FIN DE LA TABLE
INTRODUCTION
Le travail de l'enfantement est quelque chose de pénible, non-seulement pour la femme qui accouche, mais encore pour ceux qui l'assistent. Tel est du moins l'effet qu'a produit sur nous le premier accouchement auquel nous avons assisté à l'hôpital général de Montpellier, auprès d'une femme qui depuis bien des heures souffrait au point de faire croire qu'elle allait mourir.
Le séjour que nous avons fait ensuite dans les hôpitaux, et les femmes en couches que nous avons assistées, ont diminué, sans doute, notre sensibilité ; m.ais combien fut agréable notre surprise lorsque, étant allé à Paris pour achever nos études, nous fûmes témoin d'un accouchement naturel presque sans douleur, et dont nous avons pubUé l'observation. Ce contraste nous frappa tellement, que, devenu praticien, nous avons toujours tâché de rendre le travail de plus en plus facile pour la mère et pour l'enfant.
Le modeste cours d'obstétrique que le département de la Corse nous a confié, et le service d'accouchements dont nous avons été chargé à l'hôpital civil de Bastia, sont venus favoriser ensuite nos recherches, et, comme nous croyons qu'elles n'ont pas été sans résultats, nous les livrons aujourd'hui à la publicité.
Quelle est maintenant la disposition que nous devons donner à ces recherches ?
Un plan n'est ni la partie la plus aisée ni la moins utile d'un
2 INTRODUCTION
ouvrage nouveau. Rien n'estplus beau, rien n'est plus utile qu'une bonne méthode dans l'exposition des idées. La méthode charme l'esprit en même temps qu'elle le forme ; elle instruit promptement, elle dispense des répétitions et soulage la mémoire, tout en faisant le moins d'oublis possibles. Ce n'est pas souvent la force des arguments qui apporte le plus de conviction dans l'esprit , c'est la filiation des idées. Telle est la méthode d'un ouvrage, telle en est la logique.
Voici de quelle manière nous avons divisé notre travail. Dans une partie prolégoménale, nous nous sommes d'abord demandé quel est le but de l'obstétrique, et quels sont les meilleurs moyens pour l'atteindre ?
Prenant ensuite l'accouchement tel qu'il a été décrit par les auteurs comme naturel, nous prouvons par les faits qu'il ne remplit pas souvent le but de la nature, et, après avoir constaté qu'il y a des accouchements tout à fait physiologiques , nous les prenons comme types auxquels l'art doit tâcher de ramener tous les autres.
La deuxième partie de ce volume fait voir que l'accouchement n'est que le dénoûment d'une scène que la nature prépare de très longue main. Après avoir étudié les voies qu'elle suit avant et pendant la grossesse pour arriver à l'accouchement physiologique, nous établissons quelle doit être la con duite de l'accoucheur pour la ramener à ces voies, lorsqu'elle s'en éloigne ; et dans autant de chapitres distincts nous traitons des conditions générales et locales qui avant et pendant la grossesse sont nécessaires à cet accouchement. Etudiant ensuite le fœtus , nous l'examinons en lui-même et dans les rapports qu'il peut avoir avec sa mère. Nous examinons par quels moyens d'exploration on peut arriver à connaître les différentes attitudes qu'il prend à la fin de la grossesse, et enfin nous indiquons les moyens de rectifier ces attitudes lorsqu'elles ne sont pas dans les conditions voulues pour cet accouchement.
INTRODUCTION. l\
La troisième partie de notre travail traite de raccouchement physiologique lui-même, et des moyens que l'art peut employer pour y ramener ou pour en rapprocher, du moins autant que possible, les accouchements qui s'en écartent. Nous étudions d'abord ici l'accouchement que fait la nature sans aucune intervention de l'art et sans presque causer de souffrances à la mère ni à l'enfant: puis nous étudions ce même accouchement lorsqu'il est fait par la nature avec un peu de difficulté et en produisant des douleurs , sans cependant perdre complètement le caractère physiologique. Enfin nous étudions l'accouchement qui, abandonné à la nature, deviendrait pathologique, et qui , par les ressources de Fart, peut arriver à peu près aux mêmes résultats que l'accouchement physiologique naturel.
Cette partie de notre travail est naturellement la plus importante; aussi les idées que nous aurons à combattre, non moins que celles que nous aurons à faire prévaloir, exigeront que nous entrions dans quelques détails. Nous avons à étudier ici les divers temps du travail avec ce qui les facilite ou les contrarie, les causes qui déterminent l'accouchement, les phénomènes qui l'accompagnent et le suivent, ce qu'il faut favoriser, combattre ou remplacer par des moyens artificiels ; tout, en un mot, est d'un si haut intérêt pour l'accouchement physiologique, que nous ne lui donnerons jamais un trop grand développement.
La quatrième et dernière partie fait connaître la manière dont nous avons procédé dans nos recherches et renferme beaucoup d'observations. Nous n'avons pas cru cependant devoir reproduire toutes celles qui ont servi de base à ce travail ; elles auraient été superflues et peut-être fastidieuses. Nous nous sommes contenté de donner les exemples qui pourront justifier nos assertions.
Ce plan, comme on le voit, touche à presque tous les poincs de l'obstétrique. Ce n'est cependant pas un traité d'obstétrique
k INTRODUCTION.
que nous publions : tout dans ce travail est disposé en faveur de l'accouchement physiologique; nécessairement ce qui a un caractère pathologique sort de notre cadre.
Acceptant les idées à mesure qu'elles nous ont été suggérées par les faits , nous nous sommes peu préoccupé si d'autres avant nous avaient émis ou entrevu quelques-unes de ces idées. Ce ne sont pas les opinions personnelles que nous avons en vue, mais c'est l'état actuel de la science ; faire autrement, ce serait nous engager dans des luttes interminables. La discussion des opinions personnelles est mieux placée dans un traité général d'obstétrique, où, faisant l'histoire de chaque idée, on peut rendre à chacun la priorité qui lui est due.
Ce n'est pas, on le comprend bien , que nous manquions de foi dans les travaux qui ont précédé le nôtre, ou que nous prétendions les dédaigner ; quand même ces travaux n'eussent eu pour but que la recherche de la vérité, ils seraient assez estimables pour mériter nos éloges. L'accouchement physiologique est notre idée principale, et nous confessons dès ce moment que nous avons groupé autour d ?lle ce que nous avons trouvé de favorable dans les auteurs. Loin de nous donc la prétention défaire table rase sur le passé ^ seulement, lorsque nous ne pourrons pas admettre des idées qui ont cours dans la science, nous les discuterons avec calme, et sans nous préocuper d'où elles proviennent. L'acharnement qu'on met à poursuivre les travaux des autres produit presque toujours une réaction qui est nuisible à la science, et qui dégénère le plus souvent en personnalités.
Nos devanciers, quoique étant de bonne foi , ont pu être induits en erreur, comme nous pouvons l'être nous-même. Lorsqu'on nous fera vraiment connaître ces erreurs, on nous rendra le service personnel le plus signalé , comme on ne verra pas avec peine que nous ayons ajouté ou retrancbé ce qui ne nous a pas paru convenable chez les autres.
ilNTRODUCTlON. 5
Notre travail n'est donc ni un traité élémentaire, ni un cornpendium d'érudition. Il est l'exposition des principales recherches que nous avons faites sur l'accouchement physiologique. Quoique essentiellement pratique, il traite surtout des dogmes et des préceptes de l'art des accouchements ; aussi est-il destiné, comme nous l'avons dit, à ceux qui connaissent déjà l'ohstétrique.
Notre terrain est ainsi nettement limité; mais la tâche que nous nous imposons est on ne peut plus difficile.
Les littérateurs, dans leurs loisirs , s'abandonnent souvent aux enfantements de leur imagination , et écriraient-ils même des choses invraisemblables , qu'ils les disent toujours de manière à plaire ; c'est assez pour les désœuvrés auxquels leurs livres sont destinés.
Il n'en est pas de même dans les sciences. Qui dit homme de science, dit homme constamment occupé à la pratique ou à la recherche de la vérité. Ici l'écrivain, voulant surtout instruire, ne dit tout juste que ce qu'il faut pour se faire bien comprendre. La précision et la simplicité sont les principales quahtés de son style. Ce qui le préoccupe, est la pensée, comme la pensée est celle qui préoccupe le lecteur. Mais que la pensée est belle, lorsqu'elle nous porte à connaître les forces de la nature, lorsqu'elle nous fait assister à la confection d'ouvrages qui paraissaient devoir nous rester cachés pour toujours, et qu'elle nous rend enfin les maîtres de la nature elle-même !
La pensée, qui est le trait le plus caractéristique des livres de science, a, elle aussi, des conditions à remplir. Il faut: 1° qu'elle soit vraie, car il n'y a pas de science possible sans vérité ; 2° qu'elle soit neuve, car il est inutile de répéter ce qui a déjà été dit, à moins que ces idées ne soient tombées dans l'oubli, ou qu'elles ne méritent d'être envisagées sous un point de vue nouveau; 3" enfin il faut qu'elle soit utile, quoique cependant une vérité scientifique, n'aurait-elle pas une utilité
Ç INTRODUCTION
immédiate, est toujours bonne à connaître. Le moment de son application arrive quand on y songe le moins.
Si les livres de science remplissaient toutes ces conditions, ils seraient peut-être plus rares, mais on n'aurait pas besoin de perdre un temps précieux à parcourir de gros volumes pour n'y acquérir que quelques idées.
L'obstétrique , comme toutes les sciences d'observation , a grandi insensiblement, et Ton ne peut pas indiquer le terme auquel elle s'arrêtera; mais est-elle près de ce terme? Tous les pas qui nous en rapprocheront seront un bienfait immense pour l'humanité. Les efforts mêmes qu'on peut faire dans ce but devraient donc mériter des suffrages , et c'est dans cet espoir qu'à côté de la justice nous espérons trouver au besoin de l'indulgence.
Certainement, pour réussir dans notre entreprise, il ne faut pas seulement faire de la science, il faut combattre une foule d'idées admises depuis des siècles, et pour les réfuter avec succès, il nous faudrait posséder au summum l'art de convaincre. Nous aurions besoin de nous emparer de l'esprit de nos lecteurs, et de le conduire d'une marche assurée jusqu'au but désiré, sans qu'il eût besoin de se demander s'il peut être sur une fausse route. Non que nous manquions de foi pour notre sujet, mais c'est que nous allons être mis en présence d'adversaires aussi nombreux qu'habiles ; et eussions-nous à la fois les séductions de la poésie , les rigueurs de la science et l'entraînement de l'éloquence, nous ne nous croirions jamais suffisamment au niveau de notre sujet et au niveau de tous nos lecteurs.
Malgré la faiblesse de nos forces, cependant, nous ne parcourrons pas moins avec courage le cadre que nous nous sommes tracé , nous ne défendrons pas moins les idées que nous émettons, jusqu'à ce qu'on nous ait rendu l'erreur palpable; et dussions-nous succomber dans la lutte, nous succomberons en
INTRODUCTION
parlant toujours l'accent de la conviction. Ce ne serait pas la première fois , du reste, que la vérité trouverait des détracteurs. Quels qu'ils soient, cependant, ces détracteurs ne seront pas, nous l'espérons, de ces sourds qui ne veulent pas entendre. Mais sera-t-il possible que nous ne trouvions pas des esprits faits comme le nôtre et des cœurs assez généreux pour venir à notre aide, s'il le fallait? Ceux de nos confrères qui par leur savoir etleurimpartialitésontdedroitles juges de notre travail lui donneront une valeur, nous l'espérons, en attendant que d'autres faits viennent épurer nos idées et les rendre plus évidentes et plus utiles. Ils ne jugeront pas ce travail par la modeste source de laquelle il émane, mais par ce qu'il vaut en lui-même et par ce qu'il peut valoir dans la suite.
N'eussions-nous que la satisfaction d'avoir contribué à ôter à l'accouchement ce caractère redoutable qu'il a toujours porté, et retranché quelques-unes des douleurs qui affligent ce sexe si intéressant et si sensible, n'eussions-nous arraché à la mort que quelques femmes et quelques enfants, ce serait toujours assez pour nous dédommager des peines que ce travail nous a coûtées. La recherche du vrai et la pratique du bien sont les travaux les plus dignes de l'homme, comme dans le bien et la vérité se trouve le bonheur le plus pur de sa vie.