SUR LE NOMINALISME DE GERSON. (Voyez page
Les nominalisfes n'accordaient une réalité objective qu'à la chose même , à l'individu , et aucune à l'idée générale , qui n'était pour eux qu'une abstraction (Universalia post rem). Ils suivaient Arislote, tandis que les réalistes se rattachaient à Platon. Selon ces derniers, l'idée générale a existé avant l'apparition de l'objet concret dans le monde sensible ; de plus, elle existe seule, la différence des individus, n'étant qu'un accident. Les idées générales sont ce qu'il y a de primitivement réel eu Dieu , les idéaux (Universalia ante rem). D'autres, pour concilier en quelque sorte les deux opinions, enseignaient que l'idée et la chose sont absolument inséparables en réalité , que l'une n'existe que dans et par l'autre (^Universalia in rc). Il ne s'agissait pas de discuter sur la réalité des choses elles-mêmes , ce qui divise les matérialistes et les idéalistes ; cette réalité n'était nullement mise en doute ; le sujet du débat était la réalité des idées générales , des genres , des universaux. (Voyez l'introduction si remarquable de M. Cousin à son édition des ouvrages inédits d'Abélard, Paris, 1836, in-4°).
Par un retour singulier , le nominalisme , d'abord condamné et persécuté, prit, au quatorzième et au quinzième siècle, tout en conservant en partie le caractère de son indépendance primitive , la défense de l'orthodoxie ecclésiastique , contre les hérétiques qui , pour la plupart , étaient réalistes. Au concile de Constance , le réaliste Huss est condamné par ses adversaires en philosophie. [De concordia metaphysicœ cum logica , A. 1426, t. IV, p, 827:
«Universalium hujusmodi rcalium posilio, damnata fuit novissime per sacrum Conslanliense concilium conlra lluss et Ilielonymura Pragenses combustos;... ex quibus sequitur cvidenter quod assertor doctrinœ talis , cura suis sequelis , htL'reticus est censcndus... «).
Gerson n'a composé aucun ouvrage complet ou systématique sur la philosophie. Mais dans tous ses écrits il se montre comme nominaliste; ses petits traités sur les conceptions [centilogium de concept ibus , l. IV, p. 793 et suiv.), sur l'Etre {centilogium de causa finali , t. IV, p. 807 et suiv.), et surtout ceux de concordia mctaphysicœ cum lotjica , et de modis si(jnifirandi , t. IV , p. 816 et suiv., sont loin d'épuiser toutes les matières de la philosophie, et ont moins un but didactique qu'un but conciliateur. Les distinctions subtiles inventées par les docteurs do l'une et de l'autre école , donnaient lieu tous les jours à une foule de méprises ; à force de terminologies on ne se comprenait plus ; on ne se disputait plus sur des principes ou des théories , mais uniquement sur des mots ; et tels qui se combattaient souvent avec le plus d'ardeur , différaient à peine dans leurs manières de voir. Gerson , tout en se déclarant formellement contre le réalisme , essaye néanmoins de mettre d'accord les tenninistœ comme il appelle les logiciens ou les nominalistes et \esformalizantes ou métaphysiciens (les réalistes) , en démontrant que la philosophie ne consiste pas dans les termes ou dans les mots, et que, d'un autre côté , sans les termes, l'étude des objets et la spéculation sur les idées sont impossibles. (CoUectorium super magnificat , t. IV , tract. Il , p. 2i8 : ce Discipulus : Quid agis de logica, quam studiosi nostri temporis vilem habent, terministam irridentes, eo quod omnia référât ad lerminos? Nos, inquiunt , rem iiiquiriraus , ad rem imus, quld ad nos delerminis? Magister : Gravissime respondet lalibus olim praeceptor noster inclytus: sic fuit et est in plurimis qui se gratis involvunt cura errorum inextricabilibus modis, quos sola scit et potest logica resolvere, definiendo , dividende , terminorum denique connotationes cum modis significandi vivaciter exponendo , nec non sophismatum pa-
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ralogizationes phanlasiicasdetegcndo. Discqntlus: Sufficeret ergo scire logicam pro cognitione metapbysica; lotius Iheologiaî ; ncc esset perscrutatione pluri opus, Magister : Falleris ; quoniam logica non dat cognilionem scientiarum hujusmodi, sed expedit iter , raodis certis , quo venitur ad eas...» — Centilogium de conceptibus , l. c, p., 806: cfPrœcipue admetaphysicam spectat scire an abstractiones quas facit, malcria sint ita in re ad extra , vel in solo conceptu... Utrum vero metapbysica contentelur in suis explicalionibus gramniatica et logica , vel si latins accipit ens sub diversis analogiis, non est nostrum inter formalistas et terministas tantam coniponere litem , quae profeclo sœpe procedit ex œquivocatione quid nominis , quœ non patitur in quavis disputatione fieri posse concordiam. » — De modis significandi , l. c, p, 819 : « Conquisitores verilatis nostri temporis in theologia , snb specie sublilitatis et titulo metapbysicae, magnara nimis induxerunt confusionem , dura , oramissa comrauni logica ,... ipsi novos sibi terrainos assurapserunt ; aut forte per ignorantiam logicœ , aut per ncgligentiam et conlemplum ; aut quia voluerunt sibi facere nomen ex inventione novitatum , dum répugnantes eis vocant rudes et terministas, nec reaies in metapbysica , quasi sine terraiuis loqui possint. ») — Gerson est plutôt du nombre de ceux qui placent les Universalia in re , que de ceux qui les admettent post rem. Suivant lui, la notion de l'être a une double signification : tantôt l'on comprend sous le nom d'être (ens) la nature d'une chose prise en elle-même , tantôt l'idée générale de la chose , l'abstraction ; c'est en ce dernier sens que toute chose créée , ou bien tout ens , a son ens , son être réel en Dieu ; toutefois cela ne veut pas dire que l'idée générale existe séparée , distincte , formaliter , en Dieu ; elle n'y existe que d'une manière incompréhensible, comme conception, et non pas comme substance ou comme réalité. [De concordia metaplnjsicœ ciim logica, L c. , p. 821 : «Ens quodlibet dici potest habere duplex esse , suraendo esse valde transcendenter. Uno modo ens sumitur pro nalura rei in seipsa. Alio modo, prout habet esse objectale seu repraesentativum in ordine ad intellectum creatum vel increatum. » — Comp.
Centilogium de rausa fmali , l. c. , p. 813. — De concordla metaph. cum îogica , I. r. , p. 8*25 : « Quodlibet ens in esse objectali fuit ab a'iorno in Doo sciidivino Verboquod estcreatrixessenlia... (jiiodlibet ens crealum quaravis habnerit ab aiteruo esse objectale in mente divina, non ideo taraen sequitur , absolule et generaliter loquendo , quod res fuerunt ab œterno. Et hic est lapsus grammaticorum vel logicorura qui non accipiunt distinctionem istam de esse duplici creaturœ , sed defendunt se per ampliationes et connotationes et modes significandi naturaliter. Unde negant istas : Haec res intelligitur , ergo est. Istud ens fuit intellectum ab œterno ; ergo istud ens babuit esse vel essentiam ab œterno. Sed cum nomina sint ad placituro, dcbebunt faciliter induci ad acceptandum quid nominis hujus quod est esse objectale , cum esseintelligibili vel modo significandi. Quodlibet ens crealum comparalum ad Deum, dici potest babuisse ab œterno esse idéale, quantumcunque sit paucœ entitatis vel individuationis. Et ita , sicut sunt pluies res creatœ , sic dici possunt plures idœœ... Aliqni non intelligentes vel excedcre volentes , posuerunt ex hoc distinctiones in Deo, quas noluerunt appellare distinctiones rationis; etiam signifîcant intelligere dominium, et addiderunt quod plus distinguuntur inter se quambomo et asinus. »)
L'idée , la conception n'existe pas indépendamment des objets et depuis toute éternité ; Dieu seul est éternel ; tout ce qui n'est pas Dieu est créé; l'idée n'apparaît qu'avec l'objet, bien que l'on puisse dire qu'elle ait préexisté dans l'intelligence divine. (Centilogium de conceptibiis , /. c, p. 794 : « Nibil in œternum nisi solus Deus , contra Platonem specialiter et alios philosophes , imo et theologos qui universalia eliam realia posuerunt œterna, quos et régula fidei et Parisiensis damnât articulus. Quidquid enim est, vel est creatura vel creatrix essentia. .îlternum autemnihil est, nisi Deus , vel in Deo , in quo certe nihil est quod non sit Deus. » Comp. de concordia metaph. cum log., l. c, p. 824.)
Une conséquence du nominalisme de Gerson est l'idée singulière qu'il se fait de Dieu , en disant quelque part que toute la création est contenue en Dieu, comme en une espèce de vase. (Liber de
vila spirituali animœ , t. III , p. 5. Il dit à l'occasion du passage Act. XVII , 28 : « in ipso enim vivimus , movemur et sumus : quae verba , si quis ad corporalem et hanc visibilem vitam , motum et existentiam référât , nihil eum errare crediderim , quoniam sicut vas aquam continet et figurât , ita ut verura sit quod aqua plus in vase quam in se figuratur; sic multo intiroiusin ipso Deo tanquam in vase omnem crealurae labilitatem continente vivit quidquid vivit, movetur quidquid movetur, et omnis existenlia , ne defluat in nihiluro, in ipso est atque conservatur. ») Le passage dont il s'appuie servait à d'autres philosophes à prouver le panthéisme; mais cette dernière manière de concevoir l'Etre divin, quoiqu'elle s'allie beaucoup plus facilement avec le mysticisme , que l'opinion presque matérialiste de Gerson , est repoussée par lui avec beaucoup d'énergie. Il se prononce principalement contre la doctrine d'Amaury de Bène , condamnée par un synode parisien en 1210. Le panthéisme d'Amaury se propagea et se conserva dans la secte des frères du libre-esprit. Le passage où Gerson parle de ce docteur , est un document précieux pour l'histoire de sa doctrine; il se trouve : de concordia metaph^js. et logicœ , l. c. , p. 816. V. aussi : Sermo de SpiriUi sancto, A. 1416, t. III , p. 1242. — La métaphysique du chancelier étant du reste peu originale , nous n'en donnerons pas de plus amples développements. Sa raéthaphysique véritable est son mysticisme , que nous avons analysé avec plus de détails.