Vienne, où l'avait appelé le duc d'Autriche, qui voulait l'attacher à l'Université de cette ville.

leslins à Lyon) demande : « Nuraquid non pœnilet eum pluriraorum quae vel in Francia, vel in generali concilio gessisse raeminit, modo circa cessionem et ejectionem coutcndentium de papatu , scribendo de potestate concilii; modo circa causas fidei, eam prœsertim quae detestatur homicidia sine légitima aucloritate perpelrata , cum sequeiis suis... Nuinquid non aliquibus saltem scrupulis sua conscientia remordetur? » Volucer (le messager envoyé par le chancelier à son frère) répond : « Quis gloriabitur, oMonice, mundum cor se habere? quis dixerit : innocens et mundus sum ? Quis non coustilulus sub judiciis Dei terribilis in consiliis super filios hominum non trepidaveril? »

1 Dans le prologue du Monotessaron , adressé à son frère , il dit , t. IV , p. 89: «Heul nostra hac aetate misera, quis leget haec? quis studebit? quis transcribet?» — V. aussi une lettre qu'il écrivit à ses frères Nicolas et i , Jean , de Novum Burgum en Bavière (Neubourg sur le Danube) , publiéeJ^ par M. Gence, dans sa brochure : Gerson restitué et expliqué par lui-même, "f Paris, 1836, in-8° , p. 34.

2 Les quatre livres de consolatione theologiœ sont composés en 1418; ce » sont des dialogues mêlés de prose et de vers, à l'exemple de la consola- : tion philosophique de Boèce. — Monotessaroti , sive unum ex quatuor \ evangeliis , t. IV, p. 83 et suiv. ; publié assez souvent dans le seizième siècle. — De la même époque sont encore : Daœ lectiones super Marcum , espèces de méditations ou d'homélies sur différents passages de saint- Marc , t. IV, p. 203 et suiv. ; et le poëme Josephina. en l'honneur de saint- Joseph, en douze livres ou distinctions , t. IV , p. 743 et suiv.

Gerson, vivement louché de celle marque d'une bienveillaale estime, conserva pendant lout le reste de sa vie une profonde reconnaissance pour son nouveau prolecteur ^ Mais les faveurs de Frédéric ne pouvaient lui faire oublier la France, dont tous les jours il recevait des nouvelles plus affligeantes. En vain il cherchait à charmer ses ennuis, en appelant à son secours le doux ange de la poésie; en vaiu il se disait que tous les bons n'étaient pas encore morts ou proscrits, que d'Ailly, que Clamenges, que Gérard INIachet vivaient encore^; lout ce qu'il écrit à cette époque est empreint d'une mélancolie intime dont il ne pouvait se défendre, au milieu même de sa résignation; l'exil lui pesait; sa patrie infortunée l'attirait sans cesse; il se sentait malheureux de vivre avec des hommes inconnus, de ne pas entendre les sons de la langue de son enfance^. Aussi quand il apprend, non sans douleur, l'assassinat du duc de Bourgogne (10 septembre 1410), il s'empresse de quitter la position qu'il occupe à Vienne; il rentre en France, où désormais il croit pouvoir vivre sans crainte. Toutefois il ne va plus à Paris; la vie publique n'a plus aucun attrait pour lui; les guerres civiles, du reste, continuent toujours, et les Anglais régnent dans la capitale. Dans sa solitude au milieu des montagnes du Tyrol il avait goûté du repos; ce qu'il désire maintenant, c'est de passer le reste de ses jours dans un repos sem-

1 Carmen in laudem ducis Austriœ , t. IV , p. 788.

2 Carmen ad Johannem fratrem suum , t. IV , p. 785. — Carmen lugubre pro desolatione Univeriitatis Par., propter bella civilia , t. IV, p. 786; et ses deux odes à Gérard Machet, confesseur de Charles VII, t. IV, p. 790 et 791.

3 De consolât, theol. , Le. , p. 130: « Monicus: Nonne dolet velul cxulein se fieri in ignola et longinqua regione , ubi iinguaiu quaiu noverit non audit? »

l)lable, éloigtié du bruit d'un monde qui avait détruit toutes ses généreuses illusions. Souvent il s'était repenti d'avoir cédé aux instances de ses amis, lorsqu'ils le détournèrent de son projet de quitter la chancellerie; maintenant, oublié des uns, persécuté des autres, il renonce à jamais à l'idée « de se rembarquer sur les flots de la mer orageuse des affaires, » et rien ne sera assez fort pour le relancer au milieu des troubles*. Dans un état voisin do \ l'indigence, il vient à Lyon, où, auprès de son frère Jean, prieur des célestins de cette ville, il dépose enfin son bâton de pèlerin. Dès lors commence dans sa vie une période nouvelle, période de paix, de recueillement, de méditations profondes. La lutte contre l'injustice des hommes et le spectacle de leurs misères avaient rempli son âme d'une tristesse extrême; il se sentait comme étranger dans ce monde; une sorte de mal du pays lui faisait chercher ailleurs une paix que la terre nous refuse; la vie était pour lui un combat continuel où chaque jour a sa peine, un pèlerinage à travers une vallée de larmes, un songe pénible que la mort seule peut interrompre^. Et quand il parlait ainsi, ce n'était pas pour faire des lamentations oisives; il savait, lui, ce que valait la vie, il avait bravement combattu; aussi longtemps que sa présence avait pu être utile, il était demeuré sur le champ de bataille; le sort ne lui avait épargné aucune de ses rigueurs. D'autres auraient

1 Episiola Joh. de Gerson, ordinis Cœlestin. , ad fr. Anselmum , ejusdcm ordinis . mai 1423 , t. I" , p. CLXXVH.

2 Sermo V in festo omnium sanctorum, t. III, p. 1541; il y rappelle le mol (le Sénéque : « Vivere est militare.» — Sermon sur 1 Pierre 11^ 11, t. III , p. 1598 : « Pèlerins voires sommes nous, hors mis de noslre cité , de nostre pais, de nostre héritaige , de nostre finable félicité, au désert de ce présent monde , en la valée de plour , en la région de povrelé. » — Carmen ad P. de Alliaco, quomodo hœc vila quoddam somnium est, t. IV, p. 789.

désespéré peul-éire, mais les hauteurs où sa foi l'avait élevé, étaient inaccessibles au désespoir; aucun doute, aucun murniuie ne se mêlèrent jamais à sa tristesse, car cette tristesse était celle d'un cœur rempli d'amour et saignant à la vue des souffrances des hommes. Au fond d(* sa retraite de Lyon, il déplorait encore toujours les maux dont sa patrie était affligée; des torrents de larmes s'échappaient de ses yeux, quand il apprenait comment les Anglais étaient partout triomphants, comment tout languissait dans la France abandonnée^ Dans ses jours les plus mauvais, il ne songeait alors qu'à sauver son àme, l'homme n'ayant pas de trésor plus précieux ici-bas, comme il écrivait un jour à son frère ^. «L'exil, les persécutions et la haine des hommes, en le tournant plus vivement vers l'amour de Dieu et en l'éloignant du monde, étaient devenus pour son âme comme une pierre qui aiguise, et l'avaient rendue plus belle et plus brillante ^. » Purifiée au creuset de l'adversité, cette âme, quand elle eut trouvé la paix, ne s'occupa plus que des choses divines, de la patrie céleste vers laquelle elle aspirait^. Dans la cellule du cloître de Saint-Paul à Lyon, où le chancelier de l'Université de Paris, le puissant orateur du concile de Constance, s'était retiré, il se voua à l'étude et à la contemplation, partageant ses heures entre la prière, la lecture, le commerce avec son frère et ses amis les célestins. Ceux-ci le priaient

1 Epistola Joh. de Gerson adfr. Ànselmum, l. c.

2 Epistola ad fratrem suttrn y icolaum Cœlestinum , t. III. p. 750: « Videas qaomodo caute anibules, quoDiaiu dies niali sunt... Nam qui non est praevisus in rébus suis, aut cito lœdit aut laeditur..,. Non habel homo chariorum Ihcsaurum nec raelioiem subslantiam super terram , si benc cogitaveril , quam animam suam. »

^ Epistola Johannis de Gerson, l. c, p. CLXXVII.

* V. son Testamentum quotidiamtm peregrini, t. III, p. 702.

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quelquefois, de composer pour eux quelque ouvrage de morale ascétique; mais le caractère de son génie répugnait àce genre de composition; d'ailleurs, répondait-il, n'avezvous pas tant de grands auteurs, saint-Augustin, Grégoirele-Grand, Cassien, saint-Bernard, Hugues et Richard de Saint-\ ictor ^ ?

Néanmoins il écrit beaucoup dans sa retraite de Lyon; une foule de traités sur les matières les plus diverses témoignent à la fois de son infatigable activité et de la richesse de ses connaissances. Dans cette période de sa vie il répétait souvent que jamais il ne s'était senti l'esprit plus clair ni plus vif ^. Il recueillait les fruits de ses études, les résultats de ses méditations; ce qui l'occupait surtout, c'était la théologie, la science de sa prédilection, qui l'avait attiré dès sa jeunesse, et dont ni les faveurs ni les orages de la fortune n'avaient pu le détourner^.

C'est ici le lieu , ce nous semble , de parler de cette théologie de Gerson, qui pendant toute sa vie a été le sujet de ses méditations, et qui danssses dernières années remplissait uniquement ses pensées. Ses ouvrages capitaux sur la manière comment il envisageait Dieu et ses rapports à l'homme, sont, il est vrai, d'une date antérieure; mais, pour ne pas interrompre le récit des événements, nous nous sommes abstenu jusqu'à présent d'en parler. Désormais Gerson est étranger à ce qui se passe dans le monde. Et si parfois il y prêle encore une attention passagère, ce n'est que pour déplorer des calamités toujours croissantes,

> Epist. Joh. de Gerson, l. c. . p. CLXXV.

2 Ibidem . p. CLXXVII.

^ De consolatione theologiœ . t. V', p. 131 : « Ab infantia sacras liltcras novit, neque furor bostilis, neque lerror pervertere potuit, quin pcrsequerelur iler suum. »

el pour rolourner avec une ardeur redoublée aux consolations de la théologie.

Placé au déclin de la scolaslique et à l'entrée d'une ère nouvelle, Gerson réunit eh lui la double direction du moyen âge, celle de la raison dialectique et celle du sentiment abandonné à lui-même. La dernière prédomine chez lui, mais sa raison ne cesse de s'y opposer. Gerson marque une période de transition; il est le représentant d'une époque où les principes les plus contradictoires se combattent. Il appartient à son siècle qui se réfléchit en lui, et bien qu'il en blâme les vices et les folies, ou qu'il le plaigne à cause de ses malheurs, il ne songe jamais à le renier; il appelle seulement de ses vœux une ère plus libre, plus éclairée, plus scientifique. L'époque où il vit est une triste époque de déchirement; une immense contradiction travaille les hommes, et les pousse dans des excès tour à tour bizarres ou terribles, ou les plonge dans un profond découragement. L'Eglise est divisée; on attaque sa doctrine ; les droits de ses chefs sont remis en question; les peuples opprimés languissent, la France surtout est ruinée; inquiets et agités, les meilleurs esprits ne savent de quel côté tourner leurs regards : le moyen âge s'approche de sa fin , et au milieu des souffrances du quatorzième et du quinzième siècle se prépare un nouvel ordre de choses. Gerson a la conscience pénible de cette contradiction, de cette dissolution de tous les liens; son âme aimante veut réunir ce qui est rompu, elle veut rétablir l'harmonie entre les principes et les puissances qui sont en lutte; mais ses efforts sont inutiles. Le désaccord entre ses désirs de paix el l'état d'anarchie du monde, au lieu de le conduire à une négation universelle , l'affermit dans

un syslème religieux, dont il avait reçu les premiers germes dès son enfance, et qui, dans les orages de la vie, lui était apparu de plus en plus comme son unique asile. Ce système a été le mysticisme. Ce n'est pas seulement dans les dernières années de sa vie, comme ou pourrait le croire, que, désabusé et désespérant des hommes et de lui-même, il s'est tourné vers ce système; ses principaux écrits mystiques sont composés à l'époque où il était au comble des honneurs, où il travaillait encore avec ardeur à la réalisation de ses rêves d'union et de paix*. De bonne heure des causes nombreuses s'étaient réunies pour le disposer au mysticisme; le mysticisme élait la forme que revêtait alors chez les âmes simples, aussi bien que chez les esprits spéculatifs, la foi vive, ardente, intime; le quatorzième siècle avait été le siècle des grands mystiques des villes du Rhin et de la Flandre, dont les paroles inspirées avaient trouvé tant d'écho chez les populations souffrantes, et dont les noms et les doctrines s'étaient répandus au loin. Les parents de <jerson avaient été des gens profondément religieux ; il parle quelque part des pieux artifices dont ils se servaient pour apprendre à l'enl'ant à tout rapporter à Dieu ^. Plus tard , quand il eut

' Il écï'ïlle Ir ailé de mijslica theoîogia . u duplici astrictus ofGcioptiblico; » prologue, t. III, p. 301. — Le livre de monte conlemplalionis est sans doute de la même période de sa vie. V. M. Oxésimb Leroy , Études sur les mystères' et sur divers manuscrits de Gerson, Paris 1837, in-8°, p. 429. Cet auteur ajoiilç qu'il a retrouvé l'original français de cet opuscule. - La plupart des autres écrits mystiques de Gerson sont composes à Lyon , dans les dernières années de sa vie.

- De simplipcatione cordis , t. III, p. 463, nolula XV: «Vivit ille, cui adhuc puerulo suadebant pii parentes, ut si poma , si nuces , vel cetera alia habere vellel , genuflecleret , et illa a domino Deo eievalis peteret manibus. At vero puero ita facienli projiciebaiitur ha;c ab alto loco, u( puta a camina, velsolario, appiaudcnlibus quasi et congaudenlibus puero

abordé les éludes, peu satisfait de l'aride sécheresse des questions scolasliques, il chercha ailleurs une nourriture plussubslanlicllc. Les auteurs mystiques des siècles passés devinrent alors ses guides; jour et nuit il feuilletait les ouvrages des chanoines de Saint-Victor, de sainl-Bernai-d , du docteur séraphique qu'il avait en grande vénération ^ et principalement de Denis l'Aréopagite, qu'il appelait le saint et le divin '^. Pendant toute sa vie il conserva son affection à ces docteurs; car pendant toute sa vie il s'efforça d'asseoir son système mystique sur les bases trouvées par eux. Ce système de Gerson est l'expression la plus fidèle de son caractère, et porte dans ses moindres parties l'empreinte de son individualité; l'àme du chancelier s'y reconnaît avec toutes ses douleurs et tous ses désirs; sa piété rêveuse qui , mal à l'aise dans ce monde de peines, aspirait sans cesse vers la patrie du ciel, son besoin de réflexion et de méthode, sa raison claire qui ne pouvait s'empêcher de protester contre tout ce qui la choquait : tout se retrouve dans la doctrine mystique de Gerson; c'est aussi cette doctrine qui lui assigne un rang honorable parmi les penseurs, non-seulement du moyen âge, mais de tous les temps.

Le mysticisme a été à la fois la poésie religieuse, et la spéculation idéaliste et transcendante du moyen âge. Il présente deux formes; l'une se rattache à Denis de l'Aréopage, passe par Scot Erigène, et vient se perdre dans les éblouissantes théories des mystiques allemands , dans l'idéalisme panthéiste du livre de la théologie germanique.

ipsis pareiilibus et diccnlibus: vides, dilecte (ili, quam bonum eslorare Dcum qui lalia conferl oranlibus. »

1 Epistota in laudem doctrinal sancli Bonnvenlurœ, A. 1426, t. I", p. 117.

- Senno I de Trinitate . l. IH. p. 127fi. etc.

L'autre ne refusait pas le secours du syllogisme, et, croyant satisfaire ainsi à tous les besoins de l'âme, voulait unir l'élément mystique à l'élément dialectique, l'intuition au raisonnement. Ce second mysticisme n'a toujours été qu'un essai tenté par quelques hommes généreux pour mettre d'accord deux principes qui autrement leur semblaient inconciliables. Les chanoines de Saint-Victor furent les auteurs de ce mysticisme scolastique; au treizième siècle Bonaventure suivit leurs traces; Gerson, le dernier dans la série de ces philosophes, en est aussi le plus remarquable.

Deux besoins se combattent dans son esprit; ce sont les deux besoins qui tourmentent son siècle : celui de foi, et celui de réflexion. La foi, attristée par le spectacle de la misère universelle, conduit Gerson au mysticisme; la réflexion l'en éloigne et le ramène à la philosophie scolastique. Les leçons de son maître Pierre d'Ailly, ainsi que l'étude de Guillaume Occam, adversaire comme lui du pouvoir temporel des papes, l'avaient attaché au nominalisme. Ce système, peu spiritualiste et niant la réalité objective des idées, qui, selon le réalisme platonicien, étaient des espèces de prototypes indépendants des objets sensibles, et existant éternellement dans l'intelligence divine, ne s'alliait qu'avec peine aux théories mystiques^ C'est de là en grande partie que vient le caractère scolastique et peu transcendant du mysticisme de Gerson. Lui le premier essaye d'en faire une critique; il veut l'élever au rang d'une philosophie, en le représentant comme une science de l'expérience intérieure; il veut l'allier au nomi-

1 Voyez les éclaircissements.

iialisQie, pour eu (aire uu certain empirisme idéal, dout la forme soit la logique, et le fondement la psychologie*. Mais chose impossible à réaliser! Car n'est-ce pas une grande coniradiclion que ce mysticisme scolastique qui raisonne subtilement sur les extases de l'amour intuitif? Le vrai mysticisme, celui qui ne recule point devant les conséquences extrêmes, ne connaît qu'un élan subit de l'àme vers sa source, une union incompréhensible et essentielle de rèlrc humain avec l'Etre divin, une perte absolue du moi dans les profondeurs ténébreuses du Dieu sans nom; il se refuse à toute explication rationnelle, il repousse la logique comme provoquant le doute, il ne peut se réduire en système, il n'est qu'une série d'expériences, d'intuitions intérieures, qu'on ne peut ni communiquer à d'autres, ni s'expliquer à soi-même. Tel est le mysticisme des Allemands, d'Eccard, deTauler, de Suso, de Ruysbrœk. Gerson ne pouvait se résoudre à cet anéantissement de la nature humaine; son esprit avait un trop grand besoin de clarté pour se plaire dans les ombres vagues et souvent fantastiques des docteurs allemands. Le génie français était trop puissant en lui; il n'eût qu'imparfaitement représenté la contradiction qui travaillait son pavs et son siècle, s'il eût suivi une direction exclusive,

1 De )nijsUca tlieologia speculativa , t. III , p. 36(i , consid. III: «Si philosopliia dicatur scientia omnis proccdens ex experientiis , myslica Iheolo;,Ma vere eril philosophia, eruditique in ea, quomodolibet aliunde idiolœ sint, philosophi recta ratione nominanlur. » Sur le mysticisme de Gerson voyez : MM. E>gelhakdt, prof, à Erlangen, de Gersotiio myslico . •> P. , Erian,'enl823, in-4°. — Ilu>DEsnAGE>- , prof, à Berne, ilber die myslischc Théologie des Joh. Charlier von Gerson, dans la Zeitschrift fiir historische Théologie, l. IV , 1^'- livr. , p. 79, Leipz. 1834 , in-«'. — Liebner, prof, à Gœtlinfîtie , iiber Gerson's mysliscUe Théologie , dans les Theologische Sludien imd Kriliken. 1835, 2« livr. , p. 277, Hambourg;, in-8°. — Jourdain, docirina Joh. Gersonii de theologia myslica , Paris 1838 , in-8".

saus chercher à conciUer les éléments qui se combattaient. Le cœur est profondément mystique chez lui, mais quoiqu'il ne connaisse d'autre bonheur que la silencieuse extase de la contemplation , et qu'il aime à s'appeler lui-

même Gerson-le-Mystique ^ il ne peut imposer silence aux réclamations de sa raison, ni se dépouiller de la forme de la scolastique. Le besoin de raisonner est au moins aussi fort chez lui que le besoin d'aimer et de croire ; dans la lutte de ces deux besoins, c'est tantôt l'un, tantôt l'autre qui prévaut; Denis de l'Aréopage et Boèce, Platon et Âristote se trouvent réunis pour ainsi dire dans Gerson; tantôt ils se combattent, tantôt ils semblent se donner la main. De là un bizarre mélange de scolastique et de mysticisme dans ses écrits; de là un emploi continuel de la terminologie et de l'argumentation de l'école, des distinctions subtiles, des catégories nombreuses, à côté de protestations énergiques contre le langage barbare, les querelles oiseuses, les écarts singuliers des métaphysiciens, qui luttaient contre des chimères et qui réduisaient la science à une série de propositions plus ou moins absurdes ^. Les

' Josephina, carmcn , I. IV , p. 782.

-Contra vanam curiositatem , lectio secunda . t, I", p. 100, cous. V: « Fides saluberriraa et omnis metaphysica tradit nobis quod Deus est simplicissiraus in supremo simplicitatis gradu, supra quam imagiuari sufficimus. Hoc dalo, quid opus est ipsam unitissimam essentiaiu per formas inetaphysiccs val quidditates, \'el rationes idéales, \el alias luille imaginandi vias secernere, dividere , constituere , prrescindere ex parle rei ut dicunt, et non ex intellectus negotiatione circa eam? Deus sancte, quoi ibi prioritates, quot instantia , quot signa, qiiot modeitates, quot rationes aliqui ultra Scotum condistinguunt! jam mille codices tatibus iiupleti sunt, adeo ut longa aelas hominum eos vix sufficil légère, ne dicam intelligere. » — Duœ lectiones super Marcum, t. IV, p. 217. Il demande << cur ob aliud appellanlur theologi nostri temporis sopbistae et verbosi, immo et phantastici, nisi quia relictis uUlibus intelligibilibus pro audiloruni qualilale , Iransferunl se ad nudam logicam vol melaphysicain.

(îJTorls de toute sa vie ne tendent qu'à mettre d'accord ces deux éléments'; il se fait illusion à lui-même sur la possibilité de les réunir; son amour est constamment porté vers la foi intime des mystiques; mais lorsqu'il descend des hauteurs de la contemplation, après s'être enivré des joies vagues d'une extase rêveuse, il veut s'en rendre raison, et prenant le change sur ses besoins réels, il croit avoir porté la lumière dans les régions obscures du mysticisme, quand il a soumis ce dernier à l'analyse de sa dialectique. Mais pouvait-il mieux réussir que les grands docteurs qui l'avaient précédé? L'harmonie qu'il établit est-elle autre chose qu'une harmonie apparente, et le problème u'est-il pas toujours encore à résoudre? Qu'on ne dise pas d'ailleurs que Gerson s'en soit dissimulé les difficultés : il les connaissait, il en souffrait péniblement; mais il avait trop de générosité et trop de bonne foi pour s'en laisser rebuter.

La difficulté qui en dernier lieu s'oppose constamment à l'accord de la raison et de l'intuition mystique, à la parfaite compréhension de l'état et des phénomènes de l'extase, réside pour lui dans la distance qui sépare le fini de l'infini. Les systèmes de philosophie imaginés par les hommes sont autant d'essais de franchir cette distance; la sagesse humaine est un effort de l'àme pour chercher Dieu

aut etiam mathematicam , ubi et quando non oportet ; nunc de intensione formarum ; nunc de divisione conliuui ; nunc detegentes sophismala theolo^icis terminis obumbrata; nuuc priorilates quasdam in divinis, measuras , duraliones , instantia , si^na natarae et siruilia in médium adducentcs , quae et si vera et solida essent sicut non sunt, ad subvcrsioneni tamen niagiâ audientium, vel irrisionem quam rectam Qdei xdiQcationem saepe proficiunl. » Etc.

1 Tract, super canlica canlicorunt , t. IV, p. ô'i : «Noslrum hactenus sludjum fuit concordare theologiam hanc mvslicara cum nostra scholaslica. »

par elle-même, une voie naturelle pour arrivera l'Infini; mais elle est insuffisante pour en comprendre l'être; quand elle ne veut croire que ce qui est susceptible de démonstration rationnelle, elle s'égare dans mille détours ^ Le secours d'une révélation supérieure est indispensable pour constater les vérités qu'elle entrevoit, et pour lui enlever les derniers doutes. Cette révélation est accomplie dans la religion chrétienne, qui, dans son essence réelle, n'est autre chose que la théologie mystique; car Gerson applique à cette dernière le passage de la première épître aux Corinthiens où saint-Paul parle de la sagesse cachée de Dieu ^. Cette sagesse de Dieu est au-dessus de celle de l'homme de toute la distance qui sépare la grâce de la nature; la philosophie est pour ainsi dire la servante de la théologie; la scolastique est la forme du mysticisme^. Toute connaissance de Dieu obtenue par une autre voie que par la négation mystique est incomplète; elle n'est qu'un grand anthropomorphisme qui voit Dieu à travers des images, ou qui s'efforce de le construire moyennant des abstractions. Un sentiment profond de la majesté divine fait que le mysticisme rejette les symboles et les perfections abstraites qui limiteraient Dieu dans son être infini ; il croit pénétrer au fond de la Divinité , en niant d'elle tout ce que l'homme imagine pour la mettre à sa portée; cette voie négative, enseignée d'abord par Denis de l'Aréopage est aussi celle de Gerson , quoiqu'on ne trouve pas dans sa théorie les hautes spéculations du chré-

• Contra vanam curiositatem . lectio prima, t. I", p. 91, cous. I.

2 De mystica theologia speculativa , prologus , t. III , p. 361.

3 De consolatione theologice , t. I" , p. 132. — Tracl. VII super magnificat,

IV n S^l

lien néo-plalonicien des premiers siècles ^ Le mysticisme de Gerson est en général moins spéculatif que pratique et en queKjue sorte emj)irique; il se compose de deux parties, dont l'une, il est vrai, est intitulée partie spéculative, quoiqu'elle ne traite que des facultés de l'âme dans leurs rapports avec les états mystiques; dans la seconde, appelée partie pratique, sont indiqués les moyens d'arriver à la contemplation. Le système tout entier n'est fondé que sur des expériences intérieures qui, suivant Gerson, lui donnent une certitude inébranlable^. 11 débute par une analyse des facultés de l'âme assez remarquable pour mériter fjuelques moments d'attention; cette psychologie, il est vrai, ne lui appartient pas en propre, elle se trouve ébauchée déjà dans les œuvres des chanoines de Saint-Victor, dont Gerson développe les principes dans le sens de Guillaume Occam; cependant il a le mérite de lui avoir donné une extension nouvelle et d'y avoir ajouté les résultats de ses propres observations ^. La connaissance de soi-même était pour lui la source de toute science réelle, et quand en mille endroits il prêche le yvojd'i rseavzôv, ce n'est pas seulement pour recommander une étude de nos défauts et de nos besoins, mais avant toutes choses un examen scrupuleux des facultés de l'âme etdes limites de leur puissance. L'âme, selon lui, dans son état de pureté originelle, est un esprit semblable à Dieu, créé à l'image de la Trinité. Pour manifester son existence, elle a reçu diverses facultés. En tête de l'analyse de ces dernières, Gerson place la pro~

' De mystica theol. specul. , l. c. . p. 365, cons. I el II. — Tract, de simpUficalione cordis . t. III , p. i59 , not. 5 et 7.

- Ibidem, l. c, p. 366, cons. UI.

•^ Ibidem, p. 361): Pars secundii principaU.'i . ds naluru atittiup ralionalis el sex polcni.iis ejus. — Coinp. l'racl. III saper maijnif. , /. c. , p. '262.

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position nominalisle qu'au fond elles ne sont que des dénominations différentes d'une seule et même substance; qu'elles ne sont que des entités logiques, qu'elles ne diffèrent (mon rc, sed nomiiie^. » Dans ce sens, l'âme a deux facultés principales, dont toutes les autres ne sont que des modifications : la pensée {vis cogniiiva), et la volonté combinée avec la sensibilité [vis affectiva), chacune dans sa signification la plus générale. La pensée élevée au plus haut degré de son énergie est l'intelligence simple^ à laquelle Dieu communique immédiatement une certaine lumière naturelle, et qui reconnaît par intuition la vérité des principes nécessaires et fondamentaux de toute connaissance. Lorsqu'elle procède par abstraction ou par déduction, mais sans le secours d'un organe quelconque, pour former des notions générales, la pensée s'appelle raison [ratio)', et faculté sensilive [vis sensualis), lorsque dans ses opérations elle se sert de l'organe des sens. Les sens sont ou extérieurs ou intérieurs; les premiers reçoivent une impression immédiate des objets; les autres sont: le sens commun qui juge des sensations venues du dehors; la faculté de classer ces sensations, d'en composer d'autres ou de les décomposer [virtus formatlva^ imagOj fantasia); la faculté de distinguer entre ce qui est utile et ce qui est nuisible [virtus œstimativa) ; et enfin l'imagination , poui" reproduire l'image des objets absents [imaginatio), et la mémoire pour reproduire les jugements portés sur les impiessions reçues de ces objets.

Les opérations de la pensée sont accompagnées de mouvements correspondants de la faculté affective, c'est-à-dire

1 De theologia mysticaspecul.. l. c, p. 370, cons. IX. Il ajoute : «Qui aliter capiunt, viderinl quam recte. Ego sane non capio. »

de mouvemeals sympathiques ou antipathiques. A. l'inlelligence puie correspond dans cet ordre une faculté à laquelle Dieu imprime immédiatement un penchant naturel pour le bien, un certain instinct moral que Gerson appelle synderesis'^. La volonté, combinée avec la raison, s'appelle appétit rationnel, qui, selon les idées dont il est déterminé, ou les affections auxquelles il obéit, se prononce diversement. L'appétit sensuel ou animal est la cupidité des sens, la moins noble des manifestations de notre être. \}a. des grands mérites de Gerson est d'avoir établi de cette manière, dans l'intérêt de la science, une distinction précise entre les facultés purement intellectuelles et les facultés pratiques, tout en maintenant l'indivisible unité de notre âme et en protestant contre les systèmes par lesquels celte unité est rompue. Au commencement, continue-t-il, toutes ces facultés ont été dans une parfaite harmonie; mais par suite du péché, cette harmonie s'est troublée, la lumière originelle s'est obscurcie, l'ordre primitif s'est perverti. L'homme ne doit pas demeurer dans cet état contraire à sa nature et à sa destination; l'arracher aux chaînes où le retient sa mauvaise cupidité, le ramener à la lumière de Dieu, tel est l'ofiice de la théologie mystique-; pour atteindre ce but, elle doit donc connaître exactement les facultés et les puissances de l'àme. Mais la connaissance théorique n'en suffit pas; il faut encore sa-

1 Le mot de synderesis ne se rencontre dans celte signification pas avant Alexandre de Halès ; Bonavenlure l'introduit dans la théologie mystique ; il n'est guère usité des anciens. Gerson l'explique (l. c, p. 372 , cons. XIII ) par : « babitus practicus principiorum , vel scintilla intelligenlia;, vel portio virginalis anima; , \'el stimulus naluraiis ad bonum , vel inslinclus indelebilis. » Les mystiques allemands du quatorzième siècle l'emploient très-souvent dans le même sens,

2 De mystica theoL spccul., p. 377, cons. XX. — Tract, consolatorius de meditalione, t. III, p. 449.

voir comment elles agissent. Dans l'examen de ces différenies manières d'agir ou de se manifester, Gerson suit pas à pas et presque mot à mot la théorie de Richard de Saint - Victor ^ La faculté cognitive, la pensée, a trois degrés; la cogitation^ qui se laisse aller vaguement et sans but à toutes les impressions des objets sensibles; la méditation^ résultat d'un effort volontaire pour aller à la recherche de la vérité au delà des sensations; la contemplation enfin, le degré le plus élevé, où l'intelligence, après avoir abstrait de toute image sensible, de toute notion fournie par la raison inférieure, est illuminée par la grâce divine, et jouit d'une intuition libre des choses spirituelles. A ces trois modes de l'activité cognitive en correspondent autant dans la faculté affective : le désir vague, sans but comme sans fruits; la dévotion humble et pieuse, essayant de s'élever à l'amour de la vérité et de la bonté suprêmes; la dilection libre, dégagée de tout alliage imparfait, s'élançant vers Dieu et l'embrassant, pour ainsi dire, dans une extase ineffable. C'est en cette dilection que consiste la sagesse cachée de Dieu, la véritable théologie mystique. La théologie mystique est donc essentiellement celle de l'amour: aussi Gerson la désigne-t-il par le nom de théologie affective'^. Elle n'est exclusivement ni la spéculation, ni la pratique; dans sa perfection elle unit les joies de la contemplation aux extases de l'amour. Mais ce dernier n'en est pas moins le principal élément de la mysticité; les hommes

' De mystica theol. specul. , p. 378 : Pars IV principalis , de contemplatione , meditatione et cogilatione. Comp. RicH ardus a Sancto-Victore, de gratta contemplationis , sivc de arca mystica libri V , in opp. Rolom. 1650, in-fol., p. 147 et suiv.

2 Tract. III super magnificat , t, IV , p. 262 : « Vocant aliqui theologiam noslram nec pure speculalivam , nec omnino practicam , sed affeclivara , quod epithelon aptissiiue noscitur tlieologiae mystir» convenire. »

SO ESSM

simples, dépourvus de connaissances, inhabiles à discerner lous les degrés de la théologie mysti({ue, sont néanmoins capables d'en goûter les délices; car la connaissance de Dieu s'acquiert bien plutôt par un profond sentiment d'amour et par une pénitence sincère, que par les investigations de la raison ^ H est donc vrai que le sentiment est ce qui prédomine dans Gerson; mais il se serait encore davanta^e abandonné à ses élans, si sa raison eût été moins forte et moins éclairée. C'est pour satisfaire aux légitimes exigences de cette raison, qu'il fait son essai de concilier le mysticisme et la philosophie, et que. disciple des mystiques scolastiques qui l'ont précédé, il demande l'union de l'amour avec la contemplation. Mais comme il affirme que l'amour est déjà par lui-même une science parfaite, qu'il donne de Dieu une perception en quelque sorte expérimentale^, on ne peut guère douter que par son système conciliateur, Gerson n'ait voulu faire autre chose qu'une concession à sa propre raison philosophique. Il met constamment la théologie mystique avec ses expériences intimes et ses extases au-dessus de la théologie spéculative ou scolaslique qui, selon lui, consiste en raisonnements arides, ou en syllogismes stériles, qui peut s'unir à toutes sortes de vices, et qui, au lieu de donner à l'âme la paix qu'elle désire, la tourmente d'un doute éternel ^

1 De mijsl. theol. specul. , p. 386 , cons. XXX : « Ad comparandain hujiis theologia» inyslicp doctrinain , non est magna scienlia opus. .. Potcst habcri a quolibet Gdcli . etiain si sit muliercula , vcl idiota. » — V. surtout le traité de, monte contemplalionis , écrit en style populaire et originairement en français , pour les sœurs de Gerson , t. III , p. 341 et suiv.

-Ibidem, p. 384, cons. XXVIII. — Tract. VII super magnif. ,1. c. , p. 342: «Est experimentalis Dei perceptio.»

^Ibidem , p. 384, cons. XXIX et suiv. : Differentiœ theologiœ mysticœ et theologiœ speculativa: , surtout cons. XXXIV , p, 388i

Gerson connaissait les angoisses de cedoute; il avait éprouvé la puissance de celle terrible question: pourquoi? la première, commeil disait, queSataneùtadresséeauxhommes^ Il avait demandé lascience avec une ardeur infatigable à toutes les sources que les hommes aient pu lui indiquer; et ce n'est qu'après avoir beaucoup étudié et beaucoup cherché, qu'il consentit à se laisser entraîner dans les abîmes mystiques. Son mysticisme n'estdonc pas un prétexte pour cacher une paresse spirituelle trop lâche pour réfléchir, mais il est un effort douloureux pour arriver à la paix. Car comme celte paix ne s'acquiert pas par les spéculations de la raison, Gerson la cherche dans l'amour mystique, qu'il décrit d'après Denis de l'Aréopage, comme ayant trois propriétés : il ravit 1 ame en extase en l'élevant au ciel , il l'unit avec Dieu en la transfigurant pour ainsi dire, il lui donne enfin une paix, une tranquillité célestes. Alors le Verbe éternel naît dans l'âme, dans un silence si mystérieux que celui qui ne l'a pas éprouvé, ne saurait jamais en parler^. Gerson essaye en vain d'exprimer par des paroles la manière comment cette union suprême se fait, elle est pour lui une chose ineffable, un mystère que la raison ne peut saisir; il est réduit à se servir d'images et d'allégories plus ou moins sensuelles et ne répandant aucune clarté sur les matières obscures dont il traite ^. Cependant son mysti-

1 Tract. VIII super magnif. .1. c. . p. 363: » Car fuit prima daemoDÏs vox et interrogatio. Cwr, inquit, praecepit vobis dominus? Utitur tYequentissime cur isto , quatenus homines in curiositatis noxiae laqueos cadant. »

2 Demyst. theol. specuL. l. c, p. 390, cons. XXXV et suiv. — De spiriiuali conceptione Jesu, t. III, p. 685. — Sermo I de Trinitate A. III, p. 1276.

3 Gerson touche ici à l'écueil contre lequel se sont heurtés les mystiques de tous les temps, en voulant rendre sensible ce qui pourtant, selon la propre opinion de ces théologiens, dépasse toute expression humaine. 11 tire ses allégories surtout du cantique des cantiques; y. tout son Tracta-

cisme no sait rien d'une annihilation de 1 ame humaine , ou d'une passivité absolue; il s'arrête, comme effravé, à une limite franchie par ceux qui, au delà de l'union par l'amour, placent une union super-essentielle où toute différence cesse , c'est-à-dire une identité panthéiste absolue. Gerson a su se garder de ces hallucinations brillantes, mais vagues; pour les âmes rêveuses elles ont un charme infini, mais une raison éclairée cherche en vain à s'y habituer. C'est en cela que Gerson se distingue des mystiques du quatorzième siècle, qui n'ont pas reculé comme lui devant les conséquences extrêmes de leurs théories. 11 se prononce même avec un blâme sévère contre le livre des noces spirituelles où le flamand Ruysbrœk avait enseigné que l'être humain s'unit avec l'être divin de telle sorte qu'il n'en diffère plus, qu'il devient wi et identique avec luii.

Telle est , dans ses traits généraux , la partie théorique

tus super cantica canlicortim . t. IV, p. 27 et suiv. , elle Tract. IT super magnif., l. IV, p. 250. Il se sert aussi de l'union harmonieuse des sous pour décrire lunion mystique de l'âme avec Dieu ; v. ses Conférences spirituelles. t. III, p. S68, et le traité de canticordo,t. III, p. 643. Cependant il reconnaît lui-même les abus auxquels ces comparaisons peuvent donner lieu : de myst. theoJ. practica . t. III, p. 403, cons. I: « >'omina haec, Dominus , Judex, Magistcr , Justus, reddens ultionem vclociter , et similia, vehomentius pavorem, et minus amorem incutiunt. Rursus haec nomina, sponsa, amica , sponsa manens in delitiis et in cubilibus aromatum, dilectus, pulcher et rubicundus , manens inter ubera, cujus laeva sub capite et dextra amplexatur , moUiorem apud quosdam qoam satis est,, affectionem minusque sinceram procurant. »

1 Sur Ruysbrœk on peut consulter notre Essai sur les mystiques du quatorzième siècle , Strasb. 1836, in-i" , p. 93 et suiv. On n'a qu'à lire ce que le vieux docteur extatique dit dans son livre de ornatu spiritualium nuptiarum, p. 508 et 509 (opp., in lat. conversa a Laur. Surio, co\. 1609, in^"), pour se convaincre de la justesse de la censure de Gerson dans son Epistola ad fr. Bartholomœum Carthusianum , super tertia parte librij. Rusbr. de ornatu spirit. nupt. , t. I"" , p. 59. Malgré le plaidoyer de Jean de Schœnhofen, t. h^ , p. 63, Gerson persista dans sou opinion; v. sa seconde épitre au chartreux Barthélémy , t. I", p. 78.

tlu mysticisme de Gerson. De là il passe à la parlie pratique, où il ëlablit les qualités qu'il faut avoir, et les exercices spirituels auxquels il faut se livrer pour arriver à la conlemplation et à l'extase. Aucun auteur mystique avant lui n'a donné autant de développement à cette partie; le chancelier s'y montre avec sa bienveillance, son calme accoutumés; il y fait preuve en même temps d'une finesse d'observation et d'une sagacité de jugement qui le placent] au premier rang parmi les psychologues et les moralistes de son époque ^

Pour se livrer avec fruit à la théologie mystique, il faut, dit-il, attendre la vocation de Dieu. Dieu appelle tous les hommes au salut, mais tous ne sont pas faits pour la contemplation , il n'est pas même nécessaire que tous la recherchent ; car des dispositions et des talents particuliers assignent à chacun un autre genre d'activité; qu'on s'examine donc sérieusement, qu'on se demande si on n'est pas retenu dans le monde par des devoirs plus pressants; que ceux qui ont une famille à nourrir ou des âmes à gouverner ne s'imaginent pas que la vie contemplative soit indispensable pour plaire à Dieu. Malheur surtout à ceux qui n'y sont poussés que par une vaine curiosité, ou qui jugent sans indulgence les autres qui ne peuvent s'y livrer! Scrutez vos penchants, choisissez le temps et le lieu convenables à votre individualité; évitez, tout ascétisme trop rigoureux, car le corps est aussi un don de Dieu et vous pourriez donner du scandale à vos frères; méditez en silence et surtout dégagez votre esprit de toute illusion d'une imagination sensuelle ^. Plus d'une fois Gerson blâme ces

1 Voyez les éclaircissements.

- De myst. tkeol. practica . t. III , p. 399 et suiv.

illusions, ou, comme il les appelle, ces fanlùmes, car toule espèce d'exaltation répugne à son esprit calme et lucide; tandis que d'autres docteurs mystiques demandent à voir le Seigneur et placent la jouissance suprême dans les visions béatifiques, Gerson soumet ces visions à une critique sévère, il démontre l'impossibilité de percevoir par les sens le Dieu invisible et immatériel; il désapprouve ceux qui accordent aux visions une autre valeur qu'une valeur individuelle et relative, et qui en général veulent se livrer aux exercices de la dévotion mystique, sans les régler d'après les lois de la raison ^ Il avait été confirmé dans cette opinion par les excès des Beghards et des Turlupins; ces sectaires, égarés par de fausses spéculations sur la nature de l'Infini et sur la perfection humaine , existaient encore çà et là dans l'Eglise, dont les rigueurs, toujours injustes et toujours infructueuses, n'avaient pas encore pu les étouffer. En plus de cent endroits de ses ouvrages, Gerson combat les conséquences immorales de leur panthéisme; la vue de leurs excès a sans doute puissamment contribué à l'arrêter au bord du précipice, où le mysticisme n'est que trop facilement tenté de se perdre^.

Cet aperçu de la théorie de l'illustre chancelier est sans doute très-incomplet; il nous eût été aussi agréable quefacile de l'étendre davantage; mais nous aurions outre-passé, ce nous semble, les limites de notre travail; il nous suffit d'avoir montré que même dans son mysticisme, dans ce système qui est sorti des dernières profondeurs de sou caractère, et auquel il a empreint, pour ainsi dire, le

1 Tract, de oeulo. t. XII , p. 'i83 — De monte contemplât,, t. III, p. 57.S. Tract. II super magnif., t. IV , p. 248. — Tract, de distinctione verarum visionum afalsis , l. l', p. 43, el tract, de probatione spiritmim, t.I'%p.37.

- Sur les Turlupins , v. les éclaircissements.

SDR JEAN GERSON. 85

cachet le plus vrai de son âme, Gerson nous apparaît comme Vié à toutes les tendances de son époque, et comme cherchant dans un principe supérieur l'harmonie des éléments que son siècle avait divisés. Pourtant on petit se demander comment cet esprit si éclairé, si philosophique, si charitable, en qui les profanations des choses saintes, les superstitions et les préjugés des masses*, avaient trouvé un si intrépide adversaire, on peut se demander comment, dans d'autres circonstances, il n'a pu se décider à suivre la même route. Contradicteur courageux des papes, et champion des libertés de l'Eglise, il partage néanmoins des erreurs, consacrées, il est vrai , par la tradition des siècles, mais en opposition flagrante avec les principes qu'ailleurs il émettait^. Ce sont, en effet, des hommes bizarres que ces savants du quatorzième et du quinzième siècle! lis n'osent attaquer les vices du catholicisme, sans s'entourer de beaucoup de précautions, sans protester à tout

1 Conclusiones super ludo stuJtorumcommuniler fîeri solito , l. IIÏ , p. 309. En beaucoup d'aulres endroits encore il parle contre cette fête monstrueuse qui rappelait les saturnales du paganisme. -- Avec la même énergie il blâme ceux qui ajoutent foi à la magie et à l'astrologie , qui se munissent de talismans, ou qui s'imaginent que certains jours sont de meilleur augure que d'aulres. V. les traités réunis par Dupin sous le titre de tractatus adversus profanas superstitiones, t. I", p. 189 et suiv.

2 Pour la défense du célibat des ecclésiastiques, Gerson écrit en 1423 son Dialogus sophiœ et natiirœ super co'libatii sive castitate ecclesiasticorum, t. 11^ p. 617 , contre la lamentalio ob cœlibatum sacerdotum , seii dialogus Niccenœ constitutionis et naturœ ea de re conquerentis , du chevalier Guillaume Saignet (manuscrit de la bibliothèque de Bâle). Voici la conclusion de Gerson (p. 634) : « De duobus malis minus est incontinentes tolerare sacerdotes , quam nullos habere. » Il faut que d'un côté la corruption ait été bien profonde, et de l'autre l'attachement de Gerson à son Église bien grand, pour qu'il ait pu dire: « Scandalum certe magnum est apud parochianos curati ad concubinam ingressus, sed longe deterius, si erga parochianas suas non servaverit castitalem » (de vita spirituali animœ , t. III, p. 52), et qu'ainsi il vaut mieux fermer les yeux sur les abus, que d'essayer de les extirper (t. III , p. 54).

instant de leur dévouement pour l'Eglise, de leur soumission à son autorité ^ L'unité ecclésiastique est pour eux un dépôt sacré, confié à leur défense; or, dans l'anarchie du schisme, ils doutent que cette unité puisse subsister sans une conformité absolue de la doctrine; leur zèle les entraîne donc à des injustices, et ils sacrifient au trésor qu'ils défendent, un autre qui n'est pas moins précieux, la liberté des consciences. Leur protestation est encore purement scientifique; ils écartent encore le peuple de l'arène où se débattent des intérêts qui pourtant sont aussi les siens; la science, à les entendre, a seule le droit de s'enquérir des matières ecclésiastiques; l'examen en est interdit à la masse des simples fidèles. Pour eux-mêmes ils procèdent parfois avec une hardiesse étonnante, tandis qu'ils veulent retenir l'intelligence du peuple sous son ancien joug.

C'est aussi en cela que Gerson représente la contradiction , la crise de son époque. Nous l'avons vu protester avec énergie contre la corruption d'un clergé cupide ou ignorant^; nous savons comment il s'est élevé contre les usurpations de la papauté^; eh bien! il aborde avec la même franchise l'examen de plusieurs parties du culte et

1 De modis uniendi ac reformandi ecclesiam. t. II , p. 162 : « Salva senaper protest.itione , quod si quid minus dixero justum , secundum Chrisli fidcm et regulam apostolorum, revocabo , ex corde compaliendo, et pro posse mcœ inipcritijc, ac munitus armis justitiae , domus Dei, columba? Dei, spoiisac Dei, electae Dei, nostro pio et laudando desiderio consulendo.»

•2 Outre les pa5sa<;es déjà cités , on peut comparer encore les suivants : Veclaratio compendiosa defectuum vironun ecdexiaslicorum , t. II , p. 314. — Senno de desiderio et fuga episcopalus , t. II, p. 565. — Scrmo de vila Clericorum, t. II , p. .576. — Sermo ad ecclesiasliconim cautelam et eruditiotiem, t. II , p. 584. Tractatus de lemperantia in cibis, potu et vestibus prœlatorum, t. Il, p. 634. — Epislola ad Pelnim episc. Camcracenscm , t. III ^ p. 430.

3 De modis uniendi et reformandi ecclesiam , t. II , p. 184, etc.

SUR JEAÎS GERSON. 87

Je la discipline ecclésiastique ^ ; mais d'un autre côté il veut défendre aux gens illettrés de s'instruire dans leur religion par la lecture de l'Ecriture-Sainte traduite en langue vulgaire^; il est fidèle en général à l'orthodoxie romaine^; le dogme lui est encore un sanctuaire inviolable; il en repousse avec un zèle souvent injuste ceux qui , partant comme lui de la dépravation de l'Eglise, veulent rétablir !a doctrine et les mœurs des premiers siècles, et revendiquent pour tout le monde la liberté d'examen. Il dit, comme les Vaudois, comme AVicliffe et Jean Huss, que l'ignorance et les vices du clergé sont les causes de la ruine de l'Eglise; comme eux, il appelle de tous ses vœux une réformation universelle; son sens moral, profond et austère, souffre de l'immense perversité des hommes de son temps; mais trop modéré, et trop attaché par ses affections à la communion dont il était le fils, il se serait effrayé à l'idée de rompre avec elle, et d'entreprendre sans son aveu une réforme, qui pourtant n'était plus autrement possible ^

ï Fidèle à l'autique opitiion de lÉglise de France , Gerson regarde l'adoration des images comme une source de superstitions inévitables. Sermo de Christi nativilate , t. III, p. 947. — Sermo III in die Sancti Ludovici . t. III , p. 1451. — Ses opinions sur le mérite de la jje moi)jasiiq«« sont plu* libérales encore. Il n'accorde qu'une valeur trés-secondaire aux exercices ascétHjues {Tract, de consiliis evangelicis et statu perfectionis, t. 11,^7669). Dans son mémoire sur l'affaire de Mathieu Grabovs^ (t. I", p. 467), il blâme sévèrement l'abus que les ordres monastiques faisaient du mot religio , en désignant ainsi le monachisme , comme s'il était la perfection de la religion. Selon lui, le but de ceux qui sentent le besoin de renoncer au monde, doit être la contemplation par la lecture, la prière et la méditation ; pour éviter les suites funestes de la vie solitaire , les moines doivent beaucoup étudier, écrire des ouvrages de piété ou copier ceux des pères. (V. les traités réunis dans la cinquième partie du t. II, p. 669 et suiv.

- Lectio secunda contra vanam curiositatem , t. I'"^, p. 105, cons. IX. — Consideraliones contra adulalores . t. IV , p. 623 , cous. V.

3 Voyez les éclaircissements.

^ Propositiones de sensu lilterali S. Script., t. l*^"^, p,5. — Collatio

Cepeudaiil, détrompé par les conciles de Pise et de Conslance, il n'atlendait plus riea de la hiérarchie; toute son espérance et avec elle toute sa sollicitude s'étaient tournées vers le peuple; car que servaient les réformes du clergé aussi longtemps que le peuple demeurait dans l'ignorance, ou entravait par ses vices les améliorations? Il faut commencer par le peuple, il faut remuer cette masse à laquelle se sont mêlés tant d'éléments impurs, il faut allumer des lumières dans les ténèbres où la servitude retient les hommes. C'est là une des grandes occupations de sa vie; non content de demander sans cesse qu'on donne au peuple des prédicateurs vertueux, instruits, éclairés ^, il prêche lui-même avec cette éloquence que donne une conviction profonde, et rappelle ses auditeurs de tous les rangs aux devoirs qu'ils avaient oubliés. Faites pénitence et croyez à l'Evangile! tel est le thème de la plupart de ses sermons populaires; la pénitence et la foi sont, à ses yeux, les commencements de toute vertu, les conditions de toute réforme ^. Et pénétrant dans les vrais besoins de son époque, ou plutôt dans ceux de tous les temps, il place le point de départ du progrès intellectuel et moral dans l'éducation de l'enfance. Enseignez aux enfants le chemin de la vertu chrétienne; préservez-les du contact avec l'impureté du siècle, en proscrivant les mauvais livres et les images lascives suspendues jusqu'aux parois des églises^; déposez

secunda pro licentiandis in facultate dccretorum , t. IV, p. 707 ; mais comparez Tract, de protestatione circa materiam fidei contra hœreses diversas, 1. 1" , p. 28.

1 Lectio secunda contra vanam curiositalem, t. I'^'^ p. lOG. — Devisitatione prœlatorum vel de cura curatorum, t. II, p. 558.

2 Voyez les éclaircissements.

3 Tractalus contra romantium de rosa, mai 1402 , t. III . p. 297 ; il parle encore souvenl de ce livre , et le cite jusque dans ses sermons. — Expos-

dans leurs jeuQes âmes, encore ouvertes au bien comme au mal , de bons germes, et les fruits qui en naîtront seront ceux que vous aurez vainement cherché à produire par des changements brusques, ou des décrets mal obéis*.

Les dernières années de la vie de Gerson étaient vouées à ces soins; comme le Seigneur, il disait : laissez venir les enfants vers moi; comme lui, il se plaisait au milieu d'eux. Et n'est-ce pas un spectacle touchant que de voir celui qui, jadis jeune homme plein d'ardeur, avait enseigné avec tant d'éclat dans la célèbre Université de Paris, qui y avait parlé avec transport des mystères et des devoirs de la vie spirituelle devant des écoliers de toute nation, qui avait vu s'asseoir parmi ses auditeurs son propre maître l'illustre Pierre d'Ailly^; n'est-ce pas un spectacle , touchant que de le voir maintenant dans ses vieux jours, \ entouré des petits enfants du peuple, les attirant par ses | douces paroles à Jésus-Christ , leur Sauveur, et mettant ainsi en pratique les règles qu'il donnait jadis aux précepteurs de la jeunesse^? Jamais Gerson ne nous est apparu plus digne de vénération que dans cette obscure école d'un faubourg de Lyon, où il avait caché le reste de sa ^ vie; jamais il n'a rien écrit de plus beau que ces simples pages sur la manière d'amener les enfants au Seigneur,

tulatîo ad potestates publicas, tam ccclesiasticam quant civilem, adversus corruptionemjuventutis per lascivas imagines et alla hujusmodi, t. III, p. 291.

1 Bememoralio quorundam quœ per prœlatum quendam nunc agenda videntur. 1408 , t. II , p. 109 : « A pueris videtur incipienda ecclesiae reformalio, intérim quod sint disciplinae susceptibiles. » Etc.

2 Liber de vita spirituali animœ ; prcsf. ad episc. Camerac, t. III, p. 1 : « Postulare dignata est benevolentia tua, prœceptor inclyte, quatenus scripto tibi traderem unam ex lectionibus meis, cui prœsentiam tuamprcsstare nonerubuisli, nec insolitam hanc rem effugisti... »

3 Sermo I in die Sancti Ludovici , t. III , p. 1435.

petit livre admirable et bien digne d'être rappelé an souvenir de noire âge^

\u milieu de ces occupations paisibles se passèrent les dernières années que la Providence accorda au vieillard; son âme n'avait plus rien d'amer ni de discordant; étranger à un monde qu'il fuyait, il vivait de poésie^, de prière, de méditation; déjà, pour ainsi dire, il n'appartenait plus à la terre; son esprit était constamment tourné vers les choses éternelles; sa joie consistait à prouver par des œuvres de charité son amour pour ce Dieu , qui l'avait conduit jusque-là, et «dont la bonté embrasse le vermisseau comme l'ansre^. » Dans le silence de cette vie intime et

calme de Lyon, sa contemplation devient de plus en plus mystique; le sentiment déborde la réflexion; dans les écrits des trois dernières années de sa vie, il passe les limites que sa raison lui avait jadis tracées; il se laisse allei' sans réserve au courant qui l'entraîne vers les livages de la patrie céleste*.

' Tractatus de parvulis ad Christum trahendis , t. III , p. 277 et suiv. , un des plus beaux livres qui aient jamais été écrits sur l'éducation de l'enfance.

- La plupart des poésies qui nous restent de Gerson se ressentent de la scolastique; elles sont dures, peu harmonieuses, et ne sont tantôt que des définitions métriques, tantôt des allégories sans intérêt. Il en est pourtant quelques-unes qui nous ont ému : ce sont celles où il se plaint des calamités de son temps et de sa patrie. Peu de jours avant sa mort on lui reprocha encore la dureté de ses vers ; il s'excusa en disant qu'il avait préféré Jésug-Christ à la muse pa'ienne, et qu'il reconnaissait lui-même la «vox rauca . sonans pariimn de ses poésies. (Carruinum suoriim honesla defensio , t. IV, p. ôîO.) Il aimait aussi la musique, et a composé plusieurs traités sur le chant, qui out, à la vérité , un but allégorique , mais qui témoignent de ses connaissances étendues en cette matière. (Tract, de canticorum originali ratione , t. III, p. G21. — De canticordu . t. III , p. 643. — De canticis , t. III , p. 673.)

•'> Tract, super canlica canticorum , t. IV , p. 49 : « Vermiculus ««que parliculariter et immédiate proJucitur a Dco sicut Anjclus .... uno siquidem amore pcnilus invariabili producitur vermiculus , quo et quali productus est Angélus. »

-* En 1427 il écrit le coUeclorium super magnificat , t. IV, p. 229 et suiv.,

SUR JEAN GEKSON. 91

Peu de jours avant sa mort il termine son interprétation du Cantique des cantiques, qu'il regarde comme une profonde allégorie de l'incompréhensible union de l'àme avec sou fiancé éternel*. C'est aussi à cette époque de recueillement et de solitude que nous placerions la composition d'un livre, qui a déjà consolé bien des âmes, savoir de \ Imitation de Jèsus-Clirist , si nous étions convaincu que Gerson en est l'auteur. Malgré des recherches récentes, nous n'avons pu nous décider à regarder comme résolu un problème qui depuis plus de deux siècles divise les érudits. Sans doute ce livre serait un des plus beaux fleurons de la gloire du chancelier; mais pour être grand à nos yeux, il n'a pas besoin, que le zèle pour sa mémoire, 'nous engage à lui attribuer ce qui nous paraît être l'ouvrage d'un autre ^, Si Gerson n'a pas écrit V Imitation de Jésus-Christ , il eût été digne sans doute de l'avoir composée; pendant toute son existence il s'était efforcé d'imiter son maître, et sa mort, moins douloureuse, il est vrai, que celle du Sauveur du monde, a été le passage du chrétien vertueux à la vie éternelle.

Après avoir répété sa prière journalière : « Seigneur Jésus, reçois mon âme^, » après avoir rassemblé une dernière fois les enfants qu'il allait laisser orphelins, afin qu'ils répétassent avec lui : « Dieu de miséricorde ,

douze dialogues entre un maître et un disciple, sur la manière comment Dieu manifeste sa magnificence , au sujet du cantique de Marie (Luc. I, 46 et suiv.), et «iusolatium peregrinalionis meœ vergentis in occasum » (p. 231).

1 Tract, super cantica canticorum . t. IV, p. 27 et suiv,, terminé le 9 juillet 1429, trois jours avant sa mort.

2 Voyez les éclaircissements.

^ Teslamcntum quotidianum peregrini , t. lli , p. 762. — Dispositions qu'il fit avant de mourir, t. 111 , p. 760 et 761.

aie pitié de Ion pauvre serviteur Gersoii,» il mourui entre les bras de son frère, le 12 juillet 1429, âgé de soixante-six ans, la même année que sortit de ce peuple qu'il avait instruit et consolé, la Pucelle qui sauva la France.

Gerson a été un des esprits les plus élevés qui aient passé sur la terre. Sa vie intègre a été le reflet d'un caractère pur et modeste, dont la charité était le radieux centre. Joignant à un profond sentiment de justice une grande modération ,. il a constamment cherché à concilier et à conserver, plutôt qu'à rompre ou à détruire. Une probité incorruptible lui a fait préférer 1 adversité aux faveurs de la fortune; car la paix d'une conscience se reposant en Dieu a été l'unique trésor qu'il eût ambitionné ; ses travaux n'ont eu d'autre but que d'appeler les hommes de son temps à la jouissance de ce bien, et de se le procurer à lui-même. Il était doué d'une sensibilité qui compatissait aux souffrances de tout genre dont il était entouré; la lutte contre les causes de ces souffrances était pour lui le plus impérieux des devoirs. Il avait appris tout ce que l'on pouvait savoir de son temps; son esprit clair et facile avait embrassé toutes les parties du savoir théologique et philosophique du moyen âge; le droit même ne lui était pas inconnu. Quoiqu'un des derniers scolastiques , il a vu autre chose dans la philosophie qu'une vaine matière à discussion , ou un subtil enchaînement de formules arides; et quoique mystique, il n'a jamais méditdela science humaine : tout ce qu'il désirait, c'était de voir ramenée celle-ci à des principes plus vrais, et à une méthode plus simple. Mais s'il a élaboré peu d'ouvrages systématiques , si en outre sa manière d'écrire parait encore plus négligée

que le style ordinaire de ces siècles, c'est que la plupart de ses écrits sont les fruits de besoins trop pressants pour avoir pu permettre un long travail*. Son éloquence, plus populaire que pompeuse, bien qu'elle se ressentît du mauvais goût de son époque, était l'éloquence naturelle d'un homme qui à une conviction forte joint une grande facilité d'élocution et une imagination riche en métaphores. Dans ses écrits comme dans ses discours , tout avait du reste une égale importance pour lui : soit qu'il parlât devant les princes ou les conciles, soit qu'il donnât des instructions à des moines obscurs^, ou qu'il écrivît des traités pour ses sœurs auxquelles l'attachait constamment la plus tendre amitié^, il faisait preuve d'un zèle que rien ne pouvait ralentir. En tout, enfin , il partait d'un point de vue qu'il regardait avec raison comme le seul réel, savoir du point de vue religieux; c'est là ce qui le recommande à la vénération de tous les âges, et qui donne à ses écrits un relief et un charme tout particuliers. Gerson est mort après avoir aidé à préparer un avenir, où la semence répandue par lui devait éclore et fructifier. L'Eglise romaine n'a pas inscrit dans la liste de ses saints, le contradicteur de son despotisme; mais la vénération populaire a cru voir s'opérer des miracles sur le tombeau du pieux vieillard; les hommes les plus distingués de toutes 1(îs nations de l'Europe ont rendu hommage à sa science et à sa vertu*; le clergé de France l'honore comme le plus courageux défenseur de ses droits^;

1 Voiries éclaircissements.

2 T. II , p. 694 et suiv.

3 Dialogue spirituel avec ses sœurs , t. III, p. 805. — Discours de l'excelence de la virginité, t. III, p. 829. — Le traité de monte contemplationis , elc.

■* Voyez les testimonia de Gersonio chez Dupin, 1. 1" , p. CLXXX et suiv. 5 Edm. Richer, apologia pro Joh. Gersonio, pro suprema ecclesiœ et

94 ESSAI Slip. JEAN f.ERSON.

nous, enlin, nous le comptons parmi les plus nobles témoins do la vérité ^ parmi les précurseurs de notre grande réformalion du seizième siècle.

concilii generalis auctoritatc atquc independenlia regiœ poteslatis ab alii> quam a solo Deo , advcrsus scholœ Parisiensis et ejusdem doctoris christianissimi oblrcclatores. Lugd. Bat. i6T(», in-'i'\

1 V. Flacids, Catalogus testium veritatix , Francf. 1666, in-î", p. 7Tλ

Sur la vie de Gerson , voyez :

Vita Gersonii. précédée d'une Historia ecclexiasHca temporis quo Gerso-

nius vixit, par Dupin, Hv. I et II de ses Gersoniana, t. I des œuvres du

chancelier.

Gersonis vita , par vo>' df.r Hardt, dans sa IJistoria conc. Const. , t. V',

p. IV , p. 26 et suiv.

De Joli. Gersone. par Jean Lao'OI, Ilisloria gymnasii Navarrœ. t. IV,

p. I, p. 514, des œuvres de Launoi, Col. 1732, in-fol. \ ila Gersonii ex ejusdem operibus collecta, par Edm. Ricuer , dans son apologie.

Essai sur la vie de Gerson, par l'abbé Léccy , 2 vol. , Par. 1835, in-8".

Un article fort bien écrit de M. Cn. Labitte , sur Jean Gerson. se Irouvo dans la France liuéraire de 1836 , 1'^ et 2*^ livr. p. 126 et suiv. — Quant an Compendie da vida da veneravel J. Gerson, de Ant. Pereira , Lisb. 1769, 2 vol. in-12', nous n'avons pas pu nous le procurer.

ÉCIAIRCISSEMEOTS.

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