‹ Essai sur Jean GersonChapitre 4 sur 7 · SUR LES TURLUPINS. (Voyez page · texte numérisé non relu

SUR LES TURLUPINS. (Voyez page

Parmi les nombreuses sectes du moyen âge , celle des frères du libre-esprit ou des Beghards est une des plus intéressantes, tant sous le rapport historique que sous celui de la doctrine. Il nous parait hors de doute qu'elle tirait son origine de ce fameux Amaury de Bène, condamné à Paris en 1210. Gerson cite une fois ces sectaires à côté de ce docteur [de canticorum originali ratione, t. III, p. 622); cependant il semble les mettre en rapports plus directs avec l'abbé Joachim de Flore [Admonitio quomodo caute legendt sunt quorundam libri , t. I, p. 114; ei de susccftiom humanitatis Christi, t. I, p. 455 et 456). Le mysticisme panthéiste de la secte du libre-esprit est tout à fait celui du docteur Amaury ; il se trouve exprimé avec toutes ses conséquences dans les fragments et les sermons du dominicain allemand Eccard, mort avant1329. Les fratricelles d'Italie étaient différents des frères du libre-esprit de la France et de l'Allemagne ; le peuple qui appelait Beghards tous ceux qui faisaient profession d'une dévotion extraordinaire, confondait les deux branches sous la même dénomination.

Leur mysticisme avait trouvé des partisans dans toute l'Europe ; les esprits , avides de Dieu , rappelés à lui par de grandes

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calamités, n'étaient plus satisfaits par les prédications infécondes des scolastiques ; partout les populations se pressaient autour de ceux qui leur enseignaient le salut , en leur parlant avec enthousiasme des extases mystiques et de la perte de l'âme dans l'amour divin. Malheureusement , les frères du libre-esprit , égarés par des spéculations trop hardies , ou excités par les rigueurs des persécutions, étaient devenus fanatiques dans leurs doctrines comme dans leurs mœurs. Un panthéisme absolu les avait poussés à dire que Dieu est glorifié même par le péché et le blasphème , et que , toute créature étant une émanation divine , on peut s'en servir sans rougir.

GersoD parle à plusieurs reprises de ces Beghards qui , dans la seconde moitié du quatorzième siècle , étaient très-répandus en France, et auxquels , par dérision, le peuple avait donné le nom de Turlupins. Gerson se sert quelquefois des deux noms en même temps, mais sans faire la moindre distinction entre les doctrines. (De consolatiom theol. , t. 1 , 174. — Sermo I in die S. Ludovici , t. III, p. 1435. — Tract. II super magnificat, t. IV, p. 248). Déjà en 1310 , Marguerite Porret avait été brûlée à Paris ; pendant tout le cours du siècle , les papes exhortaient les rois de France à sévir contre ces hérétiques; ce n'est qu'en 1372 que Charles V parvint à peu près à les extirper. Leurs livres et leurs vêtements furent brûlés , ainsi que plusieurs de leurs principaux prédicateurs. Dcfres.ne [Gloss. med. et inf. latin. Ed. Bened. , t. VI , p. 1351) , cite à ce sujet le vers :

« L'an MCCCLXXII je vous dis tout pour voir «Furent les Turelupins condamnez à ardoir. »

Cependant la secte ne put être étouffée entièrement; longtemps encore elle se montra soit en France , soit dans les Pays-Bas et sur le Rhin. Gerson lui-môme, dans un traité écrit vers 1423 [de examinatione doctrinarum , t. I , p. 19), dit que çà et là il existe encore des Turlupins : « Quorum sequaces non desunt usque hodie, quando et ubi latere putaverint , serpunt ubiUbet. » Pans les passages où il en parle , il attaque moins leurs doctrines

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métaphysiques que les conséquences immorales qu'ils en liraient. Ils voulaient faire passer , selon lui , la licence là plus immodérée sous le nom de liberté spirituelle , et enseignaient que l'âme , parvenue à l'union parfaite avec Dieu , absorbée en lui, perd sa volonté propre , en sorte qu'elle ne peut plus vouloir autre chose que ce que Dieu veut, ou plutôt que tout ce qu'elle veut ellemême , doit être considéré comme une manifestation de la volonté divine. [Tract, de distinctione verarum visioniim a falsis , t. I", p. 55. — Admonitio quomodo caute Icgendi sunt quorundam libri, L c, p. 114. — De mrjstica theol. specuL, l. c. , p. 369, cons. VIII. — Sermo de Spiritu sancto , t. IV, p. 1243.) Quand Gerson les accuse de s'être dépouillés de la pudeur au point d'avoir voulu aller tout nus, il exagère sans doute [Considérations sur sainl- Joseph, t. III, p. 866); car il dit lui-même qu'ils étaient « epicurei sub tunica Christi » [de examinatione doctr inarum , L c, p. 19), c'est-à-dire qu'ils se donnaient l'apparence d'une grande dévotion. Du reste, s'ils étaient allés tout nus, comment auraiton pu brûler leurs vêtements? — Rabelais les nomme quelquefois; voy. dans ses œuvres, édit. d'Esmangard, 1823, in-8", l. VIII: Alphabet de l'auteur français , p. 524.

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