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Essai sur Jules Tellier

PUBLIÉ CHEZ E. SANSOT ET C ie ÉDITEURS, 53, RUE SAINT-ANDRÉ DES-ARTS A PARIS, EN MCMIV ©

// a été tiré du présent ouvrage dix exemplaires sur Hollande numérotés de i à 10.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous lys, y compris la Suède et la Norwège.

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Toutes les pensées essentielles qu'une pieuse dilection, lorsqu'elle se voue exclusivement au culte d'une âme chère et passée, fait sourdre des profondeurs de l'esprit sont venues se cristalliser dans cette étude que M. Jean Aubry consacre au plus méditatif des poètes.

Un magnétisme éparSj fait de tous les souvenirs que nous lui gardions, suscité par ce petit livre, ira, composant l'image idéale d'une gloire dont sa personne terrestre négligea les manifestations grossières, galvaniser son ombre élyséenne.

A vrai dire, voici le seul essai qu'on ait jamais écrit sur Tellier. On a prononcé à propos de lui des paroles bien vagues : à elles toutes f elles ne faisaient qu'exprimer le regret de sa mort. On sentait l'émotion sans doute, mais une émotion pour ainsi dire uniquement personnelle, incommunicable y comme quand on perd un ami, alors que l'excès de la souffrance corrode et détruit le souvenir

et qu'un jour on s'aperçoit effaré que l'on pleure sans mémoire, sur une image anéantie.

Déjà le flot de la vie, chaque jour apportant avec Pécume de ses riens quelque nouvel objets épave, trésor ... à notre désir de comprendre et d'aimer, passait, submergeant toute gloire qui n'avait pas été soigneusement déposée dans Varche durable des bibliothèques. Ce que la piété des amis de Tellier avait sauvé, reliques fragiles, allait perdre de plus en plus sa signification entière à mesure que sombraient dans F oubli les souvenirs qui étaient leur légende. M. Jean Aubry a voulu tenter le travail d'arrêter cette dérivation irrésistible, de fixer définitivement les traits précieux du poète, d'expliquer les origines, les prolongements et les nuances de sa sensibilité. Ceux qui liront cette étude pourront comprendre la qualité de son labeur, la probité minutieuse de la documentation sous Vélégance et le charme des phrases et goûter plus encore l'intuition passionnée qui a dû pressentir les volontés comme les douleurs de rame de Tristan Noël et nous le montrer à sa vraie place dans notre histoire et dans notre pensée, à la fois isolé et fraternel, hermétique et cependant directeur d'âmes.

Comment sans cette intuition que crée l'amour aurait-il discerné la filiation spirituelle de Gérard de Nerval à Tellier communiant ensemble dans € L'obsession de l'éphémère » ? Comment aurait-il comparé comme il l'a fait, rame septentrionale et l'âme méridionale, éclairant ainsi d'une lumière révélatrice des profondeurs inattendues dans r œuvre envisagée? Comment aurait-il deviné à quelle bonté réelle atteignait l'âme des sceptiques et

tant d'autres vérités que ne saurait découvrir le premier regard et dont la révélation est réservée à la patience du songeur.

Je pense que tous ceux qui ne connaissent pas Jules Tellier — et la rareté des exemplaires des Reliques excuse leur nombre — voudront le faire après avoir lu cette étude et que leur désir unanime obligera quelqu'un à éditer son œuvre complète, comme il nous est permis, grâce à la longue et persistante ferveur d'une génération de jeunes hommes tristes, de retrouver en quelques volumes Laforgue tout entier.

Tellier! Laforgue! comme ces deux noms semblent destinés à se rapprocher dans un commun regret ! Comme malgré la différence de leurs paradoxes, de leur culture, de leurs esprits, leur âme fut pareille, investie de toutes parts du pressentiment de la mort et lui empruntant une beauté morale inouïe, une sourde magnificence lointaine, une angoisse mystérieuse, et terrible à nous demander nos larmes.

Tellier ! Laforgue ! cœurs sceptiques et tendres qui n'auront jamais pour les aimer qu'une foule discrète, recueillie et rare ! Nul depuis Baudelaire ne ressentit aussi douloureusement qu'eux la pointe acérée de l'infini.

Mais cette agonie, rançon de la plus noble des gloires, ne fut pas vaine. Déjà tombent un par un et rapidement dans l'oubli, les noms des artistes qui se sacrifièrent aux riens et à la fausse beauté pour qu'en rayonnent davantage ceux des amants de la souffrance humaine. Tellier fut un des plus discrets et des plus blessés.

Remercions M. Jean A ubry d'avoir écrit sur son œuvre ces pages définitives, empreintes de V émotion sacrée que donne le regret lorsqu'il est certain de ne pas faiblir.

Francis de Miomandre.

A ceux que la mort surprit au seuil de leur vie, et i ceux qu'elle surprit au seuil de leur rêve, i ceux dont les soirs sont douloureux et doux de l'invisible présence d'un être a jamais disparu. A ceux qui savent le poids des fraternelles absences et cherchent dans la solitude l'occasion d'un taciturne colloque.

A ceux qui gardent des disparus, non l'inaction du seul regret, mais la vénération d'un exemple.

Et surtout aux âmes qui projettent en nous, du sein de l'infini, le rayonnement mystérieux de leur vie.

La méditation d'un bronze solitaire dans le décor délicat et mélancolique d'un ancien cimetière converti en jardin, sous l'ombre des saules qui s'éplorent vers les banalités de gazons méthodiques, évoque désormais la haute pensée de celui qui ne fut que vingt et six années parmi nous, mais qui demeure profondément en nous-même, Jules Tellier, le poète douloureux et passionné des Reliques.

Il passa comme une image de songe dans la juvé* nile maturité de son âme « d'averti », mais son souvenir et sa pensée se gravent mieux en nous, l'on

croirait, par l'étrangeté de son destin, la suggestion de son verbe et la mélancolie de son œuvre. Il acheva de vivre à l'âge où la plupart débutent dans la vie, il mourut jeune mais vécut longuement, et si une prompte mort l'empêcha de conduire son œuvre à la perfection, un charme particulier s'y attache d'indécis, d'inachevé, d'interrompu.

On ne saurait celer le bonheur de ceux-là qui meurent jeunes, ayant connu les ivresses de la pensée et les vibrations des sens renforcées par l'approche de la mort et la hâte où ils sont de jouir de la volupté suprême des choses éphémères. Ils vécurent trop peu pour que leurs joies s'amoindrissent en habitudes, et la Mort toujours à leurs côtés leur ouvrit, avant de les saisir, le trésor des beautés terrestres, des douceurs humaines et des clartés spirituelles; et ce fût, sur leur âme d'enfants précoces, étrangement, un éblouissement soudain, une incandescence irréelle qui embrase et qui consume.

Ils sont ceux dont on ne saurait prononcer le nom qu'avec gravité, ceux dont la mort élargit la vie, qui

vécurent comme des hallucinations et vivent encore au fond des mémoires comme des songes chers et familiers.

Aube, tout ensemble et crépuscule, lueurs plutôt que lumières, passants si doux que Ton en cause aux soirs lourds de confidences comme de quelque morte lointaine qu'on a beaucoup aimée.

Us surent la vie inconnue de tant d'autres, la vie que l'on pressent parfois aux aubes de joie en serrant des mains fraternelles, aux crépuscules trop ^/rapides en regardant le jour s'éteindre aux prunelles langoureuses des amantes : et ceux d'entre eux qui voulurent silencieusement la gloire la virent venir vers eux tendre et comme maternelle, image de vie confondue à l'image de la mort.

La vie leur fut aussi plus douce, car les hommes les plus brutaux même baissaient la voix et n'osaient heurter de leur souffle cette lumière vacillante qu'ils prévoyaient bientôt éteinte.

On ne saurait celer le bonheur de ceux-là : ils prévirent la gloire sans en soupçonner les déboires et les amertumes. Ils ne surent pas les déchéances, les décadences, les décrépitudes, et si l'homme qui passe

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dans la fierté de sa force d'adulte et l'orgueil de sa puissance de mâle dédaigne ceux-là qui sont les « faiblesses souveraines », si d'autres s'éplorent devant la mort de ces sages prématurés et s'impatientent contre le destin qui ne leur permit pas de goûter les joies terrestres, si même le poète ou l'artiste, accoutumé à dire les forces de la vie, reste indifférent devant l'œuvre de tendresse et de charme de ces prédestinés, du fond de l'inconnu où ils s'en furent rejoindre les consciences déshumanisées, ils leur diront que la vie n'est pas de parler, mais d'entendre, que la vie n'est pas de frapper, mais d'aimer, que la vie n'est pas de s'agiter, mais de comprendre.

Et ceux-là qui moururent jeunes avec le désir de la gloire et la grandeur d'une sagesse étrange écoutèrent parler les puissances qui rôdent autour de nos actions et au-dessus de nos pensées. Ils aimèrent « mieux », comme en la certitude de ne pouvoir aimer « plus » : et surtout, ils comprirent dans le silence des vies graves de pensée les paroles que nous ne saurons peut-être qu'à l'heure pacifique ou douloureuse où les puissances éternelles nous viendront murmurer à l'oreille l'appel de l'éternité

et le mot qui ouvre les portes d'un inconnu que nos âmes n'entrevirent qu'à peine.

Et devant les doutes et les découragements quotidiens, on se plaît à évoquer les passagères figures de ceux que nous ne vîmes qu'un instant, et qui possédaient, on eût dit, sans recherche, ce vers quoi notre désir s'affole.

Il y a des cœurs où l'on ne peut pénétrer que très doucement et au prix de discrétions infinies.

Le cœur de ceux-là fut tel : on se sentait attiré vers eux pour une fraternelle étreinte, mais ils savaient que les liens qui les devaient unir seraient tôt brisés et ils s'éloignaient lentement comme à regret, sans orgueil, et se sachant les « âmes du destin », et le souvenir que nos âmes gardent de ces âmes passagères s'accroît encore des affections qu'on ne put exprimer, des étreintes qu'on ne put que tenter, dans la crainte de les voir s'éloigner à jamais.

Us sont les Lohengrin venus de l'inconnu des origines humaines et qui passent avant d'avoir livré leur secret : ils sont les lumières dont on ne. voit pas les sources, qui projettent sur nous leurs rayons, émanations de cette clarté que nul d'entre nous ne

a, sauf en quelque autre vie inconcevable

Tellier fut un de ceux-là ; il est un de ceux

t, non pas plaindre, mais envier.

ce fut une grande intelligence trop tôt

certains diront avec M. Anatole France.

nort et un monde d'harmonies est mort avec

vient assurément qu'on le regrette : il est ux qui ont emporté dans leur mort une LOtre vie ; sa tombe est de celles où viennent moins croyants et les plus inquiets ; et du nous-mêmes monte le profond désespoir de : pas mieux connu ; mais tout notre regret ; de nous-mêmes et de n'avoir pas été pour qui passions sans y prendre garde,' tout ce ; aurions dû être, car détachant notre proeson destin, et ne le considérant que pour :, ne nous avouerons-nous pas qu'il n'avait in de vivre plus longtemps; puisque les îs » affirment une si profonde compréheni vie, qu "en eut-il compris davantage ? Le î savoir et de discuter lui eut créé de ces

.douleurs qu'on n'apaise point quand on atteint l'âge où les passions s'éteignent peu à peu : « Où il y a abondance de sagesse, il y a abondance de chagrin, dit l'Ecclésiaste, et celui qui s'accroît de la science, s'accroit du chagrin,, » Il ne sut pas la torture de se survivre, de survivre à sa pensée ou à son amour : et s'il souffrit peut-être plus qu'un autre des doutes et des passions qu'il éprouva, il ne souffrit pas du moins du regret de ne les pouvoir plus éprouver, ce qui est la suprême souffrance.

Nous n'avons pas la joie de posséder de cet esprit supérieur une œuvre dont la perfection égale l'achèvement, mais n'avons nous pas la joie plus haute, plus au-delà de l'humaine nécessité, de savoir qu'il lui fut épargné des souffrances et des revers.

Car je songe ce soir, hélas, d'un cœur amer

Au sort humble entre tous et dur, des vieux poètes

Qui la nuit, vont asseoir sur le bord de la mer

Leur tristesse de dieux déchus des plus hauts faîtes. (1)

Si la mort intervient entre deux fiancés et ravit l'un à la grandeur de l'amour, ce n'est point tant celui qui s'éloigne à jamais qu'il nous faut plaindre,

(1) Ch. Guérin, Le Semeur de Cendres. XXXIII (Merc. de France).

il mourut dans l'ivresse de vivre, et le sage qui le pleure néanmoins comme il convient nous dira que la mort apparue au milieu de l'amour lui épargna peut-être le chagrin de connaître, sinon la mort de l'amour, tout au moins son affaiblissement ; car le sage sait bien que l'amour n'est pas toujours éternel. C'est à celui qui reste que vont notre tendresse, notre piété, notre ferveur, car celui des fiancés qui survit à l'autre ne sait qu'une chose qui accroît et prolonge désespérément sa douleur, c'est que leur amour, si la mort ne l'eût rencontré, eut pu atteindre plus haut encore, et le sage ne pourrait affirmer le contraire.

Si bien que nous nous attristons sur celui-ci de ce qui aurait pu être, comme nous nous apaisons au sujet de celui-là, de ce qui n'a pas été.

Ainsi la mort intervint entre Jules Tellier et son œuvre; et si nous pleurons cet esprit charmant, brusquement enlevé à notre amitié et à notre admiration, peut-être envions-nous la beauté de son destin au même temps que notre tendresse pour son œuvre s'accroît du sentiment de ce qu'elle aurait pu être et de la mélancolie de son inachèvement.

Mais qu'est-il besoin d'achèvement, alors que les fragments laissés sont parfaits, ne pouvons nous dire de Tellier ce que Sainte-Beuve a dit de Pascal : « Admirable écrivain quand il achève, il est peutêtre supérieur là où il fut interrompu ».

Qu'est-il besoin de fin, de conclusion : ce n'est que pour les esprits inaptes au songe que l'on conclut. « Le grand art est d'omettre », dit R.-L. Stevenson, d'omettre la conclusion surtout.

Les plus beaux drames ne sont-ils pas ceux qui ne s'achèvent que dans le doute d'une conclusion ? Hamlet n'est-il pas plus poignant de ne pas se conclure, poursuivant en nous la torture de sa pensée et de son ombre ?

N'est-il pas plus vivant de soupçonner que de savoir ? « Le bonheur n'est pas de posséder beaucoup, mais d'espérer et d'aimer beaucoup », a dit Lamennais, et comme l'écrivit le grand Ibsen. « La suprême félicité n'est-elle pas de tendre la lèvre sans toucher au calice ».

Jules Tellier publia en 1883, à l'âge de vingt ans,

(1) Pur Gynt, acte IV.

une plaquette de vers, Les Tirumes, devenue maintenant à peu près introuvable. Il la désavoua d'ailleurs à maintes reprises, encore qu'il entretint souvent ses amis de la pensée où il était de remanier et d'augmenter cette plaquette dans l'intention d'en faire un volume plus complet. Parmi ces poèmes, où se sentaient assurément la trop hâtive publication et la jeunesse de l'auteur, des vers charmants ondoyaient cependant dans leur imprécision mélodieuse.

Il nous souvient de cette pièce d'une exquise simplicité :

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