SUR LA. DOGMATIQUE DE GERSON. (Voyez page
Gerson qui, en beaucoup de circonstances, a fait preuve de tant de bon sens et de liberté d'esprit, qu'on le compte avec raison parmi ceux qui ont hâté la chute de la scolastique et l'avènement d'une science nouvelle, n'a pourtant rien changé au système orthodoxe de son Église. Ses réflexions sur le dogme catholique ne sont guère indépendantes; il n'a fait que répéter dans ses écrits ce qu'il avait appris des théologiens ses prédécesseurs. Nous n'avons de lui aucun ouvrage où il ait traité de la théologie avec une certaine méthode. Le Compendiuin theologiœ (t. I" , p. 233 et suiv.) qu'anciennement on lui attribuait , n'est pas sorti de sa plume (V. Ddpin, Gersoniana, t. l", lib. III, p. XLIV);
son OpH^rnhim IriiHtrtitiim de prœrcpli^ dcralogi , de raitfessione et de iirte moriendi (t. 1", p. 425 et suiv,], rédigé primitivement en français à l'usage des curés, est destiné à être lu dans les églises , et no contient ainsi aucun développement scientifique. Les opinions dogmatiques de Gerson doivent donc être recueillies dans ses différents ouvrages; nous ne nous arrêterons qu'aux dogmes qu'on peut appeler métaphysiques , et qui forment la base de tout système de théologie.
Gerson place en tète de sa dogmatique la proposition , que l'humanité détournée de Dieu par le péché, a besoin de réhabilitation, et qu'à cet effet Dieu lui a envoyé Jésus-Christ comme unique médiateur et rédempteur. [Opuscidum tripartitum , Le, p. 428, cap. Il et III). Les différentes manières d'expliquer ces grandes vérités et de résoudre les questions qui s'y rattachent, ont divisé de tout temps l'Église chrétienne. Gerson est disciple rigoureux de saint-Augustin, contrairement à l'Église catholique qui, tout en inscrivant sur sa bannière le nom de ce docteur, s'était depuis longtemps écartée de lui, dans la doctrine du mérite des œuvres et de la justification. Par le premier péché, dit Gerson avec l'évêque d'IIippone , l'homme a perdu sa dignité; toute sa postérité est condamnée à subir le châtiment de ce péché originel. L'homme ne peut absolument rien faire par sa propre volonté, pour se relever de sa chute; ses œuvres n'ont aucune espèce de mérite; Jésus-Christ est seul Sauveur; et encore ne peut-il sauver que ceux qui ont été prédestinés de toute éternité par la grâce divine. [De consolatione theologiœ , t. l", lib. I, p. 136 et suiv.) La prédestination est pour Gerson un des plus grands mystères de la religion chrétienne, auquel il n'était parvenu sans doute à soumettre sa raison , qu'après beaucoup de doutes et de combats intérieurs. (Comp. Tract. VII J super magnifient, t. IV, p. 363). Cependant il avait fini par l'accepter avec toutes ses désolantes conséquences, et s'était même persuadé qu'en aucune manière la prédestination ne portait préjudice à la liberté de l'homme. [Sermo de nativltate Chrisli , t. IIÎ , p. 948),
Outre le dogme de la grâce et de la nature, celui sur lequel la
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spéculation théologique du moyen âge s'est le plus exercée , est le dogme de la Trinité. Les scolastiques, tant réalistes que nominaux, abondent en subtilités pour s'en éclaircir les mystères, et il n'est pas rare de les entendre professer des opinions, qui touchent de près à telle ou telle hérésie des premiers siècles. La Trinité des mystiques est plus idéale, plus transcendante que celle des autres théologiens du moyeu âge. Suivant eux, le Père, pour avoir conscience de lui-même, se pose comme objet hors de lui; il se reconnaît ainsi comme identique avec lui-même, il se prononce; celte connaissance , prononcée ou exprimée , est le Aoyos , le Verbe , le Fils éternel. Le plus haut objet de l'amour est la plus haute perfection. Or, le Père, se reconnaissant dans le Fils comme la perfection, s'aime dans le Fils, et le Fils à son tour, identique avec le Père , s'aime dans le Père ; cet amour , qui émane à la fois du Père et du Fils et qui les unit, est le Saint-Esprit. Cette doctrine , à coup sûr plus métaphysique que celle de la plupart des scolastiques, et même que le système orthodoxe, a été surtout développée par les mystiques de l'Allemagne. Elle se retrouve en partie dans la théologie spéculative ou hégélienne moderne.
Quant à Gerson , il ne diffère guère des théologiens de l'école de Saint- Victor, parmi lesquels il s'attache de préférence à Richard. Ce docteur, tout en admettant l'indivisibilité absolue de l'Etre divin , de la Divinitas , distingue néanmoins trois personnes dont chacune possède cette divinité dans toute sa plénitude. Il essaye pourtant d'échapper à cette contradiction , en disant que l'amour a le pouvoir d'unir plusieurs personnes en une seule et même substance spirituelle. Mais il est clair que cette image mystique ne suffit en aucune manière pour lever la difficulté. Les idées de Gerson sont à peu près les mêmes. Il admet avec l'Église un Dieu unique, possédant toute perfection en trois personnes distinctes. [Opusculum tripartitum , l. c, p. 428, cap. I. — Sermo I in fcsto S. Trmitatis , t. III , p. 1272.) En nominaliste conséquent il aurait pu douter de la réalité objective , ou plutôt absolue, des trois personnes; il paraît même qu'il avait eu quelque peine à se convaincre de cette doctrine , et qu'il ne l'au-
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rail jamais enseignée, si elle n'eût été un article de foi, « nunquaru hoc asserliirus, nisi ûdes cdoceret. » [Lcclio sccunda contra vanam curiositatem , l. l" , p. 101 , cons. V.) Dans un autre passage il a l'air de vouloir réduire les trois personnes à trois puissances ou qualités divines , en leur ôtant ainsi le caractère d'hypostases réelles ; car pour expliquer la Trinité, il rend attentif à l'âme humaine, qui pareillement a trois facultés, lamémoire, l'intelligence, la volonté, et qui pourtant n'est qu'une substance unique. Il ajoute : la mémoire nous fournit une image, une représentation de nous-mêmes ; quand cette image passe dans l'intelligence, elle se change en connaissance; nous nous reconnaissons comme identiques avec nous-mêmes , et comme tels nous nous aimons. Ou bien, le moi indivisible, le sujet, se pose comme objet, reconnaît l'identité du sujet et de l'objet, et s'aime par suite de celte reconnaissance. Il y a ainsi trois choses : le moi, la conscience de son identité, et l'amour. C'est ce que Gerson retrouve dans la divinité , avec la différence qu'en elle il change les trois idées en autant d'hypostases distinctes , égales en perfection, identiques quoique distinctes, et unies par le lien de l'amour. [Sermo I in festo S . Triait., L c, p. 1275.) Voici maintenant comment il cherche à s'expliquer la relation des trois personnes dans la Trinité [ibidem) : « Per similitudinem aliquam (quamvis imperfectam] inbenedicta Trinitate, Pater in se ipso reprœsentationem habet sui ipsius et suec deilatis, atque cujuslibet rei qua) unquam fuit, est, erit, vel futura est; sicut ille qui cognoscit omnia et potest omnia. Pater ergo potest illam reprœsentationem de se et de sua deitate , et omnium rerum , ponere in cognitionem personalem, ut se dicendo , communicando et diffundendo. Et quoniam dictio et communicatio illa imperfecta esset, si non prorsus assirailaretur Patri ; ei autem non prorsus assimilaretur , si non esset una eademque substantia , et polentia , et sapieutia cum eo : congruit banc dictionem, quœ Filius dicitur, unius ejusdemque substantiae esse cum Pâtre , et hoc modo solum uaus est Deus. Prselerca , nonne Filius perfecte Patrem suum amare débet? Ita certe; nam omne quodhabuil, ei conlulit, nibil sibi ipsi retincndo , et
laie ei dédit donurn. Oportet ergo Filium per memoriam et gratiludinera dare donum Patri adeo perfectum , sicut est donum quod recepit, et sicfacit : dat enim ei Spiritum saDctum, qui est perfectus amor personalis Patris ad Filium . et Filii ad Patrem. Ex quo sequitur Spiritum sanctum procedere tam a Filio quam a Pâtre, coutra errorem Grœcorum. Videre potestis insuper Deum nunquam solum fuisse sine perfeclissima et jucundissima societate, quae est Patris, et Filii, et Spiritus sancti. »
Cependant Gerson sent lui-même combien cette explication , ainsi que toutes les autres possibles , est insuffisante pour éclaircir un dogme aussi obscur. La Trinité est, à ses yeux, un mystère incompréhensible, qu'il faut croire, sans vouloir chercher à l'expliquer parfaitement. Les plus grands maîtres ont échoué en cette entreprise, qui toujours est le signe d'une dangereuse curiosité; et si les théologiens ne comprennent pas la Trinité , « simples gens eu especial et sans lettres, comment cuyderoient eux entendre ce mistère très hault et très parfond, quant aulx ne pourroient entendre les aultres sciences qui sont plus legieres, sans nulle comparaison? » [Sermon de la Trinité , t. III, p. 1591. — Comp. Sertno II de S. Trinitate, l. c, p. 1278.)
Quant aux autres dogmes, Gerson ne dévie guère de l'orthodoxie générale , et emprunte la plupart de ses idées et de ses subtilités, aux scolastiques qui l'ont précédé. Il ne s'y arrête chaque fois qu'accidentellement, et il est rare qu'il en développe un dans son ensemble. V. son Epistola de susceptione humanitatis Christi , à Jean Bassand , provincial des célestins, 18 déc. 1426, t. P"^, p. 450 et suiv. — Sermo in die nativitatis domini, t. III, p. 932 et suiv. , sur l'incarnation du Verbe ; item : Sermo de Christi nativitate ,l.c., p. 938 et suiv. — C'est dans le dogme de la transsubstantiation qu'il est le plus riche en subtilités ; v. Sermo de Eucharistiu, in die corporis Christi, l. c, p. 1283 et suiv., et Conclusiones quœdam contra Mathœum de Fussa , rectorem scholœ Aviciensis , qui assenierat quod Angeli, B. Virgo et omncs sancti et sanctœ associent corpus Christi in sacramento altaris , t. 1'% p. 475 et suiv.
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Disons aussi un mot de l'opinion de Gerson relalivemenl aux sources de la foi. Cette question des sources devrait précéder toute dogmatique logique et raisonnable. Mais au moyen dge, où les objets de la foi étaient fixés par l'autorité de l'Église , il iml)nrtait peu de s'informer des stnirccs de la foi ; une pareille enquête passait même pour hérétique ; elle eût pu mener à des résultats menaçant le catholicisme dans ses bases les plus profondes. Tierson n'entre dans aucun détail à ce sujet. Il se contente de placer l'Ecriture-Sainte en première ligne, et après elle la tradition, en ajoutant que les révélations particulières faites à des individus, ne peuvent être des sources de vérité que pour ces derniers, sans pouvoir jamais devenir obligatoires pour tout le monde. [Quœ veritates credendœ sint de necc s'il taie salulis, 1. 1", p. 22.)
Gerson mérite enfin notre attention comme interprétateur de l'Écriture-Sainte; nous ne disons pas comme exégète; car l'exégèse, science de critique indépendante, était inconnue au moyen âge. Aussi les ouvrages de Gerson que Dupin a intitulés exegetica , ne le sont guère dans le vrai sens de ce mot. Dans ses propositioncs de sensu litteraU sacrœ Scripturœ et de causis errantium (t. I", p. 1 et suiv.; — comp. tract, contra hœresim de communione laïcoriim suh ut raque , t. I" , p. 357), il pose en principe que le sens littéral de l'Ecriture-Sainte est toujours vrai (prop. I), et qu'il doit être reçu , non pas selon le jugement individuel de chaque chrétien , mais selon les déterminations de l'Église, inspirée du Saint-Esprit (prop. III). Ce sens a été fixé irrévocablement par les pères, les papes et les conciles (prop. \l et VIII) ; ceux qui en doutent, doivent être regardés comme hérétiques (prop. XII).
L'on conçoit, d'après cela , de quelle nature a dû être l'interprétation de Gerson. N'osant toucher aux déterminations de l'Église, il néglige le sens littéral, et ne donne que des explications allégoriques, anagogiques, tropologiques et mystiques. Enchaîné par l'autorité de l'Église, et dominé par une imagination sans frein , le moyen âge ne s'appliquait qu'à trouver des analogies entre le monde physique et le monde spirituel , à démêler sous le
sens littéral le plus simple, le plus clair, les allégories les plus profondes , ou à expliquer d'une manière mystique ce qui autrement paraissait inconcevable , irrationnel , et quelquefois môme immoral. Tel est le caractère de l'interprétation de Gerson ; l'événement le plus ordinaire, le moindre mot ont pour lui un sens mystique ou allégorique; tout est « factum ad magnum mysterium ; » et fort souvent ce or magnum mysterium » est amené d'une manière bizarre et arbitraire. Ses sermons surtout sont pleins de pareilles allégories, ainsi que plusieurs de ses ouvrages mystiques.