DES RÉSULTATS QU'ON A OBTENUS EN OBSTÉTRIQUE
durerait-elle des journées entières, durerait-elle plusieurs jours, l'obstétrique dit de la respecter. Il n'est permis d'agir, pendant cette période, que si toutes les eaux se sont écoulées ou si un accident menace de mort immédiate la mère ou l'enfant. La douleur et les efforts utérins ne sont pas ici les plus forts, il est vrai, mais seraient-ils excessifs , qu'ils n'offriraient aucune indication aux yeux des accoucheurs.
Les choses deviennent plus sérieuses depuis le moment de l'engagement jusqu'à l'expulsion complète du fœtus. .Ce n'est plus Futérus seul qui se contracte alors avec violence, mais ce sont les efforts volontaires qui prennent une intensité dont on ne saurait guère se faire une idée, quand on ne les a pas vus. Si la femme est couchée , on la voit prendre à chaque douleur un point d'appui avec les pieds; eile se cramponne des mains à tout ce qui l'entoure, et après avoir suspendu sa respiration, elle met dans le plus grand état de tension tous les muscles qui dépendent de la volonté. Le cou se gonfle , les carotides battent avec force , le visage s'anime et se couvre souvent de sueurs , les yeux deviennent saillants, et tout en elle montre la plus grande anxiété. Ces efforts considérables cessent pendant quelques minutes pour reprendre après avec plus de force jusqu'à la fin de l'accouchement. Cette période n'a pas de durée fixe, mais l'obstétrique n'autorise l'intervention de l'accoucheur qu'après huit à dix heures d'attente. Un accident qui menacerait immédiatement la vie de la mère ou de l'enfant peut encore ici permettre seul une intervention active.
Si nous ajoutons la durée de la dilatation à celle de l'expulsion, nous avons une vingtaine d'heures de travail, et, comme les contractions se répètent environ toutes les cinq , huit ou dix minutes, il y aura 250 contractions douloureuses. Admettons qu'au lieu de vingt heures, ce ne soit que dix, et que le nombre des contractions s'arrête à 120; mais chaque contraction est accompagnée d'une douleur proportionnelle. Ces douleurs <^e
rapprochent ensuite et deviennent presque permanentes. Qu'on juge maintenant ce que doit être l'état de la femme à la fin de l'accouchement.
La limite que nous venons d'indiquer est celle des présentations du sommet; dans les autres présentations dites naturelles (siège , face) , les divers temps de l'accouchement sont ordinairement plus longs, et conséquemment plus pénibles : aussi faut-il attendre plus longtemps avant d'intervenir..
La limite que nous avons indiquée est aussi celle à laquelle s'arrêtent les accoucheurs les plus prudents ; mais combien y en a-t-il qui, ayant vu des femmes et des enfants survivre après un travail de plusieurs jours , attendent les derniers efforts de la nature avant d'intervenir, et alors souvent ils le font lorsqu'il n'en est plus temps.
On ne doit pas être étonné si, après des contractions aussi violentes et aussi répétées , il y a quelquefois des ruptures prématurées de la poche des eaux avec toutes leurs conséquences, s'il y a des ruptures du col , et même du corps de la matrice , s'il y a des lacérations du vagin , des ruptures de la fourchette et du périnée.
On ne doit pas être étonné qu'un travail aussi pénible pour l'utérus et pour les parties contenues dans le bassin amène quelquefois des métro-péritonites, des phlegmatia alba dolens, des métrites chroniques , des relâchements dans les ligaments et toutes les conséquences des engorgements et des déviations utérines.
Il ne faut pas non plus s'étonner si, après des efforts si violents, il y a quelquefois des congestions cérébrales, des apoplexies, des ruptures de gros vaisseaux , des formations de hernies.
Il ne faut pas s'étonner, enfin, qu'à la suite d'un ébranlement aussi fort du système nerveux, il y ait quelquefois des spasmes et de réclampsie; on a vu même la raison se perdre pour toujours. L'épuisement des forces qu'éprouve la malade après
DES KÉSULTATS QU'OiN A OUTEiMS EN OliSTÉTllIQLE- 21
l'accouchement est tel que, quoique étant la protectrice naturelle de son enfant , elle serait souvent incapable de lui porter du secours. Nous ne parlerons pas des eschares, des fistules vésico et recto-vaginales , etc.
Ces divers accidents sont loin de se présenter dans tous les accouchements pénibles, il est vrai ; mais seraient-ils très rares, que lorsqu'ils existent, ils ne reconnaissent pas moins pour principale cause la longueur et la difficulté du travail.
Nous venons de voir ce qu'est la mère pendant la scène violente de l'accouchement; que deviendra le fœlus? On peut se l'imaginer en le voyant ramassé, pelotonné entre la matrice, qui le pousse avec violence, et le bassin, qui lui résiste. C'est entre cette force et cette résistance qu'il est ohligé de se tordre dans plusieurs sens pour s'accommoder à la fdière qu'il doit traverser , et si , par une cause mécanique ou vitale , il est empêché dans ces mouvements , les efforts d'expulsion s'épuisent en vain sur lui ; chaque contraction est pour lui une nouvelle souffrance : aussi ses mouvements actifs se suspendent , son cœur même hat avec moins de force ou avec irrégularité et intermittence. La tête est poussée et enclavée contre les os du bassin; et c'est pourtant dans cette attitude que, d'après les auteurs, il doit rester sept ou huit heures. A-t-on besoin de chercher loin , comme on l'a fait jusqu'ici, la raison pour laquelle pleure un enfant à l'instant même de sa naissance; il nous semble qu'elle se trouve naturellement dans les souffrances qu'il a endurées, et qu'il exprime par la vivacité de ses mouvements dès qu'il arrive à la liberté. C'est par des mouvements violents qu'il manifeste aussi sa souffrance dans le sein de sa mère, lorsqu'il n'est pas soumis à une trop forte compression.
On ne doit donc pas être surpris d'observer souvent des bosses sanguines; on ne doit pas s'étonner de voir des morts apparentes par suite d'un décollement du placenta ou d'une diminution très notable dans la circulation utéro-placentaire , ou
par la constriction du cordon, etc. Si le cerveau jouait dans la vie intra-utérine le rôle qu'il remplit après , il y aurait peu d'enfants qui naîtraient vivants, tellement cet organe est comprimé et congestionné pendant l'accouchement.
On pourrait nous dire ici qu'on ne doit pas reprocher à Taccouchement spontané les imprudences des accoucheurs ni les accidents , et que la saine obstétrique veut qu'on agisse dès qu'un danger menace la vie de la mère ou celle de l'enfant. Lorsque le danger est imminent, nous en convenons : une hémorrhagie ou l'éclampsie, par exemple, sont de ce nombre, et encore y a-t-il des praticiens qui conseillent d'attendre dans le dernier de ces cas. Mais peut-on calculer aussi bien les lacérations de l'utérus, du col, du vagin, de la vessie, du rectum , du péritoine et du tissu cellulaire sous-jacent, etc. ? ces lésions ne se manifesteront qu'après l'accouchement, et nous pourrions en dire autant d'autres lésions qu'il est difficile de calculer d'avance.
On dit d'agir lorsque la vie du fœtus est menacée, ce que l'on reconnaîtrait par l'auscultation; mais outre les irrégularités qu^offrent les pulsations du cœur du fœtus pendant le travail, on a trouvé déjà avant nous que les pulsations du cœur pouvaient bien se faire et le fœtus mourir après les premières inspirations ou quelques heures après la naissance. Ne savons-nous pas, en eflet , que le cerveau n'étant pas indispensable à la vie intra-utérine, comme le prouvent les anencéphales, cet organe, pendant la parturition, peut être comprimé assez fortement sans arrêter les pulsations du cœur, tandis que son influence devenant nécessaire à l'entretien de la respiration, le fœtus meurt asphyxie, môme après avoir fait les premières inspirations?
Admettons que l'on reste dans les bornes les plus étroites de l'accouchement spontané, peut-on l'appeler, comme on l'a fait, une excrétion physiologique ?
ISousnc voulons pas [lai-ler des excrétions qui se font à l'état
DES RÉSULTATS QU'oN A OBTENUS EN OBSTÉTHIQUE. 23
normal, mais quelle est l'excrétion pathologique qui peut être comparée à l'accouchement? Sera-ce le vomissement, la défécation pénible, l'expulsion d'un calcul? Aucune de ces fonctions n'est aussi longue, aussi pénible ni aussi dangereuse que l'accouchement , et pendant qu'après toute excrétion il y a un sentiment de bien-être , l'accouchement est suivi d'une nouvelle phase non moins pathologique que tout ce que nous avons vu jusqu'ici.
§ II. — La femme en couches, nous disent les auteurs, doit rester au lit huit , dix ou quinze jours ; elle doit se bien garder de prendre de l'air, ni de faire des écarts de régime ou autres imprudences ; elle aura souvent enfm la fièvre de lait. Ce sont là, ce nous semble , les caractères les plus tranchés des symptômes et de la cure d'un état pathologique. Il y a peu d'accoucheurs, en effet, qui ne regardent comme malade la femme après ses couches, comme il y a peu de femmes, dans les villes surtout, qui ne se considèrent comme telles; et ne le croiraient-elles pas, que la fatigue de leurs yeux, la pâleur de leur visage , la faiblesse générale , la fièvre et bien d'autres phénomènes, viendraient démontrer le contraire. Il y a même peu de maladies qui enlèvent tant de forces et qui laissent des marques aussi longues que l'accouchement; aussi les femmes le redoutent-elles : chaque grossesse est pour elles, à juste titre, une nouvelle cause d'appréhensions.
Déjà, d'après ce qui précède, et d'autres preuves viendront à l'appui dans la suite , on peut dire que faccouchement naturel des auteurs , loin d'être une fonction physiologique, est au contraire une des fonctions les plus pathologiques de l'économie; mais ce qu'il y a de plus accablant pour cet accouchement, c'est que, d'après les statistiques données par les auteurs eux-mêmes, nous avons dans les présentations du sommet, qui sont les plus naturelles, 1 enfant mort sur 50, dans les présentations du siège 1 enfant mort sur 15 , et dans celles
2/i PUOLÉGOMÈNES.
(le la face, J enfant mort sur 7. Dans presque tous les hôpitaux, il y a, parmi les femmes en couches, 1 cas de mort sur 30. De sorte que la nature , au moment même où elle fait tant de tours de force pour l'accomplissement de la reproduction de l'espèce humaine, sacrifierait au moins la cinquantième partie des enfants qui naissent et la trentième partie des femmes qui accouchent, c'est-à-dire que l'accouchement serait plus fatal à l'humanité que la plus grande des épidémies.
Ce raisonnement ne pourra jamais se trouver dans la houche de celui qui a tant soit peu approfondi les lois de la nature ; et si des conditions indépendantes de ces lois parviennent à en modifier les résultats, l'art, qui est son auxihaire , doit intervenir pour éloigner ou modifier ces conditions.
Devra-t-on dire maintenant , avec quelques auteurs , qu'il y a accouchement spontané lorsque la nature seule l'effectue par ses propres forces et quelle que soit l'issue pour la mère et pour l'enfant, et qu'il y a accouchement naturel lorsque le résultat est heureux pour tous les deux ? Si cette division avait été rendue pratique , nous l'aurions acceptée ; mais c'est que ces auteurs décrivent sous le même nom l'accouchement spontané et l'accouchement naturel , c'est-à-dire qu'ils laissent faire spontanément à la nature des accouchements qui ne sont pas heureux pour la mère et pour l'enfant , et qui, d'après leur division même, ne seraient pas naturels. Une division semblable, avec des résultats aussi contradictoires, prouverait que l'accoucheur, chargé delà conservation de l'espèce humaine dans l'accouchement, laisserait la mère ou l'enfant souffrir et périr môme plutôt que de venir à leur aide; c'est-à-dire que cette division, avec les limites qu'on a données à l'accouchement spontané, ferait de l'accoucheur un homme coupable, au inoiris par imprudence.
Cette conclusion, cependant, ne peut pas se trouver dans la bouche d'un homme de bonne foi, et nous aimons mieux dir ^
DE l'aCCOLCHEMEKT PHYSIOLOGIQUE. 25
(jueraccoucliement naLurel et raccouchemeiit spontané se trouvent confondus dans les descriptions des livres comme dans la pratique, et le meilleur moyen d'éviter cette confusion si nuisible à la science et à l'humanité , est de considérer l'accouchement dans sa véritable nature de fonction physiologique.
L'obstétrique se trouve donc dans ce dilemme: ou il faut qu'elle sépare l'accouchement des fonctions physiologiques , ou il faut qu'elle lui ôte le caractère pathologique qu'elle lui a laissé jusqu'ici. Elle ne peut pas dire qu'il n'est pas une fonction physiologique , parce que la raison , l'observation , la physiologie comparée, tout viendrait la démentir, comme nous le verrons; il faut donc qu'elle tâche d'ôter à l'accouchement le caractère pathologique qu'il a toujours porté , et comme la marche qu'on a suivie jusqu'ici tend à l'engager dans la même voie plutôt qu'à l'en détourner, il faut chercher une autre voie qui donne des résultats plus conformes aux vues de la nature.
ARTICLE IIL
DE l'accouchement PHYSIOLOGIQUE.
§ 1. — Nous venons de faire la critique de la marche qu'on a suivie jusqu'ici dans l'obstétrique, mais cela ne suffit pas; il s'agit maintenant de trouver une marche meilleure , ce qui est bien plus difficile. Quand ce ne serait cependant que pour donner aux autres l'envie de mieux faire, nous allons en tenter fessai.
Commençons par limiter nettement notre terrain avec la définition de f accouchement physiologique, qui est donnée du reste par le nom lui-même. Cet accouchement est celui qui se fait dans les conditions de la santé pour la mère et pour fenfant.
Cette délinition serait on ne peut plus nette si la santé était une chose absolue, tandis que, comme nous l'avons vu, elle est relative, c'est-à-dire qu'on peut la confondre quelquefois avec une légère indisposition, mais jamais avec une véritable maladie. Il n'y aurait pas à cela grand mal pour l'obstétrique, car toute femme consentirait volontiers à accoucher pour n'êlre que légèrement indisposée. Cela nous prouve même déjà qu'il y a dans l'accouchement physiologique des degrés qui, de l'état de santé, descendent successivement jusqu'à la limite de l'accouchement pathologique.
Si les lois de la nature étaient tout à fait libres dans leur action , l'accouchement serait sans doute constamment physiologique , mais de nombreuses conditions modifient ces lois dans leurs résultats : de sorte que le plus souvent, dans l'espèce humaine, et surtout chez les peuples civilisés, le but ne peut guère être atteint sans passer par des états pathologiques , et voilà précisément où commence l'art obstétrical. Ainsi il y a accouchement physiologique naturel lorsque la nature Feffectue par ses propres forces , et il y a accouchement physiologique artificiel lorsque l'art vient en aide à la nature pour effectuer cet accouchement sans passer par l'état pathologique. Quand on dira accouchement physiologique artificiel, on croira dire un barbarisme, et cependant, comme on vient de le voir, c'est une locution très rationnelle; et de même qu'il y a divers degrés d'accouchements physiologiques naturels, il y aura aussi divers degrés d'accouchements physiologiques artificiels.
Les moyens que l'art mettra en usage pourront ne pas être toujours ceux qu'emploie la nature, mais le but des deux est le même , et même doit être le résultat , ou tout au moins il doit se rapprocher le plus possible de l'accouchement physiologique naturel, qui devient nécessairement le but de l'obstétrique.
L'accoucheuient naturel des auteurs semble bien se rappro-
DE l'accouchement PHYSIOLOGIQUE. 27
cher du but de la nature et de l'art , car tout accoucheur consciencieux désire l'accouchement dans les meilleures conditions possibles pour la mère et pour l'enfant, mais la voie qu'on a suivie jusqu'ici pour l'atteindre laisse à désirer, puisque le résultat, le plus souvent, est un état pathologique. Livrant la nature à ses propres forces dans les accouchements qu'elle peut accomplir, ils ne la secourent que lorsqu'elle est déjà dans le champ pathologique; souvent même ils ne viennent à son aide que lorsqu'elle est dans l'impossibihté de se déhvrer ou qu'on est dans l'impossibilité de lui être utile: aussi l'accouchement arrive-t-il alors au prix de grandes souffrances , au prix de maladies , et quelquefois même au prix de la vie de la mère et de l'enfant.
Agissant tout au contraire , nous restons spectateur de la nature tant qu'elle cherche à obtenir l'accouchement par les voies physiologiques. Nous étudions même les procédés qu'elle suit pour l'atteindre , afm de les favoriser dans leur accomphssement ; mais dès qu'elle s'écarte de cette voie, nous venons à son aide avant qu'elle entre dans le champ pathologique. De cette manière nous obtenons l'accouchement en prévenant non-seulement la mort, mais en épargnant bien des souffrances et bien des maladies. >
§ 2. — Déjà nous entendons dire de toutes parts que l'accouchement physiologique tel que nous l'indiquons est le beau idéal , qui , en obstétrique , comme en bien d'autres cas, est irréalisable, et que depuis Eve jusqu'à nos jours , les femmes ayant toujours accouché avec beaucoup de souffrances, il en sera de même jusqu'à la consommation des siècles.
Si nous considérons dans leur ensemble la grossesse, l'accouchement et l'allaitement, il y a certes toujours plus qu'il ne faut de douleurs physiques et de peines morales pour expliquer la condamnation qui est en tête du premier et du plus grand des livres. Ce serait trop beau d'obtenir par les moyens
de l'art que tous les accouchements soient exempts de souffrance et de tout accident. Mais il n'en est pas moins vrai que l'accouchement facile et peu douloureux, comme nous venons de l'indiquer, est on ne peut plus conforme aux vues de l'auteur de la nature. L'Ecriture sainte, dans tous les cas, ne dit pas que ces souffrances doivent aller jusqu'à faire perdre la santé, et mêaie la vie, comme cela arrive souvent dans l'accouchement spontané. Laisser l'espèce humaine sous ce coup, ce serait donc porter sur elle une condamnation encore plus terrible que celle de l'Ecriture sainte.
Nous avons donné une petite esquisse de l'accouchement physiologique en parlant du but de la nature, et tout ce travail est destiné à la compléter. Mais déjà nous avons prouvé que cet accouchement est très rationnel. Tous les arguments que nous avons opposés à l'accouchement spontané des auteurs sont autant de moyens de conviction en sa faveur. Il ne nous reste plus qu'à prouver maintenant son existence par des faits qui le rendent irrécusable.
L'accouchement est une fonction qui nous est commune avec les mammifères : si l'on jette même un coup d'œil sur l'échelle animale, on voit que la nature a fait, pour ainsi dire, des essais avant d'arriver à la perfection de la génération humaine. Cependant, si nous devions en croire l'accouchement naturel des auteurs, notre espèce serait, pour l'accouchement, la plus mal partagée de toutes les autres.
Chez les mammifères, la mise bas est prompte et facile ; dans l'espèce humaine elle-même, l'accouchement est plus facile dans la race nègre et la race mongole que dans la race blanche, et dans cette dernière il est plus facile chez les femmes de la campagne que chez celles des villes. Combien la nature auraitelle été iriCOMséquente d'avoir plus favorisé les bêles que l'homme, lorsqu'elle-même a fuit ce dernier roi de la création? Combien aurait-elle été inconséquente de rendre l'accouche-
BE l'accouchement PHYSIOLOGIQUE. 29
ment d'autant plus difficile que l'espèce humaine s'abandonne à cette perfectibilité qui est innée en elle? La nature donnerait vraiment alors droit à cette idée, que l'esprit de l'homme ne se perfectionne qu'au détriment de son corps; de sorte qu'un temps viendrait où l'esprit approcherait de la perfection, et le corps serait une machine tellement imparfaite, qu'elle ne pourrait plus fonctionner. La perfectibilité que Dieu a donnée à Fhomme conduirait ainsi à la destruction de l'espèce humaine.
Ce langage, qui mettrait le Créateur en contradiction avec lui-même, est trop inconséquent pour qu'on puisse y croire.
Il ne prouverait pas plus, du reste, en faveur de l'homme, car on est d'accord pour dire que ce dernier acquiert par son inteUigence ce que les animaux paraissent avoir de plus que lui, et si nous devons nous arrêter à l'accouchement naturel des auteurs, notre intelligence ne nous servirait à rien, comme en effet elle nous a été inutile jusqu'ici pour avoir un accouchement physiologique comme le reste des animaux.
L'étude des véritables lois de la nature prouve au contraire que l'on peut développer l'esprit de l'homme tout en favorisant aussi le développement de ses organes, et nous allons voir que, même pour l'accouchement , il nous est possible de ne rester guère au-dessous des animaux.
Ce n'est pas seulement la mère de Raphaël qui accouche à l'éghse, pendant qu'elle fait sa prière; ce n'est pas seulement la mère de Napoléon P'" qui, rentrant de l'église, se délivre sans même avoir le temps de se coucher, une foule de cas semblables ont été enregistrés dans les ouvrages et dans la presse périodique. Nous ne sommes pas vieux dans la pratique, et il nous a été donné d'en observer à Paris, et surtout en Corse. Les médecins légistes, dans leurs recherches, ont pu les noter par centaines, et ils ont été forcés d'admettre qu'il y a des femmes dont l'accouchement est si facile et si prompt, qu'il arrive sans qu'elles s'y attendent, on a même voulu dire pen-
dant le sommeil et sans qu'elles s'en aperçoivent. Sans aller bien loin, quel est l'accoucheur, quelle est la sage-femme qui, habitant une ville un peu peuplée, n'ont pas été appelés quelquefois pour assister une femme en couches, et, bien qu'ils s'y soient rendus en toute hâte, ne sont arrivés que lorsque l'accouebement était déjà terminé? Que de fois on n'a pas le temps de cbercher un homme de l'art, et que la voisine, le mari, ou toute autre personne, sont obligés d'assister la femme en couches.
Une femme qui rentre du travail sent qu'elle va accoucher pendant qu'elle approche des portes de la ville de Bastia ; elle s'écarte un peu de la route , elle accouche , et comme le placenta ne sortait pas, elle prend son fds dans le pan de sa robe, et arrive à l'hôpital pour se faire délivrer. La délivrance opérée, elle quitte l'étabUssement pour rentrer chez elle, à peu près comme si elle y était venue pour prendre une consultation.
Les accouchements laborieux sont si rares dans les campagnes, qu'on n'a presque jamais besoin d'accoucheur ; tout au plus si l'on appelle la matrone du village, qui sait à peine lier le cordon et emmaillotter l'enfant. Rarement ces femmes prennent des précautions ; on les voit souvent, le troisième ou quatrième jour, aller à la rivière pour laver le hnge qui leur a servi pendant leurs couches. Loin de se mettre au régime, elles mangent avant l'accouchement pour avoir plus de force, disentelles , lorsqu'd faut aider le travail , et elles mangent encore plus après, pour réparer les forces perdues pendant ce temps. L'usage de se lever le troisième ou le quatrième jour est tellement passé dans les habitudes, chez nos habitants de la campagne surtout, qu'à l'hôpital de Bastia il nous est impossible, malgré toutes nos recommandations, de faire rester les accouchées au lit plus longtemps.
L'accouchement et les suites des couches, malgré cela, sont on ne peut plus heureux-, il y a beaucoup de lait sans fièvre et sans aucun accident. Les enfants naissent très vivaces, et la mère
DE l'aCCOUCHEMRNT PHYSIOLOGIQUE. 31
a tout au plus les fatigues d'une simple indisposition. Dira-t-on maintenant que si cet accouchement a lieu chez les personnes robustes qui habitent la campagne, ou qui, pour le dire en propres termes, se rapprochent un peu des animaux, il n'a pas lieu et ne peut avoir lieu chez les femmes de la ville, qui sont grêles et délicates, comme nous voyons l'accouchement devenir d'autant plus difficile chez les animaux à mesure qu'ils sont soumis à la domesticité ?
Le fait est déjà venu le démentir; car si dans les campagnes l'accouchement facile est bien plus fréquent , nous l'avons observé aussi cependant chez des dames de la ville, à la vie la plus oisive et à la constitution la plus grêle. Ne sait-on pas, du reste, que, quoique à l'état pathologique, l'accouchement se fait quelquefois très facilement chez des femmes mori^ bondes?
Cet argument, au Heu d'infirmer notre thèse, vient déposer en sa faveur. Les femmes des villes , par la structure de leur squelette, la faiblesse de leur constitution et la sensibilité de leur système nerveux , quoique pouvant avoir des accouchements physiologiques naturels, sont , il est vrai , les plus exposées à en avoir de pathologiques, et pourtant l'obstétrique les abandonne à la natur» e*t les expoe davantage aux accidents des couches. Elle abandonne à la nature les accouchements que celle-ci ne peut pas faire à elle seule d'une manière physiologique. C'est donc pour ces dernières que doit surtout agir le médecin accoucheur, soit en modifiant la grossesse quand il le faut, soit en aidant l'accouchement.
La civihsation les a éloignées des conditions naturelles, il ne faut plus espérer que l'accouchement abandonné à la nature soit tout à fait physiologique. C'est l'art qui doit amener le plus souvent alors cet accouchement, et si on le laisse à la nature, il sera presque toujours pathologique.
Dans les grands hôpitaux où, malgré les soins médicaux les
plus éclairés, on a à la suite des couches plus d'accidents qu'ailleurs, on exposera d'autant plus les femmes qu'on les abandonnera aux efforts de la nature, affaiblie ici par leur constitution et par les conditions du milieu dans lequel elles se trouvent. Là où la nature est le plus atteinte dans ses ressources, là aussi l'art doit venir le plus à son aide; faire autrement, c'est vouloir la charger de surmonter, outre ses propres obstacles, les entraves que lui met la civilisation. L'accouchement nécessitera ici l'intervention de Fart, mais il n'en sera pas moins pour cela physiologique.
Si nous appelons accouchement physiologique celui qui se fait d'une manière facile, prompte et peu douloureuse , nous ne voulons pas parler cependant de ces accouchements précipités où les contractions violentes ouvrent le travail pour se suivre de près ou pour devenir tétaniques. Ces accouchements peuvent s'accompagner de déchirures du col ou du corps de la matrice, de déchirures du vagin ou du périnée, de renversement de matrice, d'inertie de l'utérus, d'hémorrhagies , et d'autres accidents pour la mère et pour Tenfarit.
Ces accouchements sont aussi pathologiques que ceux qui sont trop longs. Nous traiterons par la suite, avec plus de détails, des caractères de l'accouchement physiologique naturel; mais déjà nous pouvons établir que cet accouchement n'existe pas seulement pour les animaux, pour la race nègre et la race mongole ; il existe aussi pour la race caucasique, et même chez cette dernière il est plus fréquent qu'on ne pense. Serait-il très rare, du reste , qu'il nous suffit de l'avoir signalé pour qu'on doive le prendre pour le modèle de l'obstétrique. Sa rareté même le rend de plus en plus intéressant pour l'accoucheur, qui doit activer les rech relies pour le rendre plus fréquent; de là, la nécessité de l'accouchement physiologique artificiel.
§ 3. — L'accouchement physiologique artificiel est-il possible? et puisque la nature avec toutes ses ressources ne peut le
DE l'accouchement PHYSIOLOGIQUn . 33
faire que rarement chez les femmes de la sociélé actuelle, l'art pourra-t-il être plus heureux?
Voilà des questions que nous avons dû nous adresser avant de songer à faire des recherches. Pour tâcher de mieux arriver à la solution du prohlème, nous avons fait une étude des procédés que suit la nature pour effectuer l'accouchement dans les conditions physiologiques- Et c'est après cette étude que nous avons pu seconder ceux qui étaient favorables, combattre ceux qui étaient contraires, et mettre ainsi la nature plus à l'aise; enfin, lorsque celle-ci ne nous offrait aucune ressource, nous avons employé les moyens tout à fait artificiels. Ce sont les résultats, comme nous l'avons déjà dit, qui justifient l'accouchement physiologique encore plus que ne le justifient les moyens dont on se sert pour l'obtenir.
Les travaux de nos devanciers nous ont rendu quelques services, mais , on le comprend bien , nous n'avons pas pu les accepter exclusivement; nous avons dû souvent modifier ce qui avait été déjà fait, quelquefois même il nous a fallu innover pour atteindre notre but.
Ce n'est pas ici le lieu de faire connaître tous ces moyens, car ils font précisément la matière de ce travail ; mais quoique nous ne soyons qu'au début de nos recherches, qu'on juge par les résultats si nous pouvons espérer d'obtenir l'accouchement physiologique artificiel.
§ A. — Lorsque la nature produit par ses propres forces Taccouchement physiologique, elle ouvre largement le col utérin avant le commencement des douleurs , ou elle le rend si souple, qu'il est promptement dilaté par les premières contractions douloureuses ou mouches. Pour nous rapprocher de ce résultat, nous favorisons pendant la grossesse le ramollissement du col en même temps que son effacement et son ouverture. De cette manière, nous abrégeons le temps de la dilatation, qui est ordinairement le plus long.
Zll PROLÉGOMÈNES.
Dans l'accouchement physiologique naturel, il y a toujours présentation du sommet, et pourvu qu'on nous fasse examiner la femme dans le cours du huitième mois ou au commencement du neuvième, et au début du travail, nous ramenons à cette présentation les présentations du siège, du tronc et de la face.
Dans l'accouchement physiologique naturel, l'occiput est toujours tourné en avant, et, lorsque la rotation de la tête ne se fait pas facilement, nous aidons à cette rotation de manière que toutes les positions soient ramenées à des occipito-antérieures.
Dans l'accouchement physiologique naturel, la sortie du fœtus à travers les détroits et la vulve est assez facile, prompte et sans accidents, et nous nous sommes encore rapproché de ce résultat en ne laissant la tête de l'enfant dans l'excavation que deux heures environ après la dilatation suffisante du col.
La nature, dans cet accouchement, produit peu de douleurs, et nous avons tâché de l'imiter en abrégeant la durée du travail, en évitant le tiraillement des tissus, et enfin en émoussant au besoin la sensibilité de la femme.
La nature fait toutes ces choses dans l'accouchement physiologique qu'elle opère, et donne un lait abondant sans la fièvre de ce nom et sans aucun autre accident pour la mère ni pour l'enfant, et nous sommes encore parvenu à obtenir presque toujours ces résultats.
Le climat de la Corse et la constitution des femmes que nous avions à traiter étaient sans doute favorables, mais les résultats ont été trop décisifs pour que nous ne devions en accorder une très large part à l'influence de la méthode obstétricale.
La nature, enfin,'fait cet accouchement sans compromettre la vie de la mère ni celle de l'enfant, et depuis que nous avons mis en pratique nos procédés, nous comptons déjà des centaines de cas sans avoir vu succomber une seule femme ni un seul enfant.
Depuis avril 1852, époque à laquelle nous avons pris le ser-
DE l'accouchement PHYSIOLOGIQUE. 35
vice d'accouchements à l'hôpital de Bastia, jusqu'en mars 1855, comme les registres de cet étahlissement peuvent le prouver, nous n'avons perdu qu'une seule femme à la suite d'une hémorrhagie qui a eu lieu plusieurs heures après l'accouchement, comme on le verra dans l'observation. Pendant ce temps, nous n'avons eu qu'un enfant mort, dans un cas de rétrécissement du bassin, où ayant attendu, pour faire l'application du forceps, comme on le conseille dans ce cas, l'affaiblissement des pulsations du cœur de l'enfant, il était déjà trop tard. Cet accident ne nous arriverait plus aujourd'hui.
Mais avant d'atteindre les résultats auxquels nous sommes parvenu , il fallait trouver les moyens de reconnaître avec certitude, avant le travail, les présentations et les positions que prend le fœtus dans le sein de la mère, et nous y sommes arrivé d'une manière très simple. Ce travail fait, nous sommes passé à la rectification des présentations et des positions mauvaises du fœtus, et nous avons encore pule faire avantlecommencementdu travail et de la manière la plus inoffensive pour la mère et pour l'enfant.
Allant ensuite aux classifications, aux procédés, aux instruments, nous avons pu apporter des modifications utiles. Les instruments nécessaires à l'accouchement physiologique pourront désormais être portés dans une trousse, et le forceps luimême, qui est si volumineux et si incommode, pourra au besoin y trouver place.
§ 5. — Voilà les résultats que nous avons obtenus et que nous allons faire connaître dans ce volume. Tout cela, certainement, ne vaut pas l'accouchement physiologique naturel, mais déjà nous pouvons dire que nous ne donnons pas seulement des espérances en faveur de l'accouchement physiologique artificiel, nous commençons à présenter des réalités; et comme la science ne se fait pas en un jour, nous espérons pouvoir dire plus tard, que, dans tous les cas où la mère et l'enfant offriront dans leurs organes les conditions nécessaires à un accouche-
36 puolégomèjnes.
ment ordinaire, celui-ci, par les ressources de la nature et de l'art, pourra être presque toujours physiologique.
Maintenant, nous dira-t-on, l'accouchement que vous appelez physiologique, lorsqu'il est artificiel surtout, sort trop des idées reçues depuis des siècles et qu'on ne peut renverser que par des milliers de faits contraires, pour qu'on l'accepte. Certainement, nous n'avons pas encore obtenu ce nombre de faits, nous n'avons pas osé cependant faire connaître notre opinion avant d'en avoir recueilli un nombre suffisant pour établir notre conviction personnelle. Mais n'aurions-nous pas de faits, que nous n'en émettrions pas moins pour cela nos idées sans crainte d'en infirmer la valeur.
On ne peut pas nier que l'accouchement, dans les villes surtout, laisse souvent beaucoup à désirer quand on l'abandonne complètement à la nature : n'est-il pas du devoir de tous les accoucheurs de combler autant que possible cette lacune? et proposerait-on une méthode qui n'a pas encore l'autorité des faits, que cette méthode doit être tentée toutes les fois qu'elle est reconnue rationnelle. Nous prions donc nos confrères d'écarter de notre travail ce qui pourrait être irrationnel ; mais tout ce qui n'est pas dans ces conditions mérite, ce nous semble, d'être tenté, et s'ils le font sans idée préconçue, nous croyons qu'ils seront bientôt de notre avis.
Ceux qui indiquent un moyen nouveau en médecine comme en chirurgie ne sont pas toujours les premiers à le mettre en pratique, mais il n'a pas pour cela perdu de sa valeur. Nous ne proposons, au contraire, que ce que nous avons déjà obtenu, et, par conséquent, nous offrons une garantie de plus pour la réussite. Si parmi nos confrères il y en avait qui voulussent s'assurer de la réalité et de l'utilité de ce que nous leur soumettons, ils n'auraient qu'à nous permettre de répéter ces expériences S.OUS leurs yeux, et nous espérons être assez heureux pour avoir les faits en notre faveur.